‹ Révolution française (1830) (volume 2)Chapitre 23 sur 87 · XL · texte numérisé non relu

XL

Aôa^iioa de It politique du «soalment ooatre la rëTolmticm de jniUet. — Ganses générales de cette réaction. — Oeen» pation de Gracovie par les Autrichiens, les Prnssiens et les Russes; caractère politique de cette mesure. — Violation des traités de Vienne par les trois grandes Puissances continentales; silence de la France et de TAngleterre. — . latepventioa e* Espagne demandée au Cabinet des Tuileries par celui de Saint-James. — Le roi et M. Tfaiers inleaâblement détacbés de Talli^nœ anglaise ; demande de lord Palmerston repoassée; rallianoe anglaise oompromise; triomphe de la diplomatie continentale ; première phase du ministère du 22 février. — Voyage du duc d'Orléans à Berlin et à Vienne. — La main d'une archiduchesse d* Autriche refusée au duc d'Orléans. — Entrevue fortuite entre ce prinee et Marie-Leuise.

La révolution de juillet avait tenu le monde en suspens. Or, quel prodige qu'un semblable réveil de la nation française ! Que vers la fin du dix-huitième siècle elle se fût montrée capable de tout faire trembler, de tout faire fléchir autour d'elle, au moment même où elle portai allumé dans son sein le foyer de vingt guerres civiles; et qu'ensuite.

décimée par les batailles, décimée par les échafauds, à bout d'enthousiasme révolutionuaire, de génie, de fureur, elle eût suffi, avec ce qui lui restait encore de fougue et de sang, à l'immense fatigue de l'Empire et à . ses miracles.... n'y avait-il pa» déjà dans de tels témoignages de force un assez profond sujet d'étomiement pour le monde I Aussi,

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Entrevue de Marie-Louise et du duc d'Orléane. (Page 832, ool. Z.)

lorsqu'en 1815 on avait vu la France tomber enfin d'épuisement aux pieds d'un roi ramené par un million de soldais étrangers, on l'avait regardée comme une naLion finie. Et c'était après quinze ans d'une domination énervante, c'était lorsque, immobile, humiliée, sous le double joug des courlisans et des prêtres, elle paraissait morte à demi, qu'on venait de la voir en 1S30 se relever tout à coup, plus que jamais remplie de jeu* nesse et de sève, ivre d'audace, le front rayonnant, et prête à fournir une fois encore aux peuples stupéfaits la preuve de son inépuisable vigueur!

En de telles circonstances, un grand homme ayant une dynastie à fonder, n'avait, ce semble, qu'une marche à suivre.

Loin d'aspirer à Tanéantissment du génie révolutionnaire et démocratique, il se serait appliqué à le contenir en le dirigeant; loin

de s'en faire un obstacle, il s'en serait fait un appui. Et, après avoir dit à la France : « La (I liberté n'est possible qu'avec la paix. Ten nous l'Europe en respect; mais gardonsa nous de l'effrayer, et ne la provoquons « pas », il aurait dit à l'Europe : » Rendez Il ma dynastie populaire en ne refusant rien (I à mon pays de ce qui lui est dû légitime- 'I ment, et résignez-vous à l'honorer dans Il ma personne. Car la tempête m'appartient, <' et je puiD, d'un signe, donner une secousse Il auxtrAnes. n Maître alors delà situation, et pouvant tout: d'une part sur la France au moyen de l'Europe, de l'autre sur l'Europe au moyen de la France, il se serait élevé peut-être, dans son r61e de modérateur, audessus de la gloire des plus illustres conquérants, et,— du moins autant que cela se peut dans une monarchie, — il aurait fondé la grandeur de sa maison sur celle de son pays!

LOUIS BLANC

Ce fut une politique toute contraire que crut devoir suivre, dès Torigine, la royauté de juillet. Pour se concilier les Puissances continentales, elle déclara au génie révolutionnaire dont elle était issue la guerre la plus acharnée. Or, c'était se priver d'un appui pour acheter un patronage ; c'était tomber du rôle de modérateur à celui de vassal ; c'était encourager dans les souverains d'injustes caprices, après avoir perdu la force qui aurait servi à y résister ; c'était, enfin, pour ce qui concernait la dynastie à établir^ la miner au dedans par l'impopularité et au dehors par la dépendance. Double danger ! double folie !

Et cependant, chose incroyable, les inspirateurs de cette politique sans intelligence s'étaient donnés pour des hommes habiles. Mais les faits ne permettent pas longtemps que les peuples s'abusent au point de p'-endre les calculs de l'égoïsme .pour de Ihabileté, et la ruse pour du génie. La vérité est que l'égoïsme accuse un esprit borné encore plus qu un cœur soc. La ruse n'est qu'un procédé de l'impuissance, qu'une ressource de la médiocrité.

Voilà ce dont M. Thiers put aisément se convaincre dès son avènement à la présidense du Conseil. A cette époque, tout faisait silence autour du trône de Louis-Philippe; plus d'insurrections, plus d'émeutes; l'assassinat était descendu à Fieschi ; la presse respirait à peine sous les k>is de septembre; la France était calme jusqu'à l'abattement. Et qu'en résultait-il? Que les Cabinets de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin redoublaient, à Tégard de la Cour des Tuileries, de morgue, d'exigences et de bravades. De sorte que, placé entre-la France révolutionnaire et l'Europe monarchique, le gouvernement de juillet n'ava:it pu affaiblir la première sans subir de plus en plus le despotisme insolent de la seconde et ses rancunes immortelles. Abordons ce triste épisode de notre histoire.

Dans l'adresse votée par la Chambre des députés au commencement de l'année 1836, dont nous allons tracer le tableau, les sym-

pathies de la France pour la Pologne avaient été formulées d'une manière touchante quoique timide. Adoptant un amendement de M. de Mornay, la Chambre avait dit, à propos de nos relations extérieures: « Cette har- « monie nous donne Tespoir que, d'accord « avec la Grande-Bretagne et les Puissances « dont les intérêts sont liés aux nôtres, vous « pourrez. Sire, rétablir l'équilibre euroi< péen, si nécessaire au maintien de la paix, « et que le premier gage en sera la conser- (( vation de l'antique nationalité polonaise, (( consacrée par les traités. »

Ces paroles exprimaient, avec une réserve convenable, les vœux et les sentiments du peuple français. Elles ne faisaient, d'ailleurs, que répondre à un discours adressé par l'empereur Nicolas à la municipalité de Varsovie, discours plein de hauteur, plein d'emportement, et qui trahissait une pensée hostile au Cabinet des Tuileries. Cependant, les Cours étrangères s'émurent, et aussi audacieuses alors qu'elles l'étaient peu en 1830, elles prirent la résolution de braver, par une manifestation collective, la Grande- Bretagne et la France.

On sait comment le congrès de Vienne, congrès de rois, fut le berceau de la république de Cracovie. L'Europe étant devenue, en 1815, une proie saignante à partager entre les plus forts, l'Autriche et la Prusse se disputèrent la possession de Cracovie, dont elles avaient besoin toutes deux pour clore, l'une la Gallicie, Tautre la Silésie. De son côté, le Cabinet de Saint-Pétersbourg couvait d'un regard inquiet la ville en litige.

On ne put s'entendre, et, pour que Cracovie n'appartint à personne, on décida qu'elle s'appartiendrait. Ainsi érigée en république par l'égoïsme de trois monarques rivaux et jaloux, elle n'avait pas tardé à devenir, par ses institutions politiques, son langage, ses croyances religieuses, son université, le sanctuaire delà nationalité polonaise. Neutre en 1830, et, en 1831, occupée, rançonnée, foulée aux pieds par le général Rudiger, elle avait recueilli et conservait les derniers débris de la Pologne accablée. Ce fut par la

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violation de son indépendance que le Cabinet de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin, résolurent d'insulter le gouvernement français.

Le projet d'occupation fut communiqué à M. de Broglie dans les premiers jours du mois de février 1836. II quittait les affaires, et il dut, par conséquent, se borner à recevoir la communication. Mais comme les Puissances du continent ne prenaient, pour agir, conseil que d'elles-mêmes, elles donnèrent sans plus de retard le signal de Finsuite. Le 9 février, puisant un prétexte dans quelques troubles éphémères dont la fête de l'empereur de Russie venait d'être l'occasion elles sommèrent, par leurs résidents, le Sénat de Gracovie d'expulser, dans le délai de huit jours, du territoire de la république, tous les réfugiés qu'elles tenaient pour dangereux. Polonais ou autres. La résistance eût été insensée, l'hésitation même était impossible. M. Wieloglowski, président du Sénat, se borna donc à représenter, dans une note suppliante, que, parmi les réfugiés qu'on frappait d'un coup si terrible et si imprévu, plusieurs avaient contracté depuis longtemps, à Gracovie, des relations de famille ou de fortune. Ne pouvait-on leur laisser, au moins, le temps indispensable au règlement de leurs affaires ? Les trois Gours furent inflexibles. Le délai de rigueur fut maintenu, et, comme il était insuffisant, dès le 17 février, les soldats autrichiens entrèrent dans Gracovie, les armes à la main et la menace au front.

Ge fut un véritable scandale européen.

Jamais les traités n'avaient été violés, à la face du monde, d'une manière aussi brutale. Et il est à remarquer que le traité qu'on violait, ici, c'était précisément celui sur l'inviolabilité duquel la Russie, la Prusse, l'Autriche, faisaient reposer leurs usurpations de 1818. Gar, par l'article 6 de l'acte du congrès de Vienne, Gracovie avait été déclarée ville librCy indépendante, slnctement neutre^ sous la protection des trois Puissances ; et, pour ôter d'avance tout prétexte à la mauvaise foi, on avait eu soin d'ajouter, dans l'article

9, qu'aucune force militaire ne pourrait être introduite dans la ville, sous quelque prétexte que ce fût. A la vérité, le même article portait que Garcovie ne donnerait asile et protection, ni à des transfuges ou déserteurs, ni à des gens poursuivis par la loi, appartenant aux trois Puissances. Et c'était sur cette clause qu'on osait s'appuyer pour occuper militairement une ville indépendante ! Gomme si des réfugiés pouvaient être confondus avec des malfaiteurs; comme si la défense faite aux habitants de Gracovie de recevoir parmi eux des transfuges impliquait le droit d'envahir leur territoire, alors qu'un pareil envahissement se trouvait interdit par les traités en termes absolus; comme si, enfin, il était loisible aux gouvernements russe, autrichien et prussien, d'étendre à des Italiens,. par exemple, ou à des Français, leur droit de souveraineté et leurs mesures de contrainte !

Mais quand la force compte sur l'impunité de ses violences, que valent, pour l'arrcHer^ le texte des conventions et les lois de la justice? Plus le fait était monstrueux, hardi, mieux il servait le but des royautés du continent, qui était d'humilier la France et l'Angleterre, pour relever en Europe l'ascendant dn vieux principe monarchique.

Aussi l'affaire fut-elle conduite avec une hauteur, une brusquerie, un dédain des usages diplomatiques, un mépris de la faiblesse, dont l'histoire fournit peu d'exemples. Les Autrichiens avaient été suivis par les Russes : les Russes le furent par les Prussiens. Aussitôt^ la milice de Gracovie est dissoute ; les réfugiés sont traqués avec une rigueur inouïe ; on maltraite plusieurs habitants ; on menace de la prison ou de l'amende quiconque recèlera un proscrit; la main des étrangers pèse sur le gouvernement, trop faible pour désobéir et réduit à trembler : l'indépendance de Gracovie a complètement disparu.

L'occupation militaire de cette ville avait eu lieu le 17 février, et c'était le 22 que M. Thiers avait été nommé ministre des affaires étrangères. Quel parti allait-il prendre? Ho-

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Dorerait-il son entrée aux aiTairespar un acle de décision et de vigueur ? On ne craignait rien de semblable, ni à Saint-Pétersbourg, ni à Berlin, ni à Vienne. On s'en fiait du maintien de la paix à une volonté plus puissante que celle du nouveau ministre; et, d'ailleurs, M. Thiers lui-même, par des raisons qu'on verra plus bas, commençait alors à pencher vers la politique du continent et à se détacher de l'Angleterre. Le pousser de plus en plus sur cette pente, tel était le mot d'ordre donné à MM. de Werther, d'Appony et de Pahlen. Ils lui firent donc part de l'occupation de Cracovîe, en le priant de remarquer qu'aucune communication analogue n'avait été et ne serait faite au Cabinet de Saint-James, attendu que la Russie, l'Autriche et la Prusse tenaient à marquer au gouvernement français, par cette différence de procédés, combien elles prisaient sa modération et sa sagesse. Ainsi, d*une part, on masquait sous un vain témoignage de déférence ce que la récente bravade avait d'excessif; et, de l'autre, on essayait de semer entre M. Thiers et lord Palmerston des causes de défiance et de jalousie. L'artifice était grossier : si M. Thiers en fut dupe ou feignit seulement de l'être^ c'est ce que nous ne saurions dire. Toujours est-il qu'il se tint pour satisfait, au milieu de l'indignation générale excitée en France par un acte qu'on y considérait avec raison comme un outrage calculé au génie révolutionnaire.

En Angleterre, l'élan ne fut pas moindre, et d'ardentes interpellations assaillirent, dans le parlement, le Cabinet whig. Mais, sans l'appui du gouvernement français, lord Palmerston ne se croyait pas en mesure de faire parler à la nation anglaise le langage de la menace : il déclara du haut de la tribune que l'entrée des Autrichiens, des Russes et des Prussiens à Cracovie lui paraissait une violation flagrante des traités ; mais aucune mesure vigoureuse ne fut prise par lui pour soutenir l'honneur de cette déclaration. Le résultat de tout cela était facile à prévoir. L'orgueil des ennemis de la révolution de juillet s'accrut à un point extraordinaire.

Dans les feuilles des chancelleries, l'occupation militaire de Cracovie fut vantée comme une magnifique réponse aux déclamations des tribunes anglaise et française, comme une revanche à jamais glorieuse de l'occupation d'Ancône. Bientôt l'orgueil des journaux ceimtrés de l'Allemagne ne connut plus de bornes, et, dans une correspondance publiée par la Gazette d Augshourg ^ un Prussien qui avait oublié sans doute léna, nous rappela Rosbach.

Si la France et l'Angleterre, resserrant alors les nœuds de leur alliance, s'étaient décidées à intervenir en Espagne, nul doute que la victoire remportée par la diplomatie continentale n'eût été efficacement contrebalancée. C'est ce qu'aperçut clairement lord Palmerston.

La situation de l'Espagne était d'ailleurs devenue pour le Cabinet de St-James le sujet de préoccupations fort vives. Tant que la cause de don Carlos lui avait paru chancelante, il avait plus craint que désiré l'intervention française, qui l'aurait gêné dans le maniement des affaires de la Péninsule. Et voilà pourquoi la diplomatie britannique ne nous avait assigné qu'un rôle d'expectative dans ce fameux traité de la Quadruple- Alliance, dont il est permis de dire que M. de Talleyrand le signa sans le comprendre. Mais les progrès de l'insurrection carliste étaient venus changer, pour les Anglais, la face de la question. La présence de la France au-delà des Pyrénées, importune dans le premier cas, devenait nécessaire dans le second. Car il fallait, avant tout, avoir raison de don Carlos et tarir les sources sanglantes de la guerre civile ; il fallait, avant de prétendre aux bénéfices d'une tutelle exclusive^ aviser au moyen de la conquérir. Or, le ministère whig n'ignorait pas que la légion d'Ëvans, composée de pillards, déshonorait le nom anglais, sans profit pour l'affermissement de la royauté d'Isabelle. Et les soldats manquaient pour la remplacer. Lord Palmerston se tourna donc du côté des Tuileries, invoquant le traité de la Quadruple- Alliance et demandant appui.

Mais les motifs pour lesquels Louis-Philippe s'était opposé à Fintervention en 1834 lui paraissaient plus forts, plus décisifs que jamais; et deux causes, futiles en apparence, rendaient son obstination intraitable.

Depuis le jour oîi lord PaJmerston, avec une légèreté arrogante, Tavait fait attendre dans son antichambre, M. de Talleyrand avait juré au Cabinet whig une haineimplacable. Pour détourner ce faible esprit de Talliance anglaise, qu'il avait d'abord voulue et dont il avait tiré vanité au yeux de l'Europe, quoiqu'il se fût montré incapable de la nouer, il avait suffi d'un procédé injurieux. M. de Talleyrand repoussait donc l'intervention en Espagne^ sans autre but que d'humilier lord Palmerston. Rancunes misérables, qui servaient à merveille la répugnance que le roi éprouvait pour le ministre anglais I II est certain que lord Palmerston réunissait en lui les défauts les plus antipathiques à Louis-Philippe, la fatuité, l'amour propre dans les affaires, le goût du bruit, une activité tracassière et imprudente. Bientôt lord Palmerston ne fut plus considéré aux Tuileries que comme un brouillon, que comme un homme éminemment propre à gâter la paix. Et telle était, du reste, l'opinion qu'on avait de lui dans presque toutes les Cours de l'Europe, auxquelles il était devenu odieux.

D'un autre côté, le roi s'était laissé insensiblement détacher de l'alliance anglaise par les adroites flatteries de M. de Metternich. Le vieux courtisan autrichien ne cessait de dire que Louis-Philippe était le plus grand homme qui eût, depuis bien longtemps, occupé le trône ; que sa gloire était dans sa sagesse; que sa force lui venait de son amour invariable pour la paix et de cet illustre entêtement auquel l'Europe monarchique devait son repos. Quelque manifeste que fût le piège, Louis-Philippe ne sut pas s'en garantir. Il ouvrit une oreille complaisante à des flatteries d'autant plus douces pour lui qu'elles venaient de loin et semblaient lui être apportées par le souffle de la renommée. Il s'enivra de l'espoir de prendre rang parmi tant de rois qui jusqu'alors

avaient affecté de ne voir dans les princes de la maison d'Orléans que des artisans de troubles, des ambitieux descendus jusqu'au carrefour, des protégés de la populace. Il se crut du génie, enfin, sur la foi de ceux qui avaient besoin de l'attirer à leur politique : résultat digne de remarque, le roi se piquant de posséder au plus haut degré la connaissance des hommes, et supposant volontiers dans les actions humaines l'artifice et le calcul.

M. Thiers, lui aussi, fut pris au piège des cajoleries. A peine ministre des affaires étrangères, il s'était*vu recherché par de grands personnages, dont les familières caresses gonflaient sa fierté plébéinno. L'aristocratie européenne se plaçait presque sous sa protection, le voulant pour jouet. Ainsi avait-elle agi à l'égard de M. de Talleyrand, réputation factice qui fui un de nos malheurs. On entourait donc M. Thiers, on l'encourageait : quelle gloire si, par lui, ministre encore si jeune, le repos de l'Europe était assuré ! Et quel rôle original, éclatant, que celui d'un homme sorti des tempêtes et se servant de son élévation même pour les calmer ! L'âge mûr s'immortalisait quelquefois par l'audace ; mais quoi de pFus beau que d'immortaliser sa jeunesse par la prudence !

M. Thiers vivait, sans se l'avouer, sous le charme de ces adroites insinuations, lorsque au nom de la Quadruple-Alliance^ lord Palmerston invita formellement la France à coopérer avec l'Angleterre au salut de l'Espagne, en occupant le port du Passage, Fontarabie et la vallée do Bastan.

L'embarras de M.Thiers dut être immense. D'une part, on ne lui demandait que ce qui avait toujours fait l'objet de ses plus chères pensées et formait le fond de sa politique. Mais, de l'autre, intervenir en Espagne, même dans les limites proposées, n'était-ce pas rompre d'une manière définitive avec la politique du Continent? et lord Palmerston valait-il qu'on lui sacrifiât la mielleuse amitié de H. de Metternich? Intervenir en Espagne! Mais qu'en penserait cette diplomatie de bou-

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doir dont M. Thiers aimait tant l'approbation? Qu'en penserait le roi ? Qu'en penserait M. de Talleyrand, devenu le plus violent adversaire de Talliance anglaise ? Aussi bien, M. Thiers se disait que, dans le Conseil, personne, excepté lui et M. Passy, n'était d'avis de l'intervention. Il se décida en conséquence: et, le 18 mars, il adressa au général Sébastiani, qui avait remplacé M. de Taileyrand à Londres comme ambassadeur, une dépêche par laquelle la demande d^intervention était repousssée.

La dépèche exposait qu'une coopération de la nature indiquée-conduirait irrésistiblement la France à des mesures plus décisives; que l'intervention et les immenses sacrifices qui en devaient résulter seraient sans but comme sans dignité, à moins qu'on ne pût raisonnablement espérer de pacifier l'Espagne et les partis qui la déchiraient; que, si ridée d'une intervention ou d'une coopération avait pu être jugée praticable à une autre époque, il n'en était plus de même, depuis que l'anarchie croissante et des scènes d'horreur, sans cesse renouvelées, avaient remis tout en question dans la Péninsule.

Qu'il s'attendît ou non à un refus, lord Palmerston ne put se défendre d'une irritation profonde ; et, à dater de ce jour, l'alliance du Cabinet des Tuileries et de celui de Saint-James se trouva, sinon rompue, du moins fort altérée et compromise.

D'un autre côté, M. de Metternich triomphait au milieu de ses alliés désormais rassurés. De là une série de mesures toutes pacifiques. La Gazette d'Aiigsbourg^ qui nous avait précédemment insultés dans une correspondance prussienne, inséra, vers la fin du mois de mars, une correspondance autrichienne pleine d'avances doucereuses à l'adresse du gouveimement français ; l'Observateur autrichieji du 19 avril publia une proclamation dans laquelle le général Kaufmann annonçait comme prochain le départ d'une grande partie des troupes qui occupaient Cracovie; l'armée autrichienne fut réduite à des proportions qui la remettaient sur le

même pied qu'avant 1830; enfin, le Cabinet de Saint-Pétersbourg parut disposé à faire preuve de modération, et le Jotirtialde Pans du 22 avril annonça la réduction de la dette turque et l'évacuation de Silistrie par les Russes.

Il n'en fallait pas tant pour ranimer^ à la Cour des Tuileries, un espoir auquel on n'avait jamais eu le courage de renoncer. Après le service qu'on venait de rendre à la politique du Continent, on se crut en droit de demander une place dans la famille des souverains, et la royauté de juillet se mit à vivre tout entière dans le roman de ses désirs.

Le duc d'Orléans, fils atné du roi^ était jeune,' bien fait, d'un esprit agréable, d'une figure régulière, et, quoique peu expressive, attirante. Destiné, selon des apparences dont l'orgueil humain ne devine jamais le mensonge, à porter un jour la plus brillante couronne de l'univers, il avait joui de bonne heure de cette grandeur élégante et de ce frivole éclat, éternel enchantement du cœur des femmes. Le célibat n'ayant plus rien à lui promettre en plaisirs imprévus et en poétiques fantaisies, il rêva un mariage dont la splendeur compensât les devoirs austères, et ses vœux firent choix d'une archiduchesse d'Autriche. Rien ne pouvait plaire davantage à la famille- royale, qui brûlait de rentrer en grâces auprès de l'Europe monarchique. Mais n'y avait-il pas en un tel espoir excès de témérité? Irait-on affronter l'humiliation d'un refus f M. Thiers avait trop de sagacité pour s'abandonner sans réserve à une politique d^illusions. Il pressentit une réponse pleine de dédains, et ne crut pas devoir s'en cacher. Avec plus de hardiesse dans l'esprit et de hauteur dans l'âme, il eût donné à la famille royale les seuls conseils vraiment dignes d'être suivis; il lui eût représenté que courir après des allian* ces contre-révolutionnaires, c'était s'amoindrir gratuitement ; qu'après une révolution comme celle de juillet, et dans un pays comme le nôtre, la monarchie n'avait rien à emprunter à de gothiques majestés; qu'elle n'était possible, si elle l'était, qu'à la condi-

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lion de se suffire ; qu'une Française fille de quelque grand citoyen valait bien, pour un prince français, une princesse issue d'un sang ennemi; que Rome avait dominé les nations pour avoir cru le moindre des citoyens de Rome supérieur en noblesse au plus auguste des rois; que Napoléon, en poursuivant, par une mesquine vanité de parvenu, Talliance des Césars germaniques, avait abdiqué moralement aux yeux du monde et préparé sa chute. Voilà ce que M. Thiers,ou ne comprit pas, ou n'osa pas dire. Il se contentait de faire observer qu'il n'y avait pas lieu de se hâter; que les parvenus devaient se marier tard, parce qu*ils augmentaient ainsi la part des bonnes chan^ ces; que, dans tous les pas, il fallait jeter les yeux sur une petite princesse d*AIlema-. gne, pourvu qu'elle eût du sang de roi dans les veines. Les objections de M. Thiers n'allèrent pas au-delà, et l'on n'eut pas de peine à vaincre sa résistance. Soit esprit de conduite, soit conviction, le roi, devant son ministre, ne s'était jusqu'alors qu'à demi associé aux désirs ambitieux du duc d^Orléans ; et il en était résulté, entre le père et le fils, de légers indices de désaccord. Un jour, prenant M. Thiers à part, madame Adélaïde le pressa de mettre fin à des hésitations qui jetaient un certain trouble dans la famil le. Et M. Thiers céda. Au fond, il n'était sans doute pas fâché de marquer son passage aux affaires par un événement notable. Et puis, comment ne se serait-il pas senti flatté de l'hommage qu'on rendait à son importance d'obscure origine, en faisant de lui l'introducteur de la maison d'Orléans dans la famille des vieux souverains?

Prenant donc résolument son parti, il se ménage un entretien avec MM. de Werther et d'Appony, ambassadeurs de Prusse et d'Autriche, leur parle d'un voyage en Allemagne projeté par le duc d'Orléans, les prie d'obtenir l'agrément de leurs Cours respectives et leur recommande le secret.

Un ambassadeur est toujours intéressé à ce que des rapports de bienveillance et d'intimité se nouent entre la Puissance qu'il re-

présente et celle auprès de laquelle il est accrédité : MM. de Werther et d'Appony accueillent avec empressement la communication de M. Thiers. On met sur-le-champ des courriers à leur disposition, et l'on ne tarde pas à recevoir une réponse favorable. Qu'on juge de la surprise, du dépit de l'ambassadeur de Russie, dupe d'un secret trop bien gardé. Mais'M. Thiers connaissait particulièrement le comte de Palhen: il s'était chargé de l'adoucir et n'y eut pas de peine. Tout avait donc réussi parfaitement. Le duc d'Orléans était transporté de joie ; le duc de Nemours, son frère, fut désigné pour l'accompagner; et^ quant au roi, rompant avec ses habitudes d'économie parce qu'il s'agissait ici d'un intérêt dynastique, il mit à la disposition de ses enfants autant d'or qu'il leur en fallait pour briller à la manière des princes.

En même temps, M. Thiers écrivait à M. de Saint-Aulaire une lettre qui avait l'importance d'une dépêche sans en avoir le caractère, et que celui-ci devait se borner à lire à M. de Metternich, le cas échéant. On ne voulait pas, en effet, que l'affaire de famille ressemblât aune affaire de Cabinet; et il avait été convenu que le duc d'Orléans ferait, de sa personne, les frais de la négociation, sauf à être appuyé par Tambassadeui* français si le succès devenait probable. Dans sa lettre, M. Thiers n*avait pas manqué d*énumérer les divers avantages ijue promettait à l'Autriche l'auguste amitié de la France. Conviction difficile à faire prévaloir dans une Cour où de telles idées réveillaient naturellement de douloureux souvenirs ! Car enfin, Marie-Louise devenant l'épouse du triomphant empereur des Français^ n'avaitelle pas été le gage de la protection accordée à TAutriche vaincue par un soldat inévitable ? Et, en remontant plus haut, n'était-ce pas du sein de l'Allemagne qu'élait sortie, pour venir mesurer la distance qui, dans notre pays, sépare un échafaud d'un trône, cette belle et imprudente fille de Marie-Thérèse^ cette pauvre femme qu'avait si vite emportée une révolution nécessaire et puis-

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santé comme le destin, mais, comme lui, terrible et sans pitié?

L'accueil que les ducs d'Orléans et de Nemours reçurent à Berlin fut très gracieux et plus sincère qu'on ne le crut généralement en Europe. Le roi de Prusse était un esprit modéré. Au plaisir d'offenser la France, il préférait l'avantage de se l'attacher en la calmant, et, quoique engagé autrefois contre nous dans une guerre d'extermination, il ne partageait, à Tégard du gouvernement français, ni les fiers ressentiments de l'empereur de Russie, ni les défiances systématiques du vieux diplomate autrichien. Il offrit donc aux deux princes français une hospitalité toute royale. Il n'en fallut pas davantage : ils virent aussitôt se presser sur leurs pas les imitateurs du souverain, f«ule nombreuse dont la bas3esse leur fit cortège.

Eux, cependant, ils avaient soin de se montrer magnifiques, ajoutant à la courtoisie des manières les séductions d'une prodigalité habile. D'un autre côté, pour les hommes qu'avait gagnés, au-delà du Rhin, la contagion héroïque des idées modernes, pour le peuple, que tourmentait un vague besoin de liberté, c'était quelque chose d'émouvant que l'arrivée de deux princes faisant voyager avec eux, en dépit d'eux-mêmes, la vivante image d'une révolution dont ils avaient bien pu abjurer la politique, mais dont ils étaient forcés, après tout, de porter et d'agiter les couleurs.

De Berlin, ils se rendirent à Vienne. Et là aussi on leur fit un accueil de nature à encourager leur secrète espérance ; là aussi, la foule laissa éclater, à leur vue, une sorte de curiosité passionnée. On raconte, à ce sujet, que M. de Metternich alla jusqu'à dire: « Voiis avez à Pains des révolutionnaires « scélérats y nous avons ici des révolution- « naires niais. »

Le duc de Nemours n'était pas homme à se faire aimer, car il avait un maintien raide à l'excès et des airs dédaigneux. Mais son frère fut charmant. Bientôt on ne s'entretint plus, parmi les dames de Vienne, que de

l'amabilité du duc d'Orléans^ de sa bonne mine ; si bien que le. parfum de cette popularité de salon lui monta aisément à la tète et l'enivra. La princesse Thérèse, fille de l'archiduc Charles, liii avait plu: il s'insinua dans les bonnes grâces du père, devint l'ami du fils ; et, quand tout lui parut suffisamment préparé pour le succès, il n'hésita pas à se déclarer. L'archiduc Charles parut prêt à accepter la proposition. Mais une autre approbation que la sienne était nécessaire. M. de Saint- Aulaire court chez le ministre autrichien, lui fait part de ce qui se passe, lui montre la lettre de M. Thiers. M. de Metternich, tout en se montrant touché des considérations qu'on faisait valoir auprès do lui, répondit que c'était à la famille qu'il appartenait de décider la question, ce qui ressemblait à un commencement de refus.

Et en effet, les objections ne pouvaient manquer. Était-il digne de l'illustre maison d'Autriche d'accorder le bénéfice de son intimité à un souverain de daté si récente et qui avait égaré dans les barricades ses titres de noblesse ? Que penserait d'une telle mésalliance l'aristocratie autrichienne, la plus fière, la plus susceptible des aristocraties de TEurope? On assure que, de la part de l'archiduchesse Sophie surtout, l'opposition fut vive. Enfin la négociation échoua. « Est-il « possible d'exposer une princesse au dan- « ger de monter dans une voiture à travers « laquelle passent des coups de pistolet? »: voilà de quel prétexte se colora l'outrage fait à la maison d'Orléans.

Surpris, humilié, impatient de couvrir la blessure de son orgueil, le fils aîné de Louis- Philippe se mit en route pour les Cours d'Italie, dont il attendait mieux. Et le hasard voulut que Marie-Louise se rendit à Vienne par le même chemin qui en éloignait le duc d'Orléans. Ils se rencontrèrent donc ; et ce que dut être une semblable entrevue, on le devine. Dans un prince tout brillant de jeunesse, dans un prince venu des rives de la Seine, il était naturel que, malgré ses torts d'épouse et de veuve, la mère du duc de Reichstadt retrouvât, à travers les nuages

Attentat du 26 Juin 1836 {Arreitalioii d'Ali baad).

du souvenir, une image absente et chère. Or, tandis que Tun se fatiguait, sur les routes de l'Europe, à chercher des héritiers pour un trône que Napoléon, en tombant, avait rendu vide à jamais, l'autre dormait de l'éternel sommeil dans le caveau sombre où l'Empire était avec lui descendu. A peine Marie-Louise eût-elle aperçu le duc d'Orléans, qu'elle fut saisie d'un attendrissement invincible. Elle voulut parler, mais en vain;

et, succombant à son cœur, elle fondit en larmes. Rapprochement fatidique I Six ans après cette scène, une escorte gémissante et funèbre couvrait la route de Paris à Dreux, petite ville où les d'Orléans ont leurs tombeaux de famille. Un jeune prince venail de se briser le crâne contre le pavé d'un chemin, laissant une douteuse couronne suspendue sur la tête d'un enfant !

Attentat du 25 juin 1836. — Arrestation d'Alibuud; son caractère; son attitude devant les juges;

son exécution. — Mort d'Armand Carrel.

Le duc d'Orléans et son frère se proposaient de prolonger leur séjour en pays étranger, lorsqulls furent rappelés à Paris par une nouvelle sinistre.

Le 28 juin 1836, à six heures et demie du soir, le roi quittant le palais des Tuileries pour se rendre à Neuilly, un grand tumulte éclata tout-à-coup au tournant du guichet du Pont-Royal. Un fusil-canne venait d'être déchargé dans la voiture royale au moment où le prince, se penchant à la portière, saluait la garde. Un rapide mouvement en arrière sauva le roi, mais la bourre resta dans ses cheveux. On s'était jeté sur l'assassin: on lui arrache un poignard avec lequel il cherchait à se frapper, et il est entraîné au poste du dcapeau, à travers des clameurs confuses.

Par un contraste aussi poignant que bizarre, le jeune homme qui venait de descendre à cet odieux attentat avait quelque chose de prévenant et d'affectueux dans toute

sa personne; son visage, qu'encadraient de longs cheveux noirs flottants, était régulièrement beau ; ses yeux bleus étaient pleins de tendresse, et sa physionomie présentait un singulier mélange de mélancolie, de grâce féminine et de fierté. On l'accablait d'invectives. Mais il ne laissait lire sur son front d'autre regret que celui d'avoir épuisé dans un vain effort toutes les puissances de sa passion; sa contenance était assurée quoique modeste, un sourire grave animait ses lèvres, et il s'avançait calme sous l'injure. Un garde surveillant s'étant emporté jusqu'à lui arracher une poignée de cheveux, « voilà « du courage, dit-il amèrement, vous êtes un « brave.» Le premier qui s'était emparé de lui était un armurier nommé Devisme. « Je le « connais, criait cet homme d'une voix troum blée. Il se nomme Louis Alibaud. C'est « moi qui lui ai fourni l'arme dont il vient « de se servir... Malheureux! c'était donc « pour cet abominable usage... » Alibaud

LOUIS BLANC

rinterrompit avec douceur et par une simple formule de politesse. Un colonel lui ayant dit: « Monstre, je t^aurais donné du pain, si « tu m'en avais demandé », son œil brilla d'un éclat terrible, et il répondit : « Du pain? « je ne le mendie pas, je le gagne ; et celui « qui m'empêche d'en gagner, je le tue. » Conduit à la Conciergerie, il y fut plongé dans le cachot qu'avait occupé Fieschi. On remarqua qu'il parcourait avec une distraction dédaigneuse les inscriptions que la vanité de son prédécesseur avait tracées sur les murs. Plus tard on put se convaincre qu'aucun désir de célébrité n'était arrivé jusqu'à lui. Triste, indomptable et résigné, il ne voulait pas se défendre, il voulait mourir.

Il avait en effet beaucoup souffert; mais, tout entier à sa foi républicaine, il ne s'était pas cru le droit de renoncer à la vie uniquement pour échapper à la douleur; et c'était dans l'espoir, aussi insensé que déplorable, de rendre son suicide utile aux peuples par le meurtre d'un roi, qu'il avait quitté Perpignan. On raconte qu'à la veille de partir, il reçut publiquement un soufflet, à la suite d'une querelle. Ses amis le savaient doué d'un courage extraordinaire, et pourtant ils le virent dévorer son outrage en silence. L'offenseur lui-même s'émut d'une résignation qui sans doute couvrait un mystère, et comme il provoquait Alibaud à prendre enfin souci de son honneur. « Voulez-vous que (c je vous demande pardon, répondit Âli- « baud? J'y consens. Me battre ?... Ahl j'ai « autre chose à faire. » Peu de joursaprës, il arrivait à Paris. Là il vécut plusieurs mois livré à d'inexprimables tortures, poursuivi et obsédé par son dessein fatal, épiant cet ennemi de sa. pensée qu'il s'était promis d'immoler, et, en attendant, pauvre, humilié, en peine de l'existence de chaque jour, et même traité d'espion par des citoyens honorables que trouva incrédules et qu'indigna la hardiesse de ses demi-confidences. Et telle était sa détresse que, pour se procurer l'instrument du crime, il fut réduit à offrir ses services à un armurier, comme commis-

voyageur. L'armurier lui confia des cannes* fusils, et Alibaud les renvoya, quinze jours après, n'en gardant qu'une, qu'il prétendit avoir perdue, et dont il se reconnaissait débiteur. Pendant ce temps il avait obtenu un modique emploi : il le perdit parce que, dans un débat où la religion de sa parole était invoquée, il n'avait pas voulu s'associer à un mensonge. Son dégoût des hommes et de la vie s'en accrut. On sait le reste.

Les ministres se hâtèrent de dérober aux regards de la multitude un homme qu'il était difficile d'avilir suffisamment et avec profit. Dès le 25 juin, la Chambre des pairs avait été constituée en Cour de justice, et l'on procéda sans retard aux interrogatoires.

Alibaud répondit aux diverses questions qui lui furent adressées, avec beaucoup de politesse et d'énergie. Il avait déjà dit: « Le « chef de la conspiration, c'est ma tête; les « complices, ce sont mes bras. » Il ne prononça pas un mot qui ne se rapportât à cette déclaration. Par une réserve attentive, il protégea contre tout soupçon les personnes même qui n'avaient eu avec lui que des relations éloignées. Quant à lui, il se montrait inaccessible au repentir. Il y eut un moment toutefois, où sa fermeté l'abandonna. Ayant été amené à parler de sa famille, le malheureux se sentit tout-à-coup saisi d'un grand trouble, les paroles expirèrent sur ses lèvres, son visage s'altéra d'une manière étrange, et il se mit à pleurer. Voici ce qu'on lit dans l'instruction (interrogatoire du 27 juin 1836) :

« M. Pasquier : Ayant échoué dans vos « tentatives, qu'avez-vous fait?

« Alibaud : Ma famille est partie pour « Perpignan, où elle réside actuellement. »

(Ici l'interrogatoire a été suspendu pendant quelques minutes par les larmes et les sanglots du prévenu.)

« M. Pasquier : L'affliction que vous té- « moignez paraîtrait provenir d'un bon sen- « timent. Qui est-ce qui vous cause cette « émotion si vive ?

« Alibaud: La nature.

« M. Pasquier: N'est-ce pas aussi la pen-

HISTOIRE DE DIX ANS

« sée du mal qtie vous faites à vos parents « et du chagrin que doit leur donner votre « action?

« Alibaud : C'est vrai.

(( M. Pasquier : Eh bien, ce sentiment ne <i devrait-il pas vous conduire à atlénuer, ce par la sincérité de vos aveux, Thorreur que « votre crime inspire?

« Alibâud : C'est le roi qui est Fauteur de « mon crime, c'est lui qui a fait de moi un « assassin, c'est lui qui fait le malheur de « mon père. »

On a vu qu'Alibaud avait pris la résolution de ne se point défendre: il y persista tant qu'il crut n'avoir à faire qu'au bourreau. Mais il né tarda pas à savoir qu'on cherchait à lui prêter des actions viles, des penchants ignobles, et que, soit pour mieux noircir le régicide, soit par flatterie à l'égard du prince, quelques-uns s'étudiaient à charger d'opprobre cette tète qu'on allait couper. L'acte d'accusation portait : « Les institutions hu- 5» maines n'ont d'influence que sur l'avenir, « et il ne leur est pas toujours donné de ré- <K troagir sur le passé. Il pouvait donc se « rencontrer une de ces organisations à part, c( qui, par une sorte d'anomalie, réunit en u elle toutes les conditions nécessaires pour « un crime dont la cause n'existe plus au- <i jourd'hui : des idées démagogiques avec <i des inclinations basses et perverses, la mi- « sère et le désœuvrement, la cupidité et la « paresse, l'ignorance et la vanité, le désir <i immodéré de parvenir avec l'inhabileté à « tout. » D'un autre côté, M. le comte Basitard, dans le rapport dont on l'avait chargé, représentait Alibaud comme ayant été chassé, pour inconduite, par le marchand qui l'employait : imputation dont la fausseté fut re- •connue, et qui transformait en un malheur mérité un sacrifice honorable commandé par Ja conscience !

Sous le coup de ces accusations, quinesem- 'blaient témoigner que du désir de déshonorer sa vie entière, Alibaud accepta la lutte judiciaire qu'il avait d'abord voulu éviter. Il fait choix d'un avocat, et rassemble ses :SOuvenirs dans un récit destiné à servir do

base à la défense. Rien n'était donné, dans ce récit, ni à l'ostentation, ni à la haine. Et même, l'accusé y passait sous silence plusieurs traits de dévoûment dont il aurait pu se faire honneur, et qu'on eût toujours ignorés si les débats, qui étaient au moment de s'ouvrir, ne les eussent mis en lumière. La première audience eut lieu le 8 juillet (1836). Alibaud parut devant ses juges dans une attitude également exempte de faiblesse et d'arrogance. Un léger nuage de tristesse était répandu sur son front, et pourtant il était aisé devoir que l'accusé gardait intacte la foi violente et inexorable qui Tavait rendu meurtrier. Le président lui ayant demandé depuis combien de temps il nourrissait son projet funeste, il répondit : « Depuis que le « roi a mis Paris en état de siège, qu'il a « voulu gouverner au lieu de régner; de- (K puis qu il a fait massacrer les citoyens « dans les rues de Lyon et au cloître Saint- « Méry. Son règne est un règne de sang, un « règne infâme. J'ai voulu tuer le roi. » Tel était le sombre fanatisme de cet homme, telle sa résolution implacable. Les dépositions commencèrent, et il en résulta qu'à une exaltation politique poussée jusqu'à la fureur Alibaud joignait une extrême aménité de mœurs et de caractère, une sensibilité profonde, une probité courageuse, et cette flamme intérieure qui porte l'homme à se prodiguer. Enfant et ne sachant pas encore nager, il s'était précipité dans les flots pour en retirer un autre enfant, avec lequel il faillit périr; à dix-sept ans, se trouvant à Narbonne, il avait sauvé une jeune fiile qui se noyait, et l'avait ramenée au rivage aux acclamations d'une foule nombreuse; sousofficier à Strasbourg, il avait affronté et subi la sévérité d'un châtiment militaire pour s*être dévoué, dans une rixe, au salut de quelques-uns de ses camarades. Voilà ce que divers témoins vinrent affirmer. Il y en eut qui l'avouèrent hautement pour ami. A propos des insinuations dirigées contre sa vie privée, un de ses anciens compagnons d'armes s'écria impétueusement qu'on T avait calomnié, et h ce cri d'une conviction sans

LOUIS BLANC

peur, l'assemblée ayant paru diversement agitée : « Oui, Messieurs, reprit le témoin « avec énergie, je jure qu'on l'a calomnié, (' et toutes les puissances du monde ne me i< feraient pas dire le contraire. »

Un seul jour fut employé à l'audition des témoins. L'accusé n'avait pas eu le temps de convoquer tous ceux qui lui étaient fa- \orables, la Cour des pairs ayant abrégé, pour Alibaud,malgré les vives protestations

de son défenseur, les délais prescrits par la loi.

Ce fut dans l'audience du 9 juillet que M. Martin (du Nord) prononça son réijuîsitoire. Il fit ressortir avec beaucoup de force, de chaleur et de raison, tout ce qu'il y a dans l'assassinat politique de barbare et d'insensé; mais il méconnut la gravité de sa mission et manquaderespectàla vérité lorsqu'il s'écria: u Consultez tous les documents de l'ins- H truction, demandez-vous quel est Alibaud. H Vous le verrez «Jominé par les inclinations n les plus vicieuses, plongé dans la misère a par la paresse et la vanité, maudire une <t existence qui n'était pour lui qu'un far- « deau et une honle . » L'iuslruclion à laquelle le procureur-général en appelait l'avait d'avance démenti.

M. Charles Ledru ne pouvait qu'implorer en faveur de son client la clémence des juges. C'est ce qu'il fit en termes touchants et convenables. Il montra dans l'accusé, à c6té des égarements du fanatisme, des sentiments nobles et des germes de vertu.

« Messieurs les pairs, s'écria-t-il en finis- (1 sant, je vous convie à la clémence. L'ac- II cusé n'en veut pas: repoussez ses vœux. « couvrez-le de votre pardon. Non, il ne (( doit pas périr, vous devez le sentir comme t< moi.... Vous ne ferez pas tomber cette « tète si noble, au milieu même do l'eifroi

M que la fermeté d'Alibaud vous inspire

Il Encore un- mot, Messieurs: celte nuit, « dans l'agitation où m'a plongé cette af- « faire terrible, ne sachant que dire pour « cet homme et n'apercevant qu'abîmes de- (( vaut moi, je jetai les yeux sur un livre, je " l'ouvris. C'était Corneille. Et j'y lus, Mes- « sieurs, qu'un jour Auguste découvrît la. « conspiration de Cinna, de Cinna comblé

I de ses bienfaits :

Tu veux m'as sassi lier dciuaiD au Capilole, fendant le sacrifice; el ta main, jiour signal. Me doit, au lieu d'encens, donner le coup Tslal.

« Auguste était victime et juge! il fut clé- « ment.... Depuis lors, le poignard des « meurtriers ne rechercha plus sa poi- « trine. »

A peine M. Charles Ledru prononçait-il les derniers mots de la défense qu'AIibaud était debout.

Il commença en ces termes : «. Messieurs, « je n'ai jamais eu l'idée de défendre ma <i tète; mon intention était de vous l'appor- « ter loyalement, croyant que vous l'auriez « prise de même. Un conspirateur réussit

II ou meurt. Moi, réussissant ou non, lamort « était mon partage. » Il s'attacha ensuite à repousser les accusations dont on lui avait prodigué t'outrage. Arrivant à l'attentat qui le jetait sur la roule de l'échafaud :« J'avais, n dit-il, à l'égard de Philippe I", le droit 0 dont usa Brutus contre César, s Des rumeurs violentes l'interrompirent. Il continua: <i Le régicide est le droit de l'homme

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V qui ne peut obleuir justice que pax stis « mains: » Alors un mouvement ayant éclaté sur les bancs de ta pairie, le président relira la parole à l'accusé. 11 la lui rendit après la réplique du procureur-général ; mais comme Alibaud en revenait toujours à l'eipression de sa haine pour le roi, M. Pasquier, pour la seconde et dernière fois, lui imposa silence. Le régicide Louvel avait été jusqu'au bout écouté par ses juges.

Il n'y avait pas de doute possible sur la nature de l'arrêt qui allait être rendu : Alibaud fut condamné h avoir la tète tranchée.

Ce procès et celle condamnation lireiiL sur le peuple une impression profonde. Les uns tremblaient d'ajouter à la force contagieuse du fanatisme, s'ils laissaient percer pour le coupable le moindre sentiment dn coiupassion; ils craignaient que les esprits faibles ne prissent pour une apologie de l'attentat l'intérêt manifesté au coupable, et, sous l'empire de cette crainte, ils s'abstenaient. Quelques-uns, plus passionnés, maudissaient Al'baud à cause de ses vertus après l'avoir maudit k cause de son crime : moins convaincu et moins courageux, ils l'eussent poursuivi d'une haine moins ardente. D'autres enfin jugeaient que la vérité est inviolable dans lous les cas, et que l'assassinat est en soi assez odieux pour qu'on se dispense d'être injuste même à l'égard d'un assassin; ils s'apitoyaient donc sur la jeunesse d'AIibaud, si déplorablement égarée, sur sa sensibilité pervertie, sur son courage; ils songeaient k ce que le condamné avait souffert, et à cette expiation si prochaine, si formidable!... Les accusations de vol et d'imposture lancées contre lui étonnaient aussi les Ames généreuses. Alibaud était-il un voleur pour s'être élancé au-devant d'une mort certaine, armé d'un instrument dont il n'avait pas payé le prix, et léguant à ses amis les modiques dettes de sa misère ? Eh quoi! pour Fieschi des llalleries pleines de scandale ! pour Alibaud tous les genres d'outrage I A quoi bon, d'ailleurs, injurier UD homme au moment où l'échafaud le ré-

clame, et quand Dieu déjà pèse sa vie? Armand Carrel rappela, dans le National, que même chez les sauvages du lac Erié, on ne . se croît pas le droit d'insulter celui qui va mourir; et il opposa aux véhémentes affirmations de M. Martin (du Nord) sur la bassesse que suppose la pensée du régicide, ces paroles de M. Thiers, devenu depuis ministre :

« Des républicains qui croyaient voir un

Alibaud.

D'après le seul document hisCoriiiae connu.

(Oaterie des Estampes. — Bibliothèque Nationale.)

(i nouveau César pouvaient s'armer du ter « de Brutus sans être des assassins. Il y a « une grande faiblesse à les en justifier. ^. >< La discussion s'animant et se généralisant, les écrivains du Ch&teau appelèrent l'assassinat politique une conception républicaine. Armand Carrel répondit: n H y a « eu, depuis cinquante ans, bien des rois, « bien des princes assassinés. Comptons, et <t nous verrons par quelles idées ont été ai- « guises les poignards ou chargées les ar- « mes régicides. Gustave III, roi de Suède, '( a été assassiné par l'aristocratie suédoise. I « Paul I" a été égorgé, comme un bœuf à

i 1. Voif Vllittoire de la Révolution frarv;ai»e, par I M. Thien, — rdcit du 18 brumaîr».

LOUIS BLANC

« Tabattoir, par sa propre famille, parce « qu'il avait traité avec le premier consul et « menaçait de s'unir à lui pour défendre la « liberté des mers contre l'aristocratie bri- « tannique. Sultan Sélim a été mis en piè- M ces par ses soldats, à la voix des émissait( res de l'Angleterre et de la Russie, parce « qu'il était l'ami de la France. Murât, l'ad- « mirable Murât, reconnu roi par l'Europe «i entière, a été fusillé comme le dernier des « voleurs de grand chemin par la misérable H dynastie qui règne à Naples. Napoléon, « souverain delà France, aussi légitimement a que tous ceux qui ont occupé depuis lui « les Tuileries, Napoléon, sacré par un pape « et porté au trône par les suiïrages volon- « taires de six millions de Français, est « mort à Sainte -Hélène victime de Tassasu sinat le plus longuement et le plus horri- (c blement consommé qui ait jamais été subi « par une créature vivante, dans les temps « anciens et modernes; et toutes les têtes « couronnées du monde ont été complices « de ce régicide. »

Le dimanche 10 juillet, dans l'après-midi, Alibaud reçut, en présence du directeur de la prison, M. Valette, et du chef de la police municipale, M. Joly, la visite de son défenseur. Il commença par lui témoigner avec effusion sa reconnaissance, il le chargea de remercier vivement de sa part les témoins qui avaient protégé son honneur, et, entre autres, MM. Léon Fraisse^ Bothrel, Wattelier, Lespinasse. Il paraissait aussi très touché de la manière dont M. Gaucby, greffier de la cour, lui avait notifié l'arrêt de mort. (( Remerciez-le bien en mon nom, dit-il à « M. Charles Ledru. Quelle voix bienveil- « lante et douce! Je souffrais pour cet excel- (( lent homme, qui n'osait pas me dire de « quoi il était question. » Il raconta ensuite qu'au moment où on l'entraînait hors de la salle d'audience une dame lui avait serré la main, au passage, d'un air affectueux et attristé. « Ce moment-là m'a bien vengé, « ajouta-t-il, des invectives de M. Martin « (du Nord). » Au souvenir de son père l'atdrissemeut le gagna, et il qnitia son

défenseur, qu'il ne devait plus revoir.

N'ayant pu obtenir d'Alibaud qu'il se pourvût en grâce, M. Charles Ledru prit sur lui-même de présenter au roi un placet ainsi conçu :

« Sire, Alibaud, décidé à mourir, m'a lé- « gué le soin de consoler son vieux père. Je « viens, pour remplir cette mission sainte, >c vous supplier de jeter un regard de clé- (( mence sur un condamné dont l'inébran- « lable résolution rendra plus éclatante en- « core la grâce que votre majesté laissera « tomber du haut de son trône. Il était «< impossible, sire, de vaincre l'obstination >< d'un homme trop dédaigneux de la vie ce pour vouloir la prolonger d'un seul jour ; « mais il m'a semblé que, s'il est du devoir « de tout citoyen de pardonner à son enne- « mi, il est digne du premier citoyen de « l'État de pardonner à son assassin »

Le placet fut rejeté.

A cette nouvelle, M. Charles Ledru courut, accompagné de M. Gervais de Caen, chez M. Sauzet, garde-des-sceaux, entre les mains duquel il voulait déposer un pourvoi en cassation, car c'était un jour de dimanche, et les greffes étaient fermés. M. Sauzet répondit qu'on ne se pourvoyait pas en cassation contre un arrêt de la cour des pairs ; que ce serait une inconvenance.

Alibaud passa la journée du dimanche, tantôt plongé dans une grave contemplation, tantôt chantant des airs de son enfance et de son pays. Il devait être exécuté le lendemain. Le lendemain donc, à la pointe du jour, le respectable abbé Grivel entra dans la prison. Le condamné était profondément endormi. Une lampe brûlait à deux pas de lui, éclairant son visage, où régnait une grande sérénité. Le confesseur éveilla son pénitent, et ils échangèrent, sous l'œil de Dieu, quelques paroles suprêmes. Alibaud écoutait le prêtre avec respect ; mais la terrible pensée qui était, pour ainsi dire, entrée dans son sang, il devait la garder jusqu'à la fin. Avant qu'on l'appelât pour la toilette fatale, l'abbé Grivel lui demanda s'il ne désirait pas goûter du vin de son pays. Un verre

HISTOIRE DE DIX ANS

fut apporté, dans lequel Alibaud trempa ses lèvres. Mais aussitôt sa figure se décomposa, ses yeux se remplirent de colère et de terreur. L'abbé Grivel devine les appréhensions d' Alibaud; il prend le verre avec vivacité, le vide et rassure ainsi le condamné. L'eau, que la prudence des gardiens avait mêlée au breuvage offert, avait fait craindre à Alibaud qu'on n'eût voulu, au moyen d'un narcotique, assoupir son énergie pour calomnier son courage. A quatre heures du malin, Texécuteur était arrivé à la prison, on fit descendre Alibaud dans la petite pièce de l'avant- greffe. Son visage était pâle et fier. Lorsque l'exécuteur lui toucha le col, ayant éprouvé un rapide frisson, il se mit à sourire. On jeta sur lui le peignoir blanc et le voile noir des parricides, costume lugubre qu'on avait épargné à Fieschi. Tous ensuite se mirent en marche.

L'échafaud, que l'on vante comme imprimant la terreur par l'exemple, l'échafaud, qui, d'après la loi, doit être dressé devant le peuple assemblé, avait été comme caché sur la place Saint-Jacques, loin du centre de Paris, à une heure où tout n'est, dans les rues, que solitude et obscurité. Autour du lieu de l'exécution se pressaient, sur un triple rang, des milliers de soldats.

Placé au pied de l'instrument du supplice et débarassé du voile noir qui lui cachait la figure, Alibaud écouta sans trouble la lecture de son arrêt. Près de recevoir le coup mortel, il cria d'une voix forte: « Je meurs « pour la liberté I » Puis il parcourut lentement du regard la foule des soldats, témoins silencieux et immobiles.

A cinq heures, le trot sonore des chevaux fit retentir le pavé qui mène au cimetière des suppliciés, et les cavaliers d'escorte parurent. Déjà le corps était hors du panier, et on allait le rendre à la terre, lorsque, suivant une formalité sinistre, le fossoyeur prit la tête par les cheveux, et la montra en disant : « Vous le voyez, c'est bien Alice baud. »

La presse était encore sous l'impression de ce drame, lorsqu'elle fut amenée tout-à-

coup à s'occuper de sa propre constitution ; car une grande révolution allait s'introduire dans le journalisme.

Parmi les auteurs de cette révolution figura M. Emile de Girardin, un spéculateur.

Diminuer le prix des grand journaux quotidiens, accroître leur clientèle par l'appât du bon marché, et couvrir les pertes résultant du bas prix de l'abonnement, par l'augmentalion du tribut qu'allaient payer à une publicité, devenue plus considérable, toutes les industries qui se font annoncer à prix d'argent, tel était le plan de M. Emile de Girardin.

Ainsi, l'on venait proposer de changer en un trafic vulgaire ce qui est une magistrature, et presque un sacerdoce; on venait proposer de rendre plus large la part faite jusqu'alors, dans les journaux, à une foule d'avis menteurs, de recommandations banales ou cyniques, et cela aux dépens de la place que réclament la philosophie, l'histoire, les arts, la littérature, tout ce qui élève, en le charmant, l'esprit des hommes : le journalisme, en un mot^ allait devenir la spéculation. Nul doute que, sous cet aspect, la combinaison nouvelle ne fut condamnable. D'un autre côté, elle appelait à la vie publique un grand nombre de citoyens qu'en avait éloignés trop longtemps le liau^ prix des journaux; et cet avantage, il y avait évidemment injustice à le méconnaître. Mais les intérêts sont toujours absolus et exclusifs dans leurs colères: M. Emile de Girardin, qui avait commencé l'attaque, fût attaqué à son tour, et avec un blâmable excès d'ftpreté, par quelques-unes des feuilles dont une concurrence inattendue menaçait la prospérité ou l'existence. Et, chose étrange ! ce fut le Bon Sens^ journal démocratique, qu'on vit figurer à la tête de ce mouvement. Il est vrai qu'alors la direction du Bon Sens était flottante et divisée, circonstance qui permit à un des rédacteurs du feuilleton, M. Gapo de Feuillide,de faire agréer ses attdques contre la presse à bon marché et contre M. de Girardin. Les articles publiés étaient écrits

LOUIS BLANC

avec beaucoup de verve, beaucoup d'esprit, mais sur un ton qui manquait de mesure et de gravité. M. Emile de Girardin, qui avait un journal pour se défendre, se défendit par un procès en diffamation, se réfugiant de la sorte sous la protection d'une loi qui n'admet point l'accusateur à prouver que l'accusation est juste. De là une irréparable catastrophe.

Armand Carrel, en effet, n'avait pas cru devoir rester spectateur impassible d'une querelle commencée par un journal de son parti; et, le 20 juillet 1836, il publiait dans le National quelques lignes dans lesquelles il soutenait que M. de Feuillide avait bien 1 e droit de trouver mauvaise l'entreprise de M. de Girardin, blâmant d'ailleurs ce dernier d'avoir eu recours aux lois de septembre.

M. Emile de Girardin répondit par un article qui semblait jeter des doutes sur la loyauté du rédacteur en chef du National y et annnonçait en termes généraux des attaques ultérieures.

A l'égard de l'homme qui prétendait entrer en lice avec lui, Garrel était placé assez haut pour ne se pas émouvoir. Mais il se laissa emporter par l'ardeur de son sang.

Avant d'aller plus loin, je dirai quelle était alors sa situation d'esprit. Un trouble invincible l'agitait. Car, tout en le saluant chef de parti, l'opinion ne lui fournissait aucun point d'appui sérieux, et il le sentait amèrement. Comme il était dans sa nature de redouter les emportements populaires, et que la possibilité d'une vaste réforme sociale lui apparaissait à peine dans le lointain, peut-être se serait-il appuyé volontiers sur la bourgeoisie, s'il Tavait jugée digne de la république et accessible au goût des grandes choses. Mais la voyant soumise en général à des passions grossières, amoureuse d'un repos sans grandeur, passionnée pour le médiocre et servile par cupidité, il s'était détourné d'elle avec un mélange de regret et d'indignation. Il portait, d'ailleurs, à celui qu'elle avait choisi pour guide

une haine presque personnelle, une haine dont chaque accident nouveau de la politique venait envenimer et creuser dans lui la blessure.

D'un autre c6té, il se trouvait mal" à l'aise dans son propre parti. Il s'effrayait d'avoir à conduire certains hommes dont l'obéissance même était impérieuse et violente; il leur supposait une ardeur de représailles, des arrière-pensées de despotisme, dont sa modération prenait alarme. Au milieu des tentations de la crise prévue, sauraient-ils respecter la liberté individuelle? consentiraient-ils à proclamer sur le-champ le régime du droit commun? Voilà ce qu'il se demandait sous l'empire d'une magnanime inquiétude. Eux, cependant, ils étaient là, l'encourageant à l'audace, le pressant, le poussant, lui criant de marcher et de vaincre, sans s'inquiéter des limites futures ,

parce que, la victoire une fois remportée, l'essentiel est moins de la faire absoudre par les vaincus que de la compléter et de l'asseoir. C'est ce qu'il fut impossible à Armand Carrel de nier jusqu'au bout, surtout en présence des excès d'un pouvoir qui ne gouvernait que par la colère. Les pensées de l'homme d'Etat et les ressentiments du citoyen qu'on opprime combattaient donc en lui les inspirations du chevalier, et ce combat avait fini par le jeter dans une tristesse héroïque.

Il s'affligeait aussi du perpétuel refoulement de ses désirs. Il lui aurait fallu les tourments de la gloire, la vie des camps; et il n'avait, pour employer son énergie, que le journalisme, genre de lutte dont les émotions, si vite effacées, ne rachetaient point à ses yeux les froids soucis et les fatigues vulgaires.

Heureux encore s'il n'avait pas été en butte, parmi les siens, à des défiances qui, austères seulement de la part des uns« pré* sentaient chez les autres un caractère marque , d'injustice. Suivant ceux-là, il n'était ni assez respectueux pour le peuple, ni assez impatient de son triomphe. Ceux-ci allaient plus loin : ils lui reprochaient son

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Il lui demanda ail aooffrait. (Page 843, col. 1.)

élégance militaire et les formes pràtriciennés de bod dédalQ ; ils ne pouvaient lui pardonner l'injure de sa supériorité et qu'il eût conquis jusqu'à l'estime de ses adversaires. C'est là en efîet ce que pardoDiie le moins aisément aux hommes d'élite la médiocrité envieuse qui, dans un pays libre, gronde au fond de tous les partie. Mais la liberté vaut bien que, pour la servir, on affronte le plus grave de ses dangers, qui est l'ostracisme!

Pour achever ce tableau de l'agonie morale d'un grand cœur, ajoutons qu'Armand Carrel recevait depuis quelque temps des lettres anonymes qui lui prodiguaient tantôt la menace, tantôt l'insulte : elles l'appelaient spadassin, et lui prédisaient comme ch&timent de la dictature exercée par son courage, une an prochaine et tnigique. Quelques-unes de ces lettres présentaient de sinistres emblèmes : un pistolet et une épée

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en croix, par exemple. Dans des temps meilleurs, Armand Garrel n'aurait eu que du mépris pour tant de lâcheté; mais, au point de découragement où il était tombé alors, il ne put se défendre d'une secrète angoisse, et il eut des pressentiments. Un jour il raconta en ces termes aux plus intimes de ses amis un songe dont le souvenir le poursuivait: « J'ai vu ma mère pendant mon « sommeil. Elle était vêtue de noir et avait « les yeux pleins de larmes. Je lui ai de- « mandé avec effroi : « Qui pleurez -vous? « Est-ce mon père? — Non. — Est-ce mon « frère? — Non. — Et de qui donc portez- « vous le deuil? — De vous, mon fils. » Le lendemain de ce rêve prophéthique, Armand Carrel écrivait dans le National les lignes que nous avons mentionnées plus haut, et qui provoquèrent^ de la part de M. Emile de Girardin, la réponse dont nous avons parlé.

Le débat était-il engagé de telle sorte que, s'il demeurait dans les mêmes termes, une rencontre dût naturellement s'en suivre î Garrel avait une susceptibilité trop alti^re pour hésiter. Accompagné de M. Adolphe Thibaudeau, homme d'un rare talent et son ami, il se rendit en toute hâte chez M. Emile de Girardin, décidé à obtenir, ou une explication publique, -ou une répafation par les armes. Il entra tenant à la main le journal de son adversaire. Il faisait effort sur lui-même pour être calme, et il n'y eut rien que de très poli, soit dans ses manières, soit dans son langage. Mais à peine avait-il commencé que M. Emile de Girardin exprima le désir d'appeler dans la discussion un de ses amis, M. Lautour-Mézeray, qu'il envoya chercher. Jusqu'à Tarrivée de M. Lautour-Mézeray, il y eut un azsez vif échange de paroles. Armand Carrel crut voir dans la résistance de M. de Girardin une intention de duel, et, comme il en faisait l'observation ; « Une rencontre « avec un homme tel que vous, Monsieur, « lui dit M. de Girardin. me parait une « bonne fortune. — Un duel ne me parait « jamais une bonne fortune, à moi, répon- « dit Carrel. » Peu d'instauls après, M. Lau-

tour-Mézeray étant arrivé, sa présence vint donner à la discussion un tour plus conciliant, et il fut convenu que quelques mots d'explication seraient publiés dans l'un et l'autre journal. M. Emile de Girardin parlant de rédiger la note, séance tenante : « Vous pouvez vous en fier à moi, Monsieur, « lui dit Armand Carrel avec dignité. » La querelle paraissait presque éteinte : un incident la ralluma. M. de Girardin demandait que la publication de la note eût .lieu simultanément dans les deux journaux. Carrel voulait, au contraire, qu'elle eût lieu d'abord dans la Presse ; mais il rencontra, sur ce point, une opposition persistante. Alors, étonné, blessé au vif, n'ayant plus rien à ajouter aux efiorts de modération auxquels jusque-là il s'était plié si noblemeat, Carrel se leva et dit : « Je suis l'offensé, je choisis « le pistolet. » D sortait, lorsque, par une louable inspiration, M. Lautour-Mézeray courut après lui pour le retenir et le calmer. Mais une inexorable fatalité pesait sur toute cette affaire. Le soir la discussion se ranima entre MM. Ambert et Thibaudeau, amis de Carrel, Lautour-Mézeray et Paillard de Villeneuve, représentants de M. de Girardin. On ne put s'entendre.

Il est souvent donné aux natures supérieures d'avoir de ces intuitions sûres qu'on ne saurait nier, quoique la raison soit impuissante à en pénétrer le mystère. Armand Carrel, dans les affaires d'honneur, s'était toujours élancé au-devant du péril avec une insouciance extraordinaire, en homme qui s'abandonne à sa fortune et qui se plaît à interroger fièrement la destinée. Or, on observa que, sous ce rap|)ort, un changement notable venait de s'opérer en lui. C'était bien toujours le même sang- froid, la même sérénité; mais ses discours semblaient contenir, pour ses amis, j? ne sais quelles consolations cachées, son sourire avait quelque chose d'un adieu, et il était tout entier par la pensée à ceux qui lui étaient chers. Il mit à rendre un dépôt qu'on lui avait confié une précipitation étrange et, ce qu'il n'avait jamais fait, il s'occupa de son testament.

Ce fut le vendredi 22 juillet 1836, de grand matin, qu'Armand Carrel et M. de Girardin se retrouvèrent en présence dans le bois de Yîncennes. Le premier avait pour témoins MM. Maurice Persat et Ambert ; les témoins du second étaient MM. Lautour-Mézeray et Paillard de Villeneuve. Pendant qu'on chargeait les pistolets, Carrel dit à M. de Girardin: « Si le sort m'est contraire, « Monsieur, et que vous fassiez ma biograc< phie, elle sera honorable, n'est-ce pas, « c'est-à-dire vraie ? — Oui, Monsieur, ré- « pondit celui-ci. » Les témoins avaient me* sure une distance de quarante pas : on devait s'approcher jusqu'à une distance de vingt. Armand Carrel s'avança aussitôt, sourd aux exhortations de M. Ambert, qui lui criait de s'effacer, et présentant à la balle qui le cherchait toute la largeur de son corps. M. de Girardin s'était avancé de quelques pas. Les deux coups étant partis presqu'en même temps, on vit les deux adversaires tomber, blessés tous deux, l'un à la jambe, l'autre dans l'aine.

Au nombre des amis les plus dévoués de Carrel était M. Grégoire, qui Tavait accompagné jusqu'à la porte du bois et qui attendait là le dénoûment dans, un cruel état d'anxiété. Tout à coup, le bruit d'un tilbury roulant avec rapidité dans les avenues se fait entendre. Le tilbury s'arrête à la grille, et deux amis de M. de Girardin en descendent. C'étaient MM. Cleemann et Boutmy. qui, de la part de Carrel, venaient chercher M. Grégoire. Par eux il apprit l'issue fatale du combat, et avec eux il se hâta vers le lieu de la scène. En arrivant, Il aperçut les deux adversaires étendus par terre, l'un à gauche, l'autre à droite, aux bords du chemin. La blessure de Carrel était la plus profonde, la plus dangereuse, la balle ayant froissé les intestins. On s'empressa autour de lui pour le soulever. En passant à côté de M. de Girardin, il lui demanda s'il souffrait, noble et généreux jusqu'au bout. Cependant il était en proie à de vives douleurs et il se sentait perdu. Unhonmie qui travaillait aux champs étant accouru et cherchant à le rassurer sur

les suites, il répondit par un sourire d'incrédulité et de résignation. Transporté à Saint- Mandé chez un de ses anciens camarades de l'école militaire, M. Peyra, il y reçut l'hospitalité la plus affectueuse et la plus touchante. Pendant les premières heures, un léger rayon d'espoir soutint ses amis. Les docteurs Jules Cloquetet Marx veillaient sur cette vie précieuse.

Au dehors, cependant, la sinistre nouvelle s'étant répandue de proche en proche, la consternation fut universelle, inexprimable. Les uns refusaient de croire qu'une aussi haute destinée pût être tranchée par une balle vulgaire; les autres, comme il arrive aussi dans les grandes inquiétudes, osaient à peine se livrer à l'espérance, et ils reprochaient à Carrel cette magnanime puérilité qui lui avait fait jouer sa vie contre un homme qu'ils jugeaient indigne d'un tel adversaire. Chez plusieurs, la fureur contre M. Emile de Girardin était au comble, et ils l'accusaient de n'avoir vu dans une rencontre dont on devait tant parler, qu'une affaire de bruit, qu'une manière de spéculation. Tous enfin rappelaient à l'envi la carrière fournie par Armand Carrel et ses qualités éclatantes.

Dans la nuit du 23 au 24 juillet, l'état du blessé prit le caractère le plus alarmant. Ses souffrances étaient devenues intolérables ; et, d'une voix déchirante, il suppliait les assistants de lui faire apporter un bain. Il demanda tout à coup à M. Grégoire, qui ne l'avait point quitté, si l'on venait de retirer la lampe. Oui, répondit M. Grégoire avec une émotion contenue... La lampe brûlait toujours auprès du blessé, mais Carrel entrait déjà dans la nuit éternelle. L'agonie commença alors. Au sein de ces ténèbres de la mort^ qui déjà prenait possession de lui, et en présence d'amis silencieux, Armand Carrel eut un délire sublime. Ses bras, étendus hors du lit, cherchait sans cesse la main de ceux qu'il savait là et qu'il aimait. Dans son monologue mystérieux comme un rêve et coloré comme une prophétie, on eût dit qu'il se hâtait d'exhaler tout ce que renfermait

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son âme puissante. Il parla de la France, de TEspagne, dont ses vœux et ses regrets mêlaient étroitement les destins. Il fit avec une netteté surprenante la description imaginaire des rues de Madrid, qu'il n'avait jamais vu. Il exprima quelques plaintes sur rinjustice de ses ennemis, et il évoqua le souvenir de plusieurs de ses amis dans un langage d'une éloquence passionnée. En parlant d'un officier nommé Maillé, mort en Afrique, il s'écria : « Il a été tué d'un coup « de pistolet.... non...., d'un coup d'épée..,. « c'était un brave. » Les parties de cette funèbre improvisation étaient diverses, sans liaison entre elles; mais chaque fragment, pris à part, formait un sens complet et présentait des aperçus d'une grandeur singulière. De temps en temps, le mourant s'interrompait pour redemander son bain. On dut céder à ce désir, qu'il n'y avait plus, hélas ! de danger à satisfaire. Après avoir indiqué de quelle manière le bain devait être préparé, Carrel perdit le mouvement et la parole. Il y eut là un moment de solennité terrible. Était-ce le sommeil ? était-ce la mort ? Tous étaient debout, muets, remplis de respect, et comme enchaînés dans une attente formidable. Tout à coup on entend dans l'escalier le frôlement de la baignoire.

Aussitôt Carrel, qui depuis un quart d'heure ne donnait plus signe de vie, se soulève dans un indescriptible transport : « Voilà le bain ! Allons ! Allons ! » Ses amis le prirent dans leurs bras ; mais à peine avait-il touché Teau qu'une suffocation le saisit. Il murmura quelques paroles confuses iFratice^ ami^ républiquCy poussa un faible cri, et rendit l'âme. Ceux qui ont assisté à une pareille scène ne pourront jamais l'oublier. Je l'ai vu dans sa dernière attitude : son pâle visage exprimait la passion au repos; la mort chez lui paraissait pleine de pensées ;^ et il avait la raideur guerrière et lafière immobilité d'un capitaine endormi.

Tous les partis s'unirent pour bénir sa mémoire et pour le pleurer ; MM. Arnold Scheffer, Thibaudeau, Martin Maillefer, lui firent des adieux touchan ts auxquels s'associa la France entière ; et Chateaubriand, Arago, Cormenin, Béranger, furent aperçus en larmes autour de la fosse qui attendait et qui garde ce vaillant homme. L'illustre sculpteur David l'a fait revivre en bronze, et son tombeau est devenu le but d'un pèlerinage austère. Il manque aujourd'hui encore à son parti, qu'il honora, mais dont il n'a pas emporté avec lui le courage et la fortune.

Le gouvernement français s'allie à la politique du continent. — Manœuvres de la Cour d'Autriche. — Dispositions des réfugiés accueillis par la Suisse. — Note menaçante adressée par le duc de Montebello au Directoire fédéral. — Indignation de la Suisse. — Timidité de la Diète : conolusum adopté par elle. — Affaire de Tespion Conseil. — Réponse de la Diète à l'office du duc de Montebello. — La persécution éclate contre les réfugiés. — Mission contre-révolutionnaire imposée par les Puissances du nord au gouvernement français. — L'envoi de Tespion Conseil caché à M. Thiers. ^ M. Thiers veut revenir à Talliance anglaise; pourquoi? — L'intervention en Espagne est remise sur le tapis. — Résistance du roi. — Situation de l'Espagne sous le ministère de M. Mendizabal. — Système de ce ministre; il est sourdement combattu par M. de Rayneval ; sa chute ; avènement de M. Isturitz. ^ M. Thiers est appuyé dans la question d'intervention par le duc d'Orléans. — Portrait du duc d'Orléans. — Événements de la'Granja. — Secrètes démarches tentées auprès de M. Guizot; on parvient aie détacher de M. de Broglie. — M. de Talleyrand est employé contre le système de ralliance anglaise — M. Thiers est abandonné par M. de Montalivet. ^ Le ministère du 22 février dissous.

Le ministère de M. Thiers comprend deux phases bien distinctes.

Dans la première, M. Thiers se montra l'allié le plus fervent des monarchies abso-

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lues, séduit qu'il était par les avances de la diplomatie continentale et par Tespoir de faire accorder au duc d'Orléans la main d'une archiduchesse d'Autriche.

Dans la seconde, déçu cruellement, et revenu de ses illusions d'un jour, il essaya, mais trop tard, de reprendre en Europe une attitude révolutionnaire, et ce fut alors que par l'intervention en Espagne, il s'efforça de rentrer dans l'alliance anglaise.

Mais, avant d'aborder ce dernier point, il convient de dire jusqu'où furent poussés, en 1836, les sacrifices faits par le gouvernement français au génie contre-révolutionnaire.

Le pays qui avait toujours tenu le plus de place dans les préoccupations de M. de Mettemich, c'était l'Italie, et, après l'Italie, la Suisse. Placée en effet entre l'Autriche et la France, la Suisse pouvait devenir, soit pour l'un, soit pour Tautre de ces deux pays, ou une grande force ou un grand danger. M. de Metternich nourrissait donc un très vif désir de soustraire les vingt-deux cantons à l'influence française, surtout depuis que les révolutions cantonales de 1830 et 1831 étaient venues saper les bases du patriciat helvétique.

Tant que la France fut représentée en Suisse par M. de Rumigny, notre autorité y resta prépondérante. Mais, à l'arrivée de M. de Montebello, les choses changèrent de face. Appuyé faiblement par M. Morier, diplomate anglais d'une insouciance parfaite, M. de Montebello eut à combattre des rivaux fort actifs dans M. Severin, le ministre de Russie, et dans l'envoyé d'Autriche, M. de Bombelles, dont l'ascendant se faisait sentir particulièrement sur les cantons d'Uri , d'Unterwald et de Schwitz.

Mais ce n'était pas assez pour TAutriche, la Prusse et la Russie liguées, de miner sourdement le Crédit de la France. Pour nous porter le dernier coup, il fallait un prétexte : on le trouva dans Thospitalité accordée par la Suisse aux réfugiés de diverses nations.

M. de Bombelles ne cessait d'écrire, sur les prétendues menées des proscrits italiens,

des rapports propres à semer l'alarme. On parlait de réfugiés prêts à envahir à main armée le grand duché de Bade. L'Autriche affecta de grandes terreurs. Des représentations furent faites au cabinet des Tuileries sur la nécessité d'éteindre le foyer des conspirations allumé au cœur même de l'Europe. C'était en Suisse, disait-on, que les ennemis des trônes tenaient école de régicide : il y avait urgence à la fermer, cette école sanglante. Et quel prince y était plus intéressé que Louis-Philippe, environné de tant d'assassins ?

En même temps, M. de Metternich donnait à entendre que si la France refusait d'agir contre la Suisse, l'Autriche, pour son compte, n'hésiterait pas.

M. Thiers voulut, sans déplaire à l'Autriche, l'empêcher d'intervenir et il prit le parti d'intervenir lui-même par des injonctions hautaines et des menaces.

Ainsi, M. de Metternich réussissait au delà de ses espérances. La France, devenue subitement la maréchaussée des rois absolus, consentait à prendre sur elle tout l'odieux d'une initiative brutale; elle allait poursuivre jusque dans leur dernier «asile quelques malheureux réfugiés, provoquer la Suisse, l'irriter, se la rendre hostile à jamais peutêtre : double triomphe pour le Cabinet autrichien, qui avait amené de la sorte le gouvernement de juillet, et à s'armer contre la liberté, et à détacher de lui, pour le pousser dans les bras de l'Allemagne, un peuple dont il lui importait à un si haut degré de conserver les sympathies.

Le gouvernement français commença à élever des plaintes sur la conduite des réfugiés que la Suisse avait recueillis, sur l'abus qu'ils faisaient du droit d'asile, sur leurs relations ténébreuses avec les conspirateurs de Paris.

Or, rien de plus injuste que ces accusations, du moins en ce qui concernait la France. Car, loin de s'entendre avec la Haute Vente Universelle^ siégeant à Paris, les principaux membres de l'asssciation dite la Jeune Europe la dénonçaient comme le

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plus dangereux de tous les pouvoirs occultes. Us lui reprochaient de rêver l'unité absolue de l'Europe, de prétendre à la confiscation des droits de tous au profit d'un seul peuple, la France, et même d'une seule ville, Paris; ils lui reprochaient d'avoir conçu l'audacieux et tyrannique dessein d'ériger au milieu du 19* siècle une papauté républicaine toiftt aussi dévorante que la monarchie universelle convoitéejadis par Charles-Quint et Philippe IL Et comment nier que tel fût le but de la Haute Vente Universelle? Ses théories de centralisation, sa physionomie dictatoriale, le secret redoutable dont son noyau suprême restait enveloppé, l'art avec lequel elle avait morcelé, fractionné les forces révolutionnaires des divers pays, de manière à ce qu elles ne pussent jamais se concerter contre une mesure qui leur aurait paru funeste ou oppressive, en fallait-il davantage pour trahir les projets de ceux qui aspiraient à gouverner, de Paris, l'Europe souterraine ? Voilà sur quelles défiances, sincères évidemment, mais mal fondées, vivaient les meneurs de la Jeune Europe : c'était le fédéralisme en matière de conspiration. Aussi les efforts de la Jetine Europe étaient-ils dirigés, non du côté de la France, mais du côté de TAIlemagne et du Piémont. De sorte qu'en sommant la Suisse d'expulser les réfugiés, les ministres français ne faisaient, à leurs risques et périls, que les affaires de la monarchie autrichienne.

Mais cela même servit à décider la Cour des Tuileries, tant on y était impatient de donner des gages à la ligue des Puissances absolutistes !

On en était là et l'on n'attendait plus qu'une occasion, lorsque, le 22 juin 1836, le Directoire de Berne ^ adressa au duc de Monlebello une note' par laquelle le gouvernement français était prié de recevoir sur son territoire les réfugiés dont la Suisse pouvait être amenée à ordonner l'expulsion.

1. Od sait qu*en Suisse, le Vorort est le gouveraernent où siège la Diète, et qu'il est alterna tivemeat possédé par Zurich, Berne et Lucerne. A Tèpoque dont il est ici question, Berne était le canton directeur.

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