ANDRÉ, MADAME DE VOVES
Vous avez vu?
MADAME DE VOVES.
J'ai vu madame Rousseau danser avec M. de Brctigny.
ANDRÉ
C'est tout?
MADAME DE VOVES.
Y a-t-il autre chose? *
Vn temps.
ANDRÉ
Je viens de causer avec Rousseau. Le pauvre garçon m'a fait de la peine.
MADAME DE VOVES.
Qu'est-ce qu'il a?
ANDRÉ
Si VOUS croyez que c'est agréable, pour un homme qui travaille tout le jour, de traîner comme cela sa femme de soirée en soirée !
MADAME DE VOVES.
Ce n'est que cela? Ta m'avais fait peur. Bah! cela lui arrive une fois par semaine, deux fois au plus.
ANDRÉ
C'est encore trop... Je crains décidément que vous
n'ayez pas rendu un très bon service à madame Rousseau — et à son mari, — en les attirant ainsi dans votre monde.
MADAME DE VOVES.
J'ai beaucoup d'amitié pour Hélène. Je Finvite ou la fais inviter, parce que cela lui fait plaisir et me permet de la voir plus souvent. Puis ce monde était celui de sa mère, après tout. Enfin, la corvé? n'est pas plus dure pour M. Rousseau que pour d'autres maris, et il pourrait se dispenser de te faire ses doléances.
ANDRÉ
Pierre ne m'a rien dit, ma mère. Seulement, comme je le connais, je devine qu'il est très malheureux et qu'il a d'autres ennuis que celui de stationner dans un bal... Mais vous, êtes-vous contente du succès de votre petite amie? Ce qui fait le malheur des uns... Demandez le rest:^ à Bretigny.
MADAME DE VOVES.
Quoi donc! Qu'y a-l-il encore? * '
ANDRÉ
11 y a que madame Rousseau et lui ne se quittent plus, et qu'on le remarque, et qu'on en cause. Vous le savez aussi bien quj moi !
MADAME DE VOVES.
Oui, je le sais. Je ne voulais pas t'en parler : j'ai si grand peur de la sévérité de tes jugements sur elle! Je t'en prie, mci.age-la dans ta pensée. Qui sait s'il n'y a pas, dans tout cela, de la faute de son mari? Je suis
1. Ce qui est entre les deux aFlôriffincs peut êlre supprimé à la rcprést ntatioo/
bien sûre, moi, qu'elle n'est pas mauvaise. Il faut qu'il y ait entre eux quelque horrible malentendu... C'est un très brave homme. Ion Rousseau; il a, si tu veux, toutes les vertus. Mais, enfin, pourquoi n'a-t-il pas su se faire aimer?
ANDRÉ
Hé! parce qu'elle n'a pas de cœur!
MADAME DE VOVES.
Non, non, ne dis pas cela. Je te jure qu'elle n'est pas ce que tu crois... Inquiète seulement et tourmentée... L'esprit faussé, dès l'enfance, par l'injustice d'un malheur où eUe ne comprenait rion, et, par suite, ne sachant plus maintenant voir le bonheur où il est. Mais cela viendra. Elle saura un jour... En attendant, il faut la plaindre.
ANDRÉ
La plaindre? Vous n'avez que cela à dire, ma chère mère. Et pourquoi la plaindre? Que lui manque-t-il donc? Elle a un mari qui l'adore, qui, si elle avait les goûts de sa condition, la ferait vivre largement par son travail, et qui, sans qu'elle s'en doute, lui fait le plus grand honneur. Car Pierre n'est pas seulement, comme vous dites, un brave garçon (ce qui serait déjà joli). c'est rhomm.e le plus noble et, sous ses modestes allures, du caractère le plus élevé que j'aie rencontré dans ma vie. Il est possible que je le dépasse dans l'art de nouer une cravate, et que madame Hélène, bien qu'elle me. déteste d'instinct, me trouve plus « distingué » que lui. Mais moi, qui le connais, je saisie peu que je suis à côté de cet homme simple; et ce n'est pas seulement de l'amitié que j'ai pour lui, c'est du respect. Si je ne suis pas devenu un inutile et plat viveur, c'est à mon vieux Pierre, c"est à son influence que