MJDial
Hais un bien autre scandale allait être donné, et les meneurs de la bourgeoisie étaient à la veille de fournir une preuve plus frappante encore de leur impuissance à régler avec équité, avec sagesse, les intérêts matériels de la France.
Ici, nous demandons la permission de nous arrêter un instant. On apprécierait mal le caractère des travaux législatifs que nous passons en revue, si l'on ne savait
Rodd», rëdacleur du Bon Sem.
pas quel était alors l'état moral de la société.
On se rappelle à quel degré de frénésie s'était emporté l'agiotage sous la régence de Philippe, duc d'Orléans. Un jour tout Paris s'était mis à jouer, et ce qu'on raconte de l'extravagance publique h cette époque étut à peine croyable. Dans la rue Quiacampoix, le dos d'un bossu servait de pupitre aux agioteurs, et pour les disperser, la nuit venue, on était obligé de sonner la cloche. Des fortunes subites, prodigieuses, s'élevèrent sur lu fraude. Les Mémoires du temps citent tel laquais auquel il arriva de monter, par habitude, derrière son propre carrosse. Des prin-
LOUIS BLANC
ces,*des gentilshommes, des ministres, des amis du Régent, furent vus faisant assaut de cupidité avec des valets, avec des filles de joie ; et Chemillé put dire au duc de Bourbon petit*fils du grand Condé, qui lui montrait son portefeuille plein d'actio7t$ : « Toutes ces actions n'en valent pas deux de votre aïeul. »
Eh bien, trois ou quatre ans ne s'étaient pas écoulés depuis la révolution de 1830, qu'un mouvement semblable à celui qui déshonora la régence de FMii lippe éclatait ap sein de la société françnisc. Celle nation qui avait presque inventé la chevalerie, qui s'était illustrée à jamais par l'élégance de ses mœjirs, cette nation qu'on avait coutume de citer pour son esprit, pour sa grftce, pour son désintéressement, pour sa courloisiesi délicate et si fière, elle se montra tout-à coup dominée par une classe que tourmentait une honteuse fièvre d'industrialisme. Pour cette classe tout était devenu objet de trafic. Ou se pressait, on se heurtait dans les avenues des banques. Prendre des actions sans les payer, les vendre, toucher des primes, fnire fortune avec la hausse, telle était la folie universelle, tel était lerêve de plusieurs milliers d'hommes éveillés. Aussi, dans l'arène industrielle, une émulation sordide entassaitelle chaque jour débris et victimes. Là, plus de croyances profondes ou exaltées, plus d'élans chevaleresques, plus de poésie dans les actes ou dans les pensées, plus de pussions viriles. Chez les prolétaires, privés de repos, privés d'espérance, une résignation morne et l'envie tempérées toutefois par des aspirations nobles et une impérissable aptitude aux grandes choses ; mais, au-dessus, la convoitise, l'impatience du succès, une soif du gain inextinguible et cruelle, l'alliance de la richesse et de l'intrigue dans un but de spoliation, et, sous le nom d'habileté, la bassesse se glorifiant de ses triomphes. Rien de semblale ne s'était jamais vu dans notre pays. Ce ne furent bientôt plus partout qu'entreprises fondées sur le mensonge. Les faiseurs d'affaires pullulaient. Combiner des infamies Lucratives, cela s'appelait avoir des idées. On
mit en actions des mines iiaagiiiaires ; on proposa d'exploiter des inventidna. qui n'ea étaient pas. Nombre d'aventuriers sans pu* deur se firent payer par la larédulité des actionnaires, des apports chimériques ou hon« teusement exagérés. La France fut inondée d'impostnres. Alors les tribunaux retentirent de plaintes ; mais on eût dit que le châtiment même ne servait qu'à répandre la contagion du mal. Déjà le théâtre s'était emparé de ces mœurs, et, dans une facétie célèbre intitulée Robert Macaire, la main d'un inconnu avait sculpté le type des charlatans en vogue : mais cette pièce, qui tournait, d'ailleurs, ou semblait tourner en ridicule les plus nobles sentiments: la tendresse pater«^
nelle,lapiélé filiale, Tamitié, l'amour on
dut l'interdire à cause de l'immensité de son succès. Dans le miroir qu'on leur présentait, les coupables s'étaient reconnus sans se faire horreur, et la flétrissure même leur avait été un encouragement.
Voilà ce qu'était en France la classe dea gros capitalistes, quand la question des chemins de fer vint jiromettre à l'industrialisme un aliment nouveau.
Dans la séance du 15 février (1838), le gouvernement avait soumis aux délibérations de la Chambre un projet relatif à l'établissement d'un vaste réseau de chemins de fer. Ce réseau se serait composé de neuf liguée principales, dont sept auraient lié Paris: à la frontière de Belgique, au Havre, à Nantes, à la frontière d'Espagne par Bayonne, à Toulouse par la région centrale du pays, à Marseille par Lyon, à Strasbourg par Nancy. Les deux autres grandes lignes auraient joint Marseille ; à Bordeaux par Toulouse, à Bâle par Lyon et Besançon. Le développement eût été de onze cents lieues, et la dépense présumée de plus d'un milliard. Toutefois, le ministère ne proposait pas l'exécution immé* diate d'une masse aussi considérable de travaux ; il se bornait à demander l'autorisation de travailler, et cela simultanément, k la confection des lignes qui devaient unir Marseille à Avignon, et Paris: à la frontière Belge, à Rouen, à Bordeaux, à Orléans
et à Tours» oe qui formait un développe* ment de trois cent soixante-quinze lieues, dont la dépense était d'avanoe évaluée à 380 millions.
Le projet était plein de hardiesse et d'éclat parfaitement motivé, digae enfin du gouvernement d*un grand peuple ; et le ministre du commerce, M. Martin (du Nord) , aurait acquis une place honorable dans l'histoire s'il avait mis à le soutenir le courage qu'il avait fallu pour le présenter. Mais, la proposition ne fut pas plus tôt connue, qu'un cri de fureur partit des premiers rangs de la bourgeoisie. L'exécution des chemins de fer par l'Ëtat enlevait, en effet, aux banquiers, aux faiseurs d'affaires, ausl joueurs de l'industrie, aux capitalistes des deux Chambres, une proie sur laquelle ils avaient compté. Leur colère s'exhala de toutes parts en termes passionnés. Ils prétendirent que le gouvernement était incapable, en thèse générale, d'exécuter les travaux publics ; que les compagnies particulières devaient eu être chargées, parce que pressées par l'aiguillon de l'intérêt privé, elles agiraient plus éconnomiquement et plus vite; que l'esprit d'association avait besoin d'être encouragé en Fraoce ; que Toccasion était admirable et qu'il y avait nécessité de la mettre à profit.
Le gouvernement n'avait pas prévu l'excès des résistances qu'il allait soulever. Tant de violence Teffraya. C'était, d'ailleurs, du camp de ceux qui l'appuyaient que venait la clameur. Il commença donc à se repentir d'avoir voulu le bieo, et ne chercha plus qu'un prétexte pour se faire absoudre.
Alors commença un spectacle aussi admirable que singulier. Le parti démocratique, si souvent calomnié, si souvent traité de factieux par ses ennemis, s'empara de cette cause de l'État que l'État lui-même se montrait prêt à abandonner, et par lui furent émises, en matière de travaux publics, les seules doctrines propres à fonder en France l'ordre et l'autorité.
Le parti démocratique, représenté alors à Paris par le Naiiotial, le Bon Sens, le Journal du Peuple j envisageait les voies de com-
munication sous trois aspects différents i. Il prouvait d'abord qu'au point de vue moral, rien n'était plus déplorable que l'enfantement des compagnies. Il montrait, se pressant autour de leur berceau, les spécu* lateurs, foule avide, effrénée, habile à battre monnaie avec des noms et des mensonges, et qui n'apportait au public, selon l'expression de M. Jules Séguin, qu^une grande caisse vide, l'invitant à la remplir pour prélever, sur ce qu'il y jetait, une prime scandaleuse. Les machinations des gens d'affaires^ surnommés loups-cerviers par M. Dupin ; leur impunité trop certaine ; les dominateurs de la Bourse courant à la fortune au travers de leurs victimes frappées dans l'ombre; les actions prises uniquement pour être vendues, et vendues à des prix monstrueux, au moyen de hausses factices; à la place des Irayaux publics l'agiotage; les gros joueurs, enrichis, et les actionnaires sérieux soudai*nement précipités dans la misère ; les concessions livrées argent comptant par des fonctionnaires prévaricateurs; les compagnies rivales se disputant, par l'ignominie des pois-de-viny la protection des ministres, de^ chefs de bureau, des pairs de France, des députes, des hommes de Cour, des principaux commis ; la corruption et son venin partout; l'amour du gain devenu comme une publique ivresse ; la société transformée en nue arène d'agioteurs... voilà ce que le parti démocratique apercevait, voilà ce qu'il dénonçait dans le système des compagnies.
Et, AU POINT DE VCTE INDUSTRIEL, COmbieU
leurs actions n'étaient-elles pas ruineuses 1 Car enfin, ce que les compagnies dépensent pour Texécution d 'un chemin de fer, il faut qu'un tarif le leur rende et avec usure : l'Etat retrouve le capital qu'il a dépensé dans
1. Les considérations morales, écoaomique.s et politi<iae& qu'oQ ?a lire, M. Louis Blanc, en 1838, les développa lors de la discussion, dans une série d'articles qui furent, en 1839, rassemblés dans la Revue du Progrès, et dont M. Louis Blanc n*a fait que resserrer ici dans un résumé rapide les principaux aperçus.
La question fut envisagée aussi au point de vue de l'Etat par beaucoup de journalistes de province, et entre autres par M. Rittiez, qui la traita dans le Censeur de Lyon avec beaucoup de chaleur et de talent.
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les sources de Timpôt élargies, dans les recettes de renregistrement, les conlrîbutions mobilières, les douanes, les octrois, les passeports, les licences, les contributions foncières. — Les compagnies sont obligées, pour s'indemniser, de lever tribut sur le développement même de l'industrie, que par là elles retardent ou enchaînent: TËtat laisse la prospérité publique s'accroître, et ne s'adresse à elle que lorsqu'elle s'est accrue. — Les compagnies veulent jouir vite, parce qu'elles meurent: l'État peut attendre, parce qu'il est immortel. — Les compagnies, par l'élévation et la durée des tarifs, aiTètent le pauvre à l'entrée des chemins de fer : l'État, qui a d'autres moyens que les tarifs pour rentrer dans ses avances, ouvre les chemins au pauvre comme au riche. — Les compagnies sont forcées à des dépenses énormes, dont le poids retombe ensuite sur le public; il leur faut des agents d'intrigue pour obtenir la concession et écarter les rivalités importunes, des banquiers qui vendent leur crédit à l'entreprise et des spéculateurs qui lui donnent l'essor, des courtiers qui se chargent du placement des actions, un cautionnement^ des caissiers, des receveurs, des payeurs, des ingénieurs civils, des conducteurs, des conseils : l'Etat n'a rien à créer; il a sous sa main des conducteurs tout trouvés; il a, pour la partie financière, ses receveurs généraux et particuliers, ses receveurs des communes, ses receveurs des contributions indirectes ; pour la partie executive, ses ingénieurs des ponts-et-chaussées; pour la partie administrative, les agents qu'emploie le service des préfectures. — Les compagnies ont besoin d'une foule d'employés qu'elles tirent du néant : l'État n'a qu'à étendre les ' attributions de ceux dont il dispose. — Les compagnies sont à la merci d'agents choisis presque toujours au hasard, impatients de faire leur fortune, et dont il faut quelquefois escompter ou l'apprentissage, ou l'inconstance, ou rincapacité, ou la mauvaise foi, ou la cupidité : l'État est servi par des agents revêtus d'un caractère officiel , soumis à un contrôle public, chargés d'une responsabilité
morale, appartenant à une hiérarchie constituée, et ayant pour mobile, non l'argent, mais l'honneur. — Avec les compagnies, les travaux ne sauraient être exécutés que pièce à pièce : inconvénient grave, car il rompt tout équilibre, et retire précipitamment le sang de certaines parties de la société, pour le faire refluer ailleurs d'une manière violente : rÉtat est dans une sphère d'où il embrasse l'ensemble des intérêts ; ses prévisions peuvent avoir un caractère de généralité qui ne lui permet pas de sacrifier une localité à une autre, et de détourner trop brusquement le cours des relations commerciales. — Les compagnies ne cherchent et ne peuvent chercher qu'à tirer parti du présent : l'État a pour mission de pourvoir aux intérêts de l'avenir. — En un mot, les compagnies ne stipulent que pour elles-mêmes : l'État stipule pour la société.
Les considérations dont les démocrates s'armaient contre le système des compagnies étaient bien plus décisives encore au point DE VUE POLITIQUE. Quoi ! OU parlait sérieusement de livrer tout le domaine de l'industrie à de simples particuliers, spéculateurs ou gens de finance! et l'on ne voyait pas ce qu'arriveraient à oser contre l'intérêt public, des associations devenues plus puissantes de jour en jour, par leurs richesses, par leur crédit, par leurs accointances, parla position de leurs membres, qu'on trouverait dans chaque poste important : et dans les bureaux du ministère, et dans le Conseil d'État, et dans les Chambres, et dans les tribunaux, et à la Cour, et dans la presse ! On ne songeait pas au formidable réseau dont allait envelopper le pays cette tyrannie, multiple, mobile, insaisissable, ayant pied partout : véritable État dans l'État! En Belgique, l'exécution des chemins de fer par le gouvernement avait été considérée comme le meilleur moyen de consolider la révolution de septembre et de 'défendre la nationalité belge contre la maison d'Orange; et l'on avait eu raison. C'était donc une féodalité nouvelle qu'on prétendait organiser ! Qu'on y prît garde! car, cttle fois, le joug ne se-
Arsgo Do m in iquB- François 1788-1853
(H«p«rl t<rpi^r*pliiqne d'
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rait pas de fer, il serait d'or; et, pour le briser, une seconde nuit du 4 août ne suffirait pas. Mais, en cas de danger, ne pourrait-on exproprier les compagnies? Les exproprier! Oui, peut-être, mais au prix d'un bouleversement effroyable. Et, si les compagnies se trouvaient composées d'hommes anti-nationaux, quelle carrière ouverte à la trahison «dans une circonstance critique? Les chemins de fer aux mains de ceux que la révolution de 89 abattit eussent probablement rendu cette révolution impossible.
Yoilà par quels arguments le parti démocratique défendait ici la cause de TÉtat. Malheureusement, s'il jugeait nécessaire la consécration du principe, il ne pouvait pas, avec la même ardeur, en désirer l'application immédiate. Rempli, à l'égard de l'administration existante, d'une défiance légitime ; la sachant pressée de mille exigences parasites et moins puissante pour le bien que pour le mal, il tremblait de lui confier des moyens d'action aussi étendus, aussi redoutables. Il se rappelait avec effroi le sort des millions engloutis dans la construction des canaux. Il se rappelait à quelles critiques fondées avaient donné lieu la concession du chemin de fer de Paris à Saint-Germain, et celles des deux chemins parallèles de Paris à Versailles. Dans une telle situation, ne valait-il pas mieux retarder l'exécution des grandes lignes? Ainsi pensa M. François Arago, et il n'hésita pas à conclure à l'ajournement dans son rapport sur les chemins de fer, travail lumineux, d'une élégance rare, et aussi savant qu'on devait l'attendre de son illustre auteur.
« L'expérience a montré, disait M. Fran- « çois Arago, qu'un cheval de force moyenne, « marchant au pas pendant neuf ou dix a heures sur vingt-quatre, et de manière à « se retrouver chaque jour dans les mêmes a conditions de force, ne peut pas porter «. sur son dos au delà de cent kilogrammes, a Ce même cheval, sans se fatiguer da- « vantage, si on l'attèle à une voiture, por- (( tera, ou plutôt traînera à une égale disci tance :
c Sur une bonne route ordinaire em-
. pierrée i.ooo k.
c Sur un chemin de fer 10.000
tr Sur un canal 60.000
« L'auteur inconnu de la substitution du « roulage ou transport en voiture, au trans- « port à dos de cheval, fut donc, vous le (c voyez, Messieurs, un bienfaiteur de l'hu- « manité; il réduisit, par son invention, le « prix des transports au dixième de leur « valeur primitive.
ce Une amélioration tout aussi importante « est résultée, quant aux transports en voi - (C ture, du remplacement des empierrements m et des pavés des routes ordinaires par des « bandes de fer bien dressées sur lesquelles « tournent les roues. En atténuant les résis* « tances, ces bandes ont, en quelque sorte, « décuplé la force du cheval, celle du moins c( qui donne un résultat utile. Le long « d'un chemin à bandes métalliques, le poids « dont on charge un wagon est centuple de « celui que le cheval qui le traîne pourrait (C porter sur son dos.
« Ge sont là. Messieurs, de bien admi- « râbles résultats ; mais n'oublions pas que (( les canaux en offrent de plus admirables « encore, rappelons-nous que, sur une nappe (( d'eau stagnante, une bête de somme traîoe (C un poids dix fois fois plus fort que sur un « chemin de fer. Ne perdons pas, au reste, (( de vue que le transport à dos de cheval, « s'il est peu économique, s'effectue en re- « vanche, presque partout le long de jsen- « tiers à peine frayés, sur des pentes rapides; «tandis qu'une route ordinaire exige de « certaines conditions de tracé; tandis « qu'elle représente même en simple em- « pierrement 70,000 fr. de première mise (C par lieue, et plus de 2,000 fr. d'entretien « annuel ; tandis que ces mêmes dépenses, « pour un canal, se montent respectivement a à S00,000 fr. et 5,000 fr.; tandis qu'enfin, (C sur certaines lignes, l'exécution d'une « lieue de chemin de fer a coûté jusqu'à 3 « millions.
a Les chemins de fer, considérés comme « moyen d'atténuer les résistances de toute
LOUIS BLANC
fC
« c< u u a a « a « tt a
nature que le roulage doit surmonter sur les routes ordinaires, seraient aujourd'hui, relalivement aux canaux, dans un état d'infériorité évidente, si on avait dû toujours y opérer la traction avec des chevaux. L*emploi des premières machines locomotives à vapeur avait laissé les choses dans le même état. Hais tout-à-coup, en 1829, surgirent, en quelque sorte, sur le chemin de Liverpool à Manchester, des locomotives toutes nouvelles. Jusque-là on n*avait espéré progresser qu'avec des roues dentées et des crémaillères, ou bien à Taide de systèmes articulés dont on don nerait une idée assez exacte en les com* parant aux jambes inclinées d*un homme qui tire en reculant.
« Les locomotives perfectionnées étaient débarrassées de cet attirail incommode, fragile, dispendieux. L'ingénieur Stephenson ne s^élait pas servi non plus des engrenages artificiels de ses devanciers.
L^engrenage naturel résultant de la pénétration fortuite et sans cesse renouvelée des aspérités imperceptibles des jantes de la roue dans les cavités du métal du rail et réciproquement, suffisait à tout. Cette grande simplification permit d'arriver à des vitesses inespérées, à des vitesses trois, quatre fois supérieures à celles du cheval le plus rapide. De cette époque date une ère nouvelle pour les cheminF de fer. D'abord ils n'étaient destinés qu'au transport des marchandises. Chaque jour, chaque nouvelle expérience nous rapproche du moment peu éloigné peut-être où ils ne seront plus parcourus que par les voyageurs. Jadis, les rails étaient tout. Maintenant ils n'occupent dans le système qu*une place secondaire. Dès aujourd'hui les chemins de fer ne devraient s'appeler que des chemins à locomotives ou des chemins à vapeur.
« Quand on a lu dans les gazettes, dans celles surtout de l'Angleterre et de l'Amérique, le tableau des étonnantes vitesses que les locomotives à vapeur ont déjà réalisées, on est vraiment excusable de croire
« qu*il ne faut plus compter sur des améiio- « rations importantes, que Part est presque arrivé à sa perfection.
« Cette opinion, quelque naturelle qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins une erreur. L'art des chemins de fer est encore « dans l'enfance. »
De ces prémices M. Arago concluait qu'il fallait bien se garder d'entreprendre simultanémentla construction de plusieurs grandes lignes, comme le gouvernement l'avait proposé. Iljdemandait, lui, que pour profiter des découvertes successives de la science, on n'établit que l'un après l'autre les chemins de fer projetés. Malheureusement, l'illustre rapporteur ne s'en tenait pas là ; et c'était au nom du système des compagnies existantes qu'il se prononçait contre le projet de loi. N'osant pas heurter trop violemment de front les compagnies, dont il redoutait la puissance, M. Martin (du Nord) leur avait fait, dans son exposé des motifs, la témé* raire concession des lignes secondaires, des embranchements : M. Arago prouva que ce partage à l'amiable était absurde; que, si Ton avait la folie de s'y arrêter, l*£tat ne pourrait abaisser les tarifs sur une ligne, sans nuire à l'afflcence des transports sur toute autre ligne dont les tarifs n'auraient pas été en même temps abaissés ; que le gouvernement se trouverait ainsi dans l'alternative, ou de ne pas toucher à ses droits de péage, ou de ruiner certaines compagnies qui ne seraient pas en mesure de modifier les leurs. Tout cela était évident; mais la seule conséquence à en tirer, c'est que TÉtat aurait du réclamer l'exécution de toutes les lignes. Telle ne fat pas la conclusion de M. Arago. Convaincu que les ministres étaient incapables de justifier la hardiesse de leurs prétentions; que l'exécution par l'État présentait des inconvénients et des dangers, rendus plus sensibles par la mauvaise organisation du pouvoir en France; convaincu, en outre, que pour une aussi colossale entreprise les ressources du budget étaient insuffisantes, il prononçait, à la fin de son rapport, ces mots dont l'influence
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fut décisive : « La commission a pensé qu'il « fallait se hâter de recourir aux compagnies^ « et elle se voit forcée de vous proposer le a rejet du projet de loi. »
Les |iommes qui, dans le parti démocratique, voulait en thèse générale, le système de Texècution par FÉtat, regrettèrent que M. Arago, en repoussant l'application immédiate, n'eût pas du moins réservé le principe : regret d'autant plus naturel, que, dans la balance des délibérations publiques, l'opinion du célèbre savant était d'un poids immense. Et il y parut bien dans les débats qui suivirent. Étourdi du coup qu'une main si puissante venait de frapper sur lui, le ministère perdit contenance. M. Martin (du Nord) défendit son projet avec une mollesse
qui en trahissait l'abandon; et les compagnies, au contraire, eurent dans MM. Berryer, Duvergier de Hauranne, des avocats pleins de fougue et parfaitement décidés. Seul, dans cette lutte solennelle, M. Jaubert soutint énergiquement la bonne cause. Mais la dictature des banquiers était là, menaçante, intraitable : le principe de l'exécution par l'Etat fut vaincu et abandonné.
Ainsi éclataient les premières usurpations de cette oligarchie financière à la domination de laquelle devait tôt ou tard céder le règne de la classe moyenne en France. Or, la bourgeoisie applaudissait en masse, tant était grande son imprévoyance et profond son aveuglement.
Procèa Huberfc. — Gouronnement de la reine d* Angleterre ; le maréchal Soult à Londres. — Condamnation du lieutenant Laily. — Louis Bonaparte forcé de quitter la Suisse. — Naissance du comte de Paris. — Evacualion d*Aacône. — La Coalition se ranime. — > Fermentation générale des espnts. — Réveil du fanatisme religieux ; troubles à Reims ; mort du comte de Montlosier. — Procès de M. Gisquet contre le Messager. ~~ Ouverture de la f eesion de 1839, <•>- Dernier combat de la Coalition contre le ministère. — Attaques du parti légitimiste. — M. de Genoude*; son portrait. — Traité des 24 articles imposé à la Belgique; abandcn du Limbouig et du Luxembourg. — Chute du Ca> binet du 15 avril ; jugement sur le ministère Mole. ' *
Dans les derniers jours de Tannée qui précédât celle dont nous retraçons le souvenir, le 8 décembre 183>7, vers dix heures du soir, un préposé de douanes, nommé Pauchet, se trouvait de service sur le quai de Boulogne, lorsqu'un paquebot arrivant de Londres jeta à terre ses passagers. La pluie
tombait à flots. Un homme venant de la jetée passe en couraut devant Pauçhet et laisse tomber un portefeuille que celui-ci ramasse aussitôt. L'inconnu est en vain rappelé : il avait disparu. Le portefeuille ne fut fa» réclamé : on finit par l'ouvrir,, et Tofi.y trouva une lettre siguée Stiégler et qm somr
LOUIS BLANC
blait indiquer un complot formé contre le gouvernement. Le portefeuille devint alors l'objet d*un examen attentif : il contenait, entre autres choses, une feuille couverte de caractères allemands, un carnet sur lequel apparaissait une longue suite de nombres qui n'étaient l'expression d'aucun calcul, et enfin une lettre portant ces mots : « Tout le «c matériel est concentré dans Paris. Le « plan qu'on exige, je l'apporte. » Deux heures après, on arrêtait dans un hôtel garni le propriétaire du portefeuille, dont le nom supposé était Stiégler, et le nom véritable Louis Ilubert. Il fut conduit dans la maison d'arrêt de Boulogne, et, plus tard, au mo^ ment oix il allait partir pour Paris, les gendarmes, en le fouillant, trouvèrent dans' la coiffe de son chapeau le plan coloriéd'une machine. L'instruction, activement poursuivie, fit supposer aux magistrats que cette machine était l'instrument d'un attentat projeté contre la personne*du roi, et qu'elle avait pour auteur un mécanicien suisse nommé Steuble. La police se livra, sans plus de retard, à des recherches inquiètes, et beaucoup d'arrestations furent opérées.
Telles étaient les principales données de l'acte d'accusation qui, dans le mois de mai 1838, amenait devant la Cour d'assises delà Seine, M"* Laure Grouvelle, MM. Louis Hubert, Jacob Steuble, Jules Arnoud, Martin Leproux, Vincent Giraud, de Vauquelin, Léon Didier, Yallantin et Annat; assistés par MM. Emmanuel Arago, Jules Favre, Billiard, ancien préfet, Hemersdinger, Teste, Leblond, Ferdinand Barrot, Golmet d'Aage fils et Charles Ledru.
Ce procès occupa plusieurs audiences et donna lieu aux scènes les plus orageuses. L'attitude des accusés était énergique et fière, leur mise en général recherchée. Les desseins criminels qu'on leur imputait, ils n'hésitaient pas aies nier; et ils le firent, les uns avec présence d'esprit, les autres avec emportement. Mais sur le banc où ils étaient assis se trouvait Vallantin, un malheureux qui avait indignement surpris leur confiance et s'était fait leur dénonciateur. Ce fut sur
les affirmations de cet homme, flétri par une condamnation pour faux et auquel avait été arbitrairement épargné l'opprobe de Yexpo* sition^ que l'accusation s'appuya. On put remarquer aussi et on remarqua que la plupart des témoins à charge étaient des indi* vidus mal famés, compromis par des actes honteux. Les débats furent vifs et de nature à passionner le public. Louis Hubert y déploya des convictions réfléchies et ardentes. Steuble, qui ne parlait et ne comprenait qne la langue allemande, fit preuve, devant le tribunal, d'une force de tête qu'il n'avait pas montrée dans Ticstruction. Quant à M^* Laure Grouvelle, elle unissait à une exaltation politique extraordinaire un dévouement sans bornes; sa tête était d'une républicaine audacieuse et son àme d'une sœur de charité ; elle avait entouré d'ornements funéraires la tombe d'Alibaud, et, dans le choléra, elle s'était attachée à un hôpital, soignant les malades, consolant leur agonie, vivant au milieu de la contagion de la mort : sous le poids d'une accusation capitale, elle resta calme et mit à confesser sa foi une assurance exempte d'afl'ectation.
Dans la dernière audience, les plaidoiries étant terminées, et le président ayant demandé à mademoiselle Laure Grouvelle, si elle n'avait rien à ajouter à sa défense, eUe se leva et dit : « Si je prends la parole, Mes- « sieurs les jurés, c'est pour donner un « témoignage public de gratitude à celui « qui est venu avec tant de courage — elle « désignait Hubert — apprendre quelle a « été ma vie^ quelles sont mes pensées les « plus intimes. Mon cœur est pour lui plein « d'admiration etd'afl'ection. Souvenez vous « qu'enveloppée dans un réseau fatal, je lui « devrai, ainsi qu'à, votre consciencieuse « déclaration, la liberté... plus que la « liberté... la vie de ma mère! » Un moment
inteitompue par son émotion, elle reprit en désignant M. Billiard : « Un souvenir au « respectable ami qui ne m'a pas quittée « depuis le jour de mon arrestation et que « vous voyez assis près de moi dans cette « dernier^ épreuve. » Puis, se tournât du
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ée... laisse tomber ud portefeuille. (Page 9^, col. 9.)
c6té de Vallantin, qui, pâle, les yeux baissés, paraissait uiterré sous le remords : « Que j'apporte aussi quelque consolation à « une conscience qui, je le crois pour l'hon- « neur de l'humanité, n'est pas tranquille et « a besoin d'être consolée. Vallantin! Hu- « bert, de Vauquelin et moi, nous vous « pardonnons vos inventions infâmes. Si Il jamais vous êtes malheureux, malade, « abandonné de tous, souvenez- vous que je « suis au monde. » La sensation produite par ces paroles durait encore quand lecture fut donnée de la déclaration du jury. Les accusés s'étaient retirés, suivant l'usage : on ramena Leprous, de Vauquelin et Vallantin pour leur apprendre le verdict qui les rendait à la liberté. C'était leur apprendre en même temps que Laure Grouvelle venait d'être jugée coupable ; une douleur pro-
fonde se peignit sur )e visage de MM. Leproux et de Vauquelin, et ils sortirent consternés. Les autres accusés ayant été introduits, Hubeit écouta avec beaucoup de séré- DÎté la lecture du verdict qui le déclarait coupable de complot concerté et arrêté dans le but de changer ou de détruire la forme du gouvernement; mais, quand il entendit le nom de Mlle Grouvelle, un cri terrible s'échappa de sa poitrine, et une arme qu'il tenait cachée brilla dans sa main. Pour l'empêcher de se donner la mort, les gendarmes se précipitent aussitôt sur lui. Une lutte s'engage; le cri aux armes retentit. Tout le monde se lève précipitamment. Les bancs, les tables, les rampes, sont escaladés au sein d'une confusion inexprimable, redoublée par les lamentations des femmes. Steuble tombe évanoui aux bras des gendarmes.
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Jamais les annales des cours d'assises n'offrirent pareil spectacle. Furieux, hors de lui, Hubert se répandait en imprécations, et du milieu des gardes entre les mains desquels il se débattait : « Cette femme, s'écria- « t-il avec une violence inouïe , elle est « innocente! Misérables! Vous avez con- « damné la vertu même ! Un jury français ! tt Oh, rinfamie ! » On Tenlralua enfin ; et ce ne fut pas sans peine qu'on put achever la lecture de la déclaration du jury, par laquelle étaientreconnus coupables de complot dirigé contre l'existence, non du roi, mais du gouvernement, Mlle Grouvelle, Sleuble, Annat et Vincent Giraud. Ce dernier fut condamné à trois ans de prison, les autres à cinq. Hubert, déclaré coupable « de complot suivi « d'actes pour en préparer Texéculion », était frappé de la peine de la déportation. ' Quant aux moyens mis en œuvre pour obtenir de Vallantin des révélations et des aveux, est-il vrai qu'une somme de huit à dix mille francs lui fut promise? C'est ce qu'il a affirmé dans une lettre écrite de sa main, et qui est là sous nos yeux.
Quoi qu'il en soit, au moment où nous écrivons, Hubert se meurt ; Steuble est mort, s'étant coupé la gorge avec un rasoir dans son cachot; Mlle Grouvelle est folle; Vincent Giraud se trouve libre, mais il est sorti de prison avec des cheveux blancs.
Un mois environ après les débats du procès Hubert, qui montraient d'une manière si terrible de quelles haines la monarchie en France était entourée, le couronnement do la reine Victoria vint ouvrir carrière aux démonstrations du loyalisme anglais.
Le Cabinet des Tuileries avait cru devoir choisir pour ambassadeur extraordinaire à Londres le maréchal Soult : choix convenable, s'il faut en juger par l'événement.
£t toutefois, l'arrivée du maréchal en Angleterre fut d'abord accueillie par des attaques non-seulement inhospitalières mais injustes. Le Quaier/y-Review avait donné le signal : les journaux de l'aristocratie britannique n'eurent pas honte de répéter ce cri d'une rancune sans élévation et d'une im-
mortelle jalousie. On contestait au vieux soldat la victoire de Toulouse, sa gloire incontestable; on racontait, avec un orgueil grossier, qu'à Waterloo, le repas préparé pour lui avait été mangé par le duc de Wellington. Mais la réaction vint, prompte, éclatante, mêlée d'enthousiasme : elle avait commencé par une lettre d'une modestie pleine de grandeur, dans laquelle le colonel Napier rappelait les esprits au respect de la France impériale et de l'équité.
Le 28 juin 1838^ dans la matinée, la solennité du couronnement fut annoncé à Londres par une salve de vingt et un coups de canon. D'épais nuages menaçaient la fête, et cependant une foule inombrahle inondait déjà Whitehall, Parliament- Street, Abingdon- Street, et toutes les rues voisines de l'abbaye de Westminster. Sur une ligne que l'œil se serait fatigué à parcourir, ce n'étaient qu'échafaudages chargés d'hommes et de femmes, que gradins mouvants, que galeries animées ;. et, partout, des drapeaux, des tentures somptueuses, des couronnes, des banderoles, des guirlandes de fleurs, des sièges de velours, des étoiles, des préparatifs d'illumination, de gigantesques V. R. L'aristocratie de^ l'Europe était à Londres dans la personne de^ ses plus célèbres représentants : le prince de^ Ligne, le comte de StrogonoGT, les marquis de Bignolle et de Miratlorès, le baron Van der Capellan. Il n'y avait pas jusqu'au princede Schwartzemberg qui ne fût accouru en Angleterre, au risque d'y réveiller le scandale, à peine assoupi, des aventures dont on Tavait fait le héros. A dix heures du matin, au bruit des cloches de Sainte-Marguerite, alternant avec celles de l'abbaye de Westminster, il se fit dans une des plus grandes villes du mond.6 un mouvement de foule prodigieux, indescriptible. Ce n'étatt pas cette multitude de Paris, si impressionnable, si communicative, si chargée de fluide électrique, spirituelle en son enthousiasme, frondeuse jusque dans ses entraînements, et qui, jetée sur la place publique, n'est qu'un homme passionné ayant de l'esprit ; les Anglais que le passage de leur reine attirait par
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myriades, formaient une masse compacte et serrée, mais dans laquelle chaque individu conservait sa physionomie, sa personnalité. Pas d'échanges intellectuels, pas de fusion entre les âmes. L'enthousiasme de tous ces hommes s'entassant Tun sur l'autre sans se confondre avait quelque chose de puissant mais de glacé ; une gravité morne perçait dans les transports de leur joie ; un commun respect pour la tradition monarchique formait leur unique lien, et leur émotion venait de la tête, non du cœur ; là où des Français seraient allés voir passer une femme^ les Anglais couraient voir passer un symbole.
Un indéfinissable bourdonnement salua l^pparition et le défilé des équipages. Ils étaient tous magnifiques, un seul excepté : celui de l'ambassadeur des Etats-Unis, peuple libre. Mais à Taspect d'une certaine voiture aux rebords d'argent, d'un fond bleu, ayant la forme d*une gondole, et monlrant, ciselées avec art, des couronnes ducales qui surmontaient des lanternes, une explosion de hourrahs frénétiques ébranla tout-à-coup les airs. Cette voiture, la plus brillante de celles dont l'insolence des grands seigneurs du cortège pouvait se vanter, renfermait un soldat de fortune, le maréchal Soult. Qu'applaudissait-on dans lui? Était-ce l'alliance du gouvernement des Tuileries, ou Tenvoyé d'un roi qui devait être cher aux Anglais, ou le 'souvenir d'un grand homme abattu? Napoléon, en succombant à Waterloo, avait dégagé de toute crainte l'admiration de l'Angleterre, et il lui avait imposé le devoir d'être juste, en mourant à Sainte-Hélène.
L'accueil fait au maréchal Soult constitua la partie sérieuse du couronnement de Victoria, le reste de la cérémonie n'ayant été marquée que par un étalage de luxe insultant et des pratiques qui sans doute occuperont une large place dans les fastes de l'imbécillité humaine. Vers le milieu du jour, la reine mit pied à terre aux portes de l'abbaye de Westminster, où l'attendaient les témoins, désignés d'avance, de son couronnement :
juges pliant sous le poids de leurs énormes perr uq ues , roi s d'armes couverts d'une 1 on gue chemise de drap d'or, lords temporels et spirituels, pairs et pairesses, membres des com^ munes, et O'Connell en habit de cour! La reine s'était retirée pour changer de costume. Elle partit bientôt vêtue d'une robe de velours écarlate fourrée d'hermine, et le front entouré d'un cercle d'or. En même temps s'avançaient vers l'autel, placé à quelques pas du trône, les grands cons tables d'Irlande, d'Ecosse, d'Angleterre, et le vicomte de Melbourne, armé dé pied en cap. « Messieurs, « dit l'archevêque de Cantorbéry, je vous « présente Victoria, reine incontestée de ce « royaume. Vous tous qui êtes venus ici pour « lui offrir votre hommage, voulez-vous le « faire? » A cette formule, répétée quatre fois dans quatre directions différentes, les assistants répondirent: Vive la reine ! Dieu garde la reine I Gela fait, et, sur la demande du prélat, la reine donna gracieusement à l'autel une nappe d'or, puis un lingot d'or; car les princes ne sont acceptés par les prêtres qu'à la condition de se conformera cette maxime : « Ne te présente pas les mains vice des dans la maison du Seigneur I » Vinrent la prière, un sermon prêché par l'évêque de Londres, et enfin le serment, dont le formulaire contient cette interrogation significative : « Conserverez-vous aux évoques et « au clergé d'Angleterre et aux églises ici (c confiées à leurs soins les droits et privilè- « ges qui leur appartiennent ou leur appar- « tiendraient? » Des droits du pauvre, pas un mot. Le serment prêté, quatre chevaliers de la Jarretière étendirent sur la reine un drap d'or, et l'archevêque de Cantorbéry, après lui avoir oint la tète et les mains, lui adressa gravement quelques paroles mystiques. Ce fut alors que la reine déposa sur l'autel une paire d'éperons, et reçut en échange, des mains de l'archevêque, un beau sabre que lord Melbourne portait en entrant et qu'il dut racheter au prix de cent schellings. Ensuite... Mais à quoi bon poursuivre le récit de ces bouffonneries monarchiques? Et pourtant, voilà par quels moyens
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oaeatrclient dans Tcspril des peuples le respect des races privilégiées et Tadoration impie des couronnes ! Pendant le cérémonial de rhommage, le comte de Surrey, en sa qualité de trésorier de la reine, avait jeté dans la nef des médailles frappées à l'occasion du couronnement, et aussitôt^ se précipitant pour les ramasser, les plus illustres personnages s'en disputèrent la possession, au sein d'une espèce de pugilat, honteuse et systématique émulation de flatterie.
Ce jour-là, M. Green donna au peuple le spectacle d'une ascension en ballon. Le soir, les théâtres de Covent-garden et de Drury- Lane ouvrirent libéralement leurs portes à la curiosité populaire. Hyde-Park était comme un immense village de toile : on fat admis à y applaudir des charlatans et à s'enivrer autour de la statue d'Achille, dédiée au duc de Wellington. La nuit, Londres se montra splendidement illuminé. Et le lendemain, à la lueur du gaz allumé devant les boutiques de Gm, on voyait comme à l'ordinaire rôder pieds nus et couverts d'effroyables haillons, des fantômes au visage, livide, au regard éteint, damnés de ce monde dont, seule, l'opulente Angleterre a le privilège do perpé tuer la race ; le lendemain, dans les districts où la pauvreté se trouve refoulée, parquée hideusement et mise hors la loi, dans les immondes ruelles à l'entrée desquelles la police elle-même s'arrête d'épouvante et d'horreur, dans les quartiers de While-Chapelj de Satnt-'Gilles, de Shoredieih^ de SainUOlave^ il y avait, comme à l'ordinaire, des familles qui, enterrées vivantes sous des tas de bois pourri, croupissant sur le fumier, tremblaient la fièvie ou attendaient avec un désespoir hébété ce genre de mort qu'apporte la faim.
Dans les salons diplomatiques, cependant, on s'entretenait beaucoup de la robe de sa majesté, de ses colliers, de sa couronne neuve, évaluée deux millions huit cent mille francs, des illuminations féeriques du palais de M. de StrogonoiT, de l'habit du prince Esterhazy, surtout, habit phénoménal, dont chaque bouton était un diamant et chaque
couture un filet de perles fines. On parlait aussi de ce qu'avaient coûté les débauches nocturnes d'un jeune lord, lequel, après avoir pris part aux divertissements populaires, s'était fait ramasser ivre dans une voilure qui avait écrasé un passant.
Pour ce qui est de la presse anglaise, si Pon en excepte les feuilles du dimanche, spécialement destinées au peuple, son loyalisme éclata par des extravagances dont n'approchèrent jamais les superstitions du fétichisme. Pour que la postérité ne perdit rien de la journée mémorable qui avait vu mettre une couronne sur la tête d'un enfant, les journaux anglais se publièrent en volumes. Le Sun fut imprimé en lettres d'or, et il contenait un médaillon colossal de la jeune reine.
De leur côté, les journaux de la Cour, à Paris, insistèrent sur des pompes qu'ils jugeaient probablement de nature à éblouir les esprits. Avec une admiration servile et une affectation de stupeur, ils racontèrent combien de yeomeîi marchaient autour de la voilure de cérémonie, et quelle fut, en détail, l'entrée du cortège dans l'abbaye de Westminster, et combien de dames traînait après elle, portant la queue de sa robe, sa majesté Victoria, et quels titres paraient les divers personnages à qui était échu l'honneur inappréciable de porter les éperons, ou Tépée de merci ou le calice, ou la patène ; comme s'il suffisait de tout cela pour ranimer dansun pays tel que le nôtre le culte des vieilles idoles !
Le gouvernement ne pouvait se faire, à cet égard, illusion sur son impuissance; mais il n'en mettait que plus d'emportement à s'asservir aux intérêts dynastiques. Pour avoir, dans un récit de l'insurrection de Strasbourg, relevé des erreurs historiques, repoussé des calomnies, rendu hommage à la partie glorieuse de Tempire, parlé de Louis Bonaparte par affection, le lieutenant Laity fut traduit devant la cour des pairs. Que devenait alors le jury? Michel (de Bourges) défendit l'accusé d'un ton rude, fougueusement, mais bien en vain. Le hardi
Celte Toitnre^. renfermait un soldat de rortnue, le maréchal Soult. (Page ^oB, col. 1.)
jeune homme paya sa brochure dix mille francs et cinq ans de prison. C'était pou : Louis Bonaparte avait quitté l'Amérique, il était revenu embrasser, pour la dernière foitf, sa mère mourante, il habitait Arenenberg ; Louis-Philippe s'émut d'un tel voisinage, et la Suisse se vit sommée de chasser de son sein le neveu de l'empereur, un proscrit. Alors se reproduisirent les fatales scènes de 1836. La Suisse, indignée, demanda si
elle formaitun état iodépendant, ou s'il était vrai qu'elle ne fût qu'une province française ! Le Grand-Conseil de Turgovie déclara que le prince Louis Bouaparle était citoyen turgoviea. Des cris de douleur et de désespoir s'élevèrent du fonds des vallées o£i Louis-Phiiippe, proscrit lui aussi, avait autrefois reçu l'hospitalité. El quant à la Diète, partagée entre ['horreur d'une soumission déshonorante et la crainte d'attirer sur la
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Suisse d'irréparables calamités, elle hésitait, elle ajournait.
Mais, pendant ce temps, on se préparait à Taccabler. On agita un corps de 20 à2S mille hommes sur les frontières de France ; deux bataillons français entrèrent à Gex ; l'artillerie de Lyon reçut ordre de se tenir prête au départ; le général Aymar publia un ordre du jour avec menaces.
D'un autre côté, pour amortir l'élan des populations qu'on touchait ainsi de la pointe del'épée, que d'insinuations habiles ! que de ' démarches sourdes et détournées, mais pressantes! De la Suisse, des cantons de Yaud et de Genève surtout, étaient sorties un certain nombre de familles qui occupaient alors à Paris la position qui y avaient occupée au XVII l* siècle Necker et son entourage ; familles de banque pour la plupart et bien connues : les Delessert, les Odier, les Oppermann-Maudrot, lesKeutsch. Or, l'accueil que plusieurs de ces Gallo-Helvétiens recevaient aux Tuileries et les facilités qu'ils y trouvaient avaient naturellement noué entre eux et le gouvernement français mille liens de gratitude ou d'intérêt. Aussi, envoyèrentils, en 1838, à leurs amis ou parents de Suisse des écrits, missives ou nouvelles, concluant à une soumission prompte. L'avocat Maudrot, de Lausanne, combattit les idées de résistance dont le Nouvelliste vau~ dots s'était fait l'organe» dans une série de lettres qui furent répandues à profusion. Chaque jour, à toute heure, arrivaient de Paris des conseils, des avertissements, des prières, des confidences : M. Mole avait fait telle déclaration, M. Benjamin Delessert tenu
tel discours Mais quoi! Louis-Philippe
Ini-même conseillait aux Suisses, en véritable ami, de céder lorsqu'il en était temps encore. Et à ces obsessions se joignaient celles du commerce lyonnais, d'origine genevoise. La Suisse pourtant avait fléchi déjà une fois et elle sentait que son indépendance était au prix de son courage.
A quel dénouement devaient aboutir de semblables complications? A un dénouement désastreux, peut-être, si, pour le prévenir,
Louis Bonaparte ne se fût décidé à quitter volontairement Arenenberg. Le 20 septembre, il partait pour Londres; le 24 août, la duchesse d'Orléans avait mis au jour un enfant du sexe masculin : ce furent deux grands sujets de joie pour laCour des Tuileries. Les dynasties se croient si aisément immortelles !
Au reste, la prospérité de la maison d'Orléans avait suivi depuis 1830 une progression croissante. Mais on n'en pouvait pas dire autant de la France; et, tandis qu'à la Cour on se réjouissait de la naissance du comte de Paris, la nation était à la veille de voir s'accomplir un événement qui la devait remplir de tristesse.
On se rappelle quel avait été sur l'Europe Teiïet de l'occupation d'Ancône, et avec quel enthousiasme Tltalie avait salué dans le drapeau tricolore une promesse d'affranchissement, un gage de liberté. Mais, soumis à une politique ennemie des peuples, les Français d'Ancône furent bientôt forcés de se faire les auxiliaires du despotisme pontifical, qu'ils s'étaient crus destinés à contenir. Les espérances des patriotes italiens s'éteignirent; la liberté disparut, m^me de leurs rêves; à leur enthousiasme succéda une morne stupeur. Toutefois, la présence de Tuniforme français à Ancône n'avait pas entièrement cessé d'être chère .à Tltalie. Car enfin, c'était là pour l'Autriche, une gêne, un aiïront... Et puis des événements nouveaux ne pouvaient-ils pas, (iu^ instant à l'autre, déterminera Paris le triomphe d'une politique plus généreuse?
De son côté, et tout intérêt de parti mis à part, la France avait pour garder Ancône des motifs diplomatiques et militaires de la plus haute importance. La ville d'Ancône était la clef de l'occupation de la haute Italie; elle couvrait Naples vis-à-vis de Vienne; elle nous assurait en Dalmatie et en Illyrie une influence notable; en cas de guerre avec les Autrichiens, elle nous eût été bonne et comme place de guerre et comme port; défendue autrefois par le général Monnier à la tête de 2,000 hommes dont 1,800 blessés.
Victoria I" NiB CN 1819, KUNB d'Ahouitbub i
(A^t nporlé iTpairapbiquiiMol].
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elle avait, pendant douze jours, arrêté 42,000 hommes, et, pour la mettre en état de soutenir un siège opiniâtre, il n'eût fallu ni de longs travaux ni beaucoup d'argent ; son occupation par la France avait toujours été jugée si utile pour nous qu'elle avait été réclamée d'une manière expresse dans la né* gociation des traités de Gampo-Formio et do Lunéville. Que dire encore? entre nos escadres et nos Dardanelles, Ancône supprimait une distance de six cents lieues, dans un moment où chacune des grandes Puissances avait à veiller sur l'empire ébranlé des Osmanlis. L'abandon d'Ancône ne pouvait donc être qu'une m?sure funeste. Et M. Thiers le sentait bien, lorsque dans une dépèche du 14 mars 1856 il écrivait à notre ambassadeur à Rome :
c< Je vous recommande, Monsieur le marce quis, de ne point prendre à Rome Tini- (( tiative de cette question de Tévacûation « d' Ancône, de ne jamais la soulever, et « d'éviter tout ce qui s'y rapporterait. Si « vous étiez absolument obligé d'exprimer « une opinion, elle devrait être que le fait « de la retraite des Autrichiens n'entraîne- « rait pas nécessairement celle de nos « troupes. »
Mais ces recommandations de M. Thiers se trouvaient-elles conformes aux engage* ments pris? Oui, sans nul doute; et, pour s'en convaincre, il suffit de remonter à l'origine de l'affaire.
Nous avons raconté comment, dans un mémorandum de 1831, les principales Puissances s'étaient concertées pour obtenir du Saint-Siège certaines réformes réclamées par la Romagne. Ce fut de Casimir Périer que vint l'initiative de ce concert. Non que Casimir Périer s'inquiétât beaucoup de la liberté des sujets du Pape ; mais il ne lui avait pas échappé qu'il fallait faire droit à leur griefs si on voulait étouffer les germes d'une insurrection qui, en attirant les Autrichiens sur le Pô, aurait pu donner une secousse à l'Europe, à moins qu'elle ne se fût prêtée de bonne grâce à un accroissement démesuré de la puissance autrichienne
en Italie. Le calcul était juste, et Tévènement le prouva : le Pape n'ayant accordé à ses sujets qu^une partie des réformes demandées par les grandes Cours, les légations se soulevèrent, l'Autriche intervint en armes, et pour contrebalancer l'effet de la présence des Autrichiens, la France dut occuper Ancône. De sorte que la prise d' Ancône avait pour cause première et certaine l'inexécution
du mémorandum de 1831, le refus de calmer
les mécontentements de l'Italie.
Il est vrai qu'en 1832, Casimir Périer consentit à une convention par laquelle la France s'engageait à retirer ses troupes aussitôt après l'évacuation de l'Italie par les troupes autrichiennes. Mais cela signifiait-il que la retraite des Français dût suivre celle des Autrichiens nécessawement^ ipso facto^ sans négociations préliminaires, sans entente préalable entre les deux gouvernements, sans garanties stipulées pour l'avenir? Entendre ainsi la convention, c'eût été en sacrifier l'esprit à la lettre, c'eût été ruiner par la base la politique même de Casimir Périer, et exposer de nouveau : le Pape à une révolte, l'Italie à une intervention autrichienne, Ancône à une occupation française, l'Europe à un conflit.
Yoilà ce que comprirent parfaitement MM. de Broglie et Thiers, M. Thiers surtout; et on doit les en louer.
Quant à M. Mole, il eut le tort, comme on va le voir, de ne pas se défier suffisamment de la diplomatie italiene. L'homme qui, à cette époque, la représentait le mieux était M. Capacini, esprit singulièrement délié. Il rencontra M. de Metternich à Florence, et ce fut là que les deux diplomates préparèrent le piège dans lequel M. Moié devait tomber. L'essentiel, pour eux, était d'empêcher entre Paris et Yienne toute négociation relative à l'évacuation d'Ancône. Car ils prévoyaient que, dans ce cas, le gouvernement français ne manquerait pas d'élever des difficultés, d'exiger des garanties, si même il n'allait jusqu'à dire : « Tant que la situation de l'Italie restera ce qu'elle était lors du mémorandum de 1831, d'invincibles haines fer-
menterônt dans la Romagne, et l'intervention autrichienne planera comme une menace de chaque jour sur Tllalie en deuil. Yous nous demandez d'évacuer Ancône? Faites disparaître les causes qui nous y conduisirent. Rappelez-vous le memoi^andiim de 1831. Apaisez la Romagne, dont les espé-. rances légitimes sont contenues mais non pas éteintes. » MM. de Metternich et Gapacini voulaient absolument prévenir une déclaration de ce genre, et M. Mole ne les devina pas. Un jour donc, le représentant de la Cour de Rome à Paris courut annoncer au ministre français, comme une nouvelle satisfaisante pour le cabinet des Tuileries, que TAutriche se décidait enfin à se retirer des États du Saint-Siège, ne paraissant pas d'ailleurs mettre en doute que les Français sur - le - champ n'abandonnassent Ancône. M. MoIé, qui ne connaissait l'affaire qu'imparfaitement, trouva la conséquence naturelle, et il ne s'aperçut de la surprise que lorsque M. Desages lui eut appris quelle avait été la politique de ses prédécesseurs et de quelle manière la question se trouvait engagée.
L'évacuation d' Ancône eut lieu le 25 octobre 1838, et la sensation qu'elle produisit en France fut d'autant plus forte, que les esprits y étaient alors échauffés par une ligue ardente , audacieuse, redoutable au ministère, redoutable au roi.
La victoire parlementaire remportée par M. Mole lors de la discussion des fonds secrets semblait avoir abattu pour jamais la coalition dont nous avons indiqué l'origine. Et en effet, grand fut d'abord le découragement des vaincus... M. Thiers avait quitté Paris. Et, pour ce qui est de M. Guizot, ses amis le jugeaient en pleine décadence. Parce qu'une discussion solennelle et récente le leur avait montré faible, dépourvu d'habileté à ia fois et de hardiesse, cherchant sa route d'un pas incertain au travers des partis, et s'embarrassant dans de misérables redites, ils s'étaient figuré que cette âme violente avait enfin épuisé sa vigueur, que cette in* telligence avait jeté son dernier éclair. Et ils
en étaient tellement convaincus, que, dans le partage hâtif des rôles que distribuait leur ambition, ils croyaient beaucoup faire pour leur ancien chef en lui réservant quelque ambassade. Lui-même, au reste, il paraissait livré à un trouble que n'avait pas encore connu son orgueil. Retiré au Val-Richer, loin du spectacle des affaires et de leur tumulte, il paraissait résigné à sa défaite, il se l'avouait.
Mais il y avait un homme, M. Duvergier de Hauranne, qui portait, réunies en lui et vivantes, toutes les colères de la coalition, momentanément dissoute. Ce fut son souffle qui la ranima; ce fut lui qui donna le signal de la reprise des hostilités dans un article que publia la Revue française. Il s'attachait à y prouver que les minisires étaient insuffisants; qu'ils avilissaient le pouvoir par un système de corruption et de bascule; qu'ils compromettaient le gouvernement représentatif par une . outrageante affectation de dédain à l'égard de la Chambre, et à l'égard de la Couronne par une docilité sans mesure. Réduit à ses propres forces, M. Duvergier de Hauranne n'aurait probablement pas mené à bout l'entreprise. Mais avec lui^ à côté de lui, et par suite d'un concert préalable, étaient descendus dans l'arène trois hommes de talent, appuyés sur la presse : M. Chambolle, rédacteur en chef du Siècle; M. Léon Faucher, du Courrier français, M. Léonce de Lavergne, du Journal général de France, De sorte que la coalition avait pour organes officiels trois journaux quotidiens, dont deux appartenaient à l'Opposition dynastique et le troisième à l'école doctrinaire. Une force nouvelle venait de se produire ; elle eut, suivant l'usage, des adorateurs. Les ambitions commencèrent à se déclasser et la polémique se déchaîna. Le Constitutionnel était naturellement entré dans la ligue, que les feuilles appuyaient, sans en faire partie, en haine du pouvoir. On fit, sur la maxime aussi folle que vantée le roi règne et 7ie gouverne pas, mille commentaires ingénieux, injurieux, menaçants, hypocrites, sincères. Avec une égale impétuosité, les uns attaquèrent la
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majesté royale, les autres la défeodireat. Et, comme pour combler la mesure des agitations, l'iatoléraDce d'unepartïe duclergé vint tout à coup ranimer les haines, à peine assoupies, du libéralisme. Â Reims, un prédicateur de passage ayant osé, du haut de la chaire, laisser tomber sur le tombeau du captif de Sainte-Hélène des paroles d'insulte, l'habitation du missionnaire fut envahie dans l'emportement d'une émeute aussi déplorable que le fait qui l'avait provoquée. A Clermont-Ferrand, un scandale inouï marquait, dansleméme temps (li décembre 1838), la mort d'un des plus hardis adversaires des jésuites, le comte de Montlosler. Eu vain M. de Montlosier avait-il témoigné sa ferme voloDlé de mourir dans les bras de l'église : ce que l'évèque de Clermout exigeait de lui, c'était le désaveu de sa vie entière, une rétractation publique, la condamnation de son fameux Mémoire à consulter; et, parce qu'il avait refusé jusqu'au bout de croire les intérêts de la religion liés à la cause mondaioe des jésuites, les portes du temple furent fermées à son cercueil. L'esprit de la Restauration semblait revivre : la ville de Glermont s'en émut, et, avec une pieuse unanimité de regrets, d'étonnement, d'amertume, lepeuple accompagna au champ du repos les restes mortels qu'abandoouaieut les ministres de la charité.
Ace scandale s'en joignit un autre d'une nature bien différente, mais qui n'en remua pas moins fortement l'opinion. Depuis quelque temps, de sourdes rumeurs faisaient courir dans Paris, mêlé à des accusations terribles, le nom de l'ancien préfet de police, H. Gisquet. On parlait d'actes condamnables commis dans l'exercice des fonctions publiques, on prononçait le mot de concussion, et certains détails dérobés au secret du foyer domestique étaient colportés par la haine, qui, en les répandant, les envenimait. Le Messager, journal du soir, éclata enfin. Dans un article où se trouvaient à demi soulevés des voiles mystérieux, M. Gisquet était désigné comme prévaricateur. Lui, blessé dans ce que l'homme a de plus cher, il résolut de
porter devant les tribunaux son honneur déchiré, et de là un procès plein de tristes divulgations. On y lut publiquement une lettre dans laquelle M. Gisquet avait raconté lui-même l'histoire de ses passions intimes et les tourments cachés de son cœur. Des témoins nombreux furent entendus, et de leurs dépositions il résulta, non pas que M. Gisquet avait été un magistrat prévaricateur et conçus sionuaire, mais qu'il avait
(D'ipr^-9 un portrait da Mmpi.)
F. D. de Rejnaud deMoatltwier. (H^-ISSB) (1).
tiré parti de ses fonctions pour enrichir par des concessions non sérieuses, étrangles à l'intérêt public el nuisibles à des tiers, ses proches, ses amis, ses employés, une femme qu'il aimait et la mère de cette femme.
Un ami de salon, M* Parquin, soutenait le plaignant. M* Mauguin l'accabla. Puis se leva l'avocat-général, M. Plougoulm, austère, inexorable. Et il entreprit de prouver, dans son réquisitoire, que M. Gisquet avait manqué à ses devoirs en consultant, pour la distribution de ses faveurs, ses affections personnelles, non le bien de la cilé. Il lui imputait d'avoir ouvert les bureaux de la
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préfecture de police à ravidité da.gain, d'avoir transformé les employés de l'État en agents d'affaires, lui opposant Texemple de M. Rieublanc, que n'avait pas gagné cette contagion. Il laissa aussi tomber un blâme foudroyant sur l'empire subi par suite de liaisons illégitimes, et sur ce qu'offrait de hideux le spectacle d'une mère allant toucher le prix du déshonneur de sa fille. Il reconnaissait, au reste, dans M. Gisquet des qualités précieuses : le courage, Ténergie, un vrai talent d'administrateur; mais il le jugeait dépourvu de sens moral, et finissait par conclure à l'acquittement du Messager en ce qui concernait les attaques dirigées contre le fonctionnaire public, à la condamnation en ce qui touchait les attaques relatives à l'homme privé, la loi contre la diffamation mettant, sur ce dernier point, la vérité même en interdit. Le jury s'étant prononcé en sens inverse des conclusions de l'avocatgénéral, le Messager ne fut déclaré coupable que sur le fait de diffamation envers un fonctionnaire public, et la cour d'assises appliqua à M. Brindeau, gérant du journal, le minimum de la peine : cent francs d'amende.
Ainsi, une foule de causes diverses concouraient à augmenter l'ébranlement des esprits : actes de corruption électorale hardiment dénoncés, royauté prise à parti, réveil du fanatisme religieux, condamnation morale prononcée par un fonctionnaire du jour' contre un fonctionnaire de la veille.
Voilà sous quels auspices s'ouvrit la session de 1839. De retour à Paris, MM. Thiers et Guizot avaient trouvé la coalition debout et prête. La confiance* leur revint. Dans le Journal général^ dont il avait fait une véri^ table machine de guerre, M. Duvergier de Hauranne ne cessait d'encourager les timides, de harceler les indifférents. Aux noms de MM. de Rémusal,Piscatory, Etienne, Jaubert, Duchàtel, etc., on eût ajouté volontiers sur la liste de la coalition celui de M.Dupinaîné. Mais lui, tremblant de perdre la présidence de la Chambre, il se renfermait dans une réserve obstinée. M. Duvergier de
Hauranne, dans le Journal général^ le somma hautement de se prononcer, le menaça, le poursuivit : tout fut inutile. M.Dupin attendait.
Enfin le moment vint où les deux armées en présence allaient se mesurer : le 17 dé* cembre 1838 eut lieu la lecture du discours de la Couronne, espèce de harangue insignifiante et vague comme à l'ordinaire, mais qui servait à dessiner le champ de bataille. La coalition eut d'abord le dessous, M. Dupin l'ayant emporté, grâce à l'appui du ministère, sur M. Passy, candidat des coalisés pourlapl*ésidence de la Chambre; mais bientôt la chance tourna. Parmi les membres de la commission nommée pour la rédaction du projet d'adresse, trois seulement, MM. Debelleyme, de la Pinsonnière et de Jus^ieu, tenaient pour le ministère; les autres ap«* partenaient tous à la coalition : c'étaient MM. Thiers, Guizot, Duvergier de Hauranne, Etienne, Mathieu de la Redorte, Passy.
Pour mieux assurer leur triomphe, les six élus de la coalition convinrent de décider entre eux, dans un conciliabule particulier, toutes Jes questions qui devaient être traitées dans le projet d'adresse^ sauf à les soumettre ensuite, pour la forme, aux trois membres composant la minorité. -C'est ce qui fut fait. M. Duvergier de Hauranne, on peut le^dire, tenait la plume ; M. Thiers et M. Guizot dictaient.
Or, depuis l'adresse des 221, jamais rédaction parlementaire n'avait été aussi agressive que celle dont les deux principaux ministres du 11 octobre fournirent alors la pensée et les termes. On y exprimait l'espoir que, sous un gouvernement jaloux de la dignité nationale, la France conserverait son rang dans l'estime du monde ; on y regrettait que l'évacuation d'Ancône se fût effectuée sans les garanties qu'aurait dû sti* puler une politique s^ge et prévoyante; on y rappelait, avec amertume les malheurs passés de la Pologne et les malheurs présents de l'Espagne ; le dissentiment surveau entre la France et la Suisse y était sévère-
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ment apprécié, et la conversion des rentes mise au nombre des mesures commandées par l'opinion ; enfin il y était dit : « Une rid- « ministration ferme, habile, s*appuyant sur « lés sentiments généreux, faisant respecter <c au dehors de sa dignité et le couvrant au « dedans de sa responsabilité, est le gage c( du concours que nous avons tant à cœur « de vous prêter » : avertissement qui semblait cacher une menace !
MM. Debelleyme, de la Pinsonniëre et de Jussieu se réunirent pour combattre un projet od ils ne voyaient qu^un appel aux passions révolutionnaires ; mais ils se heurtaient à une majorité impérieuse, résolu^^^ opiniâtre, qui voulait, qui croyait vaincre, et ne respirait que le combat. Quant à M. Dupin, qui, en qualité de président de la Chambre, faisait de droit partie de la commission, il garda une stricte neutralité tant que les chances restèrent incertaines; mais, les débats terminés, il tira de sa poche un papier, confident de son culte pour la déci^ sion du succès, et il fit aux membres de la commission, qui le regardaient avec un mélange de surprise et d'ironie, la déclaration suivante : « Je ne veux pas que Ton puisse « penser que je ch«*rche à m'envelopper tf dans une inviolabilité sournoise. J'ai mis « pnr écrit mon opinion sur l'adresse : je « vais vous en donner lecture. » Et il lut, en effet, une note par laquelle il déclarait qu'à son sens une administration plus forte était nécessaire : . l*" pour couvrir la Couronne contre les attaques dont elle était Tobjet: 2"* pour rallier une majorité dans la Chambre, scindée en deux moitiés égales et partagée comme en deux camps rivaux; 3^ poui imprimer une marche plus nette aux affaires et relever TadminislMUon aux yeux du pays. Il serait difficile dépeindre quelle fut. à ces mots, la stupeur de MM. Dehnlleyme, de Jussieu et de la Pinsonnière. Ils s'expliquaient mal que M. Dupin, porté au fauteuil de la présidence par les suffrages du parti ministériel, se rangeât si facilement du parti des coalisés : il se décid^iit bien tard ! et il allait du côté des victorieux 1
Le 4 janvier 1839, la Chambre eut connaissance du projet d'adresse, et Ton devine combien furent divers et emportés les sentiments qu'il excita. Les uns ne se possédaient pas de joie et se répandaient en éloges. Les autres s'indignaient : MM. Guizot et Thiers osaient donc tendre la main, comme Opposition, à cette Pologne qu'ils avaient abandonnée comme gouvernement I Ce trône qu'ils avaient autrefois couvert de la sanglante égide des lois de septembre, voilà qu'eux-mêmes ils venaient le livrer aux coups des partis en fureur ! On remarquait, en outre, qu'impitoyable pour les actes du ministère Mole, le projet d'adresse était, en ce qui concernait l'avenir, d'une réserve excessive; et l'on concluait de là que les rédacteurs, qui entendaient redevenir ministres, n'avaient voulu se lier par aucun engagement. Eh quoi ! eux qui s'exprimaient dune manière si nette sur la nationalité polonaise, déjà sacrifiée, ils n'avaient rien trouvé à dire sur la nationalité belge en péril, que ces mots cruellement vagues : Nous attendons le résultat des négociations! La réticence n'était-elle pas significative? Ne suffisait' elle pas pour trahir derrière l'étalage des principes la présence des ambitions?
Tels étaient les discours par lesquels on s'animait de part et d'autre à la lutte prochaine, lorsque tout-à-coup fut lancée une nouvelle dont le ministère avait beaucoup espéré : le drapeau tricolore flottait sur les murs de Saiut-Jean-d'UUoa. Après avoir longtemps, et toujours en vain, demandé justice au gouvernement du Mexique de certains griefs justement élevés par les négociants français, le Cabinet des Tuileries avait enfin recouru à la force. Le président Bustamente ayairt repoussé Vultimatum de la France présenté par le baron Deffaudis, les ports de la république mexicaine avaient été mis d'abord en état de blocus. Mais le Mexique s* obstinant dansées refus, le contieamiral Baudin, vaillanthomme de mer, était parti avec mission d'en finir; et le 27 novembre 1838, cinq vaisseaux d'attaque bombardaient le fort de Saint-Jéan-d'Uiloa. Dans
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Tespace de 4 heures, les cinq vaisseaux avaient tiré 8,000 boulets et 320 bombes; Vlphigéiiie seule, avec ses 30 canons de sabord, avait lancé 3,400 boulets, plus de 4 coups par pièce à la minute ; la tour des signaux, à Saint-Jean-d'UlIoa, ne présentait plus que débris ; le Caballero^ géant de pierre, était tombé : l'ennemi n'avait plus qu'à se rendre. Le général mexicain Rincon occupait Vera-Cruz : le contre-amiral Baudin le fit prévenir, par le lieutenant Doret, que si, dans la matinée du 28, à huit heures, la capitulation n'était pas signée, les Français recevraient le signal de l'assaut. Le général attendit jusqu'au dernier moment, mais il signa. Le fort était remis aux Français, la garnison de Yera-Cruz réduite de 4,000 hommes à 1,000, et une indemnité garantie aux Français qui avaient été forcés de quitter la ville.
C'était là un glorieux, un brillant fait d'armes, et le prince de Joinville y avait pris une part aussi active qu'honorable. Mais, loin d'en attribuer le mérite au ministère, les coalisés lui reprochèrent de n'avoir pas adopté plus tôt le système de la vigueur, et faisant le compte des malheureux qu'étaient venus frapper sur l'escadre de blocus le Vomito et la fièvre jaune, ils accusèrent hautement le Cabinet d'avoir retardé le triomphe pour en répandre sur la discussion de l'adresse l'influence et l'éclat.
Ce fut le 7 janvier 1839 que commença la lutte si impatiemment attendue. Et jamais il n'y en eut de plus animée. Deux hommes y figurèrent en première ligne, M. Thiers et M. Guizot : l'un brillant et ingénieux, infatigable et hardi; l'autre^ froidement hostile, provocateur, violent dans sa gravité, et ne laissant percer dans sa parole qu'une partie des colères que contenaient son regard, son geste, la fatigue de ses traits et sa lèvre haineuse. Qui les eût dit alliés, ces deux hommes? Et jusque dans le fond de leur discours, quelle diversité! Car, ce que M. Guizot, à l'entendre, ne pouvait pardonner aux ministres, c'était d'avoir décrié la vieille politique, avili le commandement, rempli
toute chose d'anarchie, et, en penchant tourà-tour à gauche et à droite, rendu les anciennes amitiés défiantes, les alliances incertaines. Selon M. Thiers, au contraire, la faute était de n'avoir donné l'amnistie ' que le lendemain d'un échec, de n'avoir pas su discerner l'heure précise à laquelle la cause de l'ordre devenait moins nécessaire à défendre que celle de la liberté, et d'avoir par là dépassé le but, à l'exemple de la Révolution, qui, voulant réformer le pays, y avait entassé des ruines ; de TEmpire, qui, nous apportant la victoire, avait fini par nous donner le despotisme et la défaite; de la Restauration, qui, venue pour réconcilier la monarchie avec l'esprit nouveau, était morte dans un coup d'Etat. Qu'avez-vous fait du pouvoir? criait aux noiinislres M. Guizot. Qu'avez-vous fait de la liberté? leur criait M. Thiers. Attaques contradictoires qui condamnaient assez l'alliance !
M. Mole, à la Chambre des pairs, avait tenu bon contre MM. Cousin, Villemain, de Broglie, de Montalembert; à la Chambre des députés, il se défendit mieux qu'on ne croyait. Il eut des répliques fort heureuses,, soudaines. M. Guizot ayant cité, en l'appliquant aux courtisans, le mot de Tacite omnia servilité?* pro dominalione^ ils fonttout servilement pour devenir les maîtres : « Quand « Tacite disait cela, répondit M. Mole, il ne « parlait pas des courtisans^ il parlait des « ambitieux. » De leur côté, les autres ministres, MM. de Salvandy, de Montalivet, Barthe, Martin (du Nord) firent effort contre la coalition, non sans fermeté.
Mais les coups se succédaient, le péril grossissait d'heure en heure, et les ennemis du ministère semblaient se multiplier. Ce fut d'abord la dialectique serrée, nourrie de faits, de M. Billault. Puis vinrent les sorties de M. Duvergier de Hauranne contre l'einploi des moyens corrupteurs, et son acre persifflage. «Votre discours n'est qu'un mau- « vais pamphlet » , s'écria M. Mole, poussé à bout. Et l'orateur de poursuivre, plus implacable encore et plus pressant. Alors se produisit un incident curieux, inattendu.
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H. Odilon Barroi s'effraya presque de l'effervescence de ses nouveaux amis, et le rôle de modérateur lui plut. Il s'essaya donc gravement à calmer la tempête, couvrant à demi de sa protection le ministère trop impétueusement assailli. U demandait qu'on épargnât davantage les personnes, qu'on s'occup&t des principes. Recommandation fort inutile 1 Les esprits étaient en ébullilion. La haine débordait.
Jusqu'alors, M. de Lamartine s'était abstenu ; mais on n'ignorait pas de quel côté il voulait peser : son choix était déjà fait. Le parti ministériel ayant peu d'orateurs, avait eu soin d'entourer d'avance M. de Lamartine; et lui, soit dédain pour ce que la coalition cachait d'intrigues, soit désir de se mesurer avec les princes de la parole, soit générosité, puisque le ministère chancelait, il avait promis son appui. Il monta donc à la tribune, élevé et comme porté par l'enthousiasme du Centre, qui mettait en lui son espoir. Toutefois, il appuya les ministres par son patronage plutôt que pair son approbation. Qu'une Opposition sérieuse se levât, qu'elle prit le progrès social pour devise, qu'elle eût de vrais principes, un prograomie sincère... il était prêt à y entrer. Mais que lui importait une ligue formée par de vulgaires ambitions? Il ne pensait pas d'ailleurs que la prérogative parlementaire, comme on l'avait tant répété, courût risque de périr. « Que peut contre vous la royauté, s'écria- « t-il? Un coup d'Etat, c'est-à-dire un crime. « Et vous savez s'il reste plus de trois jours « impuni I »
Les débats durèrent plusieurs jours* Et quel emportement dans l'attaque, que d'opiniâtreté dans la défense! Tantôt, c'était M. Guizot qui, prenant article par article le projet d'adresse, s'attachait approuver contre M. Liadières, que la rédaction n'en était ni inconstitutionnelle, ni révolutionnaire, ni factieuse ; tantôt, c*étail M. Thiers qui enlaçait les ministres dans les innombrables liens de sa subtile éloquence. M. Mauguin traita la question belge avec une remarquable supériorité de vues. Au sujet de l'évacuation
d'Ancône, la dépèche du 14 mars fut victorieusement opposée au président du Conseil, qui ne !ie justifia que par la lecture imprévue de certaines pièces diplomatiques dont il exagérait habilement la valeur et dont il refusait communication à ses adversaires.
La lutte touchait à sa fin. Le projet d'adresse se trouvait modifié dans le sens du ministère par'quelques amendements ; mais ils avaient été contestés avec tant de puissance et si péniblement obtenus, que la chute du Cabinet n'était plus un doute pour personne. Restait, cependant, une dernière épreuve : le paragraphe dirigé contre les empiétements de la Couronne n'était pas encore voté. Les membres qui composaient la majorité de la commission tinrent conseil, et H.- Thiers proposa l'atténuation du paragraphe. Il insistait sur les susceptibilités monarchiques delà Chambre, sur la nécessité d'y avoir égard, sur le danger de compromettre par trop de hardiesse le succès devenu certain. Et tous d'applaudir, deux hommes exceptés: M. Duvergierde Hauranne et M. Guizot. M. Guizot surtout se révoltait à la seule idée d'affaiblir l'attaque. Précipité vers les extrêmes par l'excès'du ressentiment, et arrivé à ce point d'exaltation qu'il ne savait plus se modérer, même pour réussir, il combattit l'opinion de M. Thiers, mais sans l'emporter. Il se désolait, lorsque, pensant tout-à-coup à M. Odilon Barrot : « M. Barrot, dit-il, est « notre allié. Changer le texte convenu sans (i en conférer avec lui est absolument im- « possible.» L'observationétaitjuste:ondut se décider à consulter le chef de la Gauche. Et M. Guizot allait se félicitant de son heureuse inspiration, car il tenait pour certain que M. Barrot n'oserait pas se montrer plus monarchique que lui. Il en fut autrement. Interrogé, M. Barrot n'hésita pas à se prononcer pour une rédaction moins âpre, moins menaçante. On convint, en conséquence, d'un amendement que M. Billault devait présenter le lendemain et qui devait être adopté parla commission. Hais, dans la soirée, M. Odilon Barrot ayant raconté à ses amis ce qui venait
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de se passer et s'étant vu désapprouvé par eux, le projet d'amendement fut abandonné, et Ton attaqua les usurpation^ de la prérogative royale aussi péremptoirement que M. Guizot le désirait.
Du reste, les appréhensions de M. Thiers ne devaient pas se réaliser. Au vote définitif,. 221 voix adoptèrent l'adresse modifiée. Quant à l'adresse rédigée parla commission, elle eut pour elle 208 voix, et, dans le nombre, celle du marquis de Dalmatie, fils du maréchal Soult, celle de son gendre, M. de Mornay, celles enfin des deux frères de Casimir Périer. Le ministère se sentit perdu. Mais le roi était là, encourageant ses ministres, leur soufflant la persévérance, les excitant à ne pas abandonner, par une soumission trop promple aux décisions delà Chambre, le soin de la prérogative royale. On tenta donc un nouvel effort. Le corps électoral pouvait être séduit ou intimidé : on le crut, et la Chambre fut dissoute.
Alors vous eussiez vu, dans cette arène ouverte aux passions^.las partis se précipiter pèle-mèle et haletants. Ce fut un désordre sans nom, une corruption sans exemple, un déchaînement inouï de violences. Pour écraser ses ennemis et pour vivre, le ministère mit tout en feu. De chaque coin de la France, préfets et sous-préfets sont mandés à Paris, et ils regagnent aussitôt leur poste, chargés de firmans électoraux. La province est inondée de feuilles ministérielles distribuées d'une main prodigue, au compte des fonds secrets. On promet, on menace. M. Persil, président de la commission des monnaies, était entré dans la coalition : on oublie ses déplorables services, et traité de factieux par le Journal des DébatSy accusé d'avidité par la Presse, il est frappé d'une destitution aussi brutale qu'imprévue. M. Bruley, préfet de Tarn-et-Garonne, dénoncé comme un fonctionnaire trop indépendant, est appelé à Paris, et il se croise en quelque sorte, sur la route, avec son successeur. En vue des élections, les places sont comme mises à l'encan. On accorde aux communes qu'il faut gagner, les secours qu'elles réclament, soit pour
réparer une église, soit pour achever un pont, soit pour fonder un hospice, soit pour établir une bibliothèque. Les pamphlets soldés par la police succèdent aux pamphlets ; et, suivant une expression du temps, les malles-postes parties de la capitale pour sillonner la France gémissent sous le poids des calomnies qu'elles transportent. Un formidable système de dénigrement poursuit, atteint et enveloppe quiconque s'est déclaré contre le ministère. M. Guizot est déchiré par des hommes qui furent ses amis. Les sympathies de M. Thiers pour la reine Christine sont commentées par les plus odieux mensonges, et on lit dans une feuille ministérielle : « Au dernier bal donné par le prince « T... chacun remarquait un admirable. col- « lier que portait M°** Thiers et qu'on estioc mait SO.OOO fr. Il se disait hautement que « ce collier avait été donné à M"' Thiers par « la reine d'Espagne. »
De son côté, la coalition troublait, agitait, tourmentait, embrasait le pays. En face du comité Jacqueminot, qui appuyait le ministère, s'étaient formés plusieurs comités répondant aux divers partis confondus dans la coalition, savoir : le comité doctrinaire, composé de MM. Guizot, Persil, Duchâtel, Joseph Périer, de Rémusat, Raguet-Lépine, Jaubert, Duvergier de Hauranne; le comité du Centre Gauche, composé de MM. Thiers, Berger, Boudet, Caumartin, Mathieu de la Redorte, Cochin, de Dalmatie, Ganrferon, Gouin, Muteau, Sapey; le comité de la Gauche, composé de MM. Barrot, Chambolle, Clauzel, Tracy, Isambert, Guyet-Desfonlaines, Demarçay. Et, au-dessus de ces réunions, on en avait formé une dans laquelle figuraient les chefs et qui devait imprimer à la coalition un mouvement d'ensemble.
Là venaient aboutir les renseignements; là s'opérait, entre des hommes autrefois rivaux ou ennemis, je ne sais quel bizarre échange de services et de complaisances; là brûlait le. foyer des frivoles désirs et des passions jalouses. Que d'espérances couronnées si l'on triomphait; et, si l'on succombait, quelle honte! Mais, pour l'activité, pour
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r emportement, pour l'énergie factieuse, pour le délire de la colère allumée dans l'ambition, nul n'égalait M. Guizot. « C'est un austère intrigant », avait dit de lui un littérateur de l'époque, M. de Latouche, homme d'un esprit étincelant et d'une implacable probité. Et ce mot terrible, les adversaires de H. Guizot se plaisaient alors à le répéter. Martyr, en effet, de son propre orgueil, esclave des plus fougueuses puissances de ràm0, tantôt, s'adressant à ceux qui exer* çaient encore des fonctions, comme M. Vivien, il leur demandait d'émouvoir l'esprit public par l'éclat de démissions collectives et hautaines ; tantôt il gourmandait les scrupules de M. Barrot, alarmé du concours des légitimistes; tantôt enfin, la bile sur le front et l'œil plein de haine, il criait à ses alliés, trop timides : « N'oubliez pas, surtout, n'oubliez pas de faire peur aux préfets. Qu'ils sachent bien que demain peut-être nous serons
vainqueurs et inflexibles. »
Des comités avaient pris naissance dans presque toutes les villes de France, qu'entraînait l'exemple de Paris ; et il fallait, par d'imposantes démonstrations empêcher la dispersion des efforts et les défiances. La coalition y d'ailleurs, ne devait pas avoir l'air d'un complot. Les chefs résolurent donc de continuer par des manifestes la guerre commencée par une attaque souterraine. Des déclarations publiques, véritables réquisitoires contre le Cabinet, furent adressées à Aix par M. Thiers, à Chauny par M. Odilon Barrot, à Sancerrepar M. Duvergier de Hauranne, à Napoléon-Vendée par M. Chambolle, à Lisieux, par M. Guizot. Ce dernier fit plus; et, comme les ministériels, semant l'épouvante, affectaient d'appeler la coalition la faction de la guerre, il écrivit à M. Leroy- Beaulieu une lettre que les journaux publièrent et dans laquelle il s'exprimait en ces termes, touchant la paix :
La paix peut être compromise de deux manières • Par une politique faible, peu digue, et qui blesserait rhonoeur naiioual;
Par une politique imprévoyante, malhabile, et qui conduirait mal les affaires.
La firance est susceptible, très susceptible pour la dignité de sa vie nationale et de son attitude dans le monde. Grâces lui en soient rendues! La susceptibilité publique, populaire, ce sentiment soudain, électrique, un peu aveugle, mais puissant et dévoué, c*est Thonncur, c*est la grandeur des sociétés démocratiques ; c'est par là que, malgré leurs inconséquences et leurs faiblesses, elles se relèvent et retentist^ent avec éclat dès que cette noble fibre est émue. Et que le gouvernement le sache bien ; elle peut paraître molle, inerte, et tout^ à coup 8*émouvoir, s'ébranler et tout agiter par son ébranlement. Vous aimez la paix; vous voulez la paix. Prenez soin, grand soin de la dignité naiionale : donnez-lui satisfaction el sécurité. Si elle doute, si elle sMnquièle, inquiétez-vous aussi pour la paix. Ses biens sont grands et doux ; mais un pays libre ne les achètera pas longtemps au prix d'une souffrance morale et d'un malaise offensant.
C'est d'ailleurs une situation si commode, une si grande force pour le gouvernement que de se mettre en sympathie avec la fierté nationale et de s'en faire un bouclier ! Que d'embarras il peut s'épargner, que de questions il peut résoudre par ce teul moyen! En toute occasion,à chaque instant, ces étrangers, à qui vous avez à faire, vous observent, vous tâ*ent. Qu'ils vous sachent fiers et fermes, ils mesureront, ils contiendront leurs paroles, leurs actes ; ils y regarderont à deux fois avant d'engager une question et de courir une chance contre vous. Mais s'ils vous trouvent, s'ils vous sentent un peu timides, irrésolus, enclins à éluder, à céder, croyez-vous qu'ils vous feront des conditions meilleures, qu'ils vous traiteront avec plus de ménagement? Tout au contraiie: ils insisteront, ils presseront, ils inquiéteront ; ils se soucieront peu de vous susciter des affaires, ils compteront peu avec vous. Et la paix, chargée d'embarras, de questions, d'ennuis, ^e dégoûts, deviendra de plus en pius incommode, difficile, et se trouvera enfin en péril, quoi que vous ayez fait pour la maintenir.
Grand et noble langage, mais bien différent de celui que M. Gtiizot devait tenir plus tard comme ministre des affaires étrangères*!
Tout-à-coup, et du sein de tant de clameurs confuses^ s'éleva une voix imposante : dans un discours aux électeurs de Vitry, M. Royer-CoUard condamna formellement la coalition. Immense sujet de joie pour la Cour et de fureur pour ses ennemis I M. Royer- Collard; jusqu'alors respecté par la polémique, se vit en butte à des traits empoisonnés. L'envie, disait-on, est montée à son cœur,. et la supériorité de M. Guizot, son ancien disciple, Taccable.
Ainsi, les opinions déroulées, les anciaU'^
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nés amitiés méconnues, les ennemis de la veille se réveillant alliés, le pouvoir convoité à outrance, les ministres à bout de moyens corrupteurs, la société troublée par le choc de mille passions personnelles et factices, des hommes qui avaient exagéré Tordre exagérant jusqu'à Tesprit de faction, Tautorité avilie par Taction d'autrui et par son action propre, Tinsulte devenup Tarme de chacun, Tadministration* au pillage, et la royauté planant inquiète au-dessus d'un tel chaos, voilà le spectacle que présentait alors, abandonné à lui-même, le régime monarchique établi en France.
Aussi, quel sujet de joie amëre et d'ironie pour les républicains, témoins de tant de complications misérables! Dans un pamphlet qu'il publia sous ce titre : État de la question, M. dé Cormenin s'écria : « La France veut le gouvernement du pays par le pays. La Cour veut le gouvernement personnel du roi. Au bout de l'un se trouvent l'ordre et la liberté : au bout de l'autre se trouve une révolution. Yoilàl'étatde la question. »
Cependant, l'heure décisive approchait. A Paris, le succès électoral de la coalition fut éclatant : sur douze collèges, elle en obtint huit par l'élection de MM. Ganneron, Eusèbe Salverte, Legentil, Garnot, Moreau, Galis, Gochin, Garnon; et le ministère quatre seulement, par Télection de MM. Jacqueminot, Jacques Lefebvre, Beudin et Laurent de Jussieu. Dans les départements, mêmes résultats en faveur de la coalition.
Aux attaques dont le ministère Mole était assailli de tant de côtés à la fois, le parti légitimiste joignait les siennes. M. de Genoude, surtout^ dans la Gazette de France^ inquiétait le pouvoir et le harcelait.
Admis dans le sacerdoce après avoir été marié, M. de Genoude tenait à la fois du prêtre et du laï]ue. Il avait, du prêtre, le maintien composé, le calme dans l'audace, les passions sourdes, la ténacité ; mais il dédaignait les petites pratiques, ne se piquait nullement d'intolérance, et employait sans scrupule les procédés mondains. Mélange bizarre qui faisait de lui un caractère à part.
et qui se retrouvait jusque dans -son costume, moitié frac et moitié soutane! Ses manières étaient onctueuses et ses paroles remplies de miel; mais dans l'expression caressante de son regard la fermeté perçait, et sa physionomie annonçait la résolution, quoique habituellement amollie par un sourire insinuant. Il apportait, du reste, beaucoup de soin à se donner les dehors de là modération. Sa polémique, toujours subtile^ était en général exempte de brutalité ; et il excellait à embarrasser ses adversaires par de longues citations, des rapprochements, des sophismes naïvement présentés, des attaques doucereuses et une dialectique de théologien. La révolution de juillet ayant mis à nu les fautes de ta Restauration, souvent dénoncées par M. de Genoude, il en avait profité pour s'imposer aux légitimistes, dont il traitait les préjugés sans ménagement, et qu'il traînait à sa suite d'une main vigoureuse. S'il se montrait quelquefois violent, c'était à l'égard de son propre parti; mais, à l'égard du parti démocratique, dont il aurait voulu absorber la popularité et vers lequel il se sentait entraîné par un penchant secret, rien n'égalait l'habileté de ses prévenances et sa courtoisie. Il faisait aux chefs républicains des avances continuelles, résistant à leurs refus, s'étudiant à désarmer leurs défiances, les engageant bon gré mal gré dans ses tentatives, et se disant plus jaloux de leur estime que de celle des premiers souverains de- l'Europe. Jamais homme ne sut mieux mettre à profit toute chose. Il disposait d'un journal et^ par calcul, il en faisait l'écho des louanges que lui adressaient ses partisans. Tourné en ridicule par ses ennemis, il s'en vantait, et déconcertait le sarcasme à force de le braver. De sorte qu'il en était venu à transformer l'obstacle en moyen et faisait servir l'injure même à sa renommée. Son but, il le poursuivait d'un pas infatigable à travers les procès, les invectives, les moqueries, les échecs, les mécomptes. Quand on le croyait abattu, il se relevait tout à coup, souriant et fier. Le lendemain d'une défaite incontestable, il se proclamait
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vainqueur. IL se donnait pour alliés des hommes qui repoussaient hautement son alliance, et i), leur eût volontiers prouvé à eux-mêmes qu'ils étaient des siens. C'était, en un mot, un des hommes les plus remarquables, les plus divers et les plus singnliers de son temps.
Il avait bien compris, doué qu'il était d'une vive intelligence, qu'entre le peuple et Henri V il y avait tout un passé à voiler on plutdt & détruire. Aussi, n'hésitait-il pas h proclamer le principe de ta souveraineté nationale, mais avec une restriction qui emportait le principe. Car, à l'entendre, la souveraineté se serait composée, par essence, des droits delà nation et de ceux du roi, sans qu'il fût possible à l'une de ces deux puissances de nier la légitimité de l'autre. Dé sorte que H. de Grenoude s'ingéniait à combiner, par un vain, par un monstrueux assemblage, ses tendances monarchiques et les emprunts que son habileté faisait h la démocratie, n n'admettait, d'uUeurs, que l'élection à deux degrés, sûr moyen de rétablir les grandes influences locales, influences de richesse et de sacristie. Or, de tout cela il résultait que M. de Genoude se trouvait repoussé, et par les républicains, auxquels son rdle d'homme de parti était suspect, et par ceux des légitimistes qui étaient restés fidèles au culte de la monarchie absolue. Maïs il n'en continuait pas moins sa route, fatiguant les minîst^s nés de 1830, de sa haine obstinée et de son intarissable polémique. '
Le Cabinet du ^5 avril eût difficilement résisté à tant d'assauts : sa dernière heure approchait et malheureusement elle coïncidait avec le succès sinistre des négociations suivies, à Londres, au sujet de la nationalité belge.
Nous avons dit lei clauses du traité des vingt-quatre articles, son esprit, son but. En livrant à la Hollande Venloo, Maëstricht, la rive droite de la Ueuse, te grand-duché de Luzemboui^, il relevait en partie la barrière qu'en 1815 le congrès de Vienne avait construite contre nous et qu'en 1830 tes journées
de septembre avaient abattue. Le gouvernement français n'aurait donc jamais d6 souscrire à un pareil traité, et, la faute commise, il y avait pour lui honneur et devoir & saisir toutes le& occasions légitimes delà réparer.
Quelle éUit la situaUonî En 1832 la JEtelgiqueavait accepté le traité des vingt-quatre articles, mais en poussant un cri de désespoir, mais en prenant les peuples à témoin
M. de Oenoade,
de la violence faite h sa faiblesse. Il était d'ailleurs bien entendu qu'elle n'acceptait que sous trois conditions : la première, qu'à ce prix sa nationalité serait unanimement reconnue par les Puissances contractantes ; la seconde, que le contrat liait les cinq grandes Cours; la troisième, qu'il était obligatoire pour les Hollandais comme pour les Beiges.
Or, de ces trois conditions pas une n'avait été remplie.
Parmi les Puissances contractantes, il n'y avait que la France et l'Angleterre qui eussent reconnu et sanctionné franchement la révolution belge en envoyant des ministres h
LOUIS BLANG
Bruxelles. L'Autriche et la Prusse n'y avaient eu que des chargés d'affaires. La Russie ne s'y était fait représenter par personne.
En second lieu, le traité des vingt-quatre articles n'avait jamais eu, même dans la pensée des Puissances signataires, le caractère d'un contrât inviolable, définitif ; et la preuve c*est que l'Autriche, la Russie, la Prusse, loin de tenir la main à l'exécution des ordres de la Conférence, avaient au contraire encouragé les résistances du roi Guillaume et refusé ouvertement leur adhésion au siège d'Anvers ; la preuve encore, c'est qu'après le siège d'Anvers, la France et l'Angleterre s'étaient arrêtées, n'osant pousser plus avant dans les voies de la contrainte et laissant la question pendante. Au reste, ce qui ne permettait à cet égard aucun doute, c^étaient les termes de la convention qui, en mai 1833, avaient constitué le provisoire : « Les hautes parties contractantes (c s'engagent à s'occuper sans délai du traité « définitif qui doit fixer les relations entre « la Belgique et les Etats de S. M. le roi des « Pays-Bas. » On avouait donc que le traité des vingt-quatre articles n'était pas définitif !
A son tour, le roi Guillaume le regardait si peu comme obligatoire pour lui, que son refus d*y obtempérer durait depuis sept ans.
Ainsi la Belgique avait trois motifs péremptoires pour se croire déliée des suites d'une acceptation qui encoï*e une fois, n'était de sa part qu'un douloureux hommage de la faiblesse à la force.
Et la cause de la Belgique était d'autant plus sacrée, que les Luxembourgeois et les Limbourgeois se sentaient Belges ; qu'ils voulaient rester Belges; qu'ils avaient des représentants dans les deux Chambres et jusque dans le Conseil de Léopold ; qu'ils s'étaient armés en 1830 pour la séparation des deux pays ; qu'il s'agissait de les mettre à Ja merci d'un monarque par eux combattu et outragé ; qu'il s'agissait de courber des catholiques sous un joug protestant.
Donc, nécessité d'affranchir les frontières
de France iojurieusement surveillées, droit résultant de l'inexécution d'un contrat essentiellement synallagmatique, honneur, justice, humanité, toutfaisait uneloi au Cabinet des Tuileries de négociei: l'annulation du traité des vingt-quatre articles.
II n'en fit rien. Il se contenta de solliciter la réduction des charges financières imposées à la Belgique, ce qu'on lui accorda sans peine, la Conférence ne tenant qu'aux clauses territoriales du traité, attendu quec'étaitpar là qu'il blessait la France !
Il est vrai qu'en 1833, la diplomatie belge avait eu le tort d*invoquer la validité de l'acte fameux dont la Belgique, en 1839, ne voulait .pas. Mais ce tort faisait-il disparaître les raisons d'intérêt national, de droit, d'équité, de haute mot^ale, par lesquelles la diplomatie française devait se conduire ? Les habitants du Luxembourg et du Limbourg en étaientils moins Belges ? et le gouvernement français en devenait-il moins coupable de tremper dans le complot qui disposait d*eux, sans, eux, malgré eux et contre eux ?
Quoi qu'il en soit, le roi Guillaume s'étant enfin décidé à l'acceptation du traité, la Belgique fut sommée de se soumettre. A quelle douleur, à quelle indignation elle s'abandonna, il est facile.de le deviner. Un moment on put croire qu'elle chercherait dans d'héroïques extrémités son salut ou du moins son honneur. Le ministre des finances vint demander à la Chambre des représentants de rendre exigibles les six premiers mois de la contribution foncière. En vue dé la guerre possible ou, plutôt, probable, on jeta les yeux sur le général polonais Scrzynecki. Mais, comme la France, la Belgique avait à compter avec des passions toutes carthaginoises. Les commerçants d'Anvers, de Liège, de Bruxelles^ne manquèrentpas de représenter^ dans des adresses lancées avec un déplorable courage, que la guerre aurait pour conséquences d'anéantir le crédit, de paralyser les opérations industrielles, de faire clore les frontières de Prusse, fermer l'Escaut, mettre en état de siège Ostende et la côte, séquestrer les navires belges et leurs cargaisons.
.et lo
l'armée française sous le règne de LOUIS-PHILIPPE (D'aprèa la Qtlerie militaire d'Aiibrf, 1835)