PBOCES- VERBAL DE LA CONFÉRE^■CE DU 6 JUIN (I
Odilon-Barrot. — Notre démarche auprès do Votre Majesté, nous le savons, sera calomniée; mais, forts de nos intentions, et assurés que vous nous rendrez justice,
( 1 ) M. Sarrans donnera aussi ce procès-verbal dans sa réponse aux Deux ans de règne.
nous venons vous entretenir des déplorables événeméns qui ensanglantent la capitale. Notre démarche est entièrement ignorée du public ; ainsi ce ne sont ni des conditions, ni des remontrances que nous vous apportons ; nous venons seulement déposer dans le cœur de Votre Majesté Tanxiété , la douleur de bons citoyens qui vous sont sincèrement dévoués. Nous désirons aussi vous supplier de ne pas prêter Toreille aux mesures de violence qui vous seront suggérées. Dans cette route, Sire , permettez nous de vous le dire avec franchise , il est difficile de s'arrêter quand on y est entré. Vous allez triompher, au nom des lois; et toutefois ce triomphe sera cruel, car il sera acheté par du sang frvinçais.
Loxùs-Philippe. — A qui la faute ? qui doit répondre de en sang? Quelques misérables ont profité des obsèques du général Lamarqiie pour attaquer à force ouverte mon gouvernement, pour fusiller la garde nationale et la troupe de ligne : mon devoir n était-il pas tracé? Je ne sais, au surplus , quels renseignemens vous avez pu recueillir : quant à moi , je crois que la résistance va cesser. Le canon que vous entendez est celui qu'on a fait avancer pour forcer sans perdre trop de monde le cloître Saint-Méry , dans lequel les factieux se sont renfermés.
Oclilon-Barrot. — Nous ne doutons pas que l'ordre ne soit bientôt rétabli , et c'est pour cela que je me permettrai d'engager de nouveau Votre Majesté à se défier des mesures réactionnaires qui lui seront proposées. La victoire aura été trop complette pour que la clémence qu'elle montrera puisse prendre aux yeux de personne la couleur de la faiblesse. Lorsque le gouvernement a triomphé , l'instant est favorable pour réparer les fautes commises. On agit alors librement, avec dignité et sans compromettre sa force. Voilà ce que la raison et la sagesse conseillent ; mais il est rare qu'on procède ainsi ; on se laisse enivrer par la victoire ; on entre dans des voies de réaction qui , malheureusement ensuite , ne permettent plus de reculer. C'est là un écueil que nous signalons à Votre Majesté ; il ne manquera pas de gens qui chercheront à la pousser à des mesures de violence ; qu'elle se défie de leurs conseils; ils vous conduiraient à une caiastrophe inévitable.
T. Il <iO*
Louis-Philippe. — Je ne devine pas ce qui peut vou^ faire supposer qu'on ma conseillera des mesures violentes. Dorant \si promenade que je viens de faire dans Paris, j'ai souvent entendu crier : Sire, pronijite jusiicel En rentrant, j'ai informé Barihe de ce désir de la population. Il m'a répondu qu'en faisant des assises extraordinaires y les accusés pourraient être devant le jury en moins de quinze jours : cela suffît , je crois ; la justice aura donc son cours régulier sans violences d'aucune espèce.
Laffttie. — Il ne suffit pas de punir, il faut aviser au moyiii de calmer l'irritation générale. Ce n'est pas scule- Sient :par la force matérielle qu'un gouvernement peut marcher; c'est aussi par la force moralo, par l'affection de la nation!
Louis-Philippe. — Je rie vois rien daas ma conduite qui ait dii me faire perdre l'affection du pays. Jesaisbien que la presse travaille chaque jour à me démolir-^ mais c'est à faide du mensonge. Y a-t-il jamais eu, je vous le demande , une personne contre laquelle on ait vomi plus de calomnies?
Arago. — Sire, notre démarche, devant inévitablement nous amentr à demander à Votre Majesté %in changement de système, deviendra, comme le disait tout à IheureM. Barrot , l'occasion de nouvelles calomnies. J'entends déjà nos ennemis s'écrier : Vous le voyez , fopposition n'a qu'un seul but, qu'une seule pensée , elle veut à tout prix, à toute occasion s'emparer du pouvoir 5 elle est insatiable de places , d'honneurs , de richesses. Je désire, en ce qui me concerne, échapper une fois pour toutes à d'aussi ignobles soupçons. Je déclare donc qu'il ne sera av. pouvoir de Votre Majesté, ni demain, ni dans un an, ni jamais, de rien faire pour moi; que jamais , et je donne à ce terme le sens le plus étendu , je n'accepterai aucun des emplois, grands ou petits, dont le gouvernement dispose; qu'aussitôt que fétat du pays me permettra de quitter, sans déshonneur, les fonctions législatives auxquelles la confiance de mes concitoyens m'a appelé, je me livrerai sans partage aux travaux scientifiques que j'eusse dû peut-être ne pas abandonner et dans lesquels je n'ai rien à attendre que de mes propres efforts. Après une déclaration si positive, Votre Majesté ne pourra voir dans mon
langa{}C que l'expression sincère et désintéressée du gentiment d'un citoyen qui voit avec la plus profonde douleur la patrie déchirée p.ar les mains de ses enfans.
Sire, dans le mois d'août 1850, la France , sauf une minorité presqu'imperccptible , avait adopté toutes les conséquences de la révolution de juillet. Elle croyait qu'un gouvernement monarchique, mais franchement constitutionnel , amènerait, sans secousses, le développement des libertés qu'elle venait de conquérir au prix de son sang. Ceux là même qui sont républicains par principe, s'étaient soumis sans arrière-pensée. De là cette immense popularité qui, dès i'ori<jine, entoura Votre î>Iajesté, et que tous les bons citoyens caressaient avec bonheur , car elle était à leurs yeux une barrière contre laquelle devaient venir se briser en même temps et les factious^de l'intérieur et les machinations de nos ennemis du dehors. La presque totalité des membres de Tcppasition n'avait pas d'autres sentimens.
Laffitte. — Dites l'opposition tout entière: ne faites pas d'exception , car aujourd'hui mémo , au moment où la guerre civile est allumée , si quelque désaccord a percé parmi nous , il n'a pas porté sur la question fondamentale de savoir si la royauté de juillet doit être défendue ei conservée.
Louis-Philippe. — Je suis vraiment charmé d'apprendre que M. *** et M. *^* (1) pensent de cet^e manière !
Arago. — Quoi qu'il en soit, les dispositions si favorables que je rappelais , so sont malheureusement bien affaiblies depuis quinze mois; maintenant trois opinions se partagent le pays. La marche du ministère du 43 mars apporte chaque jour de nouvelles forces au parti républi cain. Le sort du pays, au contraire, ne sera plus incertain le jour où la nation et le roi cesseront d'être divisés. Ce n'est pas éloigné , je crois pouvoir l'assurer, si Votre Majesté imprime à son gouyernement une marche plus libérale à l'intérieur , et moins entachée de faiblesse et de condescendance envers les étrangers. En jetant ce coup d'œil sur notre triste position je n'ai parlé ni dos malheurs
(1) Cabet et Gamîer-Pagès.
qui poui raient alleiodrc le roi personnellement , ni des malheurs qui pourraient frapper sa nombreuse famille; toutes mes pensées se sont portées sur Tavenir gros d'orage qui menace la pairie et je crois avoir rendu ainsi hommage aux sentimens de Votre Majesté.
Louis-rhilippe — Vous venez de dire, monsieur, que ma popularité a été ébranlée : il y a là quelque chose de vrai ; mais ce n'est pas aux fautes de mon gouvernement qu'il faut s'en prendre; c'est le résultat des calomnies sans nombre dont je suis continuellement l'objet; c'est la conséquence des manœuvres haineuses soit du parti républicain, soit des carlistes, et par lesquelles ils veulent me démolir. Tout les jours la presse m'attaque avec une violence sans exemple. Quand j'ai vu que j'étais à chaque instant si cruellement outragé , si peu ou si mal défendu, j'en ai pris mon parti ; fort du témoignage de ma conscience, je suis convaincu que toutes ces attaques iraient se briser contre le rocher du bon sens public. N'a-t-on pas été jusqu'à prétendre que je sympathisais avec les carlisiesl Ceux qui ont répandu un semblable mensonge n'y croient pas , ou ignorent complètement l'histoire. Remonter jusqu'à l'origine de la maison d'Orléans, et vous trouverez, parmi ses ennemis constans les ancèties de ceux qui, aujourd'hui, sont les meneurs du parti carliste. Rappelezvous avec quel acharnement ces mêmes individus ont poursuivi la personne et la mémoire de mon père qui était cependant un honnête homme. Ses intentions furent toujours pures comme les miennes , et il ne se dirigea jamais que par les sentimens d'un patriotisme ardent et désintéressé. Mes ennemis me représentent , à toute occasion, comme un ((mfeilieu.T , aspirant à un pouvoir 5^ns limites, comme un homme qui ne saurait se passer d'un entourage nombreux , d'une cour brillante, comme insatiable de richessesl J'ai passé, messieurs, par tous les ^ages de la vie , et je pourrais m'écrier avec Racine : « Heureux qui, satisHut de son humble fortune, etc. »
Je ne suis devenu roi que parce que moi seuljepow vais sauver la France du despotisme et de l anarchie. Mais maintenant il y a de la démence à supposer que moi, qui ai toujours été opposé aux Bourbons de la branche aînée; moi , qui suis leur ennemi le plus mortel, j'ai la
pensée de trr.nsiger avec eux. On a beaucoup parlé d'un programme de l'Hôiel-de-Ville ; c'est ua infa?.ie mensonge , j'en appelle sur ce point à 31. Laffitte. 11 est faux que j'aie fait aucune inomesse; aussi c'est avec indignation que j'ai vu aujourd'hui dans un discours prononcé aux funérailles du général Lamarque par une personne que je ne connais pas , qu'on y a pnrlé d'eugacjemens soleniieUement acceptés, kichemeni oubliés depuis. La révolution de -1850 s'est faile aux cris de vive la Charte! C'est la charte améliorée par la suppression de l'article 4 4 dont il jouit. En droit je n'avais donc rien à promettre, en fait je n'ai rien promis.
Dés mon arrivée au trône , j'adoptai une marche qui me parut bonne, qui me semble bonne encore aujourd'ui : prouvez moi que je me trompe et je changerai. Jusque là je dois persister. Je suis un homme de conscience et de conviction : on me hacherait comme chair à pâté dans un mortier, plutôt que de m'entraîner dans une voie dont on ne m'aurait pas démontré la convenance. Ce ne sont pas là les efforts de l'influence de ce prétendu entourage dont on parle tant. Je vous le dis avec franchise, un entourage, je ne m'en connais point. Peut-être est-ce l'effet de mon amour-propre , mais je crois pouvoir ajouter que personne n'a pris sur moi un ascendant qui , dans les grandes ou même dans les petites affaires , me soumette à ses volontés. Mon système de gouvernement, je le répète, me paraît excellent; je n'en changerai point tant que vous n'aurez pas prouvé qu'il est mauvais.
Arago. — Les systèmes politiques peuvent être envisagés sous des points de vue très différons ; et s'il avait fallu se prononcer, il y a un an et demi, entre le système que vos ministres adoptèrent et celui auquel nous nous sommes rattachés , je conçois que la discussion aurait pu être longue et peu concluante; mais aujourd'hui nous n'en sommes plus à une question de pure théorie : l'expérience a prononcé en notre faveur, et malheureusement d'une manière trop évidente. Le carlisme levant auda* cieusement la tête sur tous les points de la France , les haines politiques portées à un degré de violence sans exemple, la guerre civile dans l'ouest, la guerre civile dans la capitale, ne sont-ce pas là des condamnations
péreniptoircs du système du 1 3 mars? Qui oserait soutenir que depuis un an notre position n a pas beaucoup empiré ?
Louis-Philippe. — Je viens de traverser tout Paris. Tous ne sauriez vous figurer comment j'y ai été reçu. Jamais je n'ai entendu ces cris plus unanimes et plus tifs de VIVE LE ROI ! jamais la garde nalionale ne mê parut plus dévouée.
Aici'jo. — Lorsque j'appris, mardi à 7 heures du soir, à l'Observatoire , les scènes sanglantes <lont !e faubourg Saint-Martin était le théâtre, je me rendis sur-le-champ à la municipalité du douzième arrondissement pour offrir mes services à M. le maire, Dans cette course, dans celle que je fis avec Tun des adjoints sur la place du Panthéon , je rencontrai un bon nombre de gardes nationaux qui se montraient disposés à combattre le mouvement insurrectionnel qui venait d'éclater; mais en même temps, la plupart, je dois le dire, me paraissait désirer qu'après le succès le gouvernement essayât si une marche plus en harmonie avec la révolution de juillet ne mettrait pas enfin le pays à l'abri de ces perturbations sans cesse renaissantes qui finiraient par anéantir complètement le commerce. Je ne suis donc pas surpris que des cris nombreux de vive le roi soient sortis des rangs de la garde nationale. Ces cris , s'il m'est permis de les traduire , exprimaient la ferme volonté de conserver votre dynastie sur le trône ; mais on se tromperait , je crois , si on voulait y voir une approbation implicite du système du 45 mars. Ce n'est là, au reste, que l'opinion d'un simple garde national. Je regrette aujourd'hui pour la premier* fois de ne pouvoir pas donner à mes paroles l'autorité qu'elles auraieïit eues sortant de la bouche d'un colonel.
Louis Philippe. — Je comprends, monsieur Arago, le sens de ces dernières paroles , et j'avoue que je n'ai jamais deviné par quel caprice Périer s'opposa obstinément à ce qu'on écoulât le vœu de la douzième légion.
J'ai remarqué, messieurs, que vous appelez tous mon système de gouvernement le système du 15 mars! Cette, dénomination, je dois vous en avertir, est tout-à-fait impropre : le système que nous suivons aujourd'hui est celui que j' adoptai y après do sérieuses réflexions, en montant
sur le trône; cest aussi de point en point celui qui dirigeait le ministère dont M. LafPitte était le président.
Laf/iite. — Que votre majesté me permette de lui dire qu'elle se trompe : je regfarde comme un devoir de repousser toute assimilation entre les vues qui ont guidé M. Périer et les miennes.
Mais ce ne serait ici ni le lieu ni le moment d'expliquer en détail comment il est arrivé que diverses mesures de ces deux ministères si dissemblables ont eu , contre ma volonté , plus de vraisemblance que je ne Teusse désiré. Pour caractériser la différence, il me suffira de rappeler les discours que j'ai prononcés à la tribune au nom du conseil et avec Tappiobation du roi.
Louis-Philippe. — Les vues, je vous le répète, étaient absolument identiques. Depuis que je suis sur le trône, le gouvernement a toujours marché dans la même ligne,, parce que cette ligne avait été adoptée après de mûnes réflexions; parce qu'elle était la seule convenable. Au reste, vous avez voulu faire le dénombrement des fautes qu'a amenées c« prétendu système du 15 mars; vous avez publié un compte-rendu; eh bien! je vous le dis avec sincérité, j'ai lu attentivement cette pièce, et je n'y ai rien trouvé, ahsolument rien (I).
Arago. — En ce cas, sire, de petites causes auraient produit de bien grands effets : car ce sont incontestablement les fautes que nous avons signalées qui ont amené Ici désaffection du pays. Est-il vrai, par exemple, que lô licenciement systématique des gardes nationales des VILLES FRONTIÈRES n'ait pas été une faute? que ce n'ait été rien?
Je ne parlerai que de celui des actes qui m'est personnellement connu , du licenciement de la garde nationale de Perpignan; eh bien! je déclare que rien ne le motivait 5 qu'il n'existait pas même l'ombre d'un prétexte;
(4) Que faire avec un homme qui répond toujours prouvez , démontrez, et qui, quand on accumule les preuves et les démonstrations, réplique toujours : ^' Vous n'aidez rien prout^é, rien démontré j je ne suis pas de i^otre avis, par conséquent je ne changerai pas . » Comment s'entendre avec un infaillible génie , «vec une immuable volonté.
qu'en saisissant , pour Teffectuer , le lendemain d'une émeute dirigée contre les droits-réunis , et qu'en essayant de faire croire que la milice citoyenne n'avait pas désapprouvé ces désordres ou s'était refusée à les réprimer, on a brisé bien des sympathies.
Louis -Philippe. — Mais il me semble cependant quo la garde nationale de Perpignan avait
Arago. — Depuis sa réorganisation , cette garde nationale n'avait été convoquée et réunie que pour célébrer l'anniversaire de la révolution de juillet. Elle a été licenciée parce que tel a été le bon plaisir de M. Maurice Duval , parce que M. Périer ne contrariait jamais les désirs de tous ceux qui vantaient son système comme une œuvre de génie.
Louis-Fhilippe. — Au surplus , le licenciement de la garde nationale de Perpignan est un événement qui a fait bien peu de bruit.
Odilon-Barrot. — On ne saurait en dire autant des troubles de Grenoble : là, les fautes du gouvernement auraient-elles pu être plus nombreuses , plus inexcusables î
Louis-Philippe. — Les événemens de Grenoble ont été la conséquence des manœuvres d'un parti : la mascarade républicaine, première cause du désordre, avait été préparée et organisée par B
Odilon-Barrot. — Nous avons cru devoir signaler comme une faute grave le système de transactions et de ménagemens dont on a usé avec le parti carliste. Pendant Heuf mois , nous avons demandé au gouvernement d'appliquer rigoureusement les lois dans les départemens de l'ouest , de purger l'administration de tous les hommes dévoués à la royauté déchue ; comment nous a-t-on répondu? On donnait des sauf-conduits aux chefs de bandes.
Louis-Philippe. — Il n'a jamais été donné de sauf-con duits.
Odilon-Barrot. — Vos ministres l'ont avoué à la tribune.
Louis-Philippe. — Ils ont dit ce qu'ils ont voulu ; je persiste, moi, à soutenir qu'il n'a pas été donné de saufconduits : on en a demandé, mais ils ont été refusés (1).
»m . I J II- .
(1) Il en a été accordé plusieurs ; c'est un fait certain, avoué , reconnu, constaté dans des procès.
Odilon-Barrot, — Au reste, en m'en tenant aux rnénagemens dont je parlais et qu on ne saurait nier, quel en a été le résultat? Tobligation de mettre quatre départemens en état de siège, et de dépasser, pour répondre aux défiances des patriotes, les mesures de rigueur dans lesquelles d'abord , avec plus de fermeté, il eut été possible de se renfermer.
Louis-Philippe. — On parle toujours de la présence des carlistes dans les administrations ; mais me suis-je jamais opposé aux mesures qui ont été proposées à ce sujet (1)? Peut-on supposer que M. Dupont de l'Eure les ait épargnés pendant la durée de son ministère? Je ne crois pas qu'il y en ait dans l'armée. Il en est resté quelques uns dans les administrations dépendant de M. Louis; mais M. Laffitte pourra vous dire lui-même combien les changemens sont dangereux et difficiles dans tout ce qui tient aux finances.
De toutes les accusations dont j'ai été l'objet , aucune ne m'a plus surpris que celle de carlisme. J'espère qu'on n'y reviendra plus , quand on songera que l'émigration ne m'a jamais pardonné de ne m'étre pas joint à elle , d'avoir refusé de porter les armes contre la France ; quand on consentira à réflécbir sur les dispositions vigoureuses qui ont été adoptées dans les départemens de l'ouest. J'ai vu dans votre compte-rendu le reproche relatif au retard apporté dans la sanction de la proposition Briqueville ; hé bien! je conviens que j'avais une vive répugnance à signer un acte de confiscation de 600,000 francs de rente appartenant à une famille proscrite. Il est de l'honneur de la France que cette famille ne soit pas à l'aumône de l'étranger. Cela ne m'a pas empêché de donner les ordres les plus précis pour que la duchesse de Berri , qui est la nièce de la reine, soit arrêtée. J'adopterai même à cet égard tout ce qui paraîtra convenable , pourvu qu'on ne prétende pas arriver à un dénouement sanglant. Je me suis toujours rappelé le mot de Kersaiuîlt : « Charles \'^ eut la tête tranchée , et l'Angleterre vit son fils remonter sur le trône 5 Jacques II ne fut que banni , et sa race s'est
(1) Oui, souvent.
éteinte sur le continent. » Mon père , malg^ré mes prières , commit la faute, en votant la mort de Louis XVI, de vouloir donner des gag-es sanglans à la révolution : je n'entends pas riraiter.
Arago. — En rappelant l'un des griefs consignés dans notre compte-rendu, je n'hésiterai pas à dire qae ce qui a le plus indisposé la nation, c'est le manque de dignité du ministère du 45 mars dans ses relations avec les étrangers , c'est sa pusillanimité , c'est le peu de souci qu'il a pris de l'honneur de la France.
Depuis la révolution de juillet, le gouvernement fit entendre une fois les paroles nobles et fermes qui convenaient à sa position ; et les Prussiens n'osèrent pas franchir les frontières de la Belgique, Les Autrichiens n'auraient certainement pas envahi la Romagne si , comme ils le devaient , vos ministres leur avaient parlé sur le même ton. Maintenant nous aurions en Italie, au lieu d'ennemis , dos alliés.
Louis-Philippe. — Nos menaces produisirent le résultat que vous venez de dire ; mais ces menaces étaient une véritable cjasconnade; car savez-vous combien nous avions de troupes alors? Nous avions 78,000 hommes, en comptant l'armée d'Alger, 78,000 hommes, pas davantage.
Arago. — Le gouvernement français, quand il jouit de la confiance g -nérale , peut parler aux étrangers, séparés ou réunis, avec dignité , avec force , avec énergie, sans craindre qu'au besoin les effets ne répondent pas
aux paroles Ce sentiment est commun aux citoyens
de toutes les opinions : aussi le langage vraiment inqualifiable de M. de Saint-Aulaire et l'arroj/ante réponse du cardinal Bernelti ont excité dans le pays une désapprobation à peu près unanime. Chacun se sentait blessé au cœur en apprenant qu'un des ambassadeurs du ministère du 45 mars n'avait pas cru manquer à son devoir en demandant grâce pour le roi des Français. Et qui était encore le souverain devant lequel on s'humiliait ainsi! Ce puissant monarque , c'était le pape {i) !
(1) Arago avait prononcé ces dernières paroles avec beaucoup de feu. Le roi l'interrompit en disant : » N'élei^ez pas tant la
Louis-Philipim. — Je conviens qu'il paraissait y avoir quelque chose à critiquer dans le langage que M. de Saint- Aulaire a tenu 5 on lui en a même fait la remarque. Eh bien! si on vous montrait sa réponse, vous verriez qu'il a prouvé clairement qu'on ne pouvait arriver dune autre manière au résultat qu'il a obtenu. Le blâme de notre diplomatie, inséré dans votre compte-rendu, porte donc complètement à faux , car on nous a concédé tout ce que nous voulions , car les puissances étrangères ont été amenées à faire ce qu'elles ne voulaient pas... Les affaires de Belgique vont être complètement terminées sous peu de jours (1) , et il faudra bien que le roi de Hollande , bon gré mal gré , souscrive à un arrangement. Sur cette question si délicate , n'avons-nous pas amené l'empereur de Russie à adhérer à la séparation de la Belgique et de la Hollande, quoiquà l'origine il eut déclaré très pmsitivement qu'il n'y consentirait javAais?
Arago. — Mais, sire, ce consentement a été obtenu au prix d'une immense concession (2)
Louis- Philippe (parlant très haut). — Ainsi l'affaire
de Belgique est comme finie Je ne vois pas aussi
clair dans celle d'Italie ; je ne sais même quel dénouement elle pourra avoir 5 car il n'est pas aisé de rendre on pape raisonnable.
Odilon-Barrot. — Le problème de rendre un pape libéral semble en effet entouré de bien des difficultés.
Louis-Philippe. — Ce serait déjà beaucoup qu'il fût
raisonnable Au reste, toutes les nations de l'Europe
sont dans une position moins favorable que la nôtre : chez toutes il existe des élémens de révolution , et elles n'ont pas l'Étoffe d'vn duc dorléans pour les terminer.
voix. « \ oulait-il par là témoigner qu'il désapprouvait la susceptibilité patriotique dont Arago n'avait pas pu maîtriser l'expression? Youlail-il seulement enipêcber que la conversation ne parvînt aux oreilles du nombreux état-major qui remplissait le salon voisin? Cest ce qu'il nous serait impossible de décider.
(1) Et elles ne le sont pas encore en novembre iS^B !
(2) Le roi continuant à parler ; et de plus baut en plus haut, Arago ne put terminer la phrase qu'il avait commencée, et dans laquelle il voulait, dit-on , rappeler l'abandon de la Pologne.
La France et TAng^leterre ne peuvent être désormais gouvernées qu'avec la liberté de la presse. Je sais tous les inconvéniens qui en résultent 5 je sais que l'indulgence du jury fait quelquefois beaucoup de mal 5 mais il n'y a jtas de remède possible. Aussi me suis-je constamment opposé aux mesures d'exception que Périer me proposait souvent {\ ) quand il était dans ses accès de colère, qui nous ont nui plus d'une fois. Il y a maintenant en Allemagne plusieurs princes qui sont en pleine lutte avec la presse ; ils veulent la censure, et les populations la repoussent^ je les attends au dénouement.
Odîlon-Barrot. — Nous craignons d'abuser des bontés de votre majesté.
Louis-Philippe. — Non messieurs. Il est du devoir d'un roi constitutionnel d'écouter tout le monde ; je reçois tous ceux qui demandent à me parler : moi qui ai donné
audience à MM. M et C , comment ne verrais-je
pas avec plaisir trois personnes avec lesquelles j'ai eu anciennement des relations privées, et par la bouche desquelles la vérité m'arriverait avec moins d'amerlune.
Odilon-Barrot. — Votre Majesté n'aperçoit aucune faute dans le système du gouvernement suivi jusqu'à ce "jour; nous avons une opinion différente : notre conversation pourrait donc se prolonger long temps sans tttilité.
Louis-Philippe. — Elle ne serait utile que si vous démontriez que la marche adoptée est mauvaise: pour moi je la crois excellente; et, je le répète: jusqu'à la preuve du contraire je n'en changerai pas , mes intentions sont pures; je veux le bonheur de la France; jamais je ne me suis armé contre elle. La difficulté de notre position tient à ce qu'on ne me rend pas assez justice ; à ce que la mal- Teillance cherche à me démolir. Je la vois surgii' de tous ■côtés : Si j'assiste au conseil des miniçtres, l'état est perdu, ^u dire de tous les journalistes ; dès ce moment il n'y a plus de gouvernement constitutionnel; et cependant, dans ce conseil dont on veut me tenir éloigné , ce n'est certainement pas par mon influence qu'on prendra des dé-
{i) On ne s'en doutait pis! Périer invoquait' toujours la
légalité!
terminalions ilUbérales. Ce matin, par exemple, il y avait des avis pour la mise en état de siège, et je m'y suis formellement opposé'^ LES LOIS suffisent; je ne veux régner que PAR LES lois ; ou ne me fera jamais dévier de cette règle de conduite.
Les trois députés ensemble. — Nous félicitons Votre Majesté de ces sages dispositions.
Louis-Philippe. — A propos, je disais tout à l'heure que je n'avais rien trouvé dans votre compte-rendu; je me trompais : Je me rappelle que vous y avez consigné une des opinions de mes ennemis les plus acharnés , que vous m'accusez aussi d'être insatiable de richesses.
Odilon-Barrot et Arago. — Sire, cela ne se trouve point dans le compte-rendu ; nous en sommes certains.
Laffitte. — Messieurs, n'insistez pas; cela s'y trouve; vous l'avez oublié.
Louis-Philippe (avec une satisfaction visible). — Vous Yoyez donc que vous m'avez accusé de vouloir entasser richesses sur richesses.
Arago. — Nous avons dit seulement que les ministres avaient demandé pour votre majesté une liste civile trop forte; telle a été notre intention.
Louis-Philippe. — Les intentions je ne les connais pas; je me tiens au fait que M. Laffitte vient de confirmer.
Odilon-Barrot. — Nous avons voulu et nous avons dû signaler les fautes graves que le ministère a commises en présentant la liste civile.
Du reste , les momens de votre majesté sont précieux , et nous ne voudrions pas en abuser. Je me contenterai donc de la supplier , en finissant , de chercher avec fioin les causes de cette irritation toujours croissante qui se manifeste de mille manières , de la désaffection , du découragement des patriotes, de l'audace des caristes, et, les causes une fois connues, d'y porter remède : il est temps encore peut être ; il y a même opportunité après un grand acte de force. Vous voyez devant vous , sire , trois hommes qui ne sont inspirés que par l'attachement qu'ils portent à la France et à votre majesté. M. Arago est un homme de sciences; il avait trouvé le bonheur et la gloire dans l'étude, et il maudit aujourd'hui la politique qui l'empêche de se livrer à ses occupations favorites.
M. Laffitte a assez goûté du pouvoir pour en être complètement désenchanté ; et quant à moi , sire , je suis prêt à signer de mon sang la renonciation absolue à toute place quelconque, trop heureux de pouvoir re^^ trer dans mon cabinet et de me livrer sans distraction à des travaux qui m'ont donné l'indépendance et le bonheur.
Louis-Philippe (en frappant avec force sur la cuisse de M. Odilon-Rarrot. ) — Je n'accept^Q pas , M. Barrot, la renonciation que vous m'offrex.
Odilon-Barrot. — Sire, ne voyez dans notre langage que celui d'hommes désintéressés qui vous traduisent To*' pinion des paîriotes sincères et modérés , c'est-à-dire de la plus grande partie de la population éclairée et ia^ iluente. N'oubliez pas que vous êtes condamné à gouverner ce pays j9ar la liherté, avec la liberté, et qu'il faut accepter toutes les conséquences de cette position.
Louis-Philippe. — Telle est, en effet, mon intention^ et c'est précisément ce que je fais. Au reste , je vous l'ai déjà répété, je ne change jamais de système qu'après qu'on m'a démontré que ceiui que j'avais adopté était mauvais. Je ne me suis écarté qu'une seule fois de cette règle de conduite depuis qu-ç- je suis roi 5 c'est à l'occasion de mes ojrmes ; je tenais aux [leurs de-lys parce qu'elles étaient miennes, parce qu'elle n'étaient pas plus la propriété de la branche ainée que celle de ]fl branche d'Orléans; parce que, de temps immémoj^ialj elles ornaient nos écussons de père en fiiâ : eh bien! le public a voulu qu'on les supprimât : j'ai résisté long-temps, malgré les sollicitations de M. Laffitte; mais entin la violence a été telle que j'ai cédé à une detnande qui m'a toujours paru une véritable folie. Enfin , messieurs , que mje proposeriez vous? . M
Odilon-Barrot. — Une j)roclamation dans laquelle ya* tre majesté , en faisant part à la France des graves événemens de ces deux jours, exprimerait de nouveau et franchement ses sympathies pour les principes de la ré* vplution de juillet , me semblerait devoir produire un eicellent effet.
Louis-Philippe. — - Un roi constitutionnel ne peut malheureusement pas aller s'expliquer h la tribune j jç
ne puis faire coanaître personnellenifint mes seutimens que quand je voyage, et vous aurez reujarqué que je ne laisse jamais échapper ces occasions sans en profiter.
Laffitte. — Je noe relire pénétré de la plus profonde douleur , parce que je crois à la sincérité des convictions qui rendent de plus grands malheurs inévitables ; je les redoute pour la France et plus encore pour le roi. Le mal vient de la manière dififéreute de juger la révolution de juillet : les uns n'y ont vu que la charte de ^814 un peu améliorée , et un simple changement de personnes ; le plus grand nombre , tout ce qu'il y a du moins d'hommes énergiques , y ont vu le triomphe du système jmpv,laire et V anéantissement complet de la restauration .
Depuis long-temps la presse a protesté contre le système du 45 mars i elle a protesté aussi par sa présence, cette foule immense qui s'est portée au convoi du général Laroarque ; cette foule composée de tous les rangs , de toutes les fortunes, militaires, bourgeois , jeunesse, peuple, garde nationale: et si le lendemain quinze à vingt mille de ces soldats citoyens sont venus prêter leur appui au gouvernement , c'est que son existence elle-même était menacée : on a oublié le système du 45 mars pour ne songer qu'à la royauté de juillet.
Louis- Philippe. — M. Laffitte, je vous crois de bonne foi; mais vous vous trompez : le système du 15 mars, comme vous persistez à l'appeler , n a contre lui que les répullicains et les carlistes
Laffitte. — Mais ce système, en nous conduisant à la guerre crsHe,fait ainsi lui-même sa propre condamnation : lors même que la minorité seule lui serait opposée, il faudrait tenir compte de Vénergie de cette minorité, ne pas oublier surtout que les forces morales garantissent aujourd'hui les gouvernemens mieux que les canons et les hayonnettes dont, au reste, on n'avait pas eu besoin avant l'adoption du déplorable système que nous combattons. Nous désirerions que le roi, sortant du cercle qui l'entoure et lui cache la vérité , vît par lui-même les plaies de l'état, le deuil et la misère des familles, les collisions qui chaque jour éclatent et s'étendent, et qu'il jugeât enfin si, au milieu de telles circonstances, les bons citoyens peuvent se défendre des plus vives inquiétudes
pour une royauté qui leur est chère et que compromet un système qui n'aura jamais la sympathie du pays.
Odilon-Barrot. — Vous savez, sire, que dès rori(jine la lutte s'est cng^agée sur ce terrain, Louis-Philippe est-il un roi quasi légitime ou un roi légitimé par le vœu national? a-t-il été choisi comme Bourbon ou quoique Bourhon? Je désirerais que vous fussiez plus personnel ; qu'au lieu de suivre les erremens de la restauration , vous voulussiez que tous les corps de l'état , toutes les institutions eussent la même origine que vous ; que votre dynastie se fût identifiée avec un ordre de choses entièrement nouveau : c'est comme cela qu'elle serait forte de toute la force de la révolution à laquelle , en échange , elle apporterait pleine sécurité pour l'avenir. En un mot, il y aurait alors mariage entre la France et la maison d'Orléans sans divorce possible et avec communauté absolue de bien et de mal. C'est ainsi que je conçois votre gouvernement. Vous pensez autrement. Hé bien! continuons l'expérience; mais les amis du pays et de Votre I^Iajesté ne pourront y assister qu'avec une douloureuse anxiété.