‹ Révoltée; pièce en quatre actesChapitre 33 sur 63 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

On a rendu l'amour difficile aux femmes d'aujourd'hui. Elles sont trop averties. La conversation et les livres ne leur laissent plus assez d'illusions. Elles ont la science avant l'expérience... Si je vous crois, si je vous cède... combien cfl;i durera-t-il?

Toujours. Mais pourquoi me le demandez-vous? Vous savez bien que je ne puis vous faire une autre réponse. Toujours, c'est-à-dire aussi longtemps que vous m'aimerez.

HÉLÈNE

Mais mon mari?

bretigny].

Vous ne l'aimez pas.

HÉLÈNE

Je l'estime.

CRETIGNY.

C'est ce que je disais. Hé! nous ne lui voulons pas de mal... Ne parlons pas de lui, cela vaudra mieux.

HÉLÈNE

Mais si j'allais me tromper? Si je n'allais point trouver, dans l'avenlure où vous voulez m'engager, ce que j'y cherche et ce que j'en attends ? En somme, ce que j'aime en vous, ce n'est peut-être que l'inconnu. Quand il n'y en aura plus, quand j'aurai vu, quand je saurai, si j'nllais dire : Quoi! ce n'est que cela?

BRETIGNY

Que voulez-vous que je réponde? Il n'y a qu'un, chose qu^je puisse vous garantir : mon grand amour

pour vous. Si la réalité doit être inférieure à votre rêve, je l'ignore aussi bien que vous,— et vous n'avez qu'un moyen de le savoir...

HÉLÈNE

Mais ce qui m'attends après, — même en supposant que répreuve ait d'abord réussi? Ce qui m'attend quand l'heure qui vient toujours sera venue : l'abandon, l'amertume, le remords... On connaît le dénouement habituel de ces sortes d'aventures.

BRETIGNY

Eh oui! voilà des siècles qu'on dit cela aux femmes ! Le théâtre et les romans le leur répètent tous les jours et les moralistes leur en rebattent les oreilles. Et elles ont continué d'obéir à leur cœur, et elles ont bien fait 1 car il y a des heures que rien ne paye trop cher. Mais au reste elles n'étaient pas libres de faire autrement... Quelle chose étrange ! Vous allez être à moi, je le sens, je le veux... et vous passez votre temps à gâter, à détruire d'avance notre rêve commun. Voilà vraiment une singulière conversation d'amour! Et comme ces « si » et ces « mais », comme toute cette chicane est indigne de vous ! Donnez-vous donc franchement et fièrement ! Vous n'êtes point comme les autres femmes...

HÉLÈNE

Oui, oui, je sais, le grand argument! celui auquel les femmes se laissent toujours prendre : « Vous n'êtes point comme les autres! »

BRETIGNY, lui prenant la main.

Hélène! Hélène! C'est vous qui m'accusiez tout à

l'heure de manquer de naïveté et de foi. Que dirai-je de vous? Comme il faut que vous ayez souffert, et quelle rancœur a dû s'amasser en vous pour que vous ayez le courjge de railler en ce moment!... Vous voyez bien que vous n'êtes pas comme les autres femmes! Et c'est pour cela que je vous aime. Je vous comprends si bien ! J'aime l'amertume de votre e>prit, votre grâce indocile, vos fiertés, vos mouvements de révolte... Et vous aurez beau faire, c'est cela même qui vous jettera dans mes bras. Ce qui vous trouble au fond, c'est un grand désir d'aimer, — et de vivre pleinement. N'en ayez point de honte et n'y résistez plus; ce serait inutile. Il y a quelque chose de plus fort que la raison et les raisonnements, de plus fort que l'expérience, la peur, le doute et même l'ironie (n la prend par lataiiie.), ce qui fait qu'en ce moment vous frémissez sous mon étreinte et que je suis remué, moi, jusqu'au fond du cœur... (a ce moment

Andri et madame de Vores paraissent à la porte de droite. Breligny, qui a pris Hélène par la taille, les aperçoit et fait comme s'il continuait de danser.)

HÉLÈNE

Qu'est-ce que vous faites?

BRETIGNY

Chut!... Les gendarmes!... Dites-moi que vous viendrez demain... où je vous ai dit.

HÉLÈNE

Demain? Vous n'y penserez plus.

Ilâ écrient pnr la porte de gauche.

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