ACTE PREMIER
vie plus brillante, et son mariage lui semble une déchéance. Ma mère, par bonté d ame, a eu le tort de l'attirer dans son monde. La petite femme y a senti plus amèrement la modestie de sa condition... Enfin, elle a eu le malheur de rencontrer Bretigny. Bretigny est un inutile et un vaniteux comme il y en a tant; mais 11 a de l'esprit; il mêle à sa frivolité quelque philosophie, des airs dhomme fort, d'homme supérieur et de dilettante. Ces prétentions de clubman nihiliste, cette façon de se mettre au-dessus des lois divines et humaines, jointe à la coupe de ses habits, ont séduit notre '\ révoltée...
MADAME HERBEAU.
Mais c'est l'éternelle madame Bovary dont vous nous ' racontez l'histoire.
ANDRÉ
Si vous voulez. Mais c'est une Bovary parisienne et pas du tout romantique. Et puis ici, le mari n'a rien do commun avec Charles Bovary, — si ce n'est son étoile. Rousseau est un mari amoureux et confiant, mais non pas un mari humble. Il ne croit pas du tout que sa femme lui ait fait une si grande grâce en l'épousant. Il pense lui avoir apporté au moins l'équivalent de ce qu'elle lui donnait. 11 a une droiture d'esprit un peu revêche. Il considère que madame Hélène, en l'acceptant pour mari, savait fort bien à quoi elle s'engageait; et le jour où il apprendrait qu'elle manque à son devoir...
MADAME DE YOVES.
Eh bien?
ANDRÉ
Ah! je vous réponds que celui-là ne serait pas ua mari ridicule!
MADAME DE VOVES, très troublée.
Tu me fais peur, André. Heureusement les choses n'en sont pas où tu crois. Tu juges trop vite cette jeune femme. Tout le mal vient de son enfance si triste. De bonne heure elle a trouvé le monde mauvais et la destinée injusle. De là son amertume, ses libertés de jugement et de langage et son mépris des hommes à un âge oîi on les connaît si peu. Mais je te l'ai déjà dit, cela même me rassure. Elle est, ou se croit trop désenchantée; elle a trop mauvaise opinion des hommes pour faire ce que vous craignez. Elle a eu le tort de se marier sans amour; et je ne suis pas sûre que M. Rousseau ait su la prendre comme il fallait. A vrai dire le brave garçon n'en a guère eu le loisir. Mais laissez faire le temps. Elle verra peu à peu quel honnête homme est son mari, et que le plus simple et le plus sur c'est encore de lui être fidèle... Oui, elle le verra : car avec sa fantaisie un peu vive, elle a du sens et du cœur. Est-elle donc perdue, après tout? Mais vous êtes tous là à accabler cette pauvre petite. C'est injuste, à la fin!
ANDRÉ
Nous sommes tous là... Nous sommes deux, bien comptés... et encore madame Herbeau n'a rien dit. Et quant à moi, je n'ai rien contre madame Rousseau, et je souhaite de tout mon cœur que vous ayez raison. Je le souhaite plus que je ne l'espère, voilà tout.