‹ Révolution française (1830) (volume 2)Chapitre 22 sur 87 · PREVENUS D'AVRIL · texte numérisé non relu

PREVENUS D'AVRIL

LaDdoIphe. A. Marraal. Quiiurd.

Var«. Pruiost. Berner FontaÎDe.

Imbert. Recurt.

!a ruine du parti ? Par tes vices des uns, les vertus des autres étaient, ou frappées d'impuissance, ou calomniées. Si donc te parti républicain succomba, c'est que ses ennemis l'emportèrent sur lui par l'habile combinaison de leurs vices et l'ensemble de leur corruption. Et voilà comme il en vint & se disperser, à se dissoudre, ne laissant après lui, pour le juger, que l'intolérance de la sottise DU de la haine. Du reste, les iudividns oe sont que des instruments destinés par Dieu à s'user et à se rompre au service

des idées. Au moment même où l'on croyait le ^fir/t détruit en France pour jamais, il se trouva que Vopinion qu'il avait personninée se déployait avec une puissance nouvelle. Pourquoi s'en étonner ? Parmi les républicains, nous l'avons dit, plusieurs étaient des hommes spirituels, brillants, d'une bravoure chevaleresque, toujours prêts à se dévouer, pleins de galtédans le péril, et reproduisant avec plus de fidélité, plus d'éclat, que le parti légitimiste lui-même l'ancien type national ; mais, àcftté de ceux-ci on put compter quel-

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ques absurdes tribuns, quelques gens sans aven, des traîtres dont la police salariait la turbulence et ces derniers, quoique formant la minorité, suffirent pour discréditer la cause républicaine , en rendant le parti tout entier responsable de leurs folles prédications, de leur ignorance, de leur orgueil, de leur penchant à parioder, sans les comprendre, les passions 1793. Ainsi, parce qu'il était arrivé à un petit nombre d'agitateurs dépourvus d'intelligence et incapables de modération, de se proclamer au hasard républicains, et de définir la république au gré de leurs aveugles colères, on mit en doute si la république n'était pas une chimère ou ne serait pas une calamité. Pour que les esprits sages fussent ramenés à une saine appréciation des choses, il fallait que le parti fut ou parût

momentanément dissous, et qu'il se reformât plus homogène, plus studieux, plus calme, plus avancé dans la science des révolutions sociales. Or, à ce parti là, certes, l'avenir pouvait sourire. Car, nous ne saurions trop le répéter : le principe monarchique mis face à face avec le principe électif doit t6t ou tard le dévorer ou être dévoré par lui. Et ce dénoûment, un habile emploi de la corruption peut Tajoumer, non l'empêcher. « Que force reste à la loi ! » disent les gouvernements défait^ dans l'ivresse de leur fortune.' Mais à cela, les hommes qui ne croient qu'à l'immortalité de lajustice, les hommes droits et sincères répondent : « Qui sait si la loi «d'aujourd'hui sera celle de demain? Il « faudra bien que force reste à la vé- « rite. »

Première demande d'observation de la part de TEspagne. — Politique extérieure de M. Thiers; en quoi elle diffère de celle du roi. — Secrètes dissidences; lutte entre le roi et M. Thiers. — Le roi défini par M. Thiers. — Scepticisme politique de M. Guizot. — L'Angleterre consultée au sujet de l'intervention. — Attitude de TÂmbassade anglaise à Madrid. — La demande d'intervention est repoussée. — Complots à Tintérieur. — Bruits sinistres. — Attentat du 28 juillet. — Sang-froid de Louis-Philippe. — Arrestation de l'assassin ; machine infernale. — Impression produite par Tattentat. — Physionomie du Château. — Indigne arrestation d'Armand Carrel. — Exploitation de Tattentat par les ministres. — Funérailles. — Discours de Tarchevéque de Paris au roi. — Lois de septembre.

L'Espagne commençait à haleter sous le poids de la guerre civile. Les carlistes croissaient en force, et les destinées de la révo^ lution espagnole semblaient sérieusement compromises. Le général Gordova, hardi et brillant officier, n'avait point dissimulé au Cabinet de Madrid que la situation était trèscritique et rendait presqu*absolument nécessaire rintervention des Français. Mais le chef du ministère espagnol, M. Martinez de la Rosa, éprouvait, pour Tintervention d'une armée française, la plus vive répugnance. L'idée que l'Espagne était trop faible pour pourvoir elle-même à son salut offensait ses susceptibilités d'Espagnol, et il tremblait

d'acheter la liberté de ses concitoyens au prix de leur indépendance. Le mal s'aggravait, cependant, de jour en jour, les périls se multipliaient autour du trône de la jeune Isabelle, et il fallait prendre un parti. Il arriva donc que, malgré la résistance de M. Martinez de la Rosa, le Cabinet de Madrid résolut de s'adresser à la France. M. Martinez dut consentir à adresser au ministère français la demande d'intervention : il s'y résigna, mais il déclara en même temps à la reine Christine qu'il déposait son portefeuille et désirait qu'on lui trouvât le plus tôt possible un successeur.

La demande d'intervention embarrassa et

troubla Louis-Philippe. Dans Texcès de son ardeur pour la paix, il s'inquiétait du moindre mouvement. Mais, parmi ses ministres, il y en avait un dont la demande d'intervention servait merveilleusement les vues politiques.

Élevé dans les idées de Tempire et facilement tenté par Téclat des grandes choses, M. Thiers gémissait en secret du rôle subalterne auquel la France était condamnée par la politique opiniâtrement craintive du château. Recommencer, après 1830, la grandeur impériale, opposer à une plus longue domination des insolents traités de 1815 le veto de la France révolutionnaire, revendiquer la ligne du Rhin, accepter la Belgique qui s'offrait, ou, du moins, provoquer dans un congrès un nouveau règlement des affaires du monde, M. Thiers n'avait cru rien de celapossible. Il sentait bien, au fond, que toute partie héroïque jouée en 1830, par son pays, faisait tomber la monarchie dans les chances du hasard. Or, il y avait dans l'avènement des idées démocratiques, quelque chose donts'émouvaitrincertitude de son cœur. Mais si M. Thiers n'avait pas jugé la France assez forte pour se relever de cette humiliation profonde, qui avait duré quinze ans, assez forte pour se montrer à l'Europe debout et armée, il ne l'avait plus jugée si faible qu'elle dût se traîner servilement à la suite de toutes les chancelleries de l'Europe. Il pensait que, sans aller jusqu'à la menace, sans affronter la guerre, sans aspirer aux avantages d'un remaniement européen, nous pouvions, par une attitude ferme et une modeste ambition, nous créer dans la diplomatie une position digne de respect. Remarquant que, dans tous les pays où l'intérêt de la maison de Bourbon avait autrefois figuré, le cours des événements avait finipar faire naître un Intérêt révolutionnaire; remarquant que partout, et notamment en Espagne, en Italie,enBelgique, le mouvement révolutionnaire semblait résulter du passage de l'influence française, et était, en tout cas, de nature à la continuer, M. Thiers pensait qu'en servant l'intén'l de la révolution en Belgique, en

Italie, en Espagne, nous ne nous écartions pas des traditions de notre vieille politique, puisque l'intérêt de la révolution n'était, tout autour de nous, que l'ancien intérêt de la maison de Bourbon transformé. Dans oet ordre d'idées, l'appui naturel de la France, suivant M. Thiers, c'était 1* Angleterre. Aussi l'alliance anglaise faisait-elle le fond de sa politique.

Ainsi, s'unir diplomatiquement au Cabinet de Saint-James, et avec son secours^ maintenir la ligne de démarcation tracéeentre la Hollante et la Belgique par les journées de septembre, empêcher l'Autriche de comprimer tyranniquen:ient les agitations de l'Italie, et tendre la main à la révolution espagnole représentée par Christine, tel était le résumé de la politique de M. Thiers.

Ces vues manquaient de justesse en plus d'un point ; car il est évident, par exemple, qu'en Belgique l'alliance de la France et de l'Angleterre ne pouvait être basée sur aucune communauté d'intérêts. Ces vues manquaient aussi de grandeur ; car, même après les prodiges de cette double épopée , la Révolution et l'Empire, laFranceétant beaucoup moindre en 1 830 qu'elle ne l'était au milieu du dix-huitième siècle, pendant que la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, se trouvaient avoir pris, depuis cette époque, des accroissements considérables, c'était resserrer dans des bornes bien étroites l'ambition de la. France que de la confiner en d'obscures menées diplomatiques ayant pour but l'indépendance de la Belgique déclarée neutre, le triomphe de Christine à Madrid, et, pour le» Italiens, la faculté de se mouvoir sans être aussitôt foulés aux pieds par l'Autriche.

Quoi qu'il en soit, cette politique, toute réservée qu'elle était, ne paraissait au roi qu'une politique d'aventurier. Il la jugeait audacieuse, parce qu'elle n'était pas tout-àfait inerte, et il craignait qu'elle ne nous^ conduisit aux abîmes, parce qu'elle ne nous conduisait pas au néant.

Aussi la demande d'intervention fit-elle éclater entre Louis-Philippe et M. Thiers les plus orageuses dissidences.

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Le roi était doué, comme homme, d'une séduction de manières incomparables ; dans les rapports de la vie privée, il charmait ses ministres par un esprit facile, une bonhomie sans effort, une causerie familière,, et le plus gracieux oubli dés droits que donne la majesté royale ; mais, dans les affaires importantes, rieù de plus absolu que son vouloir. Cette politique, toute composée de ménagements, qu'il avait embrassée, il la soutenait impérieusement. Avec l'ardeur que Napoléon mettait à chercher la gloire, les intimes de Louis-Philippe assurent qu'il l'évitait. M. Thiers disait de lui, fort spirituellement, qu'il était la gravure en creux^ et que Napoléon était la gravure en relief,

M. Thiers eut donc à soutenir des combats acharnés ; mais comme, dans le cas particulier dont il s'agissait, la raison, même au point de vue de la dynastie d'Orléans, était évidemment de son côté, il déploya beaucoup de fermeté et de persévérance.

Les considérations qu'il faisait valoir avaient quelque chose de décisif. Louis- Philippe n'était-il pas poussé par un intérêt manifeste à exclure du trône d*Ëspagne ce Don Carlos dont les prétentions étaient liées ^i intimement à celles de Heuri Y ! Et si de la question dynastique on passait à la question française, comment mettre en doute l'énorme avantage qu'il y aurait pour la France à consolider son influence en Espagne? Est-ce que telle n'avait pas été la politique de Louis XIY, continuée par celle de Napoléon ? La France, perpétuellement exposée aux attaques du Nord, pouvait-elle sans courir risque de la vie, laisser au Midi une Puissance dont l'alliance fût incertaine et l'amitié douteuse? Ce qui faisait la principale force de la Russie, n'était-ce pas précisément sa position qui lui permettait d'aller en avant sans être obligée de regarder derrière elle ? Par où Napoléon avait-il péri ? Parla nécessité funeste qui retenait les troupes de Suchet en Espagne, tandis que la coalition envahissait toute la Champagne.

Ces raisons n'étaient pas sans faire im-

pression sur l'esprit du roi. Plus d'une fois il parut ébranlé ^ mais il ne tardait pas à revenir à son système favori, l'inaction. Le souvenir des malheurs qui avaient assailli les Français en Espagne, sous Napoléon, paraissait le préoccuper vivement. L'expédition que demandait M. Thiers réussiraitelle? Nos troupes n'allaient-elles pas trouver, au-delà des Pyrénées, tous les dangers de cette guerrede partisans qui avait fait p&lir l'étoile du plus grand capitaine des temps modernes ? Voilà ce que le roi opposait à son ministre, et il n'écoutait qu'avec une froide incrédulité tout ce que celui-ci disait de l'impossibilité où serait don Carlos de se maintenir entre une invasion française et les troupes de Christine. L'Espagne n'est plus qu'une Vendée épuisée, répétait sans cesse M. Thiers ; il ne lui est pas plus donné de recommencer les prodiges de cette résistance qui étonna Napoléon, qu'il n'a été donné à la Vendée de se réveiller à la voix de la duchesse de Berri, et de se montrer telle que l'avaient faite Cathelineau, Bonchamps, Larochejaquelein et Lescure. Et, à l'appui de son opinion, M. Thiers citait celle de M. de Rayneval, ambassadeur de France à Madrid, qui^ dans toutes ses dépêches, insistait vivement pour l'intervention, et déclarait le gouvernement de Christine perdu, si l'orage qui grondait autour d'elle n'était détourné par une démarche, dont il affirmait l'importance décisive en même temps qu'il en niait le péril.

Mais le roi n'entendait pas jouer son repos et la paix sur les hasards d'une semblable appréciation. Peut-être aussi y avait-il un motif secret à l'opiniâtreté de sa résistance. On a cru que don Carlos lui avait fait mystérieusement donner l'assurance que, s'il consentait à rester neutre, lui, don Carlos, s'engageait à ne prêter aucun appui à la cause de Henri V.

Quoi qu'il en soit de cette conjecture, M. Thiers se vit bientôt réduit à la nécessité de rompre ouvertement avec Louis-Philippe. Pour triompher de la volonté du monarque, il avait essayé de toutes les raisons;

LOUIS BLANC

après celles qui se puisaient dans de graves intérêts politiques, il avait invoqué celles qui se rattachaient à des idées d'honneur; il avait rappelé que l'intervention, après tout, n'était que Taccomplissement d'une promesse sacrée, que Tin évi tablé exécution du traité de la quadruple alliance, qu'une conséquence forcée de l'amitié politique qui nous unissait aux Anglais......

Vains efforts ! Il fallait céder : il parla d'offrir sa démission.

Restait à savoir quelle serait, après un tel éclat, l'attitude des autres membres du Cabinet. Sondé par M. Mignet, M. de Broglie répondit que son opinion sur la nécessité d'intervenir en Espagne, n'était point parfaitement fixée ; qu'il y voyait autant d'inconvénients que d'avantages; mais — ce furent ses propres expressions, — mais que c'était au plus convaincu à l'emporter, et que, par conséquent, il suivrait M. Thiers. Pour ce qui est de M. Guizot, il apportait dans la solution du problème plus que de l'indécision : de l'indifférence. « On peut (( prendre, dit-il, l'un ou l'autre parti. » £t, en cela, M. Guizot ne sortait pas de son caractère. Car, passionné pour la possession du pouvoir, M. Guizot envisageait froidement les idées que le pouvoir sert à réaliser. Ce qu'il aimait dans les affaires, c'était le commandement, à la différence de M. Thiers, qui, dans les affaires, n'aimait que l'action.

Le Conseil s'étânt rassemblé pour une décision définitive, la dissolution du Cabinet semblait imminente, lorsque M. de Broglie fit observer qu'aux termes mêmes du traité de la quadruple alliance, la France n'était engagée à intervenir qu'après s'être entendue sur ce point avec les Puissances alliées. 11 fallait donc, suivant M. de Broglie, consulter l'Angleterre et attendre son avis.

M. Thiers ne pouvait combattre cette opinion, puisqu'elle s'appuyait réellement sur le texte du traité ; mais il sentit bien que, dès ce moment, la cause soutenue par lui était perdue. Le Cabinet de Saint-James, en effet, était représenté, à Madrid, par 1

Georges Villiers, depuis lord Clarendon, homme asservi à des habitudes d'élégance frivole, et mêlant volontiers la vie des salons à celle des affaires. Une rivalité qui n'avait rien de politique étant survenue entre Georges Villiers et M. de Toréno, membre du Cabinet de Madrid, l'ambassadeur anglais s'était détaché, presqu'à son insu, comme il arrive en pareille occurrence, du parti dont M. de Toréno était un des chefs, et les exaltés l'avaient entouré. Ses dépêches s'en ressentirent, et durent rendre naturellement plus réservés, à l'égard du ministère espagnol, les chefs du Cabinet de Saint-James, d'autant qu'il suivait avec jalousie les progrès de l'influence française à la Cour de Madrid. Cette disposition, jointe sans doute à la manière adroite dont la question d*intervention fut posée par les Tuileries, décida l'Angleterre à répondre négativement. C'est ce que Louis-Philippe avait espéré. M. Thiers était vaincu, et il lie lui restait pas même un prétexte pour offrir de nouveau sa démission, que le roi, si elle avait été isolée, aurait acceptée avec joie.

On refusa donc à l'Espagne les secours qu'elle avait demandés ; mais quand la nouvelle de ce refus parvint à Madrid, M. Martinez de la Rosa n'était plus ministre, et M. de Toréno le remplaçait dans la présidence du Conseil.

Au reste, des événements intérieurs, d'une douloureuse gravité, ne tardèrent pas à détourner de l'Espagne l'attention des ministres français.

Depuis quelque temps le roi semblait ne plus marcher qu'environné d^embûches.

Quelques fanatiques avaient ouvert leur âme à de noirs projets, et diverses tentatives de complot, successivement découvertes, firent soupçonner que des poignards étaient aiguisés dans l'ombre. Mais, comme les preuves n'étaient jamais suffisantes, les accusés ne faisaient que passer devant la justice, et l'on voyait s'épaissir les ténèbres autour d'un trône qu'allait désormais assiéger l'épouvante.

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Pour ce qoi est du roi, il déployail une grande sérénité. Ceux qui s'étudient à râpetisser toute cliose, ont prétendu que Lotiis- Philippe avait mis dans les calculs de sa politique l'afTectation du courage. Mais nous croyons, nous, qu'il entrait réellement dans sa nature de défier le péril. Peut-être aussi n'était-il pas sans avoir deviné que les hommes chargés de la responsabilité de ses jours enflaient systématiquement ses dangers pour mieux étahlir leur importance et faire valoir leurs services.

Toujours esL-il que chaque jour apportait un nouveau sujet d'alarme. Et comment couper le mal par la racine ? Comment arrêter les coupables par la terreur du châtiment? il aurait fallu, pour cela, ne pas étouffer les complots à leur origine, et les laisser se développer jusqu'au flagrant délit. Sur ces entrefaites, M. Thiers apprit que, profitant d'un voyage que le roi devait faire de Neuilly à Paris, des conspirateurs avaient formé le dessein de lancer dans la voilure royale un projectile enflammé. Il prend aussitôt son parti, se rend auprès du roi, et lui demande, pour les faire monter dans la voiture, ses aides-de-camp . Â cette proposition inattendue, le roi s'étant récrié : « C'est M leur devoir de s'exposer, sire, pour votre « personne, répondit M. Thiersj et pouru ront-ils se plaindre quand ils verront le « ministre de l'intérieur à cdlé d'eux? » Bien que la police eût pris toutes les précautions convenables pour empêcher que ia conspiration n'atteignit, en éclatant, son horrible but, l'offre de H. Thiers témoignait d'un incontestable dévoàment. Le roi mit beaucoup de noblesse à la repousser, et déclara qu'il entendait jouer lui-même cette partie. Sa résolution est en vain combattue par M. Thiers, et les préparatifs sont ordonnés. Mais, au moment du départ, la reine et les princesses se présentent lout-à-coup, éplorées, éperdues; soit qu'une habile indiscrétion les eût initiées an secret de ce qui venait de se passer, soit qu'elles n'eussent reçu d'autre avertissement que celui des instincts du cceur, la

leine voulut être du voyage, et i( fut impossible de la faire céder. M. Thiers, alors, eu égard aux circonstances, sollicita l'honneur de prendre place dans la voiture menacée, et l'on risqua le voyage. Il n'eut pas de suites, les conspirateurs, qui se sentaient surveillés, ayant renoncé h leur dessoin ; mais rien ne montre mieux à quelles an-

QéDéral Morand.

goisses la royauté en France se trouvait condamnée.

Cependant, des bruits étranges et sinis- 1res conunencent à se répandre, et en France, et au-defaors. L'anniversaire de la révolution de juillet approche; et, suivant les mystérieux discours qui circulent dans le public, cet anniversaire doit être marqué par un attentat. Une lettre écrite de Berlin, le 26 juillet (1835), porte: « Le bruit court i< généralement ici qu'il y aura une catas- K trophe pendant l'anniversaire des trois H jours. » La même nouvelle a été donnée, le 2S juillet, par un article inséré dans te Correspondant de Hambourg. A GoblenU, i Turin, à Aix, à Chambéry, les mots de

LOUIS BLANC

machine infernale ont été prononcés. Enfin, l'on raconte que, passant dans un village de Suisse, deux voyageurs ont écrit sur un registre d'auberge, à la suite des noms de Louis-Philippe et de ses fils: qiiiis reposent en paix !

La veille du 28, jour fixé pour la promenade solennelle dé Louis-Philippe dans Paris, un jeune ouvrier, nommé Boireau, employé dans les ateliers de M, Vernert, lampiste, reçut la visite de deux personnages richement vêtus. Et quelque temps après, un commis de la maison, auquel Boireau avait fait confidence de celte visite, disait à son père, en parlant de la revue du lendemain : « Vous n'irez pas si vous m'en « croyez. » Les soupçons qu'éveillaient de telles paroles parviennent, comme renseignement, au commissaire de police de la yonnet ; mais, très vague, la mit la main sur onnerle mot de

a sur la ville, effrayée déjà par de sourdes rumeurs et comme oppressée. Vainement le tambour avaîl-il appelé, de grand matin, la garde nationale sous tes armes. On remarquait partout une sorte d'apathie où entrait quelque défiance. Vers dix heures, les légions s'étendaient sur une ligne immense, le long des boulevards faisant face k quarante mille soldats, fantassins ou cavaliers. Le boulevard du Temple ayant été désigné, dans les rumeurs étranges dont nous avons parlé, comme le théâtre du crime prévu, des agents de police avuent reçu l'ordre de Ion* ger les maisons et de surveiller les fenêtres. Il parait même que, la veille, H. Thiers avait fait fouiller, de ce cdté, un assez grand nombre de maisons ; mais les réclamations des habitants du quartier s'étaient produites avec tant de violence, qu'il avait fallu abandonner les perquisitions commencées.

L'horloge duch&teau marquait dix heures lorsque le roi sortit à cheval des Tuileries. Il était accompagné de ses fils, les ducs

d'Orléans, de Nemours et de Joinville; des maréchaux Mortier et Lobau, des ministres, et d'une foule nombreuse de généraux, d'officiers supérieurs, de fonctionnaires. Sur toute la ligne parcourue régnait un silence morne , qu'rnlel^romt)aient seulement, d'intervalle en intervalle, les acclamations obligées des soldats.

A midi et quelques minutes, le Cortège royal arriva devant le front delà SMégion, stationnée sur le boulevafd du Temple, à la hauteur du Jardin-Turc Là,, le roi se penchant pour recevoir une pétition des maiins d'un garde national, on entendit' tout-à-conp comme un feu de peloton bien nourri. En un instant, la terre est jonchée de morts et de mourants. Frappés à la tète, le maréchal Mortier et le général Larfiasse de Vérigny tombent baignés dans leur sang. Un jeune capitaine d'artillerie, M. de Villate, glisse du haut de son cheval, les bras étendus, ainsi qu'un Christ en croix : il a été atteint à la tète, il expire. Au nombre des victimes, on compte le 'colonel de gendarmerie BafTé ; M. Rieussec, lieutenant- colonel de laS'légion; les gardes nationaux Prudhomme, Benetter, Ricard, Léger; un vieillard plus que septuagénaire, M. Labrouste ; Une pauvre ouvrière en franges, nonimée Lftngeray : et une jeune fille à peine '&gée de quatorze ans, nommée Sophie Rémy. Le roi n'est pas blessé ; mais, dans là confusion, son cheval s'est cabré, et il a lui-même reçu au bras gauche un choc violent. Le duc d'Orléans a une légère contusion k la cuisse. Une balle a frappé la croupe du cheval du duc de Joinville. Ainsi, l'affreuse tentative a manqué son but: la famille royale est sauvée I Quelle parole humaine pourrait exprimer l'horreur produite par cet épouvantable et Idche attentat?

On envoya sur le champ rassurer la reine, et le roi continua sa marche au milieu des plus ardents témoignages de sympathie etd'enthousiasme. Réaction bien naturelle et' qui, pour la ceotièmefois, venait prouver que la théorie de l'assassinat n'est pas moins stupide qu'odieuse 1 Car, même en admet-

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tant le succès, nous l'avons déjà dit dans ce livre et nous le répétons : quand le mal existe, c'est qu'il est dans les choses, et là seulement il le faudra poursuivre ; si un homme le représente, en faisant disparaître cet homme, on ne détruit pas la personnification on la renouvelle : César assassiné renaquit plus terrible dans Octave.

Despersonnages gravesontraconté, d'après le maréchal Maison, et. pour donner une idée du sang-froid de Louis -Philippe, qu'ayant entrevu tout d'abord le parti qu'il était possible de tirer de la situation, il avait dit, au plus fort des préoccupations nées de l'attentat : « Maintenant, nous sommes sûrs « d'obtenir nos apanages. » Mais on ne doit accueillir ce fait, qu'avec la défiance que mérite tout ce qui est invaisemblable.

Cependant, au moment de la détonation, on avait vu des flots de fumée s'échapper d'une fenêtre du troisième étage de la maison n"" 80. Un homme s'y élança, saisit une double corde qui s'y trouvait suspendue, et se laissa glisser jus qu'au niveau d'un petit toit. L'inconnu était à demi-vêtu, et avait le visage couvert de sang. Un pot de fleurs qi^'entraîna le mouvement de la corde lorsqu'il l'abandonna, fit, en se brisant sur le pavé, lever les yeux à un agent de police posté dans la cour. « Voilà Tassassin qui « se sauve par le toit, » s'écria l'agent, et un garde national somma le fugitif de se rendre, le menaçant de faire feu. Mais lui, écartant de sa main le voile de sang étendu sur ses yeux, il poursuivit sa route, et s'élança, par une fenêtre ouverte, dans une maison voisine. Renverser une femme qui fuyait devant lui échevelée et gémissante, traverser la maison, descendre Tescalier, tout cela ne fut pour Passassin que l'affaire d'une minute ; mais une traînée de sang indiquait son passage, comme si son propre crime l'eût poursuivi. Il arriva trop tard dans la cour et fut arrêté.

Dans la chambre d'où il s'était enfui on trouva les débris fumants de la machine qui avait servi au forfait. Elle était montée

sur une espèce d'échafaudage que soutenaient quatre pilastres liés entre eux par de fortes traverses en bois de chêne. Viugt-cinq canons de fusil s'appuyaient par la culasse sur 1^ traverse de derrière, plus élevée que celle de devant de huit pouces environ. Les bouts des canons posaient sur des entailles. Les lumières étaient en haut et rangées sur la même ligne, de manière à s'enflammer d'un seul coup, au moyen d'une traînée de poudre. Telle était la disposition des fusils, que la mitraille qu'ils renfermaient devait prendre le cortège en écharpe et embrasser un vaste carré, s'élevant des pieds des chevaux à la tête des cavaliers. La charge de chaque fusil était quadruple. Heureusement les prévisions de l'assassin furent trompées. Deux fusils ne prirent pas feu, quatre crevèrent, et ce hasard fut sans doute ce qui sauva le roi.

La chambre contenait une alcôve, et dans cette alcôve un matelas, plié eu deux, laissait lire surj un de ses coins le mot Girard^ nom du locataire de l'appartement. Girard, d'après les informations prises, habitait la maison depuis quelques mois. Il se donnait pour mécanicien. Jamais la concierge n'était entrée chez lui: il n'y avaitreçu qu'un homme qu'il faisait passer pour son oncle, et trois femmes qu*il disait ses maîtresses. Le 28 juillet, on l'avait vu aller et venir, monter et descendre, dans un état manifeste d'agitation, et il était entré dans un café voisin pour y boire, contre son habitude, un petit verre d'eau-de-vie. Au corps-de-garde où on l'avait conduit après son arrestation un garde national lui ayant demandé : «Qui êtes-vous? « — Cela ne vous regarde pas^ avait'^il ré- « pondu avec assurance : je le dirai quand je {< serai interrogé. » II portait sur lui de la poudre : interrogé sur l'usage qu*il en voulait faire, il dit : Pour la gloire. Plus lard, à l'époque de son procès, nous ferons connaître ce misérable, dont le véritable nom était Fieschi, et nous dirons les maneuvres à jamais honteuses qui furent pratiquées pour lui arracher des aveux. Nous n'arriverons, hélas ! que trop tôt à des détails que nous

LOUIS BLANC

□e pourrons transcrire sans que le rouge nous monte au front.

Tout Paris connaissait déjà !es malheurs do la journée, et la consteination qu'il» y avaient répandue est plus facile à concevoir qu'& décrire; l'affliction était universelle, profonde, et, chez quelques-uns, mêlée d'effroi. Sur les places, dans les rues on ne s'abordait que par des questions sinistres. Que signifiait celle rage aveugle ? Comment

Pieschi, dît Girard ou O^rard.

un aussi exécrable forfait avait-il été possible dans un pays qui était la France? Et l'on disait le nombre des victimes, combien elles différaient par l'ftge, combien par le rang et la renommée, ce qui les avait séparées durant la vie, et l'affreuse nouveauté du crime qui les réunissait pour toujours. Aux calamités irréparables on ajoutait les calamités possibles. On parlait du duc de Joinville menacé de si près, du duc d'Orléans légèrement blessé ; de M. deBroglie atteint d'uae balle qui ne t'avait épargné que parce qu'elle avait glissé sur la plaque de sa décoration de grand-croix. Quelques-uns frémissaient en

songeant aux désordres que la mort inopinée du roi aurait peut-être déchaînés sur la France. Gai-, telle est la misère des monarchies, tel est le vice de l'engrenage politique dont elles forment le principal ressort, que la destinée d'un grand peuple y senible dépendre de l'existenced'un seul homme,c'est^à-dire d'un coup de poignard, d'une maladie aiguë, d'une roue de voilure qui se brise, d'un cheval qui s'emporte ! Aussi peut-on dire que le régime monarchique abaisse outre mesure le niveau de l'humanité!

Quant à la responsabilité de l'attentat, les partis se montrèrent un moment disposés à se la renvoyer l'un h l'autre, par une tactique trop commune et qui n'en est pas moins dégradante. Parce qu'on avait trouvé dans la chambre de l'assassin une lithographie représentant le duc de Bordeaux, les légitimistes furent accusée. Et & leur tour, certaines feuilles légitimistes s'abaissèrent, contre les républicains, à des allusions dont la cruauté égalait k peine la bélise. Hfttonsnous de le dire, à la gloiro de notre nation, ces mutuelles récriminations furent passagères, et bientôt, grâce à un généreux sentiment de pudeur publique, le cri qui domina fut celui-ci ; « C'est le crime d'un fanatique isolé. » Hais ce qu'un pareil cri avait de noble et de vraiment français, les courtisans, race obstinément vile, les courtisans étaient hors d'état de l'apprécier. Ils ne comprirent pas qu'en essayant d'étendre la solidarité de l'attentat, ils calomniaient leur pays; et, comme c'était le parti républicain qu'ils redoutaient le pins, ce fut à lui que s'adressa d'abord l'outrage de leurs soupçons. Un loyal militaire, le général Morand, s'était rendu au chAteau. Il y annonce que certains détails, à lui communiqués, tendent à assigner au complot une origine légitimiste, et qu'il est prêt à en faire part àla justice. Aussitôt on s'indigne, on l'interpelle avec aigreur. Pourquoi ne pas laisser sur un parti qu'on a un intérêt spécial à noircir, l'odieux d'un semblable crime? >< Ce sont les républicains, u murmurent les courtisans ; et une voix qu*on n'avait pas coutume de contre-

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dire, s'écrie : a Nous savons d'où le coup est parti ; les légitimistes n'y sont pour rien. » M Ce sont les républicains, d s'était aussi écrié Bonaparte, après l'attentat de nivôse.

Quant aux ministres, ils avaient hMe de mettre à profit l'événement. Sans autre guide que le soupçon, sans autre règle que la haine, ils ordonnent visites domiciliaires, arrestations préventives, poursuites. Qui le croi' rait ? M. Thiers étant ministre, Armand Carrel se vit enveloppé dans une persécution ayant pour but ou pour prétexte la recherche des complices d'un assassin! M.

Thiers, pourtant, avait connu Armand Carrel dans l'intimité, et il le savait loyal jusqu'au scrupule. S'il le lit arrêter par calcul ou par vengeance, c'est ce qu'il importe peu d'examiner : dans l'un et l'autre cas, le fait n'admet pas d'excuse, et il restera comme une tache sur la mémoire de M. Thiers.

Les ministres ne s'en tinrent pas là. Il y a dans la vie d'un peuple des moments de stupeur si étranges, qu'il n'est rien qui, alors, ne se puisse obtenir de son imbécillité. Les ministres virentbienquela France était dans an de ces moments de surprise épaisse, et ils en profitèrent pour lui ravir ses libertés. « Mon gouvernement conuatt ses devoirs, « et il saura les remplir, » avait dit une proclamation royale. Et les journaux ministériels de commenter la menace : il était temps enfin de pourvoir au salut du chef de l'Etat par des mesures énergiques ; il fallait rendre la justice plus prompte dans son action et plus terrible dans ses vengeances; il fallait rendre l'institution du jury plus dure aux accusés; il fallait museler la presse et placer définitivement au-dessus de toute discussion, non-seulement la personne du roi, mais encore la monarchie constitutionnelle. Que tardait-on? L'attentat du 28 juillet ne venait-il pas de révéler la source empestée du mal ? Voilà ce que les feuilles du gouverment soutenaient à l'envi. Comme s'il existait le moindre rapport entre le droit de diseussion et les inspirations de la perfidie ! Comme si l'acte d'un fou sanguinaire suffi-

sait pour faire mettre en interdit la raison humaine !

Elle n'était pas nouvelle, au surplus, ceUe insolente exploitation de l'étourdissemenl d'un peuple, et les ministres de Louis-Philippe n'étaient ici que les plagiaires de la Restauration. Après l'assassinat du duc de Berripar Louvel, les royalistes n'avaientils pas dit : H C'est de la presse de l'Op- « position que le coup est parti. Le prince

De Quélen, archevêque de Paris.

« vient d'être poignardé par une idée lihéic raie, o Or, ceux à qui s'adressait la calomnie, k cette époque, c'étaient, entre autres libéraux, MM. de BrogHe, Thiers, Guizot, aujourd'hui ministres ! Le dernier fut même frappé alors du coup qui atteignit H. Decazes, son patron, proclamé par M. Glauzel de Coussergues le complice de Louvel. Et maintenant, M. Guizot ne rougissait pas de so faire l'artisan d'une iniquité dont il avait jadis souFTert lui-même ! Si cela s'appelle la politique, je ne saurais exprimer jusqu'à quel point la politique me fait pitié.

Il avait été décidé qu'on ferait aux vie-

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limes de l'attentat du 28 des funérailles magnifiques, de vraies funérailles nationales. Auguste et touchante pensée, si le ministère n*y eût associé le projet de faire servir la douleur publique au triomphe des mesures qu*il méditait! Le 5 août (1835), les funérailles eurent lieu. Elles offrirent un inconcevable caractère de tristesse et de grandeur. De Féglise Saint-Paul, où les corps avaient été provisoirement déposés, jusqu'à Thôlel des Invalides, leur destination suprême, ce n'était qu'un océan de tètes, océan dont aucune tempête ne devait, cette fois, troubler les profondeurs^ et qui roulait lentement à travers la ville, en la remplissant de son silence. Quatorze chars funèbres furent vus s' avançant l'un après l'autre sur le boulevard. Le premier était celui de la jeune fille si cruellement moissonnée par un hasard terrible ; le dernier, celui du vieux soldat impérial que la mort était venue surprendre dans les distractions d'une fête, après tant et de si dévorantes mêlées ! Venait ensuite, tout couvert de noires draperies, le cheval de bataille, accompagnant son cavalier immobile à jamais. L'église des Invalides reçut sous ses voûtes en deuil et inondées de clartés sépulcrales, les dépôts mortels qu'on lui venait confier. Puis, le roi, suivi de ses enfants, jeta Teau bénite sur les corps. Et la fouie s'écoula peu à peu, toujours silencieuse et recueillie.

L'attitude du clergé dans ces circonstances eut quelque chose de manifestement hostile à la dynastie d'Orléans. Après des hésitations offensantes pour la royauté, l'archevêque de Paris s'était enfin décidé à rendre au roi une visite, et même à officier au service funèbre qui devait être célébré dans l'église des Invalides. Mais les regrets du clergé pour la branche aînée se trahirent dans ces paroles singulières de l'archevêque au roi : « Sire, « en voyant aujourd'hui le chef et les corps (( de l'État, doublement avertis par le mal- (( heur et le bienfait, venir apporter aux pieds « des saints autels un juste tribut de remer- « ciments et d'hommages, la religion espère! « Elle espère pour la France. Car, si l'in-

« gratitude envers Dieu a le funeste privi- « lége d'arrêter le cours de ses dons, la re- « connaissance de la foi a le pouvoir, au « contraire, de les multiplier et de les faire « couler avec abondance sur les princes et « sur les peuples. »

S'il est une règle d'éternelle sagesse, c'est celle qui prescrit au législateur de se garder, lorsqu'il médite la loi, de toute précipitation passionnée, de toute impression de nature à altérer la sérénité de son jugement. Cependant, dès le 4 août 1835, la Chambre des députés était saisie des projets de lois annoncés par la polémique ministérielle. Dans un exposé des motifs qui démentait l'idée qu'il avait donnée de son cai*actère, M. de Broglie fit de l'état de la France, sous l'empire de la presse, un tableau qui présentait, avec le fameux rapport de M. de Chant elauze en 1830, des analogies frappantes. Comme conclusions de l'exposé des motifs, trois projets de lois furent présentés par M. Persil.

L'un, relatif aux cours d'assises, investissait le ministre de la justice, à l'égard des citoyens accusés de rébellion, du pouvoir de former autant de cours d'assises que le besoin l'exigerait, et chaque procureur-géné* rai d'abréger, en cas de besoin, les formalités de la mise en jugement. Il donnait aussi au président de la cour d'assises le droit de faire amener de force les accusés qui troubleraient l'audience et de faire passer outre aux débats en leur absence.

L'autre, relatif au jury, lui attribuait le vote secret, statuait que la majorité des voix nécessaire pour la condamnation serait réduite de 8 à 7, et aggravait la peine de la déportation.

Le troisième, relatif à la presse, déclarait punissables de la détention et d'uxe ame:!(db DE 10,000 à 50,000 FR. l'offense à lapersonnedu roi et toute attaque contre le principe du gouvernement, COMMISE PAR VOIE DE PUBLICATION.il

défendait aux citoyens, sous des peines exorbitantes, quoique moins sévères^ de prendre la qualification de républicain, de mêler la personne du roi à la discussion des actes du gouvernement, d'exprimer le vœu ou l'espoir

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de la destruction de Tordre monarchique et constitutionnel, d'exprimer le vœu ou l'espoir de la restauration du gouvernement déchu, d'attribuer des droits au trône à quelqu'un des membres de la famille bannie, de publier les noms des jurés avant ou après la condamnation, de rendre compte des déli • bérations intérieures du jury, d'organiser des souscriptions en faveur des journaux condamnés... II enlevait aux gérants la faculté de donner des signatures en blanc ; il leur imposait l'obligation de dénoncer les auteurs des articles incriminés ; il les privait de Tadministratioa des journaux durant le cours de l'emprisonnement. Il statuait qu'aucun dessin, aucun emblème, aucune gravure, aucune lithographie, ne pourraient être exjposës, publiés, mis en vente, qu'après avoir subi la censure préalable ; et qu^à cette seule condition un spectacle pourrait être établi et une pièce de théâtre jouée.

Quandon songe que cet effrayant ensemble de dispositions despotiques était motivé sur les fureurs solitaires d'un misérable; quand on songe que c'était une nation tout entière qu'on punissait ainsi du crime d'un scélérat qui lui faisait horreur ; et que c'était d'une situation exceptionnelle, passagère, qu'on faisait sortir la permanence de pareilles lois dans le pays le plus civilisé du monde, le plus jaloux de sa liberté, le plus éprouvé par les

révolutions L'esprit reste confondu d'é-

lonnement, et l'on se demande si tout cela n'est pas un rêve.

Mais ce qui n'est pas moins triste à rappeler, c'est que les Chambres répondirent avec une sorte d'impatience grossière à l'appel qui leur était fait. Les projets du gouvernement ne rencontrèrent qu'une approbation convulsive dans les trois commissions nommées, dont les rapporteurs furent : pour la loi sur les cours d'assises, M. Hébert; pour la loi sur le jury, M. Parent; pour la loi sur la liberté de la presse^ M. Sauzet. Et même, tant était grand le vertige 1 la dernière commission ne craignit pas d'ajouter aux lois proposées des dispositions qui en exagéraient les rigueurs, déjà excessives. Elle demanda

qu'on déclarât punissables de l'amende et de la prison les attaques contre la propriété, le serment et le respect dû aux lois ; que le taux du cautionnement des journaux fût élevé de 48,000 fr. à 200,000 (le chiffre de 100,000 fut adopté par la chambre) ; qu'on en exigeât le versement en numéraire, et que le gérant ne pût entrer en fonctions sans en posséder le tiers en son nom propre.

La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés le 13 août. Elle souleva une luttjB. ardente mais courte, et eut le résultat prévu : on avait délibéré sous le joug de la passion. Le ministère obtint donc plus encore qu'il n'avait demandé. Le concours de la Chambre des pairs ne pouvait manquer aux ministres ; elle s'empressa de donner la consécration de son vote à ces lois fameuses qui devaient rester dans la mémoire du peuple et dans l'histoire sous le nom de lois de septembre. Pour les flétrir, M. Royer-Collard avait rompu un long silence, et son discours commença le^ châtiment des ministres.

Les lois de septembre dépouillèrent les accusés de leurs garanties les plus précieuses. Elles assimilèrent à un attentat la discussion d'une théorie. Elles firent de la puissance de la presse l'arme exclusive delà haute bourgeoisie, et enlevèrent tout organe à la défense des intérêts sacrés du pauvre. C'était à cela que la révolution dejuillet était venue aboutir !

Les lois de septembre rétablissaient aussi la censure, cette censure contre laquelle les libéraux, aujourd'hui vainqueurs, avaient si énergiquement élevé la voix, au temps de la Restauration. Qu'on eût essayé d'imprimer aux théâtres une direction sociale, rien de. mieux, suivant nous. De tous les moyens de gouvernement, il n'en est pas de plus efficace et de plus légitime que le théâtre. Permettre à un simple particulier d^agir, au gré de son caprice, sur les hommes rassemblés, par les séductions 'de la scène, l'intérêt du drame, la beauté des femmes, le talent des artistes, l'enchantement des peintures et des flots de lumière^^ c'est li* vrer au premier corrupteur venu Tâme du

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péaple en pâture; c'est abandonner au passant le droit d*empoisonner les sources de Tintelligence humaine. Dans un pays où le gouvernement serait digne de ce nom, FÉtat ne saurait renoncer à la direction morale de la société par le théâtre, sans abdiquer. Mais si les ministres du 11 oôtobre s'étaient proposé pour but la réalisation d'une aussi noble pensée, au lieu de revenir à ce que la censure avait eu de plus tyran nique et de plus inepte, iJs auraient demandé qu'on retirât aux spéculateurs, pour la confier à rÉtat, Texploitation des théâtres ; et ils en auraient attribué la surveillance à un jury véritablement national, c'est-à-dire électif, temporaire, amovible par le peuple et responsable. C'est le contraire qu'ils firent, dominés qu'ils étaient par des passions mesquines ex, des idées sans profondeur.

• Ainsi, les droits de la raison et ceux de la presse étaient' foulés aux pieds de la manière la plus brutale: par H. Thiers, que la presse avait poussé au faite des grandeurs; par H. de Broglie, qui, sous la Restauration, s'était fait ouvertement le protecteur de la liberté d'écrire ; par M. Guizot, qui, soit comme publiciste, soit comme professeur.

n'avait cessé de proclamer la souveraineté de la raison. Et ces trois hommes venaient gravement affirmer, à la face du monde, qu'au-delà de la monarchie qu'ils voulaient et qu'ils avaient intérêt à vouloir, il n'était plus de progrès possible; que l'intelligence, ici-bas, s'arrêtait fatalement aux limites tracées par eux; que l'humanité devait rester emprisonnée jusqu'au bout dans leur formule; qu'il y avait crime, enfin, à les importuner, ne fut-ce que par un vœu, que par un espoir, dans la jouissance de leur fortune constitutionnelle ! Et ces prétentions, d'une bouffonnerie à peine croyable, elles devenaient lois de l'État! Et toutes ces choses se passaient au milieu des ruines de cinq ou six gouvernements renversés l'un sur l'autre, parce que tous, ils avaient eu l'insolence de s'écrier: <c Je suis inviolable, indiscutable, « immortel! » Qu'ajouter au tableau d'un pareil désordre ? On avait décrété en France l'anarchie des cultes, et l'on y déclarait factieuse la lutte pacifique des systèmes ! 11 n'était plus permis de se dire républicain là où il l'était de se dire athée ! Discuter Dieu restait un droit ; discuter le roi devenait un crime !

Intrigrues de Gtrar. — Le ministère da 11 octobre sourdement miné. — On excite l'ambition de M. Tbiers. — Mot de M. Talleyrand sur M. Thiers. — Madame de Dino et Madame de Lieven. — M. Thiers insensiblement détaché de ses collègues. — Le Cabinet divisé, au moyen de M. Humann. — Honteuses menées. — Véritable motii de la proposition relative À la réduction de la dette publique. — M. Thiers s*irrite contre M. Quizot. — Moyens employés pour les séparer à jamais Tun de Tautre. — Propos blessants tenus par les amis de M. de Broglie. — M. Thiers, mis au défi, se décide à rompre ouvertement avec ses collègues et forme un nouveau Cabinet. — Gravité de cette résolution. — Le ministère du 11 octobre dissous, le gouvernement personnel est fondé. — Conclusion.

L'année' 1836 s'ouvrait, pour Louis-Philippe, ' sous les plus favorables auspices. L'attentat de Fieschi, en glaçant la France d'horreur, avait fortifié la monarchie. Les uns, sincèi^es dans leur effroi, se pressaient

plus vivement que jamais autour du trône sauvé ; les autres affectaient de reconnaître le doigt de Dieu dans la conservation des jours du roi, au milieu d'un si effroyable péril; d'aulres s'étudiaient à changer en

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fîetla douleur éveillée dans toutes les âmes, et, avec uue habileté funeste, ils faisaient le compte des victimes de Fieschi, présentant l'assassinat comme le dernier terme des encouragements donnés par la presse opposante à l'esprit de révolte.

Ainsi calomniée, l'Opposition commandait à sa colère et ajournait l'explosion de ses ressentiments. La législation de septembre était en vigueur: on la subissait. La société languissait dans un moroe repos, et le pouvoir triomphait, porté par le deuil public.

Au ch&teau, cependant, la satisfaction n'était pas entière. On y aspirait toujours avec la même impatience aux douceurs du gouvernement personnel, et ce désir devenait naturellement plus vif, toutes les fois que les circonstances faisaient paraître moins impérieuse la nécessité d'uu Cabinet fortement constitué. Le surnom de Casimir premier donné à Casimir PSrier disait assez combien la dictature ministérielle de cet homme arrogant avaliste jugée insolente et combien le roi en avait souffert. Qu'elle fût continuée par MM. de Broglie, Guizot et Thiers, étroitemuit unis, voilà ce qu'à la Cour on trouvait insupportable. Les courtisans se remirent à l'œuvre.

Rompre les liens que l'amitié avait noués entre le duc de Broglie et M. Guizot, on y parvint plus tard, mais on ne se croyait pas encore en droit d'espérer un aussi notable succès, Acette époque, les deux chefs du paiti doctrinab'e étaient considérés comme inséparables, si bien que le roi les appelait avec au&xaeTsourireïes jumeaux siamois. Ce fut, par conséquent, autour de M. Thiers que se croisèrent les intrigues, et l'on s'attacha laborieusement à lui souffler les plus audacieuses espérances.

M. de Broglie chancelait sous le poids de son impopularité; il était, de la part du roi, l'objet d'une aversion profonde; il avait déplu aux diplomates étrangers par sa raideur, et M. de Tatleyrand disait de lui avec une affectation d'ironie impertinente, que sa vocation était de n'être pas ministre des

affaires étrangères : on fallait-îl davantage pour préparer sa chute? On essaya de tenter M. Thiers par l'app&t de ce brillant héritage. Au lieu d'un ministère qui le rendait responsable de la vie du roi, qui le commettait avec des agents de police, qui le condamnait à lutter de ruse avec des conspirateurs infatigables, qui le plouge{iit dans un chaos de soucis dégradants, on lui montrait en perspective un ministère qui allait l'élever & des

DuraLre(n98-18...).

relations pleines d'éclat et lui assigner un r6le dans la grande partie qui ae joue entre souverains. Quelle plus haute fortune pouvait être promise à son orgueil 1 Et avec quel tressaillement ne devait^ïl pas ouvrir son esprit à l'idée de voir les plus fiers représentants de l'Europe aristocratique saluer en lui le moderne ascendant du mé< rite plébéien ! Une seule craiute aurait pu l'arrêter au seuil d'uu monde pour lequel il ne semblait pas fait, et où, selon toute apparence, il allait manquer de contenance et d'ampleur. Mais, même sous ce rapport, on avait eu soin de lui aplanir les voies. « M. Thiers, avait dit M. de Talleyrand, n'est «point parvenu, il esl arrivé. » Et chacun

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de ^'incliner devant cet oracle. De sorte que M. Thient avait reçu an gentilhomme le plo» renommé de son pays la convenance des salons.

Aussi bien, nnl n'était plus que lui de la société de madame de Dino et de .madame de Lieven, reines charmantes de la diplomatie, gouvernée det^potiquement par leur éventai). Bmploya-t-on dès lors les influences de salon pour détacher M. Thiers de Talliance anglaise et l'attirer à Talliance du continent ? Les amis de M . Guizot l'ont pensé, mais les faits subséquents prouvent, ou qu*fl n'en fut rien, ou que la tentative échoua. Ce qui est plus sûr, c'est qu'au sein d'un entourage qui l'enveloppait de séductions^ M. Thiers n'eut pas de peine à s'accoutumer à l'éclat des grandeurs qu'on rêvait pour lui.

Il ne restait plus qu'à le séparer de ses collègues, ee faisant grandir la cause et naître Toccasion d'un oonflit. La rivalité qui existait eelie M. Thiers et M. Guizot fut donc enimiiimée. On supposa des propos ofTenaants, dont on se servit pour semer les défiances et enflammer la vanité, toujours crédule. On sut grossir des plaisanteries futiles jusqu'à en faire des injures. On inventa des torts, on créa des griefs. En un mot, l'on mit en jeu tous les ressorts de cette plate habileté qui est à l'usage des Cours.

M. Thiers se défendit assez faiblement. Il était d'autant plus disposé à se laisser vainère, que son portefeuille était très lourd à porter^dans la circonstance. Chargé, comme elief suprême de la police, d'écarter sans Ges.He le bras des assassins levé sur le roi, M. Thiers aurait voulu qu'on le déchargeât mornes tenémient de cette pénible Lesogne. Or^ ayant téorolgné le désir d'aller à Lille prendre un peu de repos, il n'avait pu obtenir que^ pendant ce temps, un de ses collègues doctrinaires aecepiàt le poids de Tintériiii, et il avait dû se résoudre à envoyer, de Lille, des ordres qui continuaient sa res- %bililé en l'aggravant. De là des ombraes motifs d'aigreur. Les doctrinaires ^ent donc lui laisser tout le fardeau

du pouvoir et en garder pour eux tous -les avantages I Voilà ce que M. Thiers se disait à lui-même pour colorer à ses propres yeux son dépit, et, peut être aussi, pour s'encourager à une rupture.

Toutefois, la pensée de trahir ses collègues n'approcha point de son cœur. Il ne fit rien pour précipiter la chute du Cabinet dont il était membre. Seulement il s'habitua doucement à l'idée de marcher sans ses collègues, si la fortune venait lui faire de nouvelles avances, et s'il se trouvait porté à la présidence du Conseil par le cours naturel des événements.

Mais si M. Thiers n'agissait pas, d'autres agissaient. Le fameux ministère du 11 octobre, sourdement miné, allait tomber enfin. Que fallait-il pour cela? Une occasion. Et elle ne tarda pas à se présenter, sans qu'il soit permis d'affirmer si elle naquit du hasard ou du calcul I

Le 14 janvier 1836, le ministre des finances, M. Humann, présentait à la Chambre le budget de l'exercice de 1837, lorsque tout-à-coup on l'entendit déclarer que le moment était favorable pour réduire l'intérêt de la dette publique. A ces mots, un étonnement inexprimable éclate sur le banc ministériel. Le duc de Broglie indique par un geste expressif sa stupéfaction et sa co- Jère, tandis que, se penchant vers lui, M. Thiers lui dit tout bas: « Mettez la main « dans votre poche, mon cher duc, vous « allez y trouver un événement. » Et en effet, rien n'était à la fois plus imprévu et plus grave que la déclaration de M. Humann. Proposer la réduction de la dette publique, c'était jeter l'alarme parmi les rentiers, agiter la Bourse, affronter les péripéties d'une crise financière. Nous exposerons plus loin cette question, en rendant compte des débats auxquels elle donna naissance ; qu'il nous suffise de dire ici qu'elle était d'une importance capitale, touchant à tous les principes qui servent de base au crédit. Et cependant, c'était contre le gré de ses collègues, sans les avoir avertis, que M. Humann venait poser un pro-

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SU

blême de ce genre devant la Chambra et devant la France! Jamais on ne vit un pareil coup de théAtre. Particulièrement blessé dans ses droits de président du Conseil, H. de Broglie était indigné. Le fait est que les collègues de M. Humann s'attendaient si peu à sa déclaration, qu'au moment où les députés entraient en séance, M. Fould ayant demandé au garde-*des-sceaux s'il serait question de la réduction de l'intérêt dans l'exposé des motifs du budget, M. Persil avait répondu très sincèrement et très péremptoirement par la négative. Hais combien ne fut pas plus amère et plus profonde rhumiliation des ministres, quand M. Augustin Giraud annonça qu'il se proposait de leur adresser, dans la séance du 18 janvier, des interpellations formelles; car, quels motifs pouvaient empêcher la présentation officielle d'une mesure que le ministre des finances jugeait si utile et si opportune?

Aux interpellations dont ils étaient menacés, les collègues du ministre des finances avaient à répondre, avant tout, par le renvoi de M. Humann: ils résolurent de le sacrifier. H. Thiers, néanmoins, penchait pour une réconciliation, et même il essaya de la négocier ; mais, outre que la conduite de M. Humann, à l'égard du Cabinet dont il faisait partie, était réellement digne de blÀme, il fallait une victime au ressentiment des doctrinaires, hommes orgueilleux par essence et implacables. Un bal que M. de Broglie donna sur ces entrefaites ne servit qu'à irriter les amours-propres qu'il mettait en présence. Les amis de H. de Broglie firent cercle autour de lui, tandis que ceux de M. Humann se tenaient à Técart. On se sépara donc avec un redoublement d'aigreur; et, le 18 janvier, jour fixé pour les interpellations de M. Augustin Giraud, une ordonnance royale remplaça M. Humann par M. d'Argout.

Les explications provoquées par M. Giraud trompèrent la curiosité publique.

M. Humann se justifia d'une manière embarrassée et avec une humilité tout-à-fait

équivoque. M. Giraud insista pour obtenir des explications plus claires ; el, alors, emporté par son orgueil, M. de Broglie s'éoria: « On nous demande s'il est dans l'intenlîoB « du gouvernement de proposer la jnesure? « je réponds : Non. Est-ce clair? »

C'était là ce qu'attendait le tiers-partL Dans un régime où les intérêts les fkui sacrés ne sont jamais débattus qu'au pointée vue et au profit de passions vraiment misérables, dans un régime où les questions les plus hautes ne sont, aux yeux de ceux qui les soulèvent, que des moyens de faire et de défaire des ministres, il était tout simple que la réduction des rentes ne fût considérée que comme une machine de guerre dressée contre le Cabinet. Les chefs du parti doctrinaire ne voulaient pas de la mesure : donc, pour les remplacer, leurs rivaux du Parlement n'avaient qu'à la vouloir; et M. Humann venait d'ouvrir une brèche par laquelle mécontents et ambitieux allaient inévitablement se précipiter.

M. Thiers comptait dans la majorité parlementaire un certain nombre do partisans qui l'aimaient de toute la haine que leur inspiraient MM. de Broglie et Gaizot. Tous ceux qui'brùlaient de supplanter ou de mortifier les doctrinaires, coururent se ranger autour de M. Thiers. L'occasion était favorable, la marche à suivre toute tracée : M. Gouin prendrait l'initiative et développerait, à la tribuue, les avantages de la réduction des rentes; le tiers-parti se joindrait à la gauche pour obtenir, en faveur de la proposition, un vote de majorité; et le Ca> binet du It octobre, renversé pai* ce vote, ferait place à un ministère qui, fourni par les vainqueurs, serait présidé par M. Thiera. Tel était le plan. M. Thiers ne crut pas devoir s'y associer, soit qu'il n'osât pas encore rompre avec les doctrinaires, soit, plutôt, qu'il reculât devant le déshooaeur d'une perfidie. Il fit plus, il poussa plusieurs ée ses amis, et, entre autres, M. Ganneron, à voter pour le Cabinet. Et lui-même il se tijoi prêt à soutenir le choc du tiers-parti, dans cette question, avec une loyale énergie.

LOUIS BLANC

En effet, le 4 février 1836, le combat s'éUnt engagé, à la Chambre, par un savant discours de M. Gouinen Faveur de la réduction des rentes, et H. Passy ayant soutenu vivement M. Gouin, M. Thiers parut à la tribune: « La mesure est juste, s'écria-t-il, « mais elle est dure. » Et il développa ce thème dans une improvisation étincelante. La cause était mauvaise; car, considérée dans sa valeur intrinsëque et indépendamment du parti

qu'en voulaient Urer les passions en lutte, la mesure que M. Thiers repoussait était de tout point inattaquable. Nous aurons plus loin occasion de le prouver. Et pourtant, jamais il n'avait déployé un talent oratoire plus vrai. Mais jamais aussi résistance plus opiniâtre ne lui avait été opposée par rassemblée. Il la sentait frémir, en quelque sorte, sous sa parole, de dépit, d'impatience et de colère. Successivement combattu par M. Berryer, son collègue de la veille, par M. Uumann, par M. Sauzet, par M. Dufaure, il succomba. Le .'> février l'ajournement de la question fut rejeté à une majorité de deux voix. Au sortir de la séance, tous les minis-

tres allèrent déposer leur démission aux pieds du roi. Et, le lendemain, la Chambre accepta cette démission, en votant la prise en considération de la mesure, second vote confirmatif du premier I

Il y avait quelque chose d'extraordinaire dans tout ce qui venait de se passer. Car enfin, comment supposer que M. Humann n'eût obéi qu'à ses inspirations personnelles, en jetant dans la Chambre et dans le Cabinet un brandon de discordes, alors que te pouvoir commençait à fonctionner librement et que la bourgeoisie jouissait d'un calme inaccoutumé ? Pourquoi cette surprise faite par H. Humann k ses collègues, au risque d'un immense et triste scandale? Les amis les plus clairvoyants de MM. de Broglie et Guizotpensèrent que tout ce mouvement était né d'une secrète impulsion partie de la main d'un personnage auguste. Ce qui parait prouvé, c'est que plusieurs familiers du ChAleau votèrent, en cette occasion, contre le Cabinet, et qu'il y eut des négociations entre M. de Montalivet, un des plus dévoués serviteurs du roi, et H. de Malleville, membre du tiers-parti. Ce qui est hors de controverse, c'est que les ministres du il octobre, après tous les sanglants services rendus par eux à la dynastie d'Orléans, pesaient horriblement à son chef. On ne se crut roi que le jour où il devint possible de faire peur k H. Thiers de M. Guizot et à M. Guizot de M. Thiers.

Mais il fallait arriver à rompre te faisceau pour toujours. Voici quelles circonstances favorisèrent sur ce point les vues du Château: M. Guizot allait quitter le ministère, et il n'était pas riche; ses amis songèrent à lui créer une position qui l'élev&t au-dessus de tout vulgaire souci, et ils mirent beaucoup d'activité à lui gagner des voix pour laprésidence de la Chambre. M. Thiers, qui n'avait point reçu la confidence de leurs démarches, ne tarda pas à en être informé, et il eu conçut un amer dépit. Pourquoi, dans une affaire qui le. touchait de si près, avait-on jugé à propos d'agir si complètement en dehors de lui? Ce coup lui fut d'autant plus sensible, qu'il venait de se sacrifier pour les doctri-

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naires, et qu'il n'eAtpasété éloigné de désirer le fauteuil promis à une ambition rivale. Un jour donc, H. Gnizot étant monté dans la voiture de M. Thiera, et celui-ci laissant percer sur son visage l'irritation intérieure : « Plusieurs de mes amis, dit H. Guizot, me H destinent la présideuce de la chambre ; et A j'y prétends. — Uoi, je n'y prétends pas, « répondit H. Tiiiers, blessé an vif; toutefois, « l'avertissemeat me vient assez tard pour « qu'une semblable prétention ait eu le ■ temps de naître en moi. » Et les deux collègues se séparèrent, très-mécontents l'an de l'autre. Le projet fut abandonné ; mais il avait allumé dans l'ftme de H. Thiers un ressentiment dont on sut bientôt augmenter la violence en y mêlant les excitations de l'amour propre. On fit savoir k H. Thiers, — et le roi ne fut pas le dernier à lui en donner avis, — que l'opinion le jugeait incapable de porter sa fortune lorsqu'il n'aurait plus pour appui le talent des doctrinaires et leur consistance. Que tardait-il à faire tomber une supposition aussi injurieuse, en saisissant avec hardiesse les rênes du pouvoir, devenues flottantes ? On devine TelTet de pareils discours sur un homme confiant dans sa destinée, prompt à s'émouvoir, et'qui avaii jusqu'alors vécu au milieu de tous les enivrements de la louange. D'ailleurs, il arriva que, par une ignorance trop commune des intrigues et des menées de cour, les journaux de l'Opposition servirent, à leur insu, la secrète politique du Château. Dans un article dont la crise ministérielle avait fourni le sujet, Armand Carrel manifesta, sur l'avenir de M. Thiers séparé de ses auxiliaires, des doutes railleurs et provoquants. H. Thiers avait été le collaborateur d'Armand Carrel, il l'estimaîl avec effroi, il s'inquiétait de l'avoir pour juge, et son orgueil saignait longtempsdecbaquetraitpartide cette main virile. Poussé à bout, il résolut enfin de montrer ce qu'il était en état de faire. Et puis, son ambition était décriée en tous lieux et narguée par M. Piscatory, ami de U. de Broglie. Il 1 le sut, et prit son parti aussitôt, n On me met I « BU défi, s'écria-t-il avec un geste plein

« d'emportement, de faire un Cabinet I Eh « bien ! il est fait. » Et, le 22 février 1836, le Moniteur recevait des ordonnisnces nommant : MM. Thiers, président du Conseil et ministre des affaires étrangères ; Sauzet, garde des sceaux, ministre de la justic^ et des cultes; de Montalivet, ministre de {^intérieur; Passy, ministre du commerce et des travaux publics; Pelet (de la Lozère), ministre de l'instruction publique ; le maréchal Maison,

Hippolyto Put; (1793-1880).

ministre de la guerre ; l'amiral Duperré, ministre de la maritie; d'Argout, ministre de» finances.

Une grande faute venait d'être commise, et elle était surprenante de la part d'un homme qui avait adopté la fameuse maxime : Le roi régne et ne gouverne pas. En effet, en dehors de MM. de Broglie, Guizot et Thiers réunis, H. Mole aurait en vain cherché les éléments d'un Cabinet doué de vie. Quimt au tiers-parti, il avait donné la mesure de ses forces dans le ministère des trois Jours. Donc, tant que M. Thiers serait resté l'allié des doctrinaires, il n'y aurait eu qu'un ministère possible. En se séparant de ses anciens collègues, M. Thiers changeait la face deschoses:

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il ruinait la discipline pai^lemeii taire; il assurait au roi la faculté de choisir entre plusieurs Cfibinets également possibles quoique débiles, et il se mettait lui-même à la merc^ de l'autorité royale, désormais toute-puissante. Le roi put croire que son étoile l'emportait enfin, que sa puissance n'allait plus avoir d'antres bornes que sa volonté... Et il ne se trompait qu'à demi : avec le ministère du H octobre, le gouvernement parlementaire venait définir: le gouvernement personnel était fondé.

Ainsi éclatait l'erreur des publicistes qui, comme Benjamin Constant, avaient fait reposer leurs théories sur la chimère d'un monarque automate, se résignant à la honteuse majesté d'une fonction de parade, tirant toujours de lui Je pouvoir sans l'exercer jamais, faisant éternellement illusion aux peuples sur la nécessité de sa paresse éternelle, et n'occupant la première place par lui et par ses descendants que pour fermer à une trop haute espérance le cœur des ambitieux. Comment imaginer qu'un roi se puisse contenter de ce rôle imbécile ? Et s'il était un être assez vil pour s'en contenter, comment se préserverait- il du mépris ?

La royauté doit être ou une force ou un symbole. Si, en Angleterre, la royauté n'a pas besoin, pour vivre, d'agir et de gouverner, c'est qu'elle n'y est que la tète d'une aristocratie qui agit et qui gouverné ; c'est qu'elle y représente une association politique qui a , comme elle , l'hérédité pour essence ; c'est, en un mot, qu'il y a identité de nature entre elle et la classe dominante. Mais, en France, qui l'ignore? l'aristocratie a été détruite de fond en comble ; les privi-

lèges du moyen-âge ont été abolis à jamais; partout, si ce n'est sur le trône, la transmission du pouvoir politique a été condamnée, et la supériorité des droits du mérite sur ceux de la naissance est devenue le principe constitutif de la classe dominante. Donc, en France, la royauté est une exception au lieu d'être un symbole ; elle représente ce qu'on a cru devoir détruire, an lieu d'exprimer ce qui existe ; elle personnifie l'idée du repos, en présence d'une bourgeoisie qui n'a pris possession de la puissance qu'à force d'activité; elle s'élève immobile sur un piédestal autour duquel s'agite en frémissant la société la plus mobile de l'Europe. Il faut, par conséquent, dans notre pays, que la royauté soit tout, sous peine de périr; il faut qu'elle anéantisse le principe électif, arme de la bourgeoisie, ou qu'elle tombe écrasée sous les ruines de l'hérédité abattue. La Cour l'avait bien compris. De là son ardeur à mettre le trône hors de page ; de là les ténébreuses menées dont on vient de lire le récit. Mais ce n'était pas assez de semer la division entre les chefs de la majorité, et de livrer la majorité elle-même en proie à des rivalités dévorantes : on ne pouvait espérer delà soumettre qu'en la corrompant, qu'en la rendant semblable à un naattre que son premier esclave enivrerait et endormirait, pour com<* mander à sa place. 'Voilà le triste tableau qui nous reste à dérouler. Tableau bien triste, en effet ! car^ de la Chambre, la corruption devait tomber goutte à goutte sur toutes les parties de la société, ea pénétrer les profondeursy et la réduire à un état de dégradation qui n'a d'exemple que dans l'histoire du Bas-Empire.

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Procès de Fieschi. — Morey. — Pépin. — Nina Laesave. — Triple eiéeution.

Le 30 janvier 1836, les portes du palais du Luxembourg s'ouvrirent pour un procès nouveau. La Cour des pairs allait juger Tassassin du 28 juillet et ses complices. Dans Tenceinte, et en avant du bureau du greffier on voyait étalés, entre autres pièces à con* viction, une machine supportant des fusils inclinés, un tison, un poignard, un martinet à lanières garnies de balles de plomb, un gantelet de fer, une corde ensanglantée. La foule se pressait dans les tribunes, partagée entre une sorte de curiosité sauvage et un profond sentiment d'horreur.

Les accusés furent introduits. Ils étaient au nombre de cinq ; mais ii y en eut trois qui fixèrent plus particulièrement Tattention des spectateurs.

Le premier était un homme petit, impétueux dans ses mouvements. Son visage, défiguré par de récentes blessures, exprimait tout à la fois Tastuce et Taudace. Il avait le front étroit, les cheveux courts, le coin de la bouche relevé à gauche par une cicatrice, le sourire provocateur et faux, la lèvre impudente. Il s'agitait beaucoup pour qu'on ne remarquât que lui seul, insultant ceux qu'il connaissait, et jouissant avec affectation de son odieuse importance.

Le second était un vieillard malade et blême. Toutefois, à l'austérité de sa physionomie, à son œil plein d une flamme sombre, au calme implacable de sa face romaine, on devinait son cœur. If s'avança lentement, s'assit à la place désignée sans donner le moindre signe d'émotion ; et, la tète penchée sur sa main amaigrie, il demeura immobile, le regard fixe, indifférent à ce qui l'entourait, et comme plongé dans la contemplation du monde intérieur.

Le troisième ne se détachait de ses

compagnons que par l'excès de son abattement.

On procéda aux interrogatoires. Mais, avant d'aller plus loin, il faut reprendre l'affaire au point où nous avions dû la laisser dans le volume qui précède.

Le lecteur connaît les détails de l'horrible catastrophe qui, le 28 juillet 183K, avait épouvanté Paris. Quelques instants après l'explosion, une jeune fille venant de Thospice de la Salpètrière traversait le boulevard, à la hauteur du jardin Turc. Une pâleur mortelle couvrait ses joues, et son regard effaré semblait interroger les passants avec angoisse. Arrivée au n" 50, et apprenant que c'était de là qu'était partie l'explosion, elle revint sur ses pas précipitamment, regagna la Salp/^trière et ne s'y arrêta que le temps nécessaire pour changer de vêtements. Elle pleurait, elle trem^ blait, et ne cessait de répéter d'une voix étouffée: a Je suis perdue ! » C'était la maîtresse de l'assassin : Nina Lassave.

Dans sa frayeur, elle courut se réfugier chez un vieux bourrelier nommé Morey, avec lequel son amant avait eu des relations fréquentes. Celui-ci la reçut affectueusement, la rassura, ta conduisit dans un asile qu'il croyait sûr, et ne la quitta qu'après lui avoir promis de revenir le lendemain. Il revint en effet suivi d'un commissionnaire qui portait une malle mystérieuse; et ce' fut parla que tout se découvrit. Cette malle avait appartenu à Tassassin et avait été portée, quelques heures avant l'attentat, chez un ouvrier marbrier, avec ordre de ne la remettre qu'à Morey. On n'eut pas de peine à connaître l'itinéraire de la malle par les commissionnaires auxquels elle avait été successivement confiée; et, le 3 août

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(1835), l'asile de Nina Lassave était envahi par les agents de la force publique. A leur aspect, elle essaya de se tuer, mais on enchaîna son désespoir. Alors elle tira de sou corset une lettre qui contenait ces mots : « Vous êtes prié de ne plus aller voir « Nina ; elle n'existera plus dès ce soir. Elle « laisse dans sa chambre la chose dont « elle était dépositaire. Voilà ce que c'est « que de l'avoir abandonnée. Adieu. » Interrogée, Nina Lassave refusa quelque temps de s'expliquer. Enfin elle avoua que c'était Morey qui avait fait porter la malle chez elle, et que c'était à lui qu'était destiné le billet.

Morey nourrissait contre les rois une haine contenue. Ame violente et profonde dans un corps usé par l'âge, il parlait peu, et possédait cette sinistre puissance que donnent une passion unique et le mépris de la mort. On l'arrêta, et il fut traîné devant le juge d'instruction. Mais là il se montra si impassible, si complètement maître de sa pensée, il répondit avec tant de sang-froid aux questions dont on le pressa, que la justice le rendit à la liberté. Elle se ravisa bientôt ; et, quand elle se présenta pour la seconde fois, il lui ouvrit tranquillement sa porte et se livra de nouveau à elle avec une inconcevable sérénité.

L'arrestation la plus importaute après celle de Morey fut celle d'un marchand d'épiceries nommé Pépin, homme excessivement timide et faible, mais qui avait été compromis dans les troubles de juin et qu'un solennel verdict d'acquittement n'avait pu protéger, depuis, contre les soupçons de la police. Une fouille opérée dans sa maison et en sa présence par trois agents seulement, lui ayant fourni l'occasion de s'évader, il en profita. Où se cachait-il? On l'ignora longtemps ; et une fausse nouvelle, rapidement propagée par les journaux, le faisait déjà supposer hors du royaume, lorsque tout-àcoup M. Gisquet reçut avis qu'on était sur la trace du fugitif ; que sa retraite était située entre Meaux et Coulommiers, dans l'épais-

seur de la forêt de Crécy. Il ne tarda pas effectivement à être arrêté à Magny, où il fut trouvé en chemise, caché dans une fausse armoire, au fond d'une alcôve, et troublé à un point qui touchait au délire.

Indépendamment des ouvriers Boireau et Bescher, qui figurèrent au procès, on mit la main sur plusieurs individus dont on ne devait plus entendre parler. A Péronne, par exemple, dans la nuit du 30 au 31 juillet (1838), on raconte que, profitant du moment où'^ne des portes s'ouvrait pour livrer passage à iine diligence, un homme s'introduisit furtivement dans la ville. Il était sans chapeau, sans papiers: on le mena au chef de la gendarmerie, et bientôt on remarqua qu'une de ses mains, qu'il s'étudiait à cacher, portait l'empreinte d'une blessure qui semblait faite par une corde le long de laquelle il se serait laissé glisser. On le dirigea sur Paris ; mais aucun indice ne vint fortifier l'hypothèse de sa complicité.

Cependant, les ténèbres qui avaient d'abord environné l'assassin commençaient à se dissiper. Il s'était donné d'abord le nom de Girard et s'était dit natif de Lodève : sur l'indication de M. Olivier Dufresne, inspecteur des prisons, M. Lavocat fut appelé auprès de lui et le reconnut. Son véritable nom était Fieschi.

Doué d'une énergie que servaient en lui les calculs de la bassesse la plus raffinée, et vaniteux jusqu'à la démence, cet homme avait contracté toutes les souillures. Condamné comme voleur et comme faussaire, après s'être battu bravement comme soldat, il était sorti des prisons d'Embrun, amant d'une femme dont plus tard il corrompit la fille. En lui tout apparaissait monstrueux, même son origine ; car il était né en Corse, terre habitée par une race héroïque, et jamais pareil misérable n'appartint à si noble pays. Longtemps il traîna de ville en ville son inquiétude d'esprit, sa pauvreté intrigante et ses vices. Attiré à Paris en 1830, il y exerça, non sans intelligence, divers métiers dont sa fourberie accrut les

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profils. C'est ainsi qu'à l'aide de certificats supposés, il avait obtenu du gouvernement les faveurs réservées aux condamnés politiques. Sicaire en disponibilité, il lui arriva d'offrir à ceux dont le patronage s'était égaré sur lui, ses services meurtriers. Ayant vendu à la police son Ame et son bras, il se - fît l'homme des partis contraires, souffla la révol(«, marcba contre l'émeute un poignard à la main, et vécut en aventurier de carrefour jusqu'au moment où ses fraudes découvertes ne lui laissèrent que périls, opprobre et détresse. Réduit alors à fuir un ch&timent alein d'ignominie, abandonné par l'une des deux femmes qu'il flétrissait d'une affection incestueuse, désespéré, furieux, impuissant pour tout, si ce n'est pour un crime, il médita quelque coup terrible... Comment il'le frappa, et comment sa rage fut trompée, nous l'avons dit.

Il n'y a jamais eu peut-être de scélérat complet: Fieschi possédait une vertu, la reconnaissance. M. Lavocat, directeur de la manufacture des G»belins, avait su le gagner en le traitant avec bonté dans les rapports qu'ils avaient eus ensemble antérieurement au crime. On peut juger, d'après les discours de Fieschi, que, pour obtenir de lui des aveux, le plus sur était de le soumettra k l'influence de celui qu'il ^pelait son bienfaiteur. La Cour des pairs avait confié l'inatruction à H. Pasquier et aux membres de la pairie par lui désignés : M. Lavocat fnt prié d'intervenir officieusement auprès du coupable. Mission fftcheuse qu'on ne saurait accepter, surtout dans un pays tel que le nôtre, sans encourir le blime de l'opinion publique et blesser le plus susceptible de tous les instincts.

Devant H. Lavocat, Fieschi se composa un râle dont la suite dévoila bien l'hypocrisie. Il exagéra, il enfla d'une manière étrange l'expression de sa reconnaissance; il l'étala orgueilleusement, et il en vint à croire qu'elle lui sentit une sauvegarde. Alors, pour que l'homme dont il attendait protection acquit la puissance et le crédit , il eu fit le sauveur dn roi. « Au

• moment d'accomplir le dessein fatal, di- 1 sait-il, j'ai aperçu mon bienfaiteur, je me < suis troublé; et la machine, abaissée de « deux ou trois pouces, a manqué le but. » Quant aux révélations qu'on lui demandait, il s'y refusa d'abord. Puis, abordant les demi-confidences, il promena les juges instructeurs dans un dédale de contradictions, de subterfuges, de rétic(>nce8, de monsonges. On dut penser qu'jailirectemeDt il

marchandait le prix de ses aveux, et l'on s'oublia jusqu'à faire luire k sa vue la promesse d'une grftee qu'on était décidé k ne pas lui accorder' . H. Lavocat contribna-t-il k l'entretenir dans le Iftche espoir de racheter sa vie en trahissant ses complices? Nous croyons pouvoir affirmer le contrsûre. Hais ce qui est certain, — et l'on «n verra pins bas la preuve, — c'est que Fieschi conserva jusqu'à la fin la conviction qu'au moment décisif sa tète serait refusée au bourreau.

1. Oo lit pige 113 ds( tat«rrc^irtoireB : •> Vonf de*«i c tenir k votra famill* ttà la vie : U a'j a paa d'nb« ' mojea d'4tr« utils à vo» enhnti et à tH>f-mim* qn* do 1 dire la Tcril4. >

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Ce qui est encore certain, c'est que les représentants de la justice ne dédaignèrent pas de spéculer sur la vanité de ce malheureux. On Tentoura d'égards dont l'arli&ce égalait à peine le scandale. Pour qu'il pût onvoyer de l'argent à sa maîtresse, faire largesse à ses gardiens^ et ajouter comme Pépin et Morey, quelques douceurs au régime de la prison^ diverses sommes lui furent successivoment données; elle finirent par s'élever à près de quatre mille francs, et il se plaisait à en disposer d'une manière fastueuse. Que de fois ne s'entendit-il pas appeler monsieur et mon cher ! On s'informait de sa santé avec une sollicitude dont l'urbanité l'enchantait, on lui laissait deviner en quelle estime on tenait son intelligence. Et lui, il acceptait ces hommages comme une sorte d'amende honorable faite tardivenient par la société à son génie longtemps méconnu! Du fond de sa prison, il poursuivait les plus hauts personnages de lettres écrites dans un jargon à part, et où aux plus bizarres adulations se .trouvaient cousus des lambeaux d'érudition grotesque. Un jour, il traça un parallèle entre Pépin l'épicier et Pépin-lc-Bref; un autre jour il composa un long travail dans lequel il se comparait à Salvator Rosa. « Lorsque Tal- « leyrand m'a entendu, disait-il, il s'est <c troublé, retrouvant dans mon organe celui « de Napoléon, qu'il a trahi. » Si bien qu'un scélérat, le plus vil peut-être qui ait jamais existé, en était venu à tomber dans l'adoration de lui-même. *

Pour tirer parti de cette ivresse sans nom, il ne restait qu'à rendre odieux à Fieschi les complices qu'on lui supposait. Or, NinaLassave ayant déclaré tenir de Morey que c'était lui qui, dans la nuit du 27 au 28, avait chargé la machine, on eut soin de rappeler

1. Nous avons sous les yeax plusieurs autographes de Fieschi; et si nous transorivons ici textuellement une lettre écrite par lui à M. le président Pasquier, c'est d*abord parce que cette lettre, si astucieuse et si burlesque, fait connaître parfaitement celui qui Ta écrite, et ensuite parce qu'elle indique avec quels égards on traitait ce misérable, qui devait naturellement se croire et se crut ta effet tout permis :

à l'assassin l'explosion qui l'avait mis à deux doigts de la mort. Plus de doute : Horey avait chargé quelques-uns des fusils de manière à les faire éclater, parce que, craignant

A Monsieur le Président Pasquier, Monsieur le Président,

« Pourège laisger glice en silence la triste nouvelle que j*ait aprit quil in*a était suegéré par Mosieur Zangiacomi, mon digne juge d'instruction.

c Votlre délégué au pré de moi depui long temps, et que même que Instruction soit finie vous avait la bonté de le prier de venir auprè de moi pour qu*il puise vous douer de mé nouvelle; Mosieu, conviens cet atention et grand de votre part, car je suis persuade que le mine, seront pour vous sadisfécente, je me porte à mervègle ?

f Mais le votre il sont elte pour moi désagréable ; Davoir appri que vottre santet et Emparfait,

<c Monsieur le Président, conviens cet nouvelle ma plongé dans une profonde rêverie; conviens il at attristé mon faible cœur, et j'en fait point de difficulté, que vous puisse le croire, parce que vous este en même de juger les homme. Mais la circonstance si funeste pour moi et d*autre victimes que je regret plus que ma vie» qu'il a était la cause que vous avait eu à instruire en si gros couppable comme moi Au reste voua savait que je nen suis pas flacteur,car tout flacteur est un traître, et moi cet mon cœur qui parle avecque la plus graud sincérité sans réserve, a Monsieur le Président

c Cette lettre elle et écrite sans aucoun but aucoun sentiment de flaterie pour aspirer vottre protecUon ni cel de persone, car ma conduite mérite le mépri de tout le monde

c Monsieur le Président

« Empossible à moi de garder mon silence, sans que je puise vous dire voilà Thomme. vottre aute sagesse sous tous le points et principalement pour nen mettre jamais apperçue à vottre Âge que la travaux législatif vous fus à charge.

c Que le gran nombre san plagnerait jusque à dire, c'est un fardeau plus pèsent que le mont Etena que moi je conais trè bien. Pour moi je vous admire et je vous ai bien éttudié dans mes entérogatoir.

c Car tout saison de la vie a ses peine pour qui conque qu'il travaglerait, si sérieusement, depuis long temps pour la patrie, car un homme en négligent ses traveaux particuliers nen crain le reproche de persone.

c Mais celui qu'il est sincère à son pay néglige la famigle et ses afiaire pour prouyér la douce satisfactions qu'il nen néglige riens pour lui èttre utile, utile. Monsieur le président, l'homme devait sa gloire a sa patrie et non à lui-même. Le mellliears

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une trahison de la part de son complice, il Tavait pris pour victime. Ces insinuations eurent le succès prévu: le 11 septembre 1835 Tassassin compléta ses aveux.

Il en résulte en substance: que Fieschi avait inventé la machine dans un but pure* ment stratégique; que Tidée de la faire servir à tuer le roi était venue de Morey ; que Pépin avait fourni l'argent pour le loyer de la maison et Tachât du bois de la machine. Du reste, le dénonciateur niait la complicité de Victor Boireau^ si fortement oompromis dès Torigine; et, pour ce qui est de Bescher, on n'avait à lui reprocher que d'avoir prêté h Fieschi, sur la prière de Morey, son livret et son passeport.

Tel était Tétat des choses lorsque, le 30 janvier 1836, comme nous Tavons dit, les débats s'ouvrirent.

Morey s'y montra jusqu'au bout ce qu'on l'avait vu d'abord. Il y avait dans Tattitude

arme de la viellesse sont le lettres et la vertu, cultivé dans le cours de sa vie.

c Elle produisent à la 6n des fruit bien précieux non solement parce que elle-même sont pas abondante, pas dans l'arrière saison, cet qu'il est déjà beaucoup Mais encore parce que le témoignage d'un conscience pure Et le souvenir de plaisir action ver* tueus sont des grand sadisfactioo pour L'homme, c Monsieur le Président

« Quel sadisfaction de terminer une vie pure et tranquille par un vieglesse heureuse et douce, tel fut celé de Platon qu'il mourue à lage de quatrevinct un ans; tenant la plume a la main. Tel fut la fin de Isocrate que quatre vinct 14 ans composa son panathainage, et qu'il vécut encore cinque ans!

« Son maître Gorgias de Leonse vecque cent 7 ans sans abandonner ses occupation ordinaire;

< a répondit a quelqu un

f Je vous voudrais vivre encore Ion temps parce que je nais pas de reproche à me faire.

c E bien Monsieur le Président

« Je madrece et je exhorte au près de lettre suprême que voas pusie terminer une si belle carrière.

« La satisfaction que j'ai prouve en voyant Monsieur Zangiacomi mat empêche de dormir et je me suis levé pour vous écrire très pressé une lettre de trois page.

« av « Vottre ser embre et obest s

c St FIESCHI. >

de ce vieillard quelque chose de terrible et de singulier. Au milieu de tant d'homme» diversement émus, seul il ne témoignait ni haine, ni inquiétude^ ni étonnement, ni colère, ni pitié. Toujours taciturne, toujours immobile, il n'appartenait à l'assemblée que lorsqu'on l'interrogeait. Il répondait alorspour nier ce dont il était accusé, mais cela froidement, en peu de mots, sans ostenta^ tion, sans embarras, sans insistance. Hautement dénoncé par Fieschi, il ne sortit pasun instant de cette impassiblité extraordinaire. Son front resta de glace, et l'on n& surprit pas même sur ses lèvres le sourire du dédain.

Pépin, au contraire, passait tour-à-tour d'une agitation fébrile à un morne accablement. Â la moindre question, il se troublait, promenait sur l'assemblée des yeux suppliants et remplis de larmes, parlait de sa femme, de ses quatre enfants^ et balbutiait des paroles étranges, évidemment dictées par l'égarement de la peur. Je suis innocent, disait-il sans cesse. Il ajoutait qu'il était victime d'un complot infernal, qu'on avait juré de le perdre. Puis il retombait sur son banc, épuisé, anéanti.

Pour ce qui est de Fieschi, comment décrire son attitude et son rôle dans ces déplorables débats? La tète haute, le regard superbe, le sourire du triomphe sur les lèvres, il marquait ses victimes d'un geste thé&tral et se haussait en quelque sorte sur son infamie, amusant les juges par des bouffonneries ignobles, faisant Torateur, affichant des prétentions d'érudit, visant à l'effet, attendant qu'on l'applaudît, ainsi qu'un bateleur sur ses tréteaux. Et parmi les juges, il s'en trouva qui l'applaudissaient. A chacune de ses atroces pasquinades, on se mettait à rire, sur les bancs de la pairie, de ce rire approbateur qui semble encourager.

L'assassin venait-il à se lever ? les lorgnons se braquaient de toutes parts sur lui, comme en un spectacle. Faisait-il signe qu'il avait à parler? aussitôt des voix impatientes s'élevaient : « Fieschi a demandé la parole ; « Monsieur le président, la parole est à Fies-

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K chi. » On ne voulait pas perdro un mot de ce qui pouvait sortir de la bouche de ce grand homme ! Et lui ne se possédait pas d'orgueil et de joie. Sa mata sanglante cherchait des mains à presser publiquement... et elle en trouvait. Il échangeait avec sa concubine placée dans les tribunes, des signes d'intelligence et d'afîeclion. Il posait, il trônait. Que dire encore î C'était lui qui dirigeait les débats, lui qui excitait ou gourmandait les

témoins, lui qui exerçait les fonctions d'accusateur public, lui qui gouvernait l'audience. Elait-il rien qui ne lui fût permis? Tantdt, pour donner une idée de la manière dont il fallait viser, il criait à M. Pasquier en le couchant en joue avec ses doigts : " Je suppose, Monsieur le président, que « vous soyez un canard; » tanlôt, raillant le molheureux Pépin, qui semblait engagé dans un commencement d'avœu : « Il ne " faut pas se décourager, disait-il : une i femme accouche à sept et à neuf mois. « Voilà sept mois... Pépin commence à « accoucher. » Quelle que fût son impudence, Fieschi n'osait, tout en le dénonçant, insulter Morey; mais, voyant la timi-

dité de Pépin, il prenait un plaisir féroce & le tourner en ridicule et k l'accabler. Pour lui, il s'accusait avec complaisance, s'avouait le plus grand des criminels, et se déclarait trop heureux d'avoir à payer de son saug la vie des infortunés morts sous ses coups. Mais plus il insistait sur le sort qui lui était réservé, sur l'échafaud qui l'atteodait, plus il devenait manifeste qu'intérieurement il croyait à sa grâce. D'autant qu'il avait soin de flatter outre mesure ceux de qui elle paraissait dépendre.

Heureusement, il se passa, dans le cours du procès quelques scènes qui consolent du scandale d'un tel triomphe. Parmi les témoins que Fieschi eut pour contradicteurs, il s'en était présenté un qui avait le front couvert en partie d'une plaque d'argent. Après la déposition, Fieschi s'étaat écrié : Que voulez-vous que je répo;ide à un homme qui a la tète fêlée ? — Il est vrai, répliqua le témoin en foudroyant de son regard le meurtrier, il est vrai que j'ai eu la léle fracassée, mais c'est dans une bataille, ce n'est pas dans un assassinat, m Les débats avaient employé déjà douze audiences sans ajouter de grandes lumières à celtes qui jaillissaient de l'instruction, lorsque la situation d'un des accusés fut aggravée par une circonstance inattendue. Irrité d'une déclaration de Pépin dirigée en apparence contre lui, et vaincu d'ailleurs par les larmes de sa mère, qui le conjurait de tout avouer, Boîreau exposa, le 11 février (1836^, que si, la veille de l'attentat, il avait fait une promenade à cheval pour que Fieschi pût ajuster ses canons, c'était à la demande de Pépin, qui devait la faire luimême.

Il y avait là, pour Pépin, comme un coup de foudre. El pourtant ce fut le signal de la transformation qui s'opéra subitement en jui, transformation complète et véritablement phénoménale. L'un de ses deux avocats, M* Marie, s'était empressé de l'aller voir dans sa prison au sortir de l'audience. Il le trouva plein de calme, de résolution et de dignité, a Boireau m'envoie k la mort, dit le

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« priBOnnier, et je pourrais bien aisément « me venger. . . Mais non.... je ne veux pas « l'exciter & charg;er aussi Horey. » A dater de ce moment, Pépin fut un autre faomme. Sa figure prit une expression de fermeté sim< pie et touchante ; sa parole devint lucide ; on eût dit que des horizons nouveaux venaient d'apparaître à cette intelligence jusque- là si bornée.

- La compassion qu'il avait généralement éveillée s'en accrut. Il n'avait en effet échappé. à personne qne si un homme de la nature de Pépin avait trempé dans un complot du genre de celui qu'on jugeait, ce oe pouvait être que par entraînement, terreur ou faiblesse. On l'accusait d'avoir commandité le crime? Mais l'argent donné par lui, l'avait-il offert spontanément ou pour obéir à une influence terrible que sa pusillanimilé ne lui avait permis ni de fuir, ni de secouer, ni de vaincre. L'opinion s'était emparée des interrogatoires des condamnés; et de ce document, produit sous la garantie du président de la Cour des pairs, il résultait que Pépin avait fait, pour détourner Fie»chi du cnme projeté, tous les efforts que comportait ia timidité de son caractère ; que ne pouvant détruire la machine et ne l'ayant jeimais vue, it en avait du moins détruit le modèle; qu'il avait cherché à arrêter Fieschi eu lui représentant le nombre des victimes qu'il allait frapper. Voilà ce qui ressortait, même des dénonciations de Fieschi confronté avec Pépin. N'étaient-ce point là, dans tous les cas, des circoostances atténuantes? Ainsi pensaient beaucoup d'esprits modérés, bien que l'attentat commis le 28 juillet leur fit horreur.

Cependant, le procureur-général, M.

Martin (du Nord), avait prononcé son réquisitoire. Il y avait soutenu l'accusation avec beaucoup de force à l'égard de Fieschi, de Pépin et de Horey, l'avait abandonnée à l'égard de Bescher, et s'était exprimé sur Boireau en termes qui provoquaient une sentence indulgente. Les plaidoiries commencèrent immédiatement.

Chargé de la défense de Fieschi, cause

impossible à plaider. M' Patorni ne put que se rejeter sur te meilleur emploi qu'auraient trouvé les faculés de Fieschi dans une société dirigée d'une manière plus intelligente. Hais, comme il partait de ce point de vue pour reprocher au gouvernement d'avoir réduit Fieschi au désespoir, un mouvement de désapprobation se manifesta sur les bancs de la pairie. Alors, fidèle à son rêle, Fieschi eut l'effronterie de rappeler à l'ordre son

Pép,:,.

propre avocat, ce qui était une flatterie indirecte adressée aux juges et le couronnement de tant de bassesses I

M' Dupont, avocat de Morey, prit à son tour la parole. Après avoir marqué Fieschi au front comme avec un fer rouge, et fait ressortir, à côté de la jactance du délateur, le courage si calme et si vrai de son client, M' Dupont signala des contradictions sans nombre, soit dans les dépositions des témoins à charge, soit dans les déclarations du principal accusé. Il s'étudia ensuite à prouver que Fieschi avait un complice dont il cachait le nom et auquel se rapportaient les inculpations dirigées contre Morey; que celui-ci n'avait été choisi que pour tenir la place du complice inconnu protégé par

LOUIS BLANC

Fieschi; que Fieschi, en un mot, el Nina Lassave, s'étaient entendus pour perdre Morey. Ce système, développé avec un admirable talent d'induction, avait produit sur Tauditoire une impression profonde ; elle fut au comble quand, d'une voix saisissante et avec un geste violent, M* Dupont s'écria : «' Croyez-vous que la tâche de l'avocat soit et achevée quand il a défendu son client? (( Oui, si son client est acquitté ; mais, si on « le condamne, il est pour l'avocat un autre « devoir à remplir. Pour moi, si Morey est «r condamné, je ne passerai pas un seul « jour de ma vie sans rechercher le com- « plice véritable de Fieschi. Et vous. Mesi( sieurs, après avoir fait tomber la tète de (( Horey, ne craindriez-vous pas que mes <s recherches ne fussent suivies de succès, « et qu'un jour je ne vinsse jeter à votre « audience un nom de coupable... quand « Morev serait mort? »

La sensation ne fut pas moindre lorsque, dans sa plaidoirie en faveur de Pépin, M* Marie prononça ces vives paroles : « Fies- « chi peut être satisfait de sa gloire. Com- « ment donc ! Mais on l'adtnire, mais on le « caresse, mais on vous a parlé de l'intérêt « qu'il a reconquis! Oh, apparemment, vous a voulez que sa marche àl'échafaud soit une « marche triomphale! J'espère, moi, que la « morale publique protestera contre cette « prétention. Votre crime, vous en subirez « la peine ; et si votre nom passe à la poste- « rite, il y passera exécrable ! »

On entendit encore : pour Fieschi, M'" Parquin et M* Chaix-d'Est-A-nge ; pour Pépin, M* Dupin jeune; pour Boireau, M* Paiilet; pour fiescher, M^ Paul Fabre. Puis, Fieschi se leva et débita une espèce de discours dans lequel il insistait avec emphase sur la grandeur de son crime, sur l'immensité de son repentir, sur la postérité qui l'attendait, sur le courage avec lequel on le verrait mourir Et toutefois, n'oubliant pas de qui sa

grâce dépendait, il avait soin d'affirmer en terminant qu'il estimait Louis-Philippe à l'égal de Napoléon.

Le lendemain, 15 février (1836), la Cour

prononça un arrêt qui acquittait Bescher, condamnait Fieschi à la peine du parricide. Pépin et Morey à la peine de mort, Boireau à vingt ans de détention*.

MM. Philippe Dupin et Marie s'étaient rendus, après l'arrêt, dans la prison de Pépin. Ils le trouvèrent dans sa camisole de force et au milieu de ses gardiens, aussi calme, aussi maître de lui que s'il eût été libre et environné de sa famille. Il les entretint de ses affaires privées avec une netteté d'esprit et une précision de langage qui les étonna.

Morey avait été tel jusqu'alors, qu'il ne pouvait étonner personne en se montrant incapable d'être ému. On avait imaginé un moyen détourné pour lui faire tenir du poison, il répondit : « J'aime mieux être guillo- « tiné ; je veux que mon sang leur coule sur « la tête. »

Quant à Fieschi, il conservait toujours l'espoir d'avoir la vie sauve. Et comment n'aurait-il pas espéré ? Entouré de soins prévoyants, de complaisances empressées, il pouvait se croire des admirateurs. On lui demandait son portrait, on recueillait précieusement ses facéties, on attendait de lui des mémoires, on s'arrachait ses autographes, devenus pour sa maîtresse l'objet d'un commerce lucratif. Et il y en avait, même parmi ses juges, qui brûlaient d'avoir de son écriture, de posséder ses fautes d'orthogaphe. Il y a plus : recevoir la fille de son ancienne concubine, Laurence Petit, passer avec elle des heures entières, prendre avec elle ses repas, voilà ce qu'on lui permettait !

Ajoutons qu'il n'était pas de forme qu'il ne donnât à son repentir; jusque-là qu'il écrivit un jour à l'archevêque de Paris une lettre dans laquelle il sollicitait la permis-

1. Il est à noter qu*avant la délibératioa décisire, M. Pasquier n'avait pas craint dlnfterroger Boireau 8ur un autre complot que celui pour lequel Boireau comparaissait en ce moment devant la cour des pairs. De sorte qu'on profitait de la terreur que devait naturellement inspirer à un jeune homme le voisinage de Téchafaud pour lui arracher des révélations qui ne concernaient point le crime dont il s'agissait.

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sien d'entendre la messe, rappelant que la première messe avait été servie par le larron pénitent.

Aussi, quelle ne dut pas être la surprise de Fieschi lorsque son confesseur lui vint dire : il faut se préparer à mourir. C'est impossible, s'écria-t-iL aussitôt, et la suite prouva combien ce cri était sincère. La veille de Texécution, il disait à M® Patorni, son avocat, qu'on devait lui faire une pacotille et l'envoyer en Amérique. M* Patorni essayant de lui prouver qu'il se berçait d'un faux espoir, il devint soucieux, et, regardant Nina Lassave, assise à sa table : « En tout cas, « Nina ira se jeter aux genoux de Madame a de Trévise, qui ne refusera point de parce 1er au roi. » Il prétendit, du reste, qu'on avait fait des promesses; et, comme son avocat lui avait prêté, quelques livres : « Je u vais écrire, dit-il, ce qu'on m'a promis, « et, si je meurs, vous trouverez l'écrit ca- « ché dans un de vos livres, quand on vous « les rendra. » Les livres furent rendus, mais l'écrit ne s'y trouvait point.

Cependant, l'heure dernière approche, l'échafaud a été dressé pendant la nuit sur la place de la Barrière Saint-Jacques, tout est prêt, les condamnés sont attendus. Fieschi prie l'abbé Grivel de remettre un cigare à Morey comme gage de réconciliation. Morey refuse le cigare. Pépin l'accepte.

La pièce destinée aux préparatifs mortuaires s'ouvrit et reçut les trois condamnés. Fieschi était agité dans sa jactance. Pépin résigné, Morey indifférent et austère. Pendant qu'on procédait à la toilette funéraire, Fieschi n'avait cessé de diriger vers la porte des regards inquiets ; il s'écrie enfin : « Mais « M. Lavocat! est-ce que M. Lavocat ne <c vient pas? » On lui répond qu'il ne doit point s'y attendre. Alors, l'œil en feu, le visage crispé, le corps animé d'un mouvement convulsif, furieux, effrayant, il s'écrie: « Ah! si M. Lavocat ne vient pas, je meurs « damné! »

Trois voitures, qui devaient transporter les condamnés et les abbés Grivel, Gallard et Montés, leurs confesseurs, stationnaient

dans la cour de l'Orangerie. Au moment où Fieschi montait dans celle qui lui était réservée, le colonel de Pozac lui cria: « Fies- (c chi, pense à Dieu, et souviens-toi du sol- <c datdeGaête. » Fieschi expliqua aussitôt à son confesseur qu'il s'agissait d'un soldat corse qui, au siège de Gaête, avait déployé un courage prodigieux. Lui-même, au reste, il fit preuve, durant tout le trajet, de la plus grande intrépidité. Croyant la conserver, il avait tenu à la vie, mais, rendu à l'affreuse certitude, il contempla la mort sans trouble. «Je devrais être superstitieux, « disait-il à l'abbé Grivel dans la voiture « qui le traînait à l'échafaud; car lorsque « j'étais en Calabre, une bohémienne me « prédit que je mourrais un }our guillo- « tiné et Tàme contente : elle ne m'a pas « trompé. »

Vers huit heures^ le lugubre cortège arrivait sur le lieu du supplice. Le triple rang de soldats qui en barrait l'entrée s'ouvrit pour livrer passage aux condamnés et se referma. Pépin, Morey et Fieschi descendirent de voiture. Morey, courbé par les souffrances physiques, s'avançait à demi porté par deux gardes. Il leur avait dit: « Soutenez -moi. Le cœur va, mais les (( jambes ne vont plus. » Les trois condamnés allèrent se placer, les mains liées derrière le dos, au pied de Tinstrument du supplice, les prêires qui les assistaient leur donnant à plusieurs reprises le crucifix à baiser. En cet instant suprême, un commissaire de police vint avertir Pépip que, s'il avait des révélations à faire, il serait sursis pour lui à l'exécution. Il répondit avec fermeté qu'il n'avait rien à dire.

Il s'écoula un moment d'inexprimable angoisse. Puis, un homme fut aperçu qui, la figure pâle, un long manteau jaune sur les épaules, montait d'un pas assuré les degrés de réchaffaud : c'était Pépin. Arrivé sur la plate-forme , il cria: « Je meurs innocent, c< je meurs victime, adieu! » leva les yeux au ciel, et se livra aux exécuteurs.

Morey vint ensuite. Il n'y avait pas la plus légère altération sur ses traits, et il gardait

LOUIS BLANC

le silence. Seulement, comme Texécuteur portait sur ses vêtements une main brusque : « Pourquoi, lui dit-il avec douceur et à voix « basse, gâter ce gilet? II peut servir à un « pauvre. » Quand on ôta au vieillard son bonnet de soie, ses cheveux blancs furent soulevés par le vent sur sa tète nue. Et il se fit dans la foule un mouvement suivi d'une rumeur sourde.

C'était le tour de Fieschi. Accompagné du digne abbé Grivel, qu'il avait prié « de ce ne le quitter que le plus près possible de c( Tétemité », il s'avance fièrement, prend sur l'échafaud l'attitude d'un orateur, prononce quelques paroles d'adieu, de repentir, et, se penchant vers son confesseur : « Je « voudrais bien pouvoir, dans cinq mice nutes d'ici, venir vous donner de mes « nouvelles. » Gela dit, il se retourne vivementf se place de lui-même sur la plan-

che...., et pour la troisième fois le couteau de la guillotine s'abaissa.

Deux jours après, la foule s'amoncelait et se pressait sur la place de la Bourse, aux portes d'un café. Dans un comptoir orné de sculptures précieuses et qu'ombrageaient de riches draperies, vous eussiez. vu gravement assise une femme d*une figure commune, borgne, et n'ayant d'autre mérite extérieur que l'éclat de la jeunsse. C'était Nina Lassave. Elle était là, le front rayonnant, la lèvre épanouie, aussi joyeuse que fière de l'empressement qui rendait hommage à sa célébrité. Par un de ces traits qui servent à caractériser une époque, un spéculateur avait compté, pour s'enrichir, sur Texposition d'une femme immortalisée par la délation et maltresse incestueuse d'un assassin. Il y en eut beaucoup à qui. cela parut tout simple.

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