‹ Révoltée; pièce en quatre actesChapitre 54 sur 63 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

Oui, monsieur. Je sais pourquoi vous vous battez. Je vous suis sans doute reconnaissante du sentiment qui vous a poussé à me prendre sous votre protection ; mais il me semble que je n'étais pas en si grand danger et que vous me protégez trop. Quand il serait vrai, comme on le pense ici, que j'ai été imprudente ou coquette un soir, y avait-il là de quoi justifier votre démarche auprès de M. de Bretigny, — et ce qui va s'ensuivre? Si votre intervention a pu être légitime, avouez qu'elle n'a pas été très opportune ni très mesurée, et que les effets en sont aussi disproportionnés que la cause en a été futile. Vous deviez, d'ailleurs, ce me semble, me parler auparavant. Je ne veux pas, s'il arrive quelque malheur, me dire que j'en ai été la cause, même involontaire; je repousse le rôle que vous me donnez, et je vous prie de voir s'il n'y aurait pas moyen d'arranger — ou d'ajourner — une affaire que je trouve ridicule et qui peut devenir tragique.

Cela est impossible, et vous le savez bien. Que j'aie eu tort ou raison, ce qui est fait est fait. Vous-même, n'attendez pas que j'envoie des excuses à M. de Bretigny. C'est donc uniquement pour me faire connaître vos bons sentiments à mon endroit que vous avez voulu me parler. Franchement, vous auriez pu choisir une autre heure.

UÉLÈNE.

Je vous entends, et c'est cela qui m'irrite. La situation qu'on m'a faite est telle que je dois paraître odieuse, quoi que je dise, et que vous aurez toujours les apparences de la générosité. Mais, dans tout cela, j'estime que c'est moi la vraie victime. Je suis une femme d'au-

jourd'hui, moi, et qui ne comprends rien à vos façons solennelles et terribles de prendre les choses. Ce qui me dépite, c'est qu'au moment même où vous m'exposez à toutes sortes d'ennuis, où vous venez brusquement et gratuitement me jeter en plein drame, je dois encore vous remercier de ces violences, puisque, après tout, vous agissez à bonne intention et que vous vous mettez en danger pour moi. Me voilà dans la plus pénible et la plus humiliante situation d'esprit, partagée comme une héroïne de tragédie entre je ne sais combien de sentiments ; voilà votre mère dans une angoisse mortelle; ajoutez que mon mari, à qui l'on ne peut cacher cette affaire, est fort capable d'en soupçonner les causes... Ei cela, parce qu'il vous a passé par la tête que j'avais accordé une valse de trop à un monsieur qui ne vous plaît i^^sl

A quoi bon tant de paroles? Que voulez-vous me démontrer? Que j'ai agi sans votre consentement? Mais c'est sans votre consentement aussi qu'il y a une règle morale, une solidarité d'honneur entre les membres d'une même famille, des amitiés plus fortes que tout, des sentiments que l'on juge sacrés, conformes à un ordre éternel, et auxquels on obéit quelquefois sans se demander ce qu'il en adviendra. Ce n'est que dans ces moments-là qu'on vaut quelque chose : je ne regrette donc point ce que j'ai fait. Je n'ai rien de plus à vous dire. Car vous savez fort bien que ce n'est pas pour avoir dansé avec vous une valse de plus qu'il ne convenait, que j'ai provoqué M. de Bretigny. Depuis des mois, je voyais Pierre, mon meilleur, mon unique ami, souffrir yar vous. Je n'y pouvais rien, et je me désespérais de mon impuissance, Puis, l'autre soir, ma mère

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