Voir aux documents historiques la liste des accusés
H naissance doit céder à celui du malheur et (( de la nature. Je demande, pour moi, que H ma femme soit immédiatement introduite. '( Elle a fait cent vingt lieues peur parta- K ger mes périls et ma captivité. J'adresse K ma réclamation à l'impartialité de nos H juges ou à la générosité de nos ennemis. » La demande était juste et noblement exprimée: voici en quels termes M. Pasquier la repoussa : « La demande que vous faites est « étrangère à votre défense; c'est un hors « rf'o?wt)r^.)) Expressions bien dignes du sentiment qui inspirait un pareil refus ! A trois heures, la séance fut suspendue, la Cour s'étant retirée dans la chambre du conseil, pour y délibérer sur la question de savoir si on admettrait comme défenseurs treize citoyens dont M. Maillefer venait de soumettre les noms au président*. A cinq heures, la Cour rentrait en séance, et M. Pasquier prononçait un arrêt qui repoussait les défenseurs proposés, sous prétexte que (c ces '( personnes n'étaient inscrites au tableau « ni comme avoués, ni comme avocats. » De sorte que la justice disparaissait pour faire place à Ja guerre. Les défenseurs choisis par les prévenus publièrent, le lendemain^ une protestation énergique : « Considérant *< que le droit de défense a été outrageuse- H ment violé, et approuvant hautement la « résolution des accusés qui ont tlétri par H leur silence tout principe de juridiction K prévotale, les défenseurs soussignés éprou- « vent le besoin d'exprimer publiquement leur •< douleur de n'avoir pu être utiles à leurs « amis, et protestent de toute l'énergie de *< leur conscience contre l'abominable ini- « quité qui va être consommée à la face de « la nation ! »
Cette fermentation des esprits faisait prévoir des résistances terribles : elles éclatè-
1. « Ce sont : MM. Voyer-d^Argenson, Audry de Puyra. veau, le général Tarayre, La Mennais, Trélat, Raspail, Caraot, Carrel, Bouchotte, Pierre Leroux, Reynaud, F. Degeorge et de Gormenin. Voilà treize noms que nous avons l'honneur de soumettre à la Cour. Nous demandons que la Cour délibère sur cette réclamation, sans préjudice de toutes les autres que nos camarades pourront former. Nous protestons contre toute décision contraire. »
rent, dans l'audience du 6 mai, avec un emportement et un ensemble qui accablèrent les juges. H. Godefroi Cavaignac avait réclamé la parole pour protester contre l'arrêt de la veille. On la lui refuse. Aussitôt, d^un mouvement spontané, les accusés se lèvent ; et l'œil en feu, le bras étendu: « Parlez, a Cavaignac, parlez! » Les gardes munici* paux sont debout, ils reçoivent l'ordre d'avancer; mais ils restent frappés de stupeur. Les cris redoublent. Le président, interdit, passe alternativement de l'obséquiosité à l'impatience; il se consulte avec le grand référendaire, avec M. de Bastard, viceprésident; puis il annonce à la Cour qu'il faut qu'elle se retire pour délibérer. A ces mots, les pairs se précipitent vers la salle du conseil, en proie à un trouble invincible. Alors, au tumulte succède le plus profond silence. Au dehors^ les troupes sont sous les armes. Après quatre heures d'attente solennelle, la Cour rentre en séance. Des conclusions sont prises contre M. Cavaignac, et la garde municipale entraîne les accusés. Le lendemain, même tempête, et plus violente encore. Un avocat, M* Crivelli, avait commencé un discours pour demander la récusation des pairs qui s'étaient chargés de l'instruction, lorsqu'il fut interrompu par les accusés. La réclamation de M^ Crivelli était fondée; car il était contraire, et aux dispositions formelles du code d*instruction criminelle, et aux notions les plus élémentaires de l'équité, que des hommes qui avaient instruit l'affaire et signé l'acte d'accusation vinssent siéger commes juges. Mais il importait, sur toute chose, aux prévenus que le débat ne s'engageât point. Ils se mirent donc à étouffer la discussion commencée, et il fallut les faire descendre dans les salles d'attente, pendant que la Cour rédigeait l'arrêt par lequel les conclusions de M^ Crivelli étaient repoussés. Les accusés ne tardèrent pas à être ramenés; et, l'arrêt prononcé, M. Cauchy, secrétairearchiviste, commença la lecture de l'acte d'accusation. Aucune parole humaine ne peut rendre la physionomie que présenta, dans
HISTOIRE DE DIX ANS
cet instant, rassemblée. Ainsi que la veille, tous les accusés se sont levés en masse, et tous ils crient: nos défenseurs! nos défenseurs! Le colonel de la garde municipale, M. Feisthamel, donne des ordres menaçants Le président fait de vains efforts pour cacher son émotion. Les officiers du parquet lui adressent, de leurs sièges, des exhortations qui se perdent dans le tumalte. Parmi les pairs, ceux-ci, debout, mêlent leurs voix aux clameurs des prévenus, ceux-là se rejettent dans leurs fauteuils comme saisis d'épouvante. Les sténographes ont cessé d'écrire ; et, du haut des tribunes, les spectateurs suivent d'un regard inquiet et le corps penché, la marche de ce drame étonnant. Tout-à- coup, le procureur général se lève pour lire un réquisitoire ; mais M. Baune se lève, de son côté, au nom des prévenus, pour lire une protestation. Les deux voix montent ensemble, celle de M. Martin (du Nord) aigre et fatiguée, celle de M. Baune, au contraire, gravé, sonore et dominante. Nous ne saurions figurer cette scène qu'en plaçant en regard le réquisitoire du procureur général et la protestation lue par M. Baune:
M. BAUNE
< La presque UDanimi lé des accuses ue Lyon, de Paris, Sainl-Ëtienne, Arbois, Lu néville, Marseille, fipiuai, Grenoble, soussignéF,
« Après les faits graves qui ont eu lieu aux deux premières audiences croient qu*il est de leur dignité comme de leur devoir d'adresser à la Cour des pairs la déclaration suivante :
« La Cour a, par sou arrêt, violé le droit de la libre défense. » (Au banc des accusés: Ouil oui!)
« Cour souveraine armée d'un pouvoir exhorbitaut, jugeant sans contrôle, procédant sans loi, elle enlève la garantie la
M. MARTIN (du Nord).
« Le procureur-général du roi près la Cour des pairs,
« Vu l'arrêt en date du 6 de ce mois, qui décide que les mesures nécessaires pour assurer à la justice son libre cours seront prises dans le cas de nouveaux désordres commis par des accusés.
(Vives clameurs aux bancs des accusés. Elles vont toujours croissant jusqu'à la fin de ce réquisitoire.
Parfois, la voix des accusés domine, et nous reproduisons les principales interpellations).
« Attendu, en fait, qn'au lieu d*obéir à nos avertissements, certains accusés, par les manifesla-
plus sainte des accusés qui sont ses ennemis politiques, qu'elle retient depuis quatorze mois dans les prisons, etqu'elle force à venir défendre devant elle leur honneur et leur vie,
< Hier elle a été plus loin encore, et contrairement à tous les usages des cours criminelles où la parole n'est interdite qu*après la clôture des débats, elle a prononcé un arrêt contre l'accusé Cavaignac, sans permettre à personne ni à lui-même de dire un seul mot pour sa défense.
c Enfin, M. le président a voulu faire commencer la lecture de l'acte d'accusation, alors même que l'identité des accusés u*était pas constatée, et qu'aucun défenseur ne se trouvait à l'audience.
< Tous ces actes constituent des violences judiciaires, qui sont les précédents naturels des violences administratives auxquelles la Cour des pairs veut aboutir,
flc Dans cette situation, les accusés soussignés déclarent que la défense étant absente, les apparences mêmes de la justice sout évanouies; que les actes de la Cour des pairs ne sont plus à leurs yeux que des mesures de iorce dont toute la sanction se trouve dans les naïonnettes dont elle s'entoure.
c En conséquence, ils refusent désormais de participer par leur présence à des débats (oui !
oui!) où la parole est interdite et aux défenseurs et aux accusés; et, convaincus que le seul recours des hommes libres est dans une inébranlable
tiens violentes auxquelles ils se livrent et par un tumulte qui parait le résultat d'un système concerté entre eux à l'avance, s'efforcent de rendre impossible le cours régulier du procès; que Timpossibilité de continuer les débats en présence des accusés est par cela même démontrée. (Plusieurs voix:
Prenez de suite nostêtes !).
<c Attendu que s'il pou • vait dépendre des accusés d'entraver, par des moyens quelconques, la marche d'une affaire, la puissance publique leur appartiendrait, et que Tanarchie prendrait la place de la justice ; que la tolérance qui serait apportée à cette rébellion contre la loi constituerait un véritable déni de justice envers la société et envers ceux des accusés qui usent de leur droit pour réclamer le jugement; (les accusés : Nous protestons tous! tousij
< Attendu qu'il appartient à la Cour de s'opposer au renouvellement d'un pareil scandale, et d'assurer la justice à la société et aux accusés paisibles qui la réclament; (Les accusés : Personne ne réclame !)
c Requiert qu'il plaise à la Cour statuant sur l'étendue du pouvoir discrétionnaire, indispensable à la suite et à la direction des débats, autoriser M. le président à faire sortir de l'audience et reconduire en prison tout accusé qui troublera l'ordre. (Les accusés :
Nous sortirons tous!) A la charge par le greffier de tenir note des débats et d'en rendre compte à l'accusé expulsé à l'issue de l'audience; pour l'affaire
LOUIS BLANC
fermelé, ils déclarent quMls ne se présenteront plus devant la Cour des pairs, et qu'ils la rendent personnellement responsable de tout ce qui peut suivre de la présente résolution, s (Les accusés :
Oui ! oui ! nous le déclarons.)
être ainsi continuée dans son ensemble, tant à l'égard des accusés présents de fait à Taudience qu*à regard de ceux que leurs violences eu ont fait expulser. 2>
Les accusés: Vous pou vez être nos bourreaux; nos juges^ jamais!
Ainsi, par je ne sais quel enchaînement de monstruosités inévitables, il se trouva, dans un pays prétendu libre, un magistrat capable de venir [proposer le jugement sur pièces ! Ainsi, ce que le tribunal révolutionnaire avait à peine osé contre Danton et Camille Desmoulins, au nom de la terreur, M. Martin (du Nord) demandait aux pairs du royaume de le tenter contre les républicains au nom de la monarchie ! Que l'attitude des prévenus tendît à rendre le procès absolument impossible, c'est vrai ; mais, grâce au premier pas de la pairie dans l'arbitraire, ce n'était pas à la justice, c'était au contraire & la violation de son principe et de ses formes que les accusés résistaient. Il faut le dire: la Cour des pairs hésita, cette fois, à porter la main sur les armes qu'on lui tendait. Les descendants des Pasquier, des Mole, craignirent^ peut-être, d'imprimer une trop grande tache à des noms qui avaient été autrefois l'honneur de la magistrature française. Les conclusions de M. Martin (du Nord) furent vivement combattues dans la Chambre du conseil. Leur adoption eût été le signal de la retraite de plus de trente pairs : on ne voulut pas se risquer davantage. Et toutefois, par un arrêt qui était un acheminement à la condamnation sur pièces et un commencement d'iniquité, on décida qu'en cas de tumulte, les accusés pourraient être amenés devant la Cour séparément, et que l'acte d'accusation ayant été personnellement signifié à chacun des prévenus, on pourrait le lire, même en l'absence de ceux qui se seraient fait exclure de l'audience. Ce fut alors que MM. de Talhouet et de Noailles cessèrent de participer au procès. « Monsieur le président, écrivit
« M. de Noailles à M. Pasquier, je vous « prie de vouloir bien faire agréer à la Cour « mes excuses de ce que je ne puis conti- « nuer à siéger dans le procès dont elle est « actuellement saisie. Mes motifs sont dans
« l'arrêt qu'elle vient de rendre Sans
« doute, il faut que force reste à la justice ; « mais n'est-ce-pas la force seule qui triom- « phe, quand, par l'absence des formes, il n'y « a véritablement plus de justice régulière? <c Ce n'estpas faiblesse, à mon avis, de s'ar- « rêter lorsqu'on ne marche plus avec la « loi. »
En se réservant la faculté de séparer, à l'audience, ceux que l'acciisation s'était étudiée cependant à réunir, pour l'échafaud, la prison ou l'exil, la Cour des pairs cherchait à mettre à profit leurs divisions, qu'on prenait soin, depuis quelques temps, d'entretenir et d'envenimer. Le ministère n'ignorait pas que, parmi les prévenus de Lyon, il y avait des hommes étrangers aux préoccupations politiques, soldats de hasard que Tinsurrection n'avait recrutés qu'en passant, et auxquels il serait facile de faire accepter le procès, pour peu qu'on les enlevât à l'influence de leurs co-accusés. D'activés manœuvres furent pratiquées en vue do ce résultat, et l'on disposa les choses de manière à tirer parti des plus dociles. Dans l'audience du 9, en efîet, la lecture de l'acte d'accusation ayant été de nouveau interrompue^ on fit sortir de la salle tous les prévenus, et l'on n'en ramena que 29, appartenant à la catégorie de Lyon, et qu'on croyait moins fermes dans leurs projets de résistance. Mais, à l'égard de l'un d'eux, M. Lagrange, on s'était singulièrement trompé. Il ne fut pas plus tôt assis, qu'il demanda la parole pour protester, et M. Pasquier la lui refusant : « Je la prends, s'écria » t-il avec une impétuosité extraordinaire. « Oui, nous protestons devant la parodie de « vos réquisitoires comme nous l'avons fait « devant la mitraillé. Nous protestons sans « crainte en hommes fidèles à leurs serments, « et dont la conduite vous condamne, vous (c qui en avez tant prêtés et tant trahis ! »
La haute taille de l'accusé, son air martial, la fierté de sa coatenaDce et de soa geste, tout ajoutait à l'eiïet de cette violente apostrophe. Sur l'ordre du président, plusieurs gardes municipaux l'entourent, le saisissent. Mais lai, dans un état d'exaltation croissante : <c A votre aise, Messieurs, coadamnez-nous a sans nous entendre; envoyez à la mort « sans avoir admis leurs défenseurs, les « soutiens de cent cinquante familles <r d'hommes du peuple : moi, je vous « condamne à vivre, car notre saAg ne « lavera pas les stigmates gravés sur vos K fronts par celui du brave des braves. > Et pressé par les gardes, il reculait, les yeux toujours fixés sur ses juges. II sortit enfin, et la lecture de l'acte d'accusation dut être reprise. Dana les audiences qui suivirent, jusqu'au jour où cette lecture fut achevée, le tumulte ne se reproduisit qu'une fois. Mais, dès le 13 mai, il ne restait plus sur les bancs que 23 prévenus, et l'on devait naturellement s'attendre à voir recommencer la crise aussitôt qu'on aborderait les débats.
Il est triste d'avoir & parler des moyens auxquels, pour la conjurer, le pouvoir eut recours. Il avait fait ramener à l'Abbaye les sous-ofKciers de Lunéville, à Sainte -Pélagie les .Parisiens, et à la Conciergerie les Lyounais rebelles, ne retenant dans la prison du Luxembourg que les prévenus qu'il espérait gagner. Pour ces derniers, le régime de la prison fut adouci autant que possible; pour eux le visage des geôliers devint moins farouche, etune nourriture plus saine leur fut mesurée d'une main plus libérale. Et en même temps, on traitait les malheureux hdtes de Sainte-Pélagie, de la Conciergerie, et de l'Abbaye, avec une rigueur calculée. Quiconque laissait percer de l'indécision ou de la fatigue devenait sur-le-champ, de la part des agents du pouvoir, l'objet d'égards empressés et de délicates prévenances. On mit en jeu tour-à-tour les excitations de la misère, de la vtnité, de la douleur.
L'abbé Noir, accusé lyonnais, ayant perdu sa mère, on vint le trouver au milieu de ses
larmes, pour arracher à son affliction un consentement qu'il avait toujours refusé, et que, même alors, on ne put obtenir de lui. Des prisonniers sur qui le pouvoir comptait, quelques-uns, quoiqu'en très-petit nombre, appartenaient à la lie de la société, ne se piquaient en aucune sorte d'être républicains, avoientbeaucoupmoinsdevertusque de vices et ne s'étaient jetés sur la place publique que par espritde désordre. Ceux-là, pourtant,
Augutta Blanqui.
DéfeQsanr dn prérenus d'avril. (Page 7S.)
(iaœ-1881.)
le pouvoir les glorifia ; et les meilleurs, il les appelait des misérables I
De leur cd té, les républicains n'épargnaient rien pour encourager à la constance ceux des prisonniers qui, n'étant pas hommes départi, menaçaient de faiblir. Dans des articles qu'on eût dit burinés avec la pointe d'une épée, Armand Carrel célébrait le courage des accusés etleurdévoûment; on exposait leurs portraits dans les rues; on distribuait leur biographie ; des lettres de félicitations et de sympathies étaient, pour eux, adressées de toutes parts aux feuilles radicales; on consacra d'avance aux plus pauvres d'entre eux
LOUIS BLANC
le produit d'une souscription de 30, 000 francs ouverte d'enthousiasme; et, pour qu'il restât bien démontré, aux yeux de la France, que les soutiens ne manqueraient pas aux prévenus, les p)us zélés d'entre les défenseurs résolurent de se lier à leur sort par un acte éclatant de fraternité. Ils se réunirent donc, un jour, au nombre de vingt-cinq ou trente, dans la rue des Maçons-Sorbonne ; et là on fit la lecture d'une lettre qu'il s'agissait d'adresser publiquement aux accusi^s, et dont le rédacteur était M. Micbel (de Bourges). La lettre est approuvée, les assistants y apposent leurs signatures ; quelques-uns signent pour dés amis absents dont ils ne doutent pas plus que d'eux-mêmes, et l'on décide la publication immédiate. M. Trélat, président de l'assemblée, n'était pas d'avis d'une précipitation qui imposailà tant de graves personnages ,é sur laquelle ils n'a- & se prononcer. Mais impérieuse; M. Trélat 9urnaux républicains; larut dans l&Tri/tune et s noms des défenseurs' .
Ilyétaitdit^: «Persévérez, citoyens; montrez- « vous, commepar le passé, calmes,Iîer3,éner- « giques; vous êtes les défenseurs du droit « commun ; ce que vous voulez, la France i( le veut; toutes les opinions généreuses le i< veulent ; la France ne verra jamais des (1 juges 011 il n'y a pas de défenseurs. Sans n doute, au point où les choses en sont n venues, la Cour des pairs continuera à « marcher dans les voies fatales où le « pouvoir l'entraîne, et après vous avoir mis « dans l'impuissance de vous défendre, elle H aura le triste courage de vous condamner. (( Vous accepterez avec une noble résigna- (1 lion cette iniquité nouvelle ajoutée à tant H d'autres iniquités: l'infamie du juge fait la :< gloire de l'accusé. »
Dénoncée, le 12 mai (1835), à la Chambre des pairs par M. de Monlébello, cette piovocationsoudainelajela dans le plus grand trou-
ble. Elle se forme en comité secret. Traduira-ton les signataires à la barre de l'assemblée t Mais quoi I c'est unprocès enté sur un procès déjà plein d'embarras el de périls ! C'est une lutte nouvelle à affronter ! Que la pairie s'élève au-dessus de son ressentiment : sa dignité l'exige, la prudence le lui conseille ! Si les défenrours des accusés deviennent eux-mêmes accusés, ne faudra-t-il pas se résigner à entendre jusqu'au bout cet exposé des doctrines républicaines qu'on avait voulu empêcher ? Et si tes défenseurs prennent des défenseurs, et qu'il plaise à ceux-ci de se faire mettre en cause à leur tour, quel spectacle à la fols odieux et bouffon donné au monde I Après avoir entassé incidents sur incidents, interrogatoires sur interrogatoires, plaidoyers sur plaidoyers, arrêts sur arrêts, lapairie ne succombera-t-ellepas, haletante, éperdue?EQ viendra-t-on à faire juger une moitié delà nation par l'autre moitié ? Arrivera-t-on, de procès en procès, jusqu'à la guerre civile? Voilà ce que disent les moins téméraires MM. Gauthier, Barbé-Marbois, Dubouchage , Bérenger , Villemai a , Tripi er, R œderer . Mais, ils sont combattus par M. Cousin, de Montébello, Laltemand. C'en est fuit : chez la plupart, la passion parle plus haut que la sagesse, et c'est la passion qui va décider de tout. M. d'Argout prend alors la parole : K La question est épineuse, dit-il, et ce n'est «pas trop de la nuit pour y réfléchir. » Là-dessus, on ajourne le vote et on se sépare.
Au bas de la lettre on lisait les noms de MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau, députés '. C'était une complication de plus. Car, en forçant deux députés à comparaître à sa barre, la pairie courait risque d'offenser la Chambre élective et d'éprouver un refus qui aurait donné naissance à un déplorable conflit. Eh bien, cela même précipita la décision. Les meneurs du procès pensèrent que MM. de Cormeninet Audry de Puyraveau appartenant à la minorité de la
i. Le nom de M. Garniar-Pngès, par un hasard singulier, étant tombé en pMe à l'imprimene, ne figurait pas BU bas de la lettre publiée.
De Cormonin
( Loutg - Maki* de la Haye] iraS-1668
Ackr rep»n< lypograplnqucm'^nl.)
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Chambre élective, la majorité n'hésiterait pas, ou à leur imposer rhumiliation d'un désaveu, ou à les sacrifier; que, dans le sein de cette majorité, asservie aux ministres, la haine de la république l'emporterait sur l'esprit de corps ; qu'en un mot, la Chambre des députés ne refuserait pas de livrer deux de ses membres aux rancunes d'une assemblée rivale, ce qui constaterait l'union des trois pouvoirs, donnerait à la pairie, au milieu d'une telle tempête, la force morale dont elle avait besoin, et contribuerait h ranimer son courage expirant. Il fut donc convenu :
!<" Que la pairie manderait à sa barre les gérants de la Tnbtme et du Réformateur^ et les signataires de la lettre, y compris MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau ; 2^ que la résolution serait transmise par un message à la Chambre des députés, afin d'autorisation de poursuite. Et tels furent, en effet, les résultats du vote émis par les pairs réunis en comité secret, le 13* mai (1835).
La Chambre des députés en fut aussitôt informée par un message. Le surlendemain, elle se rassemblait dans ses bureaux, et, à la suite d'une discussion animée, elle nommait, pour examiner la demande en autorisation concernant deux de ses membres, une commission composée de MM. François Delessert, Sapey, Bessières, Sauzet, de Rémusat, Jacqueminat, Augustin Giraud, Parant, Salvandy.
M. de Cormenin et M. Audry de Puyraveau ayant été appelés à s'expliquer, devant la commission, sur leur participation à la lettre, le premier déclara qu'il n'avait ni signé ni autorisé la signature en son nom, le second refusa de répondre d'une manière catégorique, ne reconnaissant pas à la Chambre élective dont il faisait partie le droit d'autoriser sa comparution à la barre de la pairie. La commission se trouvait de la sorte amenée à séparer deux causes qui avaient paru indissolublement liées. Elle opina donc à accorder Tautorisation de poursuites contre M. Audry de Puiraveau et à la refuser contre M. Cormenin; double conclusion que M. Sauzet reçut mission de motiver dans un
rapport, où il sut marier aux inspirations de la colère tout ce que peut fournir de sophismes une analyse étroite et subtile de textes mal compris.
Pas plus que M. de Cormenin, M. Audry de Puyraveau n'avait signé. Et pourtant,, l'attitude de Tun avait différé de celle de l'autre. Ce fut, dans l'intérieur du parti républicain, le sujet de commentaires où l'emportement domina. On n'eut que des éloges pour la conduite de M. Audry de Puyraveau, et l'on reprocha, au contraire, à M. de Cormenin d'avoir manqué d'énergie. On aurait pu lui reprocher avec plus de justice d'avoir commis une faute politique. Car, de tous les genres de courage, le plus réel et le plus rare est celui qu'on déploie contre son propre parti.
Au reste, à en juger par les apparences, à contempler cet homme au visage empreint d'une réserve légèrement ironique, aux allures pleines de modestie, au geste lent, à la démarche fatiguée, au sourire pensif et doux, qui n'eût été tenté de croire à M. de Cormenin, plus de circonspection que d'audace? Dans sa conversation, d*un charme inexprimable, mais tissue de phrases inachevées, il hésitait sans cesse, et la présence d'une assemblée donnait quelque chose d'effrayé à son regard, dont une douceur pénétrante noyait à demi l'étincelle. Nous l'avons vu à la tribune : ses mains tremblaient sur le marbre, sa voix s'éteignait dans l'espace en phrases indécises, et chaque mouvement de son corps trahissait son trouble. Qu'on juge de ce que devait être son attitude au milieu d'agitations sans exemple. Aussi s'était-il confiné d'abord dans des études paisibles, auxquelles il dut de devenir le créateur de la science administrative, le flambeau du Conseil d'état. Et tout semblait révéler en lui l'homme né pour vivre dans le silence du Cabinet, tout, jusqu'à ses habitudes et ses scrupules littéraires. Jamais, en effet, écrivain ne peigna sa phrase avec plus de complaisance, et son style était d'une admirable coquetterie. Mais il se trouva que dans cet homme si dépourvu d'assurance,
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dans cet orateur sans aplomb, dans ce logicien solitaire, dans ce légiste, dans ce littérateur si soigneux de ses œuvres, la nature avait mis un pamphlétaire, un pamphlétaire aussi violent que Juvénal et aussi âpre que ^Milton. Qu'il y ait dans les monarchies un penchant funeste à absorber la fortune publique, c'est là leur moindre tort; elles abaissent les caractères, et voilà ce dont il convient, avant tout, de leur faire un crime; car il ne suffit pas d'inspirer aux nations des haines fortes et même légitimes, il faut aussi leur inspirer des haines élevées et ennoblir leurs passions en les excitant. M. de Cormenin s'y appliqua quelquefois dans ses pamphlets, mais pas asssez souvent, peut-être. Car, c'était, surtout, à la cupidité de la Cour qu'il avait coutume de s'attaquer, trop sur que, dans un siècle corrompu, les questions d'argent ont une importance décisive. Alors, il donnait la vie aux chiffres, l'éloquence aux calculs, grave et impétueux, amer et entraînant tour à tour. Et tantôt il accablait ses adversaires de sa logique, tantôt il les perçait de ses railleries, flèches inévitables. Habile à souffler sur les colères du moment, M. de Cormenin n'avait pas tardé à se donner pour ennemis tous les ennemis du peuple : ce fut sa gloire. Du reste, c'était seulement comme pamphlétaire qu'il était terrible. En quittant la plume, il devenait le plus doux et même le plus timide des hommes.
Dans l'occasion dont il s'agit, cependant, il déploya une hardiesse inattendue. Voulant prouver par l'âpreté de son langage que s'il avait nié l'authenticité de la signature qu'on lui attribuait, c'était uniquement pour rendre hommage à la vérité, il parut, le 22 mai (1835) à la tribune, et ouvrit les débats par un discours plein de force et de logique :
« Ce n'est pas ici, Messieurs, l'une de nos (( querelles intérieures entre l'opposition et « la majorité. C'est une question de gouver- (( nement représentatif, de constitution ; de « prérogative à prérogative, de chambre à « chambre. Le député s'efface ici devant la « législature, le membre devant le corps, et
(( ma personne disparait dans la grandeur « de la cause.
« Comment, Messieurs, vous ne mettriez « en accusation devant la Chambre des pairs <( un ministre non député qu'après l'examen a le plus approfondi et que sur les présomp- « tions les plus graves, et vous livreriez à « cette Chambre un député, sans enquête, « sans instruction préalable, et sur les indi- « ces les plus légers I Vous penseriez qu'il a « pu entrer dans l'esprit des législateurs de « 1822 de subordonner la Chambre des dépuu tés à la Chambre des pairs! Vous ne sen- « tiriez pas l'énorme différence qu'il y a, « pour des députés inculpés, entre les sûre- « tés du jury et les périls d'une juridiction « exceptionnelle et rivale I Comment I vous « renverriez vos collègues devant des hom- 'X mes qui nous jugeront si nous les avons « offensés, et que nous ne pourrons pas jute ger à notre tour s'ils nous offensaient! de- (( vaut des hommes qui seraient tous reçu* « sables, pour suspicion légitime, s'ils al- (( laient juger l'un des vôtres, comme moi, « par exemple, qui ai, le premier d'entre « tous les députés, attaqué l'hérédité de la « pairie, ses dotations et son existence! dece vaut des hommes qui sont, en majorité « pour nous, membres de l'opposition, nos « adversaires politiques d'intention, de vote « et de fait; devant des hommes qui, dans « leur propre cause et par une monstrueuse a copulation, sont à la fois dénonciateurs, « accusateurs, instructeurs, témoins, jurés, «juges et parties! devant des hommes qui « vous tiendraient bientôt, malgré vous, « sous le joug de vos propres précédents, et « qui, renouvelés, absorbés par des four- (( nées de créatures ministérielles, étouffe- (( raient, sous la menace toujours pendante « de leur accusation, les remontrances et « l'énergie d'une opposition généreuse !
m Non, je ne puis croire que vous ne vous « sentiez pas offensés de subir la prévôtale « juridiction de l'autre Chambre. Je ne pui» « croire que vous acceptiez une si humilian* <( te condition. (Murmures très vifs aux cen* « très.)
HISTOIRE DE DIX ANS
o Je ne l'accepterais pas, moi. Mes com- « mettants ne m'ont pas envoyé pour que « j'allasse traîner sur la sellette de la pairie « les restes de votre dégradation politique. à On pourrait m'avotr comme citoyen, on ne « m'aurait pas comme dé[)Uté. Je donnerais, u après la joie de ma poursuite, la joie de « ma démission, et, gardien de votre hon- « neur, j'aurais plus de souci de vous, que « vous-mêmes ! »
A cet impétueux discours, un des plus graves et des plus savants jurisconsultes du royaume vint ajouter Iç poids d'une parole respectée de tous les partis. M. Sauzet avait invoqué, dans son rapport, la loi du 25 mars 1822, qui attribuait effectivement aux deux Chambres, et cela d'une manière générale, le droit de se faire justice à elles-mêmes: H. Nicod prouva que cette loi était ici sans application. Il rappela qu'aux termes de l'artide 29 de la Charte, les pairs ne pouvaient être, en matière criminelle, justiciables que de la pairie. Or, si les pairs ne pouvant comparaître à la barre de la Chambre élective, OQ consentait à ce qu'un député fût traduit à la barre de la Chambre des pairs, qu'arriverait- il? QueTégalité entre les deux branches de la puissance législative serait détruite, que l'équilibre des pouvoirs disparaîtrait; que la majesté du principe électif recevrait une atteinte mortelle ; que la constitution serait violée dans son essence. Ce raisonnement était sans réplique. Aussi les partisans sincères du pouvoir se placèrentils sur un autre terrain. « Vous ne voudrez < pas. Messieurs, s'était écrié M. Duvergier << de Hauranne, vous ne voudrez pas com- « hier de joie les partis et paraître vous n associera leurs coupables tentatives; voua tt prouverez à la pairie qu'elle a de son w cdté cette Chambre, dans la lutte qu'elle « soutient contre les factieux. » C'était poser la question avec netteté. Car il s'agissait désormais, pour le gouvernement, de se défendre, non pas au moyen de la loi, mais par la loi, en écrasant ses ennemis sous une accumulation de mesures non moins arbitraires que brutales. Le ChAteau en avait
pris son parti. Entre M. Pages (de l'Ariège), qui essaie de la ramener au sentiment de sa dignité, et M. Persil, qui t'excite à ne prendre conseil que de ses haines, la majorité n'hésite pas; elle a écouté le premier dans un morne silence, elle applaudit le second avec transport. A son tour M. Arago se lève. Et évoquant un souvenir funèbre :
« C'était en décembre 1815, dit-il. On « instruisait alors un grand procès dans le
Corrd*. (Lfoo.)
a même palais où l'on veut traîner M. Au- M dry de Puyraveau. Le 6, cette date ne « s'effacera jamais de ma mémoire, le droit
« de défense fut outrageusement violé
(( Dans la matinée du 7, je parcourais la (< liste des membres de la Cour des pairs. Je « marquais avec la pointe d'un crayon tous n ceux qui, d'après mes relations personnelci ]es,mesemblaientdevoir prononcer ouverte dict d'acquittement. La majorité me paa raissait immense ; elle se composait des « frères d'armes du maréchal ; d'une foute a d'hommes d'Etat vieillis dans l'expérience « des affaires, et éprouvés par dix révolu- « tions ; desavants, de littérateurs que d'im-
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(c mortels ouvrages, avaient appelés aux (c premières dignités, de magistrats, d'hom- « mes de cœur porteurs de noms illustres, « et dont les excellentes qualités sociales « ne pouvaient soulever un doute. Je parce courais avec bonheur les résultats de mon (( recensement, lorsque sous ma fenêtre une « horrible explosion d'armes à feu m'en- « seigna bien cruellement que la justice « politique est un vain mot, lors même « qu'elle est exercée par les hommes les « plus honorables.
« Des cris infâmes, des vociférations in- « fernales, m'apprirent que des hommes « habitués à toutes les exigences de la civi- « sation moderne, devionnent de véritables (( cannibales sous l'empire de l'esprit de « parti.
« Le général qu'on venait d'immoler (( était le pacificateur de la Suisse, le con- « quérant du Tyrol ; c'était le héros d'El- « chingen, de Friedland, de la Moscowa^ <c celui que la grande armée avait salué du « titre de brave des braves, et cependant (( son corps fut abandonné au milieu des (( ordures parmi lesquelles il était tombé, « comme le cadavre d'un animal immonde. (( Ces événements se sont passés sous mes <c yeux, Messieurs, pe vous étonnez pas (( qu'ils aient laissé dans mon esprit une « empreinte ineffaçable !
(( Anathème, anathème éternel aux corps <( politiques jugeant des délits politiques! »
En prononçant ces paroles, M. Arago •était frémissant; toute son &me paraissait dans l'altération de sa figure, si majestueuse, si expressive; et son œil lançait des Qammes. La séance fut un moment suspendue* L'as- -semblée ne vivait plus que dans ses souvenirs. Le lendemain, rendue à ses passions, «t fermant l'oreille & la voix de son propre président, M. Dupin, elle frappait de son vote M. Audry de Puyraveau, et livrait aux ipairs de Charles X celui qui, le premier^ avait ouvert sa maison à la révolution de
Dans cette situation critique, M. Audry de Puyraveau ne se manqua pas à lui-même.
Il écrivit au président de la Chambre des pairs que, ne reconnaissant pas à celle des députés le droit d'autoriser des poursuites contre lui, il ne comparaîtrait que contraint par la force. On n'osa employer la force, eC il ne comparut pas.
Mais telle est l'époque à laquelle nous sommes arrivés, que l'historien n'y peut faire un pas sans se heurter à un scandale. Les débats dout nous venons d'esquisser la physionomie n'étaient pas encore terminés, que déjà un nouveau et triste procès y avait pris naissance. Dans la séance du 22 mai, M. Jaubert s'étant plaint de certaines manifestations injurieuses qu'il croyait parties de la tribune des journalistes, le président avait ordonné l'évacuation de cette tribune, et il en était résulté entre les députés de l'Opposition et leurs adversaires un tumultueux échange d'interpellations pleines d'aigreur. L'agitation calmée, la tribune est rouverte aux journalistes. Ils refusent d*y rentrer, et restent groupés dans la cour du palais. A la sortie de la séance, un d'eux s'avance vers H. Jaubert, pour lui exposer qu'une erreur et une injustice ont été commises. Mais quelques députés, qui a'atten* daient à une collision ou la cherchaient, avjaient entoutié M. Jaubert d'une sorte de protection menaçante. Une rixe éclate ; on s'aborde dans je ne sais quelle grossière et déplorable mêlée ; des journalistes sont arrêtés, livrés à la garde municipale, et aussitôt après relâchés. Le Réformateur ^ feuille républicaine fondée depuis peu et dirigée par M. Raspail, le Réformateur rendit compte de l'altercation dans un article qui respirait la plus violente indignation, et qui signalait comme agresseurs certains membres de la majorité, parmi lesquels MM. Augustin Giraud et Renouard. Il n'en fallait pas davantage pour que la majorité de la Chambre se crût offensée. Sur la motiotn de M. Jolivet, et, après de vifs débats suivis d'assez nombreuses récusations, le Réformateur est traduit à la barre de l'assemblée. La défense, présentée par M. Raspail, ne dépassa pas, im seul instant, les bornes
d'une discussion calme et décente, philosophique et élevée. Mais tous les pouvoirs du jour étaient emportés par un irrésistible esprit de vertige. M. Jaifrenou, gérant du Réformateur^ fut condamné à un mois de prison et à dix mille francs d'amende.
Ainsi, le monde politique était tombé dans la plus effroyable confusion. Plus de droit reconnu. Partout Feutrage au pouvoir. Pour les accusés, plus de garanties. La défense interdite ou insultante. A la place de la justice, la victoire abusant d'elle-même. Gommé conclusion aux conflits parlementaires, d'odieuses scènes de pugilat. Et, sous l'égide de la loi, la vengeance. Non, jamais pareille complication de désordres ne s'était vue dans l'histoire ; jamais gouvernement ne s'était entouré de plus de périls, à force d'incapacité.
Si les défenseurs des accusés d'avril avaient su profiter de leurs avantages, si, bravant les chances de la prison et forts de leur fraternel courage, ils s'étaient présentés devant la pairie et lui avaient dit : « Cette « lettre dont il vous plaît tirer vengeance, « nous en sommes tous les auteurs. Frap- « pez encore, si vous l'osez ! » c'en était fait, selon toute apparence, et de la Chambre des pairs et de la monarchie. Car, au point où l'on en était déjà, il est clair que le procès ne pouvait s'agrandir sans confiner à la guerre civile et sans pousser la monarchie à se mettre hors la loi. Mais, parmi les défenseurs, il y en eut qui, à la seule idée du sort qui les menaçait, sentirent leur sang se glacer dans leurs veines. L'un pensait à sa fortune compromise et à son avenir engagé dtuis de terribles hasards, l'autre pâlissait pour ses enfants qu'il avait espéré revoir ou pour sa mère absente. Plusieurs réunions eurent lieu, et les timides se firent d'autant moins scrupule d'avouer leurs répugnances, que, n'ayant pas en effet signé, pour la plupart, ils couvraient d'un prétexte en apparence honorable la défaillance de leur patriotisme et la pusillanimité de leur cœur.
Quoi qu'il en soit, il suffisait que l'unanimité fût impossible, pour que la question
devînt controversable. Aussi des hommes dont l'intrépidité et le dévoûment étaient audessus de tout soupçon, des hommes tels qu'Armand Carrel, soutinrent-ils que chacun devait, sans toutefois désavouer la lettre, déclarer qu'il ne l'avait ni signée ni publiée: puisqu'il y avait des dissidents, et des dissidents obstinés, pourquoi révéler au pouvoir les plaies intérieures du parti républicain! Pourquoi souffrir que ce parti fut flétri, ne fut-ce que dans quelques-uns de ses membres? Puisque, dans l'affirmation. Ton risquait de se montrer en désaccord, ne valait-il pas encore mieux s'accorder pour la négation ? Et, après tout, n'y avait-il doac aucun, inconvénient à peupler les cachots de la pairie de tout ce qu'il y avait dans le parti, d'hommes énergiques, intelligents, dévoués, illustres? Libres, ne serviraient-ils pas la cause plus puissamment que victimes et prisonniers ! Enfin, l'intérêt qu'excitaient les prévenus d'avril ne se trouverait-il pas singulièrement attiédi, lorsque la scène ne serait plus occupée que par leurs défenseurs, élevés eux-mêmes jusqu'aux bancs des accusés ?
A ces considérations, plus spécieuses que fondées, on en opposait d'invincibles. Quoi! des républicains venaient demander au parti d'abdiquer sa réputation d'inflexibilité et de s'entourer, lui si courageux, des apparences de la peur! Que la plupart des signatures imprimées n'eussent pas été données réelle-, ment, c'était bien de cela qu'il s'agissait, vraiment ! Parmi les défenseurs, est-ce que tous n'approuvaient pas la lettre ? Donc, tous ils l'avaient signée, le fait matériel ici n'étant rien à côté de Facte moral. Frapper l'opinion en appelant à soi le danger, terrifier le pouvoir en lui prouvant qu'on était résolu à ne pas reculer d'un pas, accabler la pairie sous l'ineffaçable ridicule d'un procès sans fin, semer l'agitation dans l'agitation, eit faire sortir du sein d'un nombre toujours croissant de familles en deuil un cri d'indignation et de terreur, voici ce qu'il fallait faire. On parlait de ne pas exposer à la privation de leur liberté des hommes qui en pouvaient faire un si profitable usage?
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Gomme si, pour rendre le pouvoir odieux, le plus sûr moyen n'était pas de le condamner à la honte de mettre en prison la vertu ou le génie I Et quant aux dissidents qui persisteraient, entre les renier publiquement et subir leur joug, comment hésiter ?
On conçoit quelle dut être la violence du débat. M. Dupont s^ fit reniarquer par l'énergie de sa conviction et l'impétueuse éloquence de son langage. Il fut même si âpre dans ses attaques contre Armand Carrel, qu'une rencontre aurait eu lieu iuévitablemenl, si des amis communs ne s'étaient employés avec passion à rapprocher deux hommes si dignes de rester unis. Au reste, la fermentation des esprits s'expliquait assez par l'importance de la question qu'on agitait. Car enfin, il y allait de la dignité du parti tout entier, et c'est ce que M. Dupont avait amèrement compris. << Tout ceci, s'était-il « écrié, n'est pas seulement une affaire de « logique, c'est aussi une affaire de sentice ment. Eh bien, qu'on interroge les femmes, « si aptes à décider des choses dû cœur ; et, « j'en jure, pas une ne répondra : vous devez <c reculer. » Mais, suivant M. Armand Carrel, il n'y avait nulle faiblesse, de la part d'un parti, à prendre ses avantages et à ne se point laisser imposer par ses propres ennemis sa manière de combattre. Il se trompait dans Tapplication, puisque la meilleure tactique ici était d'exagérer jusqu'à l'audace; et, au fond, il le sentait si bien lui-même qu'il surprit tout le monde par la facilité avec laquelle, dans le cours de la discussion, il passa de son opinion à l'opinion contraire. Malheureusement, il faut, pour s'avouer vaincu, une noblesse de caractère et une supériorité d'intelligence dont peu d'hommes sont doués. Ceux qui voulaient éluder la solidarité de la lettre redoublèrent de clameurs, et bientôt il devint manifeste qu'on serait obligé de leur céder.
M. Trélat avait suivi en silence la marche de cette triste querelle. Il en prévit le dénoùment ; et il résolut d'affronter toute la responsabilité, en se déclarant seul coupable. Ce ne fut, toutefois, qu'apès une lutte inté-
rieure pleine d'anxiété qu'il s'y décida. U aimait tendrementsa femme; sa famille réclamait impérieusement son appui ; et, pour tout dire, il avait à craindre que son parti ne lui sût pas gré d'un tel sacrifice. L'inspiration premièrel'emporta.Maîsc'étaitM. Michel (de Bourges) qui avait rédigé la lettre ; c'était donc à lui qu'appartenait l'honneur d'un dévoûment devenu nécessaire: il invoque son droit; et dans une lutte de générosité céder ^tant impossible, MM. Michel (de Bourges) et Trélat conviennent qu'ils se présenteront tous les deux à leurs ennemis, le premier comme auteur, le second comme publicateur de la lettre. En conséquence, ils écrivirent au président de la Chambre des pairs :
« Monsieur, la leUre dénoncée à la Chambre des pairs par le ministère public est de Tun de nous, M. Michel (de Bourges) ; elle a été publiée par un autre, M. Trélat; les signatures apposées au bas de la lettre ne sont que fictives. Il était urgent d*envojer quelques mots de consolation et d*encouragement à nos amis en prison. Nous ayons pris sur nous de faire imprimer, à la suite de nos noms, les noms des collègues qui, nous en étions sûrs, ne nous désavoueraient pas. Aujourd'hui que cette lettre donne lieu à des poursuites, il est de notre devoir de faire connaître la vérité. G*est donc sur nous seuls cme doit reposer la responsabilité morale et légale de Tarticle incriminé. Nous nous présenterons devant la Chambre au jour qu'il lui conviendra.
c Trélat, Michel. »
La réunion des défenseurs ne connut la déclaration précédente que lorsqu'il n'était déjà plus temps d'y mettre obstacle. Alors, plusieurs exhalèrent leur mécontentement : ceux-ci, parce qu'ils voyaient dans la résolution prise en-dehors d'eux un reproche indirect adressé à leur pusillanimité ; ceuxlà, parce qu'ils enviaient l'éclat d'un rôle si honorable ; d'autres, parce qu'ils étaient blessés d'une démarche injurieuse, disaientils, pour rassemblée, qui n'avait été appelée ni à la discuter ni à la permettre. L'orage finit pourtant par se calmer. Il fut convenu qu'on nierait unanimement l'authenticité des signatures ; et la responsabilité demeura concentrée sur la tète de MM. Michel (de Bourges) et Trélat.
Ce fut le 20 mai (1835) que les défenseurs parurent devant la Chambre des pairs. Leur position était si peu définie et trahissait une dérogation si flagrante aux formes ordinaires delà justice, quele président ne sut^u n'osa les désigner que sous le nom ^'appelés, mot nouveau danslalangue judiciaireetcréé tout exprès pour le besoin de la cause. M. Michel (de Bourges) s'attacha d'abord & démontrer que c'était comme Chambre des pairs et non comme Cour des pairs, comme branch^ du pouvoir législatif et non comme tribunal exceptionnel, que la pairie avait reçu de la loi de 1822 le droit de venger ses propres injures. La pairie était donc incompétente, ~ puisque l'olTense contenue dans la lettre incriminée ne s'adressait qu'à la Cour des pairs. Celte thèse, M. ïtîchel de (Bourges) la développa delà manière la plus brillante ; il l'appuya sur une série d'arguments qui n'admettaient pas de réplique; mais que sert de raisonner contre la force ? La pairie, qui s'était reconnue compétente, à l'égard des accusés, se reconnut compétente à l'égard des défenseurs. Elle ne s'en tint pas là. Aux termes de la loi, on ne peut mettre en cause un citoyen pour délit commis par lavoie de la presse, sans lui opposer sa signature autographe; et c'était la première fois qu'on allait sommer des accusés de se déclarer, sur l'honneur, coupables ou innocents. Voilà ce que H. Armand Carrel releva dans un langage aussi noble qu'énergique. Mais encore un coup, la pairie avait pris son parti des irrégularités les plus monstrueuses, et jusqu'au bout, lastatue de la justicedevait rester voilée.
Le président procéda en ces termes à l'interrogatoire :« Avez-vous signé la lettre? n L'avez-vouBpubliée?Enavez- vous autorisé ce la publication 7» Suivantla décision prise, tous lesappelés répondirent l'un après l'autre par la négative. Quelques-uns, cependant, ne purent retenir le cri de leur conscience révoltée. « Je suis indigné, s'écria M. Reyoaud, « de l'injure qui nous a été faite à tous « par cette Chambre. En nous empêchant de « remplir noire ministère de défenseurs,
« et eu nous consîgnaut à la porte des a prisons, la Cour a violé notre droit. Nous « sommes les premiers offensés. Les senti- « ments de cette lettre sont les miens. « Si je déclare n'avoir pas signé, c'est uni- « quemeut pour rendre hommage à la vé- '< rite et non pour faire amende honorable, n Interrogé, H. Rbspail répondit : « Je vous « donnerai la lettre et non l'esprit : je vous << donnerai deux fois trois lellres : Non
Prévenu d'ami.
Cr«v«(. (PaHs.)
<• non I > M. Flocon opposa spiritoellement la conduite de la Chambre des pairs, qui ne refusait pas des conseils aux défenseurs, à la conduite de la Cour des pairs, qui avait refusé des défenseurs auxaccusés. MM. Jules Bernard, David de Thiais, Auguste Blanqui, Franque, Antony Thourel, Fréd. Degeorge, Bergeron, Gazard, Armand Barbes, Grouvelle,Voyerd'Argen8on, Laurent, Gervais (de Caen), Ferdinand François, Rittiez, Demay, Dornez, ou refusèrentde répondre catégoriquement, ou firent suivre leurs réponses de réserves dédaigneuses elintrépides. L'assemblée commençait à être fortement remuée, lorsque vint le tour de M. de Lamennais. Car
il était là, perdu danâ la foule des vaincus, cet homme dont le nom remplissait TEurope, ce prêtre puissant qui avait proposé à la papauté, comme but de sa mission divine, la sanctification de la liberté et Taffranchissement du genre humain . Quand onFinterrogea, tous les regards. se fixèrent sur l'homme illustre, avec unprofond sentiment de curiosité et de respect. Lui, le front pâle, la tète un peu penchée sur son corps petit et frêle, il répondit d'une voix qui n'était qu'un souffle, mais qui fit tressaillir les juges: « Ce qui « se passe en ce moment, Messieurs, con- « tient de graves enseignements quï ne doi- « vent être perdus ni pour la France, ni « pour l'Europe. Ils ne le seront pas ! « pour ma part, j'en prends rengagement, « Messieurs les pairs! »
L'interrogatoire terminé, la Chambre des pairs rendit un arrêt qui renvoyait des fins de la citation ceux des appelés qui s'étaient bornés à une réponse négative. Quant à ceux qui s'étaient livrés à de véhéments commentaires, ils étaient retenus pour être jugés, ce qui donna lieu à de nouvelles plaidoiries. M. Dupont présenta la défense de MM. Jules Bernard et David de Thiais; M. Germain Sarrut, celle de la Tribune ; et M. Raspail, celle du Réformateur. Ce dernier, célèbre dans les annales de la science, et de la plus haute distinction, étonna la Chambre par la verve . pittoresque de son langage et par sa facilité à passer des considérations les plus élevées aux réflexions les plus familières. M. Gervais (de Caen) se leva ensuite. C'était un orateur habile, un homme d'une présence d'esprit et d'un sang-froid incomparables, ^et qui joignait à un grand fonds d'énergie la grâce des manières, la gravité du maintien, des passions contenues et ce quelque chose d'exquis que donne l'habitude du monde élégant. M. Gervais (de Caen) se plut à engager avec M. Pasquier, sur la question des formes violées, une lutte dans laquelle M. Pasquier ne tarda pas à succomber. Troublé par les répliques fermes et précises d'un adversaire qui, connaissant mieux que lui les lois et les formalités, se
jouait impitoyablement de son embarras, M. Pasquier perdit contenance et ne put que balbutier. Humiliation dont il n'avait que trop encouru le châtiment !
Mais un moment redoutable approchait pour la pairie : M. Trélat allait prendre la parole. M. Trélat possédait au plus haut degré ce courage tranquille et ce calme inexorable qui conviennent à la défense du droit. Depuis longtemps il avait fait dans son cœur le sacrifice de sa liberté, le sacrifice de sa vie. Il se sentait la supériorité qu'on puise dans le mépris de la mort ; et ceux qui se disaient ses juges, il venait, lui, les condamner :
« Il fallait, dit-il, il fallait, Messieurs, que «.nous nous vissions en face, et nous y « sommes.
« Messieurs, nos inimités ne datent pas « d'hier. En 1814, je maudis avec beaucoup « d'autres le pouvoir qui vous appelait, « vous ou vos prédécesseurs, à son aide « pour enchaîner la liberté. En 1815, je pris « les armes pour m'opposer au retour de «votre gracieux maître. En 1830, j'ai fait « mon devoir comme beaucoup d'autres « heureusement, et huit jours après la ré^ « volution je reprenais encore mon fusil, « moi qui n'ai pas l'habitude de prendre un « instrument de guerre, et je me rendais au « poste que le général Lafayette nous avait « assigné, sincèrement ou non, pour mar- « cher contre vous personnellement, mes- « sieurs les pairs.
« C'est en présence de mes amis et de moi « que fut reçu l'un de vous, quand il appor- « ta la révocation des ordonnances à l'hôtel- « de-ville ; et peut-être eûmes-nous quelque « influence sur le peu de succès de son am- « bassade. Il comparaissaitalors devant nous, « il pleurait ; c'est nous aujourd'hui qui « comparaissons devant vous, mais sans « pleurer, sans fléchir le genou. Nous « avions vaincu vos rois, et il ne vous « restait rien. Vous, vous n'avez pas vaincu « le peuple, et que vous nous considériez « ou non comme ses otages, notre situation « personnelle nous occupe fort peu, soyez-
HISTOIRE DE DIX ANS
« en sûrs
. « Qui donc se refuserait à voir dans ce qui « se passe les éclatantes prédictions de ce « qui se prépare ? Une aveugle fureur égare « tous les pouvoirs. Il n'y a plus de législa- « teurs, il n'y a plus de juges, mais partout « des ennemis qui se vengent. Après la ré- « volution la plus magnanime, et quand les « mœurs deviennent plus douces d'heure en « heure, on n'hésite pas à demandor 163 « tètes. El qu'on ne s'y trompe pas : vainece ment essaierait-on de touchantes homélies « après cette réquisition sanguinaire. Per- « sonne n'a oublié que l'écbafaud a été dressé « depuis 1830 pour les condamnés Lepage « et Guny, et que c'est le peuple qui Ta ren- « versé.
(c II y a cinq ans, M. Persil réclamait la « tète du noble prince de Polignac pour le <( compte de la révolution. Aujourd'hui l'un « de ses subdélégués demande les tètes de « ceux dont il devait écrire l'histoire par « décision du gouvernement révolutionnaire « de 1830.
« Il y a ici tel juge qui a consacré dix ans « de sa vie à développer les sentiments ré- « publicains dans l'àme des jeunes gens. Je « Tai vu, moi, brandir un couteau en faisant « l'éloge de Brutus. Ne sent-il donc pas « qu'il a une part de responsabilité dans nos <( actes? Qui lui dit que nous serions tous « ici sans son éloquence républicaine ? J'ai ^< là, devant moi, d'anciens complices de « charbonnérie. Je tiens à la main le ser- <( ment de l'un d'eux, serment à la républi- « que. Et ils vont me condamner pour être •« fidèle au mien
« Si j'avais à parler à Messieurs de la « Cour, je leur dirais : Courage I II plane ici <i des souvenirs bien propres à vous réchauf- « fer le cœur. Songez que nous ne sommes ^< qu'à 200 pas de l'Observatoire. Mais son- K< gez bien aussi, dirais-je encore, que tout « vient en aide à notre cause ; elle a tour <i jours marché d'autant plus vite qu'elle a « rencontré plus d'obstacles.
« Que les prisons s'ouvrent pour renfer- « mer tout ce qui conserve un cœur libre.
(< Celui qui a mis le drapeau tricolore sur le « palais de votre vieux roiS ceux qui l'ont « chassé de France vous sont livrés pour le « compte de votre roi nouveau.
« Votre huissier a touché de sa verge <( noire le courageux député qui le premier « a ouvert sa porte à la révolution (M. Audry « de Puyraveau). Tout est là.
« C'est la révolution en lutte avec la con* « tre-révolution ; c'est le passé aux prises « avec l'avenir, avec le présent, l'égoïsme « avec la fraternité, la tyrannie avec la lin berté. La tyrannie a pour elle des baïon- « nettes, des prisons et les collets brodés de « MM. les pairs. La liberté a Dieu pour elle, « c'est-à-dire cette force qui pousse le « monde, qui éclaire la raison, de l'homme « et ne lui perniet pas de.'reculQr.*Il faudra « voir à qui restera la victoire, non demain,
« non après demain que nous importe?
« Non pour nous? que nous importe encore? « C'est l'espèce humaine qui nous occupe. « Mais tout nous dit que le jour de la délice vrance ne se fera pas longtemps attendre.
« Il faudra voir à qui restera la vic- « loire, et si en définitive le démenti « sera donné à Dieu.
« Messieurs les pairs, je ne me suis pas dé- « fendu. Vous êtes mes ennemis politiques, « vous n'êtes pas mes juges. — Il faut que « le juge et l'accusé se comprennent. Il faut « que leurs âmes se rapprochent. Ici cela « n'est pas possible. Nous ne sentons pas de « même, nous ne parlons pas la même lan- « gue. Le pays, Thumanité, ses lois, ses « besoins, le devoir, la religion, les sciences, « les arts, l'industrie, rien de ce qui cons- « titue une société ;.. .. le ciel et la terre, rien « ne nous apparaît avec les mêmes carac- <i tères. Il y a un monde entre nous.
« Condamnez-moi, mais vous ne me ju- « gérez pas, car vous ne pouvez me com- « prendre. »
Une agitation inexprimable succède à ce discours, si éloquent dans sa simplicité et si fier. Puis , M . Michel (de Bourges) s'a-
î 1. M. Ovinard.
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vance. Oa connaissait déjà rentrainement de sa parole, et tous attendaient au milieu d'un solennel silence. 11 commença d'une voix brève et profonde. A demi courbé sur la balustrade qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la pression convulsive de ses mains, tantôt, d'un mouvement impétueux, il en parcourait l'étendue, semblable à ce Gaius Gracchus dont il fallait qu'un joueur de flûte modérâtlorsqu'il parlait, l'éloquence trop emportée. M. Michel (de Bourges) cependant, ne fut ni aussi hardi ni aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit, ce que M. Trélat n'avait pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne furent pas tout-à-fait exemptes de ménagement. Tout en maintenant l'esprit de la lettre, il parut disposé à faire bon marché des formes, et il reconnut qu'à en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours, les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce qui concerne le tond même du procès, il fut inflexible. « Yousnepou- « vez juger, dit-il, les accusés sans les enten- « dre. Et si vous les jugiez en leur absence, if écoutez ce qui se passerait. Avant qu'il « fût dix ans, le jardin du Luxembourg se- « rait agrandi de tout Tespace occupé par a votre palais, et sur les ruines de votre sal- « lede justice, le peuple planterait un poteau <c où se liraient ces paroi es : l'infâmië DU JUGE « FAIT LA GLOIRE DE l'agcusé. » Ëu terminant, « il ajouta : « Si l'amende m'atteint, jemet- « irai ma fortune à la disposition du fisc, « heureux de consacrer encore à la défense « des accusés ce que j'ai pu gagner dans « l'exercice de ma profession. Quant à la « prison, je me rappelle le mot de cette » autre républicain qui sut mourir à Utique: « J'aime mieux être en prison que de siéger « ici à côlé de toi, César. »
Après la plaidoirie de M. Michel (de Bourges), la Chambre des pairs se forma en comité secrnt, et, se déclarant ofl'ensée, elle condamna M. Trélat à trois ans d'emprisonnement et à 10,000 fr. d'amende; MM. Michel (de Bourges), Bichat, gérant de la TnbunCy et Jaffrenou, gérant du Réformateur^ à un
mois d'emprisonnement et à 10,000 fr.
d'amende ; M Reynaud, à un mois d'emprisonnement et à 800 fr. d'amende ; enfin MM. Gervais (de Caen), Jules Bernard, David de Thiais, Audry de Puyraveau, à un mois d'emprisonnement et à 200 fr. d'amende. En éludant la solidarité de la lettre, le congrès des défenseurs avait réduit aux proportions d'un incident terminé par un arrêt une lutte qu'on pouvait rendre formidable ; il s'était rapetissé à plaisir ; il s'était manqué à lui-même.
Aussi la pairie rentra-t-elle dans le procès principal avec une résolution qu'elle ne s'était point connue jusqu'alors. On profita de la présence de ceux des accusés lyonnais qui acceptaient les débals, et les témoins furent entendus. Mais quelle source nouvelle d'émotions I L'un accusait le gouvernement d'avoir sciemment appelé sur Lyon la guerre civile ; un autre montrait la police excitant, de son souffle impur, les passions incandescentes, et créant des coupables pour avoir des victimes ; un troisième représentait l'insurrection promenant pendant plusieurs jours ses ravages dans une cité où elle devait Être étouffée en quelques heures, et tous de se demander pourquoi il avait fallu opposer à une poignée d'hommes mal armés et à leurs mobiles remparts, des bataillons nombreux, des canons, des obus, la mitraillade, l'incendie! Les provocation des Mercet, des Picot, des Corteys, et leurs lâches artifices furent dénoncés avec une rare vigueur par M. Carrier, qui, après avoir refusé les débats, s'était insensiblement laissé aller à la tentation de dévoiler les traîtres. Un père vint raconter, avec des accents qui firent courir dans l'assemblée un frisson d'horreur, comment son fils avait été percé de soixantedouze coups de baïonnettes et attaqué jusque dans la mort. Les flots de sang innocent versés dans le faubourg de Yaise eurent aussi leur place dans l'affreux tableau. Et autant les témoignages accusateurs étaient accablants et précis, autant les dépositions qu'on leur opposa furent vagues et peu concluantes. Dans les réponses deM. Aymard,
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on remarqua uae ignoraDce à peioe croyable des faits le mieux établis ; et à l'indéctsiOD des souvenirs du général, à l'éloûDement où certaines questions le plongèrent, à la chaleur honorable et sincère avec laquelle il déclara impossibles des abominations malheureusement trop prouvées, chacun put juger qu'une autre main que la sienne avait dirigé les événements! Ladéposition que la Cour des pairs accueillit avec le plus de faveur fut celle du colonel de Perron, affirmantque le soldatavait déployé beaucoup de modération et de géuérosité. Dans quelques quartiers, en ellet, il en avait été ainsi ; mais le colonel de Perron n'avait pas tout vu sans doute ! Pourquoi, d'ailleurs, l'aulori té ne s'était-elle pas empressée d'ordonner une enquête sur les massacres de Vaise? D'une série de vives attaques dirigées par M. Jules Fjivre contre M. Chégaray, il résulta que le ministère public, à Lyon, n'avaitrien fait pour se mettre sur la trace des meurtriers, et qu'il était resté confiné dans uneimpassibilitévolontaire, alors que de toutes parts s'élevait autour de lui la voix publique criant vengeaneel M. Pasquier osa dire & ce sujet que les assassinats dénoncés n'étaient, après tout, s'ils avaient été commis, que des conséquences de la guerre civile, conséquences dont la responsabilité retombait sur les auteurs des troubles. Comme si l'origiite de la lutte effaçait la honte d'une barbarie gratuite elsuffisaitpour absoudre la victoire de sesplus inutiles fureurs !
Cependant, la liste des accusés dociles se trouvait épuisée, et l'heure était venue de dompter les accusés rebelles. Ici notre plume s'arrête, de tristesse et de dégoût. Comment retracer, sans que le rouge monte au front, les moyens employés pour faire paraître les prisonniers à l'audience? Les gardes couraient les appréhender dans leurs cabanons, de la sommation passant bien vile à l'injure et de l'injure à la violence; bientôt, on se prenait corps à corps, et quand, épuisé de fatigue, accablé par le nombre, le prisonnier n'avait plus à opposer qu'une résistance inerte, saisi par les pieds, il était traîné im-
pitoyablemeal le long des escaliers de son cachot, sa tète bondissant sur chaque marche. Brutalité stérile! En présence de la Cour, l'accusé se redressait fier de ses meurtrissures, fier de la poussière sanglante dont ses vêtements étaient souillés; et alors, ce n'étaient plus qu'accès de colère et clameurs sauvages.
Ne faisons pas à l'humanité cette injure de croire qu'us semblable système de coerci-
tion laissât les pairs indifférents. Us s'en affligeaient, pour la plupart, c'est certain; mais une nécessité inéluctable pesait sur eux, et il leur était commandé de répéter avec M. Martin (du Nord) : i L'obstination H d'un accusé ne sauraitarrèter le cours delà « justice, u Ah ! sans doute la justice ne doit pas être arrêtée dsns son cours. Mais à qui la faute si tant d'hommes honnêtes en étaient venus à glorifier un pareil abus et une pareille révolte? Malheur au pays où il devient permis de mettre en doute si, en outrageant le juge, c'est la justice qu'on oulrage! Là où ce doute existe, plus de distinction possible entre l'arrogance et le courage, entre l'anar-
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chie et une généreuse hardiesse, entre Tesprit de désordre et le culte des principes. L'arbitraire, lorsqu'il n'enfante pas la tyrannie, enfante le chaos. Et la Cour des pairs en fit la rude expérience. Que dis-je? Elle eut des inspirations louables, elle eut de prudents retours; et cela même tourna contre elle. En vain s'arma-t-elle de patience pour écouter jusqu'au bout des discours qui lui prodiguaient l'insulte ; en vain M. Pasquier pou$isa-t-il maintes fois jusqu'à la condescendance les égards dus au malheur : rien ne put calmer l'exaspération des accusés, rien ne put fléchir l'opinion. La Cour des pairs, n'avait pas voulu la défense libre, et elle était conduite à la souffrir injurieuse. Elle n'avait pas craint d'interdire l'usage du droit, et elle se voyait contrainte à en tolérer l'abus. De sorte qu'elle se sentait misérablement enlacée par les conséquences du pacte signé avec le despotisme. Semblable à un voyageur égaré dans un pays de marais, chaque pas qu'elle faisait en avant ne servait qu'à l'enfoncer davantage dans l'iniquité, et elle marchait haletante sous le poids de sa propre otmnjwtence. Je ne sache point que l'histoire ait jamais donné aux hommes un enseignement aussi utile et aussi profond I
Pendant ce temps, d'étranges et secrets préparatifs se faisaient dans l'intérieur de Sainte-Pélagie, prison assignée aux sTccusés parisiens. Dans la partie de la prison appelée bâtiment de la dette^ et à peu de distance de l'escalier qui conduisait aux cabanons des détenus, il y avait un caveau faisant face à la porte de la cour, dont il n'était séparé que par un très petit corridor. Quelques détenus, parmi lesquels MM. Guinard, Cavaignac, Armand Marrast, avaient remarqué ce caveau; ils le jugent propre à une évasion, et se procurent aussitôt le moyen d'y pénétrer. Malheureusement, le regard des gardiens plongeait sans cesse dans le corridor, la porte de la cour restant ouverte à toute heure : on trouva dans l'organisation d'un jeu de balle des prétextes suffisamment plausibles pour la fermer au besoin, sans éveil-
ler le soupçon. La sœur d'un détenu apporta sous sa robe les instruments qu'exigeait le percement du caveau, et les travaux commencèrent. Pour échapper au danger des indiscrétions, les premiers artisans du projet s'étaient abstenus de mettre dans la confidence le plus grand nombre de leurs camarades ; ils s'étaient adjoint seulement Fournier, homme d'une adresse et d'une agilité singulières. Un succès inespéré couronna l'entreprise. Pendant que les uns travaillaient dans le caveau, à la lueur d'une lampe toujours prête à s'éteindjre, les autres faisaient sentinelle au dehors, habiles à détourner l'attention de leurs co-détenu^ et à déjouer par mille ruses diverses la surveillance des gardiens. Par une heureuse coïncidence, des ouvriers avaient été introduits dans la prison pour des réparations urgentes, et le bruit qu'ils faisaient servait à couvrir celui qui partait du caveau. Mais où conduisait la route qu'on se traçait ainsi au milieu des ténèbres? On s'assura qu'elle traverserait souterrainement la prison, passerait sous le chemin de ronde, et irait s'ouvrir dans un jardin. Restait à connaître la disposition de ce jardin^ ses différentes issues, le nom et les sentiments du propriétaire. On a recoui*s à M. Armand Barbes, et celui-ci s'adresse, è son tour^ à un dessinateur de ses amis, en qui sa confiance était entière. Ce dessinateur avait une sœur, jeune encore. Il la fait un jour sortir de sa pension, s'achemine avec elle vers la maison du maiti^e du jardin, et, arrivé à la porte, il demande à la jeune fille de s'évanouir. Elle n'eut garde de s'y refuser, et lui d'appeler au secours. On vient, on s'empresse ; la malade est transportée chez M. Yatrin (c'était le nom du propriétaire) et, l'évanouissement dissipé, on propose une promenade au jardin. C'est ce que le frère attendait. L'examen des lieux fut fait d'un œil exercé, le plan du jardin fut dressé, et le lendemain, les conspirateurs du caveau apprirent tout ce qu'il leur importait de savoir : la maison de M. Yatrin était située entre le jardin et une cour donnant sur la rue Copeau ; pour sortir du jardin, resserré entre
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des murs assez élevés, il fallait absolument traverser la maison; et, quant au propriétaire, c'était un partisan déclaré du gouvernement. De pareilles données étaient peu rassurantes. Cependant, les travailleurs ne se découragèrent pas. La terre qu'ils déplaçaient, soigneusement étendue sur toute la surface du caveau, Texhaussait sans en modifier l'aspect d'une manière sensible, et ils étaient parvenus à masquer si. exactement l'ouverture, qu'il eût élé presqu'iropossible, en leur absence^ de découvrir la trace de leurs travaux. L'activité qu'ils y déployèrent fut prodigieuse. Au bout de quelques jours, la besogne se trouvait terminée : la route mystérieuse s'allongeait sous la prison de façon à en dépasser les limites, et il n'y avait plus qu'une croûte de terre peu épaisse entre les détenus de Sainte-Pélagie et la liberté.
Or, chose remarquable et qui témoigne bien hautement de la puissance de certaines convictions, ceux qui venaient de conquérir si péniblement le moyen d'être libres, ceuxlà même s'imposèrent la loi de rester captifs, tant que Tespoir de combattre fructueusement leurs ennemis par la parole ne leur serait pas enlevé. L'évasion fut donc ajournée et le caveau tenu en réserve.
Mais la pairie ne tarda point, par une aggravation d'arbitraire, à dégager les prisonniers de leurs nobles scrupules. Les débats relatifs aux accusés Lyonnais touchaient à leur fin. MM. Lagrange, Rêverehon, Martin, Albert, Hugon et Baune, étaient venus successivement déclarer aux pairs, qu'ils ne les reconnaissaient point pour juges; et ils s'étaient exprimés chacun suivant la trempe de son caractère : ceux-ci, comme MM. Réverchon et Lagrange, avec un emportement terrible; ceux-là, comme MM. Baune, Albert et Martin*, avec une dignité pleine de menaces et un calme méprisant. Quelqu'incomplète que fûtTinstruction du complot, la poursuivre devenait impossi-
1. MM. Albert et Martia n^avaient pas été arrêtés. Ils avaient eu la géaérosité de se constituer eux-mêmes prisonniers.
bl«. On allait, par conséquent, aborder line nouvelle phase de la procédure, et une question grave se présentait : fallait-il commencer l'interrogatoire des accusés de Paris, de Lunéville, de Chàlons-sur-Saône, de Saint- Etienne, de Marseille, d'Arbois, d'Ëpinal? Ou bien, devait-on, les réquisitoires et les plaidoiries entendus, procéder d'une manière immédiate au jugement des accusés de Lyon?
Après tant d'efforts pour rattacher à un même complot une foule innombrable de faits particuliers, après tant d'efforts pour établir la connexité des délits, séparer les diverses catégories, pour les juger Tune après l'autre, l'une sans l'autre, c'était fouler aux pieds la logique et le bon sens. On ne le pouvait, d'ailleurs, qu'en violant la loi. Car l'article 226 du Code d'instruction criminelle ordonne que les Chambres d'accusation statuent par un seul et même arrêt sur les délits connexes. Et il y avait de la déloyauté à prétendre que la règle ne s'appliquait pas au jugement définitif, l'esprit de la loi portant sur le second cas aussi bien que sur le premier. Et puis, en vertu de quel principe d*équité prolongeait-on indéfiniment les rigueurs de ta détention préventive pour des accusés auxquels on avait refusé les défenseurs choisis par eux, qu'on n'avait pas entendus, et qui, traités en coupables avant que leur innocence eût été discutée, gémissaienJt, depuis si longtemps déjà, dans les cachots où les avait poussés le soupçon guidé par la colère? Mais, nous lavons dit, la cour des pairs était dominée par le mau* vais génie de ses premières fautes : malgré les protestations de M. Baune, parlant au nom de tous ses camarades, elle passa outre et, sur les conclusions du procureur- général, M. Martin (du Nord), elle rendit. le 11 juillet (1835), un arrêt qui, prononçant la disjonction des causes, ordonnait qu'il fût immédiatement procédé aux plaidoiries et jugement, en ce qui concernait les accusés de la catégorie de Lyon. La mesure était comblée: M. Mole se retira, ainsi que les marqui.4 d'Aux et de Grillon.
L'arrêt de disjonction devait avoir des
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résultais faciles à deviner. Ea séparant les causes, la Cour des pairs se donnait le temps de reprendre haleine; Elle amortissait la fougue de l'opinion ; elle jetait le découragement parmi les prévenus; elle ôtait enfin à leur résistance ce caractère d'ensemble qui seul pouvait la rendre imposante. Les détenus de Sainte-Pélagie ne s'y trompèrent pas; et désormais convaincus qu'on ne leur laisserait pas même le bénéfice moral de leur courage, ceux d'entre eux qui avaient tout préparé pour une évasion no songèrent plus qu'à la liberté.
L'exécution est fixée au 12 juillet, dans la soirée, et l'on se livre avec ardeur aux préparatifs. Les complices du dehors ont déjà reçu leurs instructions. Pour désarmer la défiance du directeur, on lui adresse plusieurs demandes qui supposent la prolongation du séjour des prisonniers à Sainte- Pélagie; et M. Armand Marrast, qui avait coutume de prendre un bain chaque soir, commande son bain pour dix heures, comme à l'ordinaire. Rien ne transpire du projet, et cependant ceux qui l'ont conçu ne vivent plus que dans une brûlante alternative d'inquiétude et d'espérance. A la nuit tombante toutes lés dispositions étaient prises. M. Dornez avait envoyé le produit des souscriptions à répartir entre les détenus; les voitures destinées à les recueillir, à la sortie de la prison, commençaient à filer le long de Sainte-Pélagie. M. Armand Barbes s'acheminait, donnant le bras à la femme d'un détenu, vers la maison Yatrin, où il importait de prendre position, sous un prétexte quelconque ; enfin MM . Etienne Arago, Klein et Fulgence Girard se trouvaient installés dans un appartement situé en face de la chambre de M. 6uinai*d, auquel ils devaient apprendre, par des signes convenus, si les rues voisines étaient sûres et les patrouilles absentes. De son côté, pour indiquer aux auxiliaires du complot que tout allait bien à l'intérieur, M. Guinard devait se promener devant une lampe, puis l'élever eu l'air, quand il aurait luimême à descendre dans le caveau !
Huit heures sonnèrent à Thorloge de la prison. Aussitôt les meneurs vont à ceux de leurs camarades qui ne sont pas dans le secret, disiint à chacun : « Veux-tu être « libre? Voici de l'argent. Au caveau! » Quelques-uns, par des motifs que nous exposerons plus bas, repoussèrent l'olTre. La plupart raccueillirent avec un3 joie pleine de stupeur. Et taudis qu'ils se hâtaient, un à un, vers. le rendez-vous mystérieux, un petit groupe, pour donner le change aux gardiens, se formait, à Tentrée de la chambre de M. Armand Marrast, devant laquelle il était d'usage que les prisonniers vinssent en masse , chaque soir, écouter la lecture du Messager. C'en est fait, les fugitifs sont réunis dans le caveau, mais ils s'y agitent, ils s'y coudoient dans l'obscurité la plus profonde ; et, tout étourdis d'une nouvelle si peu attendue qu'inexpliquée, plusieurs se demandent s'ils ne sont pas les jouets d'une sorte de fantasmagorie lugubre. M. Landolphe avait eu soin de se munir d'un briquet phosphorique: une lampe s'allume tout-à-coup^ dans ces ténèbres, et elle n'éclaire de ses rayons vacillants que des visages étonnés, couverts de pâleur. On eût dit une assemblée de fantômes. Seul désormais M. Guinard était attendu. Il fait à MM. Etienne Arago et Klein le signal du départ et court rejoindre ses compagnons.
Avant d'aller plus loin, on envoya MM.
Rozière, Vilain, Fournier, Landolphe, percer la croûte qui fermait encore la sortie du souterrain. Cette besogne fut faite en peu d'instanti et parut durer des siècles. « C'est fini, » s'écria enfin M. Landolphe, du fond de l'excavation. Alors les fugitifs se mirent à ramper, l'un après l'autre, dans la voie sombre, étroite, étouffante, qui devait les conduire à la lumière. Ils avaient à passer sous le chemin de ronde, et sur leur tête ils entendirent, mêlé au bruit de la marche pesante des sentinelles, le retentissement des fusils frappant le sol. Ils arrivent ainsi et successivement, jusqu'à Tissue qui leur a été ménagée, gagnent le jardin, se dirigent vers la maison. Que' le que fut leur audace, ils
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a das prÎBOimiera. (Pige 793, col. 1.)
s'avançaient avec précaution .avec inquié tude . Car le ciel était clair, et ils avaient aperçu, au faite de la prison, un factionnaire qui, l'œil fixe, te corps penché en avEint, les ob< servait dans l'attitude de l'indécision et de la menace. Mais bientôt des coups de sifflet, venus du dehors, leur apprirent qu'ils touchaient à un heureux dénouement.
Et en effet, tandis que HM. Klein et Fulgence Girard parcouraient la rue Copeau d'un
regard vigilant, tandis que M. Etienne Arago, amusant la concierge de M. Yatriu par de futiles discours, veillait à ce que la porte de )a cour ne fût pas fermée; M. Barbes s'introduisait dans la maison avec la dame qu'il accompagnait.Le propriétaire était absent.M.Barbfes prétexte une affaire urgente à lui communiquer, demande la permission de lui écrire, ne pouvant le voir, et attend ses amis dans la fièvredel'impatience. Soudain les marches du
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perron résonnent ; la porte vitrée qui s'ouvre sur le jardin est ébranlée par des mains violentes ; les vitres volent en éclats. Madame Yatrin pousse un cri de terreur. Mais Tétrangère lui dit : « Ne craignez rien, Madame. « Ce sont les détenus de Sainte-Pélagie qui « s'évadent. » En même temps, M. Barbes s'est élancé sur le domestique, qu'il tient en respect* Traverser la maison, franchir la cour, monter en voiture, se disperser, disparaître, tout cela fut, pour les républicains, l'affaire d'un moment. Ils étaient sauvés !
A cette nouvelle, l'étonnement de la police ne fut égalée que par sa fureur La presse, qui s'intéressait vivement aux prisonniers, accabla les ministres des manifestations de sa joie railleuse. Et les agents de M. Gisquet, humiliés, appesantirent le poids deleur colère sur les détenus qui avaient refusé de suivre leurs compagnons; tels que : MM. Kersausie, BaumonI, Sauriac, Hubinde Guer; ils avaient eu, pour refuser la liberté offerte, des motifs respectables quoique empreints d'exagération. Ils avaient pensé qu'ils devaient au parti, qu'ils se devaient à eux-mêmes de déshonorer, à force de constance, la persécution dont 41s étaient victimes. La gloire du combat leur étant dérobée, ils embrassaient avidement celle du martyre. D'ailleurs ils ne pouvaient se persuader que la police eût ignoré jusqu'à la fin les préparatifs de l'évasion, et ils ne voyaient daos cette négligence, suivant eux, calculée, qu'un moyen d'alléger à la pairie le fardeau de sa tâche judiciaire.
Mais la Cour des pairs ne tarda pas à montrer que, pour s'épargner les embarras, elle n'avait nul besoin dusecours delapolice. Se fondant sur la résistance opiniâtre des accusés lyonnais, M. Martin (du Nord) avait conclu à ce qu'on les jugeât sur pièces, s'il le fallait : la Cour des pairs n'hésita pas cette fois à faire droit à ces conclusions, dans un arrêt qui ne doit pas être perdu pour la postérité *.
La procédure une fois simplifiée par une violation aussi extraordinaire des formes les