ZOUAVE ET SPAHI
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teux. Vaincu delà veille, le parti républicain n'obtint dans le corps électoral qu'un petit nombre de suffrages. Le gouvernement, au contraire, entrait en lice soutenu par Féclat de sa récente victoire : il eut pour lui tous les flatteurs du succès, race vile, partout très nombreuse, mais qui se distingue dans les monarchies par T effronterie de la bassesse.
Au reste, ce gouvernement, si fort en apparence, portait en lui des causes actives de dissolution. Et peut-être le lecteur nous saura-l-il gré de mettre au grand jour quelques scènes d'intérieur, bien propres à montrer tout ce que renferme de mesquin et de misérable la vie secrète des monarchies. Rien de plus triste et, souvent, rien de plus instructif que l'histoire de la puissance en déshabillé.
Dans le maréchal Soult, M. Guizot, daccord en cela avec M. de Broglie, ne voyait qu'un soldat brutal, fier d'un renom que sa capacité ne justifiait pas, affectant un orgueil toujours mêlé de ruse, et grevant le budget outre mesure par les dispendieux caprices de son administration. De son côté, le maréchal Soult professait pour M. Guizot, H. de Broglie et les doctrinaires, le genre de dédain naturel à l'homme d'épée : il s'irritait de leur morgue, de leur talent surtout. Dans la lutte sourde, née de ces antipathies, M. Thiers avait été longtemps, non pas l'allié du maréchal, mais son défenseur officieux. Car H. Thiers, tout plein des souvenirs de l'Empire, ne put jamais se défendre d'un certain respect pour l'uniforme. Malheureusement, le maréchal Soult avait le goût des subalternes, il aimaità s'entourer de courtisans obscurs. Et ceux-ci, pour se donner auprès de lui une importance, s'étudiaient à l'isoler dans le Conseil, en l'aigrissant contre tous ses collègues. Il enrésulta, de sa part, une défiance qui enveloppa bieniôt M. Thiers lui-même. Si bien qu'en peu de temps il se forma, dans le Cabinet, une sorte de ligue sous laquelle il était impossible que le maréchal ne succombât point tôt ou tard. Telles furent les véritables causes de sa chute : voici quelle en fut l'occasion.
Les esprits étaient fort occupés alors des affaires d'Afrique \ Notre conquête s'y traînait péniblement depuis 1830 et ne s'y installait pas. Le courage des soldats s'y fatiguait à poursuivre, dans des expéditions sans nombre et sans fruit, des cavaliers rapides, maîtres de l'espace et gardiens insaisissables d'un sol brûlant. Il nous en coûtait beaucoup d'or, et le plus pur de ce sang généreux qui a toujours bouillonné dans les veines de la France. D'ardentes préocupations s'ensuivirent. On se demanda si le mal ne venait pas de la fréquence excessive des excursions, et, par conséquent, de la prédominance de l'esprit militaire en Afrique. On se demanda s'il ne serait pas bon, pour asseoir enfin notre conquête à Alger, d'y envoyer un gouverneur civil duquel relèveraient les généraux. Cette opinion se fortifia, s'étendit, s'empara de la Chambre après avoir envahi la presse. Elle servait indirectement les vues ou, plutôt, les répugnances des doc* trinaires, à l'égard de l'Afrique. « Alger, (c disait M. de Broglie, est une loge à l'Ope- « ra. La France est assez riche assurément « pour avoir une loge à l'Opéra ; mais celle- « là lui coûte trop cher. » Or, depuis que M. de Broglie était sorti du Conseil, ses dégoûts y étaient représentés par M. Guizot, son ami. Quant à M. Thiers, Toccupalion de l'Afrique répondait à tous ses instincts de nationalité, elle caressait ce qu'il y avait en lui du viel orgueil impérial ; mais sur les avantages d'un gouvernement civil, son esprit flottait indécis. L'affaire est portée au Conseil. Le maréchal Soult croit voir l'armée insultée en sa personne ; il résiste^ et s'apercevant que sa résistance ne triomphera pas, il la fait porter sur le choix du gouverneur.
MM. Thiers et Guizot avaient jeté les yeux sur M. Decazes, qui leur était recommandé par son importance politique, par son expérience dans le maniement des hommes, par
i. Si nous n'avons pas encore parlé de nos expéditions en Algérie, c'est parce qu'il nous a paru convenable, pour éviter la confusion des faite, de rejeter à la fin de l'ouvrage l'histoire de la France' à Alger depuis la conquête. Aussi bien, cette histoire forme par sa nature un tableau tout à fait à part.
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les services qu'il avait rendus, sous la Restauration, à l'opposition des quinze ans, et aussi par ses embarras de fortune. Mais M. Decazes avait pour ennemi déclaré, dans la Chambre des pairs, M. de Sémonville, familier du maréchal Soult, qu'il dominait. M. de Sémonville détourna de M. Decazes, pour le diriger sur le duc de Bassano, le choix du ministre de la guerre. Qu'on juge de la surprise de MM. Thiers et Guizot lorsque le duc de Bassano leur fut proposé I Aucune anthipathie personnelle ne les éloignait de ce personnage, mais sa capacité leur était plus que suspecte. Le maréchal insistant pour le duc de Bassano, ils insistèrent plus que jamais pour M. Decazes ; et le Conseil resta ouvertement divisé.
Le roi, qui ne voyait pas jour à faire tourner au profit de son gouvernement personnel un débat où le maréchal Soult était d'un côté, MM. Guizot et Thiers de l'autre, le roi, pour amortir la querelle, imagina de faire un voyage au château d'Eu, sa retraite de prédilection. Les noms de MM. Decazes et de Bassano cessèrent en effet d'être prononcés ; mais, si le contlit n'existait plus, l'aigreur survivait. Impatient de se débarrasser du ministre de la guerre, M. Guizot pressa M. Thiers de s'unir à lui dans ce but, lui représentant que le maréchal était, dansle Conseil, une cause permanente de division ; à la Chambre, un embarras. Et M. Thiers d'hésiter. (( Un maréchal de France est aménager» disait-il d'un air pensif. Il consentit, néanmoins, à se prêter, au moins passivement, aux répugnances de son collègue ; et ce fut avec son assentiment que M. Guizotpartitpour le château d'Eu, où le roi l'avait devancé.
Le roi tenait au maréchal Soult, d'abord parce qu'il le jugeait seul propre à appuyer fortement le trône sur l'armée. D'ailleurs, il s'agissait d'offenser un homme qui avait marqué dans la guerre, même à une époque où Napoléon rendait tout obscur autour de sa gloire; et Louis-Philippe avait coutume de dire en parlant du maréchal Soult : <c II me couvre. »
Par tous ces motifs, les démarches de
M. Guizot étaient hasardeuses. Le roi veut s'en expliquer avec M. Thiers; et, sur un courrier qu'on lui dépêche en toute hâte, le ministre de l'intérieur se rend auprès de son collègue et auprès du roi. La discussion fut longue; mais M. Thiers s*étant fait fort de décider le maréchal Gérard à entrer dans le Cabinet, si, préalablement, le maréchal Soult en était exclu, le roi céda. Le président du Conseil fut donc censé avoir donné volontairement sa démission. M. de Sémonville fut châtié à son tour ; et les ministres vainqueurs trouvèrent plaisant de lui donner pour successeur dans la dignité de grand-référendaire de la Chambre des pairs ce môme M. Decazes qu'avait retenu à Paris son imprudente inimitié.
Les journaux de l'Opposition s'épuisèrent en vaines conjectures sur les causes de la retraite du maréchal Soult, retraite dont on n'avait eu garde de livrer le secret aux commentaires do la malignité des partis. Interrogée par la polémique, la presse ministérielle motiva sans scrupule la démission du vieux guerrier sur le dépérissement de sa santé, résultat de ses fatigues. La vérité est qu'il fut renversé par ses collègues. Sa haine contre les doctrinaires s'en accrut ; et M. Thiers, sur lequel il avait un instant compté, lui étant devenu particulièrement odieux, des propos pleins de fiel témoignèrent de son ressentiment.
M. fhiers n'avait pas trop présumé de son influence sur le maréchal Gérard. Il finit par l'entraîner dansle Conseil, où l'attendait la place de son ancien compagnon d'armes. On était au 18 juillet 1834. Le maréchal Gérard ne se sentait aucun goût pour le pouvoir : il se décida par l'espoir d'honorer son passage aux affaires en faisant décréter une amnistie générale. M. Thiers lui laissa entrevoir que ses désirs à ce sujet pourraient être réalisés ; mais aucun engagement positif ne fut pris et il n'y eut pas de délai assigné. Or, ici commence une série de complications plus curieuses encore et plus instructives que celles dont nous venons d'esquisser la physionomie.
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On a vu de quelle manière, obéissant à une colère imbécile, le ministère avait été amené à charger la pairie de cet effrayant fardeau : le procès d'avril. Cette faute, une des plus grossières qu'un gouvernement ait jamais commises, éclatait déjà dans ses conséquences. Les tentatives faites en 1834 sur divers points du royaume n'étant considérées que comme les épisodes d'un même complot, il avait fallu donner à l'accusation des proportions colossales. Il avait fallu, pour rassembler les matériaux du procès, déployer un faste d'inquisition vraiment sans exemples. On entassa poursuites sur poursuites, arrestations sur arrestations. Deux mille personnes furent appréhendées, quatre mille témoins interrogés, dix-sept mille pièces mises sous les yeux des comissaires-instructeurs ! .
Décréter l'amnistie en de telles cii constances, c'eût été faire acte tout à la fois de sagesse et de générosité. Aussi l'idée n'en fut pas plutôt émise qu'elle s'empara irrésistiblement de l'opinion. La presse y puisa son thème favori ; elle prit place dans les entretiens de salon; elle occupa les loisirs de l'atelier; si elle éveilla parmi les captifs quelques sentiments de fierté rebelle, d'antre part elle agita d'une douce espérance leurs enfants, leurs femmes et leurs mères; enfin, les amis les plus modérés du gouvernement crurent le moment venu pour lui de renoncer avec honneur à un procès impossible et de cacher dans l'éclat de sa clémence ce qu'avaient eu de téméraire les inspirations de sa haine.
Mais c'est la maladie des gouvernements faibles de se méprendre éternellement sur la nature et les caractères de la force. La force ! rien ne la prouve mieux que le pouvoir de se montrer clément avec impunité ; et ceuxlà font de leur faiblesse un aveu bien humiliant, qui se déclarent hors d'état d'ètie généreux sans péril.
Voilà ce que seul comprit, dans le Conseil, le maréchal Gérard ; et, chose singulière I son principal adversaire ne fut pas M. Guizot, ce fut M. Thiers. M. Thiers était loin
d'être cruel, pourtant; et il avait assez do largeur dans l'esprit pour savoir qu'en fait de répressions violentes, tout ce qui n'est pas absolument nécessaire est nuisible. Mais il s'était abandonné aux entraînements d'un amour-propre qui ne fut pas exempt d'enfantillage. Parce que la presse demandait l'amnistie avec hauteur, parce que les républicains en danger dédaignaient fièrement de la demander, il s'était persuadé qu'il y
aurait àl'accorder manque d'énergie, manque de courage; et quoiqu'il n'aimât point à courir après l'impopularité, à la façon de M. Guizot, c'est-à-dire fastueusement et avec l'affectation du dédain, il s'oublia, cette fois, jusqu'à savourer plus complaisamment que M. Guizot lui même, les jouissances de l'impopularité bravée. Le roi, d'ailleurs, repoussait l'amnistie. Or, comme il était convenable que, dans une question aussi délicate, le roi s'effaçât le plus possible, M. Thiers se plaisait à « le couvrir. »
Le maréchal Gérard, de son côté^ avait noblement lié son existence ministérielle à l'adoption de l'amnistie, et les encouragements ne lui manquaient pas. Il s'était formé depuis peu, à la Chambre, au seiin de la majorité, une petite ligue de prétendants, connu sous le nom de tiers-parti^ et qu'on aurait mieux fait de nommer parti de Tintrigue. Ennemi de la gauche par ses idées, et des ministres par son ambition, le tiersparti s'usait à faire sournoisement la guerre aux portefeuilles. Il poussa le maréchal Gérard à tenir bon, convaincu que diviser le Cabinet c'était le dissoudre.
L'allure des journaux fut en général plus franche; et le maréchal Gérard, soutenu par la presse, compta au nombre de ses partisans les plus résolus le Comtitutionnel^ feuille qui exprimait les sentiments d'une portion notable de la bourgeoisie. Directeur du Constitutionnel^ M. de Saint- Albin y publia, sur la mesure en discussion, une lettre vive, chaleureuse, qu'il signa, et qui tranchait avec le ton ordinaire, de la polémique. Il cita ces belles paroles d'un empereur romain : « Je « ne voudrais pas qu'on me crût tant d'en-
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« nemis. » Il rappela en quels termes le Vietix Cordelier avait protesté contre le Vœ FtV?^ révolutionnaire; et il évoquait, pour la bénir, la mémoire de Camille Desmoulins, s'écriant à deux pas de Téchafaud, et au risque d'y monter pour avoir voulu l'abattre: « Instituons un comité de clémence.»
Cependant, le maréchal Gérard se lassait et s'indignait d'une résistance à laquelle il ne s'était pas attendu* A bout de patience, il fit rédiger sous ses yeux, par H. Linguet, une note ayant pour but d'amener le Conseil à se prononcer. Les avantages de l'amnistie étaient développés dans cette note avec un sens profond, et le maréchal Gérard y ouvrait son âme tout entière. Il n'hésitât pas à y déclarer qu'il échangerait volontiers contre rhonneur d'avoir consolé tant de pauvres mères, une partie du renom guerrier qu'il avait acquis sur les champs de bataille, au prix de son sang. La note se terminait par le récit d'une anecdote caractéristique et touchante. Après la victoire de Marengo, Bonaparte demandant à ses officiers à quelles causes ils attribuaient ses succès, les uns parlèrent de son habileté dans la direction des affaires du dedans , les autres de ses batailles gagnées; mais lui : « Tout m'a ce réussi, répliqua-t-il, parce que je suis « pour tout le monde une vivante amnistie. »
La leçon était frappante et les circonstances la rendaient solennelle. Car enfin, l'amnistie n'était-elle pas impérieusement commandée, même par cette, poli tique qui se fait gloire d'être sans entrailles ? Y avaitil prudence à remuer les cendres de la guerre civile, à faire discuter devant le peuple attentif la révolte du pauvre contre le riche, à indiquer de quelle sorte on ébranle la fidélité militaire, à souffler sur tant de haines mal éteintes? Et quelle folie de conduire la foule dans cette rue Transnonain toute remplie d'assassinats, devant ce fatal et trop célèbre numéro 12?
Inutiles considérations ! On voulait paraître fort; on tremblait de se montrer pusillanime. Et puis, s'il faut tout dire, on enviait au président du Conseil Thonneur
d'avoir fait prévaloir un système que l'opinion n'attribuait qu'à lui seul. L'amnistie décrétée, les amis du maréchal n'auraientils pas crié partout : u H. Gérard l'emporte « enfin ; il a vaincu ses collègues, il a vaincu <c le roi !» Là se trouve, pour quiconque sait le cœur humain, la véritable cause, la cause philosophique du rejet de l'amnistie. Car, quant aux raisons par lesquelles on la combattit, rien de moins sérieux. On osa prétendre que, au point de vue de la constitution, le roi ne pouvait pas faire, avant la condamnation, ce qu'il pouvait faire après par l'usage du droit de grftce ; argutie qui ne méritait pas^ d'être réfutée ! chicane de procureur opposée à des vues d'homme d'étati On fit semblant de craindre l'indignation de la magistrature souveraine, si on lui arrachait ses justiciables; de la garde nationale, si on dérobait à ses rancunes ceux qui avaient troublé son repos ; sophisme qui calomniait la France I Les motifs réels, on eut soin de les taire : nous les avons exposés. Le projet d'amnistie fut donc repoussé définitivement, et le maréchal Gérard sortit du ministère.
Celte retraite ouvrant la brèche aux ambitieux, les plus pressés coururent à l'assaut du pouvoir; et les antichambres du château, les couloirs du Palais-Bourbon, les bureaux des ministères, les salons politiques, devinrent autant de foyers d'intrigues. Le tiersparti était en émoi. Déjà les subalternes dressaient de nouvelles listes, et composaient le ministère de leur désir. Plus circonspects, les chefs faisaient effort pour se défendre d'une impatience cynique; mais ils jouissaient du mouvement dont ils étaient le centre, et, avec toute la joie de l'orgueil vengé, MM. Dupiu aîné, Passy, Sauzet, se laissaient porter par le flot de tant d'agitations diverses. Alors se produisirent, sur la dernière adresse votée par la Chambre, des commentaires ayant pour résultat inévitable et prévu, d'ofi'enser les ministres, de les piquer au jeu, de pousser leur orgueil à quelque éclat téméraire , et de jeter des nuages sur l'appui qu'ils devaient désormais
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attendre de la majorité. L'adresse avait parlé de réconciliation des partis deyenne désirable : n'était-ce pas crier aux ministres qne leur politique avait été follement cruelle? L'adresse avait recommandé à la Couronne le choix ^agents éclairés et fidèles : nul doute qu'il n'y eût là une allusion blessante ! L'adresse avait manifesté l'espoir que le budget serait ramené à de moins funestes proportions : comment ne pas deviner la pensée de blâme cachée au fond de cette leçon d'économie? Ces discours échauffent les esprits, enflamment les ambitions, et tout semble se préparer pour un changement.
Les ministres ne s'émurent pae. Dans l'enivrement où les avaient plongés leurs victoires récentes, ils souriaient des prétentions du tiers-parti et de sa turbulente faiblesse. Ils se persuadaient volontiers qu'une fois au pouvoir, le tiers-parli fléchirait sous un aussi lourd fardeau et ne tarderait pas à tomber au bruit de la risée publique. Telle était même à cet égard leur conviction, qu'ils résolurent d'abandonner momentanément leurs portefeuilles. « Qu'on prenne nos rivaux à l'essai, se disaient-ils ; la bourgeoisie, conviée au spectacle de leur impuissance, n'en sentira que mieux ce qu'ils valent, et combien est légitime notre droit à la conduire. D'ailleurs, l'opposition de ces hommes nous fatigue, elle nous harcelle de plus en plus; elle finirait par nous créer des obstacles sérieux. Réduisons-la an silence par une retraite qui, mettant au grand jour Tinfériorité de nos adversaires, ne servira qu'à nous faire rentrer au pouvoir d'une manière triomphale. »
Ce projet devait plaire à M. Guizot, dont il remuait Tàme dédaigneuse. M. Thiers, de son côté, soupirait après quelques jours de repos. Car il se lassait aisément du pouvoir, précisément parce qu'il était dans sa nature de l'exercer avec beaucoup d'ardeur. Le Cabinet allait donc se dissoudre. Mais, parmi les ministres, il y en avait un qui n'entrait pas dans le plan de ses collègues : c'était M. Persil, garde-des-sceaux, ministre de la veille : il lui coûtait de faire, après une
carrière si courte et svr un espoir incertain, le sacrifice de son ambition. Aussi sa^ résistance fut elle opiniâtre, et lorsque ses collègues offrirent leur démission, il s'engagea entre lui et M. Thiers, en présence du roi, un débat d'une violence extrême.
La crise ministérielle, comme il arrive souvent, se traîna pendant plusieurs jours de péripéties en péripéties. Bien que le ministère, ainsi que nous venons de le dire, ocm* vàt avec complaisance Tidée de couvrhr le tiers-parti de ridicule en lui faisant place, on essaya diverses combinaisons en vue du maintien du Cabinet. Mais à qui en confier la direction? C'était là, sans contredit, la plus grande des difficultés. M. Thiers était Irop jeune, à cette époque, il était trop nonveau dans les affaires pour qu'on songeât i l'élever à la présidence du Conseil. M. Guizot, à cause de son importance et de son âge, aurait pu prétendre à cette jdignité ; mais il était doctrinaire. Or^ quoique cette qualification n'eût pas de vrai sens politique , quoiqu'elle exprimât une manière d'être plutôt qu'une manière de penser, il s'y attachait je ne sais ^quelle vernis dMmpopulari té tout à fait indélébile. Aussi n'était-il question de la présidence, ni pour M. Guizot, ni pour M. Thiers. Et dès lors quel parti prendre? Ils ne saluaient dans personne la supériorité du talent, ils n'auraient accepté que celle du nom : il fallait donc trouver un personnage à la suite duquel ils pussent marcher sans trop sacrifier leur orgueil. Mais le maréchal Gérard se retirait, le maréchal Soult venait de tomber sous leurs coups, M. de Broglie était odieux au roi : que faire? Restait M. Mole. On conçut un moment l'espoir de Tattirer, et on parla de lui donner le portefeuille des affaires étrangères. Nouvel embarras! Ce portefeuille, M. de Rigny ne l'avait accepté provisoirement que pour laisser entr'oiiverte devant M. de Broglie la porte du Conseil. C'eût été rendre impossible pour bien longtemps le retour de M. de Broglie que de faire occuper par M. MoIé le département des relations extérieures. M. Guizot n'y pouvait consentir.
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Au surplus, lui-même, pendant ce temps, il était comme un point de mire pour les ambitieux du parlement et pour les familiers du château. Tous ils avaient entouré M. Thiers, et tantôt l'irritant par des rapports infidèles, tantôt le flattant à Texcës pour éveiller en lui la jalousie, tous ils le pressaient de ronipre avec les doctrinaires. Quel autre moyen avait-il d'asseoir inébranlablement sa fortune politique? Et quel faux point d'honneur le poussait à subordonner sa destinée à l'ambition de quelques hommes gonflés de leur propre mérite et chargés de haines? Tel était, surtout, le langage des courtisans, habiles à servir les secrètes pensées du roi. Car le roi désirait avec passion l'afl'aiblissement du Cabinet. M. Guizot et M. Thiers, en s'unissant, faisaient trop complètement contre-poids à la volonté royale. On voulait les diviser, les subjuguer l'un par l'autre ; et le roi comprenait qu'il ne gouvernerait à l'aise que le jour où, entre les hommes les plus influents et les plus capables, le dissentiment serait devenu assez profond pour lui fournir des ministères de rechange. Il serait peu digne de l'histoire d'entrer dans le détail de toutes les manœuvres ténébreuses employées au triomphe du système de la Cour. Ce que nous venons d'en rapporter suffit pour montrer par quelle pente inévitable le régime représentatif arrivait à n'être plus qu'une plate comédie.
M. Thiers, comme on le verra, finit par être dupe de ces manèges ; mais, dans Toccasiou dont il s'agit, on lui doit cette justice qu'il y sut échapper. Il alla même, dans sa résistance, beaucoup plus loin qu'on ne croyait; et de son union avec M. Guizot, résulta la combinaison que voici :
M. Thiers, on l'a vu, n'avait repoussé Tamnistie que pour ne pas jouer, à l'égard de l'opinion ot du maréchal Gérard, le rôle de vaincu. Il* pensa quil n'y aurait aucun inconvénient à rappeler le maréchal dans le Conseil en cédaut sur la question d'amnistie, si d'une part on couvrait ce qu'il y avait de pusillanime dans une telle concession par une mesure qui bravât les partis, et si, d'au-
tre part, on modifiait les formes et le mode de l'amnistie accordée, de manière à ce qu'elle ne passât plus pour l'œuvre exclusive du maréchal et ne pût devenir pour lui une matière à triomphes. Pour atteindre ce double but, M. Thiers avait imaginé : 1** défaire entrer M. de Broglie dans le Cabinet; 2* de faire émaner de la Chambre, au lieu de la faire émaner du roi, l'amnistie tant désirée.
Ce n'est pas que la présence du duc de Broglie dans le Conseil n'inspirât à M. Thiers une secrète inquiétude ; mais il y voyait, et un défi à l'opinion, et une force contre le roi. M. Guizot et lui s'accordèrent donc pour faire tenir au maréchal Gérard, qui était alors à la campagne, une note portant en substance :
« L'amnistie sera accordée par une loi. — La composition du ministère sera celle-ci : le maréchal Gérard, à la guerre; M. Guizot, à Y instruction publique; M. Thiers, à V intérieur ;}li. de Rigny, à lamarwi^;M. Humann, 'slux finances ; M. Persil, à Isl justice; M. Duchâtelet, au commerce. — M. de Broglie consent à être présidé par le maréchal Gérard. — Le roi éprouve pour M. de Broglie la plus grande répugnance : on la fera céder. »
Le maréchal Gérard refusa de se prêter à une combinaison dont il devinait bien le sens caché ; mais elle allait se heurter à un obstacle bien plus sérieux encore. Lorsqu'on en vint' à exposer au roi le plan convenu, son mécontentement fit explosion. L'amnistie et M. de Broglie, c'était trop de moitié.
HM. Guizot et Thiers insistent; le mot démission est prononcé. Alors, d'une voix dont il ne savait pas gouverner l'émotion : « Eh bien, soit. Messieurs, dit le roi, j'aviserai. » Et le Cabinet se trouva dissous.
Quelques heures après, les ministres sortants se réunissaient à table chezM. de Rigny, où l'on eût dit qu'ils s'étaient rendus pour fêter leur retraite. Confiant dans sa jeunesse, dans son talent, dans sa fortune, dans le besoin qu'on aurait tôt ou tard des ressources variées de son esprit, M. Thiers était tout entier à la joie de se sentir délivré d'une situation épineuse. M. Guizot, lui aussi, avait
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M. Thien cbei Is duc d'Orléaa), (Page ItQ, cul. 2.)
la figura épanouie, incapable qu'il était de laisser percer le regret du pouvoir, à supposer qu'il en fût atteint. Remplis du sentiment de leur supériorité, les ministres sortants n'imaginaient pas qu'il fût possible de les remplacer, et ils jouissaient intérieurement des embarras qui allaient assaillir la royauté. Les heures du repas s'écoulèrent en joyeux propos, d'où la politique était bannie. Une joie décente, mais ironique au fond, rayonnait dans les discours, dans les regards de
tous les convives. Seul, M. Persil était silencieux et sombre. En sortant, il s'ouvrit à H. Thiers de la surprise que lui causait une conduite qui semblait narguer le monarque. Bientôt, par lui, — ce fut, du moins, l'opinion de ses collègues, — la scène du dîner s'ébruita au chflteau, et, suivant l'usage, le récit, en passant de bouche en bouche, s'altéra, se grossit, fut envenimé jusqu'à devenir, pour la famille royale, le sujet d'une indignation bruyante. A son tour, H. de Rigny
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ouvrit son cœur à un ressentiment profond ; et ayant rencontré M. Persil aux Tuileries, il affecta de lui tourner le dos d'une manière injurieuse. Les choses en étaient venues au point qu'un duel s'en serait suivi peut-être, si on ne se fût empressé d'étouffer la querelle.
Pour la formation d'un nouveau Cabinet, le roi s'adressa naturellement à M. Persil. Le goût de M. Persil pour le pouvoir et son dévoûment personnel pour Louis-Philippe lui interdisaient toute hésitation. Il courut pendant la nuit chez M. Dupin aîné. Celui-ci refusa d'entrer dans un ministère évidemment appelé à jouer une partie incertaine, mais pressé par M. Persil d'aider le roi de ses conseils, il prit l'almanach royal, parcourut des yeux la liste des pairs et celle des députés, marqua quelques noms... Ce fut là l'origine burlesque ànministère des trois jours.
Le lendemain, pour enchaîner au Cabinet nouveau M. Dupin aine, on offrit à son frère, M. Charles Dupin, le portefeuille de la marine. M. Passy, désigné pour le portefeuille des finances, était à Gisors. Sur la prière de M. Persil, M. Teste partit pour Gisors, d'où il ramena M. Passy dans la nuit du 9 au 10 novembre. M. Passy ne témoignait nulle envie d'entrer au pouvoir; mais le garde des sceaux en fit valoir à ses yeux l'urgence en termes si énergiques et 6i vifs, qu'il se sentit ébranlé. Il désira, toutefois, conférer de cette acceptation périlleuse avec M. Calmon son ami. On se rendit, en conséquence, chez M. Calmon, et de là chez M. Dupin aîné, qui, à la vue de M. Passy, s'écria en se jetant presque à son cou : «c Eh bien, vous ac- « ceptez? On ne dira pas, maintenant, que (( nous sommes des hermaphrodites I » Mot qui révèle la véritable nature des sentiments que toutes ces agitations frivoles mettaient en jeu I
Ce fut le 10 novembre (1834) que les ordonnances furent envoyées au Moniteur. On y lisait : « « Président du Conseil et ministre de Vvitérieur, le duc de Bassano; ministre des affaires étrangères^ M. Bresson; ministre des finances^ M. Passy; ministre delà marine,
M. Charles Dupin ; ministre de la guerre et, par intérim, des affaires étratigères, le lieutenant-général Bernard; ministre du corn-- 7nerce et, par intérim, de Vinstruction publique, M. Teste. » M. Persil conservait le portefeuille de la, justice et des cultes.
On se ferait malaisément une idée de la satisfaction que le roi ressentit après cet enfantement bizarre. Il allait donc tout à la fois jouir de Téclat des vieilles royautés et de leur puissance! 11 était donc parvenu à briser les liens dans lesquels l'avait tenu garotté cette insolente maxime le roi règne et fie gouverne pas ! C'était sa victoire d'Austerlitz, à lui. Malheureusement, Topinion publique abrégea pour la Cour les douceurs du triomphe. Le Moniteur n'eut pas plutôt fait connaître les noms des nouveaux ministres, qu'oQ en'.euditreten tir partout comme un immense éclat de rire. Bien que le Cabinet du 1 0 novembre renfermât des hommes d'un mérite incontestable, la moquerie fut universelle, la moquerie fut sans pitié.
Dès le second jour, un émissaire était envoyé par le duc d'Orléans à M. Thiers, qu'on priait avec instance de se rendre au château. Il hésita, craignant qu'on ne le soupçonnât de vouloir rentrer au ministère par une intrigue. Pressé, il cède. Le duc d'Orléans l'attendait avec impatience. Il lui demande s'il ne consentirait pas à se charger de la formation d'un ministère, et, sur sa réponse négative, s'il n'aurait pas, dans tous les cas, pour agréable de voir le roi. M. Thiers commençait à s'expliquer sur les inconvénients d'une pareille entrevue dans de pareilles circonstances, lorsque le duc d'Orléans l'interrompit en lui montrant du doigt une porte qui s'ouvrait. Le roi parut. Il avait le sourire sur les lèvres, et s'avançant d'un air dégagé vers M. Thiers : « Eh bien! lui dit-il, me « voilà battu, mais avec de bien méchants « soldats, il faut en convenir. Oh! quels (( hommes! »
Et, en effet, les nouveaux ministres venaient de lâcher pied devant la risée publique; les uns par crainte du ridicule et par conviction de leur impuissance ; les au-
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très, el M. Passy à lenr tète, par dégoût des honneurs serviles auxquels on prétendait les condamuer.
Invité à reprendre son portefeuille, M.
Thiers ne voulut consentir & rien sans s'être entendu avec M. Guizot. Le maréchal Gé^ rard désirant rester en dehors des alTaires, ou n'avait pas eu à remettre sur le tapis la question de l'amnistie. Quant à M. de Broglie, l'ionposer au roi eût été bien dur. Le dévoûment du maréchal Mortier trancha toutes les diflîcultés. Homme de cœur, mais d'une incapacité parlementaire sur laquelle il ne se faisait pas illusion, il accepta la présidence du Conseil, qu'on lui ofTrait comme râle de parade. Il fut un moment question d'éliminer M. Persil, qui avait, aux yeux de ses collègues, le tnpie tort d'avoir fait cause commune contre eux avec le roi, de s'être beaucoup agité pour la formation du ministère de tr-ois jours, et d'y avoir accepté luimême une place. La vengeance était facile : on y renonça ; et l'amiral Duperré, ayant été appelé au département de la marine, le ministère se trouva reconstitué. Celui da 10 novembre n'avait fait que traverser la chambre du Conseil. H devait rester dans l'histoire sous le nom de ministère de trois jours.
Mais ce n'était pas assez pour MM. Thiers et Guizot d'avoir vaincu lo roi, il leur plut de faire consacrer solennellement par la Chambre leur victoire. Interpellés sur les causes de la dernière crise, ils échappèrent par le vague de leur rhétorique au danger de mettre en discussion la majesté royale; mais, en dépit des eiïorts du tiers-parti, en dépit d'un discours où M. Sauzet les accusa hautement d'insulter à la couronne en soumettant les choix du roi au contrftle et à l'approbation du parlement, ils obtinrent de la majorité un ordre du jour pleinement approbatif. De sorte que, par eux, la Chambre mettait en quelque sorte le pied sur la plus précieuse des prérogatives royales!
Ainsi se révélaient, après quatre ans de règne, les mille impossibilités du régime constitutionnel. Eiïorts de la royauté pour asservir les ministres on les divisant, coali-
tion des ministres pour mettre obstacle an gouvernement.personnel, ligue de tous les ambitieux subalternes du parlement en vue de quelques portefeuilles à conquérir, lutte obstinée de la Couronne contre la Chambre
et delà Chambre contre la Couronne
l'anarchie éclatait partout, elle éclatait sous toutes les formes. Anarchie ridicule si on ne la considère que dans ses manifestations épisodiques, mais qui, étudiée dans ses causes.
Mortier, duc de Trévise. (n(W.l83J.)
fournit les plus graves sujets de méditation à l'homme d'Ëlat et au philosophe! Comment, en eiïet,un ministère absorbé par de telles intrigues, par de tellesmisères, auraitil eu la volonté ou le loisir de chercher au désordre social d'autres remèdes que la mitraillade et l'incendie? Impuissant à prévenir, par l'emploi de procédés scientifiques, la révolte des intérêts, le soulèvement des passions, il fallait bien qu'il eût recours à des procédés sauvages; et il était, hélas! dans la nature des choses que les risibles scènes qui se jouaient aux Tuileries, eussent pour coroUairea les égorgements de la rue Transnonain et les assassinats du faubourg de Vaise
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Essai de terrorieme monarchique. — Etat des prisons. — Scànes de violence. — Procès d'Armand Carrel devant la
Chambre des Pairs.
Pour lever le voile sur les intrigues de Cour, nous avons un moment interrompu le récit des actes violents auxquels la dévastation de Lyon avait ouvert carrière. Il faut reprendre au point où nous Tavons laissé, ce fatal récit.
Depuis le mois d'avril, Lyon était au régime de la terreur. Le pouvoir y avait abandonné à ses agents les plus vils le soin de déshonorer sa victoire. La police y régnait. Quand un gouvernement triomphe et parait tout-puissant, les âmes dégradées courent à Tenvi s'atteler à son char. Alors il arrive que ceux-là mêmes qui, le voyant chanceler, étaient prêts à se déclarer ses ennemis, deviennent tout-à-coup ses complaisants, les adulateurs de sa force, et se font, avec un emportement féroce, les ministres de ses vengeances. Cet appui de la bassesse ne manqua pas au parti des victorieux. D'un autre côté, l'esprit militaire venait de recevoir, sur les ruines fumantes de Lyon, une impulsion désastreuse. Parmi les officiers, quelques-uns gémissaient à Técart de la rigueur du devoir accompli et fuyaient avec noblesse l'occasion de réveiller des souvenirs lamentables ; mais d'autres, épuisant le succès par leur insolence, menaçaient de leur épée les écrivains de l'Opposition, traitaient les vaincus de bandits, se pavanaieat sur les places publiques et dans les rues, le front haut, l'œil ardent et la bouche pleine d'orgueilleux défis. Il est vrai que, pour entretenir l'animosité du soldat, rien n'était épargné. Lapolice descendit à desmanœuvres sans nom. Souvent, des coups de fusil retentirent dans le silence des nuits; souvent, des
tentatives furent faites pour désarmer des sentinelles. Et, le lendemain, les organes du pouvoir ne manquaient pas de dire que c'étaient là les dernières et sauvages convulsions de la révolte aux abois. Heureusement, la Providence ne permit point que jusqu'au bout la calomnie décidât de la moralité des partis. Un soir, en se défendant contre un inconnu qui s'était élancé sur lui pour le désarmer, un factionnaire perça l'agresseur de sa baïonnette. L'inconnu fut emporté sanglant. C'était le même à qui Lagrange avait sauvé la vie sur la place des Cordeliers; c'était le misérable qui avait vendu son sauveur; c'était Cor tey s, agent de police !
Du reste, l'essai de terrorisme monarchique commencé à Lyon s'était étendu à la France entière. La commission des neuf se montrait implacable. Liberté individuelle, inviolabilité du foyer domestique, tout était foulé aux pieds. Malheur au citoyen dont la maison avait été désignée! En son absence, à quelque heure que ce fût, et sur les plus frivoles indices, sa demeure était envahie par des nuées d'agents. Enfoncer les portes, briser les serrures, forcer les meubles, fouiller dans les papiers de famille, livrer à l'impure curiosité d'espions grossiers les plus naïfs épanchements de la pensée et les doux secrets du cœur, tout cela n'était qu'un jeu.. A Lyon, à Rouen, à Niort, dans le département de Saône-et-Loire, les visites domiciliaires se firent avec un faste incroyable de violence et d'oppression. A Paris, on avait signalé à la police la maison d'un citoyen nommé Pichonnier. Lui absent,- des sergents de ville
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accourent, et Ton procède aux perquisitions les plus minutieuses. En ce moment, un ami de la maison, M. Mugner, se présente. On rinterroge. Il répond qu'il est venu rendre visite à son ami. On redouble de questions, et comme il hésite étonné, on se jette sur lui et on le traîne en prison. Il y resta au secret pendant plusieurs jours, en attendant qu'on voulût bien reconnaître son innocence. Il avait une femme et deux enfants que son travail nourrissait !
Il serait trop long de citer tous les faits du même genre que nous avons recueillis. Jamais l'arbitraire n'avait à ce point multiplié ses coups. Et que dire du mode suivi pour les arrestations et les translations ? Victimes de conjectures vraies ou fausses, les malheureux contre qui la commission des neuf lançait la foudre de ses mandats, étaient aussit6t dirigés sur Paris, la chaîne au cou; et il y en eut qui, plongés dans des cachots, sur une paille humide et infecte, s'y virent condamnés au supplice de coucher côte à côte avec des voleurs et des assassins. Arrêté à Lyon pour avoir dit que jamais il ne tournerait ses armes contre les hommes du peuple, un soldat du 57' fut traîné jusqu'à Périgueux, attaché à la queue d'un cheval. Un membre de la Société des Droits de l'Homme^ M. Poujol^ était au lit où le retenaient, depuis quelque temps, des souffrances cruelles, lorsque les agents chargés de son arrestation se présentèrent. « Je ne réponds pas de la vie de « mon malade pendant le transport à la prison, » s'écria le médecin saisi d'effroi. Efforts inutiles! M. Poujol fut conduit à la prison de Roanne, étendu sur un brancard.
On juge de ce que devait être, au plus fort d'une telle réaction et de ses emportements, le régime des prisons. Un détenu politique, vaincu par l'excès de ses maux, se laissa mourir de faim. Un autre fut tué d'un coup de fusil par un factionnaire, au moment où il s'aprochait des barreaux de sa fenêtre, pour lire une lettre qu'il venait de recevoir de sa famille. Quinze jours d'emprisonnement, c'est à cela que se réduisit la punition du meurtrier! Encore si le glaive qui les
menaçait n'était pas resté si longtemps suspendu sur la tête des prisonniers ! Mais de quelle amertume ne devait pas être gonflé le cœur de ceux qui, certains d'être reconnus innocents quand le jour de la justice se lèverait pour eux, étaient réduits, en attendant, à souffrir toutes les tortures de la plus longue àéieniion préventive qui fût jamais! Et combien aisément l'amertume devait se chan« ger en désespoir chez ceux qui, uniques soutiens de leur famille, pensaient, du fond de leurs cachots, à un vieux père malade, à une femme exténuée de travail et de veilles, à de pauvres enfants privés de pain ! Il faut que nous citions ici une lettre qu'écrivait à M. Pasquier, en septembre 1834, un malheureux ouvrier nommé Durdan. Elle est digne assurément d'avoir une place dans l'histoire; c'est un chef*d'œuvre d'éloquence vraie et d'indignation contenue :
« Monsieur le baron, depfuis six semaines, je vous
< ai écrit deux lettres auxquelles vous n*ayez pas ré- « pondu... Il j a cinq mois que je suis en prison, comc me prévenu de complot; je n*ai pas besoin de vous c dire qu*il n'y a pas de charges contre moi : vous le
< savez bien. Avant mon arrestation, ma femme et c mes enfants vivaient de mon travail. Depuis que je c suis en prison, ils manquent de tout. Us sont to'm-
< bés rapidement dans la misère la plus profonde, « parce que mes économies sont bien peu de chose, c parce que la femme d'un ouvrier, qui a trois enoc fants à soigner, ne peut pas gagner même du pain. « Mais tout cela ne regarde pas la Cour des pairs et « la touche peu. Je le savais bien et j'attendais sans c me plaindre. Il y a six semaines, deux de mes ena fants furent attaqués delà petite vérole. Ma femme, « épuisée par les privations et les fatigues, fut bienc tôt hors d'état de les soigner, et tomba malade auc près d'eux. Plongés dans le dénuement le plus « affreux, ils n'avaient pas un seul appui. Je vous .9 écrivis alors. Je vous demandai à sortir une demi- « journée pour leur assurer quelques ressources, c pour leur trouver au moins un protecteur parmi c mes amis... Vous ne me répondîtes même pas. Que c pouvaient vous faire à vous, M. le baron, le désesc poir d'un ouvrier, la misère et la ruine de sa famille ? (t Est-ce que ces gens-là doivent avoir des affections, c des familles? Le 27 juillet, mon fils mourut; et la c malheureuse mère, sans secours, sans conseils, c ignorant les formalités à remplir, fut trois jours c sans pouvoir le faire enterrer. Je restai une semaine « sans recevoir de nouvelles, et ma position devint
LOUIS BLANC
« intolérable quand je sus que les menus objets du « ménage avaient été vendus à mesure des besoins. « Je vous écrivis de nouveau. Je vous demandais en- « core à sortir pour vendre mon métier, ma commode « et mon lit : c'est tout ce qui me reste pour empô- « cher ma femme et mes filles de mourir de faim. A <c cette seconde lettre vous n'avez pas répondu plus « qu'à la première. En voici une troisième. Je l'ai « faite aussi modérée que possible. Vous devez vous « apercevoir que je n'ai pas dit tout ce que j'ai sur « le cœur. Je ne voudrais pas vous indisposer contre « moi, monsieur le baron, surtout au moment où je
* vous demande une faveur. Je vous demande à sor- « tir quelques heures, non pas sur parole, vous ne c croyez pas à ces choses-là, mais escorté de gendar- « mes, pour assurer un toit et du pain à ce qui me « reste de ma famille. Je ue sais ce que vous décide- « rez, monsieur le baron, mais je sais que rien ne
* pourra changer les sentiments que je vous ai « voués.
« Sainte-Pélagie. Septembre 1834.
« DuRDAN, ouvrier passementier. »
Dans une société régie par des institutions philosophiques, nul doute que l'emploi de geôlier ne dût être honoré à Fégal des fonctions les plus respectables, et qu'on ne dût appeler à le remplir des hommes d'un noble caractère et d'une vertu éprouvée. Car, quels trésors de modération, de dignité, de ferme- ^é calme et de tolérance n'exige pas l'exercice d'une fonction qui consiste à veiller sur des esprits chagrins ou ulcérés, et à contenir dans de justes bornes le regret de la liberté perdue? Mais dans la société, telle que l'avait faite le gouvernement de la bourgeoisie, la peine n'était pas seulement une affaire de sécunté, c'était une affaire de vengeance. Aussi n'employait-on, en général, au service des prisons, que des êtres durs, sans éducation, sans pitié, accoutumés à ne voir dans un prisonnier qu'un ennemi, et mettant volontiers leur amour-propre à outrer la haine. Nous devons, toutefois, à la vérité de reconnaître que ce ne fut guère que pendant les premiers jours de laréaction qu'on parut se plaire à appesantir sur les détenus politiques de Sainte-Pélagie le fardeau de la captivité. L'ordre qui condamnait les plus compromis à l'effroyable supplice du secret, une fois levé, le séjour de la prison devint pour
tous fort tolérable. Le directeur de Sainte- Pélagie, M. Prat, était un homme qui semblait tenir en réserve pour les prisonniers ordinaires tout ce qu'il y avait en lui de finesse, de sévérité, et qui ne manquait, à l'égard des prisonniers politiques, ni de laisser-aller ni d'indulgence. On l'effrayait aisément enlui montrant l'émeute en perspective ; car l'appel aux baïonnettes lui répugnait. D'ailleurs, il subissait l'ascendant de certains détenus; et M. Armand Marrast, entr'autres, avait pris sur lui un empire dont rien n'égalait le spirituel et plaisant despotisme. M. Gisquet lui-même, quoique préfet de police, n'était pas sans adoucir, quand l'occasion s'en présentait, le sort des détenus. Ceux d'entre eux qui avaient besoin, pour des affaires urgentes, de quelques heures de liberté, obtinrent de lui, plus d'une fois, la permission de sortir sans escorte ; et toutes les lettres adressée» à des personnages considérables ne restèrent pas sans réponse, comme celle que nous avons citée plus haut.
Malheureusement, la modération des agents supérieurs disparaissait souvent, pour ne laisser place qu'à la brutalité des subalternes, et les prisonniers étaient alors victimes des traitements les plus odieux. Souvent aussi, pour des fautes très légères, on infligeait aux prisonniers des punitions vraiment barbares. Onze jeunes gens, dont le plus âgé n'avait pas encore atteint sa vingtième année, furent un jour transférés de la prison de Sainte-Pélagie à celle delà Force, pour avoir violé la défense qui leur interdisait le chant dans la cour du bâtiment neuf. Or, comme leurs camarades le firent remarquer dans une lettre rendue publique, jeter ces enfants dans une école de crime et de prostitution , c'était leur donner pour compagnons de chambrée des assassins, des voleurs, des êtres immondes; c'était les exposer à des propositions infâmes, presque toujours appuyées par la violence.
Un second ordre de transfèrement donné vers la fin du mois de septembre provoqua des scènes révoltantes. Quelques prisonniers ayant été réintégrés de la Force à Sainte-
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Pélagie, leur retour avait excité dans cette dernière prison une joie mêlée de turbulence. On s'était promené bras dessus bras dessous en chantant la Marseillaise \ le soir venu, on avait allumé dans chaque cour des poignées de paille et on s'était mis à danser autour des feux; enfin, Tagitation continuant le lendemain, on avait forcé les deux guichets qui, de la cour du milieu, conduisent dans celle de la dette et dans celle du bâtiment neuf. Un tel désordre pouvait être réprimé ; mais, outre qu'il ne s'y mêlait aucune idée de révolte, l'autorité semblait s'y être asso* ciée elle-même en accordant, la veille, aux prisonniers le droit de rester libres jusqu'à dix heures du soir, et en décidant, sur leur demande, que, pendant la nuit, les portes des corridors resteraient fermées. Quel fut donc l'étonnement des détenus lorsque réunis, le matin, dans la cour du milieu où ils se promenaient paisiblement, ils entendirent tout à coup un cri d'alerte, et aperçurent des officiers de police, des sergents de ville et des gardes municipaux qui venaient se ranger en bataille devant eux ! La résistance eût-elle été possible, personne n'y songeait. Mais cette apparition de baïonnettes ne faisait qu'annoncer l'ordre de transfèrement et la présence de l'inspecteur Olivier Dufresne. En vain M. Guinard essaya-t-il de demander, au nom de ses camarades, quelques explications. L'ordre fatal ne tarda pas à être donné et devint le signal de brutalités inouïes. Seul en face des exécuteurs de la police, chaque prisonnier est arraché de sa cellule, meurtri de coups, précipité dans les escaliers, et poussé dans la cour à coups de crosse et de bâton. Indigné, M. Gui^ nard avait déclaré qu'il n'ouvrirait sa porte qu'au directeur : la porte est enfoncée. Plusieurs agents de ville fondent sur le prisonnier en écumant de rage. Protégé par sa vigueur et son intrépidité, il résiste longtemps; mais enfin, accablé par le nombre, il est terrassé, chargé de liens et porté dans un fiacre qui l'attendait au sortir de la prison. Parmi ses compagnons, les uns sont saisis par les cheveux, les autres poursuivis
à la baïonnette. Toute la prison retentit de ce cri : A l'assassin I M. Landolphe était retenu au lit, depuis deux mois, par une maladie grave. On l'arrache de son lit et on le force à traverser la cour, pâle, décharné, les vêtements en lambeaux, le sang lui sortant des narines et de la bouche. A cette vue, le compagnon de captivité de M. Landolphe et son médecin, M. Berrier-Fontaine, court au commissaire Lenoir : « Monsieur, voulez- « vous donc vous rendre responsable d'un « assassinat? Landolphe n'est pas en état de (c supporter le transfert. Moi, médecin, je « vous le déclare. » M. Landolphe n'en fut pas moins transféré, et M. Berrier-Fontaine eut le même sort, pour avoir voulu protéger son malade.
Il était impossible que de pareilles scènes demeurassent ensevelies dans l'ombre des prisons. Livrées à la publicité, dans toute l'horreur de leurs détails, elles ajoutaient à la fermentation dés esprits, donnaient lieu à des commentaires enflammés, quelquefois à dés exagérations systématiques; et tous les partis apprenaient ainsi à devenir implacables. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'à cette époque le langage de la presse républicaine se soit emporté jusqu'à l'invective.
Un coup d'état avait, après les événements d'avril, supprimé le journal la Tribune^ et le National avait été en butte, depuis, à des persécutions sans nombre. Quatre de ses gérants, parmi lesquels Armand Garrel, s'étaient vus successivement frappés dans leur liberté. Et cependant, loin de faiblir, le National prenait une attitude plus menaçante de jour en jour. Le iO décembre (1834) il publiait, au sujet de la compétence de la Gour des pairs, l'article suivant :
c II y aurait uq beau chapitre à faire sur les raisons qui devaient déterminer Tincompétence de la Chambre des pairs à Tégard des prévenus d'avril. Ces raisons seraient tirées surtout du ressentiment présumé que doit nourrir contre l'opinion à laquelle appartiennent les prévenus d'avril, tous hommes de Juillet, une Chambre que la révolution de juillet a traitée elle-même en prévenue ; qu*elie a dépouillée
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de soD hérédité, privée de ses plus importantes prérogatives; qu*eile a traduite àia barre de la démocratie; qu'elle eu a renvoyée à demi-convaincue de complicité avec la Restauration, et qu'elle fait trembler tous les jours encore en lui redemandant le maréchal Ney, juridiquement assassiné par ses émigrés, ses hommes de Gand, et ses renégats de la révolution, parvenus de l'ordre militaire et civil. »
«Non, aux yeux de Téternelle justice, aux yeux de la postérité, au témoignage de leur propre conscience, les vieux sénateurs de Bonaparte, ses maréchaux tarés, les procureurs-généraux, les ennoblis de la Restauration, ses trois ou quatre générations de ministres tombés sous la haine et le mépris public et couverts de notre sang, tout cela rajeuni de quelques notabilités jetées là parla royauté du 7 août, à la condition de n'y jamais parler que pour approuver ; tout cet ensemble de servilités d'origines si diverses n'est pas compétent à prononcer sur la culpabilité d'hommes accusés d'avoir voulu forcer les conséquences de la révolution de juillet. Tel n'a pas été le sentiment de la commission de la Chambre des pairs chargée de présenter le rapport dant nous avons déjà publié plusieurs extraits plus étonnants les uns que les autres. Le chapitre par lequel nous allons terminer nos citations a pour objet d'établir la compétence de la Chambre. On attribue ce travail à M. Portails, ancien ministre de la résistance sous Charles X. Nous demanderons permission à M; Portails d'en rougir pour lui. {SuttVextrait du rapport.)
c On pense bien que nous ne pouvons pas laisser passer ce ramas d'hérésies constitutionnelles, de violations de tous les principes de droit criminel admis chez les peuples civilisés, ces sophismes niais, ces vieilleries de justice prévôtale, ces àneries de Bridoison, conseiller de chambre étoilée, sans les accabler de l'inexprimable dégoût que tous les cœurs honnêtes, que tous les esprits éclairés éprouveront à une telle lecture. Il n'est pas besoin d'indiquer l'objection de sens commun, de vérité, de pudeur qui naît à chaque phrase de cette indigne rapsodie. Mais rétendue de ce document qui caractérise si bien l'abjecte apostasie appelée pompeusement à la tribune législative système de résistancey nous oblige à renvoyer nos observations à un prochain numéro. Nous ne disons ici que notre impression première, ei nous la mettrons de côté pour introduire dans la plus pénible, la plus irritante des réfutations, le calme qu'il ne faut jamais perdre, même en face de la plus basse iniquité. >
Cet article était injurieux à Texcès et sortait même par là des habitudes littéraires du National. La Chambre des pairs s'en offensa, et, sur la proposition de M. Philippe de Ségur, vainement repoussée par MM. Du-
bouchage, de Lanjuinais, Pontécoulant, et Excelmans, elle traduisit le journal à sa barre, dans la personne du gérant, M. Rouen. M: Rouen ayant aussitôt demandé à être assisté dans sa défense par Armand Garrel, alors prisonnier, Tautorisation qu'il réclamait lui fut accordée ; et, le IS décembre, ils jparurent l'un etTautre devant la Chambre des pairs.
M. Rouen ne prononça que quelques paroles, pleines, d'ailleurs, de modération et de noblesse. Puis Armand Carrel se leva. Sa physionomie trahissait tout ce qu'il y avait d'émotion dans ses pensées, et sa contenance exprimait une sorte d'urbanité virile et légèrement dédaigneuse. Il commença en ces termes : « Je ^ne sais, Messieurs les « pairs, si vous vous étonnez d'être nos « juges; nous nous demandons, quant à ce nous, par quel renversement de principes, (( par quelle suite de changements inaperçus (( nous sommes devenus vos justiciables.... « Qu'il soit resté dans un coin obscur du « code de la presse, sans que personne s'en « doutât, l'attribution si tentante pour les « deux Chambres de se faire justice elles- « mêmes des écarts d'une discussion libre, « nous ne le nions pas. Oui, cela est écrit, « comme sont écrites quarante mille lois de t( vengeance par lesquelles les partis se sont « décimés les uns les autres pendant vingt « ans, et qu'on n'a pas cru devoir nommé- « ment abolir, parce qu'on pensait qu'elles « n'oseraient plus affronter les regards d'une « nation policée et libre. Nous ne pouvons « reprocher qu'à nous-mêmes, hommes de la « révolution de juillet, l'oubli qui a laissé « aux pouvoirs nouveaux de telles armes. « Nous apprenons à nos dépens que la lier berté ne se défend pas par les mœurs de « la paix et par l'opinion publique, si avancée « qu'elle soit; mais par la clarté^ la forée, la « parfaite harmonie des garanties qu'on a ce su obtenir avant de déposer les armes.
« La révolution de juillet a été fort louée « de son extrême mansuétude, et ce n'est « pas nous qui l'en blâmerons; car si nous « lui avons imprimé l'audace au moment
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Cha^e prisomuer oal mearlri de coups. (Page '7M, col. 1.)
I de la lutte, nous lui avons aussi prêché I l'humanité. Mais la postérité lui reprochera
< son incroyable ingénuité de confiance. A I peine élail-elle sauvée de la baïonnette ( des Suisses, qu'elle tombait dans la mé- ( salliance qui l'étouffé aujourd'hui. Nous I avons eu notre part dans ces fautes du ( courage inexpérimenté et nous en portons
< la peine. C'est que ia Restauration ne
< nous avait formés qu'à la haine, et la
« nature demi-théocratique de ses moyens « d'oppression nous avait confinés dans les « redites de l'incrédulitévoltairienne. C'était « presque là toute notre éducation libérale ; « nous avions des haines plébéiennes et n philosophiques, presque point d'opinions « politiques arrêtées ; nous savions comment a on peut reconquérir la liberté perdue, K nous ne savions pas assez comment ou se « préserve de la perdre de nouveau ; aussi
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<( ne nous reste-t-il de nos conquêtes de « juillet qu'un emblème, le drapeau trlco- « lore, qu'un mot, la souveraineté nationale, « et un immortel exemple à nous rappeler « pour ne désespérer jamais d'une grande « et sainte cause.
« Imprudents et jeunes que nous étions <c le lendemain de la victoire! Nous avions « les yeux fixés devant nous, et nous ne (( songions pas à garantir notre point de « départ; nous nous avancions à la con- « quête de réformes nouvelles, nous nous x\ précipitions à la conquête d'un avenir « glorieux et inconnu, et lorsqu'on nous « signalait les doctrines et les hommes de « la Restauration sortant de la boue san- « glante dans laquelle nous les avions ense- « velis et se reformant en bataillons sur nos « derrières, nous haussions les épaules de « pitié. Quand on nous montrait les archives « de police, le grimoire procédurier des « vieux parlements, les décrets du comité « de salut public et d'inquisition impériale, :< sur lesquels travaillaient jour et nuit les « légistes du nouvel ordre de choses ; quand « on nous disait : Il y a dans cette montagne « de paperasses de quoi étouffer toutes les a libertés du genre humain, tous les droits « de la pensée, toutes les généreuses inspi- •<( rations du cœur, nous n'avions qu'une a réponse, réponse juste d'abord, mais dece venue triviale à force d'avoir été démentie a par les faits, nous disions : Ils n'oseront « pas!.... le peuple n'a pas donné sa dé- « mission ; l'opinion publique est éveillée ; « la révolution de juillet n'est pas si aur « cienne : ils n'oseront pas!....
« Ils ont osé ! car le génie praticien est « assuré de corrompre tout ce qu'il touche, « de découvrir, quand il lui plaît, contre « chaque droit du pays, un droit du gou- « vernement plus ancien et plus impres- « criptible. C'est ainsi que nous avons vu « l'état de siège dans Paris, les écrivains c< politiques livrés à la juridiction des ser- « gents d'infanterie, la liberté individuelle « adjugée aux caprices du dernier des agents Il de la force publique, la sainteté du do-
« micile universellement violée d'abord, » puis ensanglantée, le secret des corres* « pondances devenu la matière première du « réquisitoire, l'association, le principe « d'union, de mutuelle protection entre « tous les citoyens d'une même classe ou « d'une même opinion politique, devenu « crime de haute trahison contre l'Etat; « c'est ainsi que nous nous sommes vus « nous-mêmes dépouillés de nos droits « d'écrivains et de citoyens, frappés dans « notre liberté et dans notre fortune, pour « avoir voulu conserver l'existence du jour- <c nal d'où partit le premier appel en faveur « delà dynastie d'Orléans.... (j'en demande « pardon pour mon compte à la liberté et à « mon pays).... »
. Passant aux injures récentes dont la Chambre des pairs entendait tirer vengeance, Armand Carrel rappela que déjà en février 1830, un de ses anciens collaborateurs, M. Mignet, n'avait pas craint de dire de la pairie qu'elle était « la retraite des députés a émérites^ le pnxde toutes les complaisances^ « rhôpital de tous les blessés au pouvoir, » Il citait ensuite ces paroles par lesquelles un autre de ses anciens collaborateurs au NationalylA. Thiers, avait flétri la Chambre des pairs en 1830 : « MM. les pairs n'ont évidem- « ment d'aut?'e soùi que d'observer la fortune^ « pour voir de quel côté elle se décidera à « passer.. , // faut de la vigueur avec tous ces « poltrons.)^ Suivant l'orateur, la violence de ces attaques, émanées de M. Mignet, maintenantconseiller d'Etat, et de M. Thiers, maintenant ministre, n'avait jamais été. depuis, dépassée. « Pour nous, ajouta-t-il, nous n'a- « vous pas cherché les occasions de renou- « vêler ces hostilités qu'on nous reproche « aujourd'hui comme systématiques. Ces « occasions, on nouslesadonnées à souhait, <( en s'obstinant à maintenir les hypocrites « douleurs du21 janvier, à rejeter les droits « des militaires des cent-jours, à repousser « la loi du divorce, deux fois inutilement (( votée par la Chambre élective, et, ce qui a « paru le comble du mauvais vouloir, en « opposant une inébranlable fin de non-re*
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« cevoir à la révision du procès du marécbal « Ney. M A ce nom, une Iég;ëre agitation se manifeste dans l'assemblée. Le public des tribunes redouble d'attention. Chacun reste comme en suspens, n Ici je m'arrête, continue « Armand Carrel, par respect pour une glo- « rieuse et lamentable mémoire. Je n'ai pas « mission de dire s'il était plus facile de lé- « galiser la sentence de mort que la révision i( d'une procédure inique. Les temps ont pro- « aoDcé. Aujourd'hui le juge a plus besoin de « réhabilitation que la victime.... » Le président, debout et alarmé : « Défenseur, vous « parlez devant la Chambre des pairs. Vos ex- « pressions, prenez-y garde, pourraient être <i considérées comme une offense. » Alors, avec un admirable accent de fierté, de courage, de reproche, d'indignation : « Si « parmi (es pairs qui ont voté la mort du « maréchal Ney, dit Armand Carrel, si parmi K les pairs qui siègent dans cette enceinte, « il en est un qui se trouve blessé de mes « paroles, qu'il fasse une proposition contre 't moi, qu'il me dénonce à cette barre, j'y <i comparaîtrai. Je serai fier d'être le pre- (t mier homme de la génération de 1830 qui c< viendra protesterici, au nom de la France 0 indignée, contre cet abominable assas- « sinat. » Les auditeurs s'étaient levés, dans les tribunes, saisis d'un transport d'enthousiasme ; les pairs étaient consternés. « Défi fenseur, s'écrie M. Pasquier, je vous « retire la parole. » Mais, au moment même, d'une voix sortie des plus intimes profondeurs de l'âme, le général Excelmans s'écrie, à son tour : « Je partage l'opinion du dé- « fenseur. Oui, la condamnation du mare- « chai Ney a été un assassinat juridique. Je « le dis, moi I » Des applaudissements répétés se font entendre. La séance est suspendue. Un trouble inexprimable domine les juges de 1815. L'ombre de Michel Ney était
dans la salle ! Armand Carrel avait repris la parole au milieu de l'anxiété générale. Mais le nom terrible revenait à chaque instant sur ses lèvres. Interrompu encore une fois par le président, il dit : « Je considère la défense « comme impossible. »
M. Rouen ayant été déclaré coupable &la
Due Pasquier. {17K7-16e3.)
majorité de 138 contre 1!S, les pairs allaient voter sur l'application de la peine. Pour toute faveur, H. Armand Carrel demanda à la Chambre d'appliquer à H. Rouen le minimum de la peine et de réserver, si elle voulait être sévère, toute sa sévérité pour le journal. Une condamnation à dix mille francs d'amende et & deux ans de prison, telle fut la réponse delapairie.jugeant dans sa propre cause.
De tous les faits importants et déplorables qui avaient marqué l'année 1834, celui-là fut le dernier.
LOUIS BLANC
Le ministère du 11 octobre sourdement miné; intrigues de Gour. — Signification de la brochure Rœderer. — Politique de M. DuTergier de Hauranne et de ses amis; vices de cette politique. — Secrètes menées pour l'établissement du gouvernement personnel. — Embarras ministériels. — Le parti parlementaire pousse M. de Broglie à la présidence ; résistance de M. Tbiers. — Reconstitution du Cabinet du 11 octobre sous la présidence de M. de Broglie. — Désappointement de la Cour. — Le traité des V5 millions remis sur le tapis. — Message insolent du président Jackson. — M. Serrurier est rappelé. — Dépêches ministérielles combattues par une mission secrète. — Attitude du Congrès américain. — Débats relatifs au traité. — Il est voté par les deux Chambres.
En volant Tordre du jour motivé, la Chambre avaitvoulu affermfrpour longtemps le ministère du 11 octobre. Et, pourtant, Tannée 1-83S commençait à peine, que déjà ce ministère menaçait ruine. La majorité qui Tavait si énergiquement soutenu était travaillée par de sourdes menées. Le tiers-parti comptait dans ses rangs des hommes qui, comme MM. Sauzet et Passy ne manquaient ni de talentni de consistance. Or cette ligue, dont M. Dupin aîné était Tàme, s'agitait en tous sens, complotait dans le demi-jour dei^ couloirs, brouillait les affaires, harcelait le Cabinet par de continuelles taquineries et tenait TOpposition en haleine par Tappui flottant qu'elle prêtait à ses attaques.
Mais ce qui compromettait le plus l'existence du ministère, c'était la haine que lui avait jurée le Château. On y trouvait impertinente à Texcès la prétention de gouverner affichée par MM. Thiers et Guizot. Il fallait donc que le roi se résignât à un rôle d'automate; qu'il consentît à parader pour le compte de quelques meneurs ! Il fallait que, laissantrevivre la tradition des rois fainéants, il couvât, pour ainsi dire, sous sa majesté endormie l'ambition des modernes maires du palais ! Le roi, dans ses ministres, devait avoir des serviteurs, non des maîtres. Si, au lieu d'appartenir à la royauté, les ministres appartenaient àla majorité parlementaire, à quoi bon la royauté? La souveraineté passait alors dans la Chambre. C'était la
république, plus un mensonge et une liste civile de douze millions !
Une brochure de M. Rœderer, publiée sur ces entrefaites, vint mettre à nu les pensées de la Cour. Selon M. Rœderer, un ministère parlementaire était une hérésie; le roi, aux termes de la Charte, ayant le droit de choisir ses ministres, sa volonté devait être la leur: le roi était le président-né du Conseil, son seul président effectif et légitime.
La brochure de M. Rœderer avait été lue au château, chez madame Adélaïde, au milieu des plus vifs témoignages d'enthousiasme. Elle ne reçut pas le même accueil du public. Les républicains se faisant juges du camp, se préparèrent, le sourire sur les lèvres, à assister à un combat qui révélait si clairement Tabsurdité du régime constitutionnel; les partisans de la fameuse maxime le roi règne et ne gouverne pas se répandirent en plaintes amères, M. Fonfrède, que le roi n'avait pas encore gagné en lui accordant l'honneur de correspondre directement avec lui, M. Fonfrède attaqua la brochure Rœderer avec une verdeur de style peu commune ; la Chambre, enfin, s'émut profondément de l'atteinte dont on osait menacer sa prérogative.
Aux avant-postes du parti parlementaire marchait M. Duvergier de Hauranne, homme remarquable par une grande netteté d'idées, un penchant marqué pour la lutte, une éloquence substantielle, et une finesse d'esprit
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qu'ennoblissait Télévation de son cœur. Né dans une famille qui avait donné l'abbé de Saint-Cyran au jansénisme, M. Duvergier de Hauranne avait des qualités qui rappelaient parfaitement son origine. Ennemi des gens de Cour, l'indépendance des vieux parlements à regard de la Couronne, et leur dédain à Tégard du peuple, revivaient en lui également. Du reste, il s'obstinait plus que personne dans des illusions vraiment étranges. Il aurait désiré que la France constitutionnelle se posât devant l'étranger dans une attitude courageuse sans provocation, prudente sans faiblesse; et il ne s'apercevait pas qu'un gouvernement ne saurait faire acte de puissance h Textérieur, lorsque, partagé au-dedans entre deux forces rivales, il il en est réduit à s'user rien que pour vivre victime d'une oscillation sans fin! Il aurait désiré, précisément pour obvier aux inconvénients de ce dualisme, source intarissable d'anarchie, que la majorité des Chambres gouvernât par le moyen des ministres, à l'ombre d'une royauté au repos ; et il ne s'apercevait pas que demander à un roi de prendre sa majesté au rabais, c'est lui demander l'impossible.
Entre le parti parlementaire et le parti de la Cour, le débat était celui-ci :
Le premier disait, avec M. Duvergier de Hauranne : « Puisque les ministres ne sauce raient gouverner sans majorité parlemen- (( taire, les ministres que nous voulons, la « royauté les doit vouloir. Sans cela, que ce serait la Chambre ? Une machine à voter « les impôts. » — Et le second s'écriait, avec M. Rœderer : « Quoi I le roi nommerait les « ministres, lorsqu'en réalité ce serait par c< la Chambre qu'ils seraient choisis et doff minés? Mais, à ce compte, que serait la « royauté? Une machine à signer des ordon- « nances, une griffe? »
Les deux partis avaient raison l'un contre l'autre. Tous deux ils avaient tort aux yeux de la raison ; et cette lutte même prouvait jusqu'à quel point le régime constitutionnel est vicieux. Tout gouvernement qui n'est pas fondé sur le principe de l'unité, est condamné
h vivre dans l'anarchie et à mourir dans la corruption. Or, l'unité par la monarchie avait cessé d'être possible le jour où s'était produit le régime des assemblées électives et permanentes ; le jour où l'on avait isolé le tr6ne en lui retirant le nécessaire appui d'une aristocratie territoriale ; le jour où l'héridité de la couronne n'avait plus été maintenue que comme un fait exceptionnel, toute hérédité politique ayant été proscrite, même celle qui faisait la force de la pairie. L'unité par la monarchie avait cessé d'être possible le jour où la bourgeoisie était venue hériter des dépouilles du régime féodal. Et, à dater de cette époque, il n'y avait eu logiquement et régulièrement de possible que l'unité par le parlement, c'est-à-dire par la république.*
Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que, par essence et par intérêt, la bourgeoisie française aurait dû être républicaine. Il était tout simple, en effet, que, maîtresse absolue de l'ordre social par ses richesses, son activité intellectuelle et son industrie, elle cherchât à dominer souverainement, dans l'ordre politique, par des représentants tirés de son sein. Qu'elle eût concentré dans ses mains
1. En faisant l'homme, Dieu n'a pas entendu qu'il fût permis au bras de contrôler les décisions de la tête. La tête veut, le bras exécute. Gomment conçoit -on que rhomme pût agir, si, lorsque la tète veut une chose, le bras en voulait une autre ? Voilà pourtant le régime constitutionnel ! A moins que le roi n'y soit, selon l'expression de Bonaparte, un cochon à V engrais, ce qu'un roi ne voudra jamais, s'il est intelligent, et ce qxi'on ne voudra jamais pour lui, s'il est idiot. On cite toujours à ce propos l'exemple de l'Angleterre, et l'on ne prend pas garde qu'en Angleterre la royauté peut vivre uniquement comme symbole, parce qu'en effet elle y exprime la puissance héréditaire de la classe dominante, parce qu'elle y est bien réellement le symbole de la transmission du pouvoir politique en vertu du droit de naissance. Mais où est l'aristocratie en France ? L'hérédité du pouvoir pob' tique y a été si formellement condamnée, qu'on n'a pas même voulu d'une pairie héréditaire. Qu'on nous dise donc comment la royauté pourrait vivre uniquement comme symbole dans tm pays où ce qu'elle est appelée à exprimer n'existe plus?
Nous ne saurions trop insister sur un point de vue que nous avons émis au commencement du troisième volume de cet ouvrage, et que nous croyons nouveau. En Angleterre, malgré les apparences, il y a unité dans le pouvoir, et c'est ce qui fait sa force. En Angleterre, la chambre des communes, celle des lords et la royauté ne sont, au fond, que trois manifestations diverses d'une puissance unique: la puissance de l'aristocratie ; ce sont trois fonctions bt
NON TROIS pouvoirs.
la puissance élective pour se préserver du débordement des passions populaires, c'était là certainement un calcul concevable, quoigu'en taché d'égoïsme et d*injustice . Mais comment fut-elle amenée d'une part à se dessaisir de son autorité politique, au profit d'un roi? Quels motifs la poussèrent à placer en face d'un principe électif, fondement de sa puissance, tin principe opposé, rival, ennemi : le principe héréditaire ? Par quelle inconséquence mystérieuse en vint-elle, après avoir renversé l'édifice aristocratique, à en reconstruire le sommet, qui est la royauté, de manière à s'en faire à elle-même un abri ? Je ne crois pas que, parmi les contradictions nombreuses qui marquent l'histoire de l'esprit humain, on en puisse citer une qui ait été plus éclatante. Une bourgeoisie monarchique est un non-sens.
Et voilà précisément pourquoi les publicistes de la bourgeoisie française avaient imaginé le procédé qu'ils formulèrent en ces termes : le roi règne et ne gouverne pas. De sorte qu'ils auraient voulu la monarchie isans aucune des conditions de la monarchie ; de sorte qu'ils déclaraient la royauté nécessaire, pourvu qu'elle se maintînt à l'état de statue immobile dans sa niche; de sorte qu'ils admettaient dans le roi le chef de l'Etat, pourvu qu'il ne fût que le serviteur muet du parlement! Pitoyable illusion ! Que peuvent contre la force des choses, des procédés de sophiste et des tirtifices de rhéteur? Le moment approchait où la bourgeoisie, qui avait désiré un roi pour esclave, en aurait un pour maître.
M. Duvergier de Hauranne et ses amis le pressentirent bien ; pour conjurer le danger, il aurait fallu qu'ils renonçassent à des fictions vaines, et ils n'eurent pas le courage d'avoir de la logique. Ils continuèrent donc à plaider la cause de la royauié, tout en cherchant des moyens de la contenir, de l'asservir. Provoqués par la brochure Rœderer, ils résolurent d'y répondre en fortifiant le Cabinet, et ils ne parlèrent plus que de faire rentrer le duc de Broglie au Conseil, entourant ainsi de leurs prédilections l'homme
que le roi aimait le moins et craignait le plus.
La rentrée du duc de Broglie aux affaires était, du reste, favorisée par la complète nullité du maréchal Mortier, qui n'était guère autre chose qu'un mannequin respecté. L'in* terpellait-on, à la Chambre? Il se dressait de- toute la hauteur de sa taille gigantesque, promenait sur l'assemblée des regards pleins d'une anxiété douloureuse, ouvrait la bouche, et ne pouvait que balbutier. Il y avait là, pour le Cabinet, une cause de défaveur et presque de ridicule. Le maréchal Mortier le sentait lui-même. Brave soldat et homme d'honneur, sa dignité en souffrait cruellement, et il était bien décidé à ne pas pousser plus loin le sacrifice arraché, en novembre, à son zèle monarchique.
Ainsi privé de chef, le ministère allait à l'aventure, d'autant que M. TWers et M. Guizot s'abstenaient également de surveiller l'ensemble, contenus qu'ils étaient, Tun à l'égard de l'autre, par une rivalité prompte à s'émouvoir.
Sur ces entrefaites, la Russie adressa au Cabinet des Tuileries des réclamations pécuniaires entièrement dénuées de fondement.
Repousser, à ce sujet, toute négociation eût été peu diplomatique: on consentit à négocier, sauf à ne pas plier sous d'injustes exigences. Mais l'affaire ne tarda pas à être ébruitée ; la presse opposante y chercha une occasion d'attaque et de scandale. Déjà fort excitée par les débats qu'avait soulevés la créance américaine, l'opinion prit feu; et M. Isambert annonça qu'il interpellerait les ministres.
La menace s'adressait particulièrement à M. de Rigny, ministre des affaires étrangères. Or, M. de Rigny n'était guère qu'un élégant introducteur de la diplomatie. Il figurait beaucoup mieux dans un salon qu'à la tribune. Et la question sur laquelle des explications allaient être demandées était assez difficile à éclaircir. L'appui dé M. Thiers, dont on connaissait le talent flexible, fut donc invoqué. Les éléments de l'affaire lui furent soumis par M. Desages, homme ins-
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iruii, appliqué, versé depuis longtemps dans la connaissance des choses diplomatiques, et qui avait, au ministère des relations extérieures , le gouvernement des bureaux.
M. Thiers n'eut garde de s'abstenir. Le portefeuille des affaires étrangères le tentait, sans qu'il eût encore osé se l'avouer à luimême; et le roi, qui avait des vues que nous exposerons plus loin, le roi se plaisait à lui dire : « Au moins vous savez, vous, votre « carte de géographie. » Le fait est que, dans la discussion provoquée par les interpellations de M. Isambert, M. Thiers occupa la tribune avec beaucoup d'éclat, et soutint contre MM. Isambert et Odilon-Barrot une lutte où M. de Rigny ne parut que dans un r6le secondaire et une attitude embarrassée. Les débats n'amenèrent aucune décision. Seulement, ils venaient de révéler dans M. Thiers des aptitudes toutes nouvelles. Ses amis s'empressèrent d'enûer son succès ; et M. de Rigny, que de tels éloges humiliaient, en conçut un dépit qu'aigrissait en lui le sentiment de son insuffisance.
Les passions de parti et les circonstances semblaient donc concourir à poser la candidature du duc de Broglie. Mais elle était repoussée par le roi et par M. Thiers. Le roi ne pouvait supporter l'idée de trouver sans cesse en face de lui un personnage sans souplesse. M. Thiers craignait la force que M. de Broglie allait apporter à M. Guizot dans le Conseil j il craignait qu'à côté de ces deux hommes sa part d'influence ne devint trop petite. Il fallut essayer de diverses combinaisons. Des démarches furent faites auprès de M. Mole qui ne se crut pas en étVt d'aiïronter les rancunes qu'éveillerait son avènement. Des pourparlers eurent lieu, qui avaient pour but de faire accepter un portefeuille à M. de Montalivet, dont le roi prisait le dévoûment, d'une façon toute particulière; mais M. de Montalivet tremblait d'avoir à prendre place dans un Cabinet qui, n'ayant pas pour membres MM. Thiers et Guizot, risquait de les avoir pour adversaires.
Au milieu de toutes ces tentatives, M. Thiers montrait le plus parfait détachement du pou-
voir. Accepter le duc de Broglie pour collègue lui paraissait un inconvénient, un péril ; il s'y refusait. Mais il s'oiTrait de se retirer, et il l'offrait avec une bonne grâce, avec des dehors d'insouciance, dont la sincérité était suspecte au roi. Les choses traînaient en longueur. Le 20 février, le maréchal Mortier avait donné sa démission de président du Conseil et de ministre de la guerre. Il était temps de prendre un parti. Afin de dissiper les ombrages de M. Thiers, on lui proposa un portefeuille pour M. Mignet, son meilleur ami. C'était lui donner deux voix dans le Cabinet. Mais M. Mignet préféra le calme de sa vie littéraire aux orages de la politique. Et ce refus blessa le roi. Car, en pi'ésence du pouvoir offert, c'est une supériorité que le dédain.
Pendant que tout cela se passait dans l'ombre qui protège d'ordinaire ces sortes d'intrigues^ on se perdait, au dehors, en conjectures. La crise se prolongeant, la curiosité publique était devenue impérieuse ; la presse était aux écoutes ; la Chambre, échauffée par le tiers-parti, s'irritait d'un si long-interrègne. Ce fut au milieu de cette agitation des esprits qu'arriva le H mars (i83S), jour fixé pour les interpellations de M. de Sade, annoncées dès le 7. La séance fut très animée, très orageuse; mais les ministres, ainsi qu'on devait s'y attendre, éludèrent toute explication. Quelques paroles solennelles de MM. de Sade et Odilon-Barrot sur le discrédit dont des crises semblables frappaient le régime constitutionnel, une vigoureuse sortie de M. Mauguin contre le mystère dont le pouvoir s'enveloppait, des allusions pleines de sel et :de bon goût dirigées par M. Garnier-Pagès contre le personnage auguste dont le nom n'était prononcé par personne, quoiqu'il fût dans la pensée de chacun, voilà tout ce que produisit la discussion.
Mais à l'accueil qui lui fut fait par la majorité, M. Thiers put juger du mécontentementqu'excitaient ses refus. Dans la matinée, une nouvelle tentative essayée auprès de lui par MM. ^Guizot et Duchâtel avait complètement échoué, et Ton blâmait généralement
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cette obstination dont l'injure pesait sur un homme considérable. Car M. Thiers s'était donné bien de garde d'avouer le véritable motif de sa conduite . S'il se refusait à une combinaison dans laquelle sa place aurait été marquée à côté du duc de Broglie, c'était uniquement, disait-il, parce que M. de Broglie n'était populaire ni dans le pays ni dans les Chambres, et pouvait conséquemment créer au Cabinet qui accepterait sa présidence de trop nombreuses difficultés. Le prétexte était bien choisi, et l'impopularité de M. de Broglie incontestable.
Il fallait un terme à une situation aussi • singulière. M. Thiers était sorti de la séance du H mars, préoccupé, rêveur, et déjà ébranlé à demi. Le soir, les députés de la majorité se réunirent chez M. Fulchiron, et l'on y décida qu'on enverrait au ministre de l'intérieur une députation chargéi^^cle lui faire connaître que l'appui de la Çlfiambre était acquis au duc de Broglie, devenu président du Conseil. Cette démarche mit fin à la crise. M. Thiers se rendit enfin; M. Delarue fut envoyé au maréchal Maison, ambassadeur en Russie, pour le rappeler, et lui offrir le portefeuille de la guerre, qu'on confia, par intérim, à M. de Rigny, dépossédé ; le Cabinet, à la veille de se dissoudre, se raffermit sous la présidence de M. de Broglie, au gi*and déplaisir du roi; et la Cou r^ consternée, ne songea plus qu'aux moyens d'empoisonner les fruits d'une victoire qu'elle ne regardait pas comme définitive. '"
( /était, on s'en souvient, le rejet du traité des 25 millions qui avait fait sortir du Cabinet le duc de Broglie. Sa rentrée aux affaires tendaitnaturellement à remettre la question sur le tapis. Mais des circonstances funestes étaient venues compliquer singuliërcinent cette question, si délicate par ellem< me et si épineuse. Aussi bien il s'y associait, disait-on, d'ignobles manœuvres d'agiotage, et mille bruits en couraient dans le public.
Aussitôt après le rejet, le roi s'était h&té de faire savoir à M. Livingston, ministre
des Etats-Unis à Paris, que l'Amérique ne devait pas considérer comme définitif le vote de la Chambre des députés ; que le traité serait présenté de nouveau ^ et que son acceptation ultérieure ne pouvait être mise en doute ; que la bourgeoisie ne consentirait jamais, pour le vain plaisir de persister dans son refus, à courir les chances d*une guerre fatale au commerce ; que, quant à lui, roi des Français, il prenait, et en qualité de roi, et en qualité d'homme, l'engagement formel de mettre tout en œuvre pour obtenir la prompte exécution du traité. Un pareil langage était, pour M. Livingston, une indication très claire de la marche qu'il avait à suivre. Fort de l'assentiment personnel du roi, et convaincu, d'après ce qu'il entendait, que, pour avoir raison de la Chambre, il suffisait de l'effrayer, il en écrivit à son gouvernement et lui conseilla le langage de la menace .
Ainsi prévenu de l'attitude qu'il convenait de prendre, le président des Etats-Unis n'avait pas manqué de se livrer à des emportements injurieux pour la France, et il avait adresé au congrès, le l**^ décembre (1834) un message où il s'exprimait en ces termes :
c Puisque la France, en violation des engagements pris par son ministre qui réside ici, a tellement ajourné ses résolutions, qu*elles ne seront probablement pas connues assez à temps pour être communiquées à ce congrès, je demande qu'une loi soit adoptée, autorisant des représailles sur les propriétés françaises, pour le cas où, dans la plus prochaine session des Chambres françaises, il ne serait pas voté de loi pour le paiement de la dette.. . Si le gouvernement français continuait à se refuser à un acte dont la justice est reconnue, et s*il voyait dans nos représailles Foccasion d'hostilités contre les États- Unis, il ne ferait qu'ajouter la violence à l'injustice, et il s'exposerait à la juste censure des nations civilisées et au jugement du ciel. »
Jamais la nation française, illustre et respectée entre toutes les nations du monde, n'avait été traitée avec un tel excès d'inso lence. Le message du général Jackson ne fut pas plus tôt connu à Paris, qu'il y en-
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Lecture da la brochure de M. Roederer. (Page "756, col. 2.)
Ûamma les esprits d'indignation et de colère. Quoi ! c'était la menace et l'insulte à la bonche, c'était presque l'épée à la main, qu'on osait demander à la France le paiement d'une dette dont la légitimité n'était pas démontrée ! Que le gouvernement américain eût oublié si vite à quels généreux auxiliaires l'Amérique avait dû jadis la conquête de son indépendance et l'établissement de sa nationalité, il y avait lieu de s'en éton-
ner; mais qu'on ajoutât la provocation àl'ingratitude, et qu'on s'avisât de nous faire peur, et qu'on en vint jusqu'il nous assigner à bref délai, cela était-il concevable? La plupart des organes de l'opinion prirent feu, et l'on put croire un momeat à l'imminence de la guerre.
Mais M. LivingstoQ n'avait été que trop bien éclairé par ses entretiens avec le roi. Au-dessus de la nation frémissante et toute
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pleine du dé^ir de venger la dignité nationale, il y avait des hommes dont Tàme appartenait à Famour du gain. C'étaient les mêmes qui avaient fait refuser la Belgique^ à cause des mines d'Ânzin et des ^draps d'Ëlbeuf ! Ils encombraient les avenues du pouvoir, ils formaient la majorité parlementaire, et ils allaient, une fois encore, courber Thonneur de la France sous le joug de leur égoïsme mercantile. On doit^ néanmoins, reconnaître qu'un aussi honteux mouvement de peur et de recul n'emporta pas tous les membres de la majorité sans exception. Il y en eut qui, quoique approbateurs du traité, furent d'avis, avec M. Duvergier de Hauranne, que céder devant une menace serait une honte, une calamité pu* blique. Malheureusement, leurs conseils se perdirent dans le tumulte des intérêts particuliers en émoi.
Quant aux ministres, partagés entre la crainte d'allumer la guerre et celle de laisser tomber trop bas le nom de la France, ils avaient pris le parti : 1** de demander de nouveau à la Chambre le crédit nécessaire au paiement de la dette américaine; 2'' de rappeler inimédiatement M. Serrurier envoyé français aux Etats-Unis, et d'offrir ses passeports h M. Livingston, ministre américain à Paris. Les dépêches adressées à M. Serrurier se ressentirent de la double inquiétude qui assiégeait le ministère. Les termes en avaient été pesés avec une prudence minutieuse, et cependant ils n'étaient pas tout à fait dépourvus de fermeté. Le roi s'en alarma ; le ministère refusa de fléchir. Et alors, s'il faut s'en rapporter au témoignage d'hommes graves, de personnages initiés, par leur position, aux plus secrets détails de la politique, il se passa des choses d'une nature étrange.
Sur le brick le à'AssaSy qui portait en Amérique les dépêches du gouveniement français, un mystérieux émissaire s'embarqua. Il était chargé d'une mission particulière, indépendante des instructions ministérielles, et qui avait même pour but d'en détruire l'effet. On s'était bien gardé de
mettre M. Serrurier dans la confidence.
Aussi dut-il être extrêmement surpris de l'accueil fait par le gouvernement américain aux dépêches venues de France. Quelque émouvant que fût leur contenu, on les reçut avec une indifférence railleuse qui prouvait que, sous main, on venait d'être averti qu'il n'y avait pas à les prendre au sérieux. Et en effet, à dater de ce moment, les dispositions du gouvernement américain parurent notablement modifiées, comme s'il eût appris qu'il suffisait d'avoir fait étinceler de loin le glaive, et qu'il était bon de ne pas envenimer la querelle en poussant plus loin la menace.
Le congrès, sans désavouer les paroles du général Jackson, avait cru devoir attendre, pour s'y associer avec éclat, le résultat des efforts que ferait le roi des Français pour assurer la pleine et entière exécution du traité; et tel avait été, en propres termes le langage tenu dans le Sénat par M. Clay, président du comité diplomatique. Après l'arrivée du brick le à'AssaSy et malgré la réception outrageante faite par la multitude aux officiers français, malgré la couleur hostile adoptée par la presse américaine, le général Jackson se montra beaucoup moins disposé à tirer l'épée du fourreau. Changement d'attitude qui fut officiellement révélé à la France par une note de M. Livingston, qu'approuva, au nom du président des Etats-Unis, M. Forsith, secrétaire d'Etat de l'Union pour les affaires étrangères !
Il ne restait plus qu'à obtenir de la Chambre un vote si laborieusement préparé. Depuis longtemps déjà les journaux discutaient les titres de la créance américaine. Et il n'était pas jusqu'à son origine qui n'eût soulevé d'ardents débats. Car elle remontait à une époque éloignée et se liait à des circonstances enveloppées de nuages. On sait que, par décrets lancés de Berlin et de Milan, Napoléon, en 1806 et 1807, avait mis l'Angleterre au ban des Puissances maritimes, et frappé de confiscation toutnavire convaincu d'avoir été en relation avec le gouvernement, le territoire ou le commerce
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britannique. Les Américains prétendaient avoir souffert de l'application de ces décrets ; ils avaient réclamé une indemnité, et un traité signé, en 1831, par H. Horace Sébas* tiani, la leur avait accordée , en la fixant à la somme de 25 millions, qull s'agissait maintenant de faire voter à la Chambre.
La polémique fut très vive. Les partisans du traité faisaient observer que la demande des Américains était juste; qu'admise en principe par TËmpire, elle avait été éludée, mais non repoussée par la Restauration; qu'en se montrant fidèle à des engagements sacrés, la France de 1830 s'élèverait dans Testime du monde ; qu'il n'y avait pas lieu à s'arrêter au langage hautain du général Jackson, ce langage ayant été désavoué par le congrès; que le traité de 1831 était un acte consommé, et que la nation française ne pouvait se dispenser de faire honneur à la signature de son roi ; que ce traité, d'ailleurs, n'était pas sans compensation, puisque les Américains s'engageaient, de leur côté à se libérer d'une somme de 1,500,000 francs réclamée parla France : et qu'ils consentaient à admettre nos vins dans les ports de l'Union, à droits réduits pendant dix ans; qu'il y avait folie à perdre, pour une affaire d'argent, l'amilié d'un peupJe généreux; que nos refus entraîneraient peut-être une guerre qui, sans parler du sang répandu, nous coûterait bien au-delà de la somme exigée ; que, même en admettant une moins sombre hypothèse, nous fermerions à nos vins et à nos soieries un débouché important, et jetterions sur la place publique, à la disposition de l'émeute, une foule d'ouvriers sans travail et sans pain.
Aucune de ces raisons ne touchait les adversaires du traité. On mettait en avant la légitimité de la réclamation? Mais on considérait donc comme illégitimes les décrets impériaux qui en étaient la source ? Or, les décrets de 1806 et 1807, plus particulièrement dirigés en 1810 contre l'Union, n'avaient-ils pas eu pour but de la contraindre à remplir des devoirs, de neutralité que lui faisaient violer, et la soif de l'or, et une con-
descendance dont l'Angleterre ne pouvait jouir sans que la France eût droit d'en être offensée? Les décrets de 1806 et 1807 n'avaient-ils pas un caractère tout européen, dans leur tendance à purger l'Océan de la tyrannie du pavillon de Saint-Georges? Ne résumaient-ils pas la grande croisade que Napoléon avait entreprise pour reconquérir, au profit des nations civilisées, la liberté des mers? Et qu'étaient, après tout, ces pertes que les spéculateurs américains prétendaient avoir éprouvées, à côté des bénéfices énormes puisés dans une audacieuse violation des traités ? Si l'empire n'avait pas refusé d'admettre en principe la créance américaine, c'est qu'on était en 1814; c'est que l'Empire, accablé^ ne voulait pas multiplier le nombre de ses ennemis; c'est qu'enfin l'Amérique avait ce titre à la reconnaissance de Napo« léon, qu'elle pesait alors sur l'Angleterre. Et quant à la Restauration, invinciblement retranchée dans ses fins de non-recevoir, n'avait-elle pas bien prouvé le cas qu'elle faisait des réclamations des États-Unis?
Sans doute il était du devoir et de l'honneur d'un peuple de remplir ses engagements; mais le soin de sa dignité lui commandait impérieusement de ne pas payer ce qu'il ne devait pas, surtout lorsque, pour l'y contraindre, on lui montrait la pointe d'une épée. Et il n'était pas vrai que le congrès eût désavoué les insolentes paroles du président des États-Unis : le congrès s'était borné à ajourner l'expression de ses sentiments, dans l'espoir que le roi des Français l'emporterait sur la Chambre française. On osait citer le traité de 1831 comme ayant engagé la nation d'une manière irrévocable? Comme si ce traité lui-même n'était pas une atteinte cynique portée au principe fondamental du régime constitutionnel! Le droit du parlement avait-il été réservé? Non. La nation n'avait donc pas donné sa signature. Dire que les États-Unis, en échange des 25 millions qu'ils nous demandaient, ne refuseraient pas de nous payer 1 million 500 mille francs, c'était vraiment se moquer. La réduction de droits promise à nos vins constituait
un avantage réel ; mais pourquoi ne rappelait-on pas à ce sujet, le traité par lequel la France avait cédé en 1803 la Louisiane aux États-Unis, et les stipulations consenties en notre faveur par Tarticle 8, et leur violation ! Car, enfin, l'Amérique était notre débitrice, loin d'être notre créancière. Et en effet, sur la somme de 260 millions à laquelle la Louisiane fut estimée, 80 millions seulement nous avaient été payés par les États-Unis, de sorte que les avantages stipulés pour la France, et dont elle s'était vue indignement frustrée, représentaient une somme de 180 millions; il nous était loisible d'en réclamer, à notre tour, le remboursement. La guerre ! on ne devait pas la désirer ; mais il n'était pas dans les habitudes du peuple français de la craindre, et c'est par la lâcheté qu'on l'attire. Le marché américain! Un peuple aussi intelligent en affaires que celui des États-Unis n'aurait garde de repousser nos produits, sachant bien que par là il avilirait les siens. L'émeute ! Si, pour la déchaîner dans nos villes, l'étranger n'avait qu'à nous infliger l'humiliation de ses exigences injustes ou de ses menaces, nous serions le plus misérable et le dernier des peuples.
Tels furent, en substance, les arguments présentés de part et d'autre, soit dans la presse, soit dans la chambre des députés, où la discussion s'ouvrit le 9 avril (1835). Elle donna lieu, entre le duc de Fitz-James et M. Thiers, à une joute oratoire d'un grand éclat. Soutenu avec chaleur par MM. de
Broglie, président du Conseil, Ducos, Tesniëres, Jay, Anisson, de Tracy, Dumon, de Lamartine, Réalier-Dumas, le projet fut attaqué puissamment par MM. Desabes, Glaiz-Bizoin, Charamaule, Lacrosse, Auguis, Isambert, Mauguin. Mais nul ne lui porta des coups plus terribles que M. Berryer. Il nous semble le voir encore, tantôt penché sur la tribune et les deux bras étendus sur l'assemblée, il forçait ses adversaires à subir la domination de sa parole ; tantôt saisissant d'une main les documents fournis à l'appui du traité, et de l'autre marquant, pour ainsi dire sur le marbre, chaque erreur de chiffres, chaque mensonge d'appréciation, chaque double-emploi, il faisait passer devant les yeux de l'assistance éblouie je ne sais quelle arithmétique vivante. Jamais Mirabeau, fulminant contre la banqueroute, n'avait paru plus véhément, plus indigné, et n'avait exercé d'une façon plus souveraine le pouvoir de Téloquence. Tout fut inutile. Le 18 avril (173S), 289 voix contre 137 votaient l'adoption du traité. Il fut adopté aussi, deux mois après, par la Chambre des pairs, malgré les énergiques attaques du duc de Noailles. La gravité du vote, en ce qui concernait l'honneur de la France, ne se trouvait atténuée que par un amendement de MM. Yalazé et Legrand, lequel avait prévalu, et portait qu'il ne serait fait aucun paiement, que lorsque le gouvernement français aurait reçu des explications suffisantes sur le message du président Jackson.
HISTOIRE DE DIX ANS
Ptocès d*avril. — La Chambre des pain constituée en Cour de justice. — Congrès républicain convoqué à Paris. — Luttes intellectaelles dans Tintérieur des prisons. ^ Réunions des défenseurs; leur physionomie. — Visite à M* Pasquier. — Droit de libre défense violé ; protestation du barreau de Paris et de la plupart des barreaux de France — Sympathies qu'excitent les détenus. — • Dissidence entre ceux de Paris et ceux de Lyon. ^ Entrevue à Sainte- Pélagie des deux comités de défense; ses résultats. — Vifs débats entre la majorité des défenseurs et M. Jules Favre. — MM. Jules Favre, Michel (de Bourges) et Dupont. — Ouverture des débats devant la Cour des pairs. — Protestations des accusés ; scènes étranges. — Le jugement sur pièces proposé. — Lettre des défenseurs. — La Chambre engagée dans la lutte ; MM. de Gormenîn et Andry de Puyraveau incriminés. — Portrait de M. de Cormenin. — Débats parlementaires. ^ M. Audry de Puyraveau livré à la Cour des pairs par la Chambre élective ; son attitude. — Division dans le camp des défenseurs; MM. Dupont et Armand Carrel. — Procès des défenseurs; son caractère ; incidents ; discours de MM. Trélat et Michel (de Bourges) ; condamnations. ^ La Chambre des pairs s'abandonnant à toutes les conséquences de l'arbitraire; arrêt de disjonction; évasion des prisonniers de Sainte-Pélagie. — Continuation du procès des accusés d'avril. — Révélations poignantes. — Plaidorie de M. Jules Favre. — Condamnations des accusés des diverses catégories. — Le parti républicain.
Lorsqu'un gouvernement a le désir et le pouvoir de tout oser, s'il parle de justice en ne suivant que les inspirations de sa haine^ et s*il invoque la sainteté des lois en les foulant aux pieds, il y a dans le mensonge d'une telle altitude quelque chose qui attriste la conscience des gens de bien. Et pourtant, l'homme d'État qui aime le peuple y puise un sujet d'orgueil et d'espérance. Car, c'est un hommage profond rendu à la liberté, que cette pusillanimité de la force ; et il est beau de voir les victorieux mentir au sentiment de leur propre triomphe, et manquer, même devant la certitude de leur impunité, du courage de leur violence.
C'était sur une simple ordonnance du roi que la Chambre des pairs, saisie du procès d'avril, s'était constituée en cour de justice.
Or, la Charte avait été violée par là de la manière la plus audacieuse. La Charte avait dit, en effet : « Nul ne pourra être disirait de ses juges naturels. » Et comme pour enlever d'avance à la tyrannie la ressource des interprétations perfides, les législateurs avaient ajouté : « // ne pourra en conséquence être créé des commissions et tribunaux extraordi^ noires^ à quelque titre et sous quelque dénomination que ce puisse être. » Qu'imaginer de plus formel ?
Il est vrai qu'une exception au principe se trouvait consacrée dans l'article 28, ainsi conçu : a La Chambre des pairs connaît des « crimes de haute trahison et des attentats ce à la sûreté de l'État qui seront (qui seront) « définis par la loi. » Mais cette loi qui devait définir l'attentat, et sans laquelle l'ar* ticle 28 était comme non-avenu^ cette loi n'avait pas encore été faite. La haute juridiction de la Chambre des pairs ne pouvait donc entrer en exercice que par un cynique renversement des lois fondamentales du royaume.
A ce raisonnement, appuyé sur des textes positifs et confirmé d'ailleurs par un arrêt mémorable ^ il n'y avait absolument rien à
1. En 1815, M. de La Valette avait été condamné à mort par la Cour d'assises du département de la Seine. Il se pourvut en cassation, se fondant, en son pourvoi, sur l'incompétence de la Cour d'assises, et prétendant que, vu les hautes fonctions dont on l'accusait d'avoir abusé contre la sûreté de VEtat^ il devait, aux termes de la Charte, être jugé par les pairs du royaume.
Voici le dispositif de l'arrêt par lequel la Cour de cassation rejeta le pourvoi de M. de Lavalette, le 15 décembre 1815 :
« Attendu que le demandeur a été mis en accusation et renvoyé devant la Cour d'assises de la Seine comme complice d'un attentat contre la sûreté de l'Etat; gue l'article 33 (devenu l'article 28 de la Charte de 1830) de la Charte constitutionnelle n'attnbue pas à la Chambre des Pairs indistinctement la connaissance de tous les attentats contre la sûreté de l'Etat; qu'il restreint cette attribution aux attentats contre la sûreté de l'État qui seront dé finU par la
opposer. La Chambre des pairs, cependant, ne craignit pas de passer outre. En vain M. Dubouchage protesta-t-il noblement contre une aussi flagrante usurpation, la pairie proclama sa compétence ^ , après avoir prêté une oreille complaisante aux «^ophismes de MM. de Broglie, Portalis et Séguier, sophismes si pitoyables, que nous nous abstiendrons de les reproduire.
Ce fut le 6 février 1835 que les membres «le la Cour libellèrent et signèrent, au nombre de 132, Tarrèt de mise en accusation. Cet arrêt déclarait connexes tous les faits qui s'étaient passés à Lyon, à Paris, à Marseille, ù Besançon, à Arbois, à Chàlons, à Épinal, k Lunéville et dans llsère ; il déclarait, à l'égard de tous ces faits, la Cour des pairs compétente; il ordonnait la mise en liberté Je ceux des accusés que Tins truction n'avait pas trouvés coupables ; il ordonnait la mise on accusation des autres, et laissait au président de la Cour le soin de fixer ultérieurement le jour de Touverture des débats *,
loi ; qu*aiccune loi n'a encore déterminé ceux des attentats quif conformément à cet article de la Charte, doivent être soumis à la Chambre des Pairs ; qu'ils demeurent donc encore dans le droit commun, et que la Cour d'assises de la Seine a été compétente pour instruire et prononcer sur Taccusalion intentée contre le demandeur ;
« La Cour rejette le pourvoi. »
11 est inutile de remarquer que ce qui était vrai en 1815, à regard de M. de Lavalette, Tétait en 1834 à Tégard des accusés d'avril, la législation étant la même aux deux époques.
i. Voir aux documents historiques.
2. La Cour des pairs avait été saisie, par ordonnance du Roi, des attentats commis à Lyon et à Paris, et elle s*était saisie elle-même, par plusieurs an*éts de connexité, des attentats commis sur d'autres points du royaume ; mais à regard du complot de Lunéville, il n'en avait pas été de même. La Cour se trouvant absente, lorsque ce complot fut connu, la commission d'instruction s'en était saisie elle< même et sans y être autorisée par un arrêt de connexité. Il y avait donc lieu sur la légalité de cette conduite à une délibération particulière. La commission eut pour elle l'immense majorité des pairs. Ceux dont le vote la condamna furent MM. Bérenger, de Flahaut, d'Authouard, de Sesmaisons, Latour^Dupin , Montauban, Lanjuinais, Dubouchage, de Biron et de Vogué.
Pour ce qui est de la compétence de la Cour relativement aux affaires dont eUe avait été saisie par ordonnance du Roi ou dont elle s'était saisie par des arrêts de con nexité, le résultat du vote ne donna que cinq voix pour la négative. Ce furent celles de MM. Dubouchage, de Biron, di Sesmaisons, Lanjuinais et de Vogué. Les noms de ces cinq pairs de France méritent ici d'être transcrits. La reconnaissance de l'histoire leur est due.
Quant aux votants affirmatifs, voir aux documents historiques.
La Cour fit ensuite distribuer le rapport de M. Girod (de TAin) aux accusés, aux députés, aux membres du conseil d'État; et le procureur-général, M. Martin (du Nord^, se mit à rédiger un acte d'accusation qui ne pouvait être et ne fut qu'un résumé brutal du rapport de M. Girod (de TAin).
Pendant que leurs ennemis se préparaient ainsi à les anéantir, les accusés parisiens, détenus à Sainte-Pélagie, attendaient avec impatience le moment de prouver, à la fa* ce de tous, la supériorité de leurs doctrines. Leur première pensée avait été de profiter de l'occasion pour tenir, au sein même de la Chambre des pairs, de véritables assises républicaines. « Il ne s'agit pas pour nous, s'étaient-ils dit, d'un procès judiciaire à soutenir, il s'agit d'une victoire politique à remporter. Ce ne sont pas nos tètes que nous avons à défendre, ce sont nos idées. Apprenons au monde quelle foi est la nôtre et pour quels principes il nous a plu de jouer cette formidable partie. Qu'importe que nos ennemis aient vaincu par le glaive et puissent compléter leur succès par l'écbafaud? Nous serons les vainqueurs, s'il reste démontré que de notre côté se trouvaient la vérité, l'amour du peuple et la justice. » C'était là un noble et grand dessein. Pour le réaliser, les prisonniers résolurent de convoquer à Paris, des divers points de la France, tous les hommes qui, par leur talent, leurs vertus, leur renommée, leurs services, étaient en état de défendre et de représenter dignement le parti républicain.
Mais il était à craindre, si l'on s'en fiait aux caprices des inspirations personnelles, que la défense ne fît éclater des dissidences f&cheuses et ne s'égarât dans la confusion des systèmes. Les accusés cherchèrent à prévenir ce danger en formant parmi eux, pour poser des jalons à la défense et lui imprimer un caractère d'ensemble, un comité qui se composa de MM. Godefroi Cavaignac, Guinard, Armand Marrast, Lebon, Yignerte, Landolphe, Ghilman, Granger etPichonnier.
Ils écrivirent ensuite à leurs co-accusés de Lyon, pour les engager à choisir, de leur cô**
HISTOIRE DE DIX ANS
té, des défenseurs, et à instituer, eux aussi, un comité de défense, démarche à laquelle les accusés lyonnais répondirent par la nomination de MM. Baune, Lagrange, Martin Haillefer, Thiphaine et Gaussidière.
Alors, on vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible, s'élever soudain au-dessus du péril et de leurs passions, pour se livrer à Tétude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts. Ce fut, pour tous, le sujet des plus courageuses méditations, des recherches les plus passionnées. Mais tous, dans cette course intellectuelle, n'étaient pas appelés à fournir la même carrière. Des dissidences théoriques se manifestèrent entre MM. Godefroi Cavaignac, Guinard, Armant Marrast, d'une part; et, de l'autre, MM. Landolphe, Lebon, Yignerte.
Des discussions brûlantes s'élevèrent. Parle corps, les captifs appartenaient au geôlier; mais, d'un vol indomptable et libre, leur esprit parcourait le domaine, sans limites, de la pensée. Du fond de leurs cachots, ils s'inquiétaient de l'avenir des peuples, ils s'entretenaient avec Dieu ; et placés sur la route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils s'enivraient d'espérance, comme s'ils eussent marché à la conquête du monde. Spectacle touchant et singulier, dont il convient de garder le souvenir à jamais!
Que des préoccupations sans grandeur se soient mêlées à ce mouvement; que l'émulation ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles ou haineuses ; que des esprits trop faibles pour s'élever impunément, se soient perdus dans le pays des rêves, on ne peut le nier ; mais ces résultats, trop inévitables, des infirmités de la nature humaine, ne suffisent pas pour enlever au fait général que nous venons de signaler ce qu'il présente de solennel et d'imposant.
Au reste, si l'agitation intellectuelle du
parti républicain était vive dans l'intérieur de Sainte-Pélagie, elle l'était bien plus encore au-dehors. Car les membres du congrès convoqué par les accusés dans la capitale, y étaient^accourus de toutes parts ; et, à mesure qu'ils arrivaient, les questions à résoudre leur étaient soumises, de sorte que le cercle des dissidences allait s'élargissant de jour en jour. Quoique sincèrement attachés àla cause de la république, quelques-uns s'en effrayèrent. Ce furent ceux qui avaient dans Tesprit plus dé netteté que de hardiesse, ou ceux qui n'avaient pas une assez longue habitude des partis pour comprendre que la difficulté de les conduire en les disciplinant est toujours moins grande en réalité qu'en apparence. Il faut, au surplus, le reconnaître : les réunions des défenseurs avaient une physionomie bizarre. Composées d'hommes qui, pour la plupart, ne se connaissaient que de réputation ou même ne se connaissaient pas, elles rapprochaient, avant d'avoir trouvé le lien qui les devait unir, les éléments les plus hétérogènes : la fermeté réfléchie des hommes du nord et la fougue des méridionaux. On y délibérait un peu confusément ; la vanité de quelques-uns y éclatait en prétentions bruyantes ; souvent les plus emportés dominaient le débat et couvraient du bruit de leurs motions les voix les plus respectables. Il arriva donc qu'un profond sentiment d'inquiétude et de trouble s'empara d'un certain nombre de défenseurs, et entre autres, de MM. Jules Favre^ Saint-Romme, Ledru- Rollin. S'exagérant le mauvais côté du drame joué sous leurs yeux, ils crurent toucher au chaos, et ils firent tous leurs efforts pour ramener aux proportions d'un procès judiciaire, ce qui, dans l'opinion de Timmense majorité des défenseurs, devait avoir la portée d'une lutte politique.
Cependant, le jour décisif approchait.
Les accusés lyonnais avaient été transférés de Lyon à Paris, où la conciergerie leur était donnée pour prison, tandis qu'on renfermait à l'Abbaye les accusés de Lunéville. Le gouvernement n'ignorait pas dans quel champ-clos les républicains prétendaient
LOUIS BLANC
Tattirer. Apës avoir accumulé fautes sur fautes et scandales sur scandales, pour agrandir outre mesure sa victoire et frapper dans les accusés Tensemble du parti républicain, il se sentit tout-à-coup glacé d'eiïroi à Taspect de ce parti s'avançant en masse pour soutenir ie combat. Le 20 Mars (1838), M. Pasquier, président de la Cour des pairs, décida que des avocats d'office seraient imposés aux accusés, et le lendemain M. Félix Faure se rendit à Ste-Pélagie, où il signifia cette décision aux captifs, pris séparément. Ainsi Ton en était venu à violer le droit de défense, ce droit que, dans des sociétés en décadence, avaient respecté des tyrans I
Les accusés protestèrent avec énergie, et ils écrivirent aux avocats nommés d'office par M. Pasquier: « Jugez vous-mêmes, Messieurs, (c si votre dignité, si celle de Tordre auquel « vous appartenez, peuvent vous permettre <« de vous imposer aux accusés malgré eux, et « de vous rendre complices, d'une iniquité ju- (( diciaire sans exemple et des passions d'un « ennemi sans pudeur. » Ils avaient en même temps choisi trois de leurs camarades, MM. Armand Marrast, Lebon et Landolphe, pour aller demander compte à M. Pasquier d'une persécution toute nouvelle même dans les fastes de l'abitraire. L'entrevuefutétrange. Armé d'une froide politesse, M. Pasquier fit aux trois républcains, lorsqu'ils entrèrent, un salut d'homme de Cour. Ceux-ci s'inclinèrent à peine ; et ils s'avançaient, Tœil fier, rindignation peinte sur le visage, lorsque M. Pasquier se jeta le premier dans son fauteuil , leur faisant signe ensuite de s'asseoir. Us sourirent de ce puéril dépit, et s'exprimèrent d'un ton bref. Ils avaient reçu mission non pas de faire revenir le président de la Cour des pairs sur une mesure qu'ils savaient bien irrévocable, mais de lui dire les sentiments qu'elle éveillait en eux. Aussi parlèrentils le langage de la menace, d'autant plus agressifs et intraitables, qu'ils étaient les plus faibles et que leurs ennemis disposaient du bourreau. L'entretien terminé, ils se levèrent si brusquement que l'un d'eux, M. Landolphe, se heurta presque à un
homme collé derrière la porte et qui n'avait pas eu le temps de se retirer. Cet écouteur indiscret était M. Decazes.
Les avocats nommés d'office par M. Pasquier ayant unanimement résolu de ne point optempérer à des réquisitions qui tendaient à déshonorer leur ministère, le ifomV^t/r publia, le 30 mars (1835), une ordonnance qui investissait la Cour des pairs et son président, à l'égard des avocats, de tous les pouvoirs qui appartiennent aux Cours d'assises et aux présidents de ces Cours.
Tels sont les entraînements de l'arbitraire ! Une fois lancé dans cette voie fatale, un pouvoir essaierait en vain de se modérer, il faut qu'il avance toujours, dût-il voir, à chaque pas, se creuser autour de lui un nouvel abîme. Les accusés écrivirent au barreau de Paris :
< On ne nous oppose plus seulement le pouvoir discrélionnaire d'une cour spéciale; c'est le bon plaisir qui statue, par disposition rétroactive, sur des questions judiciaires. Ainsi, ce n'est pas assez que nous soyons soumis à tous les caprices d*un tribunal exceptionnel, sans appel, sans contrôle. Si le mépris de toutes les lois ne lui suffit pas pour nous enlever jusqu'à notre dernière garantie, une ordonnance intervient, l'arbitraire s'ajoute à l'arbitraire, toutes les iniquités se liguent. La politique, disent effrontément nos ennemis, ne doit pas manquer à la justice. Nous ne manquerons pas, nous, à notre devoir, et nous vous demandons. Messieurs, de remplir le vôtre avec la fermeté qui convient à votre profession, avec la promptitude que les circonstances exigent. »
A d*aussi mâles accents, tout le barreau s'émut. Il n'y eut qu'un cri, parmi les avocats sur rillégalité de l'ordonnance du 30 mars. Le 6 avril (1835), le conseil de l'ordre s'assemble extraordinairement, et une commission composée de MH. Philippe Dupin, b&tonnier de l'ordre, Parquin et Odilon Barrot, rédige une délibération dont voici les conclusions:
« Sans se préoccuper de Tillégaiité de l'ordonnance, sans examiner si le mandat qui leur est donné est obligatoire, les avocats doivent persister à déclarer qu'un appel à leur humanité, à Taecom-
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ExpuUion da hagnûga (Pag« 777, col. 1.)
plissement des devoirs de leur profoasion, ne leur sera jamnis adreasé en vain ; que toujours si les accusés y conseutent ou rétracleni leur refus, ils seront prêts il payer leur tribal au malheur. Mais si les accusés persialent dans leur résistance, il est impospossible d'engager avec eux une lutte sane convenance et sans dignité.
■ Dans ces circonstances, le conseil, procédant par forme de simple aris, estime que le parti le plus convenable à prendre par les avocats est de s'assurer des dispositioni des accusés, et, en cas de refus, écrire à M. le président de la Cour des pairs qu'ils se seraient empressés d'accepter la mission qui leur a été déférée, mais que la résolution des accusés leur fait un devoir de s'abstenir. >
Suivaient les signatures de MM. Philippe Dupiu, bâtonnier; Archambault, doyen; Parquia, Mauguiu, Thévenin, Couture, Colmet-d'Aage, Gaubert, Hennequin, Berryer fils, Gaudry, Lavauz, Delangle, Marie,
Chaix-d'Est-Ange , Duvergier , Crousse , Paillet, Odilon Barrot, Leroy et Frédérich, membres du conseil.
Le même jour le barreau rouecnais délibérait, contre l'ordonnance du 30 mars, une protestation, qui parut avec les signatures de MH. Sénard , bâtonnier, et Desseauz , secrétaire. Elle ne dilTérait de celle qui précède qu'en ce que les conclusions en étaient plus précises encore et les termes plus énergiques.
L'exemple donné par les barreaux de Paris et de RouflQ, fut suivi par presque tous les barreaux de France. On s'indigna, on protesta de toutes parts. De leur c6té, les procureurs généraux, tant à Rouen qu'à Paris, fulminèrent contre l'ordre des avocats, et en appelèrent aux Cours royales
LOUIS BLANC
des décisions par lesquelles l'ordonnance du 30 mars était virtuellement annulée. Jamais pareil élan ne s'était manifesté au sein de la société; jamais anarchie pareille ne s'était produite au sein du pouvoir. En séance secrète, la Cour des pairs se raffermit dans sa résolution d'enlever aux accusés les défenseurs de leur choix; mais elle décida qu'elle ne cont7*atndrait personne à plaider d'office, n'osant entrer en lutte avec le corps des avocats. C'était l'excès de la violence combiné avec l'excès de la peur.
Et comment peindre, maintenant, l'effet que produisaient sur les esprits tant de surprenantes complications? Le nom des accusés volait de bouche en bouche ; on s'intéressait à leurs périls; on glorifiait leur constance; on se demandait avec anxiété jusqu'où ils pousseraient l'audace des résolutions prises. Dans les salons mêmes où leurs doctrines n'étaient pas admises, leur intrépidité touchait le cœur des femmes; pris^onniers, ils gouvernaient irrésistiblement l'opinion; absents, ils vivaient dans toutes les pensées. Pourquoi s'en étonner? Ils avaient pour eux, chez une nation généreuse, toutes les sortes de puissance : le courage, la défaite et le malheur. Époque orageuse et pourtant regrettable! Comme le sang bouillonnait alors avec force dans nos veines! comme nous nous sentions vivre ! comme elle était bien ce que Dieu l'a faite, cette nation française qui périra sans doute le jour où lui manqueront tout à fait les émotions élevées! Les politiques à courte vue s'alarment de l'ardeur des sociétés : ils ont raison ; il faut être fort pour diriger la force. Et voilà pourquoi les hommes d'état médiocres s'attachent à énerver un peuple. Ils le font à leur taille, parce qu'autrement ils ne le pourraient conduire. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne s'étudient point à éteindre les passions d'un grand peuple ; car ils ont à les féconder, et ils savent que l'engourdissement est la dernière maladie d'une société qui s'en va.
Privés de la faculté de se défendre selon leur désir et selon leur droit, les accusés
détenus à Sainte-Pélagie avaient résolu de ne plus opposer à leurs juges que le silence et le dédain. ((Vous nous condamnerez, mais (( vous ne nous jugerez pas », avaient dit à M. Pasquier, en le quittant, MM. Lcbon, Marrast et Landolphe. Il s'agissait pour les accusés de tenir parole, et de se borner à ennoblir la position de victimes que leur faisaient des inimitiés sans grandeur.
Malheureusement, il n*y avait pas unanimité de vues entre les accusés des diverses catégories.
Les Parisiens, d'accord en cela avec les sous-officiers de Lunéville, pensaient que, la force l'emportant sur la justice, il y avait devoir de s'abstenir; qu'une protestation muette était préférable à une défense mutilée ; que, puisque la Cour des pairs osait prétendre aux bénéfices de l'arbitraire, il fallait lui en laisser les embarras et l'odieux; qu'il importait, en un mot, d'arracher au parti du gouvernement ce masque de légalité dont il avait un moment voulu couvrir ses vengeances.
Les Lyonnais envisageaient la situation sous un autre aspect. Ne pas se défendre, c'était perdre l'occasion de lire à la France attentive une des pages les plus mémorables de l'histoire de Lyon : pouvait- on s'y résoudre? Les hommes qui, comme Lagrange, avaient immortalisé la résistance par leur modération et leur courage, faisaient-ils donc si peu d'honneur au parti qu'on pût taire sans inconvénient ce qu'ils avaient été et ce qu'ils avaient fait? D'ailleurs, l'insurrection lyonnaise était calomniée; et il convenait que la vérité fût enfin connue, il convenait que la France apprit comment la lutte s'était engagée, et quelles manœuvres en avaient prolongé la durée funeste, et par quels massacres des soldats égarés avaient souillé la victoire.
Ce dissentiment ne pouvait tomber qu'autant qu'on aurait fourni aux divers accusés le moyen de se voir les uns les autres, de discuter, de se concerter. Ceux de Paris demandèrent donc qu'on transférât à Sainte- Pélagie, où ils étaient eux-mêmes détenus,
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leurs camarades de Lunéville, qu'on avait renfermés à T Abbaye, et leurs camarades de Lyon, déposés à la Conciergerie. Rien de plus juste. La demande fut, néanmoins, re poussée. Alors, les prévenus dé Paris adrech sèrent au procureur-général une lettre où leurs griefs étaient résumés d'une manière saisissante :
< Vous ne voulez pas plus de la défense quD tous ne voulez de la vérité.
c Ainsi, vous avez mis une année entière à compliquer votre accusation, et nous avons reçu seulement il y a quelques jours le volume de la procédure qui nous concerne.
« Ainsi, vous avez accusé tout notre passé, tous les actes du parti républicain, et vous prétendez nous interdire le choix de nos défenseurs ; vous voulez nous condamner à les prendre parmi les avocats, connus ou non, quMls aient ou non notre coufiance. Oe qui est permis à tout citoyen, pour la plus mince affaire de police correctionnelle, vous l'interdisez à des hommes que vous introduisez devant une Cour exceptionnelle et qui sont sous le coup d*accusations capitales !
« Ainsi, nous demandons des témoins à décharge, et vous nous mettez dans Timpossibilité de les faire assigner 1
« Ainsi, nous sommes incriminés pour avoir créé un vaste complot qui embrasse Paris, Lyon, Châlons, Arbois, Marseille. Epinal, Lunéville, et nous n*avons pu encore nous mettre en rapport avec nos co-accusés, et nous touchons à Touverture des débats sans avoir pu organiser une défense commune, pour répondre à une accusation commune ! »
Une entrevue d'un jour entre les deux comités de défense de Paris et de Lyon fut tout ce que les accusés obtinrent. Elle eut lieu à Sainte-Pélagie, le 18 avril (183S), et les dissentiments que nous venons de signaler s'y produisirent avec éclat. En soutenant que les débats devaient être acceptés, même avec des avocats d'office, les Lyonnais paraissaient plaider la cause de leur ville plutôt que celle du parti tout entier, ce qui leur donnait, dans la discussion, un désavantage marqué. Pour faire prévaloir leur opinion, les Parisiens n'eurent qu'à en appeler à ces inspirations du dévoûment qu'en présence de certains hommes on n'invoque jamais en vain. U fut arrêté que les prisonniers se
conformeraient unanimement à ce qui aurait été décidé dans la réunion des défenseurs, et la déclaration suivante fut, en attendant, rédigée par un membre du comité de défense de Paris :
« Informés que M. le Président de la Cour des pairs a Fintention de leur refuser pour défenseurs des hommes pris en dehors de Tordre des avocats, les deux comités de défense de Lyon et de Paris protestent ensemble et unanimement contre toute violation delà libre défense; ils déclarent que leur résolution formelle est de se présenter devant la Cour des pairs, accompagnés des défenseurs de leur choix, appuyés qu'ils sont, non seulement par les principes communs aux hommes de tous les partis, mais encore par Topinion de tous les barreaux, qui comprennent comme eux le droit accordé à tout accusé de se faire défendre par des hommes qui aient toute sa confiance. »
Il n'était pas dit précisément, dans cette déclaration, que les accusés, en l'absence des défenseurs de leur choix, refuseraient unanimement les débats; mais la conséquence était forcée. Un des membres du comité lyonnais, M. Caussidière, fit quelques difficultés pour signer, craignant qu'on ne s'engageât au-delà de ce qui était convenable. Mais, pressé par ses camarades, il céda; et la déclaration fut publiée, avec les signatures de MM. Baune, Lagrange, Martin Maillefer, Tiphaine, Caussidière, membres du comité lyonnais ; et Chilman, Granger, Vignerte, Landolphe, Pichonnier, Roziëre, Lebon, Guinard, Armand Marrast, membres du comité parisien.
Les défenseurs, dont, la veille même, les journaux avaient fait connaître les noms^, se réunirent ensuite pour résoudre définitivement la question qui s'était trouvée posée entre les accusés de Paris et ceux de Lyon. L'avis de l'immense majorité fut qu'on ne devait pas accepter les débats, si la défense n'était pas entièrement libre. L'opinion contraire était spécialement représentée par MM. Ledru-RoUin, Saint-Romme, et, surtout, Jules Favre, qui mit à la soutenir une