‹ Révolution française (1830) (volume 2)Chapitre 28 sur 87 · Voir aux documents historiques · texte numérisé non relu

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dre que c'était là un sacrifice secrètement exigé par les Anglais : une commission envoyée en Afrique dans les premiers jours de septembre 1833, et qui se composait de MM. le lieutenant - général Bonnet, d'Haubersaêrt, DelaPinsonnière, Piscatory, Reynard et Laurence, vînt donner aux appréhensions publiques un consolent démenti, en décidant, après examen fait sur les lieux, que Fhonneur et rintérèt de la France lui commandaient de conserver ses possessions sur la côte septentrionale de F Afrique. Parut l'ordonnance du 22 juillet 1834 : elle confiait le commandement général et l'administration à un gouverneur général relevant de la direction du ministre de la guerre; elle subordonnait le commandement des troupes à l'autorité du gouverneur général; elle donnait des chefs spéciaux aux divers services; elle appelait la régence d'Alger Posses^ sions françaises dans le nord de t Afrique : on crut qu'une ère nouvelle allait commencer pour la colonie. Mais la nomination du comte Drouet d'Erlon comme gouverneur général ne répondit pas entièrement à l'attente publique : M. Drouet d'Erlon avait soixantedix ans, et on pouvait craindre que, pour tenir le gouvernail^ sa main ne fût plus assez forte.

De fait, son passage en Afrique fut marqué par une oscillation de vues spéciale* ment fâcheuse dans un pays qui demandait, pour être soumis, une politique décidée. Le comte d'Erlon ayant C'Ommencé par se déclarer opposé à la politique du général Desmi* chels, ce dernier fut amené à résigner le commandement de la province d'Oran, et il eut pour successeur le général Trézel, le même qui, en septembre 1833, s'était rendu maître de Bougie après une vigoureuse attaque.

Les conséquences du traité passé avec Abd-el-Kader se développaient avec rapidité, quand le général Trézel prit possession du commandement. Enhardi par le sjrstème de pacification trop confiant du général Desmi-' chels, Abd-el-Kader en était venu à s'enivrer de ses succès : il parut sur les bords du

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Chélif, fleuve qui coule entre la province d'Oran et celle d'Alger. Déjà le général Voiroi lui avait défendu de passer outre, la défense fut renouvelée par le comte d'Ërlon : Fémir s'arrêta. Mais bient6t appelé par les habitants deMédéah, qui, à défaut de notre protection, invoquaient la sienne, il prend son parti, traverse résolument le fleuve, reçoit en passant la soumission de Milianah, met en fuite un chef de tribu qui s'était porté à sa rencontre, entre dans Médéab en triomphateur, et après avoir pourvu au gouverne* ment de la ville, regagne sa résidence, applaudi, admiré par les populations .musulmanes qu'ont éblouies les victoires de son audace.

On ne pouvait nous braver plus ouvertement, et pourtant le comte d'Erlon s'abstint de toute démarche violente, retenu qu'il était par les instructions du ministre, et aussi par l'influence qu'avait su prendre sur son esprit Un Juif, espèce de chargé d'affaires de l'émir. Abd-el*Kader alors ne garda plus de mesure. Il osa menacer, il essaya de déplacer des tribus qui n'étaient coupables que de fidélité envers la France. C'en était trop. Invoqué parles Douairs et les Smélas, le général Trézel engagea sa responsabilité généreusement et s'avança pour les couvrir. Nous touchions, non pas à une défaite, mais à un malheur.

Le 26 juin 183S, le général Trézel était arrivé à une dizaine de lieues d'Oran, lorsque soudain apparut, avantageusement postée, l'armée de l'émir, six fois plus nombreuse que l'armée française. Quelque inégar que fût le combat, le général français n'hésita point. Attaqués avecfouge, les Arabes plièrent, mais non sans résistance. On s'était ouvert un passage : fallait-il continuer ce sanglant itinéraire? A une lieue delà, prêt à recommencer la liïtte, Abd-el-Kader était allé asseoir son camp ; la victoire venait de coûter cher aux français, le colonel Oudinot avait été tué ; la foule armée accourue sous le drapeau de l'émir croissait d'heure en heure : la retiaile fut résolue. Durant cette marche sinistre, que troublait incessamment

l'apparition d'une multitude de cavaliers farouches, tourbillonnant autour de nous et avides de nos dépouilles, la contenance des troupes françaises fut admirable de sangfroid et d'intrépidité. Malheureusement, il fallut s'engager dans une voie étroite qui s'allongeait entre les marais qui bordent la Macta et des collines boisées. Or, c'était là qu'Abd-el-Kader attendait la colonne française. A peine entrée dans ce passage funeste, elle eut à supporter le choc de plusieurs milliers d'Arabes gui, de toutes les hauteurs circonvoisines, fondaient sur elle avec rage. La résistance ne fut pas moins furieuse que l'attaque. Enfin, les Arabes s'étant élancés enmasseverslepointoùsetrouvaientbagages et blessés, la ligne est rompue, la confusion s'introduit dans les rangs^ quelques-uns de nos soldats se jettent dans les marais, d'autres dans les taillis, et, dispersés, ils tombent sous le yatagan. Pendant ce temps, ramenée en arrière par l'intrépide général Trézel, l'avant-garde repousse l'ennemi et dégage le convoi. La colonne put reprendre sa marche et gagner Arzew. Ainsi, une atteinte grave venait d'être portée au prestige de nos armes; et, sur les bords de la Macta, teints du sang de nos soldats, les Arabes se faisaient un horrible trophée de tètes coupées. '

A cette nouvelle, un frémissement décolère courut d'un bout de la France à l'autre. Le général Trézel n'ayant été que malheureux, on fut touché de son courage et chacun lui sut gré delafermeté de soncœur; mais contre l'imprévoyance du pouvoir, l'incertitude de ses plans, Tincohérence de ses idées, la mollesse de rimpulsion donnée par lui aux affaires de d'Afrique, le déchaînement fut extrême. A qui allait être confié le soin de châtier l'émir ? Le nom du maréchal Clauzel était dans toutes les bouches : pour la seconde fois, le maréchal fut envoyé en Afrique, avec mission d'anéantir Abd-el-Kader.

Après une proclamation où la volonté d'en finir était éuergiquement exprimée, et que suivit un coup terrible frappé sur la tribu des Hadjoutes, récemment soulevée, le ma-

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réchal Clauzel reprit avec beaucoup de vigueur son ancien système, en opposant à Abd-el'Kader et à ses lieutenants des beys indigènes. Ce n'était pas assez; il résolut de pousser droit à Mascara.

Aux portes d'Oran s'étend une vaste plaine de douze lieues de diamètre environ, bornée au nord par la mer^ à Test par le petit ruisseau le Tlelat et par une forêt de lentisques entre lesquels des pins sauvages, clair semés. La montagne des Beni-Amer est au sud, Oran à Touest. Au centre delà plaine s'élève un arbre solitaire, figuier que les Arabes vénèrent et qui longtemps prêta son ombre aux caravanes fatiguées. Ce fut là que Tannée expéditionnaire se rassembla, et ce fut de là qu'elle partit le 26 novembre 1838. Elle comprenait dix mille hommes et comptait dans ses rangs le fils aine du roi. Le 29, à la lueur des feux allumés par les Arabes sur la cime des monts, elle touchait à la Sig et faisait halte au milieu de souvenirs encore palpitants. La marche fut heureuse, bien que passagèrement troublée par des attaques rapides. Les Arabes ayant deux fois appro* chéde trop près Tarmée française, elle leur passa sur le corps. Enfin, la ville se montra.

Le maréchal Clauzel avait pris les devants avec la cavalerie, deux régiments d'infanterie légère et quelques obusiers : à neuf heures du soir, l'infanterie arriva. La nuit était sombre; un silence morne pesait sur cette cité inconnue. Les soldats entrèrent dans le faubourg : il était désert; et l'on chemina le long de maisons fermées et muettes. Une seule créature vivante fut, à ce qu'il parait, rencontrée dans les rues : c'était une vieille femme assise sur des lambeaux de nattes. On eût dit d'une ville habitée par des morts.

Et en effet, Abd-el-Kader venait de la quitter ne laissant après lui que dévastation et carnage. Pour avoir refusé de le suivre, les Juifs avaient vu leurs demeures pillées, et ceux qui avaient essayé quelque résistance gisaient inanimés parmi les débris.

Pour former un établissement à Mascara,

il nous aurait fallu plus de forces que nous n'en avions : on acheva de détruire ce qu^on ne pouvait garder, et l'armée se remit en route à la clarté d'un incendie. Fuyant Abdel-Kader et leurs maisons réduites en poussière, les Juifs suivaient, éplorés, éperdus. Suivaient aussi les enfants et les femmes. Des scènes que la générosité vigilante du soldat ne parvint pas toujours à prévenir attristèrent cette marche. Plus d'un vieillard s'arrêta pour mourir, ne pouvant résister à la fatigue. Plus d'une mère, les pieds meurtris par les pierres ou les ronces, s'épuisa douloureusement à porter son fils et n'acheva point la route. On raconte qu'un petit enfant fut frouvé dans un silo et mis sous la protection du duc d'Orléans.

Ainsi, l'expédition n'avait eu d'autre résul* tat que d'effacer aux yeux des Arabes l'auréole de gloire dont Abd-el-Kader leur avait paru couronné. Mais lui, vaincu sans être dompté, il s'était jeté du côté de Tlemsen, faisant appel aux sympathies des Hadards, maîtres de la ville , et menaçant les Koulouglis, nos alliés, qui défendaient la citadelle. De retour à Oran, le maréchal Clauzel dut se remettre en campagne le 8 janvier 1836, et marcher sur Tlemsen, qu'il occupa le 13 du même mois. Les Hadards s'étaient retirés à la suite d'Ab-el-Kader, emportant leurs richesses : la brigade Perrégaux se mit à leur poursuite et les ramena. Abd-el-Kader, serré de près-, n'avait dû son salut qu'à la vitesse de son cheval. Le maréchal fit distribuer des fusils aux Koulouglis, frappa sur eux une contribution qui devait plus tard lui attirer des accusations violentes, et quitta la Ville après avoir mis dans la citadelle une garnison de 500 hommes, sous les ordres du commandant Cavaignac, âme héroïque ^

Tandis que ces choses se passaient dans la ' province d'Oran, les autres parties de l'Algérie française étaient en proie à de sourdes agitations.

Le général d'Uzer était parvenu à main-

1, Frère de M. Godefroi Cavaignac, que noas avons vu Ôgurer si noblement dans les luttes républicaines.

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teoir la paix dans la province de Bone par une administration sage et conciliante; et néanmoios le bey de Constantîne, Hajy~ Ahmed, se montrait toujours menaçant; à Bougie, l'occupation française restait immobile et inféconde au milieu des querelles intestines de tribus promptes à se disputer les avantages de notre marché. Dans ta province d'Alger enfin, aucun des boys institués par le maréchal Clauzel n'avait pu faire recoQnattre son autorité, soit k Médéah, soit à Hiliana, soit à Scherschel.

Aussi bien, dans ces expéditions liées par un enchaînement inévitable, dans ces courses aventureuses k travers des montagnes et des déserts, dans ce passage dont la destruction marquait l'empreinte au milieu des villeSj dans cette chasse aux hommes incessante et tragique, y avait-il l'éclat, y avait-il le profit d'une véritable conquête î Et quel tableau à tracer que celui de tant démarches dévorantes! Car ce n'était rien que le couteau des Arabes, en comparaison des fièvres et des dyssenteries qui accablaient les troupes. Heureux, en campagne, le soldat qui, partagéant avec tes chameaux la charge des vivres, n'avait qu'à se fatiguer et à combattre! Mais combien qui, attaqués par la maladie, périssaient misérablement, faute d'un suffisant abri tous la tente et d'un peu de paille sur le soi humide où ils avaient couché !

L'occupation, telle que jusqu'alors on l'avait entendue, était d'ailleurs de nature & donner aux soldats une éducation de férocité. En 1832, on avait vu Jonssouf rentrer à fione à la tête d'une troupe qui portait, surmontant le drapeau de la France, une tète de Maure. Parmi les objets composant le butin fait sur la tribu d'EI-Ouffia, sous le gouvernement du duc de Rovigo, on avait vendu, à Bad-Azoun, des boucles d'oreilles tachées de sang et des bracelets encore attachés au poignet coupé! Ce fut aussi quelquefois pour nous un exemple contagieux que celui des moissons brûlées, des razzia; et jous ne nous contentâmes pas toujours de ressembler aux Arabes par le

costume de nos zouaves ou de nos spahis. Ajoutez à cela toute sorte d'entreprises hideuses tentées par des industriels qui, dans l'ardeur sauvage de leur avidité, allèrent, dit-on, jusqu'à exploiter des ossements humains, jusqu'à bâtir avec des débris de tombeaux !

Le gouvernement aurait dû envoyer en Afrique assez de troupes pour la soumettre, et il nel'avaitpas fait; il aurait dû prendre

néodule ChangarnUr (1793rlS7T).

lui-même en main la colonisation, et il l'avait abandonnée àdes spéculateurs privés, que devaient suivre naturellement des bandes d'aventuriers faméliques: il n'y avait donc rien qui tint à l'essence même des choses dans ce qui se passait en Afrique; mais on devine quelles armes une pareille histoire fournissait k ceux qui, tels que MM. Desjobert et Passy, avaient toujours mal auguré de notre établissement. La Chambré, de son côté, n'envisageait la question que sous un point de vue étroit, faux par conséquent; au lieu de cherchera résoudre le problème en l'embrassant dans

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toute son étendue, elle limitait les crédits avec une déplorable parcimonie, demandait sans cesse la réduction de l'effectif, marchan* dait en un mot avec la conquête, ce qui revenait à perpétuer le décousu des opérations, les courses stériles, les ravages, les alternatives d'anarchie et d'oppression.

Nul n'était plus convaincu que le maréchal Clauzel de la nécessité d'une directioa large et hardie. Impatient de faire prévaloir ses vues, il quitta TAfrique dans les premiers jours d'avril, et se rendit à Paris.

Avant de partir, il avait décidé qu'un camp retranché serait établi à l'embouchure de la Tafna, de manière à ce que la garnison française de Tlemsen pût communiquer plus promptement avec la ville d'Oran et avec la mer. Ce fut pour réaliser ce projet que le général d'Arlanges se dirigea, suivi de 3,000 hommes et de 8 pièces d'artillerie, vers l'embouchure de la Tafna, qu'il atteignit après avoir rigoureusement repoussé Abdel-Kader dans une rencontre glorieuse. Les travaux commencèrent. Mais les Arabes bloquaient la garnison de Tlemsen : il devenait urgent d'aller la secourir et la ravitailler. Le général dWrIanges s'étant avancé avec 1 ,S00 hommes pour recoanaître d'abord l'ennemi, se trouva tout -à- coup assailli à deux lieues du camp par près de 10,000 hommes, Arabes et Marocains. Bien qu'inégale, la lutte fut acharnée. Pressés de tous côtés par les Arabes, qui, furieux, rugissants, venaient les saisir corps-à-corps, les Français déployèrent un rare courage, jonchèrent la terre de morts, et parvinrent à regagner leur camp, sous la conduite du colonel Combes, le général d'Arlanges ayant été blessé.

La situation était critique : le camp se trouvait enveloppé d*ennemis, la tempête régnait sur la côte et empêchait les arrivages; le général Rapatel, qui remplaçait momentanément le maréchal Clauzel & Alger, était trop faible et trop menacé lui-même pour envoyer du secours.... Avertie à temps, la France n'oublia point ses enfants en péril; et, tandis que le colonel de La Rue était

chargé par M. Thiers d'aller demander satisfaction à l'empereur du Maroc S,400 hommes parurent sur la plage de la Tafna, commandés par le général Bugeaud.

La vengeance fut prompte et foudroyante. Le général Biigeaud avait successivement visité Oran, Tlemsen, et il était rentré au camp de la Tafna, lorsque, le 5 juillet 1836, il en sortit de nouveau pour conduire à Tlemsen, sous la protection de six régiments, d'un bataillon et des indigènes auxiliaires, un convoi de cinq cents chameaux et de trois cents mulets. L'émir s'était préparé à un vigoureux effort ; et, arrivé au passage de la Sickak, le général Bugeaud trouva devant lui 7,000 hommes, y compris 1,200 hommes d'infanterie régulière. Vainement Abd-el- Kader déploya-t-il une grande bravoure unie à une remarquable habileté; acculée à un ravin, son armée fut taillée en pièces. Pour échapper à la mort qu'ils avaient devant les yeux, un grand nombre d'Arabes s'étaient précipités pêle-mêle du haut d'un rocher taillé à pic : des chasseuis et des voltigeurs les attendaient au bas et en firent un affreux carnage. La victoire de la Sickak venait d'ébranler jusque dans ses fondements la puissance morale de l'émir : beaucoup de ses alliés Tabandonnèrent.

A Paris, cependant, le maréchal Clauzel poussait le gouvernement à une résolution décisive. Si nous nous bornons, disait-il, à occuper le littoral, attendons-nous à être jetés dans la mer.

Mais à l'idée d'une occupation complète, illimitée, beaucoup d'esprits s'effrayaient. La définition de M. de Broglie « Alger n'est « qu'une loge à l'opéra » avait fait fortune parmi les doctrinaires, hommes qui manquaient souvent de portée dans les vues et qui n'était pas sans justifier ce mot de M. de Talleyrand : « Rien n'est plus léger « qu'un lourd doctrinaire. »

Quant au roi, la possession d'Alger l'inquiétait moins que son goût pour l'Angleterre et son ardeur pour la paix ne l'avaient fait croire généralement. Car les Anglais ne faisaient pas étalage de leur jalousie, nous

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oroyantpeu propres à garder notre conquête ; et le roi savait bien que la guerre d'Alger n'était pas de celles qui embrasent tout. « Peu importe, disait-il avec un grand « bonheur d'expression, qu*an tire en Afrique A cent mille coups de canon : on ne les en- « tend pas en Europe. »

Restait M. Thiers ; et de tous les personnages marquants c'était le seul qui eût, relativement à l'Afrique, une volonté forte. Le fond des idées de M. Thiers étant Timpérialisme, l'Algérie lui plaisait comme pépinière de soldats. Si nos troupes n'y apprenaient pas à se tenir debout et inébranlables devant la gueule des canons, elles s'y exerçaient du moins à la fatigue, elles s'y accoutumaient à' jouer avec le péril, à supporter les privations, à mener la vie du bivouac, à surmonter la nostalgie. Voilà ce qui attachait M. Thiers à TAfrique, d'autant que nos luttes y mettaient en saillie des âmes vraiment militaires, des hommes qui, tels que Changarnier, Lamoricière, Bedeau, Cavaignac, Duvivier, pouvaient un jour être opposés à rSurope en armes, avec sécurité, confiance et orgueil.

On le voit, les conceptions de M. Thiers n'étaient pas dignes, sous tous les rapports, du principe représenté par la France dans le monde. Pas plus que le gouverneur général de TAlgérie, il ne s'était élevé à l'idée de la colonisation par l'Etat, idée qui ne paraissait impraticable que parce qu'elle était grande. Etendre les possessions militaires de la France, lui assurer le long de la cftte africaine des positions maritimes d*où elle pût commander à la Méditerranée, la protéger en temps de paix, et, en cas de lutte, y déchaîner des corsaires, M. Thiers dans les conséquences de la conquête n'apercevait rien au delà. C'était beaucoup et trop peu .

Mais s'il n'avait que des vues bornées sur Tavenir de l'Algérie, du moins ne se faisaitil aucune illusion sur ce qu'il importait d'oser pour la soumettre. Il comprenait que le mal venait uniquement de la guerre mal faite; que l'incendie une fois allumé, il n'y avait pas de milieu entre l'étouffer puissam-

ment et le fuir ; que les demi-mesures étaient un encouragement pour les Arabes, une cause d'impuissance pour l'armée, une source de ruine pour le budget, et Un infaillible moyen de faire descendre tôt ou tard jusqu'à l'abandon la France lassée. Il n'^ut donc pas de peine à s'entendre avec le nurré* chai Clauzel sur les mesures à adopter. Penché sur la carte d'Afrique, il y suivait d'unœil complaisant les détails du plan d« campagne. Il autorisa le maréchal à marcher sur Gonstantine, lui accorda plus de forces qu'il n'en demandait, et craignant que Tau* dace du gouverneur général ne le partAt à entreprendre l'expédition avec des ressources médiocres, il lui prescrivit de ne partir de Boue que sur un ordre écrit de sa main. Quant à l'exécution, elle rentrait dans le domaine du ministre de la guerre, et ce fut avec celui-ci que le gouverneur général dut s'aboucher.

Suivant le maréchal Clauzel, ce qu'il y avait de plus pressé à faire en Afrique, c'é* tait d'arracher Constantine à Ahmed-Bey.

Ahmed personnifiait, à l'est, la nationalité turque, de même qu'à l'ouest, Abd-el^kader personnifiait la nationalité arabe. Des relations dont il nous était permis de prendre ombrage liaient Constantine à Tunis et ratr tachaient l'Afrique au Divan. Que le Sultan s'avisât de disposer de l'investiture de Constantine, il n'en fallait pas davantage pour semer entre la France et la Porte les germes d'un conflit. De sorte que le projet de conquérir Constantine s'appuyait sur des considérations de la plus haute gravité.

Mais pour aborder une telle entreprise, le maréchal Clauzel avait demandé 30,000 combattants, un corps d'infanterie indigène de 5,000 hommes, 4,000 cavaliers auxiliaires, et que la campagne commençât le 15 septembre, au plus tard; surtout, qu'on fît sur-le-champ partir pour Boue 3 ou 4,000 hommes.

Avec 4,000 hommes à Bone, nous mettions notre camp de Dréhan à l'abri d'Ahmed^* nous pouvions nous porter à Gheima, en faire le point de réunion des troupes et du

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matériel que réclamait le siège de Gonstantine, et gagner ainsi plusieurs lieues de pays. Nul doute qu*alors les Arabes ne se joignissent k nous et ne vinssent nous offrir les moyens de transport nécessaires, ce qui eût d'avance ébranlé de Tautre côté de la Sey-bouze le pouvoir d*Ahmed et son influence. Ces raisons, que le maréchal Clauzel fit va* loir avec beaucoup de force, furent adoptées et déterminèrent le sens des instructions adressées au général Rapatel.

Quelques jours après, le maréchal allait reprendre les rênes du commandement; mais à peine abordait-il sur la côte algérienne, que le Cabinet du 22 février chancela. Alors, comme s'il eût craint de laisser après lui la gloire de Texpédition convenue, le maréchal Maison se hâta de mander au maréchal Clauzel « Que les dispositions or- « données étaient bien, il est vrai, conformes c( aux communications verbales avec plu- « sieurs des ministres du roi, mais qu'elles (( n'avaient été l'objet d'aucune décision du (( Conseil; que c'était au nouveau Cabinet à « refuser ou à accorder la sanction, et que, « jusque là, il importait de ne rien engager, « de ne rien compromettre, de se renfermer « dans les limites de l'occupation actuelle, (< dans celles de Teffectif disponible et des (( crédits législatifs. ^ En même temps, l'envoi des troupes fut suspendu.

Ce contre-ordre, si étrange, si peu attendu, jeta le maréchal Clauzel dans la stupeur. Il prévit le mal que tant d'incertitude et d'hésitation allait causer, et il eut la douleur de ne passe tromper. Bone inquiétée par Ahmed, le camp de Dréhan attaqué, les tribus sur lesquelles nous comptions détachées de nous et châtiées par le bey de Constantine, les opérations dont Ghelma était le but, retardées à une époque où tout retard ajoutait à la somme des chances contraires, tels furent les fruits de cette instabilité ministé-. rielle, de cette politique sans nerfs et sans suite, qui caractérisent le régime constitua tionnel.

Sur ces entrefaites, M. de Rancé, aidede-camp du maréchal Clauzel, ayant rap-

porté de Paris la nouvelle de la formation du Cabinet dirigé par M. Mole, les inquiétudes du gouverneur redoublèrent. La chute de M. Thiers enlevait & ses projets un soutien, l'hiver approchait, l'effectif général dans la Régence n'allait pas au delà de 28,000 hommes, ce qui ne fournissait guère que 23,000 combattants. Pressé d'agir, le maréchal fit sur-le-champ partir pour Paris M. de Rancé, avec mission de solliciter un renfort de 10,000 hommes.

Les ministres du 6 septembre se trouvaient, à l'égard de l'Afrique, dans une situation fort embarrassante. Dune part, ils ne voulaient point dépasser les crédits, compromettre leur responsabilité devantlaChambre, se laisser entraîner, à la suite de M. Thiers, dans un système dont la hardiesse les accablait. D'autre part, il leur paraissait dur d'avoir à abandonner une entreprise dont la nation se promettait gloire et profit: ne risquaientilspoint parla d'ajouter à lapopularité de M. Thiers et de découronner en quelque sorte leur avènement? Ainsi ballottés entre des sentiments contraires, ils avaient décidé que Texpédition serait faite, mais sans accroissement notable de ressources; et ils s'étaient bornés à expédier en Afrique, pour y compléter un effectif général de 30,000 hommes, des bataillons qui étaient déjà partis quand M. de Rancé arriva.

M. de Rancé ayant expliqué l'objet de sa mission, on lui répondit par un refus fondé sur ce que le seul chiffre écrit dans les dépèches était celui de 30,000 hommes. En vain exposa-t-il que le maréchal Clauzel avait demandé 30,000 combattants, et non 30,000 hommes, parmi lesquels des malades et des blessés ; en vain rappela-t-il qiie le maréchal avait, en outre, jugé indispensables, et un corps d'infanterie indigène, et 4,000 cavaliers auxiliaires: les ministres opposaient invariablement à l'autorité des promesses verbales celle du chiffre écrit.

Du reste, et dans les limites par eux tracées, ils étaient loin de désapprouver l'expédition, comme le prouve le passage suivant d'une lettre que le général Bernard, minisli*e de la

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e ConstanViae. (Pag-e 89S, col. 1.)

guerre, écrivait au maréchal, le 2'2 octobre 1836 : « Monsieur le maréchal, je vous ai » fait oonnatlre, par ma dépèche télégraphiu que d'hier, que j'ai appris avec satisfaction «1 que vous entrepreniez l'expédition de Cons- « lantineetque vous n*étiez pas inquiet des V résultats. Je vous ai annoncé en même « temps que S. A. R. Monseigneur le duc de « Nemours est coolie & vos soins, que le « prince arrivera à Toulon le 25, et qu'il

« s'embarquera immédiatement pour Bone.»

L'approbation était donc incontestable et explicite, d'autant qu'un fils du roi prenait part à l'expédition ; et si, plus tard, dans une dépêche du 3 novembre, le général Bernard fil remarquer au maréchal que le gouvernement n'avait pas ordonné, mais seulement Œi//om/ l'expédition de ConsLantine, la seule chose k en conclure, c'est que le ministère, par un calcul peu équitable, se pré<

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parail en même temps^ soit à profiter du succès, soit à décliner la responsabilité du revers.

Qu'allait résoudre le maréchal? Victime d'un refus qui déjouait ses plans et lui enlevait les moyens de succès reconnus par luimême indispensables, donnerait-il sa démission? Laisserait-il au comte de Danrémont, qu'on lui avait envoyé pourprendre sa place, le cas échéant; la conduite d'une entreprise aussi importante, aussi décisive? Ou bien, sans renoncer au commandement, se bornerait-il à déclarer que le moment d'agir était passé, et qu*ll fallait ajourner une expédition désormais compromise par une politique avare et de funestes retards ?

Ce dernier parti eût été le meilleur ; mais l'entreprise était depuis longtemps annoncée; elle tenait éveillée Tattention publique ; elle devait servir de couronnement à des projets nourris avec complaisance, elle attirait un des fils du roi ; elle avait fait déjà tant de bruit parmi les Arabes, qu'à la suivre l'honneur pouvait paraître engagé....: le iharéchal Clauzel prit le parti d'aller jusqu'au

bout.

D'ailleurs, Joussouf, qu'il avait nommé bey de Constant) ne, n'avait cessé de lui souffler la confiance : que craignait-on ? Il ne s'agissait en réalité que d'une promenade militaire ; les tribus étaient disposées à se soumettre ; Constantine n'attendrait pas une attaque et s'empresserait d'ouvrir ses portes. De telles promesses flattaient le secret penchant du maréchal : il s*y abandonna ; et les troupes eurent oidre de se réunir à Bone, qui devait être le point de départ.

On entrait dans le mois de novembre, et le ciel ne nous épargna point les avertissements sinistres. La pluie tombait jour et nuit par torrents. La neige couvrait les montagnes. Fatigués par le mal de mer, les soldats étaient entassés dans des casernes malsaines, mal abritées, où la fièvre les venait saisir. Le nombre des malades s'accrut d'une manière efl'rayante. A la veille du départ, deux mille hommes gisaient dans les hôpitaux.

Et puis, l'inondaiion de la plaine interceptait les communications, s'opposait à l'apport des denrées, aux achats de mulets.

Joussouf, de qui on en attendait 1,S00, fut forcé d'avouer qu'il en rassemblerait 500 à peine. Et ce chifl're, en effet, ne fut pas atteint.

Mais rien ne put ébranler la résolution du maréchal Clauzel. Le général de Rigny avec sa brigade avait pris les devants. Le 11 novembre (1836), les pluies ayant cessé, le maréchal salua comme un heureux présage le premier rayon de soleil, et, le lendemain, l'armée se mit en marche. Elle comptait en tout 7,000 hommes, portant pour quinze jours de vivres.

Un orage terrible accueillit le convoi au camp de Dréhan. Sur 200 bœufs appartenant au parc de l'administration, la moitié s'enfuit efi'rayée par les éclairs et le tonnerre. La marche continua, incertaine et pénible. Sur la terre argileuse qu'on parcourait, détrempée par les pluies, les prolonges mettaient cinq heures à parcourir un espace de cinq milles, et pour alléger le fardeau à traîner au milieu des boues, on jetait quelquesunes des échelles destinées à escalader, au besoin, Constantine. Le 15, les troupes atteignaient les ruines romaines de Ghelma ; le 17, elles traversaient la Seybouze: et le 19, elles arrivaient à Raz-Oed-Zenati. Elles n'avaient point rencontré d'ennemis et n'avaient vu que quelques Arabes occupés çà et là au travail des champs. Mais, dans la journée du 20, des cavaliers menaçants parurent sur les hauteurs, et des coups de fusils retentirent. Il fut permis alors aux plus résolus d'avoir de sombres pressentiments, le défaut de munitions et de vivres ne permettant pas une longue lutte. Dans la nuit, la pluie, la neige et la grêle étaient tombées avec violence; plusieurs soldats avaient eu les pieds gelés, d'autres étaient morts de froid; apergue déjà dans le lointain, Constantine semblait reculer devant les troupes. Enfin, le 21 novembre à midi, les mamelons qui la cachaient ayant été successivement franchis, elle se dressa tout à coup aux yeux

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des soldats, protégée par un ravin d^nne profondeur immense au fond duquel mugissait rOued-Rummel, et qui présentait pour escarpe et contre -escarpe un roc taillé à pic. Le maréchal s'attendait à trouver les portes ouvertes : illusion trop obstinément caressée, que dissipèrent bien vite deux coups de canon partis du rempart et le drapeau rouge arboré sur la principale batterie de la place !

Or, Tarmée arrivait, épuisée par neuf jours de marche, pendant lesquels il avait fallu sans cesse lutter contre Thiver en furie, abattre le^ arbres, casser les roches, rendre praticables à rartiiierie et aux voitures les rampes des montagnes. Les vêtements étaient trempés de pluie. Nul moyen de bivouaquer autre part que dans une fange. Les bagages restaient embourbés une demi-lieue en arrière. La neige tombait à gros flocons. On n'avait presque plus de vivres.

Ainsi, ce n'était pas un siège qu'on pouvait tenter, c'était un ooup de main.

L'armée venait d'aborder sur un plateau communiquant avec la ville par un pont très étroit; et elle avait devant elle un ravin large de 60 mètres, des murs de rocher à l'épreuve de la mine et du boulet, une double porte très forte, et, pour aller jusqae là, une voie étroite exposée au feu des maisons et des jardins.

Au sud était le côté faible de Gonstantine, la ville en cet endroit n'ayant pour défense qu'un simple mur d'enceinte dominé par le plateau de Koudiat-Aty.

Malheureusement, il était impossible d'y conduire les pièces de 8 sur le terrain où les roues s'enfonçaient jusqu'au moyeu et que coupait l'Oued-Ruminel, grossi démesurément par les pluies.

Le maréchal Gluuzel se décida donc à diriger contre la porte du pont l'attaque pdncipale, tandis que, sur i^on ordre, le général de Rigny se dirigeait avec la brigade d'avantgarde vers les hauteurs de Koudiat-Aty.

Il y avait trois cours d'eau à traverser, outre le Rummel, changé eu torrent, et les soldats eurent parfois de l'eau jusqu'à la ceinture. Le vent, d'ailleurs, et la grêle leur

venaient à la face avec une telle violence, qu'ils étaient forcés de temps en temps de faire halto et de tourner le dos à l'orage. A peine approchaient-ils des mamelons qui pré* cèdent le plateau.de Koudiat-Aly, que de vives décharges partirent des divers points d'un cimetière musulman. Abrités par les tombeaux, un grand nombre d'arabes sortis de la ville paraissaient résolus à disputer énergiquemcnt le passage aux Français.

Ceux-ci manquaient de poudre : ils chargent à la baïonnette, enlèvent la position, et s'établissent sur le plateau. Mais Ahmed-Bey, qui avait confié à Ben-Aissa, son lieutenant, la défense de Gonstantine, et qui lui-même tenait la campagne avec sa cavalerie, vint dans la matinée du 22, prendre en queue la brigade d'avant-garde, au moment où les Kabyles l'attaquaient de front et où les Turcs se répandaient sur son flanc droit. La situation était critique ; la bravoure des Français ne laissa pas un instant la victoire indécise^ et sur tous les points à la fois l'ennemi fut repoussé.

Pendant que ceci se passait surleshau:

teurs de Koudiat-Aty, un nouveau malheur frappait l'armée. Le convoi resté en arrière n'ayant pu être arraché aux boues, les soldats qui escortaient les voitures se mirent à les piller avant de les abandonner, et se gorgeant d'eau-de-vie pour tromper la faim qui les tourmentait, livrèrent une proie facile au yatagan des Arabes.

La journée du 22 avait été employée par le principal corps d'armée à canonner la porte du pont et à préparer l'assaut : le 23, l'artillerie continua à battre la ville; et la brigade d'avant- garde, appelée encore une fois au combat, chargea et culbuta les troupes du bey.

La nuit venue, dj^ux attaques sont simultanément ordonnées : l'une, du côté deMansourah, contre la porte du pont; l'autre, du côté de Koudiat-Aty, contre la porte de Babel-Oued. Dans la première, qui n'était qu'un héroïque effort contre des obstacles trop muU tipliés, le général Trézel eut le cou traversé par une balle. La seconde conduite par le

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colonel Duvivier, coîita la vie à deux officiers de la plus haute espérance : le capitaine Grand et le commandant Ricbepanse. Elle échoua, d'ailleurs, faute de moyens suffisants: les haches avaient manqué pour enfoncer une porte bardée de fer, que ne pouvaient entamer ni les crosses de fusil ni les baïonnettes.

Les éléments étaient conjurés contre les Français; les vivres se réduisaient à une ration de riz et à un biscuit par homme ; il ne restait guère plus que trente coups de canon à tirer; partout où on avait eu Tennemienface, on l'avait mis en fuite : le signal de la retraite fut donné.

Le commandant Changarnier formait Textrème arrière-garde avec son bataillon. Au moment où il atteignait le plateau de Mansourah, des nuées d^Arabes vinrent fondre sur les Français. Aussitôt le commandant Changarnier forme son bataillon en carré, et, se tournant vers ses soldats: ce Mes amis, c< voyons ces gens- là en face. Ils sont six « mille, vous êtes trois cents : la partie est « égale. » Gela dit, on attend les Arabes à portée de pistolet; et un feu de deux rangs jonche la terre d^hommes et de chevaux. Saisi d*étonnement, de terreur^ Tennemi s'éloigna précipitamment et ne suivit plus qu^à distance cette intrépide armée.

La retraite fut admirable. Les troupes formaient un carré long au milieu duquel avait été ménagé un espace suffisant pour Tambulance et les équipages. En tête marchaient les spahis. Les deux files latérales se composaient d'infanterie. L'arrière garde, commandée par le général de Rigny, comprenait des corps d'infanterie et des corps de cavalerie. Des lignes de flanqueurs soutenus par des escadrons de chasseurs protégeaint toutes les faces du carré. Là se retrouva tout entier le héros des Arapiles, le puissant homme de guerre qui avait jadis sauvé des attaques du duc de Wellington 20,000 Français -ramenés sans perte devant une armée victorieuse. Le regard ferme, le front calme, le maréchal Clauzel pourvoyait atout avec une merveilleuse promptitude de coup-

d'œil, et répandait autour de lui Tinébranlable confiance dont il était animé. Dignes de leur chef, les soldats ne cessèrent pas de s'avancer en bon ordre, les cavaliers, dans lejir généreuse sollicitude, cédant leurs chevaux aux malades, et les officiers supérieurs tenant les blessés par la main pour les aider à marcher. On raconte quun soldat tombant de fatigue et un officier lui demandant s'il ne pouvait pi us aller, celui-ci répondit : « Dans un instant je vais avoir la tète « coupée. Mais prenez mes cartouches ; je ne « voudrais pas que l'ennemi les jemploy&t « contre vous. » Touché de tant de courage l'officier mit pied à terre et plaça le pauvre soldat sur sou cheval, qu'il se mit à conduire lui-même par la bride jusqu'à Ghelma.

Mais il était impossible que la retraite ne fût pas douloureuse. La faim se faisait sentir cruellement et ajoutait aux fatigues de la marche. Aussi, dans les moments de halte, voyait-on les bataillons s'étendre sur la terre, semblables à des épis couchés par le vent. Or, attirés sur la trace de leur proie, les Arabes suivaient avec une avidité hideuse la colonne harassée. Et, de loin en loin, des soldats s'en détachaient que la force venait d'abandonner. Ils se couchaient ceux-là, muets et résignés, se couvraient la tête, et attendaient l'ennemi qui la leur devait couper. Souvent des charges eurent lieu pour arracher à une mort certaine les malheureux qui, de lassitude, se laissaient tomber sur la route; mais tous ne purent être sauvés!

Le 25 novembre, au déclin du jour, le nombre des traînards augmentant, et les officiers faisant remarquer que la nuit allait livrer à l'ennemi des victimes qu'on ne lui pourrait soustraire, le général de Rigny, qui commandait l'arrière-garde, envoya demander au maréchal Clauzel de ralentir sa marche ; et, comme il ne recevait pas de réponse, il s'avança lui-même jusqu'à la hauteur de Tambulance, en prononçant des paroles où perçait imprudemment une inquiétude exagérée: tort réel sans nul doute, mais qui fut envenimé outre-mesure et pro-

voqua de la part du maréchal un ordre du jour d'une accablante sévérité ^

Le 30 novembre (1836), Tarmée avait couché àDréhan, et le 1*' décembre, elle rentrait à Boue.

Quatre cent quarantcrtrois hommes tués ou morts de froid et deux cents vingt-huit blessés, c'est à cela que se réduisait le chiffre des pertes éprouvées. Mais, en France, on mesura la grandeur du mal moins au nombre des morts qu*à la nature des circonstances qui avaient marqué comme d*un sceau fatal cette expédition tant désirée. D'ailleurs, coupées par le brouillard ou par la nuit, les dépèches télégraphiques n'avaient apporté que lambeaux par lambeaux la funèbre nouvelle, prolongeant ainsi Tanxiété publique. Mais ce qu'il y eut de plus triste, ce fut le parti que cherchèrent à tirer de l'événement les passions politiques, de toutes parts dé-

1. La conduite du général de Rigay ayant été depuis examinée par un conseil de guerre, il fut acquitté. Il avait d'ailleurs déployé sous les murs de Gonstantine un brillant courage.

chaînées. A qui revenait la responsabilité de nos malheurs? Tel fut le texte d'une polémique acharnée, impitoyable. Dans la conduite du maréchal Glauzel il y avait eu la précipitation téméraire d'un général dont on a renver.sé les plans, et l'héroïsme d'un vieux soldat : ses ennemis n'insistèrent que sur ce qui donnait prise à leurs haines, et ils n'eurent pas honte de lui déchirer le cœur.

Du reste, loin de se décourager, l'opinion publique se déclara pour la conservation de l'Afrique avec plus de fougue et d'énergie que jamais. Toute àme française jura, dès ce moment, la prise de Gonstantine. Sous le coup des plus cruels revers, sous le poids des plus lourds sacrifices, l'instinct du peuple servait avec une étonnante sûreté la grandeur de la France, l'accomplissement de ses devoirs à l'égard du monde ; et rien qu'à l'invincible ardeur de notre volonté, il se pouvait reconnaître que c'était en vertu d'une loi véritablement providentielle que nous avions la Méditerranée à rendre française et PAlgérie à garder.

Elargissement des prisonniers de Ham. -* Attentat. — Débats sur TËspagne. — Procès de Strasbourg. — Lutte sourde entre M. Mole et M. Guizot. — Projet d'ostracisme. — Loi de disjonction rejetée. — Tableau des souffrances publiques. — Présentation de la loi d*apanage. — Pamphlet de M. de Gormeuin. — Gontinuatiou de la lutte secrète engagée au sein du Gonseil. — Origine, physionomie et influence du tiers-parti. — Dislocation du Gabinet du 6 septembre. — Efforts pour constituer un ministère de tiers-parti ; comment ils échouent. — M. Guizot vaincu t Gabinet du 15 avril.

Un acte qui semblait préluder à la politique de l'amnistie avait signalé l'avènement du ministère Mole : le ch&teau de Ham ne renfermait plus de prisonniers.

Déjà trois médecins célèbres, les docteurs

Rostan, Ferrus et Andral, avaient été chargés par le gouvernement de visiter les prisonniers de Ham, dont on disait la santé compromise. Parmi les ex-ministres, deux seulement, MM. de Peyronnet et de Chante-

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lauze, consentirent alors à recevoir la visite des médecins , qui , après un examen consciencieux, ne.crurentpas devoir conclure, dans leur rapport, à la nécessité de Télargissemeut des captifs. Plus tard, néanmoins, le IT octobre (1836), MM. de Peyronnet et de Chanlelauze^ dont les souffrances s'étaient accrues, furent autorisés à résider, sur parole, le premier à Monferrand, dans le département de la Gironde, et le second dans le département de la Loire. Quant à MM. dePolignac et de Guernon-Ranville, ils s'étaient refusés à faire auprès du gouvernement de Louis- Philippe une démarche qui ne leur paraissait pas compatible avec leur serment. Mais la mort de Charles X étant venue les délier, ils demandèrent à être transférés dans une maison de santé, et, le 23 novembre (1836), une ordonnance parut qui commuait en vingt années de bannissement hors du royaume la peine prononcée contre M. de Polignac, et autorisait M. de Guernon-Ranville à résider, sur parole, dans le département du Calvados.

Ainsi, M. Mole semblait dès son début se séparer de la politique de ses prédécesseurs. Du reste, le roi avait failli devenir victime d'une nouvelle tentative d'assassinat, le jour même de l'ouverture de la session ; et cette persistante contagion du régicide prouvait assez combien la rigueur était impuissante à garantir le trône.

L'année 1836 s'annonça par de vifs débats parlementaires. MM. de Dreux-Brezé et de Noaillcs avaient fait entendre à la Chambre des pairs des plaintes éloquentes : la Chambre des députés les répéta et les agrandit. M. Thiers avait une défaite à venger, le pouvoir à ressaisir ; et, entouré de quelques amis frémissants, il attendait M. Mole au Palais-Bourbon, espérant le convaincre d'impuissance et l'accabler.

L'Espagne, noyée dans son sang, attirait

alors tous les regards : c'était pour avoir voulu

la sauver delà guerre civile que M. Thiers

. avait succombé. Ce fut donc au sujet de

l'Espagne que la lutte s'engagea.

Le rôle de M. Mole dans cette querelle n'avait ni éclat ni grandeur: c'est ce que

M. Thiers fit ressortir avec beaucoup d*impétuosité. Il prouva que, considéré dans son esprit et non dans ses termes, le traité de la Quadruple-Alliance liait à la conservation de la royauté d'Isabelle les destins de la monarchie constitutionnelle née, en France, de la tempête de juillet; que Tintervention en Espagne nous était commandée par notre alliance avec les Anglais: qu'en courant combattre au delà des Pyrénées don Carlos, l'élu de l'absolutisme, c'était la cause des gauvernemciits constitutionnels que nous allions soutenir à la face des peuples, et comme il convenait à des Français, fièrement, l'épée à la main ; que nous nepouvions abandonner ainsi la Péninsule, sans y perdre notre iofluence, sans nous amoindrir à l'excès, sans nous priver d'avance de cette bonne et fidèle arrière-garde que l'amitié de l'Espagne aurait à nous fournir si jamais l'Europe coalisée revenait sur nous par les routes du nord. Répondant à ceux qui n'apercevaient aucune différence entre le système du 11 octobre, celui du 22 février, et celui du 6 septembre, qu'il attaquait, « la différence, « s'écriait l'orateur, la voici : Le premier (( n'avait accordé à l'Espagne que des se- « cours insuffisants, le second voulait lui « en porter d'efficaces, le troisième n'en veut « pas donner du tout». Puis, habile à manier les craintes qu'inspiraient à la classe moyenne de France les premières clameurs de la démocratie espagnole et ses progrès orageux, il faisait entrevoir à la bourgeoisie française le châtiment possible de son apathie. Car enfin, les juntes espagnoles se formant de toutes parts en tumulte ; Toreno renversé par Mcndizabal, Mendizabal par Isturiz ; l'Espagne constitutionnelle poussée violemment dans les bras du parti démocratique ; l'épée des démagogues frappant aux portes de St-Ildefonse parce qu'on ne savait pas écraser les carlistes dans la Navarre; en un mot, l'émeute dans les appartements de Christine, et la royauté d'Isabelle sur le point de manquer de place entre les séides enrégimentés du vieux despotisme et les partisans de la constitution de 1812 soulevés, furieux... tout

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cela n'accusait-il pas assez haut Tégoïsme des hommes d'Etal opposés à Fîntervention, et la folie de leur prudence?

G'étaieutlàdes considérations pressantes:

M. Mole leur opposa Télasticité manifeste des termes dans lesquels le traité de la Quadrupie-Âlliance étaitconçu, les inconvénients d'une politique d'aventures, Tor et le sang de la France à mettre en réserve pour des intérêts français, la guerre à éviter là où dominait rimprévu. Quelque autorité qu'eps-* sent de tels arguments sur une assemblée depuis longtemps asservie àlapeur, M. Mole aurait difficilement triomphé de son adversaire, s'il n'avait pu l'opposer à lui-même. De fait, M. Thiers avait varié dans sa politique à l'égard de l'Espagne. Sous le charme des flatteries dont la diplomatie autrichienne l'avait enivré, il lui était arrivé de repousser l'intervention, dans une dépêche en date du 18 mars, dépêche fatale que M. Mole vint lire à la tribune, et dont il loua la sagesse avec une triomphante ironie.

La discussion fit aussi revivre le souvenir de l'affaire Conseil, basse intrigue dans laquelle on avait laissé tomber le nom de la France. Vainement M. Odilon-Barrot demanda-t-il des explications sur un mystère dont la honte se perdait dans les derniers mois du Cabinet que M. Thiers ayait présidé: M. Thiers affirma qu!il n'avait pas tout su^ et renvoya la responsabilité à M. de Gasparin, qui, en balbutiant, la rejeta sur M. de Montalivet. M. de Montalivet n'était ps^s dans la salle en ce moment. Le lendemain, il se . contenta d'écrire à ses collègues, dans une missive arrogante, qu'il était prétàrépondre de ses actes. Mais il ne donnait pas les explications attendues. Et la Chambre se tint pour satisfaite en se voyant bravée I soit qu'on s'effrayât de l'imminence du scandale, soit qu'on respectât dans M. de Montalivet son protecteur caché.

Le ministère du 6 septembre venait de sortir vainqueur d'une épreuve pleine de péril ; mais son existence n'en était pas plus assurée, parce qu'il couvait dans son propre sein le germe de sa dissolution.

Un jugement droit, une élocution sans relief mais suffisante et sobre, beaucoup de tenue, de la présence d'esprit et du sangfroid, de l'habileté dans le maniement des hommes, tout ce que donne l'habitude des grandes relationâ, l'expérience des affaires, une politique apprise à l'école de l'Empire et par conséquent le goût du despotisme, mais avec cela une facilité singulière à se plier au joug des circonstances, peu d'élévation dans les vues, nulle hardiesse dans l'exécution, un amour-propre inquiet et trop aisément irritable : voilà ce que M. Mole avait apporté aux affaires en qualités et en défauts.

Qu'il eût occupé dans le Conseil la première place sans y prétendre àla domination, M. Guizot le lui aurait pardonné; mais M. Mole, comme premier ministre, entendait avoir le pas sur ses collègues, et c'est ce'qui paraissait intolérable à M. Guizot, jaloux de personnifier dans un poste secondaire le Cabinet tout entier, et réclamant une influence proportionnée aux haines soulevées contre lui. M. Mole devant M, Guizot, c'était la susceptibilité patricienne aux prises avec l'orgueil. Le premier s'Irritait d'avoir la suprématie à conquérir ; le second affectait à l'égard de Thomme qui la lui contestait une sorte d'étonnement dédaigneux dont rien n'égalait l'injure. Delà un duel sourd, implacable, dans lequel les conceptions législatives, les desseins politiques, l'emploi des agents, les mesures les plus générales en apparence, n'entraient que cpmme des armes à l'usage de la jalousie. Nous en pourrions citer mille preuves; quelques-unes suffiront, et peut-être le lecteur trouvera-t-il instructive la puérilité même de certains détails.

C'était, on l'a vu, M. Guizot qui avait fait placer au ministère de l'intérieur, pour v être tout-puissant, M. de Gasparin. La présence de M. de Gasparin dans le Conseil était donc très gênante pour M. Mole.

Aussi, quelle ne fut pas la joie du premier ministre lorsque, dans là discussion de l'adresse, il vit son importun collègue réduit & laisser tomber de là tribune des excuses insignifiantes, embarrassées, dignes enfin des

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murmures qu'elles excitèrent. Plus de doute, M. de Gasparin était perdu dans Tesprit de la Chambre ; après une démonstration aussi claire de son insuffisance oratoire, M. Guizot oserait-il encore le soutenir? Evidemment c'était impossible : le moment était venu de porter à une influence rivale un coup décisif. . . Ainsi pensa M. Mole; et le soir même de la séance marquée par l'échec de M. Gasparin, il s'en exprima librement chez M°** de Boignes, dont le salon avait à cette époque une importance politique. Le lendemain, le premier ministre courait chez M. Guizot pour le mettre en demeure, ou d'accepter le ministère de l'intérieur, ou d'y souffrir M. de Montalivet à la place de M. de Gasparin. M. Guizot s'était attendu à la démarche et il avait pris sou parti. En apercevant M. Mole, il à'écria: « Je sais ce que vous venez me c< proposer : le ministère de l'intérieur? Je le « prends. » A ces mots, prononcés d'un air impérieux et d'une voix altièré, M.Molé s'émeut, et, par un soudain revirement dépensée, il demande à garder^our collègue celuilà même dont il était disposé à exiger le renvoi.

Cependant, une nouvelle venait de se répandre qui remplissait les ministres de trouble et de confusion. Le 6 janvier, les débats judiciaires relatifs à la conspiration du 30 octobre 1836 avaient commencé, et le Cabinet en avait appris le dénouement au milieu des dernières rumeurs soulevées par la discussion de.l'adresse.

Parmi les complices du neveu de Napoléon, MM. de Persigny, Lombard, Gros, Pélry, Dupenhouat, deSchaller, étaient contumaces et il y avait sept accusés présents : le colonel Yaudrey, les chefs d'escadron Parquin et de Bruc, les lieutenants Laity et de Querelles, M. de Gricourt, M"' Gordon. Depuis 1830, les procès extraordinaires n'avaient certes pas manqué à la curiosité publique; mais tout concourait à donner à celui-ci une physionomie particulière et saisissante : le rang des accusés, militaires pour la plupart; le glorieux passé des uns, la jeunesse et la fierté des autres ; cette impériale ré-

volte si pleine de souvenirs ; Louis Bonaparte voguant impuni vers des contrées lointaines ; parmi les pièces à conviction, l'aigle aux ailes déployées; le tribunal érigé dans Strasbourg, ville à la fois républicaine et guerrière placée sur le chemin de nos victoires, et sous ses dehors allemands, la plus française peut-être de nos cités; le Rhin, en un mot, coulant à quelques milles de l'enceinte où siégeaient le? juges, ce Rhin que Napoléon avait franchi ! Aussi né vit-on jamais pareil spectacle. Les audiences commençant de grand matin, l'impatience, pour éclater, n'attendait pas le lever du jour; et, avant l'aube, les abords du palais de justice ne présentaient que groupes agités, que femmes se pressant aux portes une lanterne à la main.

L'attitude des accusés répondit à l'intérêt qu'ils excitaient. Le commandant Parquin puisa dans son dévouement à la mémoire de l'Empereur des accents d'une force et d'une vérité singulières. Douée d'une éloquence naturelle que relevait le caractère énergique de sa beauté, M*"* Gordon sut ennoblir par la vivacité de ses convictions politiques ce qu'avait d'inusité son rôle de conspiratrice. MM. de Querelles, de Gricourt et de Bruc soutinrent l'interrogatoire avec assurance^ et le colonel Yaudrey avec une fermeté toute militaire, quoique mêlée parfois d'embarras. Mais, parmi les accusés, nul ne remua plus fortement les âmes que le lieutenant Laity. C'était un jeune homme plein de courage, au regard triste, à la figure transparente, sérieuse et passionnée. En se jetant dans une entreprise où tout n'était que périls, il avait cru faire pacte avec la mort. Vaincu, il refusa de se défendre, et l'on ne parvint à l'y décider qu'en lui montrant jusqu'à quel point sa résolution compromettait ses compagnons d'infortune. Devant les juges, il fut indomptable et calme. Il s'exprimait noblement, sans recherche et d'un ton bref, en soldat. « Je suis républicain, dit-i), et n'ai suivi le (( prince Louis Bonaparte que parce que je lui « ai trouvé des opinions démocratiques. » Les dépositions des témoins donnèrent lieu

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à divers incidents qui ajoutèrent à l'impression de l'ensemble. Le colonel Tallandier ayant raconté qu'en arrêtant le commaodaat Parquin, il lui avait arracbé une de ses épauleltes de général : « Il est très vrai, s'é- « cria celui-ci, que M. Tallandier m'a insul- « lé. Il pouvait le faire impunément : j'étais M son prisonnier. » Et ces mots provoquèrent entre les deux soldats un échange de paroles et de regards dont chacun put deviner la portée sinistre.

Au dehors, l'émotion allait croissant. La ville retentissait de vœux formés en chœur pour l'acquittement des accusé?. On entendit crier dans les rues ; Vivent les opinions du lieutenant Laityl Un procès gagné en quelque sorte par l'ombre auguste de Napoléon était aux yeux des bonapartistes, une merveilleuse victoire. Lesrépublicaius brûlaient de voir l'autorité morale du roi régnant alTaî' blie et décriée. Plusieurs ne poursuivaient que l'humiliation du miaistère. Et chacun de masquer les conseils de la haine ou les entraînements de la passion en invoquant le principe de l'égalité. Car, pouvait-on frapper les complices de Louis Bonaparte, quand Louis Bonaparte lui-même était élevé audessub du cb&timent? Ici l'injustice paraissait toucher au scandale. Aussi, s'en expliquait-on bruyamment dans les salons, ddDs les'cafés, dans les hôtels, dans les brasseries. El les jurés n'allaient nulle part sans traverser des impressions dont il fallait subir l'empire.

Il n'était pas jusqu'au choix des avocats qui ne fût de nature àprotéger puissamment les accusés. H. Ferdinand Barrot portait un nom illustré parles luttespoliti'ques; M. Parquin, membre célèbre du barreau de Paris, se présentait pour défendre la vie ou )tt liberté d'un frère; M. Thierret jouissait d'une grande réputation de science ; l'avocat di: M*"* Gordon, M. Liechtemberger, avaitacquis dans l'Alsace l'influence de la vertu colorée par le talent. Quant à M. Martin (do StrasboL-rg), il n'avait pas encore atteint àk réputation qu'il devait acquérir plus tard; mais déjà l'on pouvait aimer et estimer en lui un

républicain sans reproche, un homme en qui l'austérité des convictions, la fermeté du caractère, se mariaient à une rare simplicité de mœurs et L une douceur exquise. Attaqués par le procureur-général, M. Rossée, avec un emportement dont la modération de M. Gérard, procureur du roi de Strasbourg, fit ressortir l'excès, les accusés furent éloquemment défendus. Chacun des avocats

Louia Boiwp&rte (180&-1873).

vint plaider à son tour, et sous des formes variées, le système de l'égalité devant la loi. Quant à M. Parquin, il n'eut, pour attirer à lui tous les cœurs, qu'à s'abandonner aux inspirations de la tendresse fraternelle. « 0 « ma vénérable mère, s'écria-t-il en finissant, « toi qui , à quatre-vingt-deux ans, as retrouvé « des jours sans repos et des nuits sans som- « meil, loi qui accuses le ciel de ne l'avoir « pas enlevée plus t6t à la terre, je le vois, « je t'entends... Parquin, qu'as-tu fait de ton « frère?.... Ali 1 ma bonne, ma vénérable « mère, sèche tes pleurs. Ton fils ! nu jury « d'Alsace te le rendra. » Des sanglots retentirent alors de toutes parts, et ce fut au milieu

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d'un attendrissement inexprimable qu'on se sépara. Le lendemain, 48 janvier 1837, au moment où les jurés entraient dans la salle des délibérations, plusieurs voix s'élevèrent; Acquittez ! acquittez 1 Un profond sentiment d'angoisse se peignait sur tous les visages. Mais, lorsque les jurés étant rentrés en séance, leur chef prononça ces mots : « Sur « mon honneur et ma conscience, devant « Dieu et devant les hommes, sur toutes les « questions, la réponse du jury est : Non, les «accusés ne sont pas coupables, » il y eut dans l'auditoire un mouvement de satisfac tîon contenu à peine par le respect dû à la justice. Bientôt la lecture du verdict d'acquittement par le greffier ouvrant un libre cours aux sentiments de tous, les accusés se précipitent dans les bras de leurs défenseurs ; on s'empresse autour d'eux, on les félicite ; et ce cri résonne avec force dans la salle : Vive le jury ! le jury d'Alsace ! Dans la cour extérieure du palais^ mêmes transports. La ville de Strasbourg prit un air de fête, on offrit aux accusés un banquet somptueux, et les émotions furent prolongées par un duel entre le colonel Tallandier et le commandant Parquin, duel où celui-ci reçut une assez grave blessure, après avoir mis luimême son adversaire en danger.

L'issue du procès de Strasbourg consterna . les ministres. Le roi en fut particulièrement affecté. A Vendôme, le sous-officier Bruyant venait de tenter une insurrection avec le drapeau de la république ; la pensée des complots grandissait; des haines implacables germaient dans la nuit dont s'étaient environnées les sociétés secrètes ; un ouvrier mécanicien nommé Champion fut découvert tramant un régicide, et il s'étrangla dans soncachot, sans qu'on pût savoir s'il ne laissait pas quelque sanglant héritier. Tout cela pesait sur le cœur de Louis Philippe.

Accoutumé lorsqu'il n'était qu'un prince du sang, au bonheur des promenades solitairt^s, il gémissait sur sa liberté perdue, et il s'irritait de cette prudence pleine d'angoisse dont il avait dû s'armer contre les desseins de tant d'ennemis invisibles . Q u'il se mêlât à une sem-

blable tristesse des élans d'indignation et le désir de couper court à toute tentative nouvelle par des mesures de rigueur, rien de plus naturel sans doute ; mais dan& cette tendance à établir un vaste système de répression, il y eut abus, et le tort vint des ministres. Dominés par des ardeurs jalouses, M. Guizot et M. Mole se tenaient sans cesse en observation auprès du roi, se disputant ses préférences, épiant, sans se l'avouer peut-être à eux-mêmes, les premiers indices de sa volonté pour accaparer sa faveur, et, par une triste émulation de condescendance, exagérant sa propre pensée. Aussi s'étudièrentils comme à l'envi à nourrir les inquiétudes du maître et ses chagrins vigilants. Réprimer devint, pour ainsi dire, le mot d'ordre du Conseil, et ce fut à qui proposerait le plus promptement les mesures les plus sévères.

M. Mole conçut alors un projet tel, qu'on n'aurait pu l'exécuter qu'en temps de cristo ou sous le, régime du pouvoir absolu. Il s'agissait de faire accorder au ministère le droit d'éloigner arbitrairement de Paris quiconque paraîtrait un peu trop dangereux.

C'était un véritable plagiat de la loi des suspects. M. Guizot ne goûta pas la proposition; mais il craignit, é'il la combattait directement, que son rival n'en prît avantage dans lecombat d'influence qu'ils se livraient. Il en consulta donc avec ses amis, et M. Duvergier de Hauranne se chargea d'une démarche auprès de M. Mole. L'entretien eut tout le succès désirable. M. Duvergierde Hauranne fit observer que la mesure était d'une portée incalculable ; qu'elle se liai ta un système de coups d'État; qu'une crise seule pouvait justifier l'emploi de pareils moyens; qu'il ne convenait pas après tant d'efforts de montrer la France dans une situation révolutionnaire.... M. Mole se rendit, mais non sans humeur; et l'on finit par s'arrêter à trois projets de lois marqués, évidemment, à la même empreinte. Le premier portait que, lorsque des crimes prévus par certaines lois déterminées auraient été commis en commun par des militaires et des individus appartenant à l'ordre civil, ceux-ci seraient renvoyés de-

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vant les tribunaux ordinaires et ceux-là devant les conseil de guerre. Le second demandait qu'on établit à Tile Bourbon une prison destinée à recevoir les citoyens déportés. Le troisième menaçait de la réclusiou quiconque ne révélerait pas, en ayant connaissance, les complots formas contre la vie du roi.

En même temps, et comme pour rendre profitables à la fortune du roi les dangers que courait sa personne, les ministres conviaient la Chambre àconstituer au duc de Nemours un riche apanage et à donner à la reine des Belges, sur l'argent des contribuables, une dotd'un million.

La première de ces trois lois, restée célèbre sous le nom de loi de disjonction, était une œuvre de colère, une revanche cruelle du verdict de Strasbourg : elle révolta la conscience publique. Quoi donc ? Pour un même crime des juges difTérents ! La division des causes dans la connexité des délits ! Et qui sait ? A deux pas du tribunal par qui des soldats coupables de rébellion seraient con-' damnés à mort, un autre tribunal qui acquitterait leurs complices! L'opposition à la Chambre fut terrible. M. Dupin aîné commença l'attaque avec une verve sans égale et une autorité qu'il puisait dans son dévouement, bien connu, au gouvernement dont, cette fois, il se posait l'adversaire. Jamais sa physionomie n'avait été plus expressive, son geste plus vif, sa voix plus mordante, son éloquence plus féconde en étincelles. Rappelant que le principe d'indivisibilité avait été proclamé saint par tous les criminalistes anciens ou modernes, il montra ce principe mis hors d'atteinte dans les États despotiques comme dans les démocraties agitées ; il le montra respecté même à une époque où il y avait des juridictions royales, seigneuriales, prévôtales, ecclésiastiques, universitaires; il le montra survivant aux révolutions, traversant les âges, debout enfin, toujours debout au milieu de tant de ruines entassées par l'histoire. Puis, pénétrant dans les entrailles de la question, «pourquoi, s'écriait- (c il, lorsqu'un délit est commis de compli-

ce cité par des militaires et de simples citoyens, « pourquoi recourir, à l'égard des premier^, « à une juridiction exceptionnelle ?... Est-ce (( que le propriétaire, le négociant, ne savent « pas que, sans l'ordre, leur Iravail, leur « industrie, seraient compromis, et que la « discipline dans l'armée est le gage de leur « repos ? » Passant aux conséquences, *< la « justice militaire. Messieurs, veut que ses « arrêts soient promptement exécutés. Ferez- « vous exécuter l'arrêt? Vous renoncez à la (c confrontation des témoins. Si, au con- « traire, vous faites surseoir à l'exécution, (c vos témoins, ce sont des condamnés à (( mort. Et quoi de plus cruel que de tenir un « homme pendant trois ou quatre mois sous « le coup de la mort? Ne comprenez-vous (C pas que soû supplice sera augmenté, sera « doublé ?... jtfais j'aperçois quelque chose <( de plus terrible encore dAs ces deux pro- « ces qui se font séparément. Si les accusés « du conseil de guerre sont condamnés, l'ac- « cusateur public se présentera au jury, leur a tête à là main en quelque sorte,pour deman- « der la tête des autres !.... » S* élevant à des considérations plus générales, l'orateur ajoutait : «Votre loi détruit le sentiment qui fait le « bon soldat, ce sentiment qui dit au soldat a qu'il est citoyen. Ce qui rattaché le soldat « au pays, c'est qu'il pense à la maison de « son père, à son champ, au cimetière qui ^ « reçu les cendres de ses aïeux et doit rece- « voir les siennes. C'est tout ce qui tient à « sa petite patrie qui lui rend la grande « chère... Les bons citoyens font les bons «soldats... La justice est une en France, « disait Napoléon ; on est citoyen avant « d'êtresoldat. (Vousl'entendez... Napoléon! « Voilà sa pensée). Il faut que les délits du « soldat soient soumis à la justice civile. « Oui, cela doit être ainsi, sauf à l'armée^ « car l'armée emjporte tout avec elle, c'est « rÉtat qui voyage... Un autre point capital, « c'est qu'il ne faut pas que la tutelle de la so- « ciété soit abdiquée par elle même. Eh quoi ! (( quand un crime à la répression duquel tout « l'Etat est intéressé aura été commis, ce ne « sera plus la société qui aura le droit de ré-

LOUIS BLANC

« pression ! Or, le jury, c'est la société « inème... Si vous faites de Tarméeun corps ((Comme autrefois le clergé;. si, après lui (( avoir mis les armes à la main, vous Tin- « vestissez du droit de rendre la justice sous « les armes, vous abdiquez la justice, vous (( n'êtes plus la société, vous déléguez vos (( droits à des hommes armés qui peuvent (( en user contre le pays et contre vous- « mêmes ».

Pour détruire l'effet de cette vigoureuse improvisation, successivement appuyée par MM. Delespaul, de Golbéry et Nicod, il fallait un orateur puissant: M. de Lamartine se présenta. Il commença par dénoncer dans le verdict de Strasbourg un scandale sans exemple, II s'étonnait, il s'indignait de tant de faveur accordée à d'aussi hardis 'rebelles; et, quant à l'impunité dont leur chef s'était vu couvert par la clémence royale, il rappelait que Louis Bonaparte avait été mis hors la loi commune le jouroti, puni de la gloire de son nom, il fut frappé par la raison d'État d'un exil éternel. Qu'y avait- il d'injuste à ce qu'il profitât, coupable, d'une position exceptionnelle dont il avait souffert innocent? Et à supposer que l'indulgence du roi se fût trompée, de quel droit douze jurés faisaient-ils comparaître à leur barre la majesté du trône? Avaient-ils mission de venger les principes ^olés, de rappeler le pouvoir au respect de l'égalité méconnue ? Suivant M. de Lamartine, il fallait se prémunir contre de tels abus en adoptant, au moins comme mesure transitoire, la loi proposée, loi bien facile à justifier, après tout, puisque les délits politiques commis par les militaires avaient un caractère spécial de gravité qui réclamait une juridiction particulièrement sévère.

Un long tumulte suit ce discours. M. Charamaule, pour le réfuter, parait à la tribune, et la lutte continue. Appuyé par MM. Parant, Moreau (delaMeurthe), Persil, Magnoncourt, Martin (du Nord), le projet est flétri par l'Opposition avec une vivacité croissante. M. Chaix-d'Est- Ange l'appelle une loi de suspicion contre le jury. M. Teste le range dans la catégorie de ces mesures sinistres dont la

liste comprend dans notre histoire et le tribunal révolutionnaire et les cours prévôtales. Mais la violence des partisans du projet se retrempe dans l'ardeur même de ces attaques. Dépassant la limite fixée par les ministres, le général Tirlet ne craint pas de demander que, dans Je cas où les crimes prévus seraient commis par des individus de l'ordre civil, de complicité avec des militaires réunis et commandés par un ou plusieurs chefs militaires, tous les prévenus sans distiction soient traduits devant le conseil de guerre. De son côté, le général Bugeaud veut que la révolte à main armée soit justiciable des conseils de guerre, à quelque classe. qu'appartiennent les coupables. Ainsi, c'est le renversement de la Charte que proposent des hommes d'épée. L'agitation redouble. Alors, s'élançant à la tribune, M. Berryer adjure ironiquement les soutiens du ministère d'imiter les généraux Bugeaud et Tirlet, d'aller jusqu'au bout, de se montrer logiques dans leurs pernicieux desseins. Car la disjonction lui parait non moins insensée que cruelle. (( Comment! vous allez envoyer les « coupables d'un même crime devant des ju- « ges diffférents ! Et vous ne comprenez pas (( quelle atteinte est portée par là à l'auto- (n rite de la justice, à sa dignité,, au respect (( dû à ses décisions? Supposez que vous (( l'eussiez eue, cette loi, la veille de l'atten- « tat commis à Strasbourg: que serait-il ar- (( rivé? que serait-il arrivé si, le jury restant (i imbu des opinions que vous redoutez, le « conseil de guerre avait été animé, au concc traire, des sentiments de rigueur que vous « attendez de lui? que serait-il arrivé, après «c l'acquittement prononcé par l'un des deux a tribunaux et la condamnation prononcée (( par l'autre? Quoi! en même temps dans la (( même ville, deux portes se seraient ouver- « tes : ici la marche funèbre des condamnés (c à mort, là l'ovation aux coupables acquit- (( tés et à leurs juges ! Et vous auriez laissé <( passer le convoi à côté de ces joies bruyana tes des triomphateurs de la justice !... »

A peine M. Berryer a-t-il cessé de se faire entendre, qu'un bourdonnement s'élève. Les

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députés ont quitté leurs places et vont se former en groupes dans les couloirs et dans l'hémicycle. Les tribunes sont en mouvement. Les ministres se concertent. Enfin M. de SaU vàndy, rapporteur du projet de loi, essaie de justifier son œuvre; mais, au milieu de l'émotion qui se prolonge, onTécoute à peine, et la discussion générale est fermée.

Le lendemain, 7 mars, M. Jaubert se jetait, éperdu, dans la mêlée. Pour cet homme fougueux, âpre avec esprit, incisif, aussi incapable de faiblesse que de discrétion, et qui mettait à soutenir des théories de despotisme Fimpatience factieuse et l'emportement d'un tribun, la loi proposée par les ministres n'était pas encore assez dure, assez absolue. Il venait donc appuyer le général Tirl et, et provoquer M. Dupin aîné, qui avait à ses yeux le tort d'être momentanément l'adversaire du pouvoir, bien que fonctionnaire public. M. Dupin répondit avec une aigre éloquence. Ce fut le dernier épisode de la discussion. Le scrutin est interrogé et la loi rejetée par 211 voix contre 209. Alors montèrent jusqu'aux voûtes des cris d'enthousiasme que, depuis longtemps, on n'avait pas entendus. Les députés échangeaient des félicitations passionnées; des mains qui ne s'étaient pas levées pour les mêmes serments se cherchaient, se pressaient avec effusion, et les femmes agitaient leurs mouchoirs du haut des tribunes.

Une crise ministérielle paraissait inévitable. Et pourtant la note suivante parut dans le journal ministériel du soir: « Le ministère « du 6 septembre ne se retirera pas devant « le vote de la Chambre. Il voulait renforcer « la discipline de l'armée et prévenir le re- « tour d'affligeants désordres: les mesures « qu'il proposait ayant été rejetées, ce n'est « pas sur lui que retombe la responsabi- « lité. » Mais, évidemment, une crise approchait.

Or, tandis qu'elle se préparait dans le palais du roi^ la défiance et la misère envahissaient tout. De chaque point du royaume venaient de tristes nouvelles. A Rouen, les filatures languissaient, après avoir chômé une partie de l'hiver ; les ouvriers teinturiers

ne travaillaient presque pas ; et, quant aux tisseurs, ils souffraient cruellement d'une récente diminution de salaire; plusieurs ouvriers sans emploi avaient porté leurs livrets à la mairie; quelques-uns étaient occupés par la ville à des travaux de balayage rapportant douze sous par jour. Dans les campagnes du département de l'Aude, un commencement de disette se faisait sentir. On citait, dans l'arrondissement de Limoux, deux cantons dont les habitants venaient d'émigrer pour se répandre, affamés, dans les plaines du Roussillon et du Bas-Languedoc. On racontait même qu'une famille du village de Charnus, situé au cœur des montagnes, voyant ses provisions épuisées, avait tué un cheval, dont elle s'était nourrie. Dans l'Ariège, la mendicité était telle, que les pauvres erraient par troupes, la besace sur le dos, le long des routes. Des mendiants, dans le canton d'Aix moururent de faim. La Normandie fut désolée, vers le même temps, par un affreux sinistre : un vent violent du nord-est ayant poussé la mer av^c force contre les portes de flot du Pont-de-Yey, les eaux de la Yire, grossies par la fonte des neiges et par des pluies abondantes, franchirent brusquement les digues, inondèrent les marais de Dommartin, de Craignes, de Saint-Fromond, entraînant et noyant les bestiaux. Enfin, l'on écrivait de Lyon les lignes suivantes, que beaucoup de journaux reproduisirent: « \\X' jourd'hui plus que jamais la misère ici est à son comble. Le gouvernement croitrit qu'on meurt de faim comme d'un coup d'épée> sans agonie? Croit-il que le spectacle récent de cette pauvre mère qui se traîne sur la place Bellecourpour y rendre le dernier soupir soit de nature à conseil 1er la résignation? Pendant six jours, cette malheureuse, qui n'avait rien à manger, a nourri son enfant. Ses forces épuisées, son lait s'est tari. Alors, rassemblant le peu de forces qui lui restaient, elle s'est traînée sur le pavé, où elle est morte en recommandant son fils à la pitié des pas sauts. » Des symptômes non moins dououreux se manifestaient dans la capitale : sur

la place du Châtelet, ce n'étaient que ventes par autorité de justice; les faillites allaient se multipliant; et, chaque jour, la place de THotel-de- Ville était encombrée de journaliers qui après avoir inutilement offert leurs services se retiraient la malédiction à la bouche et la révolte dans Tâme.D'un autre côté, la caisse d'épargne suffisait à peine aux demandes de remboursement, les moins malheureux courant réclamer avec inquiétude le fruit de leurs économies; si bien que, dans une seule semaine, la première du mois d'avril, la somme des remboursements opérés par la caisse de Paris s'éleva au chiffre énorme de 1 million 766,000 francs 1 Le pauvre, dans les grandes villes, est un être enterré vivant et qui s'agite au fond d'un tombeau: on passe, on repasse sur sa tète sans entendre ses cris ; on le foule, et on l'ignore! Seulement de loin en loin, il semble que la société s'en trouve un instant pour laisser descendre dans ses abîmes le regard effrayé de rhomme heureux. C'est ce qui arrivait. Que de drames profonds joués devant la justice ! Tantôt c'était une mère qui, à la vue de son fils expirant sur la paille, avait dérobé pour lui un morceau de ce gain que dédaigne souvent la sensualité des riches; tantôt c'étaient de blêmes ouvriers qui, manquant d'ouvrage, s'étaient fait ramasser comme vagabonds sur le pavé des rues, pour qu'on les convainquît du crime de pauvreté, et qu'on les admît comme coupables à l'amer banquet où ils n'avaient pu trouver place comme travailleurs. Et ce qui se passait alors dans l'enceinte des tribunaux^ on le devine: ils étaient condamnés, ces coupables, maispar des juges attendris, mais devant un auditoire, qui, quelquefois, fondait en larmes; et, lorsqu'ils se mettaient en route pour la prison^ la charité les attendait aux portes de la salle d'au* dience, la main pleine de dons pieux. Protestation admirable contre les vices de notre ordre social! touchant et philosophique hommage rendu à la puissance de l'Évangile, au milieu des douleurs et des folies d'une civilisation corrompue !

Cependant, la loi d'apanage est présentée.

Non contente de demander un million pour la dot de la fille aînée du roi, reine des Belges, et un accroissement de revenu d'un million pour l'héritier présomptif, duc d'Orléans, la Cour veut qu'on donne au duc de Nemours le domaine de Rambouillet, en y ajoutant les forêts de Sénonche, de Châteauneuf et de Montécaut. Mais, accueillie d'abord sans murmures dans les bureaux de la Chambre, la proposition n'est pas plus tôt connue du public, que partout l'opinion s'émeut et gronde. On rappelle que le roi jouit d'une liste civile de douze millions; que la munificence nationale lui a généreusement abandonné neuf millions perçus en trop dans les premiers mois de son règne ; qu'il lui a été loisible de conserver son domaine privé, à la différence de tous ses prédécesseurs, lesquels se faisaient gloire, en montant sur le trône, d'ajouter le leur à celui de l'Etat; que ce domaine privé est considérable; que Louis-Philippe dont il s'agit de faire apanager les fils et doter les filles parla nation, est un des plus opulents souverains de l'Europe. Sur ces entrefaites, le bruit se répand que, pour enfler, à l'msu de tous, le don féodal réservé au duc de Nemours, les courtisans n'ont pas rougi de recourir à des évaluations fausses. L'irritation des esprits s'en accroît, et bientôt on ne parle plus que d'un pamphlet sorti de la redoutable plume de M. de Cormenin.

« Avouez, disait M. de Cormenin au duc «; de Nemours, avouez. Monseigneur, que « c'est une bien généreuse nation que la « nation française, et que votre famille lui « doit une reconnaissance sans bornes pour « les aises, profits et grands biens dont elle c( a été de tout temps emplie et remplie, « comblée et recomblée, chargée et surchar^ « gée.... Tout [d'abord, Monseigneur, les « édits de 1661, 1672 et 1692 prirent àl'État « et donnèrent à votre aïeul un apanage « composé de tant de fiefs, de terres, de ma- « noirs, de villes, de palais, de châteaux, de « fermes, de gouvernements, de principau- « tés, de duchés, de marquisats, de comtés « et de baronies, d'aïeux, de champarts, de

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« redevances féodales, de prés, de canaux, (( de bois et de forêts, que je me fatiguerais, « dans cent pages, à vous les énumérer. « Votre, maison, Monseigneur, passait, en « 1789, pour lamaisonprincièrenonrégnante t< la plus riche de TEurope, puisqu'on évac( luait son capital à 112 millions, somme « énorme qui représente 200 millions de nos « jours; somme trop grande, de toute ma- (( nière, entre les mains et à la disposition « d'un seul homme, quelque prince qu'il soit, c( et, selon les temps, menaçante tantôt pour la « liberté, tantôtpourlepouvoirlui-même. Car « l'histoire n.e sera que juste. Monseigneur, « lorsqu'elle dira que l'emploi révolution- (( naire que votre aïeul fit de sa prodigieuse « fortuné contribua plus que toute autre « chose au renversement du. trône de Louis « XYI, son parent et son maître. Cette fatale lité de bonheur pécuniaire qui s'attache « obstinément à ses pas poursuivit votre (( famille jusque dans l'exil. Car, tandis que c( les autres émigrés mouraient de faim à « l'étranger, la duchesse d'Orléans, votre (c grand'mère, recevait une grosse pension (c de larépublique française, et, vers le même (c temps; le trésor payait, à la décharge de (( votre père émigré, plus de 58 millions ! « Quelle brillante anticipation de liste civile ! « Ce n'est pas tout : Louis XVIII, à. peine « débarqué d'Angleterre, vous remit, sur « vos vives prières, par une ordonnance de « bon plaisir, .ce qui restait entre les mains « de la nation des biens non vendus de l'a- « panage> d'Orléans, apanage irrévocable- « ment aboli, nçn par les lois de 1793 sur « l'émigration, mais par l'article 2 de la loi « du 21 décembre 1790 sur les apanages. « Pourexcusercetteiusigne violation deslois, M on a prétendu que Louis XVIII était alors (( omuipotent. Mais avec ce beau raisonne*- « ment-là onauraitpu dépouiller, pour vous « enrichir, le premier citoyen venu, comme « on dépouillait l'État.... Laloi surTindem- K nitédes émigrés, qui semble avoir été laite a pour votre heureuse famille, vint au^men- * * « ter encore ses bons points, commodités, « aises et profits, en lui fournissant l'occa-

« sion de répudier la succession paternelle, (C qui était criblée de dettes, pour accepter « la succession maternelle, qui rayonnait « d'or et d'argent; ce qui lui valut, au moyen « de cette ingénieuse division des patrimoi* « nés, subtilement admise par des conseillers « d'État amovibles, un boni de 12 millions (C d'écus bien pesants, bien comptés çt bien « encoiïrés. Enfin, indépendamment du joy- « au de la couronne de France, le plus « éclatant joyau de l'univers, les Chambres, « voulant gonfler d'or votre famille comme « elles la gonflaient de pouvoir, ajoutèrent (( aux immenses richesses de votre père les a meubles et immeubles de la dotation royale « de Charles X. J'ai trop fait de fois votre « compte, Monseigneur, pour que j'aieencore (C ici besoin de vous rappeler que vous et les «r vôtres jouissez du Louvre, des Tuileries et (( de i'Elysée-Bourbon ainsi que de leurs « dépendances; des ch&teaux de Marly, (C Saint-Cloud, Meudon, Saint-Germain, « Compiëgne, Fontainebleau et Pau, ainsi « que des maisons, bâtiments, fabriques, « terres, prés, corps defermeà, bois et forêts « qui les composent; des bois de Boulogne « et de Vincennes et de la forêt de Sénart; i< des diamants, perles, pierreries, statues, « tableaux, pierres gravées, musées, biblio- « thèques et autres monuments des arts; (a ainsi qu^ des meubles meublants contenus « dans rhôtel du Garde-Meuble et Jes divers « palais et établissements royaux. »

M. de Cormenin prouvait ensuite, dans un style rapide, pittoresque, aiguisé enépigrammes mortelles et tout étincelant d'amëre gHÎté, que la loi proposée était étrange avec sa physionomie «féodale, car institutions

aristocratiques etmanoirsféodauxavaient disparu dans de légitimes tempêtes; qu'elle était menaçante pour l'avenir, car elle tendait à concentrer dans une même famille et dans un pays morcelé par le principe delà division des héritages une puissance immobilière sans contre-poids; qu'elle était iusolente, car elle allait contre l'esprit de la révolution de juillet, soii.xe unique de la majesté du trône nouveau ; qu'elle était absurde, car il

LOUIS BLANC

y avait absurdité à doter héréditairement les fils d'un roi pourvu seulement d'une dotation viagère; qu'elle était contraire à la loi du 21 décembre 1790, portant : « Une sera concédé à l'avenir aucun apanage en biens fonds » ; qu'elle était contraire à la loi de 1832 sur la liste civile, laquelle n'admettait que des dots éventiielles et non des apanages, et encore dans le cas où le domaine privé serait insuffisant. Or, soutenir l'insuffisance du domaine privé eût été, selon M. de Cormenin et d'après ses calculs, le comble de l'effronterie. Se demandant enfin à quel noble usage se pouvait employer le capital énorme dont les ' courtisans prétendaient gratifier le duc de Nemours, le hardi pamphlétaire ajoutait :

<( Avec les 40 millions de Rambouillet, « vous donneriez des bibliothèques popu- « laires aux trente-huit mille communes de « France.

« Vous institueriez douze mille écoles de a couture pour les pauvres femmes de la c< campagne.

« Vous feriez les frais d'établissement de a dix mille salles d'usile pour les petits en- (( fants.

« Vous ouvririez dans trois cent cinquante a villes des refuges libres pour le& vieillards « des deux sexes.

« Vous empêcheriez de mourir de faim, « pendant deux mois de . la saison d'hiver, « trente mille ouvriers sans ouvrage.

« Vous fourniriez, pendant cinq ans, une (( pension de cent francs à cinq mille soldats « blessés, estropiés ou infirmes. »

C'étaient là des considérations toutes républicaines. Elles touchèrent néanmoins une bourgeoisie qui se croyait et se disait monarchique. Ils ne comprirent pas, ces bourgeois inconséquents, qu'il' est dans la nature des choses qu'une royauté s'entoure d'éclat et pèse sur le peuple. Us auraient désiré une royauté obéissante, modeste, vivant do peu, mesurant avec sagesse ses demandes à ses besoins, et, même alors, se résignant volontiers à re*}dre des comptes. Désir chimérique ! ^ (Juand on s'est avisé déplacer un homme sur ces hauteurs qui donnent le vertige, quand

on lui a permis de regarder les générations à venir comme la propriété de sa race, quand on a osé dire de lui qu'il ne pouvait mal faire, la folie est grande de vouloir assigner des limites à son orgueil et à ses exigences. Il faut le subir tel qu'on l'a fait. Il faut, ou ne se point donner un maître, ou sjentendre à servir.

Mais la bourgeoisie voulait un maître qu'elle eût le droit d'humilier au besoio. Elle salua donc de ses cris l'apparition du pamphlet lancé contre la loi d'apanage. Le succès de ce pamphlet futprodigieux. Vingtquatre éditions le répandirent en France sous toutes les formes. Il pénétra dans les campagnes les plus désertes, dans des chaumières où jamais journal n'était entré. Dans les villages du nord, on montait sur les bornes pour le lire à la foule, qu'il passionnait. Traduit dans les langues étrangères, il . apprit aux rois de 1 Europe que l'esprit d'affranchissement vivait encore dans notre pays, contenu mais indompté. Le triomphe de M. de Cormenin s'accrut des colères qu'il déchaîna. Car les hommes de Cour se montraient furieux, sachant que, dans la circonstance, rindignation était le meilleur moyen de flatter.

Depuis le rejet de la loi de disjonction, le ministère se traînait languissant et divisé. Le soulèvement de l'opinion contre le projet d'apanage précipita la crise. Entre M. Guizot et M. Mole, c'était toujours la même rivalité, rivalité sourde et voilée par des égards réciproques, mais active, nourrie de fiel, excitée par un perpétuel contact, et sans cesse envenimée par les propos des subalternes. La situation était dure pour tous, pour M. de Gasparin, notamment.

Ecrasé en quelque sorte au ministère de l'intérieur, entre M. Guizot, qui l'accablait de sa protection, et M. Mole, qui le poursuivait d'une défiance implacable, il recevait le contre-coup de chaque combat que se livraient autour de lui les deux influences ennemies. Mais à mesure qu'il chancelait, les doctrinaires redoublaient do véhémence dans leur langage et de vivacité dans leurs atla-

HISTOIRE DE DIX ANS

Lecture de la biochure de M. de Cornleuia (Page OUI, col. 2.)

ques. Ils demandaient de quel droit on prëleDdait confioer dans le ministère de t'instructioD publique, position évidemment secondaire, un homme aussi considérable que M. Guizot par son crédit sur les Chambres, par son talent, par sa passion.... et ils auraient pu ajouter : par la place qu'il occupaitdans les haines. C'était donc pour lui qu'ils réclamaienlle ministère det'intéricur, poste aussi bon à occuper que difficile jl dé-

fendre. M. Duverg^ior de Hauianne s'en ouvrit librement àM. MoIé dans un entretien qu'ils eurent un jour ensemble au jardîa des Tuileries. Maia celui-ci était bien résolu à ne. pas céder. Et l'importance qu'il attachait k ces vaines querelles d'amour-propre était si grande, qu'en racontant sa conversation avec M. Duvergier k un de ses conlîdents, il s'échappa jusqu'à cette exclamation:

« L'Europe a les yeux sur 'nous; elle veut

« savoir qui remportera de M. Guizot ou de « moi. » De sorte que, dans un pays où s'étaient agitées les plus hautes questions qui puissent faire battre le cœur d'un peuple; dans un pays où des hommes avaient paru sur la scène, vers la fin du dernier siècle, gouvernant au milieu des plus effroyables périls, dans Tunique intérêt d'une moitié du monde asservie par l'autre, et sans souci de leur repos, de leur vie, de leur mémoire, tant il y avait en leur abnégation de profondeur et d'héroïsme!... dans ce même pays, misérablement affaissé sous le régime constitutionnel, laviepublique n'étaitplus qu'un jeu d'enfants et le pouvoir qu'une intrigue! Pour compléter l'enseignement, remarquons que la rivalité des chefs les rendant esclaves des inférieurs, ils n'avaient rien à refuser aux distributeurs de popularité, aux simples donneurs d'éloge. M. LoëveWeymar fut jugé apte aux fonctions diplomatiques pour avoir publié dan& la Revue des Deux- Mondes un article plus favorable au président du Conseil qu'^u . ministre de l'instruction publique. De là, dans le camp opposé, mille rumeurs, des exhortations, des menaces.

M. Guizot souffrirait- il plus longtemps un pareil système d'attaques souterraines et qu'on marchât à la ruine de son influence par l'obscurcissement de sa renommée? Que tardait-il à rompre avec des collègues pour qui sa supériorité seule était une offense? « Décidez-vous, lui disait M. Bertin, et, si «vous succombez, je vous promets que le « Journal des Débats vous suivra dans l'Op- « position. » La mesure des griefs était comblée de part et d'autre : la lutte prit uû caractère décisif . Alors vous eussiez vu, spectacle .accusateur des institutions plus que des hommes ! les deux principaux personnages de l'Etat réduits à se disputer le cœur du monarque, s'empresser autour de lui, deviner ses désirs, faire assaut de propositions dont le prétexte du bien public colorait à peine le sens véritable. Pour témoigner de sa sollicitude à l'égard de la personne royale, M. Mole avait voulu se faire accorder le droit d'éloigner de^Paris les citoyens sus-

pects; À soïi tour, M. Guizot demanda qu'on traînât devant la juridiction exceptionnelle de la Cour des pairs le Courrier français^ coupable, suivant lui, d'outrage au prince. Portée au Conseil, la mesure y parut grave ; et, comme les avis se montraient partagés, on raconte que le roi se répandit en plaintes éloquentes sur cequ*onle livrait désarmé à la fureur des partis. Un tel éclat semblait faire pencher du côté des doctrinaires la faveur royale: ils se réjouirent du succès de leur tactique, mais ils n'avaient pas tout prévu.

Entre la majorité par qui Casimir Périer et ses successeurs fidèles avaient été soutenus si violemment et rOpposition que guidait M. Odilon Barrot, un parti s'était formé dans la Chambre qui mêlait certaines intentions louables à une ambition à la fois impatiente et timide. Dirigé d'abord par MM. Sauzet, Passy, Dufaure, il harcelait sans ménagement Tancienne majorité, dont il s'était détaché, et néanmoins il n^en différait pas d'une manière sensible. Car il se bornait à vouloir qu'on apportât un adoucissement aux lois de septembre; qu'on accordât un peu plus d'air et d'espace aux opinions extrêmes ; que la main du roi se fît moins sentir dans les affaires publiques; qu*on opposât des mesures d'oubli et de clémence à l'opiniâtreté des ressentiments, fruit de tant de révoltes armées. L'avènement de M. Mole au ministère, le 6 septembre, servit à donner de la vie à cette coalition de froids agitateurs. M. Thiers, qui avait besoin de leur appui pour reconquérir le pouvoir, n'hésita pas à se rapprocher d'eux, se fit leur chef, leur donna un nom, — celui de Centre Gauche^ — et leur communiqua ce qu'il yavaitenlui d'inquiétude belliqueuse, d'honorables caprices, de disposition enfin à braver par fantaisie l'Europe et le roi.. Ainsi conduit, le Centre Gauche avatt fini par peser sur les décisions importantes, et dans toute crise ministérielle il fallait désormais compter avec lui.

Telle était la division des forces parlementaires, lorsque la crise ministérielle éclata. Plus que jamais impénétrable sous des de-

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hors de bonhomie, le roi chargea M. Guizot de la formation d'un nouveau Cabinet, et lui laissa croire que le ministère du 1 1 octobre était encore possible. M. Guizot alla donc trouver M. de Broglie, qui accueillit la démarche avec une froideur où perçait quelque ressentiment. Abandonné, au 6 septembre, par un homme qu'il avait jusqu'alors regardé comme un ami sûr, il était tout entier au souvenir de cette espèce de trahison. Il ne refusa pas, toutefois, d'entrer dans la combinaison proposée, si M. Thiers y adhérait. Mais M. Guizot irait-il s'humilier, par uu empressement ambitieux et des offres flatteuses, devant M. Thiers, devenu son plus redoutable adversaire, son émule le plus vanté ? C'est à quoi il consentit, cependant, * à la grande surprise de ceux qui connaissaient le tour altier de son caractère. Si ce fut petitesse ou grandeur, amour immodéré du pouvoir ou dignité courageuse, il est difficile de le dire, l'un et l'autre se pouvant supposer dans une âme capable de se porter à toutes les extrémités de l'orgueil.

M. Thiers reçut avec bienveillance ce visiteur inattendu. Longtemps ils avaient vécu des mêmes pensées, couru les mêmes périls. Que de souvenirs propres à les rapprocher ! Mais aussi depuis leur rupture, que d'emportement dans leurs querelles et combien diverses leurs alliances! M. Guizot ayant commencé par dire à son ancien collègue : « Je « vous apporte le ministère du 11 octobre, — « Vous m'en apportez le personnel, répon- « dit vivement M. Thiers, mais non la politi- « que. » Et il l'interrogea sur l'abandon de l'Espagne. Il se rejetait, d'autre part, sur ses amitiés récentes. A les dénouer il ne pouvait y avoir pour lui ni profit ni honneur. Chef du Centre Gauche, lui était-il permis de monter au pouvoir en reniant, pour les amis de M. Guizot, ses propres amis, ses alliés et presque ses soldats de la veille! Voilà comment M. Thiers motiva son refus. Il en éprouva du regret, peut-être ; peut-être aurait-il désiré que, fournissant quelque honorable prétexte à son dévouement dans l'embarras, le roi, par une intervention directe

et solennelle, Teùt sauvé du joug des scrupules:

Les tentatives de M. Guizot ayant ainsi échoué, une négociation s'entama entre le général Soult, MM. Thiers, Humann et Passy. On crut qu'elle réussirait. Il est vrai que M. Passy avait peu de goût pour M. Thiers, dont il avait eu à supporter, dans le Cabinet du 22 février, la présidence impérieuse. Mais. M. Passy ne pouvait craindre, cette fois, rien de semblable, l'âge du maréchal Soult et son illustration militaire lui assignant la première place dans le Cabinet qu'il s'agissait de former.

L^émotion fut donc grande parmi les doctrinaires, et ils n'épargnèrent aux nouveaux candidats ni le dédain ni la raillerie. Us les montraient divisés sur presque toutes les questions, quoique unanimes sur le partage du pouvoir; ils affirmaient que chacun d'eu^c avait réservé quelque chose : le maréchal Soult, la non intervention ; M. Thiers^ l'intervention; M. Humann, la conversion des rentes; M. Passy, Alger; et ils ne tarissaient pas d'attaques contre ce qu'ils appelaient ironiquement le ministère des questions réservées.

Sur ses entrefaites, M. Thiers avait été mandé au Château. Le roi lui fit un accueil plein de grâce, et sembla d'abord courir audevant d'une explication franche, u J'ai deux « volumes à faire, lui dit M. Thiers : un sur « la politique intérieure, l'autre sur la poli- (( tique extérieure », et, comme il n'ignorait pas que c'était sur le second que por* talent les plus graves dissidences, il commença par le premier. Il exposa que la société s'acheminait vers un état de calme qui autotorisait une politique moins absolue; qu'on avait atteint le but, qu'il fallait craindre de le dépasser; que la ligne à suivre était indiquée par le fractionnement de cette majorité parlementaire, si compacte et si inflexible lorsque l'émeute venait pour ainsi dire frapper chaque jour aux portes du palais et qu'on était réduit à lui livrer bataille dans la rue ; que le temps des concessions prudentes était arrivé. Le roi parut en tomber d'accord, ei

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il laissa M. Thiers se bercer dans Fespoir qu'on adopterait ses vues; mais, quant Scelles qui avaient trait à la politique étrangère, il en renvoya l'exposition au lendemain. Là pouvait être Fécueil, et M. Thiers le sentait. Aussi àpporta-t-il beaucoup de réserve dans renoncé de ses projets. L'intervention en Espagne, telle qu'il l'avait voulue, il l'abandonnait par respect pour les décisions de la Chambre. Mais il demandait que, du moins, on n'enviât pas à l'Espagne le bénéfice d'un secours naval ; qu*on empêchât les vaisseaux russes ou hollandais de porter à don Carlos des munitions de guerre; et qu^en un mot on coupât court au renouvellement du scandale qu'avait offert Bilbao secouru par la marine anglaise sous les yeux de nos braves marins, condamnés, eux, à rester à bord, humiliés et immobiles. Ce n'était pas trop exiger; et il était assurément bien difficile que le roi jugeât de semblables mesures compromettantes pour le repos du monde. Mais l'Europe croyant, à tort ou à raison, qu'en France le principe de la paix étaitr représenté par Louis-Philippe et le principe de la guerre par M. Thiers, quelquesuns ont pensé que, pour ne pas paraître vaincu par un de ses sujets, le roi avait besoin de garder tout- à- fait intacte la politique qui lui était propre et qu'il personnifiait aux yeux des souverains.

Quoi qu'il en soit, M. Thiers se retirant, M. Guizot est rappelé ; et, à son tour, il invoque l'appui de M. de Montalivet. Ce dernier étant de la part du roi Tobjet d'une prédilection particulière, son alliance, pour les doctrinaires, était un danger mais une force. Aussi apprirent-ils avec satisfaction qu^il semblait se prêter de bonne grâce aux avances de M. Guizot, et qu'il s'était borné â demander vingt-quatre heures pour réfléchir. Le roi, de son côté, avait paru charmé de la

combinaison. Et pourtant, M. de Montalivet finit par déclarer qu'il ne pouvait accepter la présidence de M. Guizot. Les doctrinaires en conçurent un violent dépit; et l'on assure qu'à ce sujet M. Duchâtel s'emporta jusqu'à dire, dans un langage plus spirituel que mesuré : c< Le roi a deux manières de sonner ce M. de Montalivet. Quand il le sonne d'une « façon, il vient ; quand c'est de l'autre, il s'en « va. »

Or, pendant que les intrigues se croisaient de la sorte autour du trône, le public se perdait en conjectures sur les causes, sur la durée de l'interrègne ministériel. La presse nourrissait et déjouait par milles récits changeants la curiosité des oisifs. A la Chambre, plus de discussions suivies; tout débat languissait; la parole découragée des orateurs tombait dans le vide, et chacun s'inquiétait du pouvoir absent. Enfin, dans la séance du 15 avril (1837), M. Guizot, en allant reprendre, au Centre Droit, sa place de simple député, apprit à ses collègues qu'un dénouement venait d'être donné à la crise. Deux listes, en effet, avaient été concurremment présentées au roi : l'une par M. Guizot, l'autre par M. Mole. La première portait les noms de MM. de Montebello, Guizot, Dumou, de Rémusat. La seconde assignait la prési* dence du Conseil et le département des affaires extérieures à M. Mole ; Ibl justice et les cultes à M. Barthe; riniérieur à M. de Montalivet; ^instruction publique à M. de Salvandy; les finances k M. Lacave-Laplagne. Ce fut pour celle-ci que le roi se décida. Elle laissait le ministère des travaux pu-blics à M. Martin (duNord), le portefeuille de la marine à M. de Rosamel, et chassait du pouvoir le parti doctrinaire, frappé dans la personne de MM. Guizot, de Gasparin et Duchâtel.

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Annonce du mariage divduc d^Orléans. — Discussion sur les affaires d'Afrique. — Dotation du duc d'Orléans. — Débats parlementaires. — Le cabinet du 15 avril est sauvé par M. Thiers. — Amnistie. — Arrivée de la princesse Hélène ; son entrée dans Paris. - Ouverture du Musée de Versailles. — Fêtes dans Versailles.

En arrivant aux affaires, M. Holé avait eu à suivre une négociation importante. Dans une entrevue qu'il eut alors avec son prédécesseur, M. Thiers lui dit : ce Le mariage du duc d'Orléans est à conclure, et il est question de donner au prince pour femme, ou la duchesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin, ou une princesse de Cobourg: la première, moins belle; la seconde^ d'un esprit moins cultivé, très jeune d'ailleurs et jouant encore, pour ainsi dire, avec sa poupée. » La princesse Hélène passait, en effet, en Allemagne pour une femme de beaucoup de mérite, et ce fut elle qui fixa le choix du Cabinet des Tuileries. La négociation fut conduite par M. Bresson avec une dextérité remarquable. Mais le succès fut longtemps incertain. Car, pour ruiner les tentatives de la Cour de France, la Russie mit tout en œuvre. Inspiré par elle, le frère de la princesse Hélène manifesta pour l'alliance à laquelle on le pressait de donner les mains, la répugnance la plus injurieuse et la plus obstinée. Peu s'en fallut qu'un successeur de Louis XIY ne se vit haute ment rebuté par un patit prince d'Allemagne, et c'est ce qui serait arrivé sans l'entremise bienveillante du roi de Prusse.

Le 18 avril donc, M. Mole put annoncer à la Chambre que le traité de mariage était conclu.

Un projet de loi était en même temps présenté ayant pour but d'accorder au prince royal un supplément de dotation ; et, de peur que, pressée par trop d'exigences à la fois, la munificence du pays ne s'avouât lassée, le ministère faisait la déclaration suivante.

qui produisit une sensation profonde :

« S. M. a décidé que la demande présentée pour le prince son second fils serait ajournée. » Le mot ajournée était significatif, il trahissait l'obstination d'un désir inassouvi : la malignité publique s'en empara. Mais on la laissa s'exhaler en commentaires, et l'on attendit.

L'attention des esprits fut d'ailleurs un moment distraite par les affaires d'Afrique. L'effectif de l'armée ayant été augmeaté en 1836, le ministère demandait à la Chambre un crédit supplémentaire de 5,647,000 fr; M. Janvier avait présenté à ce sujet un rapport qui frappait d'une critique amère, et la politique s^iivieparle ministère du 22 février en Algérie, et la conduite que le maréchal Clauzel y avait tenue. Les débats s'ouvrirent.

On reprochait au maréchal Clauzel d'avoir trop poussé à la* guerre ; d*avoir écrasé les Koulouglisde TIemsen, nos alliés, d'uae contribution énorme, dont il avait exempté les Hadars, nos ennemis, et qui, levée par des étrangers, par des indigènes, avait donné lieu à d'abominables extorsions, à des trafics spoliateurs. On lui reprochait aussi la province de Bone livrée aux violences de Joussouf, et l'expédition de Constantine entreprise sur la foi des illusions les plus téméraires. Sa réponse ne le justifia point d'une manière complète, mais elle fut noble et d'une tristesse pleine de grandeur. « Je « connaissais, dit-il en commençant, la fa- « talité qui s'attache à tous les services ren- « dus au loin, surtout à ceux qui tendent à « donner de pouvelles provinces à la patrie. « Dupleix disgracié sur le rapport de quel-

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« ques commissaires intéressés après avoir « établi notre puissance dans Tlnde; Labource donnais abreuvé de dégoûts et d'injures, « Lally-Tollendal mourant sur Téchafaud, « un bâillon entre les dents... Je savais tout « cela et je suis parti. » Il reprit ensuite une à une les accusations dirigées contre lui. Oui, sans doute, il avait voulu, en Afrique, une guerre énergique et décisive; et de quel droit venait-on lui en faire un crime? Puisqu'on n'entendait pas abandonner TAlgérie, ne fallait-il pas la soumettre ? Et comment la soumettre, si par ^incertitude des plans, la puérilité des efforts tentés, Tinsuffisance des ressources mises en action, la domination française s* offrait à la risée des Arabes? Vouloir, il fallait vouloir. On lui demandait compte de la contribution frappée sur les Koulouglis de Tlemsen? Mais d'avance ils s^étaient engagés à supporter les frais d'une expédition entreprise pour les sauver; et l'on s*était adressé à eux parce quMls étaient riches, parce qu'il s'agissait de l'entretien d'une garnison destinée aies défendre, parce qu'ils avaient pillé la ville, pillé les Hadars, et qu'il n'eût été ni juste ni raisonnable de rançonner ceux qui venaient d'être (dépouillés, en faveur de ceux qui jouissaient des dépouilles. La perception, il est vrai, avait été violente dans ses formes; mais elle s'était faite suivant les usages du pays; l'administration française n'y avait trempé en rien; et les détails n'en étaient pas plus tôt connus qu'on donnait l'ordre de 'la suspendre^ Quant à l'expédition de Constantine, avaitelle été un échec? avait-elle été une défaite? Non. L'inclémence du temps, dont il est si difficile en Afrique de prévoiries variations, tel fut notre ennemi. Et pourtant, on l'avait destitué, lui maréchal de France, destitué pour ne s'être pas montré plus fort que les éléments ! Le Directoire avait-il donc frappé Bonaparte échouant devant Saint-Jeand'Acre? Le gouvernement anglais avait*il frappé le duc de Wellington renonçant à s'emparer de Burgos? Louis XIV avait^l frappé Condé levant le siège de Lérida ? Ces explications amenèrent M. Baude à la

tribune. Envoyé en Afrique par le gouvernement avec une mission spéciale, il avait recueilli les plaintes des Koulouglis, suivi l'expédition de Constantine; et il n'hésita pas à se porter hautement l'accusateur du maréchal. Son discours ne fut, du reste, qu'une reproduction plus vive de griefs déjà énoncés, et il provoqua, de la part du maréchal Clauze^, une réplique où perçait l'amertume d'un cœur blessé à jamais.

Là devait se borner tout l'intérêt de la discussion. Les saillies spirituelles de M. Jaubert au sujet d'Alger, « qui nous possédait « plus que nous ne le possédions », les attaques de M. Piscatory contre le système de l'occupation illimitée et celles de M. Thiers contre le système de la guerre mal faite, les vagues remarques de M. Guizot, les protestations philanthropiques de M. de Lamartine, tout cela n'éclaira que très faiblement le problème et eut peu d'influence sur le mouvement de l'opinion.

Les exigences financières du Château étaient à l'ordre du jour : on y revint. Et la royauté eut lieu d'être satisfaite de la générosité des Chambres; Il fat décidé, malgré l'opposition de MM. Garnier-Pagès, Demarçay, Briqueville, à la Chambre des députés, et malgré celle de M. le vicomte Dubouchage à la Chambre des pairs, que la dotation du prince royal serait portée annuellement à deux millions, que les contribuables paieraient un million pour les frais de son mariage, et que le douaire de la princesse serait fixé à 300,000 francs.

C'était trop faire pour une famille : on demanda pi us encore, on demanda en faveur de la fille aînée du roi, devenue reine des Belges, une dot d'un million. En vain MM. Dèmarçay, Lherbette, Salverte, Larabit, Charamaule, adjurèrent-ils la Chambre de prendre en considération la misère du peuple, l'opulence de la maison royale, la grandeur des sacrifices déjà consentis ; en vain réclamèrent-ils de ceux qui s'appuyaient sur l'insuffisance du domaine privé, la production des pièces justificatives., la Chambre ne prêta une attention bienveillante qu'à M. do Montalivet, ministre per-

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sonnellemeat dévoué au roi et le plus âpre des orateurs de la Cour. M. de Montai! vet exposa d^abord avec habileté que les ressources de la royauté ne devaient point être séparées de leur application nécessaire, le roi desFrançais ayant naturellement des actes de bienfaisance à accomplir, des récompenses à donner, des encouragements à distribuer aux savants et aux artistes, des palais à restaurer ou à embellir. Mais, quand il en vint aux attaques provoquées par ]a présentation des lois de famille, il fut acerbe, accusateur, et s'attira une réponse terrible. Faisant allusion aux pamphlets de M. de Cormenin il avait prononcé le mot calomnie. Aussitôt M. de Cormenin se lève et fait signe qu'il veut parler de sa place. On savait combien jl était intimidé parla tribune : on espère l'accabler s'il y monte, et de tous les bancs ministériels s'élève ce cri : A la tribune! à la tribune! Étonné, interdit, M. de Cormenin, se consulte, il promène autour de lui des regards troublés, il hésite. Mais les clameurs redoublant, encouragépar ses amis, il se risque enfin, et, appuyant sur le marbre delà tribune où ou l'entraîoe ses mains qui tremblent d'émotion: « Je repousse, dit-' « il en s' adressant à M. de Montalivet, les c< inculpations qui viennent de tomber de « votre bouche. S'il y a calomnie dans l'éva- « luation des chiffres énoncés par vous, la « calomnie vient de vous, non de moi. Car a c'est dans un méchant pamphlet de police « intitulé La liste civile dévoilée^ que les fo- « rets de la co'uronno figurent pour 184,000 <( hectares. Je ne les ai portées, moi, qu'à « 162,000 hectares. En sorte que vous vous « seriez calomnié vous-même. Je ne me per- « drai pas dans le dédale de vos calculs : « osez produire les pièces justificatives, osez- « le ! J'accepte le combat. La question est « bien simple. Le domaine privé est de 74 « millions. Or, je demande si avec 74 mil- « lions vous ne pouvez pas payer un million « de dot à la reine des Belges. » Cette ha* rangue, si courte, mais si nette et si péremptoire , eut un succès prodigieux , auquel M, de Montalivet ne fit qu'ajouter par l'ai-

greur excessive de sa réplique. Ayant dit en parlant de M. de Cormenin : Vhonorable préopinànt... le préopinant, ajouta-t-il, en se rétractant avec vivacité : insulte gratuite où l'on ne vit qu'une vengeance de courtisan ! La discussion ne fut pas autrement animée : la Chambre avait hâte de montrer qu'on n'épuiserait pas facilement sa complaisance. Au reste, puisqu'elle se disait monarchique, elle avait raison de ne pas refuser quand c'était un roi qui demandait !

Cependant, les amis de M. Guizot frémissaient de dépit et d'impatience; et lui-même, immuable dans son orgueil, il ne vivait plus que de l'espoir d'abattre ses faibles vainqueurs. Mais la véritable cause de sa rupture avec M. Mole n'étant pas de celles dont on se vante, il cherchait avec inquiétude par où il saisirait son adversaire pour le renver* ser. Lorsqu'ils étaient ensemble au pouvoir, n'avaient-ils pas l'un et l'autre professé les théories de la violence? n'avaient-ils pas voulu, d'une commune ardeur, aggraver la législation de septembre par le téméraire et brutal appendice des lois de disjonction, de déportation, de non révélation? Si M. Guizot criait à M. Mole : « Vous êtes coupable », M. Mole n'allait-il pas lui répondre : « Vous êtes mon complice. » Que faire donc? Inspiré et poussé par ses intimes, M. Guizot prit un parti qui ne prouvait pas sa sincérité, mais qui pkiisait à son audace. Il résolut de se donner comme ayant représenté spécialement, dans le Cabinet dissous^ la politique de Casimir Perler, cette vieille politique de résistance sous laquelle l'esprit révolutionnaire avait fléchi. C'était se parer d'un rôle monstrueux ; cai*, depuis Casimir Périer, la société n'avait cessé de pencher vers le repos, et la langueur des partis y rendait tout au moins superflu le gouvernement de la colère. Mais M. Guizot n'ignorait pas que dans la plupart des hommes dont s'était composée l'ancienne majorité, la guerre civile avait laissé une trace brûlante. Il espéra les attirer à son ambition en les enivrant du souvenir de leurs triomphes passés, en leur montrant toujours debout et toujours armé l'esprit

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révolutionnaire, immortelle pâture de leurs passions ; en leur soufflant enfin la peur et la haine. Alors, de deux choses Tune : ou M. Mole se laisserait imposer une politique sauvage, et il périrait par Tezcès ; ou bien il ferait effort contre l'impulsion donnée, et, trop faible, il tomberait chargé de mépris.

L'exécution de ce plan fut poursuivie avec une impétuosité sin^lière. Dans la commission des fonds secrets, les amis de M. Guizot sommèrent fièrement M. Mole de s'expliquer sur le retrait de la loi d'apanage, concession pusillanime, à les entendre. Lui, étonné, incertain, et ne sachant encore dans quelle partie de l'assemblée il chercherait son point d'appui, il promit d'être ferme, d'être résolu, et que le pouvoir ne défaillirait pas entre ses mains. Mais les doctrinaires avaient juré de le pousser si ardemment dans la carrière des rigueurs, qu'à la fin, haletant et saisi d'effroi, il fut forcé de s'arrêter et de dire : « Je nlrai pas plus loin. » Et c*étaitlà qu'on l'attendait pour le livrer aux coups d'une majorité rendue à ses emportements d'autrefois par le sentiment exagéré de se^ périls.

M. Duvergier de Hauranne avait été chargé du rapport sur les fonds secrets : il le fit avec une habileté redoutable. Il deman* dait aide et protection pour les ministres, mais à certaines conditions ; et, après avoir rappelé ce que le trône devait à la politique vigoureuse du 13 mars, continuée par celle du 11 octobre, il affirmait que Theure n'était pas venue de faiblir, mêlant ainsi à des conclusions favorables au Cabinet des conseils pleins de hauteur, et à des offres de sympathie des avertissements d'une austérité menaçante: Alors M. Mole s'effraya d'avoir de tels alliés ; ne les voulant point pour maîtres, il les accepta pour ennemis, et, se décidant tout-à-coup, il dériva vers le Centre Gauche.

La situation se trouvait donc parfaitement dessinée de part et d'autre et le champ de bataille préparé, quand la discusion sur les fonds secrets s'engagea. C'était daas les premiers jours de mai. Le ministère n'avait pas

un mois d'existence, et les doctrinaires ne doutaient pas qu'il ne leur fût aisé d'avoir raison d*un pouvoir qui osait méconnaître l'importance de leur appui. Aussi le Cabinet eut-il à essuyer tout d' abord, après les attaques de MM. Havin, Salverte et Lacrosse, orateurs de la Gauche, l'implacable et hardi persifflage de M. Jaubert. M. de Sade vint ensuite, et enfin M. Guizot.

Quelque envenimées que fussent chez cet homme dédaigneux les blessures de l'orgueil offensé, sa démarche était plus affaissée que de coutume ; la tristesse de l'accablement tempérait le sombre éclat de ses yeux ; il portait sa tête avec une fierté contenue, et l'altération de son visage n'était pas celle qui trahit le secret des tumultueuses pensées. Il venait de perdre son fils. Maislos grandes douleurs exaltent une âme qui n'est point vulgaire, et, loin de l'abattre, la fortifient. Élevé un instant par la majesté de son deuil de père au-dessus de la tactique adoptée et des ruses misérables de l'ambition, M. Guizot trouva quelques accents d'une véritable éloquence. Il émut puissamment l'assemblée lorsque d'une voix presque éteinte il dit : « J'ai pris et quitté le pouvoir déjà plusieurs « fois en ma vie, et je suis, pour mon compte, « pour mon compte personnel, profondément « indifférent à ces vicissitudes de la fortune « politique. Je n'y mets d'intérêt que l'intérêt « public, celui de la cause à laquelle j'ap- (( par tiens et que je me fais honneur de sou- « tenir. Vous pouvez m'en croire. Messieurs. « Il a plû à Dieu de me faire connaître des « joies et des douleurs qui laissent Tàme « bien froide à tout autre plaisir et à tout « autre mal.... » Il s'étendit peu sur les causes de sa rupture avec M. Mole, dont il donna une explication plus hautaine que véridique ; et, abordant la situation dans ce qu'elle avait de général, il continua de manière à rester fidèle au système d'attaques convenu entre lui et ses amis : toujours grave cependant, et toujours attentif à voiler, à ennoblir par la solennité des motifs ce qui n'était après tout qu'une convention de Tintrigue.

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La piiuceHe Uetèoe. (Page 0{b, co!. i.)

La classe moyeoDe, suivàntlui, avait droit à faire recoonaitreetsaluer sa prépondérance, mais elle ne devait èlre ni envieuse ni subalterne. Elle devait avoir assez de con&aiice dans ses destinées pour ne pas se croire perdue parce que rétablissement d'un apanage pour un de ses princes viendrait ramener au milieu des formes de la société moderne une ombre vaine du passé. La classe moyenne avait pour mission de gouverner, et pour

devoir de mettre son cœur an niveau de sa fortune, en se gardant de toute basse jalousie et de toute frivole défiance. Le vrai danger pour elle, il était dans la permanence de l'espril révolutionnaire, infatigable ennemi qui, même au milieu du sommeil apparent des passions et dans leur silence trompeur, se préparait & de nouveaux combats. Les agitations du monde, l'Espagne inondée de sang versé par la guerre et par la révolte, lt5

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les troubles du Portugal, les déchirements nés en Angleterre delà Réforme, issue elle* même de notre révolution de juillet, tout cela ne formait-il pas un ensemble de symptômes dont il était permis de prendre alarme ? Tout cela n'indiquait-il pas qu'il y avait dans le mouvement général de la civilisation moderne quelque chose à réprimer et à contenirî

On se rassurait parce que les clameurs de la rue étaient tombées et qu'on n'entendait plus autour de soi le choc des partis armés du glaive? Comme si l-esprit révolutionnaire n'avait qu'à s'apaiser pour qu'on le juge&t mort ; comme s'il n'ejcistait point partout : au sein desclassespauvreSt rongées par l'envie; au centre des ateliers, depuis longtemps remplis du bruit des systèmes d'égalité ; dans le peuple entier, auquel il ne restait plus d'autre frein que le frein du travail; au fond des institutions représentatives enfin, qui avaient organisé la lutte, glorieuse sans doute et désirable mais terriblet du vrai et du faux, des bons instincts et des passions anarchiques. Il fallait donc se tenir en garde , veiller au maintien des lots répressives, discipliner les fonctionnaires, raffermir le pouvoir.

Ainsi, dans la société à conduire, M. Guizot ne voyait qu'une bataille à livrer ! Cette foule à ses pieds gémissante, la foule sainte des ignorants et des foibles, des pauvres et des journaliers, il croyait que, pour la contenir, il suffirait de peser un peu plus sur elle ! Le travail est un frein, osait-il dire, espérant sans doute que la faim serait pour le prolétaire des sociétés modernes ce qù^avaient été le fatalisme pour l'esclave antique et le dogme de la résigntion pour le serf du moyenàge. Et il ne comprenait pas que prévenir les révolutions dispense de les calomnier, il ne comprenait pas que l'éternité de la souffrance en bas, c'est en haut l'éternité de la peurl Nous l'avons entendu, ce discours: nous étions là. El, il nous en souvient, pendant que l'assemblée s'agitait à la voix de l'orateur, l'esprit en proie au tourment de la pensée et 1 àme remplie d'amertume, nous cherchions des yeux uu hooune qui, au risque des plus injustes murmures, eût le cou-

rage de confondre d'aussi froides, d'aussi crulles maximes.

M. Odilon-Barrotparla dans la séance qui suivit, mais sans aller au-delà de ce que la majorilé de l'assemblée voulait entendre. Il s'éleva chaleureusement contre les doctrinaires, contre leur politique vindicative et dure, contre leur prétention de ne livrer qu'à la classe moyenne la victoire du peuple entier. Au surplus, il les attendait à Fœuvre, et il désirait que le pouvoir leur fut rendu: bien sûr que Tépreuveles i^ccablerait, bien sûr que leur ambition couronnée mettrait à nu leur impuissance. Puis, se tournant vers les ministres : a Si vous n'êtes pas les continua- « teurs de la politique du 6 septembre, dé- <c clarez-le nettement. Dans le cas contraire, ff Je crois que vous avez été insensés de vous c séparer des hommes les plus capables par « leur talent de défendre les principes qui « vous sont communs 4ivec eux. Dans celte « guerre incessante, dans ces discussions (c orageuses, sentez votre faiblesse devant un (c homnie à qui vous avez entendu dévelopc per ses vues avec tant de hauteur et de fer- « meté. Hàtez-ci^ous, h&tez-vous de recon- « naître la parole et le braa du maître ».

Excité par l'attaque, animé par l'éloge, M. Guizot répliqua qu'il n'était jamais entré dans sa pensée de Caire de la cl^se moyenne une classe à p^rt; que, loin de là, c'était la gloire du régime existant d'appeler au faite quiconque se montrait capable et digne d'y monter ; que lui, qu'on accusait de tendre à une aristocratie nouvelle, que M. Odilon-Barrot, que chacun de ceux qui l'éooutaieat, avaient acquis leurs grades à la sueur de leurs fronts, et formaient une démocratie vivante; qu'il savait combien étaient doaces les faveurs de la popularité, et qu'il les avait entendus, lui aussi, les applaudissements de la mulUiude, nutis qu'il leur préférait l'honneur d'inspirer confiance aux intérêts conservateurs, aux vrais intérêts du pays.

Pendant cette lutte sans profondeur et sans portée, mais qui tirait un grand éclat du talent des deux orateurs adverses, de la généreuse chaleur da l'un^ de l'émotton secrète

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de Tautre, des haines et des passions de fous, les ministres, le regard fixe, le corps immobile, paraissaient cÂatlus et comme écrasés sous le sentiment de leur insuffisance* On les jugea perdus. « Le eombat vient a de se livrer sur leurs tètes » , disait-on de toutes parts, au sortir de la séance. Et chacun d'attendre la décision de M. Tbiers.

C'était lui, en effet, qui tenait entre ses mains la vie du ministère, puisqu'il disposait des voix du Centre Gauche. Le soir de la séance^ il convoque ses amis. De quel côté penchera*t-on?Lesavis se partagent. Ceux-ci veulent qu'on profite de Tincapacité des ministres, qu'on leur livre bataille, qu'on les supplante. Ceux-là font observer que le Centre Gauche n'est pas encore assex voisin du pouvoir pour s'en emparer; qu'en renversant M. Moléft on va pousser au faite M. Guizot ; qu'il vaut mieux ajourner une victoire dont on n'est pas prêt à recueillir le profit. Mais» suivant M. Thil, tout pouvoir qui dure puise des forces dans sa seule durée ; quelque débile que paraisse le ministère MoIé, si on le laisse vivre, on commet une faute et l'on perd une chance.

Au sein de tels débats, M. Thiers n'était point sans éprouver un certain trouble dont il ne s'avouait peut-être pas la cause. D'uno part, il s'irritait de voir les affaires de l'État conduites, sans lui et en dehors de lui, par des hommes auxquels il se croyait bien supérieur. De Tautroi il tremblait de combattre pour lé eompte des doctrinaires et de leur cbef,ho0uneB résolus et opiniâtres, qui, une fois maîtres du pouvoir, sauraient le garder et le défendre. Aussi se sentait-il porté à soutenir momentanément un Cabinet que son influence même livrait k la merci de ses pro-^ tecteurs, et qu'on seitait toujours à temps de faire disparaître. Ajoutez à cela que M. Thiers avait promis au roi de ménager M. MoIé, et que^ par une faiblesse naturelle au cœur humain, il croyait suivre les inspirations de sa loyauté en eédaat aux conseils de son ambition.

Les sollieitationst d'ailleurs, et les encouragements ne devaient pas lui manquer. Le

lendemain, M. de Talleyrand intervint auprès de lui; on l'entoura de prières flatteuses ; on eut recours contre ce qui lui restait d'incertude, à ces influences de salon toujours si puissantes dans les monarchies ; et l'on parvint de la sorte à lui faire promettre, non seulement qu'il voterait pour le ministère, mais qu'il irait l'appuyer à la tribune.

Les doctrinaires avaient, un instant, compté, sinon sur l'alliance offensive de M. Thiers, du moins sur sa neutralité.. Ce ne fut donc pas sans un vif dépit qu'ils le virent prêter au Cabinet le secours de cette élo* quence facile et persuasive dont la Chambre acceptait si aisément l'empire. Le discours de M. Thiers fut plus insinuant que hardi, plus habile que chaleureux : mais il eut un résultat décisif. Les fonds secrets furent volés par2S0 voix contre 112. Et le ministère MoIé sortit, humilié tout à la fois et raffermi, d'une épreuve dans laquelle il avait failli périr.

Les doctrinaires, cependant, n'étaient pas découragés et ils se préparaient à redoubler d'audace, lorsqu'un acte aussi éclatant qu'inattendu vint les frapper de stupeur et sceller leur défaite. Déjà, dans les derniers jours d'avril, le roi avait fait grâce à Meunier, condamné parla Cour des pairs comme régicide : le 8 mai, un rapport du ministre de la justice apprit à la France qu'une amnistie était accordée à tous les individus détenus dans les prisons de l'État par suite de condamnalions prononcées pour crimes et délits politiques.

Au. fond, Tamnistie était une machine de guerre dressée contre M. Guizot et ses amis. M. Guizot, pour créer des obstacles au Cabinet dont il ne faisait plus partie, s'était mis à l'accuser de mollesse et de lÀcheté; il avait essayé de ranimer les cendres, déjà refroidies, de nos discordes civiles; il avait oséi dans un temps de calme, écrire sur sa bannière le mot miimidation. M. Mole, en décrétant l'amnistie, opposait à cette manœuvre d'un rival une manœuvre contraire. Et ce qui le prouve bien, c'est que, collègues dans le ministère du 6 septembre, M. Guizot et M.

LOUIS BLANC

Mole s'étaient trouvés d'accord sur la nécessité d'un système de rigueur. Mais lorsque une action est bonne en soi, il y a injustice à ne tenir compte que de ce qu'il s'est glissé de personnel dans les intentions et les motifs. L'amnistie était un appel à la réconcilittion des partis ; c'était donc une grande, une noble idée. M. Mole eut le mérite de l'avoir conçue, et le roi celui "de l'avoir adoptée sans résistance.

Cependant, l'arrivée de la princesse Hélène était attendue au Château avec impatience. Non qu'un tel mariage fût brillant: il n'avait nt le prestige d'une haute alliance monarchique, ni l'héroïque signification d'un choix national et populaire. Mais, après le refus dont les familles souveraines lui avaient infligé Taffront, la maison d'Orléans se trouvait heureuse que ses offres n'eussent pas été repoussées par une obscure et indigente Cour d\4.llemagne.

A parV cela, on disait la princesse gracieuse; elle avait une âme sensible et douce, de la dignité naturelle, un esprit vif et cultivé. Luthérienne, elle allait entrer dans une famille catholique ;'mais si c'était là pour la reine des Français un sujet de dévote inquiétude, il n'en était pas de même du roi, prince qu'alarmaient faiblement les scrupules religieux et qui n'était pas fâché de trouver l'occasion de prouver sa tolérance.

La demande fut faite au grand-duc régnant par le duc de Broglie, ambassadeur extraordinaire; elle fut agréée; et la jeune princesse partit de Ludwigslust, résidence de sa famille. Des épisodes pleins d'intérêt marquèrent ce voyage. On raconte, par exemple, que, sur le milieu de la route, entre Hanau et Francfort, la princesse, qu'accompagnait l'ambassadeur français, fit arrêter sa voiture en face des hauteurs de Berghem, qui couronnent l'horizon sur la droite. Et, un instant après, un messager envoyé par elle courait dire au duc de Broglie : « M. le duc, Madame la princesse « vous prie de porter votre attention sur les « hauteurs de Berghem. C'est dans ce lieu « que votre grand'père, le maréchal de

« Broglie, a remporté une victoire mémo- « rable. »

'Le 24 mai, la princesse mit pied sur le sol de sa patrie nouvelle, et, le 29 , elle entrait à Fontainebleau. Car c'était dans cette ville qui garde le souvenir de tant d'aventures épiques et de tant de chutes illustres, c'était dans ce palais dont les N impériales couvrent les murs, c'était à ce relais placé sur la route qui conduisit Napoléon deMoscow à l'ile d'Elbe, qu'on attendait la jeune fille venue d'Allemagne pour donner des héritiers au trône le plus éclatant, mais le plus menacé, de l'univers . A sept heures, la voiture de la princesse dépassa la grille, au bruit des tambours, des acclamations et des fanfares. Louis-Philippe se tenait sur le haut du balcon. A la vue de la princesse, que le duc d'Orléans était allé recevoir au bas de Tesca^ lier, le roi s'avança d'un air pénétré, et, comme elle se penchait pour lui baiser la main, il la releva et l'embrafisa avec effusion.

Le lendemain, 30 mai, le mariage fut célébré civilement dans la galerie de Henri II, les témoins étant : pour le duc d'Orléans, le président et les quatre vice-présidents de la Chambre des députés, les quatre vice-présidents de la Chambre des pairs, les maréchaux Soult, Lobau et Gérard, le prince de Talleyrand; et, pour la princesse Hélène, le baron de Rantzau,leducdeChoiseul, M. Bresson. Vint ensuite la cérémonie religieuse, qui eut lieu, selon le rit catholique, dans la chapelle de Henri II, et, selon le rit luthé-^ rien, dans la salle de *Louis-Philippe. Des banquets somptueux, des spectacles, des cavalcades brillantes, des divertissements de tout genre prolongèrent, pour la jeune princesse, l'enchantement d'une journée aussi solennelle. Mais des émotions plus profondes lui étaient réservées.

Le 4 juin, la famille royale avait quitté Fontainebleau et se dirigeait vers la capitale. On était arrivé sur un coteau un peu en avant de St-Cloud, lorsque la princesse Hélène aperçut tout-à-coup, à demi-cachée dans la vapeur, une masse imposante, confuse. C'é-

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taitParis. Eo approchant de cette ville aimable et tragique,peiit-ètre la duchesse d'Orléans éprouva-t-elle, au sein de sa joie, une secrète terreur. Que ne pouvait-on lui dire: « Vous allez vivre, Madame, au milieu d'une nation royale. Le peuple, en France, respecte tes princesses, non parce qu'elles sont princesses, mais parce qu'elles sont femmes. Tous venez, il est vrai, dans un pays qui a été fatal à des reines allemandes, dans UQ pays où la vie des rois est pleine d'an^tsses, et oil la foule a un flux et un reflux comme la mer. Ne craignez rien cependant. Il est des époques qui n'apparaidseotqu'unefois. Le peuple de France n'a plus rien & semer dans l'épouvante ou dans la guerre ; et ses mœurs sont aussi douces qu'héroïques. On vous l'a peint certainement en proie au tourment d'unç inquiétude immortelle, avide de bruit, avide de mouvement, fatigué de son repos même, et ne pouvant souffrir ni la liberté ni la servitude. On vous a trompée. Le peuple de France a des joies biniyantes, mais qui cachent des pensées sérieuses ; il se livre quelquefois à des colères terribles, mais qui servent des projets persévérants et gigantesques; l'apparente irrégularité de ses élans o'Ote rien à l'action constante de son génie. Seulement, fait pour les grandes choses, il lui faut des chefs qui le comprennent et qui le vaillent. S'il n'en rencontre pas de tels, il tombe et végète dans une alternative de langueur et de convulsions, jusqu'à ce que retrouvant des guides dignes de lui, il ait repris k travers l'histoire sa marche féconde. De sorte que nos agitations, dont votre Europe s'efl'raie, ne sont que les manifestations d'une force mal comprise et follement combattue par ceux qui devraient la calmer en l'employant. Ah! si vous pouviez le connaître. Madame, ce peuple tant calomnié au dehors ! Mais non. Entre vous et lui vont s'étendre des voiles qui déroberont à vos regards les trésors qui sont en lui, trésors d'esprit et d'enthousiasme, de vaillance et de dévouement. Ce que vous connaîtrez mieux, et trop t6t, c'est ce petit monde de la Cour où vous allez entrer. N'es-

pérez pas retrouver ici les splendeurs du règne de certains rois, chevaliers ou héros. Les révolutions ont effacé les noms anciens sous des noms ton t-à- fait inconnus; elles ont mêlé, aux mêmes lieux les souvenirs les plus divers. Joséphine a dormi, à Trîation, dans te lit qui avait reçu la fille de Marie- Thérèse. Ne jugez donc pas le présent par le passé. Chez les courtisans d'aujourd'hui, vous ne trouverez ni le bon ton ni le bon goût, ni l'élégance

Hélène d« Mecklêmbour^-Behwerîi) (i8i4-tW8).

grave des habitudes plébéiennes, ni la délicatesse des usages aristocratiques. Vos- Lauzun et vos Richelieu, ce seront des hommes de bourse, des agioteurs, des loups-cerviers. Et si jamais on vous explique le sens de ces mots étranges, vous en serez épouvantée. Aussi attendez-vous à voir les grossiers paladins qui vont vous entourer faire de votre mariage une spéculation politique, et, ne cherchant que' des preuves de royalisme dans les témoignages de la courtoisie française, empoisonner ainsi les joies les plus pures et les plus intimes de votre cœur. Voilà le vrai, le seul danger qui vous menace. »

LOUIS BLANC

£t oe fui bien là, en effet, ce qui caractérisa la récepUpn pi'éparée à la duckesse d'Orléans. Son entrée dans Paris fut marquée par un immense mouvement de foule, par un assemblage inaccoutumé de soldats, par des acclamations, par les éclats d'une curiosité sympathique ; mais, dès le lendemain, et de peur qu'on n'attribu&t à ce qui avait été dit de SOS qualités personnelles Taccuei] dont elle venait de* jouir, les historiographes . de la Cour eurent soin de faire honneur au roi de tous les hommages rendus à. sa bru. Ce fut pour mieux prouver combien il y avait de sagesse dans le choix du monarque, qu'après avoir vanté la taille de la princesse Hélène, la beauté de son teint, la couleur blonde de ses cheveux, la grâce de son maintien, ils lui prêtèrent plus d'érudition qu^une femme d'esprit n'en peut avoir,et plus d'esprit qu'une femme de bon sens n'en fait paraître. Puis croyant sans doute raviver par la pompeuse minutie de leurs descriptions le culte éteint de la monarchie^ ils se mirent à raconter heure par heure, sans oublier le moindre détail, la vie des princes, les accidents de chaque promenade, et quel était le costume des fils du roi, et dans quel ordre s*avançaient voitures, calèches, char-à-bancs ou landaus, et comment la hiérarchie des rangs avait été observée dans la disposition des places assignées aux dames de la Cour sur les banquettes. En même temps, par une violation brutale du mystère qui protège la ' pudeur des femmes, on étalait pour ainsi dire devant le public le trousseau de la princesse Hélène^ on décrivait sa toilette depuis sa coiffure jusqu'à ses jarretières : et cela pour montrer que la monarchie en France n'avait pas perdu le secret d'éblouir, pour accoutumer la nation à vivre de la vie de la royauté. « Est-ce que le plus simple bon c( senSf s'était écrié le Journal des Débats^ ne a fait pas comprendre que le peuple a voulu <c honorer, dans la princesse Hélène, le ^hoix (( du foi) et donner une nouvelle preuve d'at- « lâchement à sa dynastie libérale» un éclate tant démenti à des passions coupables t » Déclaration injurieusement naïve^ qui tra-

hissait lé calcul politique caché ftu fond de ces fêtes dont là princesse Hélène paraissait être l'objet et n'était en réalité que le prétexte!

Cependant, des lettres d'invitation, répandues avec une profusion réfléchie, venaient d'annoncer l'ouverture du musée de Versailles. Dès 1832, Je roi avait conçu le projet de léguer aux siècles à venir, racontées sur la toile, taillées dans le marbre et rassemblées dans de splendides galeries, les diverses époques de notre histoire. C'était là une noble, une belle idée, et le roi aviût mis à la réaliser une ardeur digne des plus grands éloges. Or, l'heure était venue pour lui de jouir de son ouvrage. Le iO juin, on vit se presser autour de ce palais de Versailles, réduit pendant si longtemps à la majesté de sa solitude et de son silence, des maréchaux, des membres del'Listitut, des ministres, des pairs de France ^ ,d®s députés, des artistes, des généraux, des poètes, foule étinoelante et choisie. A dix heures du matin, les portes du palais s'ouvrirent, découvrant aul regards une immense série de tableaux, de portraits, de statues, l'histoire de France eniBa écrite par les arts« Gomment rendre l'effet d'un pareil spectacle ? Ici, la succesaton des grands amiraux et des connétables, depuis le maréchal Pierre jusqu'à Oroiichy; là, le siècle de Louis XIV, dans des salons que traversèrent tant de hardis capitaines» tant d'hommes de génie» tant de femmes au sourire invincible, salons dorés où le grand siècle semblait avoir laissé le reflet de ses guerres et le parfum de ses amours ; ailleurs, notre passé militaire depuis l'orîgiiie; les batailles gagnées, les villes prises d'assaut» les rivières passées à la nage sous le feu de l'ennemi, les joutes chevaleresques, les victoires navales, tout ce qui fut accompli psr l'épée entre Tolbiac et Wagr&m ; i e6té^ dani la salle de 92, la levée en masse du peuple français, saisi d'une sublime ivresse, et, dan» l'indépendance de la patrie; eouraal défendre la liberté du monde, puis une incomparable épopée, l'Empire; puis la Restauration et'ses pompes vaines ; puis la révolution de

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1430 et 868 prodîgds. Aussi, eo.mbieâ de vieillards parent suivre de salle en salle leur propre histoire! Combien, après s'être reconnus sous Thabit de soldat, dans les ar^ mées républicaines, purent se retrouver, en uniforme de général, haletant sur la trace enflammée de leur empereur^ ou assistant aux fêtes de son couronnement, ou portant le deuil de ses adieux! Ce fut donc une journée pleine d'émotions que celle où le musée de Versailles fut inauguré. Le roi, d'ailleurs, n'avait rien épargné pour la rendre éclatante et lui imprimer un caractère monarchique. Le banquet préparé pour les visiteurs servit d'occasion à l'étalage d'une magnificence dont ils se montrèrent aussi surpris que charmés. Il y eut ensuite, le long des galeries resplendissantes, une promenade aux flambeaux. A huit heures du soir, chacun avait pris place dans la salle de spectacle, et la représentation du Misaiithrope commençait. Le spectacle fini, la toile du fond se leva et Tancienne façade du château de Versailles apparut dans le lointain, et sur le piédestal de la statue équestre du roi on lut: (( A la gloire de Louis XIV I » 11 avait pourtant révoqué l'édit de Nantes, ce Louis XIV; «t c'Mait devant une princesse luthérienne qu'on glorifiait sa mémoire.

Ainsi se termina une solennité .dont la pensée méritait d^élre louée sans réserve, si des préoecupalions personnelles et dynastiques ne s'y étaient pas trop étroiteaiej^t .associées «ijL sentiment national. Peut-être aussi auraitron dû choisir comme temple 4es souvenirs un autre palais qu« Versailles. Carenfin^ Versailles déstrt, Versailles nwet avait bien sa grandeur. Abandomaét il pariait au cœur du pkilosophce et diU poète.. L'hedbe qui poussait dans les avenues d'un château bâti sur lamiaèrediu peuple était une î»dicatiott mélancolique luaia féloqueute. Quelle puissauoe d'éuiolion et quels enseignements dans ces vastes salles rotontissautes et vidés» daua ces donu^s perdues, dans ces glacesoù s'élait miré le luxe d'un siècle et qui ne f éfiécbisisaient plus que le passage de qu^que visiteur attristé! Et le fr^émi^sement de ces

vitres négligées par où le vent sifflait, et l'aspect morne de la chambre où Louis XIV avait dormi, et ces eaux croupissant au pied des Nymphes ou des Tritons ennuyés de leur solitude, et l'inutilité de ces ombrages qui avaieut protégé des amours funestes, et le délabrement de ce bel escalier de l'Orangerie sur les marches duquel avaient tarafai^ les robes de Lavallière et de Fontange : estce que cela n'était pas le plus saisissant des drames ? Est-ce que tout cela ne nous montrait pas réunies la philosophie de l'histoire et la poésie des souvenirs ?

Quoi qu'il en soit, les joies de la famille royale ne devaient pas être exemptes d'amertume ; et le duc d'Orléans eut le chagrin de voir son mariage devenir, aU sein des réjouissances populaires, l'occasion d'un affreux malheur. Le 14 juin, Tattaque simulée de la citadelle d'Anvers avait attiré devant l'école militaire le peuple de Paris. Or, si grande était la foule, que l'immensité du Ghamp-de-Ma rs pouvait à peine la coiitenir. Les choses se pa ssèrent néanmoins dans un ordre parfait tant que «dura le spectacle. Mais au moment où l'on s'ébranlait pour le départ, on entendit, m/èlés k4M cris de rage, d^'s gémissements lamentables. Sur quelques points de la place et àMi^ le voisinage de certaines issues trop étroites, la multitude s'était subitement reaserr)ée, entassé^, amoocelée, renversée sur elie-mAme, ^t des hommes dans la force de l'Age, des femmes, des enfants, des vieillards, périssaient étouQ'és misérablement. Qu'on juge de la iCO^s.ternatioA de Paris \ Quicouque n'avait pas autoui* de lui tous cew: qu'il aimait se ctrujt Irappié. Et, comme il arrive toujours, la i^wemmée, en exagérant la catastrophe, agrandissait jles alarmes. Aussi legouvernemenit.#'empressat-il de faire publier dans les ^ur^a^x les noms des victimes, appendice Aip^re au programme de tant de fèies 1 h^ i{> j.M<iu, uu bal offert à ia f|umlle royale deyiM't.av,oU'lieu à i'Hôtel-de-Yille. Qui le ccoiraiît ? jiârmi ]ê^ ^présentants spétcisAix .de la cité, pAusiôurs lurent d'avis que les malheurs du iCbamp-de- Mars n'étaient pas un moftif aufiKlia^ pow

LOUIS BLANC

suspendre les danses de la Cour. Mais à ce cruel raffinement de flatterie le duc d'Orléans répondit par une démarche d'une généreuse impétuosité. Entrant tout-à-coup dans la salle où le conseil municipal était rassemblé, il déclara d'un ton et avec un geste passionnés qu'il ne pouvait consentir à paraître en public avant que les cadavres eussent été reconnus et enterrés. Le bal et le banquet furent donc ajournés, ajournés seulement! Des secours furent distribués, par ordre du

prince royal, aux familles des victimes; on conduisit les morts au cimetière ; et, quatre jours après, plus de quatorze cents convives allaient joyeusement se ranger autour de tables somptueuses, dressées dans des salles inondées de lumière et tapissées de fleurs! Quand Marie-Antoinette était venue s'unir, en France, au prince qui, depuis, fut Louis XVI, il y avait eu aussi des malheureux étouffés dans la foule et de grandes réjouissances à la Cour.

LU

AiTaii^es d'Afrique; — Anarchie dans l'administration de la colonie. — Entrevue du général Bugeaad

et d'Abd-el-Kader. — Traité de la Tafna. — Prise de Constantine.

Tandis que, par des jeux, des spectacles et des fêles, l'on cherchait à ranimer en France le cuUeàdemi-éteint des monarchies, l'œuvre de notre domination se poursuivait en Afrique avec un perpétuel mélange de bien et de mal, de fautes et de succès.

Donné pour successeur au maréchal Clauzel, le comte de Dainrémont se trouvait de- ' puis le mois de février à la tète de la colonie ; et le général Bugeaud avait été investi, dans la province d'Oran, d'une autorité presque indépendante de celle du gouvernèur-géné rai.

Les débuts du général Damrémont ne furent guère marqués que par une promenade militaire àBélida et l'engagement de Boudouaou, brillant combat dans lequel 900 Français, commandés par M. de la Torré, mirent en fuite plus de SOOO Arabes.

Quant au général Bugeaud, sa mission était, ou de conclure la paix avec Abd*el- Kader, ou de le* poursuivre à outrance. Ce

fut par des menaces sauvages qu'il annonça sa prise de possession. Mais le désir de la paix était dans son cœur, et il ne tarda pas à entrer en négociation avec l'émir. L'intermédiaire fut un juif nommé Durand, âme cupide et rusée, qu'on accusa, depuis, d'avoir semé la discorde parmi nos généraux, en vue de profits honteux. Toujours est-il que les négociations traînaient en longueur, quand tout-i-coup, rompant avec le général Bugeaud, l'émir s'adressa au comte de Damrémont pour obtenir la paix : démarche dont le gouverneur-général informa aussitôt le ministre de la guerre. A cette nouvelle, le général Bugeaud se persuade qu'on lui envie la gloire de pacifier la province d'Oran, il s'emporte, il éclate. Heureusement, Ja mésintelligence n'eut pas de suite: née du vague et de Timprévoyance des instructions ministérielles, elle tomba devant un échange d'explications sincères. Le comte de Damrémont fit savoir k l'émir que c'était avec le

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Le général Bug:«aiid el l'Emir. (Page 9i^2, col. 2.)

général Bu^eaud qu'il devait traiter; et, à son tour, le général Bugeaud s'empressa d'adresser à M. de Danrémont, qu'il avait injustement soupçonné, les excuses les plus franches, les plus loyales.

Cependant, l'émir s'obstinait dans des prétentions qui accusaient son orgueil et ne répondaient pas à sa puissance. Le général Bugeaud se mit donc ea campagne. L'armée, forte de 9,000 honunes, se composait de

trois brigades, commandées : la première par le général Laidet, la seconde par le général Rnliibres, la troisième par le colonel Combes. Déjà, depuis quinze jours, on battait la plaine sans rencontrer l'ennemi, lorsque de sourdes rumeurs se répandirent parmi les soldats, annonçant lapais. Elle venait en effet de se conclure, et le général Bugeaud apprit ans troupes, par un ordre du jour, qu'il allait partir pour une entrevue

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avec Témir. La nouvelle fut joyeusement accueillie par les soldats: il leur plaisait de voir de près cet infatigable Abd-el- Eader, ce chef inconnu dont ils avaient fait la renommé en le combattant, et qui leur devait le soudain éclat de sa fortune. Le général avait choisi quatre mille hommes pour raccompagner: ils se mirent en mouvement le !•' juin, à la pointe du jour. En tête marchaient les Arabes alliés, sous les ordres de Mustapha-Ben-Ismaêl. C'était un beau et austère vieillard, que reconnaissaient pour chef les belliqueuses tribus des Douairs et des Smélas. Animé contre Abd-el-Kader d'une haine immortelle, Mustapha-Ben-Ismaêl avait cherché notre alliance, et associé fidèlement à notre drapeau tricolore ses deux étendards vert et blanc. Notre civilisation, du reste, Tavait gagné sans le surprendre ni l'éblouir.

A neuf heures du matin, on fit halte dans un vallon du plus riant aspect, que baignaient les eaux de la Safna. Là était le lieu du rendez-vous. Mais on n'y rencontrait que la solitude, le silence; et pas un cavalier arabe ne se dessinait à l'horizon. Le soldat se sentit humilié. Il fallut attendre, et Ton attendit longtemps. Les vedettes re,venaient sans nouvelles. Habile à s'entourer de prestige, Abd-el-Eader avait voulu se donner .auprès des siens l'avantage d'une supériorité apparente, et le dédain qu'il affectait à l'égard du chef des infidèles était un calcul de sa politique musulmane. Le jour commençait à baisser, l'émir ne paraissait pas; et, pendant que, tourné en gatté, le mécontentement des troupes s'évaporait de toutes parts en vives saillies, le général Bugeaud avait peine à dissimuler sa colère. Enfin, l'approche des Arabes est annoncée. A l'instant même, les tambours rappellent, les faisceaux se rompeat, chacun court à son poste. Mais, à une lieue de notre avant- garde, Abd-el-Kader s'était arrêté. Ce fut alors auprès du général une succession de messages ayant pour but de lui apprendre que l'émir était malade, qu'il n'avait pu se mettre en route que fort tard; qu'il serait bon, peut-

être, de renvoyer l'entrevue au lendemain,.. A bout de patience, et oubliant la dignité de son rang pour n'obéir qu'aux impétueux conseils de son dépit et de son courage, le général Bugeaud laisse au général Laidet le commandement des troupes, et, suivi de son état-major, il se porte en avant.

Presque entièrement composée de cavalerie, l'armée d' Abd-el-Kader figurait un immense triangle^ dont les angles mouvants s'appuyaient à trois collines. Arrivé au milieu des avant-postes, le général français vit venir à lui un chef de tribu, qui lui montra un coteau sur lequel était l'émir. « Je trouve « indécent de la part de ton chef, dit le gé- « néral Bugeaud à l'Arabe, de me faire c< attendre si longtemps et venir de si loin. » Et il s'avança résolument. Alors parut l'escorte de l'émir. Jeunes et beaux pour la plupart, les chefs arabes étalaient avec faste leurs riches costumes et montaient des chevaux magnifiques. Bien diff'érente était celle du général Bugeaud, à laquelle s'étaient réunis plusieurs membres de l'administration civile, coiffés de la casquette modèle, et dans une tenue fort peu militaire. Un cavalier sortit des rangs. Il portait un burnous grossier, la corde de chameau, et ne se distinguait point par son costume du dernier des cavaliers ennemis ; mais autour de son cheval noir, qu'il enlevait avec beaucoup d*élégance, des Arabes marchaient, tenant le mors de bride et les étriers. C'était Abd-el- Kader. Le général français lui ayant tendu la main, il la lui serra par deux fois, sauta rapidement à terre et s'assit. Le général Bugeaud prit place auprès de lui, et l'entretien commença.

L'émir était de petite taille. Il avait le visage sérieux et pâle, les traits délicats et légèrement altérés, l'œil ardent. Ses mains, qui jouaient avec un chapelet suspendu à son cou, étaient fines et d'une distinction ' parfaite. Il parlait avec douceur, mais il Y avait sur ses lèvres et dans l'expression de sa physionomie une certaine affectation de dédain. La conversation porta naturellement 3ur la paix qui venait d'être conclue ; et Abd-

HISTOIRE DE DIX ANS

el-Kader parla de la cessation des hostilités avec une mensongère et fastueuse iodifférance. Le général français lui faisant observer que le traité ne pourrait être mis à exécution qu'après avoir été approuvé, mais que la trêve était favorable aux Arabes, puisque, tant qu'.elle durerait, on ne toucherait pas à leurs moissons : « Tu peux dès à c< présent les détruire, répondit-il, et je t'en « donnerai par écrit, si tu veux, Tautorisa- (c tion. Les Arabes ne manquent pas de <c grain. »

L'entretien fini, le général Bugeaud s'était levé, et Témir restait assis. Blessé au vif, le général français le prit alors par la main, et, l'attirant à lui d'un mouvement brusque: « liais relevez-vous donc! » Les Français furent charmés de cette inspiration d'une àme impérieuse et intrépide, et les Arabes laissèrent percer leur étonnement. Quant à l'émir, saisi d'un trouble involontaire, il se retourna sans proférer une parole, sauta sur son cheval, et regagna les siens En même temps on entendit une puissante clameur que les échos prolongèrent de colline en colline. Vive le SuUanl criaient avec enthousiasme les tribus. Un violent coup de tonnerre vintajouter à l'effet de cette étrange scène ; et, se glissant dans les gorges des montagnes, les Arabes disparurent.

Le traité conclu avec l'émir portait:

qu'Abd-el-Kader reconnaissait la souveraineté de la France ; que la France se réservait, dans la provint e d'Oran, Mostaganem, Mazagran et leurs territoires, plus Oran, Arzew et un territoire renfermé dans d'étroites limites' ; que, dans la province d'Alger elle se réservait Alger, le Sahel et une partie de la plaine de la Métidja. Tout le reste était abandonné à Abd-el-Kader. On lai livrait la province de Titéry, on lui remettait les clés de la citadelle de Tlemcen. Et en échange de tant de concessions, il s'engageait à fournir à Taruxée française trente mille fanègues d'Oran' de froment, trente mille fanègues d'Oran d'orge, cinq mille bœufs. Il

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