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Mais le discours du roi , à l'ouverture de la session , est menaçant; les journaux ministériels provoquent à la violeiûce ; des députés sont insnltés à la Haye ; et les deux commissaires , avertis du mauvais accueil qui peut leur être fait , repartent aussitôt après leur arrivée , sans avoir osé remplir leur mission.
Le discours de Guillaume a été brûlé sur la place publique à Bruxelles; l'exaspération est sans bornes : aux armes! liberté ou la mortî tels sont les cris qui se font entendre.
La garde bourgeoise veut d'abord dissiper les attrouppemens; une rixe s'engage; des coups de fusils partent: quelques ouvriers sont tués ou blessés.
Le peuple s'irrite , désarme plusieurs- postes , enfonce les portes de THôtel-de- Ville, y trouve des caisses de cocardes orangistes et des armes cacbées , crie à la trahison, et s'empare de tout ce qu'il rencontre pour s'armer.
Mais la troupe arrive de tous côtés 5 le péril est imminent 5 le peuple , sans rancune , fraternise avec la garde bourgeoise ; on parle d'un gouvernement provisoire composé de trois membres dont ferait partie M. de Potter, Jont on annonce l'arrivée d'exil ; le tocsin sonne , la générale bat ; tous les citoyens travaillent à la défense 5 et, comme à Paris, les rues sont barricadées et les pavés sont portés sur les croisées.
•Le 22, une proclamation menaçante du jyrince Frédétic est introduite à Bruxelles , et ce prince fait arrêter deux jeunes gens qui lui sont envoyés ponr l'engager à retirer cette proclamation.
Le 23 , après plusieurs engagemens partiels hors de la ville, les troupes lancent sur elle une grêle de boulets, y entrent , pénètrent jusqu'au parc placé sur une hauteur et s'y retranchent. Là , le combat s'engage au chant de la Marseillaise: comme à Paris , on n'entend que le bruit du tambour et du tocsin , les coups de fusil et les coups de canon ; on ne voit que des blessés , des morts ou des mourans.
Le combat continue avec acharnement les 24, 25 et 26 ; les Hollandais tirent à boulets roufjes , lancent des obus, ot mcltcnt le feu dans la ville.
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Mais , craignant d'être anéantis , ils sortent pendant la nuit.
Un gouvernement provisoire est installé ; il rappelle et s'adjoint de Potter , que son dévouement à la liberté a fait bannir par les juges de Guillaume , et l'arrivée de ce patriote proscrit , dont la voiture est traînée par le peuple , et portée par-dessus les barricades , est un nouveau triomphe populaire.
La Belgique entière est insurgée et reconnaît le gouvernement provisoire.
Expulsés , battus , poursuivis partout , les Hollandais signalent leur fuite par l'inceudie et la vengeance.
Anvers et Maéstricht restent seuls entre leurs mains.
Après de vains efforts pour ramener les esprits , le prince d'Orange quitte Anvers le 25 octobre, laissant une proclamation , dans laquelle il adhère à la révolution , accède à la séparation , et ne demande que le retour des Belges à sa famille.
Mais , le surlendemain , le général Chassé , renfermé dans la citadelle d'^nrers, bombarde la ville, incendie l'entrepôt, cause au commerce belge une perte immense; le prince d'Orange est généralement accusé d'être l'instigateur et le complice de cette atrocité !
Cependant un armitice est conclu.
Les états-généraux de La Haye ont opiné pour la révision de k charte et la séparation de la Belgique. Guillaume y consent , et nomme une commission chargée de présenter deux projets à cet égard ; mais il est trop tard , et ses barbaries contre Anvers , Bruxelles et la Belgique rendent toute conciliation presque impossible.
Mais que fait le gouvernement provisoire ?
Composé de neuf membres , il forme d'abord un comité central d'action , composé de trois membres , Potter, Rogier et Van de \\ eyer ; il organise les administrations , les tribunaux , l'armée 5 il déclare que les provinces de la Belgique constitueront un état indépendant, et qu'un congrès national belge , composé de deux cents membres élus en vertu d'une ordonnance électorale, sera convoqué pour faire la constitution .
11 reconnaît que la confédération germaniq^ue a le droit
de tenir garnison dans la citadelle de Luxembourg , et déclare son intention de respecter les traités; mais il considère le ducliè de Luxembourg comme faisant partie de •la Bei(ji(]ue, et y nomme de nouvelles administrations civiles et judiciaires. — Les liabitans se reconnaissent Belges , et envoient , ainsi que ceux du Limhourg , leurs députés au congrès.
Le congrès prend séance le \ 0 novembre , et c'est de Poiter qui l'ouvre au nom du gouvernement provisoire : il expose les griefs des Belges contre Guillaume; il rend compte de ce que le gouvernement a fait ; il invite le congrès à constituer la liberté et Tindépendance de la Belgique.
Voilà donc une représentation nationale conquise par Tinsurrection populaire !
Comme le peuple de Paris et de France , le peuple de Bruxelles et de Belgique s'est montré héroïque dans le combat et généreux après la victoire , tandis que , comme Charles X , Guillaume a fait voir un roi despote , obstiné, ne faisant que des concessions trop tardives , insensible et même barbare.
Partout les Hollandais sont vaincus et chassés par les Belges , et si les rois n'interviennent pas par leurs soldats ou par leur diplomatie, plus redoutable encore que la force, la Belgique est certainement affranchie du joug des Nassau et de la Hollande.
Mais c'est la sainte-alliance qui, en 4 814, dans sou intérêt propre, a créé le royaume des Pays-Bas, en unissant la Belgique à la Hollande , et en leur imposant le roi Guillaume ; c'est par hostilité contre la France qu'elle en a détaché la Belgique et qu'elle a élevé sur ses frontières de nouvelles forteresses destinées à menacer la nation française : Guillaume n'est que le préfet de FAngleterre , de l'Autriche , de la Prusse et de la Russie ; il a d'ailleurs des alliances de famille avec les monarques russe et prussien. Que vont donc faire les quatre grandes puissances? Que va faire Louis-Philippe lui-même?
Guillaume a réclamé le secours de ses protecteurs. De suite , c'est-à-dire dès la fin de septembre , le roi de
Prusse veut faire entrer son armée dans la Bel^rique , et ne s'arrête que devant la menace faite par Mole d'y faire entrer en même temps une armée française.
Nicolas s'apprête à venir au secours de son beau-frère; quand la PoIo(jne le force à suspendre sa marche.
VAtitriche est éfjalement très disposée à faire rentrer les Belges dans le devoir.
Quant à V Angleterre, voici le discours prononcé, le 2 novembre , à l'ouverture du parlement.
Extrait du discours du roi d'Angleterre , du 2 novembre.
« La branche aînée de la maison de Bourbon ne règne » plus en France , et le duc d'Orléans a été appelé au M trône sous le titre de roi des Français. Ayant reçu du » nouveau souverain une déclaration de son désir sincère M de cultiver la bonne intelligence et de maintenir intacts M les engagemens qui subsistent avec ce pays-ci , je n'ai » pas hésité à continuer mes relations diplomatiques et M les communications amicales avec la cour de France.
» C'est avec un profond regret que j'ai été témoin de )) l'état des affaires dans les Pays-Bas. Je vois avec peine » que Tadministration éclairée du roi n'ait pas préservé » ses domaines de la révolte.
» Je m'efforce, de concert a\ec mes alliés , d'aviser, » pour rétablir la tranquillité, à des moyens qui seront » compatibles avec la prospérité du gouvernement des M Pays-Bas et avec la sécurité des autres états,
» Sentant toujours la nécessité de respecter la foi des » engagemens nationaux , je suis persuadé que ma déter- » mination de maintenir, de concert avec mes alliés, ces » traités généraux par lesquels le système politique de » l'Europe a été établi, offrira la meilleure garantie au » repos du monde. »
Si le roi d'Angleterre persiste à vouloir l'exécution des traités de i8M et de -18^5, la Belgique devra donc être violemment replacée sous le sceptre de Guillaume.
Mais, sommé par l'opposition de s'expliquer sur le véritable sens de ce discours , Wellington répond que ni
l'Angleterre ni ses alliés n'ont jamais eu l'intention dHU' tervenir en Belgique par la force des armes.
Néanmoins le peuple anglais , irrité du discours de la couronne et des projets qu'il indique contre la Belgique et par conséquent contre la liberté des peuples, force Wellington à donner sa démission.
L'intervention armée n'aura donc pas lieu , au moins pour le moment.
Mais Guillaume a invité les cinq grandes puissance» signataires des traités constitutifs du royaume des Pays-Ba» à délibérer, de concert avec lui , sur les meilleurs moyens de mettre un terme aux troubles qui ont éclaté dans ses états; et Wellington, prenant l'initiative à Tégard des quatre autres cabinets , leur propose de rouvrir à Londres l'ancien congrès de Vienne sous le titre moins effrayant de conférence.
Les cabinets d'Autriche , de Prusse et de Bussie consentent ; et celui de France ?
Louis-Philippe veut la paix à tout prix , et par conséquent veut éviter tout ce qui pourrait amener la guerre.
Dès les premiers jours de la révolution de juillet , des Belges , qiii prévoient des évéïieîïîens en Belgique et qui désirent sa réunion à la France , lui manifestent leurs prévisions et leurs désirs : il leur répond que la France n'est pas prête , et les engage à prévenir tout mouvement ou bien à neutraliser celui qu ils ne pourraient empêcher.
Par là s'expliquent l'incertitude, l'hésitation et la molesse que montrent les chefs jusqu'au 25 septembre, et qui font crier le peuple à la trahison.
L'insurrection du 25 août étant arrivée , il désire qu'elle n'ait d'autre résultat que la séparation de la Belgique avec le prince d'Orange pour roi ou pour vice-roï.
Aussi, quand ïalleyrand part pour Londres, vers le 20 septembre, c'est avec la résolution bien arrêtée de favoriser le prince d'Orange.
Aussi encore , quand les Belges et même les Français , effrayés des dangers qui menacent Bruxelles et Anvers , implorent des secours pour la Belgique, ils ne trouvent que de l'indifférence pour leurs angoisses.
Cependant , quand la Prusse veut envoyer une armée
contre les Bel îjes victorieux , Louis-Philippe, craig^nant le dang^er d'une armée contre-révolutionnaire arrivant si près de nos frontières , ou le danger de l'indignation publique , s'oppose à cette intervention prussienne , et réunit lui-même une armée française.
Il fait plus ; n'ayant qu'uao armée peu nombreuse , il facilite le départ des Belges qui veulent aller défendre leur patrie; il autorise même l'enrôlement de plus de 2,000 braves Parisiens qui veulent aller soutenir leurs frères de Bruxelles. Plus tard, Guizot en accusera Topposition : mais c'est Guizot lui-même , alors ministre de l'intérieur, qui leur a fait délivrer des passeports gratuits, et c'est Girod de l'Ain, préfet de police , qui les livre.
Mais le roi de Prusse consent à ne pas intervenir , et Louis-Philippe a déjà déclaré qu'il respectait les traités de -1 81 4 et ^ 81 5 5 par conséquent il ne peut refuser de faire partie de la conférence, comme Charles X en ferait partie lui-même.
Voilà donc la conférence qui va s'occuper de la Belgique , et qui va intervenir diplomatiquement pour décider de son sort.
Elle est donc sacrifiée , perdue : car la Prusse , la Russie , l'Autriche et rAnglcterre font nécessairement cause commune avec leur préfet Guillaume; la France seule est intéressée à faire cause commune avec la révolution belge ; mais Loùis-Philippe , voulant par-dessus tout éviter la guerre, adhérera nécessairement à tout ce qui sera décidé contre la Belgique : nous ne le verrons que trop manifestement.
Malheureuse Belgique ! ce n'est plus la guerre qui te menace, la guerre qui du moins laisse des chances au courage des peuples; mais c'est la diplomatie, la ruse, l'intrigue, le mensonge, la perfidie : tu n'es pas de force à te défendre contre des armes pareilles ! tu seras caressée , enlacée , garottée , divisée , puis sacrifiée !
Dès le mois d'octobre , le gouvernement provisoire envoie deux de ses membres , Gendehien à Paris et Van de Weyer à Londres.
(iendebien doit chercher à connaître si, dans le cas où la forme monarchique serait préférée par le congrès,
Louis-Philippe accepterait la proposition d'élever le duc de Nemours sur le trône de Belgique.
Il paraît que Louis-Phiiippe en instruit le cabinet anglais , du moins celui-ci en est informé, comme on va le voir.
Van de Weyer , arrivé à Londres le 5 novembre , déclare au ministre des affaires étrang-ères , à lord Aherdeeiiy que vouloir maintenir les traités c'est déclarer la guerre à la Belgique ; que les Belges sont résolus à repousser foute intervention , soit diplomatique , soit armée ; et qu'ils se jetteraient plutôt dans les bras d'une puissance étrangère. — Lord Aherdeen lui répond : que les grandes puissances agissent d'accord avec la France, et que, le gouvernement provisoire s'est mis en contradiction avec lui-mémo, en envoyant 31. Gendelien à Paris pour offrir la couronue au duc de Nemours. — Wellington lui déclare que le gouvernement anglais ne veut ni intervenir ni influencer le choix du gouvernement de la Belgique, mais que ce gouvernement ne serait pas la répiiblique. Quant à la réunion à la France , l'Angleterre et les autres puissances ne la souffriraient jamais : cette réunion serait le signal d'une guerre européenne. (Bapport de Van de Weyer au congrès, le 17 novembre.)
Dans un premier protocole , en date du 4 novembre , les cinq grandes puissances déclarent qu'elles défèrent à l'invitation de Guillamîie ; que , racme avant de l'avoir reçue, elles ont éprouvé le vif désir d'arrêter, dans le plus bref délai possible , le désordre et l'effusion du sang; qu'elles se sont concertées pour faciliter la solution des questions; et qu'elles sont d'avis qu'une entière cessation d'hostilités devait avoir lieu de part et d'autre, sans riea préjuger, sous condition que les Hollandais et les Belges se retireraient respectivement derrière la ligne qui, avant le traité du 50 mai ^814, séparait les possessions du prince souverain des Provinces-Unies de celles qui ont été jointes alors pour former le royaume des Pays-Bas.
D'après cette proposition , les Hollandais devraient évacuer Anvers et Maë.striclit dans les dix jours.
Le gouvernement provisoire répond, le 10 novembre, qu'il se plaît à croire que des sentimens de sympathie
pour les souffrances de la Belgique ont déterminé la mission toute philantropique de la conférence ; qu'il veut d'ailleurs concilier l'indépendance du peuple belge avec l'humanité; qu'il remercie les puissances de l'initiative qu'elles ont prises pour arrêter l'effusion du sang, et qu'il va donner des ordres pour que les troupes belges se retirent immédiatement en deçà de la ligne indiquée , en faisant observer qu'il entend que la rive gauche de l'Escaut se trouve en deçà de la ligne dont il s'agit.
Aussi , dans son discours au congrès belge , de Potier s'exprirae-t-il ainsi :
« Nous pouvons vous donner l'assurance positive que » le principe de non-intervention sera strictement main- > tenu à notre égard. La Belgique libre doit fonder son » indépendance par ses propres forces , toujours prête à » les tourner contre quiconque voudrait entraver ce droit 1) sacré.
» Nous avons reçu des cinq grandes puissances des » communications récentes et officielles dont nous som- » mes heureux de pouvoir vous faire part en ce jour » solennel : ces communications confirment pleinement » les assurances précédemment données , et nous font » espérer , avec la cessation prochaine des hostilités , » Vévacuation , sans condition aucune , de tout le terri- » toire de la Belgique. »
Mais Guillaume réclame 5 il faut discuter et délibérer : un deuxième protocole paraît le 4 7 novembre , et les agens anglais et français (Bresson) manifestent au congrès belge le désir de la conférence que les hostilités soient suspendues dès à présent sans rien préjuger sur les dispositions de ce second protocole qui pourraient être sujettes à discussion.
Quant aux dispositions de ce protocole, il faut qu'elles soient bien extraordinaires , car le congrès belge , dit-on, n'a jamais pu en obtenir la communication.
Quoi qu'il en soit, le 2< novembre, le gouvernement provisoire, réorganisé par le congrès, et dont de Potter ne fait plus partie , a la faiblesse de consentir.
Ainsi, les volontaires belges sont forcés d'arrêter le
— \\9 — cours de leurs succès , et les Hollandais conservent provisoirement Anvers et Maëstricht.
Tout est déjà perdu ! Tout le reste sera la conséquence de ce premier sacrifice imposé à la Belgique.
Bientôt on interdit à la Belgique la forme fédérative rèpuhliraive , qui lui est cependant si naturelle • on lui prescrit la forme monarchique.
Bientôt aussi un troisième protocole , du 20 décembre, vient disposer en maître de la Belgique. Voici l'extrait de ce protocole :
V Les plénipotentiaires des cinq cours se sont réunis pour délibérer sur les mesures ultérieures à prendre dans le but de remédier aux dérangemens que les troubles survenus en Belgique ont apportés dans le système établi par les traités de \^\A et \M^.
)) En formant , par les traités en question , l'union de la Belgique avec la Hollande , les puissances signataires de ces mêmes traités , et dont les plénipotentiaires sont assemblés dans ce moment, avaient pour but de fonder un juste équilibre en Europe, et d'assurer le maintien de la paix générale.
» Les événemens des quatre derniers mois ont malheureusement démontré que cet amalgame parfait et complet que les puissances voulaient opérer entre ces deux pays n'avait pas été obtenu ; qu'il serait désormais impossible de l'effectuer; qu'ainsi l'objet même de l'union de la Belgique avec la Hollande se trouve détruit , et que dès lors il devient indispensable de recourir à d'autres arrangemens pour accomplir les intentions a l'exécution des* quelles cette union devait servir de moyen.
» Unie à la Hollande et faisant partie intégrante du royaume des Pays-Bas, la Belgique avait à remplir sa part des devoirs européens de ce royaume, et des obligations que les traités lui avaient fait contracter envers les autres puissances. La séparation d'avec la Hollande ne saurait la libérer de cette part de ses devoirs et de ses obligations. » La conférence s'occupera conséquemment de discuter et de concerter les nouveaux arrangemens les plus propres à combiner l'indépendance future de la Belgique avec les stipulations des traités , avec les intérêts et la sécurité des
autres puissances , et avec la conservation de Véquilihre européen .
Ces arrangemens ne pourront affecter en rien les droits que le roi des Pays-Bas et la confédération germanique exercent sur le grand- duché de Luxembourg. »
(Suivent les signatures de Talleyrand et des quatre autres plénipotentiaires.)
D'après ce protocole , n'est-il pas évident que la conférence de Londres n'est autre chose que le congrès de Vienne; qu'elle va disposer de la Belgique en -iSôO comme le congrès en a disposé en -18^4 et 4813, et que Talleyrand y représente aujourd'hui Louis-Philippe comme il représentait Louis XVIII?
Et il n'y a pas intervention ! et Louis-Philippe ne viole pas ce principe qu'il invoque si souvent !
Arrive le protocole du 9 janvier, par lequel les cinq puissances réitèrent leur imnuiahle volonté de faire ohserver l'armistice , demandent une dernière fois à Guillaume, pour le 20 janvier, la libre navigation de l'Escaut, comme elle existait en -1814, et déclarent que son refus serait comme acte d'hostilité envers elles.
La conférence se prononce alors en faveur du prince d'Orange relire près d'elle à Londres.
Dès le principe , Talleyrand l'appuie de tous ses efforts : Louis-Philippe lui-même en parle avec chaleur à D
M. de G , beau-père d'un des Belges les plus in-
Oucus, fait beaucoup de démarches dans le même sens, soit à Paris , soit à Bruxelles.
On insinue que la France est obligée d'ajourner ses projets sur la Belgique, mais qu'elle ne les abandonne point; qu'il est conséquemment de son intérêt que les Belges aient un gouvernement définitif en apparence , provisoire en réalité , et que le prince d'Orange convient au suprême degré pour remplir ce rôle.
Le -1 8 novembre, le congrès proclame Vindépendance du peuple helge (y compris les habitans du Luxembourg), sauf les relations du Luxembourg avec la confédération germanique ; et , le 22 , il adopte la monarchie représentative : il ne s'agit plus que de choisir le monarque.
La conférence redouble d'efforts on faveur du prince d'Orange , les envoyés français, Bresson et Langsdorf , ne négligent rien.
Mais le congrès irrité , comme le peuple , contre les barbaries commises par Guillaume et ses fils , indigné d'ailleurs des menaces des puissances , déclare , le 24 novembre, que les membres de la famille d'Orange- Nassau sont exclus à perpétuité de tout pouvoir en Belgique.
Si le congrès montrait toujours cet ensemble et cette vigueur , les représentaus de trois millions de Belges feraient peut-être reculer toujours les cinq grandes puissances de TEurope. Mais les intrigues de la diplomatie vont le travailler et le diviser en tous sens ; et ce serait un miracle s'il résistait à des efforts de tous les jours et de tous les momens : car la sainte-alliance n'en continue pas moins ses démarches en faveur du prince d'Orange ; le cabinet français le protège toujours; Lebeau du moins Ven accusera publiquement dans le congrès , le 24 janvier, prétendant qu'il le préfère comme le plus facile à détrôner plus tard; et le langage de Thiers, et celui de Viennet (voyez ci-après) ne justifient que trop celte accusation.
Il s'agit maintenant de choisir un autre monarque : la sainte-alliance cessera-t-clle d'intervenir? Non, sans doute; elle exclut, elle indique, elle impose.
Quels sont les candidats? quel est l'élu?
Tout reste en question : la réunion pure et simple à la France, le duc de Nemours, le duc de Leuchtemherg {fils d'Eugène Beauharnais), le prince Othon de Bavière et beaucoup d'autr«s, sont sur les rangs; la république elle-même a toujours sa candidature. Léopold est aussi un des candidats; mais, quoiqu'on parle déjà de scii mariage avec une fille de Louis-Philippe , la princesse Marie ou la princesse Louise, il n'aura pas de voix.
C'est au Palais-Royal principalement que se prépare l'élection.
Gendebien est depuis long-temps à Paris , et le comiié diplomatique du congrès y envoie encore Rogier pour bien connaître les dispositions du roi dos Français. T. II. * 6
Voici une première lettre de Rogier au comte de Celles, vice-président du comité diplomatique.
^ Rogier au comte de Celles.
« Votre dépêche a été remise par moi au comte Séhastiani, et par lui communiquée au roi. Le langage noble et ferme du comité diplomatique , dans sa réponse du 3, au protocole de Londres , a fait une vive impression sur M, Séhastiani, et sans doute aussi sur S. M. Louis Philippe. La France comprend que la Belgique n'aurait qu'une indépendance passagère , si on ne la rendait forte et heureuse. On commence à reconnaître que le grand-duché de Luxembourg doit être belge et non allemand. La conduite etlamauvaisefoiduroi Guillaume enciteni en France une indignation générale 5 et s'il ne consent pas à la libre navigation de l'Escaut , on «st bien sûr de l'y forcer.
» La résolution que le congrès a prise de s'occuper sans délai du choix du souverain a été accueillie avec plaisir; et M. Sébastiani m'a assuré que si le prince Othon était élu , il serait reconnu à l'instant par la France. Le ministre a cru pouvoir m' assurer qu'il le serait aussi par la Prusse.
» Quant au mariage du prince avec la troisième fille du roi Louis-Philippe, le ministre ne pense pas qu'il s'élève aucun obstacle ; ce mariage serait un nouveau lien et un gage de plus de bonne union entre la Belgique et la France. M. Sébastiani m'a assuré encore que la France ferait tout ce qui serait en elle pour conclure un traité de commerce avantageux aux deux pays , et tel que le pouvait exiger une politique bien entendue 5 il a ajouté : La Belgique est notre alliée naturelle , il est juste de la traiter comme une sœur.
» J'étais en train de faire des questions ; je parlai du parti belge qui demande la réunion à la France, et je demandai si , dans le cas où ce parti viendrait à l'emporter, le gouvernement français ne voudrait pas de nous. M. Sébastiani répondit que la réunion était impossible; qu'elle entraînerait une guerre générale; que l'Angleterre n'y consentirait jamais. Votre beau pays, ajou-
ta-t-il , serait le premier ravagé , et nous , nous aurions la chance de perdre tous les avantages de notre dernière révolution. »
» J'adressai à M. Séhastiani une question sur le parti républicain. «Vous n'aurez jamais le consentement deV Europe a vous laisser constituer en république. — Et si nous choisissions un roi indigène ? — Il serait vu , me répondit-il, ai\ecpresque autant de déplaisir que la république. »
» Le prince Othon est le roi qui vous convient , et la Russie elle-même peut-être ne tarderait pas à le reconnaître.
■ Paris , 6 janvier. Rogier. »
Quoi ! si la réunion , qui est dans l'intérêt de la Belgique et de la France , et même dans l'intérêt réel du repos de l'Europe ; si la réunion , que désire la France entière, et que demande un parti belge puissant, est prononcée , Louis-Philippe la refuse d'avance , sans consulter les chambres , parce que le roi d'Angleterre , son allié , son ami sincère , n'y consentirait pas !
Ah ! Belges , proclamez la réunion en déclarant ou en ne déclarant pas Anvers port libre , ou bien proclamez la république en demandant l'alliance et l'appui de la nation française , et l'on verra !
Mais Louis-Philippe recule : comment les Belges ne craindraient-ils pas d'avancer ?
La sainte-alliance interdit donc à la Belgique la réanion , la république , un citoyen belge : et ce n'est pas une intervention ! Louis-Philippe n'intervient pas l
Mais voici une seconde lettre de Rogier..
Hogier , au comte de Celles.
« M. le comte, ce soir à quatre heures, votre dépêchô du 8 m'est parvenue , et comme la réponse était urgente, je me rendis sur-le-champ chez Me Sébastiani. Il était oi^ conseih chez le roi.
» La question belge , à ce qu'il m'a dit à son retour , y a été longuement et mûrement discutée.
» Après que je lui eus donné connaissance de votre àé^
pêche concernant le duc de Leuchtemherg , il me répondit que, « de toutes les combinaisons, la plus fâcheuse » et la plus fatale peut-être , était celle qui concernait le » duc de Leuchtember(j ; que le gouvernement français »- ne pouvait ni l'appuyer ni l'approuver; que jamais il )> ne consentirait à le reconnaître pour chef des Belges j » et que l'on pouvait regarder comme une chose à peu « près certaine que le cabinet anglais serait dans les 1) mêmes dispositions que la France ; que l'on se flalte- » rait en vain que le roi des Français consentît à ac- » corder une de ses filles au fils d'Eugène de Beaunar- » nais; que jamais une telle union ne se ferait; que la » Belgique, gouvernée par ce prince, deviendrait le foyer » où toutes les passions des partisans de Napoléon fermen- » teraient; et qu'enfin la France, au lieu d'ouvrir avec » nous le plus de communications possibles, serait obligée « de s'entourer de barrières et de s'éloigner de nous. ■»
» Comme j'insistais en faisant observer que par le choix du duc de Leuchtemherg on avait quelque espérance de rallier les opinions si divergentes du congrès et d'arriver à un résultat prompt et définitif, qui sans cela pourrait être très éloigné , ce qui livrerait le pays à des dissensions et à une anarchie déplorable , M. Sèbastiaui me répondit :
a Je verrais avec une véritable douleur que votre pays ») ne conservât pas jusqu'au bout ce calme et cette union » qui ont rendu votre révolution si belle. Le congrès et ♦) la nation belge sont assurément libres de faire tel choix » qui leur convient pour le prince qu'ils appelleront à les
* gouverner ; mais s'ils font un choix que la France a w quelque raison de regarder comme hostile , qu'ils sa- » client bien que c'est perdre tous les avantages du bon » voisinage avec elle , et se priver de sa puissante » amitié. »
• » Je crus alors devoir demander à M. Sébastiani si celte résolution était irrévocable relativement au duc de Leuchtemherg, et si ces paroles avaient un caractère officiel qui me permît de les rapporter. • Oui, sans doute,
jt reprit-il , et vous allez en juger. » Alors , faisant ap peler son secrétaire , il lui dicta , pour M. Bresson , une lettre que j'expédia avec cette dépêche, et dans laquelle
les intentions du gouvernement français , relativement au proj<^t de réunion à la France y à la candidature du duc de iSemoiirs, et a celle du duc deLeuchtemhercj, sont clairement et formellement exprimées. 31. Bresson est , je crois, autorisé à vous communiquer cette lettre, qui d'ailleurs ne renferme rien autre que ce que je vous écris aujourd'hui. C'est sans doute avec intention que 31. Sébasiiani l'a dictée devant moi à haute voix.
• J'ai cru , M. le comte , que, dans une affaire si importante , je ne devais pas chercher seulement à connaître la pensée du ministre français , mais qu'il serait convenable de chercher à savoir l'opinion et les sentimens de celui qui en change peu , c\uùnd tout se succède autour de lui. Pour y parvenir, je me suis rendu chez une personne qui est dans Yintimité du roi. L'illustre général
m'a rapporté Vopinion du roi « Jamais , in a-t-il
» rapporté , la France ne reconnaîtra le duc de Leuch- » temherg comme 7oi des Belges, et jamais surtout le » roi Louis-Philippe ne lui donnera une de ses fdles en 9 mariage.
» Paris, 9 janvier. Uogier »
Quoi ! exclure le duc de Leuchîemherg ce n'est pas violer votre principe de non-intervention, et le violer uniquement dans Tintérêt personnel de Louis-Philippe!
Ces deux lettres ayant été lues au congrès les 8 et ^^ janvier , Sébastiani ne craint pas de les démentir par la lettre ci-aprés insérée dans le Moniteur et lue par lui à la tribune.
Sébastiani à Rogier.
« Monsieur, vous m'avez dit, il y a quelques jours, que les journaux avaient rendu compte , d'une manière infidèle, des lettres que vous aviez écrites au gouvernement provisoire. Mais ils vous attribuent aujourd'hui une nouvelle dépêche , dans laquelle il m'est impossible de reconnaître ce qui a été dit dans nos derniers entretiens.
» Comme ministre, je n'ai jamais eu à entretenir le roi d'aucun arrangement relatif à sa famille : le roi n'a
donc pu ni accorder ni refuser ce qui ne lui a pas été dei la/tandé. J'ajouterai que, soit comme homme, soit comme interprète des pensées royales , je ne me serais jamais expliqué avec une telle légèreté sur la famille d'un prince dont le roi estime la mémoire , et sous les ordres duquel je m'honore d'avoir long-temps combattu pour la gloire et l'indépendance de la France.
» Je me plais à croire, monsieur, que la lettre dont il s'agit n'est pas votre ouvrage ; s'il en était autrement , je me verrais obligé de n'avoir plus de relations avec vous que par écrit,
» Paris, 14 janvier. Sébastiani. »
Quoi ! vous n'avez pas parlé de mariage à Louis-Philippe! On ne lui a pas demandé une de ses filles! Il n'a pu ni refuser ni accorder ! Et Rogier a reconnu lui-même que ses lettres étaient infidèles !
Quelle incroyable hardiesse !
Car dans une lettre du 'H , lue dans la séance du -12 , Brcssouadéjà déclaré, d'après une réponse de Sèbastiani , que Louis-Philippe refusait la réunion et le duc do Nemours, et qu'il ne reconnaîtrait dans aucun cas le duc de Leiichtemherg.
Voici d'ailleurs ce que lui répond Bogier, et ce qu'il écrit lui-même à Bresson, son agent à Bruxelles, pour être communiqué au congrès.
Réponse de Rogier à Séhastiani.
Après avoir exprimé le regret que sa lettre à M. de Celles ait été publiée , M. Rogier nie avoir écrit qu£ le 701 des Français ne donnerait jamais sa fille au fils d'uK (c'est ce un qui cause la difficulté?) Beauharnais. Puis il ajoute :
« Toutefois, en passant condamnation sur des mots qui » jjeut-éfrc ne sont pas précisément ceux que vous avez » employés , je ne crains pas d'en appeler à vos souvenirs » pour le fond même des choses.
» Paris, -16 janvier. Hogi£R. »
Sèbastiani reçoit donc , de Rogier , le démenti qu'il a Toulu lui donner.
Mais c'est lai surtout qui ya se donner le démenti le plus formel ; lisons •
Lattre de Bresson au comie (VAerschot» président du comité diplomatique.
« M. le comte, le congre» national ayant , dans sa » prudence, jugé convenable de consulter le gouverne- » ment de S. M. le roi des Français, dont les sentiraens » d'intérêt et de bienveillance envers la Belgique lui sont » connus , je m'empresse de vous donner communication » d'une dépêche que je viens de recevoir de M. le comte » Sébastiani. Agréez, etc.
» Bruxelles, 23 janvier \Sù^ .
» Signé Bresson. »>
» Lettre de Sehastiani à Bresson.
« Monsieur , la situation de la Belgique a fixé de nou- ») veau l'attention du roi et de son conseil. Après un mûr » examen de toutes les questions politiques qui s'y ratta- » chent , j'ai été chargé de vous faire connaître d'une » manière précise les intentions du gouvernement du » roi. Il ne consentira point à la réunion de la Belgique » à la France; il n^ acceptera point la coiironne pour » M. le duc de Nemours, alors môme qu'elle lui serait j* offerte par le congrès. Le gouvernement de S. 31. ver- » rait dans le choix de M. le duc de Leuchtemherg une » combinaison de nature à troubler la tianciuillité de la » France. Nous n'avons point le projet de porter la plus » légère atteinte à la liberté des Belges ( rires ironiques et »> murmures) dans l'élection de leur souverain; mais » nous usons aussi de notre droit en déclarant, de la » manière la plus formelle , que nous ne reconnaîtrions » point l'élection de M. le duc de Leuchtemberg . Sans » doute , de leur côté , les puissances seraient peu dis- » posées à cette reconnaissance. Quant à nous, nous ne M serions déterminés dans notre refus que par la raison » d'état, à laquelle tout doit céder lorsqu'elle ne blesse » les droits de persony\€.
» Le voisinage de la Belgique, l'intérêt qu'inspirent » à S. M. ses habitans, le désir que nous avons de con- » server avec eux les relatious de l'amitié la plus ini> time et la plus inaltér.^ble, nous imposent le devoir de » nous expliquer franchement avec un peuple que nous n estimons et que nous chérissons. Aucun sentiment qBÎ » puisse blesser M- le duc ée Leuchtemberg ou sa fa- » mille, qve nous honorons plus que personne, ne se 1) mole à cet acte politique. Le gouvernement est unique- » ment dirigé pnr l'amour de la paix intérieure et » extérieure. Vous êtes autorise, monsieur, à donner ') une connaissance officielle de cette résolution du gou- » vernement du roi , avec la franchise et la convenance » qu'il désire apporter toujours dans ses rapports avec la » Beljjique (murmures).
» Paris, i\ janvier -185^.
» S\(*né Horace Sébastian i. »
Est-ce assez clair, assez positif? Un particulier qui aurait nié ces faits et à qui Ton représenterait cette lettre qu'il aurait écrite, ne serait-il pas déshonoré ? Et c'est un ministre de Louis-Pliilippe qui a nié ses actes à la tribune !
Il est vrai qu'il serait pénible d'être obligé d'avouer la conduite de Louis-Philippe envers les Belges.
Aussi , quand celte lettre de Sébastiani , communiquée par Bresson , est lue au congrès le 25 , une extrême agitation suit cette lecture.
« Je demande l'impression de cette pièce , s'écrie M. Lebeau, non par égard pour la nature de la communication , mais pour qu'il soit bien connu à la face de VFjUrope que la France renie le jnincipe de sa propre existence; {\nQ\\ii veut être indépendante et libre, et qu'elle ne sait pas respecter la liberté des autres nations. (Bravo! bravo! applaudisseniens).
« Je demande aussi l'impression , s'écrie M. Devaux, pour que l'Europe entière, et surtout la nation française, sachent comment le (jouvernement français entend la liberté des j^euples; je demande l'impression afin que M. Sébastiani , qui a osé nier les communications of fi-
cieuses faites à notre envoyé , 71e puisse pas nier les communications officielles. »
Quelle honte pour le cabinet français î quelle humiliation pour la France d'entendre de si justes accusations contre son gouvernement !
Indignés et irrités des refus , des faiblesses et des menaces de Louis-Philippe , le peuple et la partie populaire du congrès veulent avoir le duc de Leuchtemherg y et son élection paraît assurée.
Mais alors Louis-Philippe fait secrètement tous ses efforts pour faire élire le duc de Nemours , en donnant, toujours secrètement , l'assurance qu'il acceptera s'il esi élu.
Le marquis Delaw , attaché à la diplomatie française , dit partout, en donnant sa parole d'honneur, que Louis-Philippe lui a dit qu'il accepterait.
Les députés reçoivent un grand nombre de lettres dans le même sens , et s'empressent de se les communiquer.
A la séance du 29 janvier , au milieu de la discussion sur l'élection du monarque , on communique , de la part d« Sébastiani , la lettre suivante :
Lettre de Sébastiani à Bresson.
« Monsieur , je me hâte de répondre à votre lettre du 24. Le conseil du roi a été unanime sur la nécessité de déclarer au gouvernement provisoire que le gouvernement français regarderait le choix du duc de Leuchtemberg comme un acte hostile envers la France. Dans le cas où le congrès, malgré cette déclaration, procéderait à cette élection, vous quitteriez immédiatement Bruxelles.
» Paris, 26 janvier.
• Horace Sébastiani. b
Il n'est pas question du duc de Nemours; on exclut seulement son concurrent : n'est-ce pas diplomatiquement inviter à le nommer?
Aussi Gendehien , qui a vu souvent Louis-Philippe â Paris , qui, le -12 , a déclaré au congrès qu'il était inutile d'élire le duc de Nemours , parce que son père lui avait T. II. 6*
formellement dit à lui-même qu'il refuserait , Gendebien^ au contraire, dans la séance du -1" février, dit au con-
• En élisant le duc de Nemours , nous avons la certit\ide qu'il acceptera. Toutes nos lettres venant de Paris , nos relations avec de hauts personnages de France , la voix patriotique et persuasive de Lafayette, le vœu de la France entière, nous sont un sûr garant que les sentimens paternels de Louis-Philippe , d'accord avec les intérêts et la politique de la France , ne lui permettront pas d'hésister un seul instant. »
A la séance du 2 février. Van de Weyer déclare, en sa qualité de président du comité diplomatique , qu'il a la conviction intime que le duc de Nemours serait accordé.
Il y a plus, l'agent anglais» lord Ponsonhy (n'ayant probablement d'autre but que d'écarter Leuchtemberg), paraît favoriser l'élection de Nemours; car, le bruit ayant été répandu que ce lord Ponsonby avait menacé de se retirer si Nemours était élu , et avait au contraire promis que Leuchtemberg serait reconnu par T Angleterre, le député Le/iO)i vient déclarer à la tribune , le 5 février, que l'agent français Bresson Va formellement autorisé à dire que, deux jours auparavant, lord Ponsonby avait positivement nié les deux propos ci-dessus rapportés.
Ce môme député Lehon, membre du comité diplomatique, ajoute : « Je suis de ceux qui sont couvaincus que le duc de Nemours acceptera ; mais je ne puis communiquer les motifs de ma conviction que dans une conversation intime et dans les épanchemens de la confiance.
En un mot, le congrès est tellement convaincu que Louis-Philippe a manifesté son intention d'accepter , qu'il donne la préférence à Nemours : il est élu le 4 février.
Des réjouissances publiques saluent cette élection à Bruxelles, et Gendebien est si joyeux et si sûr de l'acceptation que, dit-on, c'est lui qui fait l'avance de la somme nécessaire pour ces réjouissances.
Une députation de neuf membres, à la tête de laquelle se trouve le président du congrès , Surlet de Chokier»
part aussitôt pour porter à Louis-Philippe le vœu du congrès.
Que va faire Louis-Philippe?
L'acceptation est commandée par Tintérêt de la Belgique , par celui de la France, et par Thonneur même.
Qu'il accepte donc !
Mais après avoir plusieurs fois changé de résolutions , après avoir laissé long-temps la députation dans Tincertitude (car, le 4, M. Celles écrivait encore de Paris au comité diplomatique que Tacceptation était certaine), il refuse enfin le -1 7 février.
Réponse du roi à la députation belge, qui venait offrir la couronne de Belgique au duc de Nemours.
-17 février.
» Mon premier devoir est de consulter les intérêts de la France, et par conséquent de ne point compromettre la paix Exempt de toute ambition, mes vœux personnels s'accordent avec mes devoirs. Ce ne sera jamais la soif de conquêtes ou l'honneur de voir une couionne placée sur la tête de mon fds qui m'entraîneront à exposer mon pays au renouvellement des maux que la guerre
amène à sa suite Les exemples de Louis XVI et de
Napoléon suffiraient pour me préserver de la funeste tentation d'ériger des trônes pour mes fils »
Oui ; mais Louis-Philippe placera une de ses filles sur ce trône de Belgique, ce qui ne sera pas moins agréable pour lui , quoique beaucoup moins utile pour la France.
Louis-Philippe refuse donc la Belgique , seul et sans consulter les chambres , après avoir secrètement promis l'acceptation, peut-être uniquement, il est vrai, pour écarter Leuchtemberg ; et il refuse , dit-il , par crainte de la guerre t
Du reste , il exécute ici un protocole de la conférence , du 7 février , par lequel les cinq puissances s'excluent
réciproquement du trône de Belgique, et dont le député Osy donne connaissance au congrès , le 10, chargé de cette communication, dit-il, 2)ar lord Ponsonhij.
Dans quel chaos va se trouver cette malheureuse Belgique ! que va faire le congrès, indigné, irrité de .tant de déceptions?
Les uns proposent un lieutenant-général; d'autres, préférant la république et la considérant comme le seul moyen de se soustraire aux intrigues et à l'influence do la sainte-alliance , proposent rélection définitive d'un chef qui plus tard serait déclaré héréditaire ou temporaire -, et c'est pour le soutien de cette opinion que se forme alors rassoeiaiion patriotique dite de l'indépendance.
Mais le gouvernement provisoire , ou plutôt le comité diplomatique qui le dirige, fait préférer une régence, et fait élire pour régent le baron SurJet de Chohier, qui probablement rapporte de Paris des plans, des projets et des instructions : dans la réalité, ce régent paraît n'être qu'un agent du cabinet français.
Mais les partisans du prince d'orange n'en travaillent que plus activement pour le ramener : une vaste conspiration est ourdie, presque publiquement!; beaucoup des principaux fonctionnaires en font partie ; lord Ponsonby est à sa tête , et c'est chez lui que les conspirateurs se réunissent.
Tout est prêt , le jour est fixé; on est à la veille, chacun est à son poste , et les chefs viennent demander le signal à Ponsonby.
« Tout est changé, dit-il, il n'est plus question du » prince d'Orange ; c'est d'une autre combinaison qu'il ■I) s'agit : c'est Léopold qu'il faut élire. »
Étonnés , étourdis de cette espèce de changement à vue qu'opère un habile machiniste , les conspirateurs ne .peuvent expliquer la conduite de l'agent anglais.
L'Angleterre et la sainte-alliance reculent-elles devant la certitude de la guerre civile en Belgique? Veulent-elles attendre encore que les esprits soient mieux disposés à recevoir le prince d'Orange? N'est-ce que pour lui mieux assurer la couronne qu'on envoie Léopold , qui ne le rem-
placerait que momentanément? C'est ce qu'ils ne peuvent deviner, c'est ce que l'avenir révélera.
Quoi qu'il en soit, l'Angleterre fait mouvoir tous ses ressorts pour obtenir l'élection de Léopold ; et , par exemple , pendant que le congrès est assemblé , Ponsonby fait écrire au régent : « Prenez Léopold; avec l'apptû de » l'Angleterre, voxis serez si heurexix que vous ne pense- » rez jamais à redevenir Français. » Le député Leheau annonce même publiquement à la tribune qu'avec ]« candidat anglais la Belgique peut espérer de s'agrandir jusqu'au Rbin.
Vainement Louis-Philippe indique-t-il un prince de Naples, auquel il donnerait encore une de ses filles : les Belges, fatigués, trompés, irrités, se jettent dans les bras de l'Angleterre; Léopold est enfin élu.
Et Louis-Philippe? il consent! il approuve!...
car autrement , malgré son alliance et sa sincère amitié , le roi d'Angleterre lui ferait peut-être la guerre !
Mais Léopold épousera sa fille, la irès haute, très puissante et très excellente princesse Louise , et , pour un bon père , soucieux surtout du sort de ses filles , c'est peut-être mieux que si le duc de Nemours était roi des Belges.
Néanmoins les conspirateurs orangistes n'abandonnent pas entièrement leurs projets ; et quand le prince d'Orange entre en Belgique , le 5 août , tout paraît préparé à dessein pour faciliter ses succôs ; ni l'armée ni la garde nationale n'ont l'organisation , les chefs , les armes et les provisions nécessaires pour repousser l'invasion ; si les Français n'entrent pas en Belgique , les Hollandais , qui sont mieux organisés et qui ne craignent pas la trahison , écraseront leurs vainqueurs : la restauration est infailliblement opérée.
Arrêtons-nous un moment, et revenons à la conférence.
Nous avons vu ses protocoles des 4^-17 novembre, proposant un armistice que Guillaume a accepté le 50 du même mois.
Nous avons vu aussi ceux des 20 décembre et 9 janvier, par lesquels les puissances, considérant l'armistice
réciproquement accepté comme un engagement pris envers elles, annoncent Y immuable résolution d'empêcher toute hostilité, et n'accordent à Guillaume que jusqu'au 20 janvier pour rendre YEscaut complètement libre.
Nous verrons ce que c'est que cette immuable résolution ! Guillaume va s'en jouer impunément !
Le gouvernement bel;/e s'exécute , mais en répondant qu'il n'entend ni s'obliger indéOniment envers les puissances, ni leur reconnaître le droit de décider les questions de territoire ou de finances , et que toute autre interprétation de l'esprit des négociations suivies jusqu'à ce jour et de leurs résultats transformerait la démarche amicale des puissances en une intervention directe et positive à laquelle il ne peut consentir.
Par le protocole du 20 janvier, la conférence fixe les limites, retranche la rive gauche de l'Escaut, partie du Limbourg, et le Luxembourg (qui continuera à faire partie de la confédération germanique), et déclare la Belgique un état perpétuellement neutre sous la garantie des cinq puissances.
Retrancher l'Escaut, le Limbourg, le Luxembourg, c'est opprimer , ruiner , assassiner la Belgique I
Quant à cette neutralité, quel est son motif? Le voici :
« Les plénipotentiaires sont unanimement d'avis que » les cinq puissances doivent à leur intérêt bien compris , » à leur union et à la tranquillité de l'Europe , une mani- » festation solennelle , une preuve éclatante de la ferme » détermination où elles sont de ne chercher, dans les • arrangemens relatifs à la Belgique , aucune angmenta- » tion de territoire , aucune influence exclusive , aucun » avantage isolé , et de donner à ce pays lui-même , ainsi » qu'à tous les états qui l'environnent, les meilleures » garanties de repos et de sécurité. »
N'est-il pas évident que celte neutralité est imaginée contre la France ?
Le protocole du 27 janvier fixe la part que la Belgique supportera dans les dettes de la Hollande.
Et, à ce sujet, Sèbastiani écrit à son agent à Bruxelles la lettre suivante :
Lettre de Sébastiani à Bresson.
• Monsieur, si, conim^je Tespère, vous n'avez pas encore communiqué au gouvernement belge le protocole du 27 du mois de janvier, vous vous opposerez à cette communication , parce que le gouvernement du roi n'a point adhéré à ses dispositions. Dans la question des dettes comme dans celle de la fixation de Tétendue et des limites des territoires belge et hollandais , nous avons toujours entendu que le concours et le consentement libre des deux puissances étaient nécessaires.
» La conférence de Londres est une médiation, et 4'intention du gouvernement du roi est qu'elle n'en perde jamais le caractère.
» Paris, le 4" février \S5\.
» Horace Sébastiani. »
Pourquoi donc avez- vous ensuite souffert le contraire? C'est donc par lâcheté que vous vous êtes rendus complices d'une iniquité I
Le 4'^' février, le congrès proteste formellement contre ce protocole, et déclare qu'il n'abdiquera dans aucun cas, en faveur des cabinets étrangers , l'exercice de la souveraineté que la nation belge lui a conjQé.
Le protocole du 27 février , dont nous avons déjà parlé , exclut les cinq grandes puissances du trône de Belgique , ce qui empêche peut-être Louis-Philippe de l'accepter pour Nemours , mais ce qui n'empêche nullement l'Angleterre de la demander pour Lédpold.
Tous les autres protocoles (et presque chaque jour en voit naître un nouveau), notamment ceux des fameux ■! 8 et 24 articles , sont la conséquence des premiers ; et , quelque désastreux qu'ils soient pour la Belgique, on emploie tous les moyens , l'obsession , la menace , la fatigue , même la sympathie du peuple belge pour la Pologne , afin d'obtenir ou plutôt d'extorquer leur acceptation.
Jusqu'à présent , la conférence a favorisé Guillaume , qui conserve toutes ses positions du 4 novembre 4 830 ,
dont l'armée s'est clandestinement fortifiée d'un grand nombre de soldats prussiens ou allemands, et qui ne craint ni attaque ni trahison.
Au contraire, elle a divisé, paralysé, ruiné, désespéré, sacrifié la Belgique.
C'est alors que Guillaume, violant l'armistice, foulant aux pieds le droit des gens , bravant des menaces dont il connaît la valeur, encouragé par ses partisans qui conspirent et trahksent à Bruxelles , envahit subitement la Belgique et marche sur sa capitale.
Nouvel avertissement pour nous !
Léopold , qui devrait être en état de résister à Guillaume , est honteusement réduit à demander des secours à son futur beau-père.
Quoiqu'il se trouve surpris par cette attaque déloyale de Guillaume et par cette demande inattendue; quoiqu'il n'ait là ni divisions ni brigades organisées . mais seulement quelques régimens isolés , sans généraux , et sans préparatifs de campagne ; quoiqu'il ait tout sacrifié jusqu'ici pour éviter la guerre, Louis-Philippe en court toutes les chances , et va faire couler le sang français pour soutenir sur le trône de Belgique un prince anglais !
A la vérité , c'est son gendre futur !
Mais quelle contradiction !
Voici comment, dans un supplément du Moniteur, imprimé à deux heures le 5 août, le gouvernement annonce officiellement cet événement.
(( Le roi de Hollande a dénoncé l'armistice et annoncé la reprise des hostilités contre les Belges pour ce soir à neuf heures et demie.
» Ce matin , à 5 heures , le roi a reçu une lettre du roi des Belges, qui lui demande le secours d'une armée française.
» Le roi ayant reconnu l'indépendance du royaume de Belgique et sa iieutralité , de concert avec l'Angleterre , l'Autriche et la Russie , et les circonstances étant pressantes, obtempère à la demande du roi des Belges. Il fera respecter les cngagemeus pris d'un commun accord avec les grandes puissances.
» Le maréchal Gérard commande l'armée du Nord
qui marche au secours de la Belgique , dont la neutralité et l'indépendance seront maintenues: et la paix de l'Europe, troublée par le roi de Hollande, sera consolidée.
H Dans de telles circonstances, le ministère reste; il attendra la réponse des chambres au discours de la couronne. »
Voilà donc enfin la guerre, la guerre tant redoutée!
Eh non! qui peut pénétrer ce chaos de mystères, d'intrigues et de conspirations contre la liberté? Ce n'est peut-être qu'une comédie!
Peut-être aussi, secrètement encouragé par trois ou quatre des grandes puissances et par la faiblesse qu'a montrée jusqu'ici le cabinet français , Guillaume espèret-il que Louis-Philippe n'osera pas secourir Léopold , et alors la restauration est certaine.
Peut-être encore espère-t-il que , se jetant au milieu du danger , il forcera la Prusse et la Russie à venir la sauver.
D'ailleurs que risque-t-il à violer l'armistice, à braver les protocoles , à faire comme un de ses ancêtres qui livra bataille après avoir reçu la nouvelle de la conclusion de la paix et qui la perdit , qui espérait changer les conditions du traité et qui ne fit que couler inutilement le sang de ses sujets ?
Si la France vient l'arrêter , s'il ne peut résister cette fois, après avoir fait tuer beaucoup de Belges et de Hollandais , le prince d'Orange déjeunera amicalement avec les généraux ennemis , et rentrera tranquillement en Hollande : ce n'est là qu'un jeu de roi ! On n'aura rien perdu et l'on aura gagné quelque chose : car on aura humilié une révolution populaire , découragé et démoralisé peut-être les Belges , tandis qu'on exaltera U courage des Hollandais.
Du reste , c'est comme un secours du ciel pour populariser un peu Louis-Philippe et sauver le ministère du ^ 5 mars , dont la démission vient d'être offerte et acceptée : il aurait lui-même créé et dirigé les événemens qu'ils ne pourraient guère être plus favorables à son salut.
Aussi , comme il se vante dans son Moniteur du 5 août !
• Les amis de la politique forte et généreuse du gouvernemeMt, dit-il, doirent applaudir à la détermination qu'il a prise d'envoyer immédiatement M. le maréchal Gérard en Belgique , à la tête d'une armée. Cette mesure n^est que la suite de la reconnaissance du nouveau royaume de Belgique, reconnaissance qui a été obtenue (non) et qui doit être défendue par la France ; elle est l'application des principes posés dans les conventions diplomatiques souscrites par les cinq grandes puissances ; et l'entrée de nos soldats sur le territoire belge sera la consécration la plus solennelle de l'accord de ces puissances, et une preuve du véritaUe rôle que la France joue désormais sur le continent. Loi ji d'être un signal inquiétant pour la tranquillité de l'Europe , cette guerre est en quelque sorte un nouveau gage de paix. Elle est destinée à prouver à la France, d'une part, que les dispositions des puissances sont de nature à dissiper les vaines alarmes qu'on voudrait lui inspirer, et d'autre part, qu'un pays qui, en vingt-quatre heures peut ainsi mettre en marche une armée , doit rester en sécurité sur la conservation de son lionneur, de sa dignité et de son indépendance. *
Ne semble-t-il pas que ce soit une comédie destinée à tromper la chambre et la France , à sauver pour le moment le ministère et son système?
Nous verrons Sébastiani se vanter de sa prévoyance : voici cependant comment s'exprime son Moniteur :
« L'indépendance de la Belgique , dit-il le 9 août , menacée par une attaque soudaine et inattendue, a trouvé dans l'amitié de la France un appui qui la mettra à l'abri de tout danger. La séparation de la Belgique et de la Hollande est un fait accompli et que Yaccord des grandes puissances a rendu irrévocable . »
Mais , dès le 4 , Louis-PhiHppe a ordonné au comte Polydore de Larochefoucault , son agent à La Haye , de déclarer à Guillaume que , s'il persistait , une armée française allait entrer pour le combattre. Cette déclaration est faite le 7 ; Guillaume répond , le 8 , qu'il vient d'ordonner l'évacuation ; et cette réponse est expédiée partout.
Cependant , les régimens français demandés par Léopold vont franchir la frontière , quand tout à coup , à la suite d'une vive discussion dans le cabinet de Bruxelles , un aide-de-camp du roi vient prier Gérard de suspendre son entrée : néanmoins le hrave maréchal marche en avant , le 9 , après avoir , dans sa proclamation , reproché à Guillaume d'attaquer les Belges aw mépris des résolutions des grandes puissances dont l'accord a garanti V indépendance et la neutralité de la Belgique.
De son côté, le prince d'Orange, après avoir renversé le peu de force qu'on lui oppose , arrive à Diest , tandis qu'un de ses généraux, le duc de Saxe-Weimar , continue ses attaques le \\ , et pénètre jusqu'à deux lieues de Bruxelles , qui , coupée de l'armée et dénuée de défense { quelle trahison ! ) ne peut être sauvée que par les Français.
C'est en vain que le général Belliard lui annonce l'ordre de la retraite et lui demande de s'arrêter : il veut en référer à son chef et continuer son attaque.
Mais Gérard accourt pour dégager Léopold et Bruxelles.
Les armées sont enfin en présence , et les soldats français brûlent de se battre pour une révolution populaire.
Mais Gérard reçoit , le 4 2 au matin , l'ordre de s'arrêter ; et le prince d'Orange se retire en effet sans combat devant des forces inférieures.
Cependant l'armée française, trompée dans son attente belliqueuse, murmure hautement, et le brave Gérard, dépositaire et interprète de ses plaintes , se plaint vivement lui-même à Louis-Philippe.
C'est Louis-Philippe personnellement qui lui répond.
Quoi! un roi constitutionnel correspond directement avec un général d'armée I
La lettre autographe a douze pages. Le roi explique au guerrier le système du ^ 5 mars , c'est-à-dire le sien , envers l'étranger , et s'efforce de lui prouver que le plus pressant de tous les intérêts est de ménager les rois et d'éviter la guerre afin d'éviter l'éruption du volcan révolutionnaire qui fume à l'intérieur.
Gérard , mécontent au milieu d'une armée presque furieuse et désespérée , ne cache point cette lettre qui le
justifie lai-même , et beaucoup d'officiers en ont connaissance.
Quoi qu'il en soit , les Hollandais sont rentrés en Hollande ; mais demain ils pourront de nouveau violer l'armistice et surprendre les Belges. Que va faire Tarmée française! Va-t-ellc passer Thiver en Belgique, comme l'indiquent des négociations pour des fournitures à lui faire et même des travaux commencés pour un camp? Va-t-elle, comme on l'annonce, et jusqu'à ce que la question belge soit définitivement et complètement réglée, occuper les forteresses dont Philippe se vante d'avoir obtenu la démolition dans l'intérêt de la France ?
Non , la conférence ordonne de sortir promptement ; et Louis -Philippe fait rentrer l'armée française sans qu'elle ait tiré un coup de fusil, sans qu'elle ait pu toucher à l'infâme trophée élevé par l'étranger sur le champ de Waterloo! !! Et le peuple français, écrasé d'impôts, paiera encore les millions qu'aura coûté celte honteuse promenade, et peut-être cette odieuse jonglerie !
Quant à la position respective de la Belgique et de la Hollande , elle est toujours la même.
Le traité proposé en vingt quatre articles est tellement oppressif et ruineux pour la Belgique , que vingt-quatre députés rédigent une proiestaiion formelle, et soutiennent :
Que le traité est l'œuvre de la violence, de Y astuce et de Vintervention étrangère: qu'il est imposé dans l'intérêt de la sainte-alliance, notamment de l'Angleterre, pour faciliter la restauration de Guillaume ; qu'on cherche à intimider et à violenter les députés en assurant que Louis- Philippe ahandonnera la Belgique et la laissera envahir par Guillaume et les autres puissances si le traité n'est pas accepté ; que c'est un attentat à l'indépendance des nations, un outrage à la dignité de l'homme; enfin que c'est le sacrifice de tous les intérêts matériels et de tout l'avenir du pays.
« En dînant avec le jeune duc d'Orléans , raconte , à la » séance du 24 octobre, M. Jamme, bourgmestre de » Liège, ce prince m'a dit :
« Que le gouvernement français verrait avec plaisir la » Belgique assurer, par son acceptation , la paix de VEu- ») rope; quil fallait se soumettre d'abord , et attendre, du 1) temps et des circonstances, des conditions plus favo- »» râbles 5 que c'était déjà un grand avantage pour la Bel- » gique d'avoir obtenu son émancipation et son indépen- » dance. Ce n'est pas sans peine que les puissances du » Nord y ont consenti : car ( ce sont les propres expres- » sions du prince ) les gouvernemens constitutionnels » sont, pour ces puissances, un véritahJc cauchemar. »
» Le ministère français 5 dit le dépuié Osy, veut la » paix à tout prix j sans voir où cela mènera la France: » c'est le premier pas vers la restauration et le renverse- • ment du trône de Louis-Philippe: car les puissances ne » font que travailler à éteindre l'esprit révolutionnaire : )) elles ont réussi en Pologne et en Italie , et bientôt il » n'en restera plus germe ici ni en France.
» La Belgique, telle que l'a faite la conférence, dit le » député Jallon , pourra-t-elle exister plus ou moins long- » temps , alors que le cabinet français a cru devoir lais- » ser étouffer l'insurrection d'Italie, laisser périr l'hé- » roïque Pologne , abdiquer le principe de non-interveu- « tion, entrer lui-même dans la nouvelle alliance du des- » potisme, et retirer tout à coup la main tantôt hienveil- » lante et tantôt trompeuse qu'il avait offerte à la Bel- » gique?
» Il ne faut pas se faire illusion : toutes les déceptions » d\i caMnet français doivent suffisamment nous avertir »> que la conférence pourra fort bien rester compacte , ne » pas reculer en présence de ses œuvres, et ruiner totale- » ment notre pays dans des frais d'exécution, o
Le pied pour ainsi dire sur la gorge, la Belgique, étouffée par la sainte-alliance, par Louis-Philippe luimême , qui se joint à ses oppresseurs , est donc démembrée et n'accepte une existence précaire que pour ne pas expirer à l'instant même !
Guillaume tient toujours Maestricht , Luxembourg , Anvers et l'Escaut : l'entretien de son armée le gêne , il est vrai ; mais il a l'approbation et l'appui de son peuple,
aTec les vœux , l'affection et l'appui secret de la saintealliance ; il est tranquille : l'avenir est pour lui .
La Belgique , au contraire , est privée d'Anvers et de l'Escaut 5 elle est constamment menacée , soit par Guillaume, qui tient garnison chez elle, soit par le volcan des conspirations et des trahisons ; elle est sûre de la haine des trois puissances du Nord , qui , sous mille prétextes, ajournent continuellement la reconnaissance de Léopold, qui ne le reconnaissent enfin que sous des conditions et des réserves particulières et inconnues , et qui conserve toujours à Guillaume le titre de roi des Pays-Bas ; elle ne peut compter avec certitude sur l'appui de l'Angleterre , dont l'intérêt est moins d'avoir ce pays que de l'enlever à la France, et qui se trouverait satisfaite par la restauration de Guillaume ou la quasi -restauration du prince d'Orange ; enfin , malgré le mariage de Léopold , peut-elle s'endormir sur l'appui de Louis- Philippe , qui toujours a recule devant la menace d'une guerre générale? Ne doit-elle pas craindre qu'il ne reculât hien mieux encore si le roi d'Angleterre finissait par lui retirer son simulacre d'alliance et son semblant d'amitié!
Garottée dès le principe par Fintervention de la saintealliance , au lieu du bonheur et de la gloire que lui promettait la liberté , et que son peuple méritait si bien par son courage , elle n'a que les misères et les angoisses d'une existence provisoire et précaire; sa position est affreuse !
Et c'est la diplomatie, c'est la sainte-alliance, c'est le juste-milieu, qui l'ont perdue! c'est surtout la pusillanimité du gouvernement français qui sacrifie tout à la peur de la guerre !
Et cette guerre reste toujours suspendue sur sa iète : car aujourd'hui, comme il y a plus d'un an, Guillaume menace d'une seconde invasion; et plus qu'alors Louis- Philippe est obligé de tirer l'épée pour secourir son gendre Léopold.
A moitié hors du fourreau , va-t-elle y rentrer ? N'est-ce encore qu'une démonstration pour calmer l'opinion et les chambres? La sainte-alliance, qui n'était pas prête en
août \ 854 , ne l'est-elle pas encore en octobre \ 852 ? Dans ce cas , les angoisses de la Belgique sont donc encore prolongées !
Voyons maintenant les débats parlementaires sur cette question.
Que de turpitudes vont se découvrir à la tribune! mais comment les avouer? Mentir, toujours mentir , est rignoble rôle auquel le ministère s'est condamné. Que de nouveaux mensonges n'allons-nous donc pas voir I
Débats parlementaires sur la Belgique. — Nouveatue mensonges ministériels.
Séance du \ù novembre 4850.
Depuis plusieurs jours , Mauguin a prévenu le ministère qu'il lui demanderait des explications.
« Les puissances , dit-il , ont proclamé le droit d'intervention en 4792 et en -1844 5 le cabinet britannique vient de le proclamer en 4850.
» Car , dans son discours d'ouverture (du 2 novembre), le roi d'Angleterre vient de déclarer qu'il est déterminé , a^ec ses alliés, à maintenir les traités généraux en vertu desquels le système politique de l'Europe a été établi ; que le gouvernement français lui promet de tenir intacts ces traités ; que l'administration du roi des Pays-Bas était éclairée , et que les Belges sont des révoltés.
» D'un autre côté , un congrès est ouvert à Londres pour décider la question belge.
» Mais les traités de 4 84 4 assurent la Belgique à la maison d'Orange: que ferons-nous donc au congrès? •
« Les expressions du discours du roi d'Angleterre , dit » Bignon , ont une haute portée quand il s'agit de traités » à maintenir: évidemment il ne peut s'agir que des n traités de 4844. Or, ces traités ont indissolublement » uni la Belgique à la Hollande ; et , pour les maintenir, » il faudra recourir à la force , qu'on proteste , cependant » ne pas vouloir employer. Mais la diplomatie saura faire
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» de la question belge une de ces questions élastiques » dont on tire toutes les conséquences qu'on en veut » tirer, »
Nous ne le verrons que trop î
Laffitte, président du conseil, expose la situation extérieure , à la séance du 28 décembre.
« L'énonciation du principe de non-iniervention, dit-il, » n'était rien encore , c'est son application qui était tout.
» Aujourd'hui cette application a commencé Les
» cinq grandes puissances viennent de reconnaître et ont » signé en commun l'indépendance de la Belgique. Cette n grande question de la Belgique , de laquelle on pourrait » craindre une occasion de guerre , la voilà donc résolue n dans son point essentiel. »
Comme les ministres s'abusent facilement ! comme les chambres, qui ne voient pas les ]}ièces, sont facilenient abusées ! comme les cinq grandes puissances ont peu de respect pour leurs propres signatures , leurs actes et leurs principes !
Avant ce 28 décembre , l'indépendance était reconnue et signée, la question était résolue, la guerre n'était plus à craindre; et aujourd'hui, en octobre 4852...!
« Le président du conseil, dit Lamarque (séance du 50 décembre ) , nous a affirmé , il y a deux jours , que la reconnaissance de l'indépendance de la Belgique par les cinq grandes puissances était un gage de la paix : mais cette réunion des cinq grandes puissances ne rappelle-t-elle pas la sainte-allianc$ ? Ne doit-on pas craindre les anciens principes du congrès de Vienne quand on y voit les anciens négociateurs?
» Napoléon aima mieux descendre du trône et s'ensevelir dans Texil que d'abandonner la Belgique ! Ils pouvaient seuls y consentir , ces Bourbons qui allaient par l'étranger et pour l'étranger 1
» La Belgique serait donc encore un rempart contre nous, une tête de pont pour l'Angleterre !
• Peu nous importent, disait en -1844 Canning à un général français , les départemens du Rhin et la Belgique : toute la question est dans V Escaut; sachez que
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l'Angleterre aurait fait cent ans la guerre, aurait dépensé son dernier homme et son dernier écu plutôt que de laisser l'Escaut à la France.
» Je croirais insulter nos ministres, si j'ajoutais la moindre foi au dessein qu'on leur suppose de placer un jjrince anglais sur le trône de la Belgique, en tempérant cette honteuse concession par son alHance avec une princesse française.
n Que Louis-Philippe imite plutôt Henri IV, qui ne soupirait qu'après la réunion de la Belgique.
» Je le demande au ministre : est-il vrai que le protocole qui reconnaît cette indépendance porte, dit-on, qu on s'éloignera le moins possible des bases, du but, de l'esprit et des dispositions des traités de \S^4 ci 4815? »
« L'indépendance de la Belgique , répond Sèhastiani , a été reconnue sans restrictions, sans conditions. (Quelle fausseté ! )
» Quant aux limites, cette question n'a point été traitée : elle donnera lieu à des négociations , sur lesquelles la chambre comprendra et approuvera mon silence.
» Quant à la liberté du port d'Anvers ^ c'est une question de paix ou de guerre.
» Mais le gouvernement n'oubliera jamais ce qu'il doit aux intérêts de la patrie . à la dignité de la couronne et à l'honneur national. ( Chansons! ! )
» Des conférences sont ouvertes à Londres : la Belgique les a désirées ( Non î ) ; elles ne tromperont pas ses espérances (Si!... ) : elle en a déjà recueilli d'beureux fruits. ( Non! ) D'ailleurs personne n'a imposé ï armistice^ < Si , la sainte-alliance ! ) Les Belges l'ont accueilli avec reconnaissance. ( Non! ) Ils l'ont observé avec une fidélité scrupuleuse , alors que Guillaume montrait moins de respect pour ses conventions. ( Oui , et cependant la parole des rois est sacrée ! )
» Quant à l'Escaut, nous avons proclamé la liberté des mers, et nous saurons faire respecter ce principe, n { Vous savez bien mieux le laisser violer î )
« Le ministère, dit Mauguiiiy a-t-il notifié son priu- T. H. 7
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cipe de non-intervention aux cabinets étrang-ers? Que lui ont-ils répondu? »
<( Le principe de la non-intervention , répond Laf- » fitte, est aujourd'hui reconnu en Europe. (Non! L'Au- » triche vous déclarera , en février ou mars , qu'elle ne » le reconnaît point pour Tltalie: ) et nous n'avons pas » été trop loin en vous disant que nous le ferions respec- » ter. » ( Non ; mais Louis-Philippe reculera trop en le laissant violer. )
Le 45 janvier, la discussion s'ouvre sur la pétition d'un citoyen de Mons, qui désire la réunion de la Belgique à la France.
« Je concevrais , dit Lamarqiie, que des ministres de Charles X vinssent nous dire : La Belgique a brisé les liens qui Tenchaînaient à la Hollande ; branche violemment séparée de notre tronc social , elle voulait s'y rejoindre ; elle nous offrait la ceinture des places fortes que la sainte-alliance a mises autour de nous : mais naus avons rejeté ses offres et oublié jusqu'aux noms si reten-"* tissans de Fleurus et de Jemmapes. — Mais je ne concevrais plus ce langage dans la bouche des ministres de Louis-Philippe.
» Non , notre ministre des affaires étrangères n'a pas pu tenir l'étrange discours que lui prêtent les envoyés belges; non , il n'a pas dit que nous refusions la Belgique parce que V Angleterre n'y consentirait pas, tandis que, bravant avec fierté les menaces du cabinet anglais, Polignac lit la conquête d'Alger et conserva sa conquête.
» Quand la Belgique était enchaînée à la Hollande, nous avions toujours l'espoir de voir rompre ce mariage forcé où l'incompatihilité d'humeur était une cause permanente de divorce; et aujourd'hui on nous ferait reculer de plus d'un siècle en la donnant à un prince allemand ou anglais! on sacrifierait ainsi Vintérêt de la France! et, pour jouir nous-mêmes d'une paix honteuse, nous léguerions à nos descendans des germes féconds de guerres longues et cruelles! »
« On {Rogier) n\'a prêté, dit Séhastiani , un langage ») indigne d'un ministre; on a fuit plus, on s'est élevé
» jusqu'à h personne du roi pour lui prêter aussi un lan- » gage qui n'a jamais été dans sa pensée ni dans ses » îhauts sentiniens. La prudence me force à lue taire sur » la Belgique , lorsqu'il existe des négociations dont dé- » pend peut-être le sort de l'Europe; mais j'accepte la » responsabilité de mon silence. »
Vous osez nier à la tribune ce que vous avez dit à Rogier !
Quant à la prudence, à la reserve, à l'éternel secret des négociations , c'est toujours la même chose !
« L'indépendance de la Belgique est reconnue ! dit Mauguin. 3Iais alors les Belges ont le droit de se choisir un souverain : c'est là leur premier acte d'indépendance. Pourquoi donc exclure tel prince? Pourquoi exclure la France elle-même? Avez-vous le droit de renoncer, au nom de la France , à des possessions qui furent toujours françaises ?
» Vous promettez de protéger le fds du roi de Bavière! Mais c'est donner la Belgique à VAutriclie. »
« Toute l'argumentation de l'orateur, dit Sêhastiani, porte sur un fait faux. (Non! ) Ce n'est jms nous qui avons indiqué le prince de Bavière à la Belgique. ( Il n'a pas dit que vous l'aviez indiqué, mais , que vous aviex promis de \e protéger. ) La France a seulement rrvoiààfs qu'elle respectait entièrement la liberté de lu Belgique dans son choix. (Singulier respect! Quello dérision! ) »
« La tribune belge, répond Af(|jKltin , dit précisément le contraire de ce que notre ministre dit à Paris. »
« Vous êtes obligés de respecter les anciens traités, s'écrie C. Périer. •>
« L'acceptation de la Belgique , reprend Dupin , soulèverait une guerre générale, n
Oui, voilà le véritable motif, et tout le reste n'est que prétexte : vous reculez devant la peur de la guerre! vcus voulez la paix à tout prix!
« Un peuple, dit Matiguin (27 janvier), qui n'a eu qu'un tort, celui de suivre notre exemple, se trouve le jouet d'une diplomatie qui , malheureusement , rappelle
les antécédens de Vœil-de-hœnf et celui du cabinet de Versailles. Pendant quelque temps, la Belgique a été protégée par. le principe de non-intervention ; maintenant les grandes puissances la menacent d'une intervention armée; on lui permet de choisir pour chef tout le monde, excepté tous ceux qu'elle veut choisir.
» Quant aux démentis donnés par notre Moniteur» et rendus par la tribune belge , ils compromettent la dignité de la couronne de France. »
« Les explications qu'on nous demande , répond Se' Mstiani, n'ont rien de pénible ni d'embarrassant pour un gouvernement sincère et loyal. { Quelle sincérité ! )
» La Belgique ne s'est jamais offerte; aucun vœu national n"a été légalement exprimé au roi, et par conséquent nous n'avons jamais refusé ce qui ne nous a point été offert. ( Misérable argutie ! mensonges ! car tout à rheure vous avouerez le contraire. ) Cependant j'avouerai avec sincérité que, dans mon opinion, cette réunion est désirée par la grande majorité des Belges; j'avouerai même que , utile à la Belgique, elle me paraît encore plus nécessaire au repos de l'Europe qu'à la grandeur de la France. — Mais l'Europe ne pense pas ainsi, et la réunion serait la guerre. »
Ainsi , c'est par peur de la guerre que vous refusez une réunion utile à la Belgique, désirée par elle, nécessaire à la France , et par cela même plus nécessaire encore au repos de l'Europe !
« Quelque malencontreuses , dit de Sckonen^ qu'aient pu être les communications verbales qui ont eu lieu entre M. Sébastiani et M. Rogier , je les préfère cent fois aux communications écrites qu'il a eues depuis, et je crains bien que ceîles-ci ne restent à jamais au fond du cœur des Belges.
» Quelle précipitation dans le refus ! On craignait l'offre et l'on s'est hâté de la prévenir. Et cependant il fallait consulter les chambres , discuter solennellement la question avant de refuser.
» Mais , dit-1)n , faut-il avoir la guerre et la guerre avec l'Europe?
)) Eh bien! Messieurs, ajoute-t-il, je suppose que la
raison d'état, c est-à-dire les convenances intérieures y soient conformes, car je n'en reconnais pas d'autres, la réunion doit avoir lieu, tous les canons de l'Europe dussent-ils tonner sur nos frontières.
» L'intervention des rois dans nos affaires, voilà ce que j'appelle la condition déshonorante , et au prix de laquelle un peuple n'accepte provisoirement la vie que pour la perdre dans l infamie.
n Quant à la menace de ne pas reconnaître le duc de Leuchfenihcrg , c'est une violation du principe de nonintervention ; et si ce prince est élu, il sera aussi bien roi des Belges que Louis-Philippe est roi des Français. »
C'est de Schonen qui parle ainsi : à la bonne heure ! A ce langage, les patriotes peuvent croire entendre encore le carbonaro d'avant la révolution.
« C'est Wellington , dit Bignon, qui a provoqué la formation d'un concert entre les grandes puissances, au sujet de la Belgique, afin, disait-il, d'assurer le maintien de la paix. Le gouvernement français ne pouvait guère repousser cette proposition ; mais aussitôt l'état existant alors a été modifié , et le mensonge des mots ne saurait changer la nature des choses.
» Il y a aujourd'hui , ajoute-t-il , de la part de la conférence de Londres , une intervention réelle , quoique déguisée, dans les affaires de la Belgique. Lorsque la conférence somme la Belgique et la Hollande d'exécuter ses décisions , sous peine d'y être contrainte par la force des armes, c'est là certainement un acte d'intervention qu'elle exerce. »
Vainement Sah'er te, Corcelles, Lafaj/eHe défendent-ils encore l'indopcndance de la Belgique , tandis que Guizot et Barthe défendent le ministère.
Vainement Mauguin et Lamarque demandent-ils communication des pièces : on ne communiquera jamais rien, pas même les protocoles.
Le duc de Nemours, élu par le congrès belge, ayant été refusé par Louis-Philippe, Sébastiani vient rendre compte à la chambre (25 février) de tout ce qui concerne la Belgique.
« L'invincible répugnance des Beljjes contre Guil- 1) laume, dit-il, n'ayant pas encore éclaté contre sa fa- » mille, on pouvait croire qu'un de ses fils pouvait être I) élu : cette opinion nous disposa à pencher d'abord pour » le prince d'Orange, «
Tant pis : vous avez pris l'initiative , tandis qu'il fallait attendre le choix libre et spontané des Belges. Mais vous ne dites pas tout; vous avez voulu les cot\ira ndre.
« Mais, irrités d'une Zwtte sangïajife, les Belges pro- )/ noncèrent Texclasion des Nassau , et depuis, non-seu- » lement nous n'avons pas concouru à cette combinaison** » qui ne paraissait propre désormais qu'à allumer a >• guerre civile , mais nous y avons opposé l'influence de » nos conseils.
» Des Belges , investis de la confiance publique , son- » gèrent d'abord au jeune Othon de Bavière y &i nous » consultèrent sur ce choix : nous ne vîmes aucun motif » de refuser notre assentiment.
» Mais bientôt ur^e grande partie désirèrent !a réunion, 1) ou tout au moins l'élection du duc de Nemours. Des » hommes considérables de ce pays demandèrent com- » ment seraient reçus ces deux propositions. — Nous les » avons mûrement examinées dans le conseil. »
Vous avez donc eu tort de nier qu'on vous avait offert la réunion , et de soutenir que vous n'aviez jamais pu la refuser.
« Nous avons refusé la réunion , parce qu'elle n'était » pas unanimement désirée , et qu'elle aurait entraîné la )♦ guerre générale.
I) Nous avons refusé le duc de Nemours par les mêmes » motifs.
-iT Nous n'avons jamais entendu laisser la conférence » prendre le caractère de V intervention. »
Non , la conférence est devenue une intervention aussi oppressive que l'intervention armée , et vous l'avez souffert!
« Quels motifs ont décidé le conseil du roi? dit Lamarque; seraient-ce les menaces du congrès de Londres? Mais si la France veut la paix , elle ne veut pas sacrifier « l'autel de la Peur.
» Serait-ce un respect ateugle pour les iraiiès de -1814 €t de 1815? Mais ils n'existent plus. Ils liaient la Belgique à la Hollande, et la Belgique a l'ompu sa chaîne : ils nous imposaient la lécjitbnité dont le grand-prêtre est, il
est vrai, votre envoyé au congrès de Londres Mais
vous avez adopté la souverain efé du peuple, qui , à leurs yeux , n'est autre chose que Y usurpation ! »
« Anvers venait d'être bombardé, dit Maufjuin, le » congrès s'occupait de l'exclusion des Nassau , quand » arrive votre envoyé, M. Langsdorff, qui déclare, au H nom du ministère français , que les puissances feront » la guerre à la Belgique si les Nassau sont exclus. Mais » le congrès, indigné, prononce aussitôt l'exclusion, et M nulle puissance n'ose déclarer la guerre. »
Sébastiani ne disait donc pas la vérité tout à l'heure!
« Nos frontières du Rhin , dit Viennet, voilà le vœu, » l'espoir, la perspective de la France entière; il n'y a » plus en Europe de paix durable, tant que la France » ne sera pas satisfaite , et la plus sûre garantie de cette y» paix est dans le complément de notre territoii'e. Mais M accepter aujourd'hui la Belgique pour le duc de IV'e- » mours, ce serait la guerre; et d'ailleurs, ayant besoin » du territoire pour recouvrer nos limites , nous ne pouï> vons donner à la Belgique un soiiverahi que nous se- » rions forcés de détrôner un jour. »
Quel aveu! quelle politique! Vîennet est donc aussi naïf que Thiers! /
Vainement Lamar<][Me demande-t-il encore que les ipièces soient déposées sur le bureau de la chambre : la chambre et la France ne les obtiendront jamais!
« Un protocole du 20 décembre , dit Mauguin, avait assuré à la Belgique son indépendance; mais, par un nouveau protocole du \ 0 février , cette indépendance n'est plus que conditionnelle : il faut que la Belgique cède le L^ixemhourg à la Hollande.
» Puis, nous pressons la Belgique de prendre poui:^roi le prince de Saxe-Cobourg, afin de la donner à l'Angleterre ; ou nous lui proposons le prince de Naples , afin de la donner à l'xVutriche !
» Je ne rappellerai pas, dit-il encore {\2 et \A avril), cette lettre du i" février , ']eiée au milieu du congrès belge à l'instant d'une élection seulement désirée : on disait alors que la France ne reconnaîtrait jamais le protocole du 20 janvier; qu'elle laisserait la BeJffique maîtresse de prononcer sur ses droits et ses frontières] et , suivant toute apparence , la Belgique recevra bientôt la maison de Nassau.
« La question du Luxenihotir^ est fort simple , répond » C. Périer; aux termes des traités, ce pays appartenait » à la maison de Nassau , et ses forteresses à la confèdé- » ration germanique. La France Ta reconnu en novem- )) ire dernier. »
Non , car le cabinet a d'abord protesté contre le retranchement du Luxembourg : il est vrai qu'il a ensuite rétracté sa protestation ; mais c'est une honteuse faiblesse.
« L'indépendance de la Belgique et sa séparation de la » Hollande ont été reconnues par les grandes puissances , » dit Louis-PhiHppe en ouvrant la session de 4 854 . Les » places élevées pour menacer la France et non pour pro- » léger la Belgique seront démolies ; une neutralité re- V connue par l'Europe, et l'amitié de la France, assurent à » nos voisins une indépendance dont nous avons été le ») premier appui . »
Ce discours , qui provoque des applaudissemens dans la chambre , excite de vives réclamations dans le parlement britannique, aux séances des 25 , 2G et 27 juillet.
Dans la chambre des communes on dit : Qu'on ne démolira que quelques forteresses, dans lesquelles on ne pourrait pas mettre garnison suffisante , et qui, en cas de guerre, pourraient ùire prises par la France; que la démolition n'aurait Heu qu'après la reconnaissance de Léopoldpar toutes les grandes piiissances ; que la désignation de ces forteresses à démolir sera faite par l'Angleterre , rAutriche, la Prusse, la Russie , la Belgique et peut-être* la Hollande avec laquelle l'Angleterre a d'anciens liens d'amitié , mais que la France ne fera pas partie de la conférence.
<( J'ai coopéré à l'érection des forteresses belges , dit » Wellington à la chambre des pairs , afin d'élever une » larrière pour défendre le nord de l'Europe. L'Angle- » terre , l'Autriche , la Russie et la Prusse concoururent » à ces constructions, et versèrent pour cet objet leur » part des contributions levées sur la France.
» Louis-Philippe ayant déclaré sa ferme résolution de » se considérer comme lié par les traités existanSy de- » vint , par le fait seul de cette déclaration , partie du » CONGRÈS de Londres. 3Iais je vois avec plaisir que la •) France n'a point participé à l'arrangement relatif à ces » forteresses. »
« Si la guerre avait éclatée, dit lord Greij, toutes ces » forteresses seraient tombées en huit jours entre les » mains des Français. L'arrangement actuel csi préférait hle à celui de iSio. »
A l'appui de ces assertions , le ministre anglais comimunique mu protocole du M avril, rédigé à Vinsu et sans la participation de la France , et portant « qu'une » négociation aurait lieu entre la Belgique et les (luaire » puissances pour déterminer le nombre et le choix des » forteresses à démolir. •>
Ce protocole tfest communiqué à Talleyrand que Jjg \Â juillet avec autorisation de le rendre public.
Ainsi , on cache ce protocole ; et le roi vient affirmer solennellement que les forteresses serovtt démolies , tandis qu'il ne s'agit que de quelques forteresses et d'un projet qui pourra n'avoir jamais d'exécution ! Il désigne les forteresses destinées à menacer la France , tandis qu'aucune désignation n'est encore faite , et que rien ne serait plus facile de soutenir qu'aucune forteresse bel^e ne se trouve dans cotte catégorie! Il présente cette démolition comme demandée et obtenue par lui dans l'intérêt de la France, tandis que le protocole du 47 avril , à lui communiqué seulement le 14 juillet, n'a été fait qu'à son insu , sans sa participation , dans l'intérêt des autres puissances , et pour rétablir autant que possible les traités de 48Uetde 18^5!
Quelle déception ! et dans le discours de la couronne !
« Le choix que la Belgique a fait était politique , dit
» Casimir Périer {séances du 9 au 46 août) , le carac- » tère personnel du prince qui en était Tobjet rendait ce » choix désirable. La France a dû Taccueiliir avec salis- » faction.
» D'ailleurs , on reconnaissant le roi Léopold , la France » a stipulé des conditions que réclamaient sa sûreté et sa » dignité. La démolition des places fortes élevées contre » la France par la sainte-alliance effacera les derniers » vestiges de 4815. »
En reconnaissant Léopold , vous avez stipulé la démolition des forteresses ! Cette démolition effacera les
derniers vestiges de iS\lj\ Que d'audacieux mensonges ! C'est ainsi qu'on surprend des majorités, et qu'on trompe le pays! et on lui parle d'honneur, de dignité!...
« Dans les négociations concernant les forteresses , dit Laraiit, tout a été dirigé contre nous. Nos ministres ne devaient pas s'en faire un titre de gloire dans cette chambre j c'est trop compter sur notre crédulité.
T( Nous avons été obligés de faire un grand sacrifice, » dit Thiers , en abandonnant la Belgique ; mais toutes » les questions se réduisent à la réunion , et c'est la guerre » générale. Or , faire une guerre générale pour une pro- » vince, pour une conquête, c'aurait été insensé; il a » donc fallu ajourner nos prétentions sur la Belgique. »
Quelle bravoure î quelle raison ! quelle loyauté !
(( La Belgique, dit Sébastiani, a élu librement et ^poJi- 1) tanèment Léopold. Nous devions respecter son indé- » pendance; nous ne pouvions lui imposer tel prince plu- « tôt que tel autre ; nous avons rendu hommage à la » souveraineté du peuple. »
Que de contradictions avec les faits ! Que de mensonges ! Comme vous vous jouez de la crédulité de vos auditeurs !
« Tressez des couronnes , élevez des arcs de triomphe pour le retour de Talleyrand, s'écrie Lamarque; il a accompli ce que la sainte- alliance n'avait pas osé tenter dans l'ivresse de la victoire, ce que les Bourbons de la branche aînée n'auraient pas accordé; il a réparé la seule faute politique que Napoléon reprochait à l'égoïste Angle-
terre : la Belgique lui apparient. Par le Hanovre , elle ouvre les débouchés du nord de rAllemajjne 5 par le Portugal, tous ceux de la Péninsule. La Belgique sera à la fois sa tête de pont pour la guerre et un second Hanovre pour inonder de ses produits le nord de la France et le midi de rAlleniagne.
» Mais , vont peui-être nous dire nos ministres , il n'est pas Anglais , ce prince qu'ont librement choisi les Belges ! Ils l'ont choisi sans doute , mais pour sortir de {'inextricable labyrinthe où les avaient jetés les intrigiies de la diplomatie: ils l'ont choisi après que vous leur avez refusé la réunion et le duc de Nemours; ils Tout choisi uniquement jKirce qu'il était Anglais, et qu'il leur promettait Yappui de l'Angleterre. En doutez-vous? Voici les propres mots qu'à la séance du 5 juillet, M. Lebeau, le Sébasiiani de la Belgique , prononçait pour fixer les irrésolutions du congrès ;
« Notre avenir a pour garantie le noble caractère de » Lèopold, qui appartient à la famille royale de l'An- » gleterre, et qui a la perspective de la régence de ce M royaume. »
» Il est donc Anglais aux yeux des Belges , ce prince qui épousa une héritière du trône d'Angleterre, et s'assiérait sur ce trône si son épouse vivait encore , ce prince qui s'est fait naturaliser en Angleterre.
» On a donc violé les protocoles qui excluaient les cinq grandes puissances, et on les a violés au détriment de la France, et peut-être même de l'Angleterre.
» Ah', des torrens de sang anglais et français couleront peut-être un jour pour effacer la faute que vous commettez dans ce moment !
» Quant aux forteresses, continue Lamarque, ce sont les nôtres qu'on démolira; oui , les nôtres!
» Car le duché de Bouillon, Mariembourg et Philippeville appartenaient à la France avant -1789, et vous les cédez à la Belgique , c'est-à-dire avec la Belgique à l'Angleterre.
» C'est trop de concessions à la paix! et cette paix vous ne l'avez pas ; vous allez faire la guerre ; et ce sang français que vous refusiez à l'Italie , à la Pologne , en
disant qu'il ne devait couler que pour la France, vous allez le répandre pour soutenir un prince anglais en Beltjique!
•) Et ne nous parlez pas de votre prévoyance ! Le canon d'Anvers vous a surpris et réveillés; vos brigades et vos divisions n'étaient pas formées; vos généraux, accourus à la hâte , ne menaient au combat que des soldats qu'ils ne connaissaient pas , et dont ils étaient inconnus. »
« En ^815, répond Séhastiani, la sainte - alliance » constitua à nos portes un royaume de sept millions w d'habitaus. La création de ce royaume était dirigée » contre nous. Elle fit plus, elle éleva un grand nombre » de places fortes; elle voulut créer là une vaste tête de » pont, où seraient reçues toutes les armées de l'Europe, w afin de resserrer étroitement la France dans ses limites, w et rempcclier d'exercer Tinfluence qui lui appartient. » (La position est à peu près la même, puisque ces places » restent à la disposition des quatre puissances. )
» La révolution de Belgique arrive; les puissances s'i?i- » quiètent; elles demandent que le prince d'Orange soit » placé sur le trône de Belgique. C'était la reconstruction » du même royaume, sous une autre forme. (Et cepen- » dant vous y consentiez!) La France déclare (prouvez ! H car vous n'avez pas l'habitude de faire des déclarations )) pareilles) qu'elle ne reconnaîtra pas un prince de la » maison Nassau , placé sur le trône de la Belgique : ce » projet est à l'instant môme a&ondoiujé. » (Non! non! raille fois non ! c'est un mensonge ! )
« C'est en exécution des engagemens pris par les cin(| puissances, dit Bignon , c'est pour faire respecter la neutralité du nouveau royaume que marche notre armée. Ainsi le rôle de la France n'est pas un rôle qui lui soit propre ! Elle n'agit pas pour elle-même ! pour elle seule ! Elle est l'agent d'exécution , \ homme d'armes de la conférence de Londres ! Si c'étaient les Belges qui fussent les agresseurs , la France aurait dû se déclarer contre les Belges, comme elle se déclare contre la Hollande.
» Nous voilà sur le territoire du ci-devant royaume des Pays-Bas. Si quelque puissance prend parti pour le
roi de Hollande, c'est dés lors une grande guerre, une guerre qui peut devenir générale.
B Je ne pense pas , comme le ministère , que notre expédition en Belgique ait pour effet certain une véritable consolidation de la paix ; mais je suis toat-à-fait porté à croire qu'elle peut et doit même assurer la prolongation de la paix pour un temps indéterminé.
» S'il y a des puissances qui veulent la guerre, ou qui éprouvent quelque humeur delà promptitude avec laquelle nous avons pris parti dans cette affaire, on dissimulera; on acceptera pour valable nos déclarations , on se contentera d'en demander l'accomplissement , et l'on s'empressera de nous dire , en termes très obligeans sans doute ; « Votre tâche est finie, sortez. »
» La conférence, ajoute-t-il, n'est qu'une contirîliation des congrès de la sainte-alliance : je l'avais prévu, annoncé dès novembre -1850 : on a changé le mot, mais c'est la chose.
» A Vienne , le congrès était composé de cinq membres , et ses protocoles étaient impératifs et obligatoires : il en est de même à Londres.
H Le congrès , hostile à la liberté des peuples , a excommunié les constitutions de Naples, du Piémont, du Portugal et de l'Espagne : aujourd'hui Vintérét anglais prédomine en s' unissant à Vintérét de la sainte-alliance.
» Depuis huit mois, au lieu d'offrir une médiation amicale , la conférence a prétendu exercer un arbitrage despotique et sans appel : elle a prononcé des sentences et lancé des décrets foudroyans. Décrets impuissans ! Menaces ridicules! son but était de faire peur aux Belges, et les Belges n'ont pas eu peur. La diplomatie des cinq grandes puissances de l'Europe a échoué devant l'obstination inflexible d'un peuple de quelques millions d'âmes.
» Aujourd'hui la conférence ne décrète plus, elle ne commande plus : ses protocoles , si tranchans et si péremptoires , ne sont plus que de modestes propositions qu'il est loisible aux Belges de rejefer ou d'admettre.
» Et moi aussi , messieurs , continue Bignon , je vais répéter le mot qui a si vivement blessé M. le ministre des affaires étrangères. Le gouvernement français a livré
Ju Belgique à l'Angleterre. La conduite de notre gouvernement , en cette circonstance , me semble une de ces fautes comme il ne s'en commet pas deux en un siècle. » Entendez-vous , ministres qui ne devriez pas vous comparer à Bignon ? c'est une condamnation prononcé contre vous!
« Une première faute , ajoute-t-il , c'est d'être entre dans une conférence où tout se décide à la majorité des voix , en sorte que , quand il s'agit de choisir entre un intérêt français et un intérêt anglais, il y a nécessairement quatre voix contre la France.
» Le ministère a pris à faux la question de la Belgique. Il lui a semblé que toutes les destinées de l'Europe étaient dans sa prompte solution. Il n'a pas eu d'autre pensée que de la finir. C'était précisément le système contraire qu'il fallait suivre.
» La Belgique , avant que son existence fût fixée, était pour nous un château fort , une place d'armes d'où nous menacions l'Europe , d'où nous tenions l'Europe en respect. C'était là , du haut de celte citadelle , que nous devions nous expliquer avec les puissances sur les affaires de la Pologne et de Tltalie. C'était de là que nos paroles auraient été entendues. Il n'en a point été ainsi. Ce qui eût dû nous inspirer de la confiance a été pour le ministère une source d'effroi. Ce terrain, sur lequel il eût dû s'asseoir, il en a eu peur comme d'un volcan prêt à le dévorer. Là est le principe de sa méprise , le point de départ de la fausse route qu'il a suivie.
)) Une fois le ministère avait fait un acte de sagesse et il n'a pas su y persévérer. Il avait refusé son adhésion à un protocole de la conférence, au protocole fameux du 20 janvier, qui a fixé la délimitation de la Belgique et de la Hollande. Après les erreurs précédentes, c'était du moins un point d'arrêt auquel on pouvait se tenir aussi long-temps qu'il eût été nécessaire pour faire prendre aux affaires générales une direction plus conforme à nos vues ; mais lorsque tout nous commandait de garder cette position , nous l'avons abandonnée pour la livrer à un intérêt contraire au nôtre.
» Le. Luxembourg n'appartient pas aux Belges : cepeu-
pendant, qu'ils aient fait tous leurs efforts pour obtenir la cession de celte province , loin de leur en faire un crime , je ne puis que louer leiu^ persévérance.
» La Belgique est notre alliée! Non, puisqu'elle est neutre, et cette neutralité n'a précisément été créée que pour empêcher notre alliance. 3Iais s'il sagissait de nous attaquer, la sainte-alliance ne respecterait pas plus cette neutralité de quelques jours qu'elle n'a respecté en \ 81 5 la neutralité de la Suisse , qui datait de plusieurs siècles.
» Et les forteresses ! on nous fait entendre que leur démolition dépendra de notre seule volonté ; elles sont donc où vont être occupées par nos troupes ? — Eh ! non , la conférence est encore là !
» Vous avez entendu, et entendu en rougissant, les explications données dans le parlement d'Angleterre. On déterminera celles des forteresses qui devront être démolies , et cette désignation, on la fera sans notre concours.
» Léopold sera Anglais malgré les Belges et malgré lui. Il ne dépend pas de lui d'être autre chose qu'Anglais; il tiendra nécessairement à l'Angleterre, dans l'intérêt de l'augmentation de la puissance belge , dans l'intérêt même de son existence.
» N'avez-vous pas déjà , messieurs , entendu le ministre Lebeau , pour décider le congrès en faveur de ce prince , chercher à flatter l'orgueil de ses compatriotes , en leur montrant dans l'avenir les grandes destinées de la Belgique au détriment de la France? Ne l'avez- vous pas entendu annoncer que si un jour les provinces de la rive gauche du Rhin venaient à changer de maître , ce serait à la Belgique qu'elles devraient appartenir.
» Ainsi trois intérêts étaient en présence : un intérêt français , un intérêt de sainte-alliance et un intérêt anglais. L'intérêt français a échoué partout; l'intérêt de la sainte-alliance a prévalu à l'égard de la Pologne et de l'ItaHe ; l'intérêt anglais triomphe en Belgique.
» Le mal est immense , irréparable peut-être , dit Bignon en terminant ; et tout ce mal tient à une seule cause , à la peur extrême que notre cabinet a eue de la guerre , peur qu'il n'a pas su dissimuler. Cette terreur a fait le succès des puissances étrangères contre nous • c'est
en nous cependant qu'eût dû être la confiance , et la terreur chez elles. C'est notre crainte excessive de la guerre qui a encouragé l'Autriche à envoyer ses troupes à 3Iodéne , à Parme et dans les états romains. C'est cette crainte qui a porté notre cabinet à tant de fausses démarches au sujet de la Belgique , et qui , après l'avoir déconsidéré par ses contradictions , l'a réduit à laisser planteK un pavillon anglais sur notre frontière.
» Nous avons tout permis, tout enduré, tout souffert , et cependant, malgré tant de concessions, après avoir tant fait pour la paix , le ministère ne peut dire que nous n'aurons pas la guerre. Quel résultat d'une seule année, et surtout quand cette année date de juillet 4850! d
« Notre entrée en Belgique, dit Soult, est une preuve » satisfaisante que nous sommes prêts à défendre notre 1) indépendance. (Oui, belle preuve!)
» Nous acceptons toute responsabilité à cet égard. (Belle consolation!)
» Que l'orateur qui vient de manifester des inquiétudes » soit donc parfaitement tranquille, de môme que la » France. » (Tout cela est bien rassurant en effet ! )
» Nous avons d'ailleurs les assurances les plus for- » nielles des intentions pacifiques des puissances : que » sous ce rapport encore on ne se chagrine donc pas! » qu'on ne se tourmente pas! » (C'est ce qu'on disait aux patriotes d'Espagne, d'Italie et de Belgique!)
Quel ton pour un ministre parlant devant la représentation nationale !
« Les Hollandais se retirent, ajoute t-il : cependant » nos troupes ne rentrent pas pour cela; car auparavant » il faut que nous ayons la certitude qu'il n'y aura pas ») de retour, »
Eh bien ! la conférence va vous ordonner de sortir auparavant, et vous obéirez !
Vainement Larabit , Salverte , Mauguin , Lamarque et beaucoup d'autres demandent-ils encore ici la communication des protocoles et des pièces; vainement Mauguin dit-il aux ministres que , par leur refus , ils se mettent en état d'hostilités envers la chambre : ils ne communiqueront rien , jamais rien
« La Belgique , dit Y adresse des députés a Louis-Phi- » lippe, la Belgique, qui, comme nous, s'est librement » donné un roi, vient d'être attaquée; nos armées mar- » client à son secours ; et la France s'associe avf c transport » à un mouvement généreux dont le but est de défendre, » d'affermir Je principe de notre glorieuse révolution, de » fixer définitivement nos rapports avec nos voisins, et » de dissiper totis les doutes qui agitent péniblement la France. »
Eh bien! l'armée sortira avant que ces rapports soient définitivement fixés , avant que ces doutes soient dissipés !
« C'est depuis que vous êtes réunis , répond Louis- Philippe , que l'invasion inattendue de l'armée hollandaise en Belgique m'a déterminé à rassembler immédiatement une armée pour assister le roi des Belges, et donner à cette nation les secours dont elle avait un si pressant hesoin .
» J'espère que notre armée pourra bientôt aussi rentrer en France , et je me bâterai de la rappeler aussitôt que, de concert et d'accord avec les puissances garantes avec moi de l'indépendance de la neutralité de la Belgique, je serai assuré que le retour de notre armée n'exposera pas la Belgique à de nouvelles agressions.
Eh bien ! l'armée rentrera auparavant , sur l'ordre de Fétranger
« La Belgique , dira Léopold en ouvrant la session » belge le 8 septembre , confiante à l'excès dans les en- » gagemens contractés par Guillaume, s'est vue tout à » coup surprise par une armée dont les forces excédaient » de beaucoup celles qu'elle avait à lui opposer.
» Le secours de la France devenait alors urgent, in- » dispensable. »
Ainsi , confiance excessive d'un roi , déloijautè d'ua autre roi , restauration presque inévitable pour conséquence, et l'on nous dit dit toujours : « Soyez tranquilles, nous sommes jjret5;, etmous avons les assurances des rois!
« Des avantages de plus d'une espèce , dit Bignon (\0 septembre) , devaient être pour nous l'immanquable résultat de notre entrée en Belgique.
» Mais lorsque le ministère est en position de faire en-
— 'fC2 —
tendre et respecter sa voix , c'est lui qui , docile instru- 'inent des décisions de la conférence, va, revient ou s'arrête , selon qu'on veut bien y consentir. Toujours il en sera ainsi , tant qu'il ira se faire maîtriser dans une conférence où quatre puissances , se faisant des concessions réciproques entre elles , sont et seront constamment d'accord contre l'intérêt français.
« Cette question de la Belgique, répond Sèhastiani, » n'est rien moins qu'une question terminée. »
Elle peut donc amener la guerre après tant de protocoles et tant de concessions?
« L'aristocratie anglaise, dit Mauguin ( séances des 49 au 24 septembre) , se plaint de ce que nos soldats sont en Belgique.
» Que faire alors pour éviter les remontrances de l'Angleterre? Louis-Philippe prie Léopold de lui écrire une lettre par laquelle il lui demandera de laisser ^ 2,000 bommes en Belgique. Wellington a dénoncé ce fait dans le parlement britannique sans être démenti : il a ajouté que c'était un mauvais subterfuge, et que, malgré cette lettre de Léopold , il ne fallait pas souffrir qu'un seul de nos soldats restât en Belgique.
» Enfin, la lettre du roi Léopold écrite, nous annonçons dans le Moniteur que nous laissei-ons i 2,000 hommes en Belgique ; et ce parti est si bien arrêté qu'on forme un camp , et qu'on s'occupe des moyens de faire passer à nos troupes la mauvaise saison qui s'avance,
» Mais l'orgueil britannique ne pouvait être satisfait. A la conférence , de nouveaux protocoles , à la tribune anglaise, les voix de l'opposition firent entendre de nouveaux murmures. Qu'avons-nous fait? nous avons retiré nos troupes.
» C'est ainsi, messieurs, que, tandis que Yhumilité la plus complète existait dans les notes , le langage des conseillers de la couronne était haut et superbe. >>
« Le royaume des Pays-Bas , répond Sébastiani , avait » été créé en hostilité contre la France. Toute l'Europe » y avait concouru. Après avoir créé sur nos frontières » un royaume de six millions d'habilans, elle le couvrit
» de places fortes. Pour la construction de ces places » fortes , toutes les puissances intervinrent avec leur » argent. (Non, avec nos contributions!)
» La révolution de Belg^ique produisit à Pétersbourg » une grande impression. Cette cour vit le système élevé » CONTRE NOUS s'écrouler Le royaume des Pays-Bas » disparaissait , et avec lui la force offensive créée contre » la France. De plus , des intérêts de famille se mêlaient » à ces intérêts généraux.
» Bientôt le roi de Hollande réclama Tappui des se- ») cours de la Russie. L'empereur de Russie répondit que » les malheurs de Guillaume l'intéressaient vivement; » qu'il désirait lui prêter son appui, mais qu'il ne pou- » vait le faire qu'avec le concours de ses alliés. »
Ainsi , la prédilection de Nicolas et de la sainte-alliance pour Guillaume , et leur intérêt à rétablir le royaume des Pays-Bas ou à s'emparer de la Belgique , ne peuvent être douteux.
« L'administration actuelle, dit Lamarqne , s'est, non pas seulement associée comme Louis XVIII et Charles X à la sainte-alliance , mais elle s'est placée à sa suite^ en entrant dans un congrès où les gouverneniens absolus et les puissances rivales ont toujours une majorité assurée.
» La Belgique , privée du Limbourg, du Luxembourg et de l'Escaut, ne sera qu'un simulacre de royaume, n'aura qu'un simulacre de roi , qui fera bien de tenir toujours ses malles faites , et d'avoir à Anvers , à Ostende , un paquebot prêt à le soustraire ax visites imprévues du prince d'Orange ; car la France n'aura pas toujours à Maubeuge et à Valenciennes une armée pour tenir debout son trône chancelant. Ainsi la sainte-alliance a complètement atteint son premier but, et tout lui promet une prompte restauration qui doit être l' avant-coureur d'une restauration plus importante à laquelle l'Europe travaille.
» Militaire et citoyen , c'est la rougeur siir le front que j'ai entendu les explications données de notre évacuation de la Belgique , et il m'est démontré que les soldats ont obéi aux ordres , aux ordres absolus des faiseurs de protocoles de Londres. Ainsi, il mentait , le Moniteur , quand
il nous disait que douze mille Français resteraient en Belgique! Ainsi ils se trompait, notre ministre de la guerre, quand il disait de nos soldats : Ils n'en sortiront pas l .. . Ils sont sortis , en laissant debout le monument de Waterloo , en évacuant les places construites avec nos tributs , avant d'avoir assisté à leur démolition !
» Ce sera la Prusse , TAutriche , la Russie qui décideront quelles sont les places à démolir , et la France , mbe à Fécart comme.un coupable que l'on juge, attendra l'arrêt. Quand nous arrêterons-nous donc sur celte pente rapide et honteuse de concessions ? »
« Je ne crois pas, dit Thiers, qu aucun ministère eût » pu rester en France s'il avait souffert que les Prussiens » entrassent en Belgique; nous ne devions pas plus y » rester.
» Est-il quelqu'un dans cette chamhre qui croie que w Guillaume veuille faire une noiivelle pointe en Belgi- » que ?» — « Oui , moi , » répond Cahet.
« Je comprends que sur quatre cents membres il y en » ait un ; mais il n'y en a pas deux qui croient que la » Hollande veut recommencer les hostilités. »
Il y en avait probablement deux cents , peut-être quatre cents , y compris Thiers lui-même ; mais un seul exprime sa pensée.
Lafayeite va cependant indiquer aussi la sienne.
« La restauration orangiste , dit il, était organisée, on avait éloigné les patriotes et glacé l'cntliousiasme (c'est comme en France ! ) , et sans notre armée la contre-révolution était faite.
» Dans ses ordres du jour, le prince d'Orange nous annonce une nouvelle invasion ; mais j'espère que nos troupes seront toujours prêtes à la repousser. »
« On nous annonce, dit Saherte, l'existence d'un |)ro- » tocole qui contient la cession du Luxembourg. »
« Ce n'est pas vrai, lui répond Séhastiani de sa place : » rien de jjareil n'existe. »
Eh bien ! c'est vrai , et ce démenti n'est qu'un 'mensonge î
Mais quel ton dans un ministre, à l'égard d'un dé-
puié, qui peut être son juge ou du moins son accusateur! Comme la représentation nationale se fait peu respecter !
(( Nous soutenons, dit Mauguin, que c'est sur tordre de la conférence, sur l'ordre de l'Angleterre , que voujS êtes sortis de Belgique , et les journaux comme la tribune anglaise nous autorisent à le soutenir : eh bien ! cette obéissance est déshonorante pour nous. — Répondez ! il ne s'agit pas de 2)lirases , ce sont des faits, des ineuves, des 'pièces que nous vous demandons : produisez les protocoles et votre correspondance.
On se rappelle (voyez t. 2 p. , |S p et suivantes) la ruse, la manœuvre et la violence employées dans les orageuses séances des 21 au 24 septembre pour sauver le ministère des accusations relatives à la Pologne.
La discussion sur la Belgique finit de la même manière , par le fameux ordre du jour motivé.
Et ici , chose presque incroyable ! c'est l'entrée de notre armée en Belgique et l'annonce de la démolition des forteresses , c'est-à-dire deux déceptions , deux occasions de honte pour le gouvernement , qui déterminent son triomphe auprès de la majorité dans la chambre ! !
<( Dans une séance précédente, dit Comte , le \4 octobre, M. Guizot a accusé l'opposition du dehors et même ^u dedans d'avoir cherché à opérer la réunion de la Belgique, et d'y avoir envoyé des émissaires de troubles. Eh bien! j'étais alors procureur du roi , et je puis donner des renseignemens précis à cet égard.
» Peu de temps après que la révolution belge eut éclaté , il se répandit dans Paris que quelques hommes y faisaient des enrôlemens nombreux et clandestins : j'en fus averti. Les chefs furent arrêtés 5 leurs papiers, et particulièrement les contrôles d'enrôlement , furent saisis. Les inculpés produisirent des ^ïièces qui prouvèrent qu'ils étaient autorisés à enrôler des hommes de juillet et à les diriger sur Bruxelles , ou sur la frontière de France qui touche immédiatement la Belgique : on fut donc obligé de les relâcher.
u Mais qui les avait autorisés?
» C'est le gouverneur de Paris qui dirigeait les raili-
taires; c'est M. Cwizot, ministre de l'intérieur, qui faisait délivrer les passeports gratuits; c'est M. Girod de l'Ain, préfet de police , qui les délivrait et les payait sur ses fonds secrets.
» Et c'est M. Guizot qui nous accuse! ! »
Cette fois Guizot ne répond rien.
Résumons en deux mots cette discussion.
L'intérêt de la Beljjique lui prescrit de se constituer en république alliée de la France, ou de se réunir à celle-ci.
L'intérêt et Thonueur français prescrivent d'accepter son alliance ou sa réunion.
Mais Louis-Philippe veut la paix à tout prix , et sacrifie la Belgique à la sainte alliance, comme il lui sacrifie l'Italie , la Pologne et l'Allemagne.
On ne peut en faire l'aveu; il faut nécessairement mentir : on ment ! On ne peut laisser connaître les pièces, il faut nécessairement les cacher : on les cache !
§ 44. — Oppression des peuples par la sainte-alliance. — Coîtiplicitè de Louis-Philippe ou lâcheté de son gouvernement. — Trahison contre les peuples et contre la France.
Les rois et les aristocraties ont tous le même intérêt, le perpétuel triomphe de la légitimité et du droit divin, du pouvoir absolu et des privilèges , et rélernel asservissement des peuples : pour eux , Vordre c'est l'obéissance aveugle et la résignation à la servitude ; pour eux , le désordre et l'anarchie, c'est la souveraineté nationale, la liberté et l'égalité , le règne de la justice et de la loi.
Réellement formée dès 4789 pour écraser la révolution française, la sainte-alliance y parvient en 4814 et J815.
Trompant tous les peuples auxquels elle avait promis des constitutions , elle les enchaîne plus étroitement dans ses congrès de Vienne , de Troppau , de Véronnc et de Laybach ; elle détruit les révolutions d'Espagne , de Portugal, de Naples et de Piémont.
Menacée de nouveau par la rc'volution de juillet et par celles qu'elle enfante encore , elle recommence ses congrès à Londres, retient tous les peuples sous le joug,
resserre plus ctroitemont leurs chaînes , écrase l'Italie , la Pologne et la Belgique , menace la Suisse et tous les petits étals d'Allemagne auxquels elle ravit d'abord la liberté de la presse , et prépare ses derniers efforts contre la France elle-même , foyer des lumières et de la liberté.
V Opprimés par la sainte-alliance, les peuples ne peuvent avoir pour elles que de la haine.
Mais, comme Louis 'XVI, comme Louis XVIII et comme Charles X , Louis-Philippe en fait aujourd'hui partie.
Redoutant la liberté autant peut-être que les autres rois, ou sacrifiant tout à la crainte de la guerre, il coopère avec eus à l'oppression de l'Europe.
Complice des oppresseurs, pourrait-il ne pas avoir part aux imprécations des opprimés?
Il y a plus ; les souverains d'Autriche , de Russie , de Prusse et d'Angleterre ne se sont pas mis à la tête de la révolution de juillet, et n'ont rien promis depuis 1830 aux Italiens , aux Polonais , aux Belges : ils ne les ont pas trompés. 3Iais , nous ne l'avons que trop vu , Louis -Phi. lippe a personnellement joué et trahi les patriotes espa. gnols , ritalie , la Pologne et la Belgique ; tous ces peu. pies lui reprochent plus particulièrement leurs malheurs : quels ne doivent donc pas être leurs sentimens pour lui t
Mais en abandonnant , en trompant , en sacrifiant , en laissant ou faisant opprimer ces peuples , Louis-Philippe ne trahit-il pas doublement la France elle-même?
N'est-ce pas en effet trahir la France que d'abandonner l'Italie à l'Autriche , la Pologne à la Russie , la Belgique à l'Angleterre ou à la Hollande, les petits états d'Allemagne à la diète de Francfort , instrument de la sainte-alliance? Toutes les discussions que nous avons précédemment rapportées ne le prouvent-elles pas jusqu'à l'évidence? N'est-il pas manifeste que la France -pouvait avoir tous ces peuples pour alliés , et que , dans une guerre dirigée maintenant contre elle, elle les verrait immobiles , ou forcés d'entrer dans les rangs de ses ennemis ?
N'est-ce pas aussi trahir la France que de la déshonorer pour ainsi dire aux yeux des nations, et de lui
faire perd re leur sympathie en la montrant inconséquente, égoïste, ingrate et sans foi, elle qui, depuis quarante ans, par ses révolutions, sa tribune et sa presse, provoque en quelque sorte les peuples à s'affranchir et leur promet son appui ? *^
Ah ! qu'il est rouge de honte le front d'un vrai Français ! que son cœur est navré de douleur !
Oui , que les nations ne s'y méprennent pas ; éminemment juste, sans rancune et sans envie, reconnaissante, loyale et généreuse , trompée et non trompeuse , opprimée et non oppressive , la France , la vraie France est leur sœur et leur amie; leur cause est la sienne, et, quoique innocente de leurs malheurs , dont son gouvernement seul est coupable, elle se regarde comme à jamais obligée à les réparer.
Oui, tous les peuples doivent être alliés et amis ; mais les patriotes espagnols , italiens , polonais , belges et français sont particulièrement à jamais unis par les liens de l'infortune et de la fraternité.
§45. — La sainte-alliance avance ioujours , et Louis- Philippe recule sans cesse. — Concessions continuelles destructives de V indépendance nationale. — Encore complicité ou lâcheté du gouvernement.
(( Si l'on cède une fois, disait Dupin dans la chambre, il faudra lui céder une seconde fois , une troisième , et toujours. »
Si l'on cède une fois à une ligue d'aristocrates et de rois, dirai-je à mon tour, il faudra leur céder sans cesse; et celui qui se croirait habile en ne faisant des concessions qu une à une, articU par article y ne reculerait ainsi que pour mieux sauter ou tomber.
Si l'on en croit le discours de la couronne, jamais l'honneur de la France n'a mieux été défendu : car écoutons :
« Vous jugerez, sans doute, que dans ces difficiles né- » gociations les vrais intérêts de la France , les intérêts n de sa prospérité , de sa puissance et de son honneur
» ont été défendus avec persévérance et dignité. L'Eu- » rope est aujourd'hui convaincue de la loyauté de nos B intentions et de la sincérité de nos vœux pour le main- » tien de la paix; mais elle Test aussi de notre force, » et elle sait comment nous soutiendrions la guerre , si I) nous y étions contraints par d^njustes agcjressions. »
Il est vrai que jamais gouvernement n'a plus parlé à'honneur et de dignité , de franchise et de loyauté.
Mais jamais aussi gouvernement nen a peut-être moins eu.
Jamais surtout gouvernement n'a mis plus de mystère dans ses actes et sa conduite.
Quand la chambre doit répondre au passage ci-dessus du discours de la couronne, la commission lui propose le paragraphe suivant :
« Dans V examen de ces difficiles négociations, nous > avons la confiance que nous trouverons la preuve de la >» dignité et de la persévérance avec lesquelles ont été dé- » fendus les vrais intérêts de la France. »
M&is Bernard , membre de la commission , raconte à la chambre ce qui suit-
« La commission avait d'abord à Tonanimité rédigé ce paragraphe ainsi :
« La chambre attend la communication des documens * diplomatiques qui ont servi de base à ces négociations. » Elle les examinera avec attention , et avec ïespérance j» d'y trouver la preuve que les vrais intérêts de la France » et sa dignité n'ont pas été compromis. »
» Mais la commission s'ajourna au lendemain; et, dans l'intervalle, C. Périer et Sébastiani ( qui avaient eu connaissance de la rédaction et qui en étaient contrariés ) demandèrent à être entendus.
» Ils donnèrent des explications verbales sans apporter aucune des pièces nécessaires pour éclairer la France.
» Néanmoins , la majorité de la commission ne voulut plus demander la communication des pièces , et la minorité seule persista dans cette demande en exprimant d'abord le désir, puis ïespérance de trouver dans ces pièces la preuve, que l'honneur et la dignité de la France ayaient été convenablement défendus. »
— no —
Mais , dans la chambre , les ministres et leurs amis repoussent obstinément cette communication , qui n'est jamais donnée.
Ainsi le ministère veut non-seulement qu'on le jugfe , qu'on l'approuve , et même qu'on le loue , mais encore qu'on le croie sur parole.
Jamais cependant les actes diplomatiques n'ont été plus multipliés et plus importans.
La conférence de Londres ne s'est pas occupée seul^i ment de la Belgique : sans doute elle s'est occupée de l'Italie, de la Pologne, de l'Allemagne, de la Suisse, do la reconnaissance de Louis-Philippe , du désarmement général, de la paix et de la guerre, etc. Que de protocoles! que de négociations terminées! quel intérêt la France n'a-t-elle pas à les connaître ! que de fois les députés patriotes n'en ont-ils pas demandé communication et toujours en vain!
Jamais , non jamais , on ne s'est joué si scandaleusement de la charte, de la représentation nationale etMu pays.
En agissant ainsi , ne pourrait-on pas le trahir et le vendre sans qu'il fût possible de s'en apercevoir?
Et pourquoi ce continuel mystère? Pourquoi cette violation de la première loi du régime représentatif? Ce silence si persévérant n'est-il pas l'accusation et la condamnation du gouvernement? N'autorise- 1- il pas au moins tous les soupçons? Craint-il, le gouvernement, que, si le voile était levé, on ne le vît, chapeau bas, à g-enoux, les mains jointes, implorer la paix, tout accorder ou tout offrir pour l'obtenir?
Sans doute les autres souverains agissent en barbares oppresseurs des peuples , mais lisez la réponse de Metlernich à notre ambassadeur ( v. t. 2, p. ^9 ); lisez le manifeste de Nicolas ( voy. t. 2, pages 66 et suiv. ); examinez la conduite de Guillaume,- ils ont du moins de l'énergie ! ils sentent la dignité d'une couronne ! ils ne reculent pas devant la guerre!
Dès le premier moment de notre révolution , la saintealliance s'est armée , et ses armemens ont toujours augmenté. Elle a fait tout ce qu'elle a voulu en Italie comme
en Pologne : ses exigences et ses succès sont allés croissans contre la Belgique , la Suisse et l'Allemagne ; chaque jour elle devient plus forte et plus menaçante ; chaque jour elle fait un pas en avant.
Louis-Philippe , au contraire , ne recule-t-il pas sans cesse , soit devant TEspagne , soit devant l'Autriche en. Italie , soit devant Nicolas en Pologne ? Ne fait-il pas cha~ que jour de nouvelles reculades devant la sainte-alliance en Belgique? N'a-t-il pas reculé devant le pape lui-même, s'abaissant jusqu'à désavouer comme une malheureuse méprise une expédition qu'il avait ordonnée et dont il faisait triomphe à Paris •, lui demandant en quoique sorte pardon d'être entré sans sa permission à Ancôiie, le 23 février 48525 consentant à faire repartir de suite une partie de la troupe : promettant de faire sortir le reste aussitôt qu'ill'exigerait ; mais le suppliant d'y souffrir quelque temps encore quelques-uns de nos soldats pour éviter l'explosion des murmures que leur rentrée subite pourrraii exciter en France ; se soumettant à toutes les conditions les plus humiliantes , notamment à cesser tous les travaux de fortification commencés , à ne pas sortir de la ville, à ne plus laisser paraître le drapeau tricolore sur la citadelle , à subordonner le commandant militaire à un agent civil et politique , à payer toutes les dépenses , et probablement sous ce titre quelques millions de tribut à sa sainteté?
Que d'humiliations pour l'armée , qui devait ne se montrer qu'en libératrice ! Que de honte pour la France, qui devrait être à la tête des nations !
Aussi, que d'affronts partout pour nos voyageurs, et que d'affronts pour la France et pour son roi dans les journaux ministériels étrangers , dans la conférence de Londres , même aux tribunes belge et britannique !
« Ce que je demande au gouvernement anglais , dit sirRolert Vivyan, c'est qu'il ne montre aucune crainte du (fouvernement actuellement existant e^i France. » (Biîgnon , iO septembre. )
• ' Lord Grey lui-même déclare publiquement au parleaaent, en janvier -1852, que si la France avait bravé la guerre, personne n'aurait osé l'attaqiier; mais qu'on l'a
vaincue en temporisant , et que la Hollande a obtenu de bien meilleures conditions que celles qu'on pouvait espérer. (Espérer!... Entendez-vous?)
Vous parlez de dignité! Eh bien! écoutez ce qu'écrivait Napoléon à son ministre des affaires extérieures , le 4 janvier 4814 :
« Je pense , dit-il , qu'il est douteux que les alliés * soient de honne foi et que TAngleterre veuille la paix : » moi, je la veux, mais solide, honorable. La France, » sans ses limiies naturelles, sans Ostende, sans Anvers, » ne serait jûus en rapport avec les autres états de l'Eu- » rope {qui tous se sont beaucoup ajjrandis.)
i> Veut-on réduire la France à ses anciennes limites, » c'est l'avilir. On setrompe si on croit que les malheurs » de la guerre puissent faire désirer à la nation une telle » paix. Il n est pas un cœur français qui n'en sentît l'op- » prohre au bout de six mois , et qui ne la reprochât au » gouvernement assez lâche pour la signer.
» Si la nation me seconde , l'ennemi marche à sa perte ; » si la fortune me trahit, mon parti est pris : je ne tiens » pas au trône; je n'avilirai ni la nation ni moi, en » souscrivant à des conditions lionteuses. «
Et que dirons-nous des concessions journellement faites à la sainte-alliance jusque dans l'administration intérieure de la France? Car pourquoi l'armée n'est-elle pas de ^00,000 hommes, comme on l'avait annoncé? Pourquoi n' est-elle pas organisée en divisions et brigades, veillant sur nos frontières ? Pourquoi la garde nationale mobile, si souvent et si vivement réclamée, n'est-elle pas organisée? Pourquoi notre garde citoyenne est-elle dissoute précisément dans les villes où elle est le plus nécessaire , et où l'étranger la redoute le plus ? N'est-ce donc pas pour satisfaire les vœux de l'étranger qu'on repousse les vœux de la nation ? N'est-ce pas pour le rassurer qu'on poursuit l'association nationale et qu'on dissout Técolo polytechnique? N'est-ce pas pour lui plaire qu'on arrête et qu'on expulse les proscrits italiens et polonais , et qu'on les force à braver les tempêtes pour aller mourir en Afrique , comme c'était pour lui faire plaisir que Louis XVIII allait en Espagne? N'est-ce pas pour plaire à l'étranger
qu'on conserve ou qu'on choisit certains ministres , ceptains ambassadeurs , certains hauts fonctionnaires carlistes , et qu'on révoque , que Ton conserve ou qu'on propose certaines lois pour démolir la révolution et la liberté ? N'est-ce pas pour plaire à l'étranger que , par exemple, le divorce est repoussé, l'hérédité de la pairie obstinément demandée , la législation sur la garde nationale, sur les administrations municipales et départementales , et sur l'instruction primaire , étranglée, impopulaire ou ajournée? N'est-ce pas pour plaire à l'étranger qu'on n'a jamais permis aux chambres ni d'exercer l'initiative des lois qui leur est accordée par la charte , ni de consolider législativement les grades et les honneurs décernés par Napoléon pendant les Cent- Jours? Est-ce pour obéir à l'étranger qu'on a tout risqué pour sauver Polignac; qu'on a tout bravé pour ajourner et détourner la proposition Baude et Briqueville , et qu'on brave tout encore pour respecter les sanguinaires promenades de la duchesse de Berry ? Est-ce pour obéir à l'étranger qu'on expulse brutalement le duc de Brunswick , qu'on poursuit \à presse et les hommes de juillet avec autant d'acharnement que de cruauté que la sainte-alliance les poursuit en Allemagne, en Pologne et en Italie?
Et comment pourrait-on en douter? Le nom de l'ctranger n'est-il pas constamment invoqué par nos minis» très ?
Nos ministres ne nous disent-ils pas sans cesse : Soyez modérés et sages dans votre constitution , dans vos lois , dans votre conduite ! Ne donnons à l'étranger ni défiance ni inquiétude !
Ne disent-ils pas de même : Nommez tel président , ou c'est la guerre! Conservez-nous, gardez-vous de pousser tels et tels au ministère , ou c'est la guerre ! Les mots étranger, la guerre, ne sont-ils pas, avec la réserve diplomatique et la prérogative royale, les talismans du gouvernement!
Il y a plus ; a-t-on besoin d'un secours et d'un appui pour l'intérieur, comme Louis XVI , on dit à l'étranger :
Écrivez-nous demandez-nous menacez-nous
On dit au pape , par exemple-^ vous avez intérêt à nous
soutenir ; eh bien ! quelque déplaisir que vous cause no* tre présence, laissez-nous quelque temps à Ancône, afin qu'on ne crie pas trop contre nous.
Et la France est indépendante ! la France qui devrait protéger Tindépendance des autres peuples !
<i L'intervention des rois dans nos affaires, disait de Schonen le 28 janvier , voilà ce que j'appelle la condition déshonorante , et au prix de laquelle un peuple n'accepte provisoirement l'existence que pour la perdre dans l'infamie. »
Ah ! quelle honte ! et d'ailleurs quel péril!
Non, jamais la France n'a subi plus d'opprobre.
Quel cœur français n'est pas déchiré !
Et c'est après les héroïques journéw de juillet !
On avait bien raison de dire , au Palais-Royal , qu'on voulait en finir avec l'héroïsme.
Voilà les résultats de l'entrée de Louis-Philippe dans la sainte-alliance !
Quoi! un roi sorti des barricades, Louis-Philippe, dans la sainte-alliance.
Mais est-ce là le mandat que lui a donné la révolution de juillet? Le peuple vainqueur a-t-il entendu renvoyer Charles X à Holy-Rood pour que son successeur devînt l'allié de ses ennemis, et pour qu'il se concertât avec eux contre lui ?
Quel est donc son mobile? est-ce la peur? Mais comment qualifier cette conduite? Serait-ce la haine de la liberté et du peuple? Mais quel nom lui donner?
§ 46. — La sainte-alliance veut détruire la révolution ^ française. — Ses moyens. — La (juerre est inévitable.
Si les rois et les aristocraties étaient justes , ils reconnaîtraient l'indépendance et la souveraineté de chaque peuple : ils consentiraient à la liberté, à Tc^jalité, à l'em-H pire de la constitution et de la loi. ■
Mais le veulent-ils? Non : l'histoire est là qui nous crie : <î^est la légitimité de droit divin, c'est le pouvoir absolu, ce sont les privilèges qu'ils veulent. Toute révolution
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pour eux un crime qu'il faut réprimer et punir. Pour eu douter , ne faut-il pas fermer les yeux à la lumière ? A quoi donc servirait Texpérience si l'on oubliait les coalitions de 4775 contre la liberté polonaise , de 4791 contre notre première révolution si pure et si sublime? Ne faut-il pas être stupide pour ne pas trouver une leçon dans les attaques de la sainte-alliance contre les révolutions si pacifiques de l'Espagne , du Portugal , de Naples et du Piémont , et contre les révolutions récentes d'Italie , de Pologne et de Belgique ?
Que les peuples changent seulement leurs rois , ou même leurs constitutions , en sont-ils moins excommuniés , attaqués , écrasés ?
« La lutte existe entre deux principes, disait Talley- » rand au congrès de Vienne, le 26 septembre 4844; » tant qu'une seule dynastie révolutionnaire existera , la r> révolution ne sera pas terminée : il faut donc que le n principe de la légitimité triomphe sans restriction ; u sans cela, ^o'mi de paix, mais une trêve î » (Lamarque, 45 janvier.)
4 Mais si vous êtes sages, nous disent Séhastiani, Tliiers, Guizot, etc., vous ne serez ni envahie ni attaqués. »
0 Et qui décidera si nous sommes sages, répond Lamarque le 20 septembre ? Un tribunal de rois qui siégeront à Vienne ou à Londres ! Eh bien ! ils décideront que nous n'avons pas été sages en juillet dernier, lorsque nous avons renversé le trône et chassé Charles X ! »
Si nous sommes sages! — Mais est-ce que, par
hasard , aucune des révolutions attaquées n'était sage ? Écoutez donc Pozzo di Borgo, alors député, à la séance du 46 juillet 4792:
« A peine a-t-on parlé des droits du peuple , dit-il , que » ceux qui les tiennent dans les fers depuis les bords » glacés de la Baltique jusqu'à la Méditerranée ont constt pire contre les Français par cela même quils avaient » déclaré ne pas vouloir usurper le territoire de leurs » voisins et n'armer leurs Iras que dans le cas d'une dé- » fense légitime. »
— ne —
Si nous sommes sages? les rois despotes sont donc
sagfes? Les Anglais, etc., souffriraient donc qu'on vînt leur dire : si vous êtes sages ? Mais c'est stupide !
Être sage, pour une rcTolution, cest être fort, puissant , déliant , vigilant , prêt à se défendre , et plus elle est sage pour elle , plus elle es!, contagieuse par son bonheur et sa sagesse , plus elle est criminelle aux yeux des rois.
« Mais nous avons les assurances les plus positives , » dit Séhastiani.
Des assurances, quand les traités mêmes ne sont pas des garanties !
Quoi ! est-ce que les rois , les aristocraties , la diplomatie connaissent la bonne foi , Thonueur, la loyauté , la justice, l'humanité? Bonnes pour enchaîner les peuples , ces vertus ne sont-elles pas de la niaiserie pour eux? L'historien Thiers ne dit-il pas que les souverains de Russie , d'Autriche et de Prusse ont partagé la Pologne en 4775, après l'avoir eux-mêmes soulevée et lui avoir solennellement promis leurs services ? Un ancêtre de Guillaume n'a-t-il pas livré bataille après avoir reçu l'annonce que la paix était signée! [Moniteur du 9 août.) — Pendant qu'il faisait l'éloge de notre première révolution et qu'il établissait des communications amicales avec BOUS , le fameux Pitt ne cherchait-il pas clandestinement à provoquer des désordres en France? (Lafayette, 20 septembre.)
Des assurances n'avaient -elles pas été prodiguées â toutes les révolutions, en \79] , en 4 844 et depuis?
Les coalisés n'avaient-ils pas solennellement déclaré, à la face du monde , qu'ils ne faisaient la guerre qu'à Napoléon, et nullement à la nation française?
Les constitutions promises à la Pologne , à l'Italie , à l'Europe ont-elles été données ou observées ?
La révolution d'Espagne n'a-t-elle pas été reconnue pendant trois ans? Louis XVIII ne traitait-il pas de malveillans ceux qui voulaient voir une armée d'invasion dans ce qu'il appelait un cordon sanitaire, comme Louis XVI appelait factieux, quelques jours avant sa fuite à Varennes, ceux qui prétendaient qu'il se préparait à fuir. ?
Le pape ne vient-il pas de violer les capitulations faites «n son nom ?
Ne sont-ils pas innombrables les rois qui ont trahi leurs peuples, violé leur parole et leurs sermens?
L'empereur d'Autriche en Italie , Nicolas en Pologne, le roi de Prusse à l'égaré! des Polonais , Guillaume et la saiate-alliance en Belgique ne viennent-ils pas de violer leurs promesses et leurs engagemens?
Louis-Philippe lui-même n a-t-il pas violé son principe si solennellement proclamé de la non-intervention ? A-t-il tenu ses promesses à la révolution de juillet?
Oui, dormir sur les assurances des rois étrangers, c'est insensé ! le conseiller , c'est insulter à la crédulité pubhque !
« Cependant, dit Séhastiani, vous voyez bien qu'ils ne veulent pas nous attaquer : car ils respectent les révolutions de Saxe, de Hesse, de Brunswick, de Bade et de Suisse.
Mais la diète de Francfort ne vient-elle pas de les détruire en leur ravissant la liberté de la presse?
D'ailleurs, à quoi bon étouffer celles-là? Ne vaut-il pas mieux les tolérer momentanément pour inspirer confiance aux dupes?
Mais qui, sur la terre, peut douter que, si la France était aussi facile à écraser que la Hesse , sa révolution ne serait depuis long-temps anéantie?
Oui , la révolution française et la légitimité sont incompatibles en Europe; tôt ou lard, l'une doit expirer sous les coups ou sous l'influence de l'autre ; et , pour vivre, le despotisme est condamné à tuer la liberté.
Mais que fera la sainte-alliance?
Elle fera ce qu'elle a fait partout depuis quarante ans : elle emploiera tous les moyens, tous sans exception.
N'a-t-elle pas ses ambassadeurs à Paris? N'a-t-elle pas des trésors et des armées d'agens pour diviser, tromper, séduire, effrayer, rassurer, provoquer des désordres et des guerres civiles?
Elle emploie d'abord les négociations , la diplomatie ; et la conférence de Londres la sert à merveille pour amuser et endormir, pour paralyser et éteindre l'enthou- T. u. 8*
siasme, pour jeter le pays dans Tincertitude , la défiance, la confusion et le chaos, pour le fatiguer, le dégoûter, le Tuiner et le réduire.
Si, par son secours, le juste-milieu ou la restauration peut triompher de la révolution, son but est presque atteint.
Mais si Tintrigue et la diplomatie sont insuffisantes , si la guerre devient nécessaire, la sainte-alliance fera la guerre.
A-t-elle jamais reculé devant cette nécessité?
Dès les premiers jours de notre révolution, la Russie ne se préparait-elle pas à marcher en Belgique et sur le Rhin? La Prusse ne s'y préparait-elle pas aussi? L'Autriche n'a-t-elle pas accepté la guerre pour envahir l'Italie? L'aristocratie anglaise ne la voulait-elle pas quand le peuple irrité força SVellington à quitter le ministère? duillaume ne provoque-t-il pas à la guerre?
Nos ministres ne nous ont-ils pas toujours présenté la guerre générale comme imminente au sujet de l'Italie , de la Pologne et de la Belgique?
Les révolutions de ces trois pays ont forcé la saintealliance à faire une halte : mais les insurrections sont étouffées depuis plus d'un an , et les armées sont reposées, augmentées et prêtes à marcher.
Malgré toute la considération et toute l'influence qu'on prête toujours à son gouvernement , malgré son évidente 'Soif de paix , n'est-ce pas on vain que Louis-Philippe implore le désarmement depuis dix-huit mois? Que n'aurait pas donné Casimir Périer pour obtenir ce désarmement tant annoncé auquel il attachait sa gloire , son triomphe et son existence?
Pourquoi donc ce refus obstiné ? Serait-ce parce que la sainte-alliance ne croyait pas à la durée du ministère du ^5 mars? La fin de ce ministère rendrait donc les hostilités imminentes ? Mais sa prolongation serait une cause de ruine ou de mort pour le pays ! D'ailleurs il tombe en défaillance et dans la boue 5 il expire d'inanition ; et par conséquent le désarmement n'aura pas lieu.
Mais les armemcns ne peuvent être éternels, et la résolution ne peut ni se rétracter ni se suicider : la guerre est donc inévitable.
Sans doute elle a de terribles chances contre les roLs plus encore que contre les peuples 5 mais la révolution , sage, majestueuse et triomphante, anéantit également les despotes.
C'est donc la fatalité qui les condamne à la guerre !
Guillaume la désire , la'veut, est impatient de la commencer; et Matuschewitz, c'est-à-dire Nicolas, c'està-dire la Russie, la Prusse et l'Autriche, levant enfin le masque et se jouant de leurs protocoles et de leur immuable résolution d'empêcher les hostilités et de faire respecter l'indépendance et la neutralité belges, ne veulent plus qu'on l'empêche d'attaquer, c'est-à-dire sont décidés à prendre les armes pour le soutenir.
Elle est donc imminente la guerre; ou bien d'abord la restauration en Belgique! Et quelque temps après, toujours la guerre, bien plus redoptable alors quand la saintealliance aura l'année belge, les forteresses belges , et cette tête de pont belge que nos criminels ministres se vantaient d'avoir détruite et qu'ils ont laissée subsister contre nous.
. § 47. — Ce que ferait l'étranger en cas d'invasion.
Ce qu'il ferait? Ce qu'il a fait en 4702, en 4844 et 4 84 5 , ce qu'il a fait en France , en Espagne , en Italie , en Pologne.
Il prodiguerait les proclamations , les promesses ; dirait l'ami des amis de l'ordre et des bons Français , et l'ennemi seulement des anarchistes et des révolutioiïnaires.
Il dirait, comme l'abbé van Geel, « qu'il vient donner » 5wr les oreilles, dans Paris même, non h la nation fran- » çaise, non pas au nouveau roi qu'elle a élu , également • victimes l'un et l'autre de l'ingratitude et des fureurs » démagogiques, mais bien à ces hommes pervers, aviâês » de destructions , altérés de sang, qui n'aspirent quà ' » bouleverser le monde entier dans le but de s'enrichir e^i »» fouillant dans ses ruines. » {La Diplomatie du guetû-pens , Bruxelles , octobre 4 854 . )
Mais on ne serait plus crédule ; et d'ailleurs la diéie
de Francfort a déjà lancé le nouveau manifeste Brunswick.
Il ferait débarquer sur divers points les Bourbons.
Il s'efforcerait d'exciter des conspirations et la guerre civile dans le Midi et dans la Vendée; il ferait parvenir des vaisseaux, des hommes, des armes et de l'argent.
Il tenterait d'acheter des généraux , comme Ouvrard l'a fait en \S\o et en Espagne.
Il provoquerait les trahisous.
Il courrait enfin les chances des combats.
Et , s'il pouvait être vainqueur , que de calamités pés^ ,-raient sur la France !
Croit-on qu'il conserverait Louis-Philippe , coupable d avoir donné l'exemple le plus dangereux pour les familles royales , coupable aussi de velléités de propagande que les souverains n'ont certainement pas oubliées ni pardonuées?
Ce seraient donc Charles X et la légitimité pure qui seraient restaurés.
La troisième invasion ne surpasserait-elle pas en rigueurs celle de -1 8^5 autant que celle-ci surpassa celle de ^814?
Furieuse d'avoir été menacée dans son existence et ne voulant plus s'exposer à l'être , accusant la France d'exciter toutes les révolutions par son exemple , par sa tribune et par sa presse , la sainte-alliance n'écraserait-elle pas d'un seul coup la liberté, qui périrait pour des siècles peut-être ?
Le cosaque ne nous traiterait-il pas comme il a traité les Polonais? N'enverrait-il pas nos guerriers , nos citoyens et nos enfans en Sibérie ou à Alger?
Ceux qui n'ont pas hésité à bombarder Bruxelles et Anvers hésiteraient-ils à brûler Paris, la ville rebelle, la ville révolutionnaire, la coupable mère de toutes lei révolutions, la capitale dont on est envieux et jaloux?
Nos monumens du moins , nos musées , nos arsenaux , nos ports ne seraient-ils pas la proie du vainqueur, comme en 1 8^ 3 , et comme maintenant en Pologne ?
La France ne serait-elle pas épuisée pendant de longues années pour payer tous les frais de la guerre et des
arméniens préparés depuis deux ans , tandis que le commerce et l'industrie expireraient au milieu de la couquête et des réactions ?
Les rois ne partageraient-ils même pas la France comme ils ont partagé la Pologne? Ne mettraient-ils pas enfin à exécution leurs plans dePilnitz, de Pavie et de -IS-IS, pour le démembrement de plusieurs de nos provinces ?
Et , dans leur système de consolidation de leur despotisme , les rois n'auraient-ils pas raison d'agir ainsi?
Et quelque affreux que fût notre sort , aurions-nous le droit de nous en plaindre , si nous avions la lâcheté de tendre la tête au joug?
§ 48. — Ce que feraient les carlistes et le juste-milieu.
Ce que feraient les carlistes? Ouvrons l'histoire, c'est eWe qui répond.
Il en est qui , n'oubliant pas qu'ils sont ÏVancais avant d'être bourbonistes, joignent la haine de l'étranger à la haine de la révolution , et qui , tout prêts à courir bravement les chances de la guerre civile , s'armeront pour repousser l'invasion étrangère.
Mais , quoique l'appel de l'étranger soit le plus lâche et le plus odieux de tous les crimes , la masse appellera l'étranger.
Eh! ne l'a-t-elle pas appelé dès 4789, constamment depuis, en 4843 et en 'f8'l5? Même après la restauration et la paix , le gouvernement occulte ne l'implorait-il pas dans ses notes secrètes ?
La tentative du Midi , la chouannerie nouvelle dans la Vendée n'ont elles pas pour but ou pour espérance l'invasion étrangère?
Prend-on la peine de dissimuler ses vœux ?
Oui , des enfans parricides se préparent encore à assassiner leur mère !
Ils conspireront encore ; et des Bourmont , des Raguse, des Clark , des Fouché et des TaUeyrand s'apprêtent à trahir la patrie , à livrer les plans , les corps d'armées , nos villes et nos ports , comme autrefois TouJon et Bordeaux.
Ils feront comme en 48^4, lorsque des sénateurs» des généraux, des hauts fonctionnaires envoyèrent, le 26 janvier, à Bar-sur-Aube , aux rois coalisés, le général Laharpe, ancien précepteur d'Alexandre , pour leur porter des ouvertures de trahison. (Vaudoncourt, Histoire des campagnes de -1814, tome ^ , page -134 .)
Si l'étranger hésite, épouvanté de l'énergie populaire, quelqu'un lui écrira, comme Talleyrand fit à la même époque, lorsqu'il envoya do VitroUes porter à Alexandre, à Vitry-le-Français , le 4 février , un billet ainsi conçu :
« Vous pouvez tout, et vous n'osez pas Osez donc
une fois!! {Ihid. , tome 2, page 256. — Pons de IHérault , Bataille de Paris, page 424 .)
Ce billet causa peut-être la perte de la France.
Ils auront d'autant plus de faciliiè pour trahir qu'ils sont partout dans les emplois , et chargés même des organisations les plus importantes à la sûreté du pays. Pour eux, la révolution de juillet n'est qu'une tempête passagère , et c'est une pensée secrète qu'ils ont quelquefois rindiscrétion de laisser percer.
Par exemple, un de ces hauts fonctionnaires organisateurs, qui tiennent dans leurs mams les destinées du pays, causant avec un député , laissa échapper cette singulière
réflexion : « Pendant les ccnt-jours et nous sommes
dans une espèce de cent-jours » A peine ce mot
échappé, le fonctionnaire fit un mouvement très marqué de surprise et de regret , que son interlocuteur feignit de ne pas remarquer. .Mais voilà le fond de la pensée de ces Messieurs : «o«s sommes dans une espèce de cent-jours.
Ils trahiront comme Fouché , Bourmont , etc. , en 4815 Ils trahiront, d'autant plus qu ils sont compromis , comme le voleur qui ne voulait que voler , mais qui tue le témoin qui peut le dénoncer ou le gendarme qui veut l'arrêter. L'histoire nous le dit encore : écoutons.
Malgré la déchéance surprise par Talleyrand et les abbés de Pradt, Louis et Montesquiou, les alliés négociaient encore avec Napoléon , et déUbéraient sur Napoléon II avec la régence de sa mère. Alexandre était allé rendre visite à l'ex-impératrice Joséphine, qui l'avait éclairé, et
qui arait produit une grande impression sur son esprit. S'il l'avait reçue, peut-être mais subitement frappée, comme la foudre, Joséphine mourut d'un catarrhe , dit-on !
Quoi qu'il en soit , « Alexandre paraissait ébranlé
» Schwartzemberg s'était refusé à faire marcher sur Fon-
» tainebleau • L'Autriche inclinait pour la régence
» et malgré la déchéance, Napoléon II ^iouv ait encore » prévaloir. » (Beauchamp, tome II, pages 565 et 567.)
Mais Talleyrand, de Pradt, Louis, 3Iontesquiou , Dessoles , Beurnonville , et tous ceux qui ont sollicité la déchéance de Napoléon , se croient perdus, o La peur qu'ils ont du père, dit le haron Fain (page 255 ) , ne leur permet d'espérer désormais quelque sûreté que par la chute du fils ; » ils ne quittent doue plus les salons des prinees alliés.
« Il y allait pour ainsi dire de leurs têtes, dit Beau- » champ, (page 465 et suivantes); ils se surpassèrent » dans leurs efforts, et parvinrent de nouveau à faire re- » pousser définitivement la famille Napoléon. »
Sous prétexte de maintenir l'ordre dans l'intérieur, on dégarnira les frontières , les redoutes , les places fortes ; on fera promener l'armée , en l'envoyant là où l'ennemi ne sera pas, et en n'opposant rien ou de trop faibles obstacles à sa marche : l'armée manquera d'artillerie ou de munitions , ou bien aura de la cendre au lieu de poudre dans ses cartouches. (Voyez pages 52, 61 et suivantes. )
« Le soldat, dit le haron Fain (page 255), était bien » disposé (en -18^4) , et accueillait par des cris de joie le » projet d'arracher la capitale à l'ennemi (car il est pa- » triote , le soldat comme l'ouvrier ! Il déteste la domi- » nation de l'étranger autant qu'il aime l'honneur et la « liberté ) ; les jeunes généraux n'écoutaient que leur ar- » deur guerrière , redoutant peu de nouvelles fatigues : » il n en était pas de même dans les l'angs plus élevés. »
Napoléon voulait marcher sur Paris pour en chasser les étrangers qu'il avait l'espoir d'écraser : il comptait sur Marmont et sur un corps d'armée qu'il croyait dans la position d'Essonne.
u Dans cette nuit du 4 au 5 , dit le haron Fain ( page
H 257) , le colonel Gourgaud, qui est allé porter des or- » drcs , revient d'Essonne en toute hâte ; il annonce que » le duc de Ragxise a quitté son poste ; qu'il est allé à Pa- » ris ; qu'il a traité avec Vennemi ; que ses troupes , mi- » ses en mouvement par des ordres inconnus , traversent » en ce moment les cantonnemens des Russes , et que » Fontainehleau reste à découvert.
» Les plénipotentiaires de Napoléon, ajoute-t-il (page » 2Â\ ) , apprennent , de la bouche de l'empereur Alexan- » dre , que les troupes du maréchal ont été conduites par
» le général S à Versailles, et que la désertion du
p camp d'Essonne laisse la personne de Napoléon à la » discrétion des alliés. »
Quand la trahison est découverte , les officiers brisent leurs épées , les soldats veulent encore se battre et se faire tuer; mais les traîtres rient de leur impuissante fureur.
On fera courir mille bruits décourageans ; on dira surtout : c'est bien malheureux ! les rois nous ont trompés ! mais ils ont des armées si nombreuses ! et nous , dans notre bonne foi et notre confiance , nous avons organisé si peu de forces ! La résistance est impossible ! Elle n'amènerait que de plus grands malheurs ! Notre intérêt est de céder avec résignation !
Et si la trahison réussissait, que diraient les Talleyrand, les de Pradt, les Louis, les... etc., qui, en 4814, déterminaient l'étranger à rappeler les Bourbons , en lui disant : « Nous sommes tous royalistes, et la Fratcce
» l'est comme nous? I)
Si , comme en -18^4, l'idée de la conquête paraissait insupportable aux Parisiens, comme en 4814, les partisans de Charles X , les gens en place et les ambitieux (voyez le baron Fain , page 226 ) ne viendraient-ils pas , à travers les bagages et les bivouacs ennemis, agiter leurs mouchoirs blancs et crier encore : Vivent nos amis les alliés ! vive Charles X !
Oui , les carlistes trahiront généralement et feroat cause commune avec l'étranger.
Et h juste-milieu!
Le juite-milieu! — Distinguons.
Les chefs , les meneurs , sont d'anciens ennemis de notre première révolution , des auteurs de la restauration , des séïdes de l'empire et de la légitimité, des hommes de Gand , des déserteurs revenus de l'étranger , des hommes à argent qui spéculent sur les désastres de Varsovie comme sur ceux de Waterloo, et qui n'ont d'autre patrie que la Bourse; des écrivains qui , le 30 mars ] 8-! 4, ont eu l'infamie de préconiser les rois envahisseurs après avoir eu l'infamie plus grande encore d'être hahituellemcnt les agens soudoyés de l'Angleterre.
Tous ces hommes sont des carlistes ; ils peuvent se croire compromis comme eux , et trahiraient comme eux.
Mais l'immense majorité du juste-milieu n'est qu'égarée par de trompeuses promesses, de fausses espérances et de calomnieuses frayeurs ; elle est patriote comme nous ; comme nous et avec nous , elle n'hésiter^ pas à repousser l'étranger !
§ 49. — Ce que ferait Louis-Philippe en cas de guerre.
'- *^ Je sais hien que des nobles , des prêtres , de hauts fonctionnaires et des généraux ont trahi leur patrie eu 4792, 4814 et ^815.
Je sais bien que Louis XVI , Louis XVIII , Charles X , Ferdinand d'Espagne , le roi de Naples , le duc de Modène et le pape ont appelé l'étranger.
Je sais bien comment les princes régens de Naples et de Sardaigne ont été fidèles aux révolutions populaires qui les avaient adoptés pour chefs.
Je sais bien que Louis-Philippe a sacrifié l'Italie , la Pologne , la Belgique , et les peuples aux rois.
Je sais bien qu'il a trahi la révolution et la liberté.
Je sais qu'il trahit matériellement la France en l'affaiblissant d'innombrables concessions à l'étranger; car si , suivant le Séhastiani d'autrefois , abandonner l'Espagne et le Piémont c'était se suicider (Lamarque, séance du io avril) , sacrifier l'Itahe entière, la Pologne et la Belgique , n'est-ce pas assassiner la France ?
Je crois qu'il est d'accord avec la sainte-alliance pour étouffer la révolution française.
Mais si la sainte-alliance lui déclarait enfin qu'elle veut envahir la France , soit pour le consolider lui-mêrao en lui rendant la charte de ^814 ot la légitimité, soit pour rétahlir Charles X ou Henri V , s'opposerait-il à l'entrée des troupes étrangères?
Ah !que notre position est affreuse !
Qu'il est pénihle de soupçonner !
Et cependant, quand on examine tout ce qui s'est passé dans les quinze premiers jours de la révolution , et tout ce qui s'est fait depuis (v. §§ 34 et 55;) quand on considère l'état de siège , le mystère sur les actes diplomatiques , le gouvernement dans les mains du roi personnellement, l'ajournement des chambres pour n'avoir aucun contrôle et pour obtenir de force un budget non discuté, les lettres de Mortemart (voyez page 249) , et la longue présence de la duchesse de Berry au milieu de la Vendée, présence dont la tolérance est une faute criminelle; quand on voit et qu'on entend tout ce qui se fait «t tout ce qui se dit , est-il possible de se défendre d'un sentiment d'inquiétude et de terreur?
Pourquoi, par exemple, le chiffre de Louis XVIÏI est-il conservé sur le pont d'Jcua ou sur le Louvre , d'où l'on a fait disparaître avec tant d'empressement l'empreinte des balles de juillet? Pourquoi la fleur-de-lys au bout des drapeaux gravés sur la croix d'honneur que la chancellerie prend soin de distribuer elle-même?
Qui d'ailleurs a vu tous les protocoles et tous les traités? Qui sait si la reconnaissance est pure et simple ou conditionnelle? Qui pourrait assurer qu'il est libre de tout engagement, et qu'il est maître de faire la guerre?
En un mot, si la guerre arrive malgré lui, si son trône était en péril , s'il avait à choisir entre la révolution d'une part , l'invasion et la restauration d'autre part, qui pourrait assurer , sur sa tête , qu'il voudrait ou pourrait encore se jeter dans les bras du peuple et de la révolution?
Encore une fois , qu'il est pénible de soupçonner !
Mais n'y va-t-il pas de nos têtes , du salut de nos familles, de nos amis, de notre patrie , et même de la liberté du monde ! Quelle situation fut jamais plus grande,
plus critique et plus périlleuse? L'examen, la vigilance, la défiance même furent-ils jamais plus nécessaires et plus légitimes !
Ce n'est pas le juste-milieu qui pourra repousser l'invasion : du moins, le juste-milieu , ou plutôt les instrumens dont il dispose , c'est-à-dire l'armée et la garde nationale , telles qu'elles sont organisées , et quelque héroïque qu'on suppose le courage des soldats et des gardes nationaux, ne suffiraient pas seuls.
Pour repousser les colossales armées de la coalition , les Bourbons d'Holy-Rood et les carlistes , ce ne sera pas trop de toutes les forces de la nation , de tout l'enthousiasme et le dévouement de la jeunesse , de toute la puissance du peuple , de tout le patriotisme et de toute les ressources du pays.
On aura donc besoin de la France jeune , plébéienne , ouvrière , généreuse et patriote, de la France de Juillet, de la France du Mouvement.
Mais pour se jeter avec abandon , avec dévouement , avec enthousiasme dans tous les périls d'une lutte avec tous les rois étrangers, il faut une confiance absolue et presque aveugle ; il faut même de l'affection et presque de radrairation pour le chef ou le général ; il faut qu'on puisse invoquer son nom avec plaisir , avec transport, ens'armant, en partant, en combattant, en mourant même pour la patrie et la liberté.
Mais quel est le nom que le juste-milieu n'a pas flétri?
Où sont Taffectiou, le dévouement, la confiance, l'admiration et l'estime?
L'admiration, rcstime , en pensant à l'Italie, à
la Pologne, à la Belgique, à la révolution de juillet!
Le dévouement ! — Je ne sais pas même s'il y en a dans le juste-milieu.
L'affection? on voulait en avoir ! car quelle nation est plus aimante , plus affectueuse? 3Iais a-t-elle pu résister à l'ingratitude envers les hommes de juillet, aux caomnies contre eux , à la haine qu'on leur montre , aux meurtres dans les émeutes toujours provoquées , aux fusillades et aux mitraillades , au pont d'Arcole , à la mise en état de siège , à l'entassement dans les prisons ,
— ^88 — aux violences dans les arrestations , au raffinement d'outrage dans la qualification de vols ou d'assassinats dans des condamnations pour faits purement politiques? etc.
Ah ! que de confiance trahie et perdue ! que d'humiliations et de souffrances chez les hommes de juillet, que de sang versé , que d'amertume , que de ressentimens dans les cœurs !
Il l'ignore peut-être , ce malheureux prince ! La flatterie dans son palais , les acclamations intéressées ou soudoyées du 6 juin lui cachent peut-être la vérité !
Il ne sait peut-être pas que la défiance est sans borne ; qu'on la manifeste tout haut ; qu'on se demande à chaque instant, comme en -1791 à l'égard de Louis XVI : « Mais Louis-Philippe ne se considère-t-il que comme lieutenantgénéral ? Ne veut-il pas abdiquer en faveur d'Henri V , comme il l'insinuait à Nanctj? (Voyez tome 4", page 246. ) Ces fossés des Tuileries, ces travaux de Vincennes seraient-ils destinés à le protéger en cas d'invasion? »
La confiance ! elle ne se commande pas ; et le temps est passé où l'on considérait un roi comme une divinité , ou du moins comme un infaillible génie ; on veut tout juger aujourd'hui , et c'est par les actes, c'est par le système qu'on juge.
Or, quelle confiance peut-on avoir dans des ministres connus par leur ancien dévouement à la restauration et à la légitimité ? Dans Talleyrand , par exemjde , dont l'impopularité est telle que, dès que sa nomination à l'ambassade de Londres est connue, Félix Lepelletier, par exemple, interprète de plusieurs patriotes italiens auprès de Louis-Philippe , refuse toute négociation ultérieure comme ne pouvant désormais qu êlre inutile à la liberté?
{Quelle confiance peut-on avoir dans des ministres qui se sont montrés si inhabiles , et qui nous ont constamment trompés sur les dispositions et les préparatifs hostiles de l'étranger?
Comment avoir confiance dans un système qui repousse les patriotes des fonctrons publiques pour remettre ces fonctions à dos carlistes prêts à trahir? dans un système qui a produit tout ce que nous avons vu tant à l'extérieur
— >I89 — qu'à l'intérieur, et qui, aux yeux des hommes du mouvement , est la cause de tous nos maux sans exception?
Changer le système , le^ministère et certains fonctionnaires publics , dont la fidélité doit être indubitable , est donc d'abord une nécessité.
Et même tout ministère qui ne stipulera pas pour conditions que le roi s'interdira toute intervention dans le gouvernement, qu'on reviendra au -l^"^ août, que tous les anciens actes diplomatiques seront communiqués , et qu'aucun sacrifice ne sera plus fait à l'indépendance nationale , ce ministère , dis-je , n'inspirera pas de confiance et n'aura qu'une existence paralytique et éphémère.
Mais Louis-Philippe y consentira t-il jamais?
La difficulté serait- elle donc insoluble? Louis-Philippe ne pourrait-il donc sauver le pays?
Et cependant le pays doit-il, peut-il se laisser périr? **
§ 50. — Ce que ferait une troisième restauration.
Elle ruserait d'abord , ferait patte de velours , prodiguerait de belles promesses , et parlerait d'amnistie comme Louis XVni , comme Ferdinand d'Espagne , comme 1« pape et comme Nicolas : mais nous savons ce que c'est qu'une amnistie royale !
On proclamerait son amour pour les bons Français^ pour les honnêtes; et nous savons qne les carlistes et les meneurs du juste-milieu prétendent seuls à ces titres !
On n'annoncerait de sévérité que contre les factieux , les anarchistes, les révolutionnaires, etc. ; et nous savons que ces catégories comprendraient tous les hommes de juillet, tous les signataires du compte-rendu, les Laffitte, les Dupont de l'Eure , les Lafayette , etc. , les gardes nationaux qui n'accourent pas au premier coup de tam»f bour, etc., etc.!
<t Les rois, dit Ja Gazette du 27 janvier, croisés contre l'esprit révolutionnaire , feront une battue générale. »
« L'ennemi de la France , disent les Débats du 5 septembre, c'est le parti révolutionnaire (ce n'est pas l'é^ tranger ni le parti carliste! )j tout ce qui le discrédite
nous semble un bien. » Et nous savons ce que les Débats entendent par le parti révolutionnaire !
Nous connaissons les projets de la faction légitimiste depuis 4789 , la terreur thermidorienne ou modérée de 1794, la terreur royaliste de 4796 , la terreur de 4 84 5 et 48-16, les fusillades et mitraillades de juillet! Nous connaissons aussi les barbaries des restaurations tentées en Belgique, consommées en Pologne, à Modéne, à Rome , à Naples , en Portugal , en Espagne , et cette boucherie royale sur Torrijos et cinquante-deux de ses compagnons ! Et quoique depuis \ 850 nous n'ayons qu'une quasi-restauration , avons-nous oublié les menaces , les violences , Tétat de siège , les fusillades et mitraillades du mois de juin, le pont d'Arcole , etc. , etc. ?
Non , il n'est pas permis d'en douter , aux yeux de la restauration, les hommes de juillet ne seraient considérés ni comme des Français ni comme des hommes , mais comme des ennemis, comme des parias ! On les condamnerait comme des voleurs et des assassins ! On en ferait une BATTUE GÉNÉRALE , comme on leur faisait la chasse en 4796!
Ils seraient perdus!
§ 54 . — Le j)arti du mouvement doit vaincre ou périr en combattant l'invasion et la restauration.
Patriotes , qui luttiez contre l'empire et la restauration ; jeunesse si passionnée pour le travail, la justice, la liberté , l'honneur national ; ouvriers , héroïque peuple des barricades , laisserons - nous périr notre ouvrage ? Courberons-nous nos fronts déshonorés sous une troisième restauration , sous une troisième invasion ? Voudronsnous être spectateurs des désastres de nos familles ? Nous résignerons-nous à la misère , à l'humiliation , à l'esclayage , à la mort ?
Ah ! la mort est effroyable quand on la reçoit dans set foyers , sous les yeux de ses parens , et de la main d'un ennemi vainqueur ! Mais elle n'a rien de hideux pour le martyr qui la brave en défendant la liberté , pour le
patriote que transporte Fenthousiasme de la patrie , pour le soldat-citoyen ou le citoyen-soldat qui combat l'étranger ! Elle n'avait rien de hideux pour ces héros du Vengeur, qui, plutôt que de se rendre aux Anglais, se firent sauter aux cris de vive la république t
Oui, notre sort est fixé : céder est le dernier des ynalheurs ! Nous défendre est une glorieuse nécessité !
Quel que soit d'ailleurs le nombre de nos ennemis, veuillons les vaincre , et nous les vaincrons !
Avons-nous oublié Valmy , Fleurus, Austerlitz , juilletf
Défendons-nous, et les peuples combattront avec nous !
Comme les intrépides ouvriers lyonnais , disons à l'aristocratie : Vivre en travaillant, ou mourir en combat' tant! Comme nos pères, et comme en juillet, disons au despotisme qui veut se restaurer : Vivre libre ou moxirir! Et comme nos généreux soldats qui repoussèrent tous leg rois conjurés , disons à l'étranger : Vaincre ou périr !
Dussions-nous succomber comme les Polonais , faisons admirer et regretter notre chute à la postérité!
Mais si nous , Français , qui nous sommes placés à la tête des nations , nous ne sommes pas des Français dégénérés , nous triompherons encore , et nous sauverons l'univers et la liberté ! *
Point d'émeutes , point de conspirations ! sachons at^, tendre ! le temps de la défense arrivera ! -. •
Jusque-là , comptons-nous , serrons nos rangs , ayons l'œil ouvert , et faisons sentinelle !
C'est l'étranger qui nous donnera le signal des combats!
§ 52. — La masse du juste-milieu doit se rallier. — - Les meneurs et les carlistes penvent encore le faire.
-Oui , la colère du peuple est grande contre les carlistes et les chefs du juste-milieu.
Mais les rois et les aristocraties seuls sont implacables et barbares dans leurs vengeances.
Le peuple , au contraire , terrible dans le combat seulement , est , après la victoire , généreux et clément en-
vers des ennemis vaincus et désarmés , lors même qu'ils ont long-temps provoqué sa fureur.
Je l'ai déjà dit et je le répète , si Louis-Philippe avait franchement adopté la révolution ; si les plus grands des coupables , des ministres mitrailleurs , avaient été impartialement jugés et condamnés; si le roi sorti des barricades avait dit aux héros de juillet réunis au Champde-Mars : « La justice a frappé des têtes criminelles; mais » que vous serviront quelques gouttes de sang répandues » sous le glaive de la loi? Continuez à donner au monde » l'exemple d'une générosité sublime! » Si, dis-je, la clémence populaire avait reçu cet hommage, je n'en doute pas, le peuple eût pardonné et ramené le prince en triomphe .
Les adversaires Su peuple peuvent donc encore se rallier à sa cause.
C'est son intérêt!
Car la lutte sera terrible , et nulle puissance sur la terre ne pourrait arrêter l'énergie de la plus légitime dédéfense.
Avertis par l'expérience de vingt révolutions , ce n'est pas seulement la force des armes que les patriotes doivent redouter , c>st encore la trahison , et la trahison surtout. Ceux qui courront braver la mort par devant ne voudront pas être exposés à la receVoir par derrière ; et le combat ne sera ni moins prompt ni moins vif contre les parricides ennemis de l'intérieur que contre l'étranger. '
Ils se trompent d'ailleurs , ceux qui croient que l'étranger les traiterait en amis! Qu'ils se rappellent les traitemens que, en 4814 et 4815, leurs prétendus alliés firent subir aux royalistes eux-mêmes. Ils ne seraient pas tous partisans des légitimistes , les soldats que la sainte-alliance entraînerait contre nous, comme ils n'étaient pas tous partisans de l'inquisition et de l'absolutisme les Français que la force d'organisation entraîna contre l'Espagne !
Quant à la masse du juste-milieu, son intérêt peut-il être douteux ?
Je ne parle pas de ces hommes qui , se rappelant
quelques fortunes faites pendant les deux invasions , verraient, dit-on, sans répugnance une occupation nouvelle : de ces infâmes qui préféreraient l'argent à la patrie , il n'y en a point ou trop pou pour en parler.
Les autres, je l'ai déjà dit, ne sont que des patriotes trompés par les protestations , les promesses ou les calomnies du pouvoir : la vue de l'étranger les ramènera dans .nos rangs.
Qui pourrait les faire hésiter?
La crainte du pillage? comme si ce n'était pas de î^ part de l'étranger seulement que le pillage est à craindre !
La crainte de la colère des rois s'ils rencontrent de la résistance? comme si le moyen de s'en garantir n'était pas de se joindre aux combattans pour les repousser 1 Comme si d'ailleurs quelqu'un pouvait être libre de rester spectateur immobile et neutre ! Comme si le Français qui n'est pas carliste pouvait se résoudre à se joindre à l'ennemi pour égorger ses concitoyens !
La crainte des rancunes populaires pourrait-elle retenir aussi ?
Il est vrai qu'on a trouvé l'infernal secret de compromettre ensemble toutes les classes , même le père avec 1© fils , l'ami avec l'ami , le voisin avec le voisin.
Il est encore vrai que le peuple sera terrible contre tous ceux qui se déclareront ses ennemis.
Mais , encore une fois , le peuple est juste et généreux ; il saura se réconcilier avec ses anciens amis ; il saura sacrifier la vengeance aux besoins de la patrie.
Usait d'ailleurs que tous nos maux viennent d'un odieux système j dont nous sommes tous presque également les victimes 5 car, quand un homme de juillet périt , c'est la suite du système: quand un garde national ou un agent succombe, c'est aussi le résultat du système; quand un Vendéen tombe immolé, c'est encore l'effet du système; et si les carlistes ont l'espérance d'une restauration et conspirent la guerre civile et la guerre étrangère , c'est toujours l'inévitable conséquence du système.
C'est donc contre cet infâme , contre cet exécrable système qui nous a divisés 5 c'est contre Vétranger, qui veut
nous ruiner et uoiis réduipe en serviUftle , qu'il faut nous rallier.
Frauçais et frères, unissonstnous ! unissons-Bous !
§ 33. — Deux mots sur moi. — Ma participation aux journées de juillet. — Mes rapports avec Louis-Phi- . lippe. — Mes sentimens et mon but.
Ma franchise , peu commune en effet , pourra paraître extraordinaire : on me pardonnera donc deux mots d'explicatiott.
J'ai cité des faits, et n'ai voulu eiter que des faits exacts.
J'ai apprécié, caractérisé ces faits , et jai voulu n'être que juste.
J'ai pu me tromper saas doute; mais mes erreurs seraient toutes involontaires.
La tribune nationale ne permet pas (et cest un malheur ! ) d'y dire toute la vérité : cependant la vérité seule est utile ; il faut donc bien qu'on puisse la dire ailleurs.
Plébéien , fils d'un artisan , je n'iji ni haine ni envie contre les classes privilégiées par la naissance ou la fortune , et je suis même assez heureux pour ne haïr personne : mais mes affections sont pour le peuple , pour le peuple aux misères duquel je compatis , avec les sentimens duquel je sympathise, parjcc que je connais sa justice, son humanité, son honneur , son généreux patriotisme et ses vertus.
Constamment dévoué à mon pays , persécuté dès ^ Si 3, intimement lié avec le patriote dont la perte est la plus irréparable de toutes celles qu'a faites la France , j'étais carbonaro ;]e l'étais avecBarthe, deSchonen, Mérilhou, Saint-Aignan , Béranger de la Drôme , Jollivet, Madier- Montjau , je crois ; avec les Lafayette , les Manuel , les Dupont de l'Eure, les Odilon-Barrot , les d'Aqjenson, les Corccllcs , les Demarçay , les ^iduguin , les Dubois , les Cousin , les Kœchlin , les Audry de Puiraveau , les Beauséjour, etc.; avec plus do cinquante mille autres
honorables citoyens que j'aurais pu nommer , qui tous re<T^ard aient comme une réalité cette supposition de Royer' Collard , que les Bourbons étaient incompaiVoles avec la charte et la liberté.
Homme de juillet , j'ai désigné ma tête à la vengeance de Charles X en inscrivant mon nom pendant une des trois journées sur la proclamation de la onzième mairia provisoire (une des premières organisées), dont je faisais partie.
Qu'on ne croie pas cependant que j'étais l'ennemi de la monarchie ou du duc d'Orléans.
Personne ne méprisait et ne détestait plus que moi les Bourbons : cependant, comme les hommes ne sont rien à mes yeux , et que leurs actes seuls doivent être considérés j comme c'est l'intérêt du pays qu'un vrai patriote doit toujours consulter avant tout ; et comme les révolutions sont toujours un effroyable remède qu'il ne faut employée que quand les douleurs sont devenues intolérables , j'aurais , pour ma part , supporté les Bourbons eux-mêmes s'ils eusseut exécuté complètement la charte en lui laissant produire toutes ses conséquences en faveur de la liberté.
La révolution faite , je n'avais pour guide qu'un seul principe, la soxiverahietè nationale; je pensais qu'il n'appartenait qu'à la nation de choisir soit la république ou la monarchie , soit son chef électif ou héréditaire.
Quoi qu'eût fait un congrès réellement national , eûtil rétabli Charles X ou Henri V, j'étais , pour ma part encore , disposé à m'y soumettre.
Je n'avais de désir exclusif pour ou contre rien, pour ou contre personne.
Je ne repoussais pas la monarchie, mais, si elle devait être préférée, je la désirais constitutionnelle , vraiment représentative et populaire, en un mot républicaine.
Je dirai plus , je la croyais plus conforme à l'opinion publique, au vœu général : — Et quand, le \^^ août, des patriotes qui venaient de se battre, qui presque tous étaient mes amis politiques, qui s'irritaient de l'arbitraire proclamation d'un lieuienant-gènéral du royaume auquel on abandonnait tout sans aucune garantie, qui voyaient là une violation de la souveraineté nationale , et qui pré-
voyaient déjà que tout était perdu ou du moins gravelîient compromis; quand ces patriotes, dis-jc , réunis chez Lointier, pensaient à proclamer la république, je combattis cette mesure comme étant contraire elle-même à la souveraineté nationale , et comme pouvant faire éclater de funestes divisions ; et ces observations ne furent pas sans influence sur la décision de rassemblée.
Ainsi, moi qu'on accuse d'être un républicain farouche, j'ai peut-être contribué, et certainement beaucoup plus que ceux qui m'accusent, à l'établissement de la monarchie.
Il faut presque du courage pour l'avouer aujourd'hui, mais je ne veux tromper personne , ni amis ni ennemis, «assuré d'ailleurs par la pureté de ma conscience patriotique : du reste, quelque rude que soit l'épreuve que nous venons de faire , cette épreuve était peut-être nécessaire à la solidité du triomphe de la liberté.
Quant aux hommes , si je n'avais pas de prédilection pour le duc d'Orléans, avec lequel je n'avais jamais eu le moindre rapport , je n'avais pas non plus de répulsion contre lui.
Je n'étais pas son ennemi; car, le 50, j'arrêtai le tras d'un combattant , qui pendant trois jours venait de braver la mort au milieu des mourans , qui , sans le connaître , le croyait funeste à la révolution , et qui , par patriotisme , voulait l'immoler à la liberté.
Oui , je lui sauvai peut-être la vie ! car elle était intrépide et sûre la main qui devait le frapper, au milieu des barricades !
Et ce malheureux , à qui je m'étais efforcé de démontrer son erreur, à qui j'avais prédit le prochain bonheur de la patrie qu'il idolâtrait, ce malheureux, quel est sou sort? Malade à la suite du combat , privé de son état I car c'était un ouvrier, un de ces héroïques ouvriers plus dévoués que nous peut-être à la liberté!), sans aucun travail, sans aucune ressource pour nourrir ses enfans, trop fier pour demander , ne pouvant obtenir le plus moaique emploi que demandent vainement pour lui ses amis, voyant au contraire conservés à leur poste ceux qui dirigeaient contre lui la balle assassine des Suisses , arrêté, maltraité comme homme de juillet, jeté dans un
cachot , il voit sa femme mourir de désespoir , tandis que sa mère et sa fille sont réduites à aller frapper à vingt portes pour obtenir l'avantage de servir des maîtres -afin de pouvoir nourrir le reste de sa famille !...
Ah ! si Ton connaissait toutes les misères , toutes les souffrances, toutes les angoisses , tous les désespoirs !....
Je le vis enfin, le duc d'Orléans! Je puis en parler puisque dès le commencement de l'état de siège , la police est venue saisir chez moi toutes mes lettres et les a publiées dans les greffes.
Eh bienl tandis que je lui exprimais les vœux du pati^iotisme le plus ardent, il manifestait lui-même les opinions les plus libérales.
Il aurait préféré la régence ; mais il était dévoué à sa patrie; il se disait républicain: cependant il croyait la monarchie plus désirée , mais il adoptait une monarchie
répuhUcaine Il me paraissait aussi patriote, aussi
libéral que moi : il m'étonna , sans cependant m'éblouir.
Mu seulement par le patriotisme , j'osai lui écrire H lui parler sans déguisement; je lui signalai quelques bom.mes dont le contact pourrait lui devenir funeste : je le conjurai d'adopter franchement la révolution ^ ^^ refuser le pouvoir que lui offraient des corps ou plutôt des individus sans mandat , et de convoquer un congrès national qui ferait une constitution et choisirait un chef.
Je le revis et lui écrivis plusieurs fois , après le 7 août, et le conjurai encore de ne considérer la charte que comme provisoire, et de convoquer un congrès national.
Quoique mes efforts fussent infructueux, il me témoigna toujours beaucoup de bienveillance; et si, comme tant d'autres, j'avais voulu devenir renégat et transfuge, comme tant d'autres aussi je pouvais arriver : l'amitié de Dupont de l'Eure m'aurait rendu le chemin plus facile.
Mais, loin de me prosterner en esclave adulafeur, je parlai en homme libre, à l'âme indépendante et désintéressée : j'osai dire: amicxis Pîaio, sed magis arnica pairia! j'osai montrer l'abîme où l'on précipiterait infailliblement soi , sa famille, son pays, et peut-être l'univers î On ne l'a sans doute pas oubliée cette dernière entrevue où je peignis avec abandon toute la douleur et tout l'ef-
froi qu'excitait en moi la prévoyance des calamités dont le présent me paraissait préparer les germes pour Tavenip, cette entrevue à la fin de laquelle on me disait : J^ n'oullierai jamais la conversation d'aujourd'hui ! V
Ce fut la dernière : convaincu que le char était emporté par de fougueux coursiers qu'une aussi faible voix ne pouvait arrêter, je renonçai à Thonneur qu'on avait tîaigné m'accorder.
Mais la voix qui ne peut se faire entendre utilement en secret , peut encore avoir quelque utilité en parlant publiquement.
D'a;«!leurs la patrie fut toujours mon unique idole 5 la atrie est toujours là ; et quelque léger que puisse être e secours d'un simple citoyen , il peut la servir en lui criant : « Voilà Tennemi ! »
D'ailleurs encore , si quelqu'un veut se perdre , chacun de nous n'a-t-il pas le droit de vouloir se sauver?
Convaincu qu'on nous perd en effet , j'exprimai donc nettement et publiquement mon opinion , en octobre de Tannce dernière.
Dieu sait que de haines eïcita contre moi cette pre- ^miére Jetire à mes commeitans!
Mais peut-on prendre garde à la colère ministérielle , au milieu des dangers qui nous environnent de tous côtés?
3'allais donc publier mon travail d'aujourd'hui, quand la mise en état de siège vint justifier l'une de mes prévisions en menaçant les libertés et les existences.
Ahl nous le tenons donc , Cahet! dit un des courtisans en se frottant les mains. Et l'ordre d'arrestation le plus inique était lancé contre moi, ainsi que contre mes collègues Laboissière et Garnier-Pagès ! Nos papiers étaient saisis! Et, dans ces premiers momens d'exaltation, de chaos et d'erreur, signalés à la colère de nos concitoyens comme les principaux auteurs de la catastrophe qui venait d'arriver, nous pouvions périr massacrés ou fusillés, victimes de îa vengeance et déshonorés parla calomnie!
Mais , quels que puissent «*lre les périls nouveaux , j'ai continué mon travail, sans haine et sans crainte, sacrifiant fout pendant huit mois, repos, plaisir, intérêt, pour dire là vérité que je crois utile ; et si par hasard on
veut m'en demander compte, je ne demande qn'une chose , c'est qu'on nait p«« l'injustice de l'eprocher à mes amis politiques des opinions qui me sont personnelles : je crois remplir un devoir ; et c'est à mes risques et périls que je le remplis ; je dois seul en répondre.
Paris , ^ I octobre 18ô2. CABET ,
défMité de la Côte-dOr.
JP. S. Le Moniteur m'apprend à l'instant que SouU est président du conseil, et que Brogîie, Guizot et Tlnersi entrent au ministère.
Est-il possible? — Gai , Louis-Philippe vient de les nommer î
Quoi ! Souît président du conseil !
Guizot, ministre ! Thiers, ministre î De Bro-
glie , ministre !
J'ai parlé des trois premiers : j'ai montré leur véracité, leur loyauté , leur moralité , leur jugement.
Quant à de Broglie , ne défendra-t-il pas la révolution, lui qui, en août ^850, envoyant 500 francs au comité qui recueillait des fonds pour les réfugiés espagnols, écrivait : au coraitè révolutionnaire espagnol !
§ 54. — Mon procès devant la cour d'assises.
Mon ouvrage n'est pas une simple brochure , mais une histoire.
Ce n'est pas une spéculation pécuniaire , car le pi oduit en est consacré au soulagement des détenus politiques patriotes. C'est une œuvre toute patriotique, c'est mon compte-rendu rédigé en ma qualité de député, et adressé aux électeurs qui m'ont honoré de leur mandat.
Je n'exprime que ce que les journaux , les écrivains , les avoeats-, les députés, disent t(ms les jours, avant ©a pendant la session, à la tribune, en cours d'assises et partout 5 et d'ailleurs, plus que tout autre peut-être, j'ai le droit d'attaquer un systètive qui vient de mettre et qui peut mettre encore ma tète en péril.
Mais, à peine échappé à la plus redoutable persécution.
le-
je dois avoir le priviléfje d'une accusation nouvelle , menaçant ma liberté et mes fonctions législatives.
Le ^gouvernement trouve dans mon ouvrage trois dt lits dil'férens :
4** Attaque contre la dignité royale, contre les droits que le roi tient du vœu de la nation française, contre son autorité constitutionnelle, Tinviolabilité de sa per-^ sonne , les droits et Tautorité des chambres 5 I
2*^ Offense envers la personne du roi ; ^
5" Excitation à la haine et au mépris du gouvernement du roi ;
En conséquence, on décide que je serai poursuivi.
C'est Tun des premiers actes du ministère du ^4 octobre, comme ma destitution a été Tun des premiers actes du ministère du \5 mars, comme ma traduction devant le conseil de guerre a été Tune des premières conséquences de la mise en état de siège.
Et comme on veut obtenir une condamnation avant Touverture des chambres , on décide que la procédure ordinaire ne sera pas suivie , et que je serai traduit dit rectement devant la cour d'assises.
J'ai publié le -15 octobre 5 je suis parti 10-14 pour me rendre en Bourgogne, dans ma famille; et, le 49, en un seul jour , Persil rend plainte et présente son réquisitoire , le président Jacquinot-Godard lui permet de m'assigner pour le ô\ , et l'huissier remet la citation à mon domicile, quoiqu'on sache que je suis à quatrevingts lieues.
A>erti le 25, ne pouvant me rendre à Paris le 51 , ni même avant le 19 novembre, je demande un délai; mais Persil s'y oppose , et je suis condamné, par défaut, au maximum des peines applicables , à cinq ans de prison , à 40,000 francs d'amende, à la privation de mes droits civiques pendant cinq ans ( chose inouïe ! ) , etc.
J'arrive le 48, et je forme opposition le 21 ; la condamnation par défaut ne peut plus être exécutée; il faut que Persil obtienne un arrêt contradictoire et définitif.
Mais la session législative s'est ouverte le 49 , et je ne puis plus être condamné ni poursuivi qu'avec l'autorisation de la chambre.
Si Persil demande cette autorisation , je pourrai contester, me défendre Que de scandales peuvent être
donnés à la tribune !
On décide donc que Persil laissera passer toute la session sans me poursuivre , en me laissant ainsi sous le poids d'une condamnation par défaut.
Mais , voulant me justifier, j'écris publiquement, d'abord à Persil , puis à Barihe , puis à la chambre , pour me plaindre de ce déni de justice et pour forcer mou accusateur à demander l'autorisation de me faire jufjer.
Vaincu par mes instances ," le garde-des-sceaus. se résout enfin à demander cette autorisation au nom du gouvernement lui-même, et \ ex-carlonaro Carthe vient lire à la tribune quelques passages détachés , ceux surtout qu'il croit les plus capables d'exciter contre moi l'irritation du centre.
Je veux d'abord ouvrir à la tribune une discussion solennelle , approfondie , sur les prétendus délits renfermés dans fouvrage incriminé, et sur le mérite ou le vice de l'accusation; je veux combattre la demande d'autorisation , en justifiant toutes mes opinions imprimées. Quelques violentes que dussent être nécessairement les déclamations du ministère et de ses partisans ou de ses complices , j'en braverais les conséquences , constamment lîdèle à mon principe do sacrifier toujours mon intérêt personnel à l'intérêt public ; mais fopposition ne me paraît pas encore assez robuste pour soutenir une discussion sur la personne du roi, et je crois plus utile de transporter ma défense sur une autre tribune, dans le sanctuaire de la justice, devant un tribunal populaire.
Je consens donc à la demande du gouvernement 5 je prie mes amis politiques d'y consentir aussi 5 la chambre accorde, le 25 mars, l'autorisation réclamée d'elle ; et quelques jours après je suis appelé devant la cour d'assises pour le 45 avril.
Pour mieux préparer ma défense , je publie , sous le titre de Faits préliminaires à mon procès, quatre brochures :
4° Ma correspondance avec Louis-Philippe et quelquesuns de ses ministres, depuis le 'l''^ août ^1830, afin de T. II. ' 9^^
prouver que , dès cette époque , j'ai toujours exprimé les mêmes principes en parlant ou en écrivant au roi luimôme, et que je ne me suis détaché du nouveau gouvernemeut que quand il ne m'a plus été possible de douter de son système anti-national et contre-révolutionnaire ;
2<* La redoutable persécution dirigée contre moi à Toccasion des 5 et 6 juin ;
5^ Le nouveau réquisitoire de Persil au sujet de mon ouvrage, Tarrêt par défaut et l'autorisation de la chambre;
4° La conférence de Louis-PJiiUppe , le 6 juin, avec Laffitte, Odilon-Barrotet Arago, prouvant manifestement que le roi gouverne seul, et que le système du 15 mars est celui qu'il a créé lui-même dès le i^^ août.
Je comparais eafin, le 43 avril, devant des jugescitoyens.
Un grand nombre de députes (notamment d'Argenson , Corcelles, Leprevôt , Duris-Dufresne , Anglade, Glais- Bizoin , Roger , Laboissière , Dupont de l'Eure , Dulong , Coulmann, de Ludre, Garnier-Pagès , Joîy, Cormenin , Couturier, général Bertrand, maréchal Glausel, général Subervic, géuéral Bachelu, général Lafayette, Mauguin, général ïhiars, Auguis, Muntz, Larabit) assistent aux débats.
L'accusateur soutient vivement l'accusation ; il Ht pu- Lliquement un grand nombre de passages incriminés ^indiqués dans cette nouvelle édition par ce signe /^), notamment ma lettre aux électeurs , et les §§ 4 8 et suivans de la troisième partie.
Deux fois il soutient avec véhémence que ces passages constituent les délits ci-dessus spécifiés.
Mais deux fois aussi l'avocat Marie repousse victorieusement ses attaques.
Je voulais d'abord présenter moi-même une partie de ma défense, en m'expliquant sans ménagement sur les questions les plus brûlantes, en rapportant de nouvelles justifications et de nouveaux faits, en invoquant surtout les paroles de Louis-Philippe, de ses ministres et de ses partisans.
Mais mon défenseur a parlé avec tant d'élévation ,
(lignitâ, cllékjquence-etdiénerçic, sa parole a paru produire une si vive impression sur le jury, que j'hésite à rien ajotiters
Si le proeè» n intéressait- que moi seul, ou si la condamnation était cei^taine, je braverais le danïjer: je ferais payer sa vengeance au. pouvoir en lui adressant de nouvelles vérités utiles au pays.
Mais ma cause est celle de la presse, de l'opposition et du peuple; c'est leur int<k*êt que je dois pHncipalenient consulter; c'est un acquittement qu il faut surtout oI)i:enir; et, pour ne pas le corapi'omettre , je sacrifie les vériies l>lus liardies que j'avais- à prodamer; je me borne à repéter, en paojdrnid», que la publication de mon ou'Taoe n'est que rojMeniwBrdlun rfrort. et raccompUssement <! un patriotique devoir^
L'accusateur a chaleureusement soutenu que je voulais la répiihlique; que je méconnaissais Tinviolahilité royale ; que j'accusais Louis-Philippe de trahir comme Louis XYI, et. que je n'avais fait mon ouvrage que pour dresser son acte d'accusation ; il a d'ailleura récusé douze jurés ; que va. donc répondre lé jury?
0 Non, l'accusé n est pa& coupable ; » voilà sa réponse aux trois questions.
§ oo. — Ministère dit \\ octohre 1852, jusqu'en juillet \Sq5.
Peraévérant dans «on système du 15 mai^ , ou plutôt â^ \^^ août, LcuîS-Philippe rappelle des ministres doeiriimire^.
Soult, président du conseil, de Broglie, Guizot , d'Argout, de Rigny, Humann et'Thiers, composent son septième ministère.
Plus de soixante nouveaux pairs > pris presque low» parmi les hommes de la restauration ou de l'empire^ sont enfournés au Luxemboui^ pour y défendre le trône et ses ministres.
Quant à la chambre dès députer , on espère la maîtriser toujours en lui rappelant qu'elle est solidairement responsable du passé. D'ailleurs, l'arrestation de la duchesse de Berrj et le siège d'Anvers commenceront de ta
séduire, et le coup de pistolet achèvera de l'émouvoir et de la captiver.
Sûr d'elle alors , on obtiendra des corps législatifs l'argent et les lois qu'on jugera nécessaires: on pourra braver l'opinion publique et marcher en avant.
Voyons les faits à l'intérieur et à l'extérieur.
Arrestation de la duchesse de berri. — Dès le commencement de \ 852 , retirée à Massa , dans le duché de Modène , puis à Livourne, dans le duché de Toscane, la ducliesse prépare presque publiquement son débarquement en Provence 5 elle part sur le Carlo-Alherto , et débarque, en effet, le 29 avril, dans les environs de Marseille , où ne tarde pas à éclater l'insurrection préparée pour incendier le Midi. Cependant , Guizot disait à la tribune (en août 4851) , qu'aucun gouvernement ne voulait la recevoir Fiez-vous donc aux paroles des ministres ! On connaît ses projets et ses préparatifs (de Broglie l'avoue le 5 janvier 1855) , et on la laisse débarquer! On l'encourage même en publiant que , si on peut la saisir, on la reconduira à Holy-Rood! On a 'des millions et des armées de fonctionnaires , et oji la laisse traverser la France et se rendre dans la Vendée ! elle y répand des monnaies à l'effitiie d'Henri V , et des proclamations ; elle se dispose à proclamer sa régence à Nantes; elle ordonne l'insurrection, la guerre civile, l'incendie, l'assassinat et le brigandage; elle se montre partout, ses partisans connaissent sa retraite ; le député Bernjer, qui ne dissimule jamais son dévouement à sa cause, part de Paris pour la voir , et la voit ; et , pondant six mois , le gouvernement prétend ignorer où elle est ! Il retient la garde nationale et la population pour ne laisser agir que la gendarmerie , la ligne et ses agens, et il ne larréte pasl Des chouans reçoivent des saufs-conduits, des prisonniers s'évadent , des pièces sont dérobées à la justice! Cependant les journaux disent qu'on sait où elle est , qu'on négocie avec elle pour obtenir son éloiguemcnt volontaire, et qu'on ne veut pas la saisir; de toutes parts on soupçonne, on crie. Quelle arme pour l'opposition! Comment affronter ses accusations?.... Comment? Arrêtons la duchesse!
Le nouveau ministère en prend l'engagement 5 les promesses sont prodiguées pour exciter à la trahir ; le 7 novembre , elle est surprise à Nantes , cachée dans un trou derrière une cheminée , avec une autre femme et deux hommes. — Mais les lois , impitoyables contre le peuple , sont-elles faites contre une princesse ! Non : Louis-Philippe déclare , par son ordonnance du 9 novembre, qu'il fera présenter aux chambres un j^rojet de loi pour statuer sur le sort de la duchesse. Quoi! une loi quand il s'agit d'administration judiciaire ! Une loi , quand les cours d'Aix et de Poitiers ont déjà mis la duchesse en accusation ! Quelle monstrueuse confusion de tous les pouvoirs ! Quelle audacieuse violation de la charte et des lois ! Mais on choisit la chambre pour arbitre ; on flatte sa puissance 5 on espère qu'elle ne sera sensible qu'au bien résultant de l'arrestation.
Coup de pistolet. — Le roi se rend à cheval au Palais-Bourbon, pour ouvrir la session, le ^9 novembre. Qu'une petite émeute, facile à écraser, serait précieuse pour justifier l'état de siège ! Mais le peuple n'a payé que trop cher l'expérience que l'émeute n'est funeste qu'à lui : il n'y aura pas d'émeute.
Mais le Pont-Royal est le théâtre d'une scène d'un nouveau genre.
Un coup de pistolet est tiré sur sa majesté , qui n'eu arrive pas moins heureusement à la chambre. Là, on ignore le tragique événement , et ni le calme du roi , ni l'attitude de l'escorte royale , ne peuvent le faire deviner. On l'apprend enfin après le discours. — « Allons » tous aux Tuileries! » s'écrie Renouard. Vingt-cinq ou trente députés doutent, ou plutôt ne doutent pas, et refusent de partir; mais la masse se précipite.
« J'ai ru, dit le roi, Tassassi» qui m' ajustait à quel(^ues » j3a5. » — « J'ai entendu siffler la halle , » dit quelqu'un de l'escorte. — « J'ai détourné le hras du scélé- » rat, )) dit M"*' Bourry, que la reine embrasse comme une libératrice. — « Eh lien! mon cher Dupin, dit » Louis-Philippe , ils okt tiré sur m.oi ! » — « Non , » sire, répond Dupin , ils ont tiré sur eux. » — Le fait est donc bien certain, on a tenté d'assassiner le roi, et
ce sont les républicains, les hommes de juin, les bomiTies de juillet.
On s'embrasse , on se félicite , on pleure d' attendrisse*] ment , on prodigue les protestations et les imprécations: « En sauvant S. M. , » dira bientôt à la tribune le prési-^ dent provisoire de la chambre , « Dieu vient de saipvei' » la France. » Pairs, magistrats-, officiers supérieurs d( la garde nationale, fonctionnaires publics de toute es-j pèce, suivent et donnent l'impulsion. Pendant plusieurs' mois on ne voit qu'adresses louangeuses et réponses séduisantes. Comment, au milieu d'un pareil enivrement l'opposition pourra-t-elle oser critiquer l'état de siège T
Cependant personne n'est blessé, personne n'est arrêté d'abord : le doute' naît et grandit; on discute, et. tout paraît miraculeux , incroyable. — « C'est une nou- » velle rouerie de la poliœ! » disent les uns. — « Non, » non, disent les autres , quel qu'immorale qu'on la sup- » pose, elle n'est pas capable d'aune pareille infamie J .. . n
Mais des arrestations ont été faites : on tient le coupable, répètent les agens du pouvoir, on verra! Et l'opipion publique attend la publicité des débats.
Giroux est relâché; Bergeronei BèJiof^ paraissent enfin devant un jury. Là , tout ce qu'on a dit de W^^ Boiwij n'est plus qu'une fable; le colonel Raffé déclare que, avant de sortir des Tuileries , on y savait qu'un coup dfe pistolet allait être tiré sur le roi, les accusés sont acquittés , et l'opinion publique est unanime.
Mais Toffet politique n'en est pas moins irrévocaBle? ment produit : le fameux coup do pistolet n'en a pas moins décidé peut-être du sort de l'adresse et de la session.
Adresse de ia chambre. L'o|ïposition reprocire aa gouvernement, comme autant' d'infractions aux Ibis, les saufs-cjnduits donnés aux chouans , la longue impunité de la duchesse, Towlonnance du 0 novembre, et surtout l'ordonnance du 6 juin sur l'état de siège.
TJwuvenel et de Ludre declaixînt, à la ti'ibune, que cette dernière ordonnance est une violation manifeste de la charte ; que ses auteurs sont coupables de trahison ; et mériteraient d'être mis en accusation; que la garde na tionale aurait pu s'insurger pour défendre la charte , et
que cette insurrection aurait été aussi légitime que celle de juillet.
Mèrilhou , OdUon-Barrot , de Tracy , Saherie et beaucoup d'autres parlent dans le même sens.
Mais les ministres , les chefs du juste-milieu , plusieurs des députés de Paris , et des colonels de la garde nationale, ont provoqué, sollicité l'état' de siège; c'est leur gloire ou leur crime : il faut qu'ils défendent leur ouvrage , et qu'ils viennent s'en vanter publiquement.
Vainement Johj vient-il citer d'anciens diacours des ministres et de leurs amis flétrissant l'insolence et la criminalité de l'état de siège de Charles X ; Barthe s'enorgueillit du sien , et Soult s'en applaudit au nom du gouvernement tout entier.
Cependant, comment justifier cet étrit-d» siège , déclaré même sans nécessité après la victoire?
« L'état de siège , s'écrie le député Lefèvre (2 décem- » bre) , a été demandé par la populution entière de Pa- » ris, sauf la faible m ijîorité des^ factieux. Dans sa pro- » menade , le roi n'a pas recueilli d'autre vœu que celui » de la mise en état de siège : les témoins s'en comptent » par cent mille. «
« J'ai tout vu , dit le colonel-député Ganneron ; j'ai » vu nos frères d'armes assassinés sur le seuil de leurs » portes, nos boutiques enfoncées^, nos magasins pillés , B saccaqés. Pour justifier l'état de siège , il suffirait , à >» mes yeux , de le considérer par ses résultats , par les «» 80,000 fusils et les obus, saisis dans les maisons, ce I) qui prouvait la préméditation du complot tendant à » détruire le gouvernement. •>
'< La garde nationale, dit lé colonel-député Marmeer, ») la garde nationale, dont fous les bataillons avaient » successivement pris les armes, était haïuissèe ; elle n'a- » vait qu\in cri, qu une voix pour demander l'état de ») siège ; nous ne consentîmes à nous retirer que quand » nous fûmes certains que cette mesure avait été prise. «
<• Nous étions prévenus par la police , dit le général u chef d'ètat-major-député Jacqueminot; mais que faire?
» La garde nationale fut avertie les troupes fureut
» consignées Le corps de Lainarque fut conduit jus-
» qu'au pont en silence , dans un ordre parfait. Là , des
» discours furent prononcés ; une attaque commença
» contre la force armée... Le lendemain, dans les rangs » de la garde nationale , de bouche en bouche , on de- » mandait l'état de siège, n
Quoi ! la population de Paris et la garde nationale auraient demandé Tétat de siège ! Protestons contre tant d'assertions qui les outragent ! Quelques députés, quelques colonels l'ont sollicité , c'est vrai ; mais non , mille fois non , ni la population entière, ni la garde nationale en masse ne l'ont demandé. A quoi bon , d'ailleurs , s'il n'y avait qu'une poignée de factieux?
er Vous êtes d'autant plus inexcusables , dit Odilon- » Barrotj que vous n'avez mis. l'état de siège que le soir I) du 6 , après la prise de Saint-3Iéry , après votre vic- » toire complète , quand tout était fini. — Non, c'est le » matin, pendant le combat, disent Soult , Barthe et Ri- » gny. — Le roi nous a dit positivement le contraire à » cinq heures , répliquent Odilon-Barrot et Arago. — » C'est le matin , » répètent les ministres , donnant à leur maître un démenti formel que l'histoire gravera sur leurs fronts.
« Vous ne flétrirez pas l'état de siège , s'écrie Barthe » avec attendrissement : vous ne déclarerez pas que le » gouvernement s'est rendu parjure.
419 députés le déclarent cependant en votant contre l'adresse ; mais 255 ( en y comprenant les ministres , les colonels et leurs amis) s'adjugent un bill d'indemnité.
Mais la presse, qui ne se laisse éblouir ni par l'arrestation de la duchesse, ni par le siège d'Anvers, ni par Vhorrïble attentat , ni par d'audacieux mensonges , la presse crie à haute voix qu'il n'y a réellement plus de charte , plus de lois, plus rien que l'arbitraire.
Session 'de 1852. — Vainement le nouveau président, Dm^JÏu, annonce-t-il les lois sur la responsabilité des ministres, sur les attributions communales et dépar*
tementales, etc Vainement exprime-t-il le vœu que
chacun des députés puisse se féliciter avec orgueil d'avoir fait partie de la session de 4852 : le sort de cette session est déjà décidé par l'adresse : elle est perdue pour la révolution et la liberté; et quand elle finit, Dupin lui-
même la flétrit en rappelant une session pécuniaire. Des lois promises, les unes sont encore ajournées, les autres sont illibérales; le divorce est encore repoussé; l'insolente loi de 1816 sur le deuil du 21 janvier n'est abrogée qu'avec une condition injurieuse à la nation; et, tandis qu'on conserve l'impôt sur le sel , sur le tabac et sur les boissons , tandis qu'on veut même augmenter celui-ci de 20 millions ( choses presque incroyable ! ) , on conserve les pensions des Vendéens , des chouans et d'un infâme déserteur de Waterloo ; on prodigue les millions à la police; on vote , presque sans discuter, 2 milliards en une session : car les deux, sessions contigùes de -1852 et 1855 n'en font réellement qu'une seule.
Faits divers. — Parlerai-je des concessions faites par « la chambre élective à la noNe chambre, comme dit un ministre? des faveurs et des privilèges accordés au clergé? des ménagemens croissans pour les carlistes , et des rigueurs toujours plus grandes contre les hommes de juilkt? deDonnadieu, deDubarrail, etc., rappelés dans l'armée? de Bande, de Dubois, d'Anglade, destitués de leurs fonctions pour ne s'être pas bornés à un vote silencieux comme députés? des procès continués contre la presse malgré la fréquente iraprobation du jury ? de la Tribune traduite à la barre de la chambre , pour l'avoir appelée prosiituée, tandis que son dénonciateur Viennet avait dit lui-même, le 6 octobre 4851 , que « tous les » corps constitués ont été ou se sont avilis, corrompus, » prostitués ? »
Parlerai-je de ce même Viennet, proclamant, sans être interrompu, « que le gouvernement doit employer Vor , » la CLE d'or , pour pénétrer dans les associations popu- » laires, pour surprendre leurs secrets, pour déjouer leurs » intrigues , pour acheter la cupidité , sans s'embar- » passer si les cupides seront appelés traîtres , faux-tén moins , arjens provocateurs ? »
Parlerai-je...? Non , revenons à la duchesse deBerri.
Renvoi de la duchesse de Berri. — Rien n'égale la hardiesse des légitimistes et la tolérance du gouvernement pour eux. Leurs journaux sont remplis d'adresses à la mère de leur roi , à la régente d'Henri V , à ce mo-
dèle d'amour maternel , à cette héroïne de courag^e et de vertu : de nombreuses pétitions demandent sa liberté , et la chambre s'en occupe enfin le 5 janvier 1833.
Quand, dans la discussion de la proprosition Bricqueville , on demandait une sanction pénale contre un Bour»bon rentrant en France, les ministres et leurs amis re-
{)oussaient cette sanction comme inutile , attendu que la oi criminelle ordinaire lui serait alors applicable; mais aujourd'hui de Broglie ose soutenir qu'on n'a pas le droit de juger la duchesse; il ose affirmer que des centaines de milliers de carlistes accourraient à son procès ; il ose dire que l'émeute de décembre pour le procès de Polignac , etc., et celle de juin , ne sont rien en comparaison de celle qu'on aurait , et Thiers ajoute qu'il faudrait J 00,000 soldats pour empêcher l'enlèvement de la prisonnière. La chambre refuse de s'expliquer sur ce que le gouvernement doit faire , lui laisse toute la responsabilité de ses-actes passés et futurs, et attend le projet formellement annoncé par l'ordonnance du 0 novembre. Mais Louis-Philippe rétracte cette promesse solennelle , et statue lui-même sur le sort de la duchesse. Elle sera mise en liberté sans jugement Mais, auparavant , la régente des carlistes , la mère d'Henri V , sera déshonorée quoique nièce delà reine... On publie qu'elle est enceinte, et qu'elle l'est devenue dans la Vendée, avant son arrestation... Quel est le père? La prisonnière déclare qu'elle est secrètement mariée en Italie ; et le Moniteur publie sa déclaration. Quel est le mari? On l'ignore d'abord ; puis on l'apprend enfin; c'est le comte Lucchesi-Pcdli , résident napolitain a La Haye. — Les uns disent que ce mariage n'est qu'une comédie ; que l'un des acteurs n'a pas reçu moins d'un million pour jouer son rôle , et que , dans tous les cas, le mari n'accompagnait pas la duchesse en Vendée; d'autres jurent pour l'honneur de l'héroïne et défient en champ clos ses détracteurs. Du sang est versé; républicains, carlistes, sont prêts à en venir aux mains pour attaquer ou défendre la vertu de la duchesse. Mais elle accouche d'une fille, le 10 mai, et le général-député Bwfeaiid, qui la garde à Blaye , la reconduit dans sa famille à Païenne.
Quel spectacle pour la France et pour l'Europe! Une
— 2il —
prétendante, encourag^ée par le déplorable système do gouvernement , parcourant impunément la Vendée pendant six mois , et sacrifiée., non aux lois et à la justice ou à l'intérêt du pays, mais à un intérêt ministériel; une faible et malheureuse femme, trahie et livrée par un homme qu'égarent la vengeance et la jalousie, ou qui succombe aux tentations de la corruption ; l'engagement pris par une ordonnance royale laissé sans exécution; une nièce déslionorée par les ministres de son oncle, et forcée d'indiquer un mari qu'on croit généralement supposé ; une accusée soustraite à ses juges par le pouvoir exécutif; le chef de l'insurrection et de l'assassinat, jouissant de l'impunité quand les complices entraînés par lui sont condamnés et exécutés; la régente, au nom d'Henri V, traitée magnifiquement à Blaye, tandis que les hommes de juin, résistant à d'injustes attaques, sont illégalement traînés dans l'horrible prison de Saint-Michel; en un mot, l'indépendance du pouvoir judiciaire méconnue, les lois et la charte audacicusement violées par des ministres qui ne parlent que de leur respect pour les lois !
Vit-on jamais plus de monstruosités?
Et que dire encore si , comme l'indique Garnier-Pagès à la tribune (10 juin), la mise en liberté de la duchesse est une exigence de Y étranger!
Voyons maintenant V extérieur.
Siège d'A^v^ers. — Belgique. — Le protocole du 'IS novembre 1831, prononçant la remise d'Anvers et de Maëstricht à la Belgique, protocole adopté parles cinq puissances et accepté par Léopold , n'est ni exécuté ni accepté par Guillaume, et la restauratiojQ est toujours menaçante : de là des soupçons et des cris. Comment affronter les accusations de l'opposition dans la chambre?, . . On fera le siège d'Anvers; les ducs d'Orléans et de Nemours iront au milieu des soldats... Que de gloire, que d'éloges, que d'adulations même, qui forceront la critique au silence ! . . .
Le roi d'Angleterre consent à ce que Louis-Philippe force Guillaume à évacuer Anvers; il signe, dit-on, une convention à cet égard le 22 octobre. Mais quelles sont
les conditions de ce traité particulier? La France l'ignore. Les deux puissances mettent Terabargo sur les bâtimens hollandais; leurs flottes se montrent ensemble à Tembouchure de l'Escaut; mais les vaisseaux britanniques rentrent bientôt dans leurs ports, et la France reste seule chargée de l'expédition, à ses frais, sous l'inspection d'un colonel anglais.
La Russie, la Prusse et TAutriche ne veulent ni coopérer ni même consentir à l'expédition. Quelle infraction à leurs propres engagemens envers la Belgique ! quelle partialité en faveur de Guillaume! Mais que vont-elles faire? Le moment n'est-il pas encore venu pour elles de lever le masque? Ont-elles intérêt à soutenir momentanément Louis-Philippe et les doctrinaires, jusqu'à ce qu'elles soient prêtes? Al tendent-elles les événemens pour enprofiter s'ils leur sont favorables? Quoi qu'il en soit, la Prusse réunit ses forces, fait avancer son armée, prend position sur nos derrières*, et regarde Anvers l'arme aux bras.
L'opposition regarde aussi; toujours guidée par l'intérêt national, elle suspend ses reproches pour ne pas accroître le péril d'une situation inconnue. Elle se hasarde seulement à demander communication du protocole ou traité du 15 novembre 1851.
(( Quel est le but de ce traité , répond de Broglie , le 5 » décembre? C'est la séparation de la Belgique et de la » Hollande. Cette séparation est-elle o^rée ? Non; elle ne » le sera que quand le roi des Pays-Bas aura acccepté le » traité; jusqu'à présent, il n'existe qu'entre les cinq » puissances représentées à la conférence de Londres et » le roi des Belges. Les faits ne sont pas accomplis ; » nous ne pouvons rien communiquer. >)
Cependant, l'armée française assiège la citadelle d'Anvers. L'armée belge, à qui Louis-Philippe et ses alliés ne permettent pas de prendre part à l'action (car, suivant eux , il ne s'agit pas d'une guerre entre les Belges et les Hollandais, ni même entre Louis-Philippe et Guillaume, mais tout simplement de l'exécution d'une espèce d'exploit d'huissier), l'armée belge murmure; la saison est horrible ; Chassé menace de s'ensevelir sous les ruines de la citadelle , et les Prussiens sont presque sur nos derrières Quelle situation!
Mais l'habileté de notre génie, de Dotre artillerie, et le courage de nos soldats surmontent tous les obstacles. Chassé évacue la cidatelle le 25 décembre après vingtquatre jours de tranchée.
C'est heureux! car voici que Louis-Philippe nous laissait ignorer, et ce qu'il apprend, le I"* janvier, aux grandes députations des deux chambres.
« L'expédition d'Anvers, dit-il aux pairs, a eu pour » but d^èviter une collision générale. »
« Cette expédition , dit-il aux députés , a eu un double » but , celui d'assurer l'exécution des traités , et celui de » garantir la France des dangers auxquels l'avait exposée » une jJolitiqiie ennemie par une aggrégation de forces » trop rapprochées de nos frontières , et qui pouvaient » les menacer. Aujourd'hui, j'espère, que nous avons
» ELOIGNE ces dangers j'espère que, avec le concours
» des deux chambres et Vappui de la nation, nous mène- » nerons cette crise à bien . »
Personnellement, il triomphe en attendant.
Cependant l'armée française rentre aussitôt sans démolir ni occuper les forteresses élevées contre la France, et sans toucher au monument de Waterloo. La citadelle d'Anvers et le matériel qui la garnit sont remis à Léopold 5 la garnison conserve ses bagages et sera renvoyée à Guillaume; mais les frais de l'expédition ne seront remboursés ni par l'Angleterre, qui n'a rien promis, ai par la Belgique, qui n'a rien demandé, ni par la UoUande, qui prétend ne rien devoir , et avec laquelle on n'est point eu guerre malgré le canon grondant pendant un mois sur la citadelle d'Anvers,
Il y a plus : Louis-Philippe et les doctrinaires profitent de cette expédition; mais c'est inutilement , ou presque inutilement pour la France et la Belgique , que les trésors et le sang français ont été prodigués; car aujourd'hui (en juillet -1853) rien n'est fini; la question belge est encore entière ; Guillaume conserve l'Escaut , Maastricht , etc. Le traité du i 5 novembre n'est ni accepté par lui ni exécuté ; la Belgique n'est complètement séparée ni de fait ni de droit ; le but annoncé n'est point atteint ; Louis- Philippe et le roi d'Angleterre ne remplissent pas plus que les trois autres puissances leurs engagomens envers
la Belgique ; Nicolas qui , dans le principe , a déclaré qu'il ne reconnaîtrait jamais la révolution helge ( voyez page 232), ne la reconnaît pas encore; Guillaume est toujours pour lui le roi des Pays-Bas ; c'est pour Guillaume qu'est toujours la prédilection des trois souverains du Nord, et même du roi d'Angleterre; la restauration menace toujours la Belgique et la France; l'inquiétude n'a fait qu'augmenter; et le gouvernement de Louis- Philippe n'en mérite toujours pas moins tous les reproches à lui précédemment adressés au sujet de la Belgique.
Malheureux peuples! comme vous êtes le jouet de la diplomatie !
<PoiiOGf?îE. —-'C'est en A'ain que Bignon , désespérant presque de voir la voix de la>politique entendue, implore au moins Yhumanité pour cette malheuî'euse nation.
C'est en vain que Lafayette, dénonçant la déportation sur le Caucase de 45,000 familles de Pologne , proteste également en faveur des impresciipiibles droits de la nationàUtè polonaise.
« N'inquiétons pas les gouvernomens étrangers, ré- » répond de BrogJie. »
» Il est , dit Gidz-ot (20 niai), non seulement de Vin- » térêt, mais du devoir du gouvernement d€ combattre M et de réprimer la propagande et l'insurrection partout » où il le peut. »
« Nous ne permettrons pas la propagande, dit égale- » ment (VArgovt (29 mai). »
C'est-à-dire que les ministres de Loui^-Philippe parlent, à l'égard des peuples étrangei's, comme pourraient parler les ministres de la sainte-alliance.
Aussi ces héroïques et malheureux Polonais , pour lesquels les chambres et le gouvernement lui-même montraient d'abord tant de sympathie, sont aujourd'hui vexés, calomniés, expulsés, et semblent poursuivis par a vengeance de Nicolas , ce qui fait dire à Lafayette 29 mai) : « Je voudrais apprendre que le roi des barrîw cades n'est pas le 2)7'èfet de police de la sainte alliance»»
Italie. — C'est encore en vain que Lafayette proteste aussi contre l'appui que les troupes françaises, à Ancône,
sont obligées de donner au pape , violant ses promesses , excommuniant et proscrivant les patriotes italiens.
Ceux-ci sont traités en France comme les Polonais , tandis que Charles- Albert verse le san^' des patriotes piémontais.
Partout les peuples sont livrés aux rois : l'Allemagne gémit sous l'oppression de la diète de Francfort , tandis qu'un prince de Bavière, enfant mineur et difforme, est impose aux Grecs , avec une garde française, en attendant qu'il ait une garde bavaroise, et avec vingt millions garantis par la France , dont le sang et les trésors sont encore prodigués ici pour une cause qui n'est pas nationale.
Peut-être abandonnera-t-on Alger , tandis qu'on souffre que Constantinople et les Dardanelles s'habituent à recevoir les soldats et les vaisseaux russes comme protecteurs, en attendant qu'ils puissent être reçus comme conquérans prêts à déborder sur l'Europe.
Bastilles. — Tant de nouvelles coneossions à l'étranger et les périls qu'elles oecumulent sur le pays , tant d'atteintes à la révolution de juillet et les espérances qu'elles donnent aux carlistes, irritent toujours davantage l'opinion publique.
Les esprits généreux qui désiraient la république en -ISoO, mais qui se rattachaient sincèrement (Thiers et Viennet l'avouent ) à la monarchie populaire entourée d'institutions républicaines, trompés aujourd'hui dans leurs patriotiques espérances, aliénés par les fautes du gouvernement, aigris par un système que Lafayette appelle publiquement conire-révoluUomutire ; ces esprits, dis-je , sont revenus à la réjmhlique , et , depuis longtemps déjà, la république a ses organes et son parti, parti nombreux et croissant tous les jours, plein de conviction, d'enthousiasme et d'énergie.
Louis-Philippe, qui, dans le principe , répétait si souvent je suis républicain , ne voit désormais dans les repu blicains que des ennemis auxquels il a déclaré la guerre, et c'est dans ^ 5 bastilles qu'il cherche sa sécurité.
Des bastilles.. ! ! Oui.... C'est en vain que Sonlt vien affirmer que les forts détachés ne sont élevés que contre
Vètranger: comment croire des ministres qui tant de fois ont trompé ? Comment croire qu'ils osent construire des forts contre l'étranger, eux qui , pour ne pas blesser l'étranger , s'abstiennent de reconstruire Huningue et d'organiser la garde nationale mobile; eux qui laissent subsister le monument de Waterloo, et les forteresses élevées contre nous en ^1814; eux qui respectent les bonteux traités de ^815 5 eux qui refusent la Belgique, abandonnent la Pologne et l'Italie ?
Comment croire encore que ce soit contre l'étranger qu'ils mettent tant de précipitation et d'opiniâtreté à construire ces forts malgré l'opinion publique , malgré le double refus de la chambre , lorsqu'ils se disent sûrs de la paix et se disposent au désarmement?
C'est en vain encore que Thiers et Souli affirment que ces forts ne sont pas construits contre Paris: car, il est avoué qu'une partie de leurs batteries sera dirigée vers la capitale , et Arago nous a prouvé qu'ils étaient assez rapprocbés pour pouvoir incendier la ville.
C'est en vain qu'ils nient : car ils n'avoueraient pas un projet aussi liberticide ; comme Henri IV , Louis XIV , Napoléon , Charles X n'avouaient pas que la galerie du Louvre, Versailles, la rue de Rivoli, la place du Carrousel , le palais du roi do Rome et le Trocadéro étaient des constructions militaires ; comme Louis XVI n'avouait pas son projet de fuite à Varennes , comme Louis XVIII n'avouait pas l'invasion en Espagne.
Rien d'ailleurs peut-il rester long-temps inconnu dans les cours? Ignore-ton que tous les officiers du génie se sont prononcés contre les forts détachés ; que c'est Louis^ Philippe persoiinellement qui les veut , et qu'il les veut dans un but politique, pour contenir la capitale dans Tohèissance et Je devoir, comme disait Clermont-ïonnerre dans son rapport à Charles X ? Et n'est-ce pas dans le même but que le journal de la sainte-alliance à Franofort et le journal du ministère à Lyon encouragent le gouvernement à construire ces forts?
Oui , ce sont des bastilles !
Quoi ! des bastilles contre Paris ! contre les hommes de juillet ! trois ans après la révolution ! et des bastilles «ilevées par Louis-Philippe !
Mais à quoi bon des bastilles, quand on est généralement estihié et aime , quand on a l'affection et l'appui de là garde nationale , de l'armée et de la majorité de la population? Aurait-on donc le sentiment que le honteux et périlleux système suivi jusqu'à présent a refroidi les amis, multiplié et irrité les ennemis?
Aurait-on la secrète pensée , le ténébreux projet de rétablir l'hérédité de la pairie avec tous les firincipes de la restauration et de la légitimité , d'attaquer la presse , le jury, la garde nationale elle-même, et de réaliser tes étranges paroles de Thiers ( :édncedu29 novembre) : « Qui voudrait d'une monarchie qui dût plus tard aboutir » à la république? Qui voudrait eniourer le trône d'insii- » Uitions républicaines? »
Aurait-on la prévision que les cvénemens qui se préparent indigneront et soulèveront la nation presque entière, et que des bastilles seront nécessaires pour la comprimer ?
Serait-ce donc contre la majorité du peuple et contre la garde nationale que les bastilles sont dirigées, c'est-àdire contre la révolution, contre la liberté, contre la représentation nationale, contre la nation?
Quoi ! quand , aux applaudisseraens de la France entière, le Paris de 89 s'est illustre par la destruction d'une bastille, et quand , aux mêmes applaudissemens, le Paris de -1830 s'est illustré par ses trois immortelles journées, le Paris de ^835 serait enchaîné et déshonoré par la construction de quinze bastilles !
Quoi ! quand l'assemblée constituante , composée cependant de trois cents nobles, de trois cents prêtres et de six tents bourgeois , a proclamé qu'il ne pouvait y avoir ni constitution ni liberté là où le pouvoir exécutif pouvait faire approcher des troupes à moins de quinze lieues des séances du corps législatif, les chambres de la quasirestauration seraient constamment emprisonnées entre 15 bastilles et cinquante mille soldats !
Quoi ! quand l'industrie , le commerce , la propriété , les sciences et les arts ont tant besoin de liberté et de sécurité , le centre du commerce et de l'industrie , la capitale de la civilisation, des sciences et des arts serait perpétuellement courbée sous le joug ou menacée de»
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famine , crexécutîens militaires et de Lombarderaent !
Toutes les grandes villes, toutes les capitales do l'Europe pourraient donc être ainsi entourées de bastilles pour soumettre les peuples à la puissance de la faim , du fer et du feu !
Osa-t-on jamais manifester un projet plus favorable au despotisme et à la tyrannie , plus hostile à la liberté , à tous les droits, à tous les intérêts , plus humiliant pour rhomme et le citoyen , plus outrageant pour le peuple et la nation?
Et voilà le résultat d'un système que , comme on le verra tout-à-rheure , Louis-Philippe n'a admis qu^aprés de mûres réflexions, d'un système qu'il trouvait excellent h 6 juin, d'un système qu'il continuera jusqu^au hout^ dût-on le piler dans un mortier!
Non , sachons attendre , et ce funeste système tombera devant l'opinion publique! Non, Paris et la France ne seront pas déshonorés! Non, les bastilles ne se construiront pas !
§ S6. — Continuation. — De juillet au 1 "j on v icr 'l 834.
l;e système continue. Louis-Philippe l'avouera , lo 23 décembre, en ouvrant la session de \ 854 : « Nous per- » séoérerons , dira-t il, avec énergie (comme disait Chai^ M les X ) et patience (comme disait Louis JMU) dans le même système.
Voyons d'abord l'extérieur.
^mQiQVB. — On sait combien de fois, depuis 4830, Louis-Philippe et ses ministres ont affirmé que l'affaire de la Belgique était terminée ; on sait que de bruit ils ont fait pour la promenade de 4831 et pour le siège d'Anvers en 4852; on se rappelle d'ailleurs que de Broglie a reconmi (tome 2, page 242) que le traité du 45 novembre 4831 avait pour objet la séparation de la Belgique d avec la flollande, et que cette séparation n'aurait heu que quand Je roi des Pays-Bas aurait accepté lui-même le traite. LU bien , rien n'est terminé le 25 décembre 4 83d ; car .dans son discours d'ouverture , Louis-Philippe dit modeste-
ment : « Nous avons lieu de compter que les difficultés » qui retardent encore la conclusion du traité définitif u entre le roi des Belges et le roi des Pays-Bas , ne peu- » vent plus compromettre la tranquillité de l'Europe, » — Guillaume est toujours le roi des Pays-Bas , comme avant la révolution belge !
POLOGNE. — Sa nationalité , si solennellement garantie par les traités et par les assurances de Louis Piiilippe et de ses alliés , si hautement réclamée par le vœu des <^liambres et surtout de la France entière , est tellemeiit sacrifiée qu'on n'ose pas même en parler dans le discours de la couronne , et que les réfugiés polonais semblent poursuivis en France par Nicolas lui-même. La ierre la plus hospitalière n'est plus un asile pour les proscrits- Quelle humiliation! quelle honte! La France veut traiter en frères les Polonais, les Italiens, les Allemands, et Louis- Philippe les traite en ennemis pour servir la rovauté et pour ne pas déplaire aux rois étrangers !
ITALIE. — La garnison d'Ancônp protège toujours l'op pression des Italiens. Charles-Albert est maître de faire fusiller les patriotes piémoutais par des galériens, à défaut de soldats voulant lui servir de bourreau^ , et la défiance est telle qu'on accuse Louis-Philippe pu ses ministres d'être la première cause de cette tuerie royale en révélant les projets conçus pour rendre le Piémont libre.
Suisse. — Louis -Philippe l'aurait laissé succomber sous les intrigues de l'aristocratie européenne : l'énergi» S/eule des républicains helvétiques a sauvé leur indépendance et leur liberté.
Tî' Portugal. — Don Pedro est enfin à Lisbonne; mais 'là, comme en France, le système bâtard du juste-milie^i laisse tout en question , donne au pays un maître au lie» d'un autre maître, et lui présente en perspective une loague guerre civile, le despotisme et la tyrannie.
Espagne. — La mort a rais un terme au trop long règne d'un tyrsia perfide et sanguinaire. Isabelle II, sa
fille , qui lui succède , semble vouloir s'appuyer sur le parti constitutionnel pour se défendre contre don Carlos et les absolutistes ; mais là encore rinfluence du justemilieu français livre les patriotes à toutes les chances de la guerre civile et même de Tintervention étrangère : il ne lui manque plus que de faire , comme Louis XVIH , la guerre aux constitutionnels espagnols.
Allemagne. — Ici les despotes du Nord tiennent de secrets congrès , menaceijl, impunément la liberté de tous les peuples, et s'arrogent encore le droit d'intervention pour soutenir et perpétuer partout le despotisme.
Russie. — Nicolas n'a plus besoin de la guerre pour être maître de Constantinople : un traité entre le czar et le sultan livre la Porte au colosse envahissant du Nord , et Louis-Philippe laisse faire encore.
Ainsi toujours le même système au dehors ; toujours l'honneur et l'intérêt de la France sacrifiés à l'intérêt dynastique ; toujours Louis-Philippe d'accord avec les rois contre les peuples , tandis que la nation française voudrait faire cause commune avec les peuples contre les rois.
Voyons à l'intérieur.
Toujours la police , la ruse, la violence, la persécution, le mépris des lois et des droits des citoyens.
L'anniversaire de juillet épouvante ! On livre à l'admiration populaire Napoléon replacé sur l'immortelle colonne; on fait lire au peuple les noms de Marengo , d'Austerlitz et de Jios cent victoires; on réveille les dangereux souvenirs de gîoire pour endormir le sentiment de liberté, qu'on redoute Lien plus encore; on fait crier vive l'empereur pour empêcher de crier à bas les hastilles ou vive la république.
Mais toujours point de Marseillaise , si ce n'est quand, le soir, aux Tuileries, trente mille citoyens la lancent inopinément aux oreilles du roi pour faire tairo l'orchestre royal exécutant par ordre la Parisienne. '•
Eq allant à Cherbourg, avec toute sa famille , avec un nombreux et brillant cortège , en passant des revues , en visitant des manufactures , en faisant des discours , en distribuant des croix et des faveurs, en se faisant dresser des arcs de triomphe, en se faisant, adresser par ses fonctionnaires des discours d'admiration et d'amour, on aura l'occasion de remercier la France des témoignajjes de confiance et d'affection dont elle aura entouré son souverain.
Cependant la {;uerre continue et s'anime tous les jours davantage entre le gouvernement et le pays : un procureur du roi à Rouen est destitué pour n'avoir pas voulu aller à la messe un jour de fête politique; on amnistie des voleurs, mais non des condamnés politiques ; au contraire , des condamnés de juin sont exposés au carcan à Versailles, et le rédacteur de la Glaneuse est envoyé à Clairvea%ix avec des condamnés pour vols ; la garde nationale de Colmar est dissoute pour n'avoir pas réprimé nne émeute excitée par l'impôt sur les boissons ; une compagnie de celle de Paris est licenciée pour avoir élu des officiers républicains ; la presse est poursuivie sans relâcha , et la Tribune est condamnée à 24,000 francs d'amende ; jamais les visites domicilaires, les saisies de papiers , les arrestations arbitraires n'ont été aussi fréquentes ] jamais la police n'a été aussi vexatoire et persécutrice , jamais elle n'a commis tant d'attentats à la liberté individuelle ; on traque les membres de la Société des Droits de l'homme, et les ouvriers s'associant pour réclamer une augmentation de salaire et pour améliorer leur sort ; on dissout par la force des cours dliygiène et l'association libre pour l'éducation et pour la santé du peuple; on frappe brutalement le harreau; on menace \ejurij; on s'attaque à Y école Polytechnique: et quand le procureurgénéral Persil a été publiquement appelé calomniateur et faussaire par 27 accusés et leurs défenseurs , on veut en faire un président de la chambre des députés !
Mais la résistance est partout : partout on s'associe pour défendre la presse et la liberté individuelle, et pour obtenir Yaholition des impôts sur les boissons et sur le
sel ; paiioqt on rédige des protestations contre les bastilles et des pétitions pour la réforme électorale; partout le jury, subjugué par Ténormité des fautes du pouvoir, acquitte les républicains et leurs journaux, le Propagateur du Pas-de-Calais à Saint-Orner, le Patriote du, Puyde-Dôme à Clermont , le Peuple Sauverain à Marseille , le Patriote de la Côte-d'Or a Dijon, le commandant de la garde nationale dans les Landes , les élèves de Técole Polytechnique et les sectionnaires des Droits de l'Homme à Paris.
Bien plus , le parti républicain s'organise et se proclame ; l'association pour la presse et pour la liberté individuelle prend le titre de républicaine ; des députés s'annoncent hautement comme républicains 5 et, tandis que la réunion Odilon-Barot se sépare pour rester monarchiste, la réunion La fayeite se forme pour réclamer hardiment des institutions républicaines.
Mais , de tous les faits dignes d'être remarqués , l'un des plus remarquables est , à nos yeux , la publication de l'ouvrage intitulé Deux ans de régne, rédigé pour justifier Louis-Philippe et son système , et pour perdre, dans l'opinion de la France et de l'Europe , les hommes de juillet et les républicains. Tout indique qu'il est l'œuvre de Louis-Philippe lui-même et de ses ministres. Ce n'est pas seulement un livre, c'est un événement; car il appelle une réponse et provoque des révélations qui feront connaître toute la vérité , et qui dessilleront bien des yeux restés fermés î
M. Sarans jeune va faire cette réponse.
En attendant , nous répondrons nous-mêmes sur un des points les plus importans, sur la conférence de Louis-Philippe , le 6 juin 'l 852, avec les députés Laffitte, Odilon-Barot et Arago.
§ 57. — Conférence du 6 juin entre Louis-Philippe et Laffitte» Odilon-Barrot , Arago.
Le 6 juin 4852, pendant. que la capitale retentit du bruit da canon allumé par la guerre ciyilé , les députés
de Topposition qui se trouvent à Paris se réunissent chez Laffitte, au uombrc de trente environ, eî décident que Laffitte, OGilonBarrot et Aragc iront, en leur nom , exposer au roi leur opinion et leurs vœux sur les moyens de faire cesser l'effusion du sangf et de rétablir la paix et la tranquillité publiques.
Les trois commissaires se rendent aux Tuileries vers les trois heures.
La conférence dure plus d'une heure et demie.
Le même soir, les frois députés rendent compte de ce qui s'est dit et passé aux autres députés réunis à cet effet chez Laffitte.
Ils font plus : prévoyant que leur démarche et leurs paroles pourront être dénaturées , ils rédijjent immédiatement en commun le procès-verbal de la conférence , en triple exjjèclition si{Tnée par chacun d'eux, et s'engagent à ne le publier que dans le cas où les trois signataires le jugeraient indispensable.
Beaucoup de personnes lisent ou entendent lire ce procès-verbal, et Louis-Philippe n'ignore pas son existence.
Cette mémorable conférence , qui a un caractère en quelque sorte officiel et national, peut éclairer le pays plus que tous les discours ordinaires du gouvernement, plus que toutes les discussions de la tribune.
Elle est, à mon avis, le plus instructif et le plus intéressant de tous les documens que notre révolution nouvelle va fournir à l'histoire.
ïlHe fait parfaitement connaître les opinions , les sentimens et le caractère de Louis Philippe; elle ne laisse aucun doute sur ce fait capital qui domine tous les autres : Je système gouvernemental adopté depuis la révolution n'est pas du \ô mars mais du \'^'^ acûi; — il n'est pas de Casimir Péricr, mais de Louis-Philippe ; — c'est lui qui veut, qui ordonne, qui go^iverne seul; — rien ne peut lui faire abandonner ce système , — et il y persévérera jusqu'au hout , quel que puisse être le résultat.
C'est sur cette conférence qu'est basé notre présent
ouvrage , et notamment nos paragraphes 2\ et 50 , c'est sur elle que nous avons basé notre défense lorsque nous avons été appelé devant la cour d'assises pour justi/ier nos opinions; et c'est en partie par celte raison que nous l'avons publiée séparément quelques jours avant le procès, et que nous l'avons ajoutée dans le paragraphe 55 de notre deuxième édition , en en donnant seulement l'analyse et la substance.
Mais celte conférence est rapportée tout autrement dans les Deux ans de Uècjne; et l'on doit croire que ce dernier récit émane de Louis-Pliilippe, qui seul a pu la raconter.
Les trois députés protestent publiquement, dans le Messager, contre les Deux ans de règne, et déclarent qn« la relation de la conversation du 6 juin est compUiement inexacte, et par cequ'cï/e dit, et par ce qu'elle ne dit pas.
Le journal ministériel leur porte le défi de prouver leur démenti et de rétablir la vérité.
Intéressé noiis-mtme à prouver la fidélilé de notre propre récit , nous les invitons publiquement à publier leur procês-terhal , et î^afayette , Dupont de l'Eure et Joly, seuls présens alors à Paris, se joignent publiquement à nous pour appuyer notre invitation.
Cependant le procès-verbal n'est pas rendu public.
Mais , quelles que puissent être les raisons qui empêchent les trois signataires de le publier ofGciellement, nous n'hésitons pas à consigner ici l'un des documens historiques que la France a le plus besoin de connaître.
Nous avons d'ailleurs la certitude que personne ne pourra désavouer ce qui va suivre :