ARMAND CARREL
Politiqae eiUrienre. - - Question des forterenei belg«i; la France humiliée par l'Angleterre. — R4«uUqm Tondrie de Ghiillanme au traité des £4 articles. — Politique de l'ADgleterre. de la Ruuie, de la Pruiie et de l'Autriche. — Échange des rali Dca lions ; raliâcationi sous réeerres; indignation des Belges. — Étrange et hootense complication d'inlrignea. — La France a'armnnt pour faire prévaloir un traité dirigé contre elle. — Les miniatree du 11 octobre en opposition avec le roi; mot de H. de Tallejrand. — L'armée française à la frontière; pferfldie du Cabinet de Saint- James; mot du duc de Wellington. — Le maréchal Gérari fait un Tojage t Paris; il offre sa démÎMion; pourquoi; Muaes secrètes de son retour au (juartier-gé aérai. — ConTenlioQ du 82 octobre. — Les Fraocai» entrent en Belgique. — Eiclusioo ÏDJurieuse dont la diplomatie frappe Ifs Belget; motifs de celt« exclmion, tons puisés dans la haine des Puissances contre nous. ~ Le Cabinet des Tuileries consent à l'exclusion des Belges et les menace : malheurs qui en résultent. ^ Siège et prise d'Anvers. — Admirable conduite de l'armée française ; aervice important rendu A la France par le maréchal Oérard. — Résumé de l'histoire de la Conférence.
Déchirée au dedans, la France était devenue au dehors le jouet de la diplomatie. Aidée de M. de Talleyrand, la Conférence de Londres poursuivait contre nous l'œuvre de défiance et de haine qui, depuis deux ans, absorbait toute son activité. Pour reprendre
le fil de ces funestes intrigues, il importe de remonter un peu le cours des événements. Le 23 juillet 1831 , le roi des Français, en ouvrant la session, avaitannoncé aux Chambres, du ton de l'orgueil satisfait, que la Conférence de Londres consentait k la démo-
lition des forteresses élevées, par suite des traités de 181S, dans le royaume des Pays- Bas, pour humilier et coutenir la France. C'était une heureuse nouvelle : les ministres en prirent occasion de vanter l'excellence de leur politique; les feuilles de la Cour s'applaudirent de cette réparation accordée k notre honneur; et la nation put avoir un moment de iîerté... Elle ne connaissait pas le fond des choses.
Dans la séance du 28 juillet 1831, sir Robert Peel ayant interpellé le ministère anglais sur fa question des forteresses belges, tord PalmerstOD répondit en propres termes :
<( La négociation à intervenir n'aura lieu '( qu'entre les quatre Puissances et la Bel- « gique. La Fhance en est exclue. »
Ainsi, la France allait être exclue brutalement d'un traité qui touchait son honneur! Ainsi, on l'avait admise dans le conseil amphycUonique des souverains, tant qu'il s'était agi de favoriser les vues des grandes monarchies européennes ; et maintenant qu'il s'agissait de son intérêt le plus cher, de sou orgueil blessé, ou la repoussait ; et M. de Talleyrand, au nom du gouvernement français, se résignait à subir cet outrage, le plus sanglant de tous 1
Lord Palmerston avait dit vrai : le 14 décembre 1831, les plénipotentiaires des Cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, signèrent une convention définitive dont l'article 1*' portait : « En « conséquence des changements que l'indé- <( pendance et la neutralité de la Belgique « ont apportés dans la situation militaire de <( ce pays, ainsi que dans les moyens dont il « pourradisposerpour sa défense, les hautes a parties contractantes conviennent de faire « démolir, parmi les places fortes élevées, « réparées ou étendues dans la Belgique, H depuis 181S, en tout ou en partie, aux frais i< des Cours d'Autriche, de la Grande-Breu tagne, de Prusse et de Russie, celles dont « l'enlrelien ne constituerait désormais 1 qu'une charge inutile. D'après ce principe, '( tous les ouvrages de fortication des places a de Uenin, Ath, Mous, Philippeville et
0 Marienbourg, seront démolis, dans les dé* a lais fixés par les articles ci-dessous*. » De sorte que cette démolition était décidée 1° parce qu'elle débarrassait les Puissances d'une charge reconnue désormais unutile ; 2° parce que le caractère de Puissance indépendante et neutre atttribué à la Belgique, suffisait évidemment à la sécurité de l'Europe liguée contre nous. Et pour qu'aucun doute ne resl&t dans les esprits sur le sens de cette convention, les ministres anglais eurent soin.
Talle^raiid.
(nM-1838)
dans le parlement, d'ajouter .& l'injure du texte, l'injure du commentaire. Jamais assurément, même sous Louis XV, la politique du gouvernement français n'avait été moins française. Il est vrai que, plus tard, la fille ainée du roi Louis Philippe épousa le roi Léopold !
Cependant les démêlés entre la Hollande et la Belgique étaient toujours le principal sujet des préoccupations de la Conférence. Elle n'ignorait pas que du dénoûment de
1. Cette coaveatiou ua porta pa« la aigoalura de H. da Talleyrand, qui avait coDseali à notre txctusïonl Las aigaatau^t sodI MH. Palmerston, EsterhBij, Weatemberg, Bulow, Liévea, Uatuizevrici, Ooblel.
HISTOIRE DE DIX ANS
cette longue querelle allait dépebdre la paix générale.
On se rappelle le traité des 24 articles : il avait résolu les question commerciale et financière en faveur de la Belgique, et ta question territoriale en faveur de la Hollande.
C'est qu'eu effet, ce traité n'était dirigé ni contre La Hollande, ni contre laBelgique : il était dirigé contre la France. Ne pouvant rayer de l'histoire les révolutions de juillet et de septembre, les monarchies européennes avaient voulu faire revivre, sous une autre forme, la pensée qui présida en 181B à la formation du royaume des Pays-Bas ; et c'était pour nous opposer, au nord, une double barrière, qu'après avoir proclamé la neutralité belge, elles accordaient au roi de Hollande , non-seulement une partie du Luxembourg et la rive fauche dç l'Escaut,
f rédaric-Qnillatlme III.
Roi de Pnjaae (1T7O-1840)
mais encore une partie du Limbourg et Haëstricht, en un mot dn établissement son lide le long de la Meuse.
La France, cette fpis, n'était pas exclue des délibérations, elle se trouvait donc naturellement soumise à l'humiliation de garan-
Lurd PalmeratoQ.
tir, conjointement avec les quatre grandes Cours, l'exécution d'un traité qui avait pour but de la tenir en tutelle'.
L'obligation lui en fut imposée par le traité du tS novembre 1831 qui reproduisait les 24 articles , en les plaçant sous la garantie des cinq puissances signataires, et ^ui pres-
1. Fini OQ réfléchit à Hasolcnce de cette combinaiiOD, pluB on s'élonne qu'elle ail obtenu l'adhéiion de uos mim»tree et la eigoBlure de notre ambassadeur. On le voit : M que noua avons dit de la mëdiocrité de M. de Talle;rand s'appuie sur les preuves lea plus poaitiïea ; car cbï preuve* sont des documents officiels. Nous mettons Iw défenaeiir» de M. de Tallejrand au déd de citer un seul des protooolea de la Conférence de Londres qui n'ait été rédigé dans un esprit manifestement hostile S la France et, par conséquent, aux idâea de civilisation que la France représente. Si donc, on refuse de voir dans celte série de protocoles un irrécusable témoignage de l'incapacité de celui qui les a aubis on scceptéa, il faut admettre que M. da Talleyrand a'asl rendu coupable envera son paya d'une de ces trabiaons que rend invraiaamblablei, «non l'excès de leur
dun
is l'excès de leur eOïonlerie.
LOUIS BLANC
crivait quK le traité serait ratifié danç le délai de deux mois.
Le traité des 24 articles donna lieu, dans la Chambre des représentants en Belgique, aux débats les plus passionnés. Il fut accepté, néanmoins, comme on accepte la loi du plus fort. Aussi la ratification de la Belgique fut-elle pure et simple. Il en fut de même des ratifications de la France et de l'Angleterre; mais, sur l'ordre formel du roi Guillaume, les plénipotentiaires hollandais à Londres protestèrent contre les décisions dictatoriales de la Conférence.
Dans leur note du 14 décembre 1834, les plénipotentiaires hollandais, MM. Falck et Van Zuylen-Van Nyevell, commencèrent à reprocher à la Conférence de s'être mise en opposition avec le protocole d'Aix-la-Chapelle^ Ce protocole avait déclaré « que, dans M le cas où un congrès de souverains ou de « plénipotentiaires aurait pour but des m objets se rattachant d'une manière spéciale m aux autres intérêts de l'Europe , ce cona grès n'aurait lieu que sous la réserve m expresse des souverains d'y participer di- M rectement OU par leurs plénipotentiaires. » Or, qu'avait fait la Conférence? Elle avait, d'abord, admis l'ambassadeur du roi de Hollande à prendre part aux délibérations communes ; puis, et après quelques réunions, changeant tout à coup' de système, elle avait mis à Técart les représentants de la Hollande, s'était contentée de recevoir d'eux des communications écrites. Était-ce là cette participation voulue par le protocole d'Aixla-Chapelle? Les plénipotentiaires hollandais se plaignaient ensuite, comme d'une atteinte flagrante portée à Tindépendance de leur souverain, comme d'une violation du Gode des peuples, de certaines clauses du traité qui ne tendaient pas moins qu'à donner à des étrangers droit d'iuspection sur une rivière de Hollande, qu'à faire exercer le droit de pêche par des sujets étrangers,
Qu'à confirmer aux Hollandais, comme si
s'était chose douteuse, le droit de naviguer
t« En date du 15 novembre 1815.
dans leur propres rivières, etc.... En résumé, les signataires de la protestation revendiquaient le cours de l'Escaut, à partir d'Anvers ; repoussaient la participation des Belges à la navigation des eaux intermédiaires entre l'Escaut et le Rhin; déclaraient n'adhérer au partage des dettes que sous la condition d'une capitalisation, et en appelaient du traité des 24 articles à celui qui, le 27 janvier 1834, avait fixé les bases de séparation^
Au point de vue des règles et des lois de la diplomatie, rien n*était plus raisonnable, plus fondé, que cette protestation de la Hollande. La Conférence y répondit par des sophismes sans dignité *. Pour ce qui était du protocole d'Aix-la-Chapelle, elle prétendit c( qu'il ne contenait rien de relatif à la forme des délibérations, » subtilité vraiment misérable I car, en attribuant aux souverains intéressés le droit de participer au congrès directement ou par leurs plénipotentiaires, le protocole en question avait eu évidemment pour but de ne laisser aucun intérêt sans garantie. La Conférence ajoutait que les 24 articles ne présentaient que le développement des bases 'de séparation. Et ici encore, la Conférence trahissait la vérité ; car, par exemple, le traité des 24 articles partageait le Luxembourg entre la Belgique et la Hollande, moyennant une indemnité territoriale accordée à la dernière, tandis que dans le traité des bases de séparation^ il était dit expressément, article 2 : « La Belce gique sera formée de tout le reste des u territoires qui avaient reçu la dénominai( tion de royaume des Pays-Bas, dans le n traité de Tannée 1831, sauf le grand duché « de Luxembourg, qui, possédé à un titre i< difi'érent par les princes de la maison de « Nassau, fait et continuera à faire partie de « la Confédération germanique. » Il est vrai que l'article 4 avait prévu le eas où, les
1. Note adressée à la Gonfërence par Falek et Van Zuyien Van Nyevell, le 14 décembre 1831.
2. Réponse de la Conférence de Londres aux plénipotentiaires hollandais, signée par MM. Esterhazy, Wessem • berg, Talleyrand, Palmersion, Bulow, Liéven, Matuazewicz, et datée du 4 janvier 1831.
HISTOIRE DE DIX ANS
deux pays possédant des enclaves dans leurs territoires respectifs, il y aurait lieu à des arrangements propres à leur assurer une entière coutiguîté de possessions ; mais dès que ces arrangements dont la portée, du reste, n'avait pas été prévue, aboutissaient à un remaniement absolu des bases adoptées, que signifiait ce mot hypocrite de développement opposé par la Conférence aux réclamations du roi Guillaume* .
Quoi qu'il en soit, l'énergique résistance de ce prince eut pour premier résultat de plonger dans une longue hésitation la Russie, la Prusse et l'Autriche. Jusque-là ces trois Puissances avaient combiné leur action avec celle de l'Angleterre, parce quei, pour elles comme pour l'Angleterre, la pensée cachée au fond de tous ces débats était une pensée hostile à la France. Hais, pour obéir à la commune haine, pour nous créer au Nord des obstacles suffisants, il avait fallu sacrifier en partie les intérêts du roi de Hollande, lés sacrifier au nom du principe révolutionnaire. Et, sur ce point, la Russie, TAutriche et la Prusse, commençaient nécessairement à se séparer de la Grande- Bretagne. Pour celles-ci, la question était bien simple : elle consistait tout entière à contenir la France. Pour celle-là, au contraire; la question était complexe : elle consistait & contenir la France, sans toutefois donner trop complètement raison au principe révolutionnaire, en souifrant que, par suite des journées de septembre, on abaissât outre-mesure cette royauté hollandaise que les traités de 1818 avaient enfantée, que le principe de la légitimité protégeait, et qui faisait partie de la famille inviolable des monarchies européennes.
Les protestations du roi Guillaume avaient donc pour les Cabinets de Saint-Pétersbourgy de Vienne et de Berlin, une signifi-
1. Nous avonii rasbemblë aux documenis historiques, n* 5, 1m8 tvaités d«8 haaes de séparation, celai des 18 articles et celui des 24 articles. Noui» renvoyons le lecteur à ces documents précieux. Il pourra lire dans le simple rapprochement des textes l'histoire des variations, des intrigues, des usurpations de ce qu'on nomme la diplomatie*
cation, une importance qu'elles ne pouvaient avoir pour le Cabinet de Saint-James. De là le retard apporté à l'échange des ratifications de la part du roi de Prusse, des empereurs de Russie et d'Autriche.. Fidèles à Tesprit de la Sainte- Alliance, ces trois souverains auraient désiré que, par un asquiescement volontaire au traité des 24 articles, le roi Guillaume leur permit de se mettra en garde contre la France, tout en. leur épargnant la nécessité de violer d'une manière ouverte et brutale les lois de la francmaçonnerie monarchique.
Dans cet embarras^ l'empereur de Russie prit le parti d'envoyer à La Haye le comte Alexis Orloff, avec mission d'obtenir du roi de Hollande l'acquiescement souhaité.
Le comte Orloff ayant vu ses instances repoussées, quitta La Haye, en faisant connaître à l'Europe, par une déclaration officielle, que l'empereur de Russie n'entendait point s'associer à l'emploi de moyens coercitifs ayant pour but de contraindre le roi des Pays-Bas, par la'force des armes, à souscrire aux vingtquatre articles; mais qu'il considérait ces articles comme renfermant les seules bases sur lesquelles pût s'effectuer la séparation do la Belgique d'avec la Hollande (sauf les amendements admissibles dans un - traité (iiial entre les deux pays).' Le comte Orloff déclarait,- de plus, au nom de son maître, que dans le cas où la neutralité beige serait menacée militairement par la Hollande, l'empereur de Russie se réservait de se cou-* certer' avec ses alliés pour le rétablissement de cette neutralité et le maintien de la paix générale. -
L'Autriche et la Prusse ayant adhéré à cette déclaration , leurs plénipotentiaires effectuèrent l'échange des ratifications io 18 avril, et les plénipotentiaires de Russie, le 4 mai. On approchait du dénoûment : oe n'y touchait pas encore. Les ratifications prussienne et autrichienne n'étaient en effet données que sous la réserve des droits de la confédération germanique, relativement à la cession et à l'échange d'une partie du grand* duché du Luxembourg ; et, quant à la R
LOUIS BLANC
ste, sa ratification n'était que partielle ; elle contenait ces mots : « sauf les modifications (c à apporter aux articles 9, 12 et 13, dans a un arrangement définitif entre la Hollande (( et la Belgique ».
La Belgique avait compté sur une ratification pure et simple delà part de la Russie, et le plénipotentiaire belge n'avait été aucunement autorisé à accepter une ratification partielle. C'est ce que fit pourtant M. Van de Weyer, qui, par là, outre-passait ses pouvoirs, et jetait son pays dans Falternative, ou de se résigner à des ratifications sous réserves qui semblaient tout remettre en question, ou de les restituer , au risque de rompre avec rAutriche, la Prusse, la Russie, et de jouer imprudemment la nationalité de la Belgique.
Aussi rindignation fut-elle grande à Bruxelles. L'anathème y fut lancé de toutes parts, et contre la diplomatie, qui condamnait depuis si longtemps la Belgique à un provisoire mortel, et contre le ministère belge, qui avait engagé l'avenir du pays dans ces voies tortueuses; et contre le gouvernement français, qui n^avait encore su que ramper tristement à la suite de la Conférence. L'irritation des Belges n'était que trop légitime. Placés par les fluctuations de la diplomatie entre le déshonneur et la ruine, ils voyaient déjà leur industrie paralysée, leur commerce tari dans sa source, leur crédit perdu, leur nationalité flottant au gré de tous les caprices ou au souffle de tous les hasards. Les Orangistes, d'ailleurs, mettaient à profit les désordres nés de tant d'incertitudes, pour tenter les- esprits faibles, calomnier la révolution, et rejeter sur le principe de la révolte la responsabilité des maux croissants de la patrie. L'enlèvement de H. Thorn, membre du sénat belge, par une bande audacieuse, et l'incarcération de ce personnage dans une prison de Luxembourg, furent un aliment de plus aux passions qui fomentaient partout. Un même cri s'éleva de tous les points de la Belgique : il faut en finir I
Mais la diplomatie ne présentait d'égal au scandale de ses usurpations que celui de son
impuissance, et elle tenait l'anarchie suspendue sur cette Europe dont elle prétendait régler les destins. Aux complications résultant des réserves de la Russie, vinrent s'ajouter celles dont le germe était contenu dans le protocole du 4 mai, lequel déclarait, d'une part, que l'état de possession territoriale était fixé irrévocablement; d'autre part, qu'il existait des difficultés donnant lieu a une négociatioii nouvelle. Le traité du IS novembre 1831 n'était donc définitif, ni en ce qui concernait le partage de la dette, ni sous le rapport des avantages commerciaux accordés à la Belgique : on le déclarait par acte séparé.
Dans une note du 11 mai, le nûnistère belge s'exprima en ces termes : c< Si le roi « des Belges pouvait se montrer disposé à « ouvrir des négociations sur les points qui « y sont sujets, ce ne pourrait être qu'après (( que le traité aurait reçu un commencement « d'exécution dans toutes les pailies à l'abri « de controverse ; ce commencement d'exé- (( cution consisterait au moins dans l'éva- (c cuation du territoire belge ; jusque-là sa « majesté ne prendra part à aucune négocia « tion. » Le .plénipotentiaire belge, M. Yan de Weyer, reçut ordre de mettre sous les yeux de la Conférence la note qu'on vient de lire; il n'en fit rien. C'était la seconde fois qu'il manquait aux devoirs de sa position ; on en conçut des soupçons étranges. U ne perdit pas néanmoins son titre de plénipotentiaire, mais le général Goblet lui fut adjoint et partit pour Londres.
Au point où en étaient les choses, la Bel gique demandait tout simplement que le principe de l'évacuation préalable fût posé. La Conférence y consentit d'abord; et elle décida, par une note du 11 juin, que l'évacuation réciproque s'effectuerait le 20 juillet; puis, voyant que les plénipotentiaires hollandais persistaient dans leur attitude, elle annula implicitement sa décision, et déclara, le 11 juillet, « que l'évacuation aurait lieu « quinze jours après l'échange des ratifica- « t'ons de la nouvelle convention, » ce qui revenait à effacer la limite précédemment posée.
HISTOIRE DE DIX ANS
Ce fut alors que la Hollande, sans s'expliquer sur le dernier mot de ses prétentions, ofTrît d'ouvrir avec la Belgique une négociation directe. Elle espérait, de la sorte, mettre de son c6té les apparences, bien convaincue que la Belgique ne renoncerait pas aussi facilement que la Conférence k la condition de l'évacuation préalable.
Voici donc quelles étaient, dans ce vaste imbroglio de plates intrigues, les situations respectives :
La question territoriale ayant été résolue contre la France, la Conférence, sur ce point, m^ntenait son arbitrage, mais elle l'abandonnait sur les deux autres points, celui de la navigation fluviale et celui de la dette ; et elle consentait h ce que, sous ce double rapport, la Hollande et la Belgique réglassent elles-mêmes leurs différends. Or, ces négociations directes, la Hollande demandait qu'elles s'ouvrissent avant l'évacuation; la Belgique voulait qu'elles ne s'ouvrissent qu'après. Là était le nœud de la difliculté.
Il était, du reste, bien évident que, dans l'offre qu'elle faisait de négocier directement avec la Belgique, la Hollande n'était pas de bonne foi. Elle s'attendait, de la part des Belges, à cette réponse : « Évacuez notre K territoire ; jusque-là nous repoussons toute « proposition d'arrangement; » et, dans ce cas, elle reprenait le dessus aux yeux de la Conférence, qui, par ses propositions du f I juillet, avait fait si bon marché du principe de l'évacuation préalable.
Les diplomates belges s'aperçurent du piège, et opposèrent l'artifice à l'artifice. HM- Van de Weyer et Goblet rédigèrent, de concert avec lord Palmerston, des propositions qu'ils communiquèrent à la Conférence, et ils résolurent d'offrir à la Hollande de traiter sur ces bases, qu'ils savaient parfaitement ne devoir pas être acceptées par Guillaume. De sorte que toute cette guerre diplomatique consistait dans les efforts faits par chacune des deux parties pour rejeter sur la partie adverse les torts d'un refus. Car c'est à ce frivole commerce de tromperies, c'est à ce croisement de ruses honteuses que
se réduit, dans les monarchies, le génie des hommes d'État!
Quoi qu'il en soit, la politique belge venait de prendre un nouvel aspect, puisqu'en apparence le principe de l'évacualioa préalable était abandonné. M. de Meuleiiaere, ministre des affaires étrangères de Belgique, se retira par pudeur, non par conviction; et le général Goblet fut appelé h teiminer, comme premier ministi'e à Bruxelles, ce qu'il
Gdadral Saiot-Cyr Nugues.
avait commencé comme plénipotentiaire h Londres.
Aussi, le 20 septembre 1832, U. Van de Weyer signifiait-il à la Conférence qu'il était prêt à entrer en négociation directe avec la Hollande, et qu'il était muni pour cela de pleins pouvoirs.
Prise au mot, la Hollande recula, ainsi qu'on l'avait prévu. Dans un manifeste vûliémenl, le plénipotentiaire hollandais, M. Van Zuylen Van JNyevell, réclama de la Conférence la signature du traité de séparation, sur le pied de notes que la Hollande avait présentées les 30 juin el 26 juillet, lesquelles 7i
LOUIS BLANC
n'étaient que la reproduction, légèrement modifiée, des prétentions opiniâtres du roi Guillaume.
La diplomatie belge avait atteint son but, qui était d'armer la Conférence contre la Hollande : un interrogatoire écrit et verbal que la Conférence fit subir au plénipotentiaire hollandais, acheva de prouver que le Cabinet de La Haye repoussait les 24 articles dans leur ensemble, et ne voulait pas même de ces arrangements territoriaux que rendait si précieux à la diplomatie européenne la pensée anti-française qui les avait dictés.
Il ne fut plus question alors pour les grandes Puissances que de prendre des mesures coercilives contre la Hollande.
Mais de quelle espèce seraient ces mesures? Les plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie, exprimèrent le désir qu'on mît l'état des choses sous les yeux de leurs Cours, en les engageant à user une dernière fois de leur influence auprès du roi des Pays-Bas pour l'amener à une conciliation. Puis, considérant que les distances qui séparent Vienne et Saint-Pétersbourg de Londres entraîneraient de trop longs délais, les plénipotentiaires proposèrent qu'on s'en tînt aux décisions du Cabinet de Berlin. Au fond l'Autriche, là Prusse et la Russie n'adoptaient qu'à contre-cœur l'emploi de mesures coercitives, et déclaraient, dans tous les cas, ne pouvoir s'associer qu'à des mesures pécuniaires. Mais des moyens de celte nature ne parurent suffisants ni au plénipotentiaire français ni au plénipotentiaire britannique.
Le protocole du 1" octobre 1832 fut rédigé pour constater ces dissentiments, et la Conférence termina ses travaux. Elle avait commencé par l'usurpation, elle finissait par l'anarchie *.
La Russie, la Prusse et l'Autriche avaient refusé hautement de s'associer à des mesures militaires contre le roi de Hollande. Mais si elles ne s'engageaient pas à le combattre,
1, Au bas du protocole du i^^ octobre, on lit la signature de M. de Moreuil au lieu de celle de M. de Talleyrand. C'est que M. de Tallejrand, à cette é])oque, était ù Paris, ou sa présence devait influer sur la formation du ministère du 11 octobre.
elles ne s'engageaient pas non plus à le soutenir, et laissaient ainsi le champ libre aux résolutions de la France et de l'Angleterre.
Or, ces deux dernières Puissances n'avaient pas attendu la note du !•' octobre pour menacer Guillaume de leurs préparatifs. Le duc d'Orléans était allé s'entendre, à Bruxelles, avec le roi Léopold, sur l'entrée possible de nos troupes en Belgique. Une flotte française se rassemblait à Cherbourg, une flotte an-glaise à Spithead ; et, dès la fin de septembre, cinquante mille Français, sous les ordres du maréchal Gérard, faisaient face aux frontières du nord, pr^ts à les franchir au premier signal.
La Belgique, de son côté, était à bout de patience. Par deux sommations, dont l'une fut notifiée à la France le 5 octobre, et l'autre à l'Angleterre le 8 du même mois, le général Goblet réclama l'exécution, par la voie des armes, du traité des 24 articles.
Ce fut sur ces entrefaites que s'installa, ainsi que nous l'avons raconté, le ministère du 11 octobre. Nous avons dit que ce ministère avait voulu inaugurer son avènement par deux grands résultats : l'arrestation de la duchesse de Berri, et la prise de la citadelle d'Anvers qu'occupaient les troupes du roi Guillaume.
Le traité des 24 articles ayant été spécialement dirigé contre la France, ce n'était certes pas à nous qu'il convenait de l'aller imposer au roi de Hollande, l'épée à la main. Demander à la France do soutenir au prix de son or, au prix du sang do ses enfants, l'ensemble des mesures décrétées contre ellemême, c'était préparer h l'Europe le plus triste spectacle qui lui eût jamais été donné. Mais, pour nos ministres, l'essentiel était d'éblouir les esprits, de donner à un Pouvoir naissant l'éclat d'une grande entreprise. Au fond, le véritable sens du traité des 24 articles n'était connu en France de presque personne. Le ministère avait donc lieu d'espérer qu'une expédition en Belgique satisferait rhumeur belliqueuse de la nation française; qu'on ne verrait dans cette expédition qu'un appui prêté au principe révolutionnaire,
HISTOIRE DE DIX ANS
qu'une preuve de feiineté et de décision de la part du Pouvoir. Et c'était là un calcul d'une justesse incontestable. Car, comme la marche des Cabinets était enveloppée de mystère et que les actes de la Conférence étaient pour la masse du peuple une lettre morte, l'opinion en France s'échauffait au hasard, et les attaques de l'Opposition portaient à faux.
D'autre part, on doit reconnaître qu'il n'était pas sans intérêt pour la France de prouver que la paix n'avait point énervé son courage ; qu'elle était en état de faire revivre, dans un moment donné, des souvenirs héroïques; qu'en un mot, elle n'avait pas cessé d'être un peuple de guerriers. Ainsi, quoique honteuse et insensée au point de vue diplomatique, l'expédition projetée présentait, au point de vue militaire, un assez notable avantage.
Cet avantage parut tel aux ministres du 11 octobre, qu'ils doutèrent un moment de l'adhésion des Anglais. M. de Talleyrand était revenu de Londres : on lui demanda si une expédition contre la citadelle d'Anvers obtiendrait l'assentiment du Cabinet de Saint- James, dans le cas où la France s'engagerait à ne pas prolonger au-delà du temps nécessaire l'occupation du territoire belge par l'armée française. M. de Talleyrand fit cette réponse singulière et peu convenable : « Si « la convention était signée Louis-Philippe, « les Anglais n'y adhéreraient pas : ils le fe- « ront, si elle est signée de Broglie. »
Les ministres ne crurent pas devoir attendre l'autorisation diplomatique du Cabinet de Saint-James, et il fut décidé que l'expédition aurait lieu avec ou sans l'autorisation des Anglais. Mais, à cette nouvelle, le roi ne put dissimuler son mécontentement. Blesser l'Angleterre, il ne pouvait s'y résoudre, faisant consister toute sa politique dans l'art des ménagements et des concessions. Il essaya en conséquence de faire revenir ses ministres sur la mesure par eux arrêtée : ils offrirent alors leur démission. Le roi parut céder ; et c'est ce qui explique le mouvement de troupes qui se fit à cette époque, alors
qu'aucun protocole n'autorisait encore les Français, au nom de la diplomatie, à se porter sur la frontière.
Mais l'importance était moins de s'en approcher que de la franchir, et la Cour ne manqua pas, sur ce dernier point, de multiplier les obstacles. Car le cabinet de Saint- James ne demandait pas mieux que de traîner les choses en longueur, espérant que les Français, s'ils entreprenaient le siège d'Anvers dans une saison avancée, seraient forcés de le lever honteusement. Voilà quelles préoccupations perfides couvrait cette alliance anglaise, tant vantée ! Et on ne l'ignorait pas aux Tuileries ; on y avait appris que dans plusieurs salons le duc de Wellington s'était laissé aller jusqu'à dire : « Il arrivera « au maréchal Gérard devant la citadelle « d'Anvers, ce qui m'est arrivé devant Bura gos. »
Aussi, rien n'égalait l'impatience du maréchal Gérard. Mais en vain se plaignait-il amèrement, dans son quartier-général de Valenciennes, d'un retard qui ne pouvait se prolonger sans rendre notre armée la risée .de l'Europe, et sans nous exposer aux plus cruels revers ; en vain écrivait-il au ministre de la guerre que le camp retentissait de mur mures ; que les officiers frémissaient de leur inaction ; que les soldats, qui avaient d'abord refusé les congés, commençaient maintenant à les redemander ; que le service enfin était compromis par cette conviction, de plus en plus profonde, qu'q/i ne se battrait pas... l'ordre du départ se faisait attendre. Car ne fallait-il pas obtenir la permission des Anglais ? Et pendant ce temps, le trésor était en voie de s'obérer, l'attente de la guerre entraînant des frais presqu'aussi considérables que la guerre elle-même. Rapprochées de l'extrême frontière, les troupes y étaient entassées *au milieu des cantonnements de l'artillerie et de la cavalerie, qui occupaient beaucoup de place ; et la portion du corps de réserve que le maréchal Soult avait fait entrer dans le département du Nord, y était déjà soumise aux inconvénients qui résultent de l'agglomération des masses, tels que le
LOUIS BLANC
renchérissement des denrées. La saison, d'ailleurs, était devenue mauvaise, le choléra sévissait dans le pays, et la santé du soldat exigeait des mesures de faveur. Les corps réclamèrent à Tenvi les allocations du pied de rassemblement, ce qui dut leur être accordé dans toute Tétendue de la 16* division militaire.
Une plus longue attente était donc à la fois dérisoire et ruineuse. Aussi bon citoyen que bon capitaine, le maréchal Gérard ne pouvait s'expliquer tant d'hésitation ; il pensait que, puisqu'on déclarait la guerre à la Hollande, il fallait la lui faire promptement ot franchement. Selon lui, attaquer Bréda et Bois-le-Duc valait mieux que de s'arrêter au siège de la citadelle d'Anvers et du fort Lillo. Il disait avec raison que, si les Puissances signataires du traité du 1§ novembre en souhaitaient sincèrement l'exécution, elles ne pouvaient s'opposer à ce qu'on prît pour le faire exécuter des mesures vigoureuses et décisives. Du reste, ces dispositions étaient aussi celles du général Saint-Cyr Nugues et du général Haxo, officiers d'un mérite éminent, que tourmentait le désir des entreprises hardies, et qui eussent volontiers tracé le plan d'invasion de la Hollande, où ils auraient été bien aises de recommencer Pichegru.
Mais telles n'étaient point les vues de la Cour des Tuileries. Par des motifs que nous expliquerons plus bas, elle entendait: 1** que les Français assiégeassent la citadelle d'Anvers, sans la coopération des Belges ; 2° que, dans le cas où notre armée aurait à repousser une attaque de la part des Hollandais, elle s'abstînt de les poursuivre jusque sur leur territoire.
Le maréchal Gérard avait l'âme trop haute et l'esprit trop juste pour souscrire à des conditions de ce genre. Dans plusieurs lettres, noblement pensées, il fit remarquer au roi les inconvénients du rôle qu'on prétendait imposer à l'armée française. Il reçut, pour toute réponse, l'invitation de se rendre à Paris, où dans une conversation de deux heures, on espérait plus avancer les affaires
que par une longue correspondance. Le maréchal Gérard quitta donc son quartier-général de Yalenciennes et se mit en route pour la capitale. Sa ferme résolution était de résigner le commandement de l'armée, si, en cas d'attaque de la part des Hollandais, il était condamné à s'arrêter respectueusement sur la limite de leur territoire. On lui envoya, pour le faire revenir sur sa détermination, M. d'Argout et M. Thiers. Mais l'habileté de ce dernier et sa faconde persuasive échouèrent devant la volonté du maréchal, que défendait contre de semblables attaques l'élévation de ses sentiments.
Le conseil s'était rassemblé le lendemain, les ministres ne purent se résoudre ni à recevoir la démission du maréchal Gérard, ni à se mettre au-dessus des injonctions de la diplomatie. Il fut décidé en conséquence qu'on ne changerait rien aux arrangements diplomatiques, et que le maréchal Gérard obéirait à la loi des circonstances, sauf à être plus tard désavoué. Maître de ses résolutions, le maréchal regagna son quartiergénéral.
Le 22 octobre, par une convention conclue à Londres entre le prince de Talleyrand et lord Palmerston, on arrêta : « Que les deux « puissances, — la France et l'Angleterre, « — procéderaient à l'exécution du traité du « 15 novembre, conformément à leurs enga-- « gements : que l'évacuation territoriale for- « merait un commencement d'exécution; « que les gouvernements de Belgique et de « Hollande seraient requis d'opérer réciproc( quement cette évacuation pour le 12 no- « vembre ; que la force serait employée « contre celui de ces gouvernements qui « n'aurait pas donné son consentement pour « le 2 novembre ; que notamment, en cas de « refus de la Hollande, l'embargo serait mis « sur les vaisseeux hollandais, et que, le « 15 novembre, une armée française entrece rait en Belgique pour faire le siège de la « citadelle d'Anvers. »
Le roi de Hollande, comme on s'y attendait, ne répondit que par un refus à la sommation des deux Puissances ; et, le 4 no-
HISTOIRE DE DIX ANS
vembre, ce refus était conDuàYalenciennes. On allait donc franchir la frontière ! La joie des soldats fut immense. Le maréchal Gérard donna des ordres au général Neigre pour qu^on hàtàt le transport de Téquipage de siège et pour qu'on opérât à Douai, à Lille, à Yalenciennes, le chargement des bateaux destinés à porter notre grosse artillerie et ses nombreuses munitions ; le général Haxo fit partir un officier déguisé pour Anvers, avec mission d'en reconnaître exactement la citadelle ; enfin, on pressa de toutes parts les préparatifs, etTarmée attendit avec exaltation Theure d'entrer en Belgique.
Mais le siège de la citadelle d'Anvers allait soulever des difficultés inattendues. Louis- Philippe tenait particulièrement à ce que les Belges fussent exclus de toute coopération au siège. La diplomatie l'exigeait. Et voici quels étaient les motifs de la diplomatie.
L'Angleterre ne voulait pas que les Français et les Belges combattissent ensemble et sous de fraternels drapeaux, de peur que la Belgique ne fût ramenée par rafl*ection et la reconnaissance au désir qu'elle avait déjà éprouvé de devenir française. L'Angleterre savait que, si les Belges étaient forcés d'assister l'arme au bras à la prise delà citadelle d'Anvers par une armée française, jamais ils ne nous pardonneraient cette humiliation. Ainsi, le cabinet de Saint-James trouvait moyen de nous rendre odieux par l'excès même de notre générosité, et il nous créait des ennemis irréconciliables dans ceux que nous allions secourir !
Pour ce qui est des Cabinets de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin, leurs motifs étaient différents, quoique empreints^ vis-à-vis de nous, d'un caractère non moins manifeste de défiance et d'hostilité. LaRussie, l'Autriche et la Prusse, ne pouvaient se dissimuler que, dans la querelle engagée entre la Hollande et la Belgique, celle-ci représentait le principe révolutionnaire, puisque sa nationalité rajeunie datait des journées de septembre. Or, souffrir que les Français et les Belges tirassent ensemblent l'épée contre le roi de Hollande, c'eût été annoncer claire-
ment aumonde que leprincipe révolutionnaire l'emportait; que l'autorité morale de la révolution de juillet pesait plus que le principe du droit divin, plus que les traités de Vienne, dans la balance des délibérations diplomatiques. L'alliance militaire des Français et des Belges, c'était un coup mortel porté à la Sainte-Alliance, c'était la révolution de 1830 couvrant de sa force et de sa majesté l'atteinte portée en septembre aux traités de 1818. Et voilà précisément ce que ne ne voulaient pas l'Autriche, la Russie et la Prusse. Elles imposaient au Cabinetdes Tuileries l'obligation de combattre à côté des Belges, chez eux, et sans eux, pour qu'il fût bien constaté que, si notre armée entraiten campagne, ce n'était pas dans un intérêt belge ou français, c'està-dire révolutionnaire, maisdansun intérêt, au contraire, diplomatique et anti-français! Réduire notre armée à ne paraître et à n'être en réalité qus la gendarmerie de la Conférence, tel était l'unique but de l'inaction humiliante à laquelle la diplomatie condamnait les Belges, dans une querelle qui était la leur cependant, et dans laquelle nous n'aurions dû figurer, nous, que comme leurs alliés et leurs amis.
Quelque artificieux que fût un pareil plan, on s'explique qu'il ait été conçu par les ennemis de la France ; mais que le gouvernement français ait contribué de tout son pouvoir à faire réussir des combinaisons aussi ouvertement dirigées contre nos intérêts et notre honneur, c'est ce que la postérité, sans doute, aura de la peine à croire. Nous-même, sans les révélations douloureuses que nous a fournies une enquête longue et opiniâtre, nous-même nous n'aurions jamais jugé de tels attentats possibles ; et il est certain que la France ne les aurait pas soufferts, sans les ténèbres dans lesquelles la diplomatie ensevelissait la honte de ses artifices.
Il faut ajouter que rien n'était plus propre à compromettre le succès du siège projeté, que l'inaction imposée aux Belges. Car, pour rafraîchirlagarnison de la citadelle d'Anvers, pour la renforcer en temps opportun, et la mettre en état d'opposer aux Français une
LOUIS BLANC
longue résistance, les Hollandais n'avaient qu'à couper la digue de l'Escaut près du fort Sainte-Marie et celle du Blockersdick. On n'ignorait pas que tel était leur dessein; que, pour l'accomplir, ils avaient préparé des bâtiments sur lesquels étaient embarqués des outils à pionniers; et il était probable que cette entreprise sur les digues serait tentée au premier bruit de la marche des Français. Aussi le général Evain, ministre de la guerre en Belgique, avait-il pris ses mesures en conséquence. Il s'agissait donc de savoir si, en contraignant les Belges à laisser paisiblement couper les digues on assurerait à l'ennemi qu'on allait combattre des avantages qu'on pouvait, en laissant agir les Belges, lui ravir si facilement. Que ferait-on d'ailleurs si, comme on devait le prévoir, la Belgique se révoltait contre le rôle dont on prétendait lui imposer Topprobre? En vertu de quel droit lui défendre de revendiquer elle-même son bien, de reprendre à ses risques et périls son territoire usurpé ? Et dans le cas où elle refuserait de se soumettre à des conditions vraiment dégradantes, emploierait-on les armes pour la réduire? Les Français, accueillis par elle comme des alliés, se changerait donc pour elle en ennemis, en oppresseurs! Et que serait-ce si, la flotte et la flottille hollandaises venant à engager leurs feux avec ceux de la place d'Anvers, le général Chassé, cornmandantla citadelle, se mettait à bombarder la ville? Par quel insolent et criminel abus de la force empêcherait-on les Belges, attaqués, de se défendre? Irait-on jusqu'à dire à des hommes tenant à la main une épée : « On ravage vos cités, on jette l'épouvante parmi vos mères et vos femmes, on envoie la mort dans vos maisons croulantes... n'importe! Tout ceci ne regarde que nous! »
Voilà pourtant à quelles conséquences odieuses et ridicules pouvait conduire le parti pris d'exclure les Belges de toutes nos opérations militaires. Mais ainsi l'ordonnait la diplomatie, et le Cabinet des Tuileries ne voulait à aucun prix la braver ou lui déplaire.
Quoi qu'il en soit, la nouvelle de ce qui se
préparait s'étant répandue en Belgique, le gouvernement français y devint, plus encore que les Cabinets étrangers, l'objet de malédictions violentes. De toutes parts on s'indignait contre un appui dans lequel Torgueil d'une nationalité naissante ne voyait plus qu un afl*ront sanglant. Les habitants, qui l'année précédente s'étaient offerts de bonne grâce à héberger les troupes françaises, rédigèrent pétitions sur pétitons, pour demander qu'on les exemptât de la charge dont les menaçait la nourriture des officiers; et les réclamations à cet égard devinrent si nombreuses, si vives, si hautaines, que le ministre de la guerre en Belgique, le général Evain, reconnut bientôt la nécessité de les admettre. Entre lui, cependant, et M. Laneuville, intendant de l'armée française, il avait été stipulé, le 18 octobre, des clauses dont le texte était formel. N'importe I Le mauvais vouloir des habitants se manifestait avec tant de fougue, tant d'animosité, qu'on fut obligé d'en subir jusqu'au bout l'injure. Pour sortir d'embarras et assurer la subsistance des officiers français, M. Laneuville dut proposer au maréchal Soult d'allouer aux officiers des traitements supplémentaires , comme on l'avait fait, en pareil cas, dans les expéditions d'Espagne, de Morée, d'Alger, d'Aneône. Et ce n'était encore là que le prélude des obstacles qu'allait susciter aux Français le ressentiment du peuple belge !
Le roi Léopold lui-même éprouvait un secret dépit de l'impuissance à laquelle on faisait descendre son armée, et des dangers dont les combinaisons diplomatiques entouraient sa popularité encore si incertaine.^ Quant à ses ministres, leur responsabilité étant plus directe, leur dépit était plus amer. Dans diverses lettres écrites soit au général St-Cyr Nugues, chef d'état-major de Tarmée française, soit au général Haxo, le ministre de la guerre en Belgique s'expliqua très nettement sur l'impossibilité de laisser les Belges l'arme au bras. Léopold tenait un langage à peu près semblable dans sa correspondance privée avec Louis-Philippe. Et le problème devenait de plus en plus insoluble.
HISTOIRE DE DIX ANS
Le gouvernement français se résolut enfin à quelques concessions. Il fut convenu que les Belges occuperaient la ville d'Anvers par une division de 6.000 hommes, et qu'on leur confierait exclusivement la garde et la défense de toutes les batteries établies s»ur la rive droite. Mais c'était trop peu pour le gouvernement belge qui ne pouvait consentir à ce que les Français fussent seuls chargés de l'investissement de la citadelle.
Le 13 novembre, à dix heures et demie du matin, un courrier extraordinaire apporta au maréchal Gérard, de la part du maréchal Soult, l'ordre de se rendre en toute hâte auprès de Léopold, pour conclure avec ce prince la convention militaire qui devait précéder l'entrée des Français en Belgique. Ce fut le surlendemain qu'ils passèrent la frontière, et le 17 novembre, à une heure, les ducs d'Orléans et de Nemours traversaient Bruxelles à la tète du 20"" régiment d'infanterie légère et du 1" régiment de lanciers.
D'après l'article 2 de la convention passée entre le gouvernement belge et le maréchal Gérard, les postes belges établis dans la ville d'Anvers, faisant face à la citadelle, devaient être entièrement relevés par nos troupes. Cependant le maréchal Gérard apprit, au moment de partir pour Malines, qu'il était question de ne pas exécuter l'article 2. Il se rendit aussitôt chez le roi Léopold, lui représenta combien les difficultés soiîlevées étaient fâcheuses dans la circonstance, lui promit de ménager les susceptibilités légitimes de l'armée belge, et obtint enfin, après une longue instance, que le chef d'état-major de l'armée belge, prendrait, le lendemain même, la route d'Anvers pour y arrêter les formes du remplacement. Mais la journée ne s'était pas écoulée, que déjà Léopold était revenu sur sa détermination. Ses ministres s'opposaient de la manière la plus absolue, h l'entrée de l'armée française dans la ville d'Anvers, et offraient leur démission dans le cas où leurs répugnances ne seraient pas respectées. L'article !«' de la convention interdisait à l'armée
française l'occupation de toute place forte en Belgique, et, bien que les articles 2 et 3 fussent conçus en termes forts clairs, les ministres de Léopold se prévalaient de l'article 1*% interprété sans bonne foi, pour éluder l'ensemble des mesures convenues.
Menacés dans la chambre des représentants par un parti redoutable, peut-être ne cherchaient-ils qu'un motif populaire pour colorer leur chute. Mais, dans la crise où se trouvait la Belgique, renouveler le cabinet n'était pas chose facile; et, pressé par le maréchal Gérard d'un côté, par ses ministres de l'autre, Léopold était en proie à la plus vive anxiété.
Ainsi, grâce à la politique tortueuse, anti-française, adoptée par le Cabinet des Tuileries, les obstacles se multipliaient à chaque pas, et le sort de Texpédition semblait à tout instant sur le point d'être compromis.
Dans cette extrémité, le maréchal Gérard, en quittant Bruxelles, envoya son aide-decamp, M. de Sarcey, à Paris, pour prendre les instructions du maréchal Soult, et savoir si, les Belges s'obstinant dans leur refus, on enlèverait leurs postes de vive force. Car c'était à cette incroyable violence que les Français risquaient de se voir amener par la haute sagesse de M. de Talleyrand et du cabinet des Tuileries! Il est certain que, malgré les observations de M. de Latour- Maubourg, la défense de laisser entrer les Français dans la ville d'Anvers fut faite formellement par le gouvernement belge et annoncée d'une manière officielle au général St-Cyr Nugues, par le général Evain. Que faire? On répondit de Paris au maréchal Gérard, d'agir avec vigueur , s'il en était besoin! Heureusement, la fortune nous épargna cette iniquité. Les ministres de Léopold, dans Tintervalle, avaient un peu rabattu de leurs prétentions; le général Desprez était allé proposer des arrangements au maréchal Gérard, et, à la suite d'une conférence très animée, le colonel Buzen, commandant supérieur de la place d'Anvers, avait signé avec le général St-Cyr Nugues
LOUIS BLANC
une convention militaire portant : 1° que les Français occuperaient la lunette de Montebello, qui leur était indispensable pour le siège ; 2"* qu'ils pourraient faire entrer dans la ville, pour occuper la première ligne des barricades devant Tesplanade delà citadelle, SOO hommes qu'on relèverait toutes les vingt-quatre heures.
Tels furent nos premiers rapports avec nos alliés, qui, dès ce moment, devinrent nos ennemis secrets, mais implacables. Les vues de l'Angleterre étaient remplies !
Les résultats de la désastreuse politique des Tuileries ne tardèrent pas à peser sur Tarmée française.' On eût dit que les Belges prenaient à tâche de faire échouer l'expédition. En arrivant dans la campagne d'Anvers, le maréchal Gérard s'aperçut qu'aucune des promesses du général Evain n'était accomplie. A peine put-on faire face à la nécessité des premières distributions. Les habitants cachaient leurs denrées, soit pour nuire à l'armée française, soit parce qu'on ne les payait qu'au moyen de récépissés qu'ils jugeaient sans valeur. Hommes et chevaux couraient risque de mourir de faim. Le maréchal Gérard se vit contraint d'étendre la division Achard, la brigade du prince et celle du général Lavœstine, de retenir vers Malines et Coutik la division Jamin, et la brigade Simoneau, et d'envoyer la division Sébastiani à Saint-Nicolas, qui présentait heureusement quelques ressources. Il fallait pourtant sortir de cette situation cruelle. Sur l'avis ouvert par l'intendant de l'armée, le maréchal Gérard écrivit au gouverneur de la province d'Anvers, que les clauses stipulées le 18 octobre n'avaient pas été exécutées par le gouvernement belge; que cette inexécution pouvait avoir des suites terribles; que les défiances mal fondées des habitants mettaient en péril et l'armée et la province ; que, dans cet état de choses, le meilleur parti à prendre était de faire opérer par chaque commune, sur des points désignés, des versements de denrées, lesquelles seraient payées argent comptant, et aux prix fixés par les clauses du 18 oc-
tobre. La mesure proposée eut tout le succès désirable. Mais il s'en était fallu de bien peu que les Français ne fussent placés dans l'alternative ou de souffrir de la plus horrible disette ou de traiter la province en pays conquis.
Nous nous sommes étendu longuement sur ces détails, inconnus jusqu'ici, parce qu'ils prouvent que si la politique du Cabinet des Tuileries manquait de dignité et de grandeur, elle manquait en même temps d'habileté et de prévoyance. Car la sourde inimitié des Belges, les obstacles qu'ils se plurent à créer autour de nous, les extrémités auxquelles ils ne craignirent pas de nous pousser, tout cela fut chez eux l'effet d'un ressentiment légitime, tout cela naquit de l'exclusion injuste et offensante dont notre gouvernement les frappait, au nom et dans l'intérêt des ennemis de la France.
Le 29 novembre, à huit heures du soir, la tranchée fut ouverte sous la citadelle d'Anvers. Poussée avec cette vivacité intelligente qui caractérise le soldat français , l'opération eut le plus heureux résultat, et ce fut le lendemain seulement que les assiégés eurent connaissance de nos travaux. Au petit jour, le maréchal Gérard envoya vers le général Chassé, le colonel Auvray, sous-chef de l'étatmajor général de l'armée, avec ordre de remettre au commandant de la citadellela sommation suivante :
Au général Chassé, commandant la citadeUe d'Anvers,
c Monsieur le général,
c Je suis arrivé devant la citadelle d*Anvers à la iêle de Tarmée française, avec mission de mon gouvernement de réclamer Texécution du traité du 15 novembre 1831, qui garantit à S. M. le roi des Belges la possession de cette forteresse, ainsi que celle des forts qui en dépendent sur les deux rives de FEscaut. J'espère vous trouver disposé à reconnaître la justice de cette demande. Si, contre mon attente, il en était autrement, je suis chargé de vous faire connaître que je dois employer les moyens qui sont à ma disposition pour occuper la citadelle d'Anvers.
« Les opérations du siège seront dirigées sur les fronts extérieurs de la citadelle. Je suis donc en droit
HISTOIRE DE DIX ANS
d'eapérer, coDtormémeDt aux lois de la guerre cl aux usages cooEtamment obaervës, que vous vous abstieudrez de toute espèce d'hosiitilé contre la ville. J'eu fols occuper nue partie, dans le seul but de préreoir ce qui pourrait l'exposer au teu de votre artillerie. Un bombardement serait un acte de barbarie inutile et une calamité pour le commerce de toutes les nations.
■ Si, malgré ces considérations, vous tirez sur la la vHle, la France et l'Angleterre exigeront des indemnités équivalentes aux domtnai;es causés par le feu de la citadelle et du fort, ainsi que par celui des bitimenis de guerre. Il voua est impossible de ne pas prévoir vous même que, dans ce cas, vous seriez personuellement responsable de la violation d'une coutume respectée par tous les peuples civilisés et des malheurs qai en seront la suite.
<■ J'attends votre réponse, et je compte qu'il vous conviendra d'entrer en négociation avec moi pour me remettre la citadelle d'Anvers et les Torts qui en dépendent,
« Recevez, etc. »
Le général Chassé ayant répondu qu'il était résolu k se défendre , le siège commença. L'ardeur et la gatté du soldat étaient au comble. Mais ce c'était pas l'ennemi seulement que nous avions à combattre, c'était la saisoD; et les Anglais avaient calculé juste. II fallut établir la tranchée sur un terrain qui, très mou de sa nature, était en outre délayé par les pluies. En certains endroits, on enfonçait de deux pieds dans la boue. Cet état de choses exigeait des travaux préparatoires considérables : le général Neigre Bt acheter à Anvers 300 madriers, qui, avec un grand nombre de fascines, devaient rendre latranchée plus abordable; et, grftce à des efforts inouïs, toutes les batteries reçurent leur armement dans la nuit du 2 au 3 décembre, à l'exception pourtant de celles de gauche portant les a" 7 et 8. Les pièces destinées à ces deux dernières batterîesne purent' être conduites que la nuit suivante, encore fut-on obligé, au lieu de prendre la voie ordinaire de la tranchée, de couper la tranchée elle-même, de sortir de la parallèle, et de faire entrer les pièces par la campagne en passant sous le feu de la citadelle. L'emploi d'un tel moyen était extrêmement périlleux: il fut néanmoins couronné d'un plein succès, et les travaux admirables qui, sous la direc-
tion du général Neigre, furent exécutés pour l'armement complet de nos batteries, prdbvërent qu'il n'était rien qu'on ne put attendre de l'intelligence et de l'activité des artilleurs français.
Le i décembre à onze heures, lefeu contre la citadelle commença, nourri par 62 pièces qui bientôt furent portées à 104, dont la moitié lançait des projectiles creux. Les Hollandais avaient faiblement défendu les ap-
Le général Baraa Cbaia^.
(ne6-t849.)
proches de la citadelle ; mais le 4 décembr,e, leur feu devint beaucoup plus vif que les jours précédents, et alors commença, de leur part, cette résistance opiniâtre qui devait honorer leur défaite et notre triomphe. Dans la nuit du S au 6, ils dégarnirent de ses pièces, pour les placer devant le bastion de Tolède el la lunette de Eiel, cette partie de la face de leurs ouvrages qui regardait la ville, et leur feu devint de plus en plus meurtrier.
D'un autre c6té, le général Chassé tenait continuellement suspendue sur Anvers la menace d'un bombardement. Aussi cette ville
LOUIS BLANC
présentait-elle le spectacle le plus lamentable. Partout des canons, des barricades, rimage de la guerre ; partout la terreur. Les habitants se croyaient chaque jour à la veille de voir leur cité réduite en cendres, et ceux que Texcès de leurs appréhensions ne poussait pas à un départ précipité, cachaient dans les caves leur argent, leurs meubles, leurs effets les plus précieux. Pour conjurer des calamités qui paraissaient imminentes, le maréchal Gérard invoqua tour à tour, dans ses lettres au général Chassé, les lois de la guerre, les droits de rhtimanité, les exemples fournis par Fhistoire ; puisqu^il se résignait à n'attaquer la citadelle que du côté de la campagne, n'élait-il pas en droit d'exiger que la citadelle épargnât la ville î Mais le général Chassé demandait que les Français s'abstinssent de faire concourir à leurs opérations, mêmelesouvrages extérieurs, même le fort de Montebello. Or, souscrire à une condition semblable c'eût été compromettre* follement le succès du siège. De sorte que la menace subsistait toujours, quoique les Hollandais n' osassent jamais l'exécuter. L'auraient-ils pu sans violer leslois de la guerre? Ce qui est hors de doute, c'est qu'il eût suffi de deux ou trois bombes lancées sur Anvers, pour renverser l'échafaudage de ruses si laborieusement élevé par la diplomatie. Car, dans ce cas, une plus longue inaction de la part des Belges devenait impossible, et leurs efforts unis aux nôtres imprimaient à la lutte un caractère tout opposé à celui qu'avaient prétendu lui donner les combinaisons diplomatiques. Cette simple remarque peut faire apprécier à leur juste valeur les hommes d'État de la Conférence, et M. de Talleyrand leur complice .
Quoi qu'il en soit, réduit à l'attaque extérieure, le maréchal Gérard comprit qu'il était indispensable d*isoler la citadelle en lui fermant l'Escaut. Le général Sébastiani occupait les digues de la rive gauche du Bas-Escaut, et le général Achard la rive droite. Les Français armèrent le fort Sainte-Marie et se mirent en devoir d'armer le fort Saint-Philippe, de manière à dominer le cours du
fleuve. La flotte hollandaise s'avança pour troubler les opérations de l'armée assiégeante, et après de vaines sommations, commença une canonnade qui fut sans effet, nos postes étant couverts par les digues. Le 8 décembre une frégate, une corvette et douze canonnières hollandaises se présentèrent au fort Frédéric, occupé par un détachement du 22^ Sommation d'évacuer le fort fut aussitôt faite au capitaine, et, sur son refus, les Hollandais, à la faveur d'un feu très nourri, firent des préparatifs de débarquement. Mais ces tentatives furent vaillamment repoussées par quatre compagnies du 22^ L'armement du fort Philippe ne tarda pas à avoir lieu ; deux mortiers furent placés en permanence au fort Lacroix, qui ne cessait d'inquiéter le feu de la flotte ; et le maréchal Gérard prit toutes les mesures convenables pour isoler la citadelle et empêcher la rupture des dignes.
En même temps, nos postes de la rive gauche et de la rive droite s'approchaient des forts Liefkenskoêk et Lillo ; mais ces points ayant été mis en parfait état de défense, et se trouvant d'ailleurs entourés au loin d'inondations qu'on ne traversait que sur un défilé, on ne pouvait songer ni à les assiéger ni à les surprendre.
Cependant, les attaques dirigées par les Français contre le corps de la citadelle, étaient poussées avec une ardeur merveilleuse. Malheureusement, la pleine lune, en ramenant un temps plus sec, venait donner pendant la nuit trop de clarté pour des travaux faits à petite portée de mousqueterie. Sans compter que la garnison se défendait vigoureusement et accablait nos travailleurs d'une grêle de boulets, d'obus, de bombes ordinaires et de petites bombes dites à laCoëhorn. Mais le feu des batteries françaises fut dirigé avec tant de constance et de précision que les Hollandais se virent contraints de chercher abri dans les casemates. Bientôt les communications d'un bastion à l'autre ne se firent plus que sous terre ; et, sauf le nombre d'hommes strictement nécessaire au service des batteries, on ne vit plus personne circuler dans l'intérieur de la citadelle.
l'armée française sous le RÈGKE de LoUls-PHlLIPi'E (Û'apréa la Galerie militaire d'Aubrj, i8X>)
HISTOIRE DE DIX ANS
Le 13 décembre, le siège se trouvait déjà fort avancé . Le progrès des travaux du génie, devant la lunette Saint-Laurent, avait permis d'établir un radeau sur le fossé, à la face gauche, et d'attacher le mineur à Tescarpe, près du saillant. Le travail, retardé pendant les deux premières nuits par Textrême dureté de la maçonnerie, avait été repris avec constance et touchait à son terme. Le feu de nos batteries et celui de la mousqueterie furent entretenus dès le matin, de manière à occuper l'attention de l'ennemi ; et le maréchal-de-camp Georges, qui était de tranchée avec le 65* régiment d'infanterie, reçut le dispositif de l'attaque pour le soir. Le génie avait construit trois nouveaux radeaux pour les joindre au premier ; et, pour faire un pont qui, au moment de l'explosion de la mine, conduisit nos soldats jusqu'à la brèche, on avait entrepris de combler avec des fascines garnies do pierres le reste de la largeur du fossé. Ces travaux exigeaient une grande précision de détails : ils ne furent achevés que très avant dans la nuit ; et l'on put craindre qu'après être entrés dans la lunette, nous n'eussions pas le temps d'y faire, à la faveur des ténèbres, un établissement solide. Cependant, l'entreprise conduite par le général Haxo eut tout le succès qu'il était permis d'attendre de cet habile officier. Le 14, à cinq heures du matin, la mine sautait, ouvrant aux Français une brèche très accessible. L'ordre d'aller la reconnaître en montant sur le sommet fut donné au lieutt^nantcolonel Vaillant et au garde du génie Négrier. A leur retour, et sur leur rapport, trois compagnies d'élite du 65' se mettent en mouvement ; la 2* de grenadiers, commandée par le lieutenant Duverger, et la 3* de voltigeurs, commandée par le capitaine Courant, se portent en silence sur les radeaux et les décombres du rempart, pendant que, sous la conduite de l'adjudant de tranchée Caries, du 61*, vingt-cinq grenadiers tournent la lunette par la face droite, munis d'échelles, et se dirigent à la gorge, pour escalader ou pour franchir la bari*ière. En même temps une autre. compagnie de voltigeurs, celle du
capitaine Montigny, débouche par la droite, afin d'attaquer aussi la lunette à la gorge et de fermer toute retraite à la garnison. On a recommandé aux soldats de ne pas tirer : ils marchent à la baïonnette, couronnent la brèche, et s'élancent avec la plus grande intrépidité sur la garnison hollandaise, qui, surprise, enveloppée, met bas les armes, après une courte résistance. Quelques soldats hollandais parviennent à s'échapper, d'autres sont tués ou blessés, soixante sont faits prisonniers.
Ce premier revers n'abattitpoint le courage des assiégés, maisTarmée assiégeante n'avait cessé de regarder son triomphe comme inévitable. Toutefois, les difficultés à vaincre étaient considérables et de diverse nature. Une pluie presque continuelle vint contrarier les travaux, et, dans la nuit du 17 au 18, elle tomba si abondamment que nos tranchées n'étaient plus que des ruisseaux de boue. A ces obstacles prévus s'en joignaient d'autres auxquels les Français ne devaient guère s'attendre. Trente mortiers offerts par le roi Léopold, avec des canonniers pour les servir, et cinq mille bombes que le général Evain avait proposé de faire diriger sur Berchem, voilà tout ce qu'avait valu à l'armée assiégeante la bonne volonté du gouvernement belge. Or, le plus sérieux embarras de l'armée était le défaut de vivres, et surtout de fourrages. Sous ce rapport, les inquiétudes du maréchal Gérard étaient fort vives. Dans une lettre pressante, il pria le roi Léopold d'ordonner que le fournisseur belge fût autorisé à livrer aux Franijais, suivant prix convenu, cent vingt mille rations qu'il avait dans ses magasins. M. de Laneuville et le général St-Cyr Nugues écrivirent dans le même sens au général Evain. Pour toute réponse, celui-ci exprima le désir qu'on attendit le résultat d'adjudications qui devaient être faites par l'intendant. Ces adjudications eurent lieu, en effet, et ne produisirent rien, tant les prix que proposaient les adjudicataires étaient élevés! Que dire encore? Le roi Léopold demandait avec instance qu'une partie de notre cavalerie, placée aux avant-
LOUIS BLANC
postes, fût rappelée au-delà de la Ruppel. C'était demander que notre corps d'observation s'affaiblit en présence de Tannée hollandaise, dont on pouvait craindre que l'immobilité ne masquât des projets funestes. Et pourtant, sur l'ordre du maréchal Soult, les vœux du roi Léopold furent satisfaits. Le général Gentil Saint-Alphonse, qui était à Grammont, dut ramener en France, avant la fin de la campagne, sa division de cuirassiers. Ce n'est pas que Léopold n'eût pour l'armée les dispositions les plus bienveillantes; mais autour de lui grondaient les ressentiments implacables éveillés dans l'âme des Belges par cette politique du Cabinet des Tuileries, qui pour eux avait été pleine de tyrannie et d'insulte. Les Français reçurent bien, sans doute, quelques témoignages particuliers de sympathie ; à Anvers^ par exemple, un ancien militaire qui avait combattu sous notre drapeau, M. de Retz, offrit généreusement de consacrer sa maison aux blessés de notre armée. Mais il n'en est pas moins vrai que nous eûmes tout à la fois contre nous, en Belgique, et ceux que nous allions combattre et ceux que nous allions secourir !
Il faut ajouter que, plus d'une fois le maréchal Soult, ministre de la guerre, ne craignit pas de susciter à nos généraux des contrariétés sans excuse. Dans son désir de faire tomber toutes les attaques dirigées contre lui et de répondre aux erreurs propagées par les feuilles publiques, il se plaignait sans motif, tantôt du laconisme des rapports, tantôt de la lenteur des opérations; ou bien, ouvrant l'oreille à des récits mensongers, il s'exposait à blesser profondément des hommes d'un dévoûment inattaquable. C'est ainsi qu'il envoya le général Gourgaud sous les murs d'Anvers pour s'assurer si le général Neigre avait fait les approvisionnements de poudre nécessaires. La correspondance du général Neigre ne laissait aucun doute à cet égard, et il fut prouvé que la provision était plus que suffisante. Justement irrité, le général Neigre offrit d'abord sa démission, mais, sur les représentations du général en chef, il resta au poste d'honneur que, depuis
le commencement du siège, il avait si bien occupé.
Au milieu de tant d'obstacles et de tiraillements, le maréchal Gérard déployait une fermeté admirable et une prudence consommée; les travaux avançaient rapidement; et, dirigé avec la plus grande justesse, le feu des Français avait fait de l'intérieur de la citadelle un immense amas de décombres. Gravement malade, le général Chassé ne s'était presque point montré à la garnison : c'était le général Favange qui soutenait tout l'effort du siège. Mais le moment arriva où il fallut céder. Depuis plusieurs jours, les souffrances de la garnison étaient au comble ; les Français ayant mis à sec les fossés de la citadelle, les Hollandais ne pouvaient plus se procurer l'eau nécessaire; deux puits qui leur restaient furent détruits par les bombes des assiégeants ; pas un bâtiment qui ne tombât en ruines; l'hôpital casemate menaçait de s'écrouler et d'écraser dans sa chute tous les blessés qu'on y disputait à la mort; enfin, la garnison, entassée dans les poternes, sentait ses forces entièrement épuisées. Telle était, décrite par le général Chassé lui-même, la situation des troupes hollandaises, lorsque les Français se préparèrent à livrer l'assaut. Ils venaient de faire à la face gauche du bastion n*" 2, une brèche énorme qui avait comblé près de la moitié du fossé, la descente était effectuée, et pour rendre l'assaut praticable, il n'y avait plus qu'à faire éclater la mine... Jugeant à l'impétuosité et au courage qu'avaient jusqu'alors montrés les Français que leur attaque serait furieuse, irrésistible, le général Chassé envoya deux officiers supérieurs, chargés de traiter en son nom, avec le commandant en chef de l'armée française. Après de vifs débats, une capitulation fut arrêtée pour l'évacuation de la citadelle d'Anvers ainsi que des forts qui on dépendent, et le chef d'escadron Lafontaine apporta cette capitulation à Paris. L'article 2 était ainsi conçu : « La garnison sera prisonce nière de guerre, mais reconduite à la fronce tière, où ses armes lui seront rendues, « aussitôt que S. M. le roi de Hollande aura
HISTOIRE DE DIX ANS
(c ordonné la remise des forts de Lillo et de c< Liefkenskoêk. »
Le jour même où la citadelle d'Anvers tombait au pouvoir des Français, la digue de Doël, occupée par la division du général Tiburce Sébastiani, était menacée par la garnison du fort de Liefkenskoêk et par Tescadre hollandaise. Tandis que, descendant la rivière, cette escadre venait se placer vis-àvis la digue, des barques chargées d'hommes et d'artillerie sortaient de Liefkenskoêk, s'a* vançaient sur l'inondation et déposaient les troupes de débarquement sur la digue, près du point où elle se réunit à celle par qui l'inondation est contenue. Les Hollandais étaient au nombre de deux mille. Aux premiers coups de fusil, les Français qui n'étaient pas plus de six cents, se précipitent sur le point attaqué, conduits par le général Sébastiani en personne, abordent l'ennemi à la baïonnette, le culbutent, courent à la digue en battant la charge. Ébranlés par cette vigoureuse attaque, les Hollandais regagnent en désordre leurs embarcations. En vain le feu d'une escadre nombreuse les protège, les uns tombent sous la baïonnette de nos soldats, les autres se jettent à la nage et périssent dans les flots ; les plus heureux rentrent dans le fort, dont un feu à mitraille va défendre les approches. Dans cet engagement rapide, qui assurait notre position à Doêl, et où le général Tiburce Sébastiani s'était également distingué par sa présence d'esprit et sa bravoure, les Français n'avaient eu qu'une soixantaine d'hommes tués ou blessés. Ils s'y étaient montrés pleins d'enthousiasme, et tous, ils criaient à l'envi : en avant I en avant! La joie des habitants du village fut extrême : ils accoururent pour embrasser nos soldats et leur offrir de Teau-de-vie et du pain.
Le dernier épisode de cette campagne mérite d'être rapporté. Entre la citadelle d'Anvers et la Tête-de- Flandres, il y avait une flottille de plusieurs canonnières, au moyen de laquelle communiquaient les deux parties de la garnison hollandaise. En proposant, le 23 au matin, la capitulation, le général
Chassé s'était intitulé commandant de la citadelle d^AnverSy de la Téte-de-Flandres, et de Fescadre néerlandaise stationnée sur CEs-catit^ devant cette place. Or, son projet contenait un article portant qu'il serait loisible à la flottille de descendre le fleuve pour se retirer. Cet article fut rejeté dans le contreprojet, et les Français exigèrent la remise de la flottille. Mais, dans le conseil de défense, la prétention des vainqueurs devint l'objet d'une discussion fort animée. Le capitaine Koopman, de la marine hollandaise, demanda que le mot flottille fût effacé de kt capitulation, et déclara que, ne reconnaissant point d'autorité qui pût le forcer à se rendre, il saurait bien échapper à l'ennemi ou périr. En effet, dans la nuit même, il brûla une partie de ses bâtiments et tenta de soustraire le reste à la vigilance des Français. Mais ses efforts échouèrent : un seul bâtiment parvint à passer et alla se faire prendre à Saint-Philippe : les autres durent remonter vers la citadelle et furent coulés. Le personnel de la marine hollandaise s'était renfermé dans la Tête-de-Flandres : quand la capitulation fut exécutée dans la citadelle, il déclara s'y soumettre. Mais le maréchal Gérard signifia au capitaine Koopman qu'il n'avait pas à invoquer le bénéfice d'une capitulation méconnue par lui-même. Les marins furent donc laissés sur la rive gauche sans armes ni bagages; on désarma les officiers, et le capitaine Koopman se vit traité comme prisonnier à discrétion.
Quant au général Chassé et à ses soldats, leur sort, aux termes de la capitulation, allait dépendre de la décision que Guillaume prendrait relativement à la remise des forts de Liefkenskoêk et de Lillo. L'incertitude sur ce point ne fut pas de longue durée. Le capitaine Passy et M. de Tallenay, envoyés par le maréchal Gérard au roi de Hollande, n'avaient pu franchir la frontière, l'autorité locale s'y étant formellement opposée. Seul, Tofficier hollandais qui les accompagnait poussa jusqu'à La Haye. Mais Guillaume se tenait en garde contre tout découragement : il témoigna la satisfaction que lui causait
LOUIS BLANC
l'énergique résistance du. général Chassé, et il refusa nettement de remettre aux Français les forts qui dépendaient de la citadelle.
Ce refus condamnait la garnison à rester prisonnière ; on offrit au général Chassé et à ses soldats de les renvoyer en Hollande et de leur rendre leurs armes à la frontière, s'ils s'engageaient à ne point servir contre la France et ses alliés, tant que les arrangements à intervenir entre la Belgique et la Hollande ne seraient point terminés. Le général Chassé répondit en son nom et au nom de ses compagnons d'armes, qu'il n'était pas autorisé à souscrire à un semblable engagement.
Tel fut ce siège mémorable entre tous ceux qu'a mentionnés l'histoire. Les soldats frani^is, quoiqu'appartenant pour la plupart à une génération que les guerres n'avaient point encore éprouvée, y furent admirables d'ardeur, de discipline, d'intrépidité. Généraux, officiers, soldats, y firent leur devoir, mieux* que leur devoir même; et, secondé puissamnfient par les généraux Saint-Cyr Nugues, Haxo, Neigre, le maréchal Gérard, sur qui pesait plus particulièrement l'entreprise, y rendit à son pays un service inestimable.
Le duc d'Orléans, on l'a vu, avait suivi l'armée ; il sut payer bravement de sa personne. Obéissant à une inspiration malheureuse, le maréchal Soult demandait qu'on retirât l'héritier présomptif de la couronne du service périlleux de la tranchée, pour renvoyer en observation; le maréchal Gérard s'y opposa, jugeant qu'il convenait mal à un prince de fuir le danger, ce dont le duc d'Orléans lui marqua beaucoup de reconnaissance.
Ainsi, nul dans l'armée n'était resté audessous de son rôle; et désormais, il demeurait démontré, aux yeux de l'Europe, que l'irruption d'un grossier mercantilisme n'avait pas encore effacé entièrement les caractères distinctifs de notre vieille nationalité! il restait démontré que les batailles de l'Empire n'avaient pas tari la source de ce sang généreux qui, à tant d'époques diverses, coula
pour les peuples opprimés! Car c'est la gloire éternelle de la nation française d'avoir constamment représenté, au milieu de la fluctuation des choses humaines, le principe du dévoûment. Que la mission formidable qu'elle se donna vers la fin du xviii^ siècle eût laissé en Europe une longue impression d'épouvante, on le conçoit; et pourtant ce ne fut pas pour elle seule qu'elle agit, lorsque, furieuse et sublime, elle se mit à secouer les trônes et à prêcher la liberté universelle, sans que rien fut capable de l'arrêter, ni la ligue de toutes les monarchies, ni l'Angleterre épuisant contre nous son opulence et sa haine, ni les passions les plus fougueuses déchaînées sur la face entière du globe, ni enfin cette nécessité terrible de pourvoir au salut commun à force de frapper et de vaincre !
Yoilà ce que n'auraient jamais dû oublier ceux qui, après la révolution de juillet, nous accusaient de nourrir un pernicieux esprit de conquête; et voilà ce qui rendait odieusement hypocrites les défiances de la diplomatie dont le Cabinet des Tuileries n'eut pas honte, dans la campagne d* Anvers, d'accepter, de subir l'affront. Car, si le siège de la citadelle d'Anvers fut, sous le rapport militaire, un événement glorieux, il ne fut, sous le rapport diplomatique, qu'une mystification cruelle. Il n'eut, en effet, pour but que de nous employer nous-mêmes au triomphe des inimitiés dont nous étions l'objet; il éleva entre le peuple belge et nous une insurmontable barrière; par les conditions que la diplomatie nous imposa, il perdit cette apparence de campagne révolutionnaire qu'il eût été si important de lui conserver; en un mot, accompli sous l'œil des soldats prussiens, immobiles le long de la Meuse, il fit des soldats de la France les instruments d'un intérêt tout dynastique et d*une pensée qui remontait aux traités de
La Conférence devait être satisfaite ! Résumons son histoire.
La Belgique avait fait un effort violent pour se séparer de la Hollande. C'était plus qu'une manifestation de l'esprit révolution-
HISTOIRE DE DIX ANS
naire, c'était raffaiblissemeni des garanties que les monarchies européennes avaient prises contre la France, lorsqu'on 1815 elles avaient formé le royaume des Pays-Bas.
Elles se liguèrent donc une fois encore, sollicitées par la terreur immense que nous leur inspirions, et ce fut è Londres que leurs plénipotentiaires se donnèrent rendez-vous, comme si l'Angleterre eût mérité cette préférence k cause de la profondeur de ses ressentiments'. Chose inconcevable l Dans cette cette ligue la France fut représentée, et représentée par M. de Talleyrand. Les délibérations commencèrent. Rétablir le royaume des Pays-Bas, on ne l'aurait pu sans insulter ouvertement à la révolution de juillet, et elle avait trop ému les hommes pour qu'on lui jetât de tels défis. La diplomatie ne songea donc qu'à creuser un abîme entre la Belgique et la France. La première de ces deux nations semblait invinciblement attirée vers la seconde par la communauté des mœurs, par l'identité du langage, par la conformité des intérêts, par la religion, par les souvenirs; la Conférence se hâta de déclarer la Belgique nation neutre et indépendante. La Belgique se montrait amie de la France, jusque-là qu'elle demandait à être gouvernée par un prince français : la Conférence exigea de Louis-Philippe qu'il refusât la couronne offerte à son fils ; et pour que la France n'eût dans ces Belges, dont elle possédait les sympathies, que des alliés impuissants, elle eut soin, par les protocoles des 20 et 27 janvier 1831, d'attacher à la séparation de la Belgique d'avec la Hollande des conditions de nature à ruiner la Belgique.
Mais l'opinion à Bruxelles ne tarda pas à nous devenir défavorable et presque hostile, parce que le refus du duc de Nemours était tout à la fois pour les Belges une injure et un malheur. L'Angleterre alors proposa
1. n est en Angleterre, nous le savons, un parti qui professe pour notre pays une estime sincère et d'honorables sympathies. Celui-là nous est cher et ne saurait être compris dans nos attaques. Malheureusement, l'Angleterre n'a été jusqu'ici représentée dans ses relations extérieures que par les tories ou les whigs, ennemis systématiques de la France et de tous les peuples.
Léopold. Il fut agréé par le gouvernement français, accepté par la Belgique ; et la Conférence récompensa les Belges de ce commencement de haine qu'ils nous témoignaient en substituant aux protocoles des 20 et 27 janvier, déclarés cependant irrévocables, le traité des 18 articles^ qui était de nature à ruiner la Hollande. Opprimé à son tour, Guillaume reprocha énergiquement à ses frères de la Sain te- Alliance Tappui qu'ils prêtaient au principe révolutionnaire inauguré par les journées de septembre ; il fit plus, il tira l'épée, attaqua la Belgique par surprise, et se présenta seul à l'Europe comme le soutien de la cause des rois. Alors, Tempereur de Russie^ l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, réclamèrent dans le congrès de Londres, en faveur du principe monarchique, une part de cette influence que jusque-là l'Angleterre avait exercée tout entière sous l'unique inspiration de son horreur pour la France. Le traité des 24 articles fut conséquemment substitué à celui des 18 articles. Or,, les démêlés de la Hollande et de la Belgique portaient sur trois points : l'un concernant la démarcation des territoires respectifs, les deux autres concernant certains droits de navigation et le partage de la dette. La navigation et la dette n'étaient que des questions belges et hollandaises : la Conférence, après de longs débats, convia les deux parties à terminer leur querelle par une négociation directe, se reconnaissant ainsi incompétente. Mais elle se garda bien d'en faire autant par rapport à la question territoriale, qu'elle s'empressa de déclarer à l'abri de toute controverse, et cela parce que le traité des 24 articles avait résolu cette question dans la vue toute spéciale de nuire à la France.
Si le peuple français n'eût été qu'un peuple d'aventuriers sans foi ni loi, digne d'être mis au ban de Thumanité, les autres peuples en se liguant contre lui eussent fait acte de cosmopolitisme et de justice : il faudrait les en louer. L'Europe marche à pas pressés vers un régime où toutes les causes qui in-
LOUIS BLANC
téressent les hommes réunis devront être portées devant un tribunal suprême, un tribunal amphyclionique : rien n'est plus désirable, et rien ne serait plus auguste. Mais où la Conférence avait-elle puisé son droit? Dans le pouvoir du glaive. Que représentaient ses membres? Une civilisation caduque, lilie des erreurs les plus grossières et des plus barbares préjugés. Et que voulait-elle maintenir, cette Conférence? Une œuvre de spoliation générale, le système des traités de Vienne. Et contre qui se trouvaitelle armée? Contre le peuple initiateur et dévoué par excellence. Donc, c'est un des crimes les plus éclatants qu'il soit donné à
rhistoire d'enregistrer que cette prise de possession des affaires de l'Europe par la Conférence, dans les années 1831 et 1832. A quelque patrie qu'appartiennent les amis de rhumanité, il faut qu'ils sachent que le principe du cosmopolitisme ne peut que gagner à l'affermissement, à l'agrandissement de cette nationalité française, si essentiellement communicative et désintéressée.
Les monarchies européennes, siégeant à la Conférence, ne s'y trompèrent point, elles brûlaient de nous ravir notre force, parce que la force de la France importe à la liberté du monde.
La duchesse de Berii à Blaye. — Séance du 5 janvier. — Soupçons. — Duels. — Déclaration du 22 février. — M. Bugeaud remplace M. Ghousaerie à Blaye. — M. Deneux dans la prison. — Persécutions; espionnage. — Le roi et M. Ménière. — Voyage secret de M. de Choulot; il pénètre dans la prison. — Retour de M. de Ghoulot à Paris; son entrevue avec le roi. — Nuit du 9 mai. — Voya^re de Marie-Caroline à Païenne. — Situation du parti légitimiste. — La cour de Prague. — Politique de rAutriche. — Entrevue de Charles X et de Marie>Caroline à Lëoben.
La citadelle de Blaye s'élève sur la rive droite de la Gironde et domine une ville d'un aspect misérable et morne. Quelques rues formées par des casernes, une place d'armes, des magasins pour l'artillerie et le génie, voilà de quoi se compose l'intérieur de cette citadelle. Le sommet en est couronné par un vieux château que Roland construisit, dit une légende populaire, et où son corps fut déposé après la défaite de Roncevaux. Autour règne une terrasse qui n'a que dix ou
douze pieds de large et qui est de niveau avec le mur de revêtement. Du haut de cet espèce de parapet, sablé dans la plus grande partie de son étendue et coupé de distance en distance par des embrasures qu'on passe sur des planches, le regard domine un immense horizon. A l'ouest, c'est le fleuve qui a dans cet endroit la majesté mélancolique de la mer; du nord à l'est et au sud, ce sont des coteaux couverts de vignes, de maisons de plaisance, de moulins, de fabriques. Le
HISTOIRE DE DIX ANS
séjour de la citadelle est froid ; les brises y Bont dangereuses : les phtisiques y meurent vite.
Ce fut là que le gouvernement fit conduire la duchesse de Berri ; et toutes les mesures furent prises pour l'y retenir longtemps prisonnière. La place fut armée comme ai l'ennemi eût campé aux portes. Les canons, montés sur leurs alTùts et braqués, étaient munis de tout le matériel que réclamait leur service. Les portes Dauphine et Royale, les seules qui existent, furent rendues inabordables ; et non loin do la citadelle, la corvette la Capricieuse vint jeter l'ancre dans les eaux de la Gironde, et former avec deux péniches une ligne de défense du cdLé du fleuve. Partout des factionnaires ^-igilanta, partout le bruit et l'appareil des armes. La garnison, composée de plus de neuf cents hommes fut consignée, et le service se fit aussi sévèrement que dans une ville assiégée. Le matin, à six heures, un coup de canon, tiré de la citadelle, et répété par la corvette, commandait l'ouverture des portes; puis, les tambours battaient la diane, et d'intervallle en intervalle divers roulements se faisaient entendre, annonçant les devoirs de la vie militaire. Le soir, à six heures, un autre coup de canon reteatiasait, et l'on fermait les portes jusqu'au lendemain. La maison où la princesse était détenue fut entourée d'une double rangée de palissades, hautes de dis ou douze pieds ; on grilla les conduits des cheminées ; les croisées des appartements furent garnis de forts barreaux de fer, et la princesse ainsi que ses compagnons volontaires de captivité reçurent la défense, l'heure de La retraite une fois passée, de venir, & travers ces barreaux, respirer l'air du soir.
Ainsi soumise à une contrainte que la vivacité de son esprit lui rendait plus dure encore, et précipitée dans une prison oix elle n'avait même plus les amers plaisirs de l'incertitude et les distractions de la lutte, Marie- Caroline sentit que son courage était moindre que son malheur. Son isolement, le visage composé de ses gardiens, l'aspect de la guerre autour de sa demeure nouvelle, les clameurs
du soldat tour à tour joyeuses et menaçantes, et dans le silence de la nuit le quivive inquiet des sentinelles, tout cela la remplissait de trouble : sa captivité bientôt . l'accabla.
Pour en partager les rigueurs, M. de Mesnard et Mlle Stylite d© Kersabiec s'étaient d'abord présentés ;mais réclamés presqu'aussitftt par les tribunaux de Montbrison et de Nantes, ils durent laisser à M. de Brissacet
M. le comte de MeBDard.
à Mme d'flautefort l'héritage de leur dévoâment. Quoiqu'estimés par la princesse, M. de Brissac et Mme d'Hautefort avaient une trop faible part dans sa confiance pour qu'elle s'ouvrit b eux de ses résolutions les plus graves ; ils n'eurent point, par conséquent, à la guider par leurs conseils, mais ils contribuèrent à calmer son cœur.
Ses souffrances, toutefois, ne furent pas sans adoucissement, au moins dans les premiers jours. Le colonel Chousserie avait une âme généreuse : il sut tempérer par sa coui^ toiaie ce que l'accomplissement de son devoir présentaitde rigoureux. D'ailleurs, on igno-
LOUIS BLANC
rait encore jusqu'à quel point la mère du | duc de Bordeaux s'était rendue coupable, et elle recevait dans sa- prison les preuves les plus consolantes de fidélité. De Genève, M. de Chateaubriand lui écrivit :
c Madame,
« Vous me trouverez bien téméraire de venir vous importuner dans un pareil moment pour vous supplier de m'aecorder une grâce, dernière ambition de ma vie : je désirerais ardemment être choisi par vous au nombre de vos défenseurs. Je n'ai aucun titre personnel à la haute faveur que je sollicite auprès de vos grandeurs nouvelles ; mais j'ose la demander en mémoire d*un prince dont vous daignâtes me nommer rbistorien : je Tespère encore comme le prix du sang de ma famille. Mon frère eut la gloire de mourir avec son illustre aî^'ul, M. de Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le même jour, à la môme heure, pour la même cause et sur le même échafaud.
c Chateaubriand. »
Avant de quitter Nantes, et peu de temps après son arrestation, la duchesse de Berri avait déjà reçu d'autres témoignages de dévoùment, plus obscurs sans doute, mais non moins émouvants. Les demoiselles Duguigny ayant demandé la grâce de passer une journée auprès de celle qui avait eu un asile dans leur maison, Charlotte Moreau joignit à leur lettre les lignes suivantes: « Si ma- « dame n'en trouve pas indigne une pauvre « femme de chambre qui Ta servie de tout M son cœur, je sollicite la même grâce que « mes maîtresses. )>
Mais le moment approchait où tout allait manquer à la duchesse de Berri, même la fidélité de ses partisans les plus fanatiques. Et cet abandon fut mérité : car il suivit la divulgation d'un secret terrible, divulgation dont le scandale ne fut pas une trop sévère expiation de Tattentat que la duchesse de Berri avait commis, lorsque, faisant du peuple son patrimoine, elle était venue déchaîner sur la France la guerre civile.
Cependant, la joie régnait à la Cour. On paraissait y avoir oublié que la duchesse de Berri était la nièce de la reine, et qu'au
temps de sa prospérité, la mère du duc de
Bordeaux avait toujours prodigué aux enfants de Louis-Philippe les marques de la plus tendre affection. Mais les liens du sang sont bien fragiles pour qui gagne à les rompre tout ce que promet à l'orgueil de rhomme l'exercice de l'autorité souveraine : les d'Orléans allèrent à l'Opéra le soir du jour où ils apprirent l'arrestation de leur parente.
Toutefois, cette satisfaction qu'on déguisait avec si peu de soin était empoisonnée par un vif sentiment d'inquiétude. Car le parti révolutionnaire réclamait avec ardeur la mise en jugement de la captive. Or, qu'elle fût acquittée, Louis-Philippe était signalé aux peuples comme un usurpateur; qu*elle fût frappée, au contraire, d'une peine proportionnée à son attentat, Louis-Philippe était placé dans l'alternative ou d'annuler despotiquement la condanmation, ou d'attirer sur lui, en la respectant, l'immortelle malédiction de toutes les tètes couronnées. Plus sûr de sa légitimité, le gouvernement n'aurait point redouté la première de ces chances; plus indépendant à l'égard des rois, il n'aurait point redouté la seconde. Mais comme il n'osait ni appuyer son droit sur la volonté du peuple, ni secouer le patronage des grandes Cours, tout lui faisait ombrage, tout lui était obstacle; une défaite l'eût anéanti : sa victoire l'embarrassait.
L'embarras était grand, surtout pour M.
Thiers, plus particulièrement responsable des suites. Il avait certainement déployé, dans l'arrestation de la princesse, une résolution extraordinaire S et rien ne lui avait
1. Voici quels furent les premiers rapports de M. Thiers et de Deutz.
M. Thiers reçut un jour une lettre par laquelle un inconnu le priait de se rendre y dans la soirée, aux Champs- Elysées, lui promettant des communications de la plus haute importance. M. Thiers mande le chef de la police, lui montre la lettre et lui demande conseil. Celui-ci représenta au ministre qu'un pareil rendez- vous était trop bizarre pour ne pas cacher un piège, et qu'il fallait s'abstenir. Mais dominé par un instinct qui le poussait impérieusement à tenter l'aventure, M. Thiers ne tint aucun compte des représentations ftrovoquéeï par lui-même, et, l'heure du rendez-vous venue, il se dirigea vers les Champs- Elysées, des pistolets dans ses poches. Arrivé au lieu désigné, il aperçut un homme qui paraissait en proie à un trouble mêlé de terreur. Il s'approche, l'aborde : cet homme était Deutz. Là commencèrent les confidences dont un crime devait être le résultat. La nuit suivante, et grâce à quel-
HISTOIRE DE DIX ANS
coûté, jusque-là qu'il était devenu Tiustigateur d'un fourbe dont il épuisa la bassesse. Mais faire courir à sa prisonnière les risques d'une condamnation capitale, il n'y aurait jamais consenti. Déjà, et avant que la duchesse de Berri eût été arrêtée, Deutz ayant écrit de Nantes : « Voulez-vous que je vous « livre M. de Bourmont? » M. Thiers avait repoussé cette offre honteuse, pour éviter au gouvernement le souci de faire fusiller un maréchal de France ^
Il fallait se décider, pourtant. Car le sang versé dans ]*Ouest criait vengeance, des clameurs redoutables s'élevaient du sein des familles que la guerre civile avait plongées dans le deuil, et les vainqueurs du mois de juillet, les libéraux sincères, les républicains, demandaient avec emportement qu'un grand exemple fût donné et que justice fût faite. Or, les légitimistes, de leur côté, faisaient retentir partout les éclats d'un enthousiasme monarchique qui servait à masquer leur abattement. La Gazette de France et la Quotidienne publiaient, chaque jour, et des adresses pour glorifier le courage de la mère de Henri Y, et des protestations contre le guet-à-pens dont elle avait été victime ; un grand nombre de gentilshommes firent connaître le projet qu'ils avaient formé de lui faire par souscription une liste civile ; enfin, M. de Chateaubriand, dans une brochure devenue célèbre, osa s'écrier: « Ma-
ques mesures ordonnées par le chef de la police, Deutz étaik gecrètemenl introduit au ministère de l'intérieur. « Vous allez a>voir uue grande fortune » lui dit M. Thiers. À ces mots, le juif éprouva une émotion si forte que ses jambes tremblèrent et que son visage s'altéra profondément. Le marché de la trahison fut conclu sans peine.
1. Au reste, M. Thiers ne resta pas chargé longtemps, comme ministre de Tintérieur, des mesures à prendre relativement à la duchesse de Berri II existait entre lui et M. d*Argout, ministre du commerce et des travaux publics, une mésintelligence profonde. Possédé pur le goût des affaires, M. d^Argout avait ajouté à ses attributions la direction des communes et des gardes nationales, ce qui faisait du ministère de l'intérieur ce qu'avait été, sous TEmpire, la ministère de la police. M. Thiers s en plaignit : tt Je ne veux pas être, disait-il, le Fouché' de ce « régime. » Après de longs débats, il fut convenu que M. d'Argout aurait le ministère de l'intérieur avec la direction des gardes nationales et des communes, et que M. Thiers passerait aux travaux publics. Ce fut conséquemment M. d'Argout qui eut à suivre spécialement j Taffaire de Blaye.
« dame, votre fils est mon roi. » Ces mots volèrent bientôt de bouche en bouche, dans le parti royaliste, et des centaines de jeunes gens, fils de nobles, traversèrent processionnellement Paris pour aller féliciter Técrivain. Depuis quelque temps, les pétitions relatives à la duchesse de Berri affluaient à la Chambre. Les ministres y furent appelés, le 5 janvier, pour rendre compte de leurs desseins. L'assemblée était pleine de mouvement et de passions. Ici, Ton accusait, les ministres d'avoir nourri le criminel espoir de désarmer la justice du pays; là, on leur contestait le droit de punir; corollaire du droit de régner. M. Sapey avait été chargé de faire un rapport sur les pétitions: il conclut à laisser les ministres prendre, à Tégard de la prisonnière, les mesures qu'ils jugeraient les meilleures, sauf à en répondre devant les Chambres et devant le pays.
Pour appuyer ces conclusions, AL de Broglie paraît à la tribune. Il soutient que la famille des Bourbons aînés se trouve naturellement placée en dehors du droit commun; que le gouvernement n'a d'autres règles à suivre, contre la duchesse de Berri, que les lois de la guerre ; qu'on doit se borner à détenir cette princesse comme on détient un prisonnier dont il faut enchaîner la haine, ou un fou dont la liberté serait dangereuse; que la raison d'État l'exige ; que la tranquillité des citoyens est à ce prix ; que le principe de l'égalité devant la loi n'est pas applicable dans la circonstance, la duchesse cle Berri n'étant pas française par origine et ne l'étant plus par alliance. A. ces mots, des exclamations violentes s'élèvent des bancs de la droite. M. de Broglie continue. « Après tout, « s'écrie- t-il, ce principe, quelque tutélaire « qu'il soit, n'est pas plus sacré que tant « d'autres que vous avez fait fléchir. Est-il n plus sacré que celui de l'irresponsabilité « royale qui a fléchi. pourtant lorsque vous « avez déposé Charles X? » Passant ensuite aux désordres qu'on affrontait en faisant comparaître la duchesse de Berri devant des juges designés par le hasard: « Croyezc( vous, ajoute-t-il, que ce sera assez de
LOUIS BLANC
« toutes les forces dont le gouvernement dis- « pose, pour protéger, selon lèvent qui souf- « flera, tantôt la tête des juges, tantôt celle « des accusés? Vous avez vu le jugement « des ministres, vous avez vu pendant dix « jours la ville de Paris toute entière sous « les armes, la capitale du royaume dans « l'attitude et l'anxiété d'une ville de guerre « qui a subi un assaut? eh bien, vous n'avez « rien vu. Vous avez vu les troubles du « mois de juin î eh bien, vous n'avez rien « vu. »
Plusieurs orateurs de la gauche se présentent pour répondre à M. de Broglie. M. de Ludre annonce qu'il votera le renvoi des pétitions au garde des sceaux, aveccette clause : « Pour faire exécuter les lois du royaume.» M. de Bricqueville rappelle que, lors de sa proposition relative au bannissement de la branche aînée, le gouvernement déclarait le code, pénal applicable à ceux des membres de la famille déchue qui tenteraient la guerre civile; et il s'étonne qu'on mette aujourd'hui à sortir du droit commun l'empressement qu'à une époque encore si récente on mettait à y rester. « On parle, s'écrie M. Cabet, du « péril qu'il y aurait à soumettre la duchesse (( de Berri à la juridiction ordinaire: le a gouvernement est -il donc si mal affermi « qu'il ne puisse subir une pareille épreuve ? »
Alors, et pour mieux combattre la dynastie dont ils étaient les serviteurs aveugles, M. Berryer se rangea résolument du parti des ministres. Gomme eux, il reconnut que traîner la duchesse de Berri devant des juges serait une faute et un danger; comme eux, il affirma qu'elle vivait dans une sphère où ne pouvait l'atteindre le glaive de la loi commune. Au point de vue monarchique, la mère d'un roi légitime n'étant liée par aucun devoir de soumission nécessaire à un prince que l'insurrection seule avait couronné, la duchesse de Berri s'était mise, à l'égard de Louis-Philippe^ non pas en état de révolte, mais en état de guerre. Il y avait à statuer sur une défaite, non sur un délit, question de politique, non de justice; et c'était conséquemment au pouvoir exécutif à voir ce
qu'en une telle occurence il lui était permis d'oser.
M. Thiers comprit la portée fatale de cette adhésion: il essaya de donner le change aux esprits. Convaincu que c'était surtout à la pusillanimité de l'assemblée qu'il fallait faire appel ^our arriver au succès, il se complut à dérouler devant elle }b ne sais quel tableau sinistre : les juges tremblant sur leurs sièges, les accusateurs interdits , l'accusée triomphant de l'impossibilité où seraient ses ennemis d'apporter contre elle des preuves matérielles et décisives, les passions excitées en sens divers et prêtes à s'entrechoquer, les scènes du procès des ministres se renouvelant, plus graves encore, plusépouvantables, et le gouvernement forcé, s'il faisait venir l'accusée, de Blaye à Paris, « d'échelon- « ner sur la route 80 ou 100 mille hommes. »
Effrayée par cette évocation de vains fantômes, la Chambre abandonna aux ministres le soin de décider, sous leur responsabilité, mais selon leurs caprices, du sort de la duchesse de Berri.
Ainsi, de l'urne même où les lois prennent naissance, on faisait sortir l'arbitraire et toutes ses témérités ; la légalité, si ardemment soutenue par Casimir Périer, faisait place à la raison d'état, hypocrisie du despotisme ; les intérêts de la politique , qui changent et passent, se substituaient aux droits de la justice, qui sont éternels; le jury, dont on avait proclamé si fastueusement la sainteté, on le' dénonçait maintenant comme un pouvoir accessible aux faux ménagements, à la corruption, à la peur; le principe de l'égalité devant la loi, inscrit dans la charte sans réserve, on le sacrifiait à un genre d'inviolabilité qu'on n'avait pas respecté lorsqu'il s'était agi de prendre une couronne, et qu'on respectait quand il n'était plus question que de venger la société offensée ; enfin, et par une contradiction monstrueuse, un gouvernement qui se disait appuyé sur les vœux de la nation se déclarait trop faible pour affronter les suites d'un procès, et paraissait craindre que ce ne fut pas assez d'une armée sur le passage d'une femme
HISTOIRE DE DIX ANS
deux fois vaincue et prisonnière ! C'était du vertige .
Aussi les légitîmisles furent-ils saisis de joie ; et pendant que le parti républicain s'abandonnait, contre le pouvoir, aux transports d'une sombre colère, eus, relevant la télé, ils se répandirent, sur les discours de MM. Thiers et de Broglie, en commentaires, pleins de fiel et d'orgueil; ils appelèrent la séance du S janvier la séance aux aveux; le parti légitimiste n'était donc pas mort, comme on l'avait tant dit et répété, puisque, pour le contenir, suivant la déclaration des ministres, il ne fallait pas moins de cent mille soldats! Et ils adressaient k M. de Broglie des félicitations railleuses sur le service qu'il venait de rendre à la cause des bonnes doctrines, ne lui reprochant autre chose que son inconséquence, et comparant ce pouvoir, qu'on voyait vivre du passé qu'il insultait, au vautour qui vil de la proie qu'il défigure.
Le parti ministériel était engagé dans une impasse: il se défendit avec embarras; et; comme sa confusion lui donnait les apparences de la faiblesse, l'audace de ses adversaires s'en accrut.
Tel était l'état des esprits, lorsque lout-àcoup des rumeurs étranges se répandent. Un amour mystérieux, une imprudence sans excuse, voilà ce qu'on raconte de la duchesse de Berri, et l'on parle d'un scandale inévitable. Repoussées par les légitimistes comme autant decalomnies impures, ces rumeurs sont propagées sourdement par ceux dont elles ont charmé la curiosité ou qui en recherchent l'ignoble profit. Plus volontiers que partout ailleurs, on s'en entretient au château, quoiqu'à mots couverts. Les courtisans se montraient crédules par (laiterie. La reine s'étanl quelquefois échappée en plaintes, moitié sévères, moitié affectueuses, sur la légèreté de sa nièce, les courtisans se plurent à leur donner, dans la circonstance, une interprétation cruelle, par cette persuasion que le roi l'aurait pour agréable. Lui, en effet, soit politique, soit indifférence réelle, il laissait un libre cours à ta licence
de propos dont l'injure, pourtant, semblait devoir rejaillir sur sa famille. Et non-seulement il toléra le bruit qu'on faisait autour de lui du déshonneur présumé de sa nièce, mais il ne craignit pas de mêler à ce qu'on en disait ses propres conjectures et tous les détails piquants que lui fournissait sa mémoire sur les intrigues de l'ancienne Cour. Les soupçons allaient grandissant : un accident survint qui était de nature à les
M. {le Bricquevitld.
confirmer. Dans la nuit du 16 au il janvier, la prisonnière avait été atteinte de vomissements; et une dépèche télégraphique en apporta aussitôt la nouvelle aux Toileries. La duchesse de Berri depuis son entrée à Blaye, n'avait eu d'autre médecin que M. Gintrac ; mais c'était un homme plein de savoir et de probité, dont elle estimait le caractère et dont les soins lui étaient chers. Le gouvernement aurait donc pu s'en reposer sur M. Gintrac de k santé de Marie-Caroline, d'autant plus que cette princesse avait déjà refusé de recevoir le docteur Barlhez, chargé auprès d'elle d'une mission médicale, tout
LOUIS BLANC
officielle. Les ministres en décidèrent autrement. Pour mettre leur responsabilité à Tabri, et peut-être aussi pour éclaircir un mystère dont pouvait tirer parti une politique implacable, ils résolurent d'envoyer deux médecins à Blaye, en leur donnant pour instructions patentes d'examiner ce qu'avait d'inquiétant la situation de la prisonnière, et les meilleurs moyens de guérison. Les deux médecins choisis partirent dans la nuit du 21 au 22 janvier : c'étaient MM. Orfila et Auvity. En annonçant leur départ, la presse ministérielle, par une insinuation grossière, indiqua qu'ils étaient appelés à résoudre un cas de médecine légale.
L'émotion fut profonde dans le public.
Quant aux légitimistes, ils affectèrent de grandes terreurs. M. Auvity, sous la Restauration, avait donné des soins à Marie- Caroline, il était donc naturel que les ministres l'eussent désigné; mais, ce qui ouvrait carrière à des suppositions sinistres, c'était le choix fait par eux de M. Orfila, habile dans l'art de découvrir les traces du poison. « Vienne une fatale nouvelle! écri- « vait une feuille dévouée à la mère du duc « de Bordeaux; vienne une fatale nouvelle ! « et, sur notre foi, nous jurons qu'on ne « demandera pas où sont les royalistes. « Une vie ne peut être payée que par une « autre vie. >> Au fond, riea n'était moins sincère que toutes ces craintes et toutes ces menaces. Le roi et ses ministres avaient, à ce que la duchesse de Berri ne mourûf pas en prison, un intérêt qu'il était aussi absurbe qu'injuste de méconnaîtpe. Et les supposer indifl*érents à la conservation des jours de la prisonnière^ c'était les calomnier avec une maladresse gratuite. Mais telle est la logique des passions de parti : offensé dans la personne de celle qu'il avait placée sur le trône élevé par ses illusions, le parti royaliste rendait aux défenseurs de la dynastie nouvelle outrage pour outrage^ et répondait à des soupçons bassement propagés par des accusations folles.
Le 24 janvier, MM. Orfila et Auvity arri
vèrent à Blaye ; le 28, ils furent admis auprès de la princesse, en même temps que MM. Gintrac et Barthez; et, le même jour, les quatre docteurs signèrent un rapport constatant les résultats de leur visite. Il v était dit que la princesse, née de parents phtisiques, présentait les symptômes du jnal héréditaire ; qu'elle était sujette aux affections inflammatoires; que, souvent, après ses promenades sur les remparts, elle avait eu à souffrir d'une petite toux sèche dont le caractère était alarmant: que sa saiité réclamait des précautions sérieuses, et qu'elle devait, notamment, s'imposer l'obligation de ne sortir que vers le milieu du jour, en recherchant les endroits abrités, surtout dans une citadelle où le froid se faisait vivement sentir et qu'avoisinait un fleuve fréquemment couvert d'épais brouillards* .
Livrés au Moniteur ^ de semblables détails auraient démenti les bruits injurieux répandus depuis quelque temps, et, en montrant que le séjour de Blaye n'était pas sans danger, ils auraient forcé le gouvernement, ou à mettre la princesse en liberté, ou à lui assigner une autre prison. Il le comprit, et s'empressa d'enfouir le rapport dans les archives du ministère de Tintérieur, convaincu que la duchesse de Berri était grosse, et résolu à ne point perdre d'avance le bénéfice d'une révélation qui devait accabler le parti légitimiste. Et il fallait que la Cour fût bien fortement tentée par l'appât de ce honteux bénéfice; car, plutôt que d'y renoncer, elle affronta les suites d'un accident qui, commenté par les haines de parti, éternellement injustes, pouvait devenir contre elle le texte des plus effroyables imputations. Mais ces sortes de folie sont communes à tous les pouvoirs impatients du succès. Le gouvernement n'était plus qu'un joueur désespéré : il jouait contre la chance de profiter d'un scandale, celle de rester écrasé sous le poids d'une calomnie.
Aussi vivait-il dans un état continuel d'in-