‹ Révoltée; pièce en quatre actesChapitre 18 sur 63 · ACTE PREMIER. 2i · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. 2i

honnête garçon. Je brave le ridicule. Mon affection pour Pierre Rousseau date de l'enfance. Nous avons élé camarades de collège. C'était déjà un ours, un vrai mathématicien, — mais le cœur le plus sensible, le plus délicat, une âme de jeu :e fille. Il était pauvre, très pauvre et travaillait comme un bœuf. Pendant les dernières années de ses études, il donnait le jeudi, par-ci, par-là, des leçons qu'on ne lui payait pas bien cher, et dont il envoyait le produit à ses parents. Il a toujours eu, dans sa vie, des héroïsmes cachés, des dessous de dévouement et de sacrifice. Je les avais devinés et je l'admirais de tout mon cœur. En somme, une histoire banale comme tout, l'histoire de l'éternel ingénieur vertueux des romans et des comédies. Seulement Pierre Rousseau n'est pas ingénieur, mais professeur agrégé de mathématiques. De mathématiques spéciales, chère madame. Il n'est ni très beau garçon, ni très beau parleur, et il n'a pas du tout l'air d'un héros de roman. Et c'est pour cela qu'il est intéressant. Et puis, que voulez-vous, il est mon ami.

MADAME HERBEAU.

Mais comment cet homme austère et... un peu rustique, si je comprends bien, a-t-il pu épouser une petite créature aussi fine, aussi élégante et fringante que madame Rousseau?

ANDRÉ

Madame Hélène est une orpheline, de naissance irrégulière, je crois, en tout cas assez mystérieuse, qui, mise au couvent à l'âge de cinq ans, n'en est sortie que pour se marier. Pierre la rencontra dans la famille d'une de ses compagnes de couvent, oià elle était venue passer une partie de ses vacances. Elle avait alors dixneuf ans. Ce garçon, si travailleur et si fort en mathc-

matiques, avait, comme je vous oi dit, un cœur très tendre et aussi un fonds de romanesque. Fi fut séduit d'abord, bien entendu, par la grâce de la jeune fille, puis, s'il faut le dire, par l'élrangeté même de sa position et le rayslère de sa rai.-sance. Il s'y ajoutait une grande pitié pour l'orpheline délaissée. Rousseau pouvait, sans présomption, prétendre à la main d'Hélène qui n'avait qu'une dot assez modeste, quatre-vingt mille francs, je crois, et, naturellement, rien à attendre. Il la demanda, et elle ne se fit pas trop prier. Elle était bien aise d'être adorée ainsi (c'était la première fois), bien aise surtout de ne pas rentrer au couvent, ce qui, pour elle, était l'essentiel. Il Tépousa parce qu'il l'aimait. Elle se laissa épouser, parce qu'elle s'ennuyait. Voilà de cela trois ans et voyez oii elle en est! Aux rendez-vous avec un fat, dans la rue, en attendant mieux.

MADAME HEUBEAU.

Et le mari ?

ANDRÉ

Il ne se doute de rien, naturellement. Je crois pourtant qu'il souffre de n'être pas aimé... Mais, comme il travaille du malin au soir, il n'a peut-être pas trop le temps d'y refléchir; et, comme il aimo absolument sa femme, comme c'est pour elle, pour qu'elle ait une vie un peu élégante qu'il sacrifie ainsi la sienne, il se dit sans doute qu'étant aimée à ce point, il est impossible qu'elle ne finisse pas par l'aimer un peu. Hélas ! son dévouement même se tourne contre lui. Ce brave homme de professeur, occupé tout le jour à donner des leçons, modeste d'allures, un peu gauche et silencieux dans le monde, semble à madame Hélène un fort petit personnage. Elle sait ou elle croit être d'un sang qui, si sa naissance eût été régulière, lui donnait droit à une

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