ADMIRATION
A Jules Lemaître.
Bonheur exquis de la jeunesse, Où l'esprit mécontent de soi, En attendant que l'homme naisse, Est ouvert tout large et reçoit,
Heures de flamme où l'on admire, Où dans les livres anciens Le cœur plein d'extasejvoit luire Des rêves plus beaux que les siens,
Les Pensées 199
Où ne s'adorant pas lui-même, Ému d'un naïf abandon, Il s'épand, il se livre, il aime Et met son plaisir dans ce don,
Où sentant sa propre faiblesse, Comme un petit enfant porté, Par les grands hommes il se laisse Ravir au ciel de la beauté !
Dédaigneux des songes des autres, Plus tard, minces écrivailleurs, Nous n'avons goût que pour les nôtres Qui nous semblent toujours meilleurs.
Pareils au vigneron stupide Qui ne boit que son propre vin, Nous jetons la coupe splendide Où bouillonne un nectar divin,
Et l'héritage du génie, Les chefs-d'œuvre sont délaissés Par notre pauvre orgueil qui nie Ce qui surpasse nos pensers.
0 limite de la personne !
Pourquoi faut-il que l'humble voix Où mon faible timbre résonne L'emporte toujours dans mon choix?
Pourquoi mes sentiments infinies Me touchent-ils mille fois plus Que les accents les plus sublimes Dans les beaux livres que j'ai lus?
Et pourquoi rivée à sa chaîne, Ne sentant que son propre émoi, Ma pensée étroite et prochaine Est-elle esclave de son moi !
Je me souviens du temps de fraîche adolescence Où la première fois je sentis la puissance De l'humaine grandeur et son facile appui, Où la première fois j'adorai Lamartine, Lorsque, entrant glorieux dans mon âme enfantine, Il trouva mon cœur vide et le peupla de lui !
Oh! durant quelques jours que mon âme fut belle! De mes sens éblouis l'extase était nouvelle,
Les Pensées 201
Mais surtout simple alors, naïf et me donnant, Soutenu sur le flot de sa vaste harmonie, Je recueillais en moi la force du génie Et je montais ainsi plus haut que maintenant!
Loin de ce lac qui jette un soupir à sa rive, Le souffle de mon temps m'a pris à la dérive, Lamartine ! un courant m'entraîne loin de toi ! Je n'ai pas hérité ta flamme ni ta lyre, Un froid raisonnement arrête un beau délire, Et je n'ai pas ton cœur et je n'ai plus ta foi!
Mais je veux tous les ans sous ton aile renaître, Je veux, en dépouillant ma croyance et mon être, Sur tes vestiges d'or poser mes faibles pas, Je veux que des sommets parfois il me souvienne, Et dans l'échange heureux de mon âme en la tienne Oublier quelques jours ma prison de là-bas!