ARTILLEUR
HISTOIRE DE DIX ANS
C'était là évidemment la petite prudence. La grande prudence, Guillaume Tavait pratiquée, lorsque, durant sept années, il avait mis la Conférence au défi d'embraser l'Europe pour se faire obéir! Mais Tégoïsme mercantile ne voit ni d'aussi loin ni aussi juste.
Il faut le dire, toutefois, ce |!qui semblait donner raison au commerce belge, c'était Tattitude du gouvernement français. « Osez « affirmer, criaient les marchands d'Anvers « à leurs adversaires, que, si nous tirons « Tépée, le Cabinet des Tuileries nous pro- « tègera. C'est peu : osez affirmer qu'il ne « se joindra pas contre nous à nos oppres- « seurs! » *
Ce fut le 1 8 fé vrier( 1 839 ) que le ministre des affaires étrangères en Belgique, M., de Theux, proposa au vote des représentants Tacceptation du fatal traité, pendant qu'au dehors la foule s'entassait et grondait. La lecture n'était pas achevée que les colères se firent jour. « Hommes misérables, s'écria « M. Dumertier en s'adressant aux minis- « très, ne voyez-vous pas que c'est par votre « faute que la Belgique est conduite, à sa « honte et à son malheur? Qui donc a pu « vous porter à un tel acte de pusillanimité? « Où sont ces forces qui se préparent à ac- « câbler la patrie, à envahir la Belgique ? Si « votre intention était de céder à de dégra- « dantes conditions, pourquoi avez- vous mis « dans la bouche du roi ces mots de persévé- « rance et de courage^ qui ont retenti dans <r nos cœurs ? Persévérance ! Vous n'en <( avez pas. Courage ! Vous n'en aurez ja- « mais. »
Le 18 mars (1839 ), et après de tumultueux débats, la Chambre belge adopta, à la majorité de 58 voix contre 42, la loi fratricide ^u'on lui présentait. M. Gendebien formula son vote en ces termes: « Non, non, trois « cent quatre-vingt mille fois non ! pour au- « tant de Belges sacrifiés. » El, sortant de la salle, il courut écrire une lettre dans laquelle il déclarait renoncer à sa qualité de représentant.
Avant la discussion, trois ministres,
MM. Ërnst, d'Huartet de Mérode, avaient sacrifié leurs portefeuilles à l'honorable conviction que la Belgique se devait de ne point reculer devant la menace, si sa destinée était de céder à la force. Quant au Sénat, il ne tarda pas à ratifier la sentence prononcée contre la nationalité belge.
Chose consolante et dont il faudra que la postérité se souvienne ! plus que de nos pro-' près malheurs la partie saine du peuple franr çais fut touchée du malheur de la Belgique. Et quelle àme généreuse ne se révolterait pas contre Tinsolence de tels partages qui nous montrent les potentats s'adjugeant la propriété des peuplées et se distribuant des têtes d'hommes ainsi* que des tètes de bétail !
Ce dernier triomphe de la diplomatie monarchique ne suivit que de quelques jours la chute des ministres français qui venaient d'en accepter, pour leur part, la triste responsabilité. Le 8 mars ( 1839), le ministère Mole avait donné sa démission.
Il durait depuis près de deux ans (du 15 avril 1837 au 8 mars 1839.) Son existence avait été marquée : à l'intérieur, par l'amnistie ; à l'extérieur, par l'évacuation d'Ancôrie et par le traité des vingt-quatre articles imposé à la Belgique. Il avait ainsi cherché à calmer les parties extrêmes à force "de mansuétude et l'Europe à force de soumission, espérant vivre loin de la gloire et des soucis de la vraie grandeur. Mais il n'avait pas compris que la lutte entre la bourgeoisie et la royauté naîtrait terrible, implacable, aussitôt que de communs dangers auraient cessé d'assaillir ces deux puissances rivales et, au fond, ennemies. En effet, à peine délivrée de la crainte des insurrections et de celle de la guerre, la bourgeoisie se mit à avoir peur do la royauté. Alors se manifestèrent les vices du régime si follement appelé l'équilibre des pouvoirs. Un cri prolongé retentit contre le gouvernement personnel de Louis-Philippe ; la prérogative parlementaire trouva partout des publicistes, elle eut partout des vengeurs^ elle transforma en tribuns des hommes qui s'étaient jusqu'alors montrés fanatiques dans
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le sens contraire ; M. Mole et ses collègues furent dénoncés comme les secrétaires du roi, comme ses complaisants ; et les lustres allumés pour le mariage du prince royal n'étaient pas encore éteints, que déjà Ton demandait compte au chef de la bourgeoisie, devçnu le restaurateur du palais de Versailles, de sa tendance à recommencer la monarchie absolue. On a vu combien ce mouvement fut général et emporté. Pour humilier le roi, pour le punir de ses préférences, pour enchaîner son action, pour le réduire enfin au rôle de monarque-automate, des hommes qui s'étaient juré une haine immortelle se rapprochèrent tout-à-coup et se tendirent la main, s*honorant de combattre sous des drapeaux fraternellement confondus. Si bien que, de la rue, l'émeute monta dans le parlement. La coalition, il est vrai, se coinpor sait de beaucoup de vanités froissées, d'ambitions mécontentes, d'intérêts particuliers en souffrance, de petites passions, en un mot;
mais elle n'aurait pas à ce point remué le pays électoral, elle n'aurait pas vaincu surtout, si le mot d'ordre adopté par elle n'eût répondu, dans la bourgeoisie, à un sentiment général et profond. Or, quel était ce mot d'ordre? Haine au gouvernement personnel! Pour résister à une attaque qui partait du sein même de la classe dominante, M. Mole et ses collègues n'avaient eu qu'un moyen^ la corruption. Ils l'employèrent avec une sorte de frénésie, et elle ne put leur suffire. Ils tombèrent 'donc, laissant l'autorité compromise, les sources de l'élection empoisonnées, la Chambre en ébuUition, la royauté découverte, la bourgeoisie enivrée à la fois et embarrassée de son triomphe : conséquences naturelles et inévitables de l'antagonisme du principe monarchique et du principe électif I Car, s'unir contre de communs périls, et ensuite s'entré-déchirer, telle est la condition dé deux pouvoirs rivaux mis en présence.
Premiers débats enire les chefs de la coalition : M. Guizot demande le ministère de Tintérieur ; on le loi refuse. — Cabinet du Centre Gaucbe essayé; comment la combinaison avorte. — Scène devant le roi. — Piège tendu à M. Thiers. — Ambassade offerte à M. Thiers pour Tëloigner. — Nomination d'un ministère provisoire. — M. Passy président de la Chambre. — Nouvelles combinaisons vainement essayées. — Effroi de la bourgeoisie; fermentation générale. — Insurrection du 12 mai^ — Formation d'un nouveau ministère. ~ Barbes, Martin Bernard; leur procès; leur attitude devant les juges; leur condamnation; physionomie de la capitale.
Ce qui précède prouve qu'à aucun prix la bourgeoisie, en France, ne voulait être asservie par la royauté. Elle aurait voulu l'asservir, au contraire; mais ce qui suit va montrer quelle était à cet égard son impuis* sance. Ainsi ressortira, sous ses deux aspects, l'absurdité du régime qui met face à face un
roi et une assemblée. Et nous avions besoin d'indiquer d'avance la conclusion, pour expliquer comment nous avons pu aborder sans dégoût le récit des intrigues auxquelles la chute du ministère Mole ouvrit carrière. Pour l'homme d'Etat et le philosophe, l'histoire n a pas de moindres enseignements
U. Tbitra... appuyant mi maio* «tac TÏolenee nu la table... (Page Si
quand elle se rapetisse que quand Bile a'é- Ifcre.
La coalition s'étant formée par l'alliance momentanée des doctrinaires, du Centre Gauche et de la Gauche, elle avait eu naturellement pour chefs MM. Guizot, Thiera et Odilon Barrot. Or, il y avait dans le gouvernement trois grandes positions politiques : le ministère de l'intérieur, celui des affaires étrangères, et la présidence de la Chambre.
Donnerait-on l'une à M. Guizot, l'autre à M.Thiers, la troisième h M. BarrotT Rien ue paraissait plus équitahie, et M. Guizot ne l'entendait pas autrement.
Mais pour ia plupart des membres de la Gauche, le chef du'parti doctrinaire n'avait pas cessé d'être un homme dangereux. Ils le savaient indifférent en matière politique, prompt à s'accommoder aux situations les plus diverses, capable enfin de passer au ser-
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vice de la prérogative royale, sauf à faire ensuite de sa mobilité même un orgueilleux étalage et à se parer de sa défection. Ils le voyaient déjà esclave violent, impérieux, du roi; et ils se souvenaient de Strafford, servant avec fureur le despotisme de Charles I", après l'avoir avec fureur dénoncé et combattu. D'ailleurs, il n'était pas douteux que, devenu ministre, M. Guizot ne s'empressât de distribuer à ses amis les places dont il disposerait, grave sujet d'alarme pour certains amis de M. Barrot, qui prétendaient bien avoir leur part dans le partage des dépouilles conquises !
M. Thiers chercha-t-il à entretenir ces répugnances, pour affaiblir une influence redoutée par son ambition? On le lui a reproché depuis, mais injustement. Son seul tort à l'égard de M. Guizot fut de ne pas user de son ascendant sur les membres de la 'Gauche de manière à obtenir d'eux le complet sacrifice de leurs préventions. Une première réunion des amis de M. Barrot ayant eu lieu, M. Thiers y parut, et, avec une chaleur sincère, il s'attacha éprouver qu'enlever à M. Guizot toute participation aux bénéfices d'une victoire remportée par son concours, ne serait ni prudent ni équitable. Et toutefois, il n'allait pas jusqu à demander pour le chei du parti doctrinaire le ministère de l'intérieur. t*assemblée était incertaine, la délibération fut pleine d'anxiété. Enfin, il fut décidé qu'on offrirait à M. Guizot le portefeuille de l'instruction publique, et que, s'il s'en contentait, il serait soutenu par la Gauche.
Fier d'un succès sur lequel il comptait à peine, M. Thiers court en informer M. Guizot. Mais dans ce qu'on venait lui annoncer <ïomme une heureuse nouvelle, ce dernier ne vit qu'une injure, et il témoigna le désir de s'en expliquer hautement.
Uae entrevue, qui devait être décisive, fut donc ménagée entre M. Barrot accompagné de MM. Havin et Chambolle, M. Thiers accompagné de MM. Mathieu de la Redorte et Roger, et M. Guizot, auquel s'étaient joints MM. Duvergier de Ilauranneet de Rémusat.
La discussion s'engagea, vive de la part des uns, et de la part des autres, grave, solennelle. Pressé de consentir à une transaction qui tranchait toutes les difficultés, M. Guizot déclara qu'il ne pouvait accepter la position secondaire qu'on lui abandonnait, sans laisser amoindrir et insulter son parti dans sa personne. Alors, dans un discours aussi ingénieux que pressant, M. Chambolle essaya de le ramener à des prétentions moins hautaines : que craignait-il ? Que son influence ne fût trop petite dans le Conseil s'il n'avait que le portefeuille de l'instruction publique? Mais l'importance d'un ministre résulte moins de sa place dans la hiérarchie ministérielle que de sa valeur personnelle et de son talent. M. Guizot, simple ministre de l'instruction publique, cesserait-il pour cela d'être aux yeux du public un des hommes les plu^ considérables du Cabinet? Moins que personne il devait être retenu par cette crainte, lui qui avait déjà occupé le poste qu'on lui offrait maintenant, et qui l'avait occupé de façon à attirer sur lui tous les regards. Si on lui refusait le ministère de l'intérieur, ce n'était nullement pour l'offenser. Mais était'il juste d'exiger des amis si nombreux de M. Thiers et de M. Barrot, qu'ils fissent le sacrifice du Conseil d'État, des préfectures, des sous-préfectures, des emplois vraiment politiques, au chef du parti doctrinaire, parti qui, dans la Chambre, ne comptait pas plus de trente membres, et qui ne tenait, au dehors, d'autre place que celle de son ancienne impopularité?
A ces considérations, développées par M. Chambolle avec convenance et dignité, M. Guizot répondit par une proposition fort embarrassante pour ses adversaires. « Si M. Odilon Barrot, dit-il, veut pour lui le ministère de l'intérieur, je le lui cède, à condition qu'on me donnera la présidence de la Chambre. Est-ce trop exiger? La coalition a eu trois chefs, et j'en suis un : il y a trois grandes positions à occuper, et je ne demande que celle dont MM. Barrot et Thiers ne voudront pas. Quoi déplus légitime? »
A son tour, et avec beaucoup d'éloquence.
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beaucoup de fèu, M. de Rémusat fit ressortir le danger de rompre le faisceau que la coalition avait formé. Il exposa que les empiétements de la prérogative royale ne pouvaient être arrêtés que par une alliance étroite entre MM. Barrot, Guizot et Thiers; que, cette alliance une fois brisée, la Chambre ne tarderait pas à être dominée ou asservie ; qu'en présence d'une autorité permanente entourée du prestige que donne la majesté royale, douée de la force qui se puise dans l'unité, rien n'était plus à craindre que le fractionnement des partis parlementaires, et qu'il y allait de l'existence du régime constitutionnel ; que, d'ailleurs, entre les doctrinaires et la Gauche les dissidences d'opinion n'étaient pas si réelles qu'un habituel contact ne les pût aisément faire disparaître; que la coalition avait déjà détruit bien des préventions injustes, émoussé beaucoup d'aspérités apparentes, et qu'il était aussi facile qu'urgent de poursuivre une œuvre de conciliation heureusement commencée. Et puis, il ne fallait pas, suivant M. de Rémusat, que la Gauche s'exagérftt la portée de son action. Puissante sur une partie de la société, elle était pour l'autre un objet d'effroi. Que ne gagnerait-elle pas à s'associer un homme dont le nom lui servirait d'égide auprès des conservateurs les plus défiants ? Mais comment obtenir de pareils résultats si l'on commençait par disputer à M. Guizot, dans le Cabinet, une place digne de son talent et en rapport avec ses services ?
Pendant ce discours, M. Guizot avait donné de nombreux signes d'assentiment. Son adhésion avait éclaté surtout d'une manière non équivoque quand l'orateur l'avait montré prêt à couvrir de l'autorité de son nom les projets de réforme nourris parla Gauche. Et cependant on ne put s'accorder^ les amis de M. Odilon Barrot n'ayant voulu à aucun prix livrer aux doctrinaires, dans la personne de leur chef, le ministère de l'intérieur. On juge si, dans un homme tel que M. Guizot, la blessure fut profonde. Quoi! pour rapprocher du pouvoir ses anciens adversaires, il s'était jeté au plus épais de la mêlée I il avait
bravé le roi, bravé la Cour, joué le démagogue, affronté des ressentiments furieux, renoncé au faste de son impopularité! Et
c'était-là sa récompense ! Habile à garder le» dehors du dédain et de la sérénité, il s'abstint également et de menacer et de se plaindre ; mais la vengeance était au fond du cœur, et ses alliés de la veille purent dès lors le • compter au nombre de leurs plus implaca* blés ennemis.
Dans l'intervalle, Louis-Philippe, par l'intermédiaire du maréchal Soult, avait fait faire des ouvertures à M. Thiers, et M. Thiers avait répondu qu'il n'entrerait en pourparlers avec le roi que sur une invitation formelle et directe, soit qu'il craignît une embûche, soit qu'il fût bien aise d'avoir entre les ndains la preuve écrite des avances dont on l'honorait. La lettre qu'il désirait lui fut adressée ; les négociations s'entamèrent ; et, la première combinaison essayée ayant avorté comme on vient de le voir, M. Thiers s'empressa d'appeler à lui MM. Dupin aîné, Humann, Duperré, Sauzet, Passy, Villemain^ Dufaure, tous membres du Centre Gauche. La présidence de ce Cabinet aurait appartenu au maréchal Soult, et M. Thiers aurait eu le portefeuille des affaires étrangères. On convint aussitôt d'un programme. Il portait en substance : 1« que les nouveaux ministres ne seraient pas gênés par la prérogative royale dans la distribution des emplois; 2* que, sans aller jusqu'à l'intervention, on prendrait quelques mesures protectrices de l'Espagne. M. Thiers insistait beaucoup sur ces deux clauses : sur la première, parce qu'il avait hâte de remplir les promesses qui le liaient à ses amis; sur la seconde, parce qu'elle semblait donner un but à la coalition, qui, sans cela, risquait fort de rester dans l'histoire comme la plus stérile des trames ourdies par Tambition. M. Thiers éprouvait, de plus, une sorte de joie orgueilleuse et maligne à faire reculer le roi dans une question qui, aux yeux de l'Europe, avait pris le caractère d'un duel engagé entre lui et Louis-Philippe.
Et c'était pour en venir là que, pendant
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plusieurs mois, on avait semé partout le trouble et la haine !
Quoi qu'il en soit, la liste des noms ayant été arrêtée et le programme adopté, MM. Soult, Thiers, Humann,Dupin, se rendirent au Château, tant pour interroger les dispositions du roi, que pour lui faire agréer MM. Passy, Villemain et Dufaure, qu'il n'aimait pas et redoutait. Il y. eut quelque chose qui rappelait les réceptions de Roland à la Cour de Marie-Antoinette, dans l'accueil fait aux membres du Centre Gauche, bien qu'aucun d'eux ne rappel &t par son indépendance ou son austérité le ministre girondin. Sur leur passage, la famille royale parut dans une attitude sévère et sombre. Seul, le roi les reçut avec un visage souriant. Ils traversèrent en silence les salons qui séparent de l'appartement de la reine le théfttre où devait se passer l'entrevue, et chacun prit place : M. Dupin poussant jusqu'à la hardiesse l'assurance de son maintien, M. Humann conservant Tair de bonhomie mêlée de ruse qui le distinguait, le maréchal taciturne et la tête penchée sur l'épaule, M. Thiers enfin dans un état d'agitation qui lui permettait à peine de se tenir assis. La discussion s'étant ouverte sur les personnes, le roi témoigna peu de goût pour M. Dufaure, ne l'ayant jsgnais vu et lui croyant un caractère très rude. En entendant prononcer le nom de M. Passy^ il se souvint de ces mots qu'un jour M. Passy avait laissé échapper sur les marches de la ttibune : « Le mal est plus haut que les ministres», et il s'écria: « M. Passy! mais c'est mon ennemi personnel. » Il dit aussi de M. Villemain : « C'est un ennemi de ma (c maison », faisant allusion par là au peu d'empressement qu'avait mis M. Villemain, en 1 830, à saluer, la fortune de la dynastie d'Orléans. Quelque vives que fussent les répugnances exprimées en de pareils termes, M. Thiers s'empressa de les combattre et le fit avec succès. Sur la question de choses, l'opposition du roi se traduisit par une grande abondance de paroles, auxquelles, contre son habitude, M. Thiers ne résista que par un froid laconisme ou des redites obstinées.
Il y avait lieu de croire, d'après le résultat de cette première démarche, que le ministère proposé n'était point agréé par la Cour. Aussi M. Thiers fut-il très étonné en rece« vaut du maréchal Soult l'assurance du contraire. Toutefois, se réunissant à ses collègues, il reprit avec eux le chemin du palais. Seulement, à la montée do Tescalier, il dit, en hochant la tête, ces paroles dont, plus tard, on devait s'armer contre lui : « Nous montons cet escalier ministres ; je crains bien que nous ne le descendions pas ministres. » Pourtant la table était dressée; les ordonnances étaient prêtes : tout paraissait conclu. Mais M. Thiers s'était promis d'obtenir du roi des explications précises; carune acceptation vague du programme convenu ne suffisait point à ses défiances. Il commença donc par s'étendre avec détail sur ce qu'il convenait de tenter en faveur des Espagnols et de Christine. Il demanda si on était disposé à leur accorder un secours naval ; à leur envoyer des armes ; à permettre, le cas échéant, le débarquement de nos marins; à arrêter les secours en numitions portés à don Carlos par les vaisseaux russes ou hollandais. C'était demander, au fond, que la France interprétât le droit des neutres à la manière des Anglais. M. Passy en fit l'observation avec une vivacité dont M. Thiers fut plus irrité encore que surpris. Mais, encouragé par l'attention bienveillante que le roi lui prêtait, M. Passy développa son opinion en homme compétent et convaincu.
Bientôt il eut pour lui tous ses collègues, à l'exception de M. Thiers, dont les yeux brillaient de colère. Quant au roi, il avait montré, dès l'abord, une condescendance parfaite^ et la division qui éclatait à sa vue le dispensait du soin d'appeler à l'aide de ses secrets sentiments l'autorité de sa parole. La discussion paraissait épuisée, quand M. Thiers, bien décidé à pousser les éclaircissements jusqu'au bout, parla de la nécessité de donner à M. Odilon Barrot la présidence de la Chambre. Rien ne convenait moins au -roi : il eût accepté volontiers M. Barrot pour ministre, dans l'espoir d'agir sur lui ; mais le
drapeau de la Gauche planté victorieusement dans la Chambre l'épouvantait. Il n'eut pas, néanmoins, à s'en expliquer de façon à en* courir le reproche d'avoir amené une rupture; car, au seul nom de M. Barrot, M. Humann se hâta de protester, affirmant que, pour son compte, il ne pourrait, sans rompre avec ses meilleurs amis, donner les mains à la présidence parlementaire du chef de la Gauche. C'en était trop. « Tâchez, Messieurs, « de vous mettre d'accord entre vous, » dit le roi avec une intention légèrement ironique, et en levant la séance. Alors, appuyant ses mains avec violence sur la table, M. Thiers s'écria d'un ton amer et presque insultant : « Je vous avais bien dit. Sire, « que ces messieurs valaient mieux que moi. ce — Eh I je le vois bien, » répondit Louis- Philippe.
Au sortir du château, on se rendit chez le maréchal Soult; mais M. Humann déclara qu'il se retirait ; et, d'ailleurs, des sentiments trop remplis d'aigreur venaient d'être éveillés pour que l'accord ne fût pas devenu impossible.
Il en naquit mille rumeurs contradictoires. MH. Humann, Passy, Dufaure, se persuadèrent aisément que H. Thiers, en soulevant les difficultés d'un long commentaire, avait eu pour unique but de faire avorter une combinaison qu'on supposait lui déplaire parce que le maréchal Soult y occupait la plus haute place. L'interprétation fit fortune, les gens de Cour s'en emparèrent, et M. Thiers fut dénoncé comme le plus dangereux des brouillons. De son c6té, il fit répandre par ses amis que, s'il avait cru devoir provoquer des explications catégoriques, c'était par suite de la connaissance person** nelle qu'il avait du roi, facile sur la théorie, non sur la pratique ; qu'il eût été imprudent de sa part et insensé d'accepter le pouvoir sans avoir bien fait d'avance ses conditions ; que sa justification complète se tirait de la résistance de ceux que lui-même avait choisis pour collègues : résistance si extraordinaire, si imprévue, et qui témoignait si clairement de rinfluence exercée par le voisinage de la
royauté et par l'amour trop impatient d'un portefeuille.
Sur ces entrefaites, le maréchal Soult alla voir M. Thiers, qu'il pressa de se mettre à la tête d'un cabinet. Mais M. Thiers, qui ne voulait pas donner prise aux accusations dirigées contre lui, et qui, à tort ou à raison, considérait le maréchal Soult comme l'envoyé du château, M. Thiers répondit : « Ne « donnez pas, monsieur le maréchal, un tel «( conseil à la Couronne. Si j'étais appelé « aujourd'hui à former un Cabinet et qu'on « m'en ofirlt la présidence, je ne vous cache flc pas que dans une offre semblable je verrais ne un piège. »
Ainsi, aux désordres de l'interrègne ministériel se joignait le conflit des récriminations envenimées et des soupçons outrageants. Il fallut en revenir à l'idée de former un cabinet de coalition, et l'on eut recours à M. de Broglie pour opérer un rapprochement entre M. Thiers et M. Guizot. Malheureusement les situations s'étaient, depuis quelque temps, compliquées d'une manière étrange. Le jour où il s'était vu repoussé par la Gauche, M. Guizot avait commencée reculer vers ses anciennes affections, et les membres du Centre, ravis de le ramener à eux, avaient mis à profit son ressentiment. Or, si parmi les doctrinaires, les uns, à l'exemple de M. Duvergier de Hauranne, restaient fidèles à la coalition, les autres, à l'exemple de M. Hébert, n'étaient pas éloignés de s'armer contre elle. Voilà ce que M. Thiers n'ignorait pas, et il ne voulait point, pour renouer avec M. Guizot, manquer à ses engagements avec la Gauche. Il s'était fait un point d'honneur d'obtenir pour M. Odilon Barrot la présidence de la Chambre, et plus ce résultat devenait incertain, plus^il se préoccupait des moyens de l'atteindre. Jusqu'alors il s'était borné à dire : « Votons pour la présidence « parlementaire de M. Barrot » : il demandait maintenant davantage, il demandait qu'on fit de la présidence du chef de la Gauche une question de cabinet. Exigence qui parut exorbitante à M. Guizot et qui porta le dernier coup à la coalition 1
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Cependant, la société, si fortement remuée à sa surface, s'ébranlait déjà dans ses profondeurs; déjà Ton entendait le bouillonnement des partis; un mouvement inaccoutumé régnait dans les ambassades, et des courriers extraordinaires, lancés sur toutes les routes de l'Europe, allaient porter aux rois absolus la grande nouvelle du gouvernement constitutionnel tombé dans la dérision et à la veille de s'engloutir dans son impuissance. Une démarche tentée pour réunir dans un même cabinet M. Thiers et le maréchal Soult fut repoussée par le second avec une affectation de mépris qui prouvait au premier à quelles haines implacables il était voué ; et l'émotion générale redoubla, excitée d'ailleurs et entretenue par le déchaînement de la presse. C'était de la fureur, c'était du vertige. Et pas un coup qui ne portât sur la royauté. On se battait pour ou contre le roi, mais autour de lui. A lui, à lui seul, disaient les amis de H. Thiers, la responsabilité d'une crise si prolongée; et chaque matin on lisait dans le Constitutionnel les attaques les plus véhémentes contre la faction de la Cour, contre le maréchal Soult surtout, soupçonné de jouer, dans ce funeste imbroglio d'intrigues, la partie du roi. Car volontiers l'on supposait à la Cour le dessein de diviser à jan^ais les chefs de la coalition, de les accabler de leur propre victoire, de les convaincre l'un par l'autre de folie et d'incapacité, de couvrir de ridicule l'assaut livré par eux à la prérogative royale
Et, de leur côté, les courtisans poursuivaient M. Thiers de leurs malédictions. A entendre le Journal des Débats^ M. Thiers était r ennemi personnel du roi, son calomniateur ; il brouillait tout, parce que l'amour du désordre était entré dans son sang, et par lui le cardinal de Retz était dépassé.
Pour mieux accréditer l'accusatioB, le Château imagina un expédient bizarre. On fit semblant de croire que l'anarchie dont on soullrait était comme attaché à la personne de M. Thiers; que, lui absent, l'ordre renaîtrait aussitôt. Et une ambassade lui fut offerte. Or, on faisait courir, pendant ce temps,
le bruit mensonger que ses affaires étaient embarrassées et qu'il avait dû recourir à la bourse de ses amis. Il crut comprendre où l'on en voulait venir. Mandé par le roi, il lui dit : « Je ne saurais accepter un exil avec « appointements. Maie que le roi déclare par <c écrit qu'il regarde un voyage de moi au « dehors conune propre à faciliter le dénoû* « ment de la crise : ce sera un ostracisme. Je <c le subirai. » Et le soir même, un grand nombre de députés, M. Barrot en tète, couraient chez lui pour Tentourer de leurs sympathies et le fortifier dans son refus.
Les choses en étaient là, quand, le l*' avril, on apprit qu'un Cabinet venait enfin d'être formié. Mais quelle ne fut pas la surprise du public en lisant dans le Moniteur les noms de MM. de Montebello, Gasparin, Girod (de l'Ain), Cubières, Tupînier, Parant, Gauthier I a Au temps des disputes de Fox et de Pitt, « s'écria la Reviœ des Deux-Mondes, l'Angle- « terre resta sept semaines sans ministère, « crise qui eût duré plus longtemps si a Georges III n'eût déclaré que, las de ces « entraves, il était décidé à aller à Charring^ « Cross et à prendre pour ministres les sept (( premiers gentlemen qu il rencontrerait. » La liste publiée par le Moniteur donna lieu à des commentaires encore plus injurieux. Paris s'agita. Il y eut des rassemblements sur les places publiques, des cris confus, des murmures précurseurs de Ténieute, des charges de cavalerie I
Alors, saisis d'effroi et réduits & s'abaisser aux artifices, les partisans de la Couronne, les membres du Centre^ ne songèrent plus qu'à gagner par des avances flatteuses certains chefs du Centre Gauche ; et ils se résolurent à ofirir la présidence de la Chambre à M. Passy, un des meneurs de la coalition. M. Thiers en est informé, il s'en indigne, convoque les membres du Centre Gauche chez M. Ganneron ; et là, combattant la candidature de M. Passy, il rappelle les engagements pris envers M. Odilon Barrot, et conjure ses amis de ne pas voter pour un candidat qu'ils tiendraient de la main du Centre. Le Centre Gauche, en effet, n'hésita pas à se pronoûcer
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pour M. Odilon Barrot ; si bien que, dans la séance du 16 avril, M. Passy, porté pour la présidence de la Chambre, eut en sa faveur ses adversaires et contre lui ses amis. Les premiers l'emportèrent. M. Odilon Barrot n'obtint que 193 suffrages: son concurrent en réunit 223.
C'était pour M. Passy une étrange victoire mais comme elle le rapprochait de la Cour, il fut chargé par le roi de la formation du Cabinet, celui qui existait n'étant que provisoire et. ne se prenant pas lui-même au sérieux. M. Passy aussitôt se mit à l'œuvre. Interrogé par lui, M. Thiers se déclara prêt à accepter la présidence du maréchal Soult. Or, le maréchal de son côté ayant promis de faire partie avec M. Thiers de la combinaison propo* sée, la conclusion était déjà regardée comme certaine, lorsque tout-à-coup le maréchal fit savoir aux personnages chargés de la Négociation que M. Thiers devait se résoudre à renoncer au ministère des affaires étrangères et JL prendre celui de l'intérieur. La proposition avait quelque chose de si imprévu et de si insultant, elle indiquait si bien l'intention de donner à la question d'Espagne un tour contraire aux vues émises par M. Thiers, que ses amis refusèrent pour lui avant de l'avoir consulté. Lui, il en éprouva contre le maréchal Soult un surcroît de haine qu'il ne craignit pas d'exhaler, à la tribune, en termes passionnés. Et quant à M. Passy, qui avait noué l'affaire, il se plaignit hautement d'avoir été trompé, ce qui ne l'empêcha pas de faire une seconde tentative.
C'était la sixième combinaison essayée, et tout annonçait, cette fois, qu'on arriverait à un dénoùment. Les portefeuilles furent distribués comme il suit : le ministère de affai^ res étrangères à M. Thiers, VirUérieur à M. Dufaure, le commerce et les travaux ptiblics à M. Sauzet, les sceatix à M- Dupin aine, la guerre au maréchal Maison, la marine à Var TnirallinfeTTé^Vinstructtori publique à M. Pelet (de la Lozère.) Pour prévenir toute dispute de prééminence, il avait été convenu que le Conseil n'aurait pas de président réel, qu'il y aurait seulement, pour la règle des
délibérations, un président (f ordre ^ et que ce serait M. Dupin qui ea remplirait les fonctions. Le 29 avril, chacun disait la crise terminée. Quoiqu'il n'y eût pas séance ce jour-là, les curieux affluaient autour du Palais-Bourbon; uae foule nombreuse et impatiente de députés encombraient la salle des conférences, les yeux fixés sur les voitures qui stationnaient dans la cour et devaient conduire les nouveaux ministres aux Tuileries. On attend, mais en vain ; les heures s'écoulent ; les voitures restent immobiles ; on s'épuise en conjectures. Les uns se plaisent à attribuer le retard à des causes peu importantes ; les autres devinent le scandale d'un sixième avortement, et parlent d'une main cachée qui paralyse les efforts les plus sincères. Soudain, ces mots tombent dans la foule: « Tout est rompu. » En effet, M. Dupin, qui, la veille, s'était rendu au Château, venait de déclarer à ses collègues d'un jour, qu'il n'y avait de ministère sérieux qu'avec une présidence réelle ; que la présidence à' ordre qu'on lui avait offerte ne pouvait lui convenir; que, pour ne pas s'aliéner tout-àfait le Centre, on aurait dû s'associer M. Cu* nin-Gridaine, dont il avait été question d'a^ bord, mais que le refus de celui-ci changeait la situation ; que le roi avait témoigné de la froideur pour un Cabinet formé en dehors de ses préférences, et que cette froideur rendrait la position bien difficile devant une majorité dont la force n'était pas douteuse et dont il fallait craindre l'hostilité. Ainsi l'on retombait dans le chaos. La fermentation redoubla dans Paris ; appelé à la tribune pour y rendre compte de sa conduite, M. Dupin manqua à sa propre défense, ««e réfugia dans des excuses vaines, et s'attira de la part de M. Dufaure une réplique foudroyante. Mais contre tant d'anarchie quel remède? A de pareilles comr plications quelle issue ?
Nul ne peut dire ce qui serait sorti d'un semblable désordre s'il n'en était pas sorti une insurrection qui, vaincue, rallia, par l'imminence du péril, les chefs de la bourgeoisie, divisés.
Il existait alors à Paris une société secrète
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dont Torigine remontait au mois de juillet 1834. Frappés des inconvénients qui étaient résultés,pour laSociété des Droits de f Homme y de la publicité de son existence, quelques républicains avaient résolu en 1834 de former une société nouvelle, ayant un caractère presqu*ezclusivement militaire et dont les chefs devaient rester inconnus jusqu'au jour du combat. La fraction type de l'association, réduite à six membres, reçut le nom de famille. Cinq ou six familles, réunies sous un même chef, formèrent une section^ et deux ou trois sectiom un quartier. Les chefs de quartier relevaient de F agent révolutionnaire^ membre du Comité mystérieux qui planait surTassociation. On avait des dépôts de munitions et elles étaient d'avance distribuées: mauvais système I car il avait pour effet nonseulement de donner lieu à des confidences dangereuses, mais encore d'enflammer chez les conspirateurs des espérances de combat qui, venant à languir, laissaient l'association sans but et tendaient à la dissoudre. Et cependant elle eût d'abord d'assez rapides développements. Dans les premiers mois de 1836, elle comptait 1200 hommes, et entretenait dans deux régiments en garnison à Paris de sérieuses intelligences. On était impatient d'agir : on se mit à fabriquer de la poudre. Mais l'éveil fut donné à la police ; des visites domiciliaires amenèrent la découverte d'importants secrets et l'arrestation des chefs : après un essai d'insurrection manqué, la société se désorganisa.
De 1836 à 1837, l'œuvre fut reprise par la base. La Société des familles se transforma sous le nom de Société des Saisons ; et il fut décidé, sur la proposition de M. Maitin Bernard : 1* que des revues fréquentes auraient lieu à des époques indéterminées, tantôt dans un lieu^ tantôt dans un autre, ce qui permettait de réunir ou de séparer les hommes sans qu'il leur fût possible de savoir quand et comment devait se jouer la partiç décisive; 2^ que l'occasion de combattre se présentant, les munitions seraient déposées sur le passage •des colonnes insurrectionnelles, de manière à n^ètre distribuée qu'en face du péril.
Le gouvernement marchait donc entouré d'invisibles ennemis. En 1838, une fabrication de cartouches fut constatée chez M. Raban, graveur au Palais-Royal, et ce ne fut pas le seul avertissement sinistre que le pouvoir reçut du hasard. Mais où battait le cœur de l'insurrection? Quelle seraitl'heure du signal? Quel était le nombre de ces indomptables combattants dont il semblait que, de loin, on vit les épées briller dans les ténèbres? Au mois d'avril 1839, l'associatioa avait mille hommes sur les cadres; elle possédait douze mille cartouches; ses chefs, inconnus à elle-même, étaient Armand Barbes, esprit brillant, âme chevaleresque et héroïque ; Martin Bernard, tète puissante servie par un courage de soldat lacédémonien; Blanqui, conspirateur-né; Guignot, Nétré et Meillard, natures dévouées et pleines de feû. Nous venons de décrire l'effroyable confusion dans laquelle flottait alors le monde politique. Les conjurés, avec une funeste inipatience, s'agitèrent, voulurent combattre : ils se séparaient si l'on né prenait pas les armes I Arrêtons-nous ici pour faire remarquer à quels tristes, à quels déplorables entraînements se condamnent les hommes qui, ayant plus de foi aux victoires de la force qu'aux pacifiques et inévitables conquêtes de l'intelligence, font du progrès de l'humanité une affaire de coup de main, une aventure! Les membres du Comité se sentirent enlacés fatalement par la circonstance. Leur armée leur échappait à moins qu'elle ne les entraînât, et une main de fer les poussait sur clés pentes où il n'est donné à personne de s'arrêter après un premier, après un téméraire engagement! Exemple qui, de nos jours, ne saurait être trop médité par tant de nobles jeunes gens que trompe leur patriotisme I Car la foi politique a son ivresse et le dévouement ses illusions.
L'insurrection fut décidée. Quant aux moyens, ils étaient de tradition parmi les conjurés : grouper, sous prétexte de revue et à l'insu les unes des autres, toutes les divisions dans le voisinage d'un magasin d'armes, et distribuer sur place les fusils et
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BirU» fc l'HAM d« ViUe. (Page 906, col. S.)
les cartoucbes, dont la répartition anticipée eût trahi le complot. Le magasin de Lepage passaitpouruD des mieux approvisionnés de Paris; il avait, en outre, l'avantage d'être situé dans un endroit central : il fut désigné comme pointde réunion', on ae procura dans les environs deux lieux de dépât; et les dernières joarnées f urent employées : par Barbes, à visiter les chefs de tous grades dans les divers quartiers; par Martm Bernard,
Guignot, HeiDard, etc..., & étudier en détail les localités et à marquer les boutiques qui pouvaient servir de logis d'attente. Pour éviter les erreurs de domicile et les encombrements suspects, on eut soin d'adresser à chaque membre estimé bon au combat un billet de convocation contenant une désignation spéciale et précise. Quel plan allaiton suivre ? Celui que Bianqui proposa consistait à envahir la préfecture de police et à
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s'y retrancher ainsi que dans une citadelle. Tout avait été prévu : tant de ponts à occuper; tant de barricades à construire; tant d*épaisseur à donner aux barricades pour les mettre à Tépreuve du canon ordinaire ; tant d^hommes à placer sur chacun des points qu'indiquait la carte. Barbes objecta le danger d'un volontaire isolement dans cette cité sans population à émouvoir, la difficulté de construire entre le signal et Tattaque des barricades telles que les voulait le manuel de Fingénieur militaire, la difficulté, plus grande encore, de plier à des manœuvres prévues des conspirateurs en armes, troupe essentiellement indisciplinée. Le plan proposé remporta. Quant à une proclamation à lancer parmi le peuple, Barbes et Martin Bernard répugnaient, par modestie, à faire bruit de leurs noms; mais Thonneur de se compromettre hautement, irrévocablement, toucha leur courage, et ils donnèrent leurs signatures devant le succès possible, parce que c*était, selon toute apparence, les donner devant la mort.
L'heure est venue. Le 12 mai, à trois heures et demie, les sectionnaîres débouchent dans la rue Bourg-l'Abbé. Le cri aux armes retentît soudain et se prolonge en échos formidables. Frappée à coups redoublés, la porte du magasin d'armes résiste ; mais quelques insurgés pénètrent dans le magasin par une fenêtre qui donnait sur la cour^ et, bientôt, cédant aux efforts dirigés contre elle de l'intérieur et du dehors, la porte livre passage à un flot d'assaillants. On se distribue les fusils, les cartouches; on marche aux maisons de dépôt; et, tandis que Barbes, Meillard, Nétré, montent dans l'une, l'autre est envahie par Martin Bernard et Guignot. Les deux opérations auraient dû être d'une égale durée; mais la seconde ayant été retardée outre-mesure par des obstacles impossibles à prévoir, Barbes et Meillard ne retrouvèrent dans la rue, où Blanqui cependant était resté, que trouble, découragement, désertion, désordre : chose bien facile à comprendre ou, plutôt, inévitable en de pareils mom^^nts! Ce n'étaient donc que murmures,
qu'imprécations : Nous sommes trahis! Il n'y a pas de plan ! Où sont les chefs? Que le comité se montre ! Barbes se présente aux plus violents, et dans l'emportement d'une scène analogue à celle que caractérisait, un instant après, ijette réponse de Martin Bernard : « Le comité, c'est nous », il parvient à reprendre quelque empire. La situation, toutefois, était pressante : le sauve-qui-peut commençait. Barbes vit bien qu'il fallait précipiter la lutte sans attendre la réunion de tontes les forces insurrectionnelles, et, suivi d'une poignée d'hommes, il se dirigea vers les quais. La colonne passe le pont Notre-Dame, traverse le quai aux Fleurs d'un pas rapide, et arrive sur le poste du Palais-de-Justice. Sommé de se rendre, l'officier répond : Plutôt mourir! et, se retournant, il fait signe qu'on apprête les armes. Deux coups de fusil partent alors du milieu des insurgés, et le lieutenant est atteint d'une blessure mortelle. Aussitôt les insurgés se portent en avant, attaquent le poste par une vive fusillade et l'enlèvent au milieu du sangversé. Mais, dans l'intervalle, la préfecture de police avait eu le temps d'armer ses défenseurs. Réduite à un trop petit nombre de combattants pour tenter sur la préfecture une attaque sérieuse, et avertie d'aflleurs, par les coups de fusil, qu'un détachement d'insurgés venait de gagner la place du Châtelet, la colonne de Barbes et de Meillard courut rejoindre sur ce point celle dont faisaient partie Guignot, Martin Bernard, Nétré et Blanqui. Beaucoup déjà s'étaient dispersés. Réunies^ les deux colonnes formaient une troupe trop faible pour occuper la place publique. Une restait donc plus aux insurgés qu'à s'enfoncer dans les rues étroites et populeuses, en achevant de s'armer par l'enlèvement successif des postes qu'ils trouveraient sur leur passage. Conformément à cette résolution désespérée, ils se dirigèrent d'abord sur l'hôtel-de-ville, qu'ils occupèrent et où Barbes lut la proclamation d'une voix ferme. Ils se précipitèrent ensuite vers la place S t- Jean, dont une attaque rileurtrière leur livra le poste. De là à la mairie du 7'
Barbée
leie-ieos
(D<s>in k II plame par Desjosn).
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arrondissement la distance est courle : ils la franchirent au pas de course. Ils espéraient trouver des armes : espoir qui bien vite se dissipa, ne leur laissant que le regret d^une tentative inutile.
Cependant la ville se remplissait de soldats. Le peuple s'était ému et ne s'était pas agité. Cinq ans plus tôt, les trois cents soldats d'une aussi impétueuse et soudaine révolte rencontraient sur leur chemin des passions qu'ils eussent allumées d'un souffle ; mais, en 1839, le prodige de leur audace ne fit que jeter dans l'immobilité de la stupeur Paris fatigué. D*où venaient ces hommes sans peur 7 Où avaient-ils puisé l'excès d'une telle entreprise? Que prétendait leur intrépide folie ? Et qui donc les pressait de mourir 7 Nous-mème, dans cette sombre journée, à vingt pas de la rue de la Paix, nous avons vu passer, le fusil sur l'épaule et se rendant au sinistre appel des coups de feu, quatre jeunes gens à la démarche altiëre et au visage irrité. De rares passants se rangeaient à leur aspect et les suivaient de l'œil avec un'étonnement mêlé d'épouvante.
Le jour touchait à sa fin. Attirés vers la mairie du 6« arrondissement par une nouvelle inspiration de leur désespoir^ les insurgés s'étaient mis en marche à travers les rues Simon-le-Franc, Beaubourg et Trânsnonain, itinéraire funeste que les précédentes insurrections avaient tracé dans le sang et qui était comme peuplé de fantômes. Il y eut là, pour la partie la plus tumultueuse de la capitale, des heures d'anéantissement et de silence dont il est difficile d'exprimer l'horreur. Les maisons étaient fermées, obscures, et l'on n'entendait rien, plus rien : ni le frémissement des voitures, ni le cri des enfants, ni le bruit de la foule occupée. Or, tout-àcoup, du fond de ces rues muettes la Marseillaise s'éleva, chantée par des voix mélan^ coliques et lugubres. C'étaient les insurgés qui s'animaient à leur lutte dernière. Trois barricades furent élevées dans la rue Grenetat, et l'insurrection vint creuser son tombeau. Parmi les chefs, Guignot et Meillard étaient blessés ; Barbes avait été aussi frappé
à la tète : on l'arrêta les mains noires de poudre et la figure couverte de sang.
L'insurrection du 12 mai, abattue, enfanta un ministère. Le maréchal Soult eut la présidence du Conseil et les affaires étrangères^ M. Teste la justice, M. Schneider la guerre^ M. Duperré la marine, M. Duchàtel rintérieur, M. Cunm-Gridaine le commerce, M. Dufaure les travaux publics, 'ilL Yillemain f instruction publique, M. Passy les finances.
Le 27 juin 1839, comparurent devant la Cour des pairs : Armand Barbes, Martin Bernard, Bonnet, Roudil, Guilbert, Mialon, Delsade, Lemière, Austen, Walch, Lebarzic, Philippet, Dugas, Nouguès, Noël Martin, Marescal, Pierné, Grégoire. Le nombre des inculpés était beaucoup plus considérable, mais, comme à l'égard des derniers l'instruction ne se trouvait pas encore complète, on s'était cru le droit de diviser les accusés en deux catégories. Avec une vive éloquence, MM. Emmanuel Arago et Dupont, défenfenseurs de Barbes et de Martin Bernard, prouvèrent que l'indivisibilité du délit entraînait celle de la procédure; qu'ainsi le voulaient la jurisprudence, la logique, le bon sens, l'équité; que, lorsqu'il s'agissait d'un fait commun à plusieurs, la part assignable à chacun dépendait de Ténsemble des témoignages; qu'il y avait danger manifeste à condamner un acusé sur des apparences que ses co-accusés, sur des aveux ultérieurs, pouvaient détruire. Et à l'appui de leur doctrine, habilement combattue par le procureur général, MM. Emmanuel Arago et Dupont invoquaient une consultation signée par des avocats distingués : MM. Martin (de Strasbourg), Hennequin, Nicod, Odilon Barrot, Ledru-Rollin, Marie, Joly, Bethmont, Dugabé, Galisset, Coralli, Béchard, Lucas, Crémieux, Durand de Romorantin, Mandaroux-Yertamy, Charamaule, D^pont- White, Maurat-Ballange, Moulin, Lanvin^ Nachet, Plocque, Duiand de Saint- Amand, Chamaillard, Cotelle, Hennequin fils. Mais, soit que le gouvernement fût bien aise de faire juger Barbes et Martin Bernard sous rimpression des colères du moment, soit
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qu'il craignit, suivant l'expression de M. Frank- Carrée le dépérissement successif des preuves et les embarras d'une longue procédure, on passa outre.
Dans son réquisitoire, M. Frank-Carré avait particulièrement insisté sur le meurtre de l'officier Drouineau, affirmant que c'était uu assassinat et que Barbes en était coupable : Barbes se leva^ et jamais conviction plus profonde n'apparut sous un plus noble aspect. Le calme de l'accusé, sa haute taille, le rayonnement de son front, la beauté fiëre et hardie de son visage, son élégance virile, tout révélait Théroïsme de sa nature. Il s'exprima simplement, en peu de mots, et toucha jusqu'aux larmes une grande partie de l'assemblée. « Je ne me lève pas^ dit-il, pour* <c répondre à votre accusation; je ne suis (( disposé à répondre à aucune de vos ques- <i tions. Si d'autres que moi n'étaient pas « intéressés dans l'affaire, je ne prendrais a pas la parole; j'en appellerais à vos cons- « ciences, et vous reconnaîtriez que vous « n'êtes pas ici des juges venant juger des « accusés, mais des hommes politiques ve- « nant disposer du sort d'ennemis politi- « ques. La journée du 12 mai vous ayant « donné un grand nombre de prisonniers, « j'ai un devoir à remplir.
« Je déclare donc que tous ces citoyens, a le 12 mai, à trois heures, ignoraient notre « projet d'attaquer votre gouvernement. Ils « avaient été convoqués par le comité sans « être avertis du motif de la convocation; <c ils croyaient n'assister qu'à une revue ; c'est « lorsqu'ils sont arrivés sur le terrain, où « nous avions eu le soin de faire arriver des « munitions, où nous savions trouver des « armes, que j'ai donné le signal, que je leur « ai mis les armes à la main, et que je leur « ai donné l'ordre de marcher. Ces citoyens « ont donc été entraînés^ forcés par une vio- « lence morale, de suivre cet ordre. Selon « moi, ils sont innocents.
« Je pense que cette déclaration doit ce avoir quelque valeur auprès de vous ; car, « pour mon compte, je ne prétends pas en « bénéficier. Je déclare que j'étais un des
« chefs de l'association ; je déclare que c'est « moi qui ai préparé le combat, qui ai préce paré les moyens d'exécution; je déclare « que j'y ai pris part, que je me suis battu « contre vos troupes ; mais si j'assume sur « moi la responsabilité pleine et entière de « tous les faits généraux, je dois aussi décli- « ner la responsabilité de certains actes « que je n'ai ni conseillés, ni ordonnés, ni « approuvés. Je veux parler d'actes de « cruauté que la morale réprouve. Parmi « ces actes, je cite la mort donnée au lieutef< nant Drouineau, que l'acte d'accusation « signale comme ayant été commis par moi, « avec préméditation et guet-à-pens.
« Ce n'est pas pour vous que je dis cela; « vous n'êtes pas disposés à me croire, car « vous êtes mes ennemis. Je le dis pour que « mou pays l'entende. C'est là un acte dont « je ne suis ni coupable ni capable. Si j'af< vais tué ce militaire, je l'aurais fait dans (( un combat à armes égales autant que cela « se peut dans le combat de la rue, avec un « partage égal de champ et de soleil. Je n'ai « point assassiné, c'est une calomnie dont « on veut flétrir un soldat de la cause du « peuple. Je n'ai pas tué le lieutenant « Drouineau. Yoilà tout ce que j'avais à « dire. »
La vérité a des accents irrésistibles : ce que Barbes venait d'affirmer, chacun le crut dans le sanctuaire de sa conscience. Fidèle à sa déclaration, Barbes s'était imposé la loi de ne pas répondre aux questions du président. Il rompit, néanmoins, le silence pour dire, dans un moment où l'interrogatoire le pressait: « Quand l'Indien est vaincu, quand le sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines : il se résigne et donne sa « tête à scalper. » Le lendemain, M. Pasquier ayant fait observer que l'accusé avait eu raison de se comparer à un sauvage, « le « sauvage impitoyable^ reprit Barbes, n'est « pas celui qui donne sa tête à scalper; c'est flc celui qui scalpe. »
Comme son ami, Martin Bernard refusa
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de se prêter à Tinterrogatoire et garda jusqu^à la fin une contenance stoïque. U ne s^élevait contre lui d'autres charges que les révélations d'un de ses co-accusés, Nouguès, quL^ le croyant mort, Tavait signalé. Ayant reconnu son. erreur, Nouguès fit, pour en réparer les suites, des efforts touchants mais stériles : il était trop* tard.
Parmi les accusés, il y en avait un, Noël Martin, sur qui son extrême jeunesse appelait un intérêt particulier. Véritable enfant de Paris, insouciant et brave, l'occasion de jouer aux combats l'avait séduit, et l'émeute l'avait rencontré chemin faisant. Son attitude devant la Cour des pairs fut à la fois audacieuse et naïve.
On remarquait aussi sur le banc des accusés un jeune homme aux longs cheveux blonds flottants, nommé Austen. Ainsi que Barbes, Martin Bernard et leurs compagnons, il avait fait dans la journée du 12 mai tout ce qu'il fallait pour y laisser la vie ; mais la mort semblait n'avoir pas voulu de lui. Voici quelle fut à son sujet la déposition de M. Tisserand, officier de la garde municipale :
« Le 12 mai, vers quatre heures, on vint « nous prévenir que des désordres avaient « eu lieu dans la rue Bourg-l'Abbé. Des dé- « tachements se dirigèrent sur le lieu du dé- « sordre. Quelques instants après, on vint « encore nous prévenir que les désordres « augmentaient; on envoya de nouveaux « détachements. Vers quatre heures et dece mie, on nous annonça que les insurgés « étaient fort nombreux, et qu'ils menace çaient la mairie du 6* arrondissement. Je <K reçus ordre de M. le capitaine Lallemand ce de me porter immédiatement vers cet ence droit. Je partis, mais à peine arrivé dans ce la rue Saint-Martin, je trouvai la foule ce compacte, quoique inoffensive ; elle s'ou- « vrit pour me faire passage, un grand nomce bre de personnes vinrent au-devant de ce moi en me conjurantde retourner sur mes ce pas, disant que j'allais être infailliblement <r écharpé.
ce Je ne tins aucun compte de ces avis, qui
ce pouvaient m'être donnés dans de mauvaise ses intentions... J'ordonnai à mes hom- « mes de me suivre au pas de course, sans « tirer un coup de fusil.
ce Je me plaçai à quelques pas en avant du ce centre de mon peloton et je donnai le sice gnal au tambour de battre la charge. Je « m'élançai l'épée à la main, suivi de tous oc mes hommes ; les insurgés battaient aussi ce la charge de leur côté et me reçurent par ce un feu bien nourri à bout portant. Neuf « hommes furent touchés et je fus le dixième. « Je m^élançai aussitôt sur la barricade, un ce des insurgés me tira un coup de fusil et ce me manqua. Je lui portai un coup d'épée :e dans le sein, il tomba. Cet homme avait « une chevelure blonde et flottante. Je sorte tis de la barricade. En ce moment un des <e insurgés était un genou en terre, tenant ce son fusil qu'il appuya sur ma poitrine. Je « fus heureusement assez agile pour le trace verser d'un coup d'épée. Dans les conte vulsions de la mort, il me saisit par les (c jambes, je tombai, et nous roulâmes tous c les deux à terre. »
La défense fut présentée, par les divers avocats qui s'en étaient chargés ^ avec beaucoup d'éclat et d'habileté; mais, pour la plupart des accusés, il y avait flagrant délit. Ce que les plaidoiries de MM*' Dupont et Emmanuel Arago prouvèrent sans réplique et ce qui importait à leur client, c'est que Barbes était complètement étranger à la mort de l'officier Drouineau.
Ce fut le 12 juillet (1839) que la Cour des pairs rendit son arrêt. Il portait acquittement de Bonnet, de Labarzic, de Dngas, de Grégoire, et condamnation de Barbés à la peine de mort; de Martin Bernard, à la déportation; de Mialon, aux travaux forcés à perpétuité; de Delsade et d' Austen, à 15 années
1 C'étaient M«* Dupont et Arago pour Barbés et Martin- Bernard; Paillet pour Nougaès; Etienne Blanc pour Bonnet; Jules Pavrepour Roudil; Ligniers pour Ouilbert; Bertin pour Delsade; Leguerre pour Mialon; Oenteur pour Austen; Nogent-St- Laurent pour Lemière; Hemerdinger pour Walch ; Orevy pour Phillippet ; Barre pour Lebarzic; Benoit pour Dugas; F. Barrot pour Longuet; Barbin pour Noël Martin; Puybonnieux pour Marescal; Madier- Montjau pour Pierné, et Lafargue pou r Grégoire.
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de détention ; de Nouguès et de Philippe!, à 6 années de détention ; de Roudil, Guilbert et Lemiëre à 3 années de détention; de Martin et Longuet, à 5 années de prison ; de Marescal, à S années de prison; de Walch et Pierné, à 2 années de prison.
Pendant la lecture de l'arrêt qui le livrait àTéchafaud, Barbes était tout entier parla pensée à Martin Bernard, son ami : « Est-il « condamné à mort? demanda- 1- il vivece ment » Et, comme on le rassurait à cet égard, une noble satisfaction brilla dans ses traits. De son côté, Martin Bernard, en apprenant son sort^ manifesta le même détachement de soi et les mêmes préoccupations d'amitié.
La rigueur de la peine qui frappait Barbes consterna Paris. On se rappelait 1830, les flots de sang versés durant trois jours, les ordonnances, et comment fut épargnée la tête des ministres de Charles X, et quelle était, à cette époque, l'horreur du roi pour la peine de mort ! Barbes, d'ailleurs, avait éveillé partout d'inexprimables sjnoipathies. On déplorait, on blâmait sa, révolte, mais on admirait la ferveur de sa foi et la dignité de son courage. Le 13 juillet, vers le milieu du jour, on vit arriver sur la place Vendôme, se dirigeant vers la chancellerie, près de trois mille élèves des écoles de droit et de médecine. Ils s'avançaient lentement, en silence, la tête nue, avec l'ordre lugubre et le recueillement qui président à la solennité des funérailles. Sur la place, ils s'étendirent en cercle, et deux d'entre eux, se détachant, montèrent chez le garde des sceaux. Ils allaient demander, au nom de la jeunesse de Paris, l'abolition de lapeinede mort en matière politique, et, pour Barbes, une commutation de peine. M. Teste était absent : M. Boudet les reçut et leur promit, avec une noble bienveillance, -de rendre de leur mission un compte ^fidèle. Puis la colonne reprit sa marche silencieuse et grave à travers la population attristée. Dans le même temps, pour le même but et avec le même sentiment d'ordre, une autre colonne de citoyens, formée sur le boulevart Bonne-Nouvelle, se dirigeait vers le Palais-
Bourbon. Mais elle avait dans ses rangs, celle4à, des hommes en blouse, des ouvriers : à peine atteignait-elle le pont de la Concorde qu'une charge de cavalerie vint qui la heurta violemment et la dispersa.
Etaux démonstrations publiques se joignirent une foule de démonstrations privées. Apprenant que de tous les membres du Cabinet le maréchal Soult était celui qui s'opiniàtrait le plus dans la rigueur, MM. Dupont et Emmanuel Arago firent auprès de lui une démarche qui avait pour but ou de l'ébranler ou de mettre sa responsabilité en évidence. Le maréchal éluda une réponse, feignant de ne pas comprendre ce qu'on lui voulait, et se bornant à dire qu'il n'avait point siégé parmi les juges. Que de vœux formés 1 Que de projets conçus ! Un Anglais qui avait assisté aux débats, offrit cent mille francs pour la secrète délivrance de Barbes. Des lettres menaçantes furent écrites sous le voile de l'anon}noQe. Dans l'espoir d'intéresser au sort du prisonnier la tendresse maternelle de la reine, on lui fit craindre d'épouvantables vengeances et qu'une solidarité de sang ne s'établit entre la vie de ses enfants et celle de Barbes, s'il mourait sur un échafaud. La reine fut, en effet, glacée d'effroi. Les ducs d'Aumale et de Montpensier avaient jusqu'alors grandi, au collège Henri lY, à l'ombre d'une position privilégiée, assistant aux classes, mais ayant un appartement poiir leurs études et un jardin pour leurs récréations : ces privilèges disparurent pendant les premiers jours qui suivirent la condamnation de Barbes. Avec le reste des élèves, on vit les jeunes princes aller à la messe et aux bains, comme si l'existence de leurs camarades plus étroitement associée à la leur, eût dû les protéger, les couvrir I Et la frayeur du Château était si prompte au soupçon, que le feu ayant pris à une usine dans le quartier latin, des troupes furent postées, sur la terrasse du collège. Autre sujçt d'alarme! Le3 guinguettes étaient, vides, les barrières désertes ; sur les lieux accoutumés au bruit des plaisirs populaires pesait un silence de deuil : que présageait cette grande tristesse du
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peuple? Malgpré Tavîs du Conseil; qu'avait tenté le triste éclat d'une résistance au vœu public, le roi décida que la peine de mort serait commuée en celle des travaux forcéis à perpétuité. Pour un homme de la trempe de Barbes, c'était une aggravation : on le comprit enfin, et l'on substitua la déportation aux travaux forcés.
Ce fut six mois après seulement, que la deuxième catégorie des accusés du 12 mai comparut devant la Cour des pairs. Blanqui ayant refusé de répondre, et M* Dupont, son défenseur, ayant, par des motifs élevés, renoncé à prendre la parole, ce second procès ne présenta rien de notable.
Voici quel fut l'arrôt * :
L'insurrection du 12 mai veut être jugée sévèrement. Elle troubla d'une manière imprévue et coupable le repos de la cité. Elle éclatait si prématurément, que le peuple,
1 « La Cour des pairs, aprèë avoir entendu Blanqui dans ses observations, et M* Dupont, son déienseur, dans sa déclaration qu*il renonce à prendre la parole ; Ouignot et M^ Orevy, son défenseur; Quarrë et M* Lauras, son défenseur, et Tabbé Quarré, son conseil; Charles et M^* Jules Favre, son défenseur: Moulines et M* Panmier, son défenseur; Bonnefond et M* Derodé, son défenseur; Piéfort et Focillon, et M* Debrena, leur défenseur ; Hendrick et M* Desgranges, son défenseur; Lombard et M* Montadère, son défenseur; Simon et Hubert, et M* Desmarets, leur défenseur; Huartet M* Mathieu, son défenseur; Béasse et M* Genteur, son défenseur; Petremann et M« Delamare, son défenseur; Bordon et M* Thomas, son défenseur; Évanno et M« Hello, son défenseur; Lehéricj et M' Moreau, son défenseur; Dupouy et M« Benoist, son défenseur; Drus et M« Rodrigues, son défenseur; Herbulet et M* Leroyer, son défenseur; Vallière et M« Maudheux, son défenseur; Elie et M* Porte, son défenseur; Godard et M^* Blot-Lequesne, son défenseur; Pâtissier et M« Gressier, son défenseur; Gérard et M* Grellet, son défenseur; Dubourdieu et M* Conte, son défenseur; Bouvrand et M* Jolly, son défenseur; Buisson et M* Cadet de Vaux, son défenseur; Ëspinousse et M* Nogent-St-Laurens, son défenseur; Dugrospré et M* Hemerdinger, son défensur; dans leurs moyens de défenses, lesdits accusés interpellés en outre conformément au troisième § de l'article .'H35 du Gode d'instruction criminelle ;
« En ce qui concerne Moulines (Eugène), Huard (Camille-Jean-Baptiste); •
tt Attendu qu'il n*y a pas de preuves suffisantes qu'ils se soient rendus coupables de l'attentat ci-après qualifié ;
qui souffrait, la regarda passer sans y prendre part. Il est manifeste qu'elle ne répondait ni à ces colères générales ni à ce vaste besoin de résistance qui seuls légitiment les entreprises du courage. Car ce serait tenir en trop petite estime la raison et l'équité que de faire dépendre leur triomphe des hasards d'un coup de main. Il y faut la sagesse, le temps ; et la patience est une vertu républicaine aussi.
Assurément, c'est le propre et la gloire des esprits d'élite de devancer leur époque ; mais la violenter n'est permis à personne. Et, sur ce point, il importe d'autant plus de combattre l'erreur, que c'est ordinairement celle des dévoués et des forts, celle des hommes qui ont pour amis nécessaires tous ceux qui sympathisent avec l'intrépidité généreuse et qui respectent, même quand elles égarent, les inspirations du dévouement.
a Déclare : Moulines (Eugène), Huard (Camille- J.-B.), acquittés de l'accusation portée contre eux ;
« Ordonne qu'ile seront sur-le-champ mis en liberté s'ils ne sont retenus pour autre cause ;
« Condamne Blanqui ( Louis- Aug\)8te) à la peinede mort ; 1
a Guignot (Louis-Pierre-Rose), Élie (Charles-Etienne), chacun à quinze années de détention ;
« Bonnefond jeune (Piere), Hendrick (Joseph-Hippolyte), Herbelet (Nicolas), Vallière (François), Godard (Charles), Duboiirdieu (Jean), chacun à dix' ans de détention;
(c Ëspinousse (Jean -Léger), Dugrospré (Pierre-Eugène), à sept années de 'détention ;
« Charles (Jean), Piéfort (François), Focillon (Louis- Xavier- Auguste), Lombard (Louis-Honoré), Hubert (Constant-Georges-Jacques), Petremann (Emile- Léger), Évanno (Jean-Jacques), Dupouy (Bertrand), Druy (Charles), Gérard (Benjamin -Stanislas), Bouvrand (Auguste), Dubuisson (Louis-Médard, dit Pieux), chacun à cinq années de détention ;
« Ordonne, conformément à l'article 47 du Gode pénal, qu'après l'expiration de leur peine, tous les condamnés à la peine de la détention ci-dessus dénommés seront pendant toute leur vie sous la surveillance de la haute police ;
u Condamne Béasse (Jean-François), Bordon (Jean- Maurice), Lehéricy (Pierre- Joseph), à cinq années d'emprisonnement ;
« Quarré (Alexandre-Bazile-Louis\ Pâtissier (Pierre- Joseph), à trois années d'emprisonnement. »
1 La peine de Blanqui, ainsi que celle de Barbés, fut commuée.
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Question d*Oribmt : Mahmoud et Méhàmat-AU ea prësenc3. — Situation raspective des ciaq grandes Paissances relativement à Gonstantiaople et à Alexandrie. ~ Préparatifs de guerre en Syrie. ~ Passage de TEuphrate. -» Apparente modération du vice-roi. — Commencement delà campagne diplomatique. — Fautes commises par les ministres du 12 mai. — Bataille de Nézib. — Ibrahim arrêté par la France au pied du Taurns. — Mort du sultan ' Mahmoud. — Jugement sur son règne. — Débats parlementaires sur la question d'Orient. — Le Cabinet français invite tous les .Cabinets à garantir en commun l'intégrité de Tempire ottoman. — Concert européen. — Manœuvres diplomatiques de TAngieterre. ^ Imprudences réitérées du gouvernement français. — Défection de la flotte ottomane. — Note du 27 juillet coupant court à un arrangement direct entre la Porte et Méhémet-Ali. — La note du 27 juillet désapprouvée par la Russie. — Maladie de M. de Metternich. — Efforts de lord Palmerston contre le vice-roi; mesures coërcitives proposées. — L'Angleterre et la Russie se rapprochent. — M. de Brunnow à Londres. — Le ministère français se déclare pour le vice-roi. — Ligue contre la France. — M. Sébastiani repré> sentant d'une politique occulte. — Discours de M. Thiers sur Talliance anglaise. — Dotation du duc de Nemours rejetée. — Chute du ministère du 12 mai.
L'Orient retentissait alors du bruit des armes. Deux hommes s'en disputaient Tem* pire et tenaient TEurope attentive à leur querelle.
Le sultan Mahmoud brûlait de reprendre violemment la Syrie au vainqueur de Koniah. Méhémet-Ali prétendait obtenir, fut-ce par Tépée, la possession héréditaire de la Syrie et de TÉgypte. De part et d'autre la passion était immense, Torgueil égal.
Seulement^ Méhémet-Ali dissimulait. Devant les envoyés du sultan, son langage était celui d'un vassal. Avec quelle ardeur, si Alexandrie ne l'eût retenu invinciblement, il serait allé à Constantinople se prosterner devant son auguste maître ! avec quelle joie il aurait porté à ses lèvres le bord du manteau impérial ! Mais sous cette affectation de respect le vice-roi d'Egypte ne faisait que cacher son ambition et les secrets de sa haine. Vieillard septuagénaire, il entendait que son œuvre lui survécût dans ses enfants. Ce qu'il désirait, d'ailleurs, il se sentait assez fort pour le prendre. Un signe de lui... et ses vaisseaux partaient du port d'Alexandrie, tandis qu'Ibrahim franchissait le Taurus. Mais l'Europe l'arrêtait, l'Europe pesait sur lui. Déjà, en 1834, il avait osé dire à la France, à l'Angleterre et à l'Autriche : « La
Russie possède à demi l'empire ottoman; sous p rétexte de le protéger, elle le couvre, et en le couvrant elle l'opprime. Qu'on la laisse mener à fin Fasservissement de Constantinople, et c'en est fait de la liberté universelle : la Russie devient un colosse qui, debout entre la mer Noire et la Méditerranée, fera pencher l'univers à droite, à gauche, selon sa fantaisie. Le permettrezvous? Eh bien, moi Turc, je vous propose, & vous, gardiens de la civilisation en péril, une croisade qui sauvera l'empire ottoman et l'Europe. Je lèverai l'étendard, je mettrai à votre disposition mon armée, ma flotte, mon trésor, je serai Tavant-garde. Et, pour prix de mon dévouement, je ne demande que la consécration de mon indépendance comme souverain. » Le plan était gigantesque : il fut vivement repoussé par les trois cours que Méhémet-Ali voulait rendre solidaires de sa fortune. Phis tard, en 1838, et après des négociations directes, mais infructueuses, avec le sultan, le vice-roi fit auprès des puissances européennes une seconde tentative. Il ne proposait plus cette fois un vaste embrasement, il* faisait remarquer, au contraire, que le meilleur moyen d'assurer la paix était de déclarer le pachalik d'Egypte indépendant ou du moins héréditaire; sans
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Le TanrnÉ a'iait itre Trancbi, qntnd parai va offider Trançaii. (Pag* 1001, col. S.J
quoi l'Orient restait un foyer d'où pouvait à chaque inslaat partir l'étiacelle qui mettrait le feu au monde. L'Europe fut inflexible. Alors ii se plaignit, il menaça. Père, il^demandait en termes touchants pourquoi on lui enviait la douceur de transmettre k sa famille le fruit des travaux de sa vie. Guerrier, il donnait à entendre qu'il était homme à se jeter éperdu dans la guerre de un contre cinq, sauf àtomber enseveli dans sou droit
et dans son audace. Les choses en étaient là, quand tout à coup l'on apprit qA'il venait de partir du Caire pour le Fazoldo, voyage de six cents lieues. Il allait explorer de riches mines d'or: avait-il dit vrai! Héhémet-Âli était, ainsi que beaucoap de grands hommes, un comédian sublime : il avait probablement voulu étonner les esprits, colorer ses projets d'une manière fantastique, effrayer ses ennemis par le vague de ses intentions ei sur
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la portée de ses ressources futures. En attendant qu'il reparût armé sur la scène, il la remplissait de son absence.
Pendant ce temps, Mahmoud se livrait à des colères furieuses. Il s'étonnait, il s'irritait, lui qui d'un geste faisait tomber à ses pieds ses sujets tremblants, lui, le successeur du Prophète, d'avoir à traiter avec un soldat macédonien. Entre la tutelle menaçante de la Russie et la révolte toujours imminente du vice-roi, il étouffait. Tout lui faisait horreur dans Méhémet-Ali : sa puissance formée des dépouilles de la Porte, sa gloire de novateur, son génie, la renommée guerrière de son 61s, et jusqu'à cette froide modération dont il devinait bien le mensonge et Tinjure. Comment aurait-il commandé à son agitation? Son empire lui échHppait lambeau par lambeau. La Serbie s'était victorieusement insurgée, la Valachie et la Moldavie en étaient venues à relever de Saint-Pétersbpurg, un prince bavarois régnait sur la Gtècecffranchie, la France avait Alger, Méhémèt-Ali avait TÉgypte ; et, après tant de démembrements successifs, on demandait à Mahmoud de se résigner à la perte de la Syrie ! de souiïrir que, du magnifique héritage des kalifes, il ne lui resiftt que Coiistantinople, dont les clefs étaient dans la main des Russes! Il lui en coûtait aussi de n'avoir pu réformer son peuple en magicien, d'un coup de baguette. CdC le moindre obstacle est un supplice à qui ne connaît point de bornes à son orgueil, et c'e-t le châtiment du pouvoir absolu de désirer Timpossible. A la tète des vieux Turcs, sourdement hostiles aux innovations du sultan, marchait Pertew, noble et rigide vieillar<l renommé pour sa piété musulmane. Il fut disgracié, envoyé à Andrinople, et, entin, condamné à mourir par un firman que ses ennemis arrachèrent à l'ivresse de Mahmoud. Pertew lut gravement, après l'avoir porté respectueusement à ses lèvres et à son front, le iirman qui l'assassinait. Puis, avec la sérénité du fatalisme musulman, il s'abandonna en invoquant son Dieu. Et le sultan de gémir i% cette mort qu'il avait ordonnée. Mais que
d'autres sujets de trouble ! que de présages sinistres I Un jour, comme il passait à cheval sur le npuveau pont de Galata, un derviche réputé saint parmi le peuple et appelé le cheick aux longs cheveux, s'élança audevant de lui, et criant : « Arrête, iSï/ftan- Giaour, » lui reprocha ses sacrilèges. Au mois de janvier 1839, le feu prit au bâtiment connu sous le nom de la Porte: et les vieux Turcs ayant signalé le courroux du ciel dans cet accident qui livrait à la destruction le siège des délibérations du Divan, Mahmoud ne put se défendre d'une secrète terreur; d'autant que, comme punition de son impiété, son portrait avait péri dans les flammes. Ainsi troublé et déchiré, le sultan en était venu k vivre dans un état de surexcitation effroyable. Après s'être épuisé tout le jour, tantôt par une activité de corps effrénée, tantôt par un travail de tète prodigieux, excessif, il poursuivait le soir son lent suicide dans des orgies sans nom. Impatient d'endormir les inquiétudes qui lui rongeaient le cœur et avide d'oubli, il se gorgeait de vin, d'eau-de-vie et de rhum, jouissant de sa révolte contre la loi de Maho- * met, exagérant même l'ivresse, et luttant avec frénésie contre le breuvage terrible, jusqu'à ce que des esclaves viennent ramasser, ivre-mort, ce réformateur de TOrient.
Or, voici quelle était, à l'égard de Gonstantinople et d'Alexandrie, la situation respective des grandes puissances européennes.
La Russie dominait l'événement. Le pied sur Gonstantinople, peu lui importait qu^entre les deux rivaux ce fût la paix ou la guerre. Dans le premier cas, elle avait pour lui répondre de sa domination l'état d'anxiété et d'épuisement où le statu quo retenait la Turquie. Dans le second, Ibrahim faisant un pas en avant, un seul pas, lui était un prétexte pour courir au Bosphore. Elle n'avait donc à s'inquiéter de rien. Seulement, pour se parer des dehors de la mo dér alioii, et par pu'Ieur, elle demandait le maintien de la paix.
C'est oa que demandait aussi la Prusse,
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maïs uniquement par crainte des hasards. Car sur le théfttre qui venait de s'ouvrir, il n'y avait pas de rôle pour elle.
Il n'en était pas ainsi de F Autriche, directement intéressée à défendre contre Tambition russe Tembouchure du Danube. D'ailleurs, M. de Metternich mettait sa gloire à préserver de toute secousse l'équilibre européen fondé en 1815, et les approches d'vm conflit alarmaient sa politique circonspecte. Parvenu à TâgB où Ton a besoin de repos, il semblait dire, à l'exemple de Louis XIV : « Celadurera bien toujours autant que moi. » L'Autriche s'employait donc à calmer Tirritation belliqueuse de Mahmoud, sans cacher qu^elle préférait le sultan, souverain légitime, au vice-roi, sujet rebelle.
Pour ce qui est de l'Angleterre, elle portait à Méhémet-Ali une haine systématique, implacnble. Elle avait juré sa perte parce qu'il résistait aux marchands de Londres, parce qu'il avait sous la main TEuphrate et la mer Rouge, grandes routes de l'Inde; parce qu'on ne pouvait aller de la Tamise au 'Gange, en traversant la Méditerranée, sans le rencontrer et le subir; parce qu^il aimait la France. De là le traité de commerce conclu le 16 août 1838 entre l'Angleterre et la Porte, traité qui devait à la fois servir de contre-partie aux conventions d'Unkiar- Skelessi et ruiner le pacha d'Egypte par la suppression des monopoles, source à peu près unique de ses revenus. Et qui ta représentait à Constantinople, cette haine anglaise? Un diplomate fougueux jusqu'à l'étourderie, passionné jusqu'à la violence : lord Ponsonby. Il est vrai qu'e le consul général de la Grande-Bretagne à Alexandrie était M. Catnpbell, esprit juste et modéré. Mais lord Ponsonby attirait à lui le gros de la politique, se faisait centre, et, quoique le langage de la paix fût sur ses lèvres, tout bas il poussait à la guerre, enflammant les rancunes de Mahmoud et sa jalousie, encourageant son orgueil, présentant l'occupation de la Syrie par Ibrahim comme une usurpation d'une insolence rare, et prédisant comme un fait inévitable l'extermination du vice-
roi. En cela, néanmoins, nul doute que lord Ponsonby ne dépassât la politique de son gouvernement. Au fond, le cabinet de Saint- James redoutait et devait redouter une rupture qui eût infailliblement placé Constan* tinople sous la protecûon de l'épée russe.
De la part de la France, mêmes appréhensions relativement à la Russie. Car, du reste, — et ici le gouvernement et la nation se trouvaient d'accord, — la France avait pour Méhémet-Ali une préfért^nce marquée. Elle lui savait gré de son culte pour la mémoire de Napoléon et de son goût pour le caractère français, de son penchant à nous imiter, de son empreï'sement à nous servir. Et pnit^, c'était un homme nouveau^ le ûls de sei^ œuvres, un élu des révolutions modernes. Malheureusement, et par une inconséquence grossière, la France, qui aimait le vice-roi, s'était fait représenter à Constantinople par un de ses adversaires les plus convaincus : i'aniiral Roussin. Ajoutons que le Cabinet des Tuileries se préoccupait beaucoup moins d^Alexandrie que de Constantinople, ce qui le conduisait à faire pour le maintien de la paix des eiTôrts persévérants et sincères.
On le voit, quelque profonde que fût entre les cinq Puissances la diversité des intérêts ou des sympathies, coilsidérée dans son ensemble, l'Europe se prononçait pour le statu quOy et, en vue de sa propre tranquillité, elle ordonnait le repos à l'Orient.
Inutile violence faite à deux rivaux également pressés d'en Gnir! A Constantinople, à Alexandrie, sur les rives de l'Euphrate, au pied du Taurus, tout respirait la guerre. Mahmoud en poussait les préparatifs avec une ardeur sourde qu'aiguillonnaient Tobligation de dissimuler et les obstacles; Tandis que par de mensongères assurances II abu*sait de la bonne foi de l'amiral Roussin et tenait la diplomatie en suspens, ses ordres secrets allaient ébranlant tout son empire. Le capitan-Pacha Ackmet courut visiter et fortifier le détroit des Dardanelles. Une levée de soixante mille soldats fut décrétée. Sur les frontières de la Syrie, ce n'était qu'un formidable mouvement d'hommes et de chevaux.
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L'armée que Hafîz commandait et qui, dès 1857, avait pris ses campements dans le pays des Kurdes, grossissait, s'avançait. Les aventuriers des montagnes refusant d'abandonner le système des courses armées pour entrer dans la nouvelle milice, dans le Nizam, Tenrôlement fut ensanglanté ; il fallut ravager les populations qu'on voulait enchaîner au drapeau ; on fit des prisonniers pour avoir des recrues. La marche des caravanes était arrêtée. Les routes se couvrirent de chameaux pliant sous le faix des munitions de guerre. De plus, et au nom du Grand- Seigneur, de mystérieux émissaires excitaient à la révolte. Leur voix monta, dit-on, jusqu'à la retraite embaumée du fond de laquelle lady Stanhope consultait les destins et lisait dans les étoiles. Proclamée reine de Palmyre dans la poésie du langage oriental, et reine en effet par la grâce, l'imagination etla beauté, elle était animée contre le pacha d'Egypte d'un ressentiment que son influence sur les montagnards du Liban pouvait rendre dangereux. La gloire des périls ne manqua donc pas à Ibrahim. Lui, de son côté, il faisait ses dispositions, se préparait à changer en casernes les caravansérails d'Alepf complétait les moyens de défense de la forteresse d'Acre, et fermait les défilés du Taurus, portes de la Syrie.
Sur ces entrefaites, Méhémet-Ali rentra au Caire, et son retour vint précipiter les événements. Il ne rapportait pas de son voyage l'or convoité. Mais jamais il n'avait sérieusement compté pour abattre son ennemi sur le produit des mines du Sennaar. A peine arrivé, il s'occupa d'envoyer à son fils des renforts do troupes. Et le sultan s'enveloppait si bien dans sa dissimulation, le mustechar Nouri-Effendi protestait avec une obstination si naïve des intentions pacifiques delà Porte, qu'au ^milieu des images et du bruit de la guerre, l'amiral Roussin n'avait rien perdu de sa sécurité. Il écrivit à M. Co* chelet, consul-général de France à Alexandrie, que la paix ne serait pas rompue ; que la France le voulait ainsi, et que sa volonté l'emportait. Mais tel n'était pas le sens des
dépêches qu'à son tour.M. de Stûrmer adres* sait à M. de Laurin, consul-général d'Autriche auprès du vice-roi. « Quand d'aussi « graves personnages ne sont pas d'accord, « s'écria ironiquement M. Méhémet-^, le « doute est permis. » Et les renforts partirent.
Ainsi, l'on touchait au dénoûment. Mais lequel des deux rivaux allait se donner les torts de l'agression? question grave, décisive peut-être, puisque l'Europe avait déclaré que celui là serait le coupable qui aurait été l'agresseur I L'agresseur, ce fut le sultan. Le 21 avril (1839), l'avant-garde turque passait l'Euphrate, près de Bir, ville située à vingt-cinq heures d'Alep, heures de caravane.
A cette nouvelle, Ibrahim tressaillit de joie, et ses courriers allèrent aussitôt porter aux troupes égyptiennes, disséminées dans la province, l'ordre d'un mouvement général sur Alep. La joie ne fut pas moindre chez Méhémet-Ali, mais sa vieillesse prudente en garda le secret. Le 16 mai, les consuls-géné^ raux recevaient la note suivante :
« Le vice-roi a déclaré à M. le consul-gé* « néral qu'il s'engage, dans le cas où les « troupes du sultan qui ont tranchi l'Eu- <( phrate près de Bir se retireraient de l'autre « côté du fleuve, à faire faire un mouvement « rétrograde à son armée et à rappeler son « fils Ibrahim à Damas; que, dans le cas oii « cette démonstration pacifique serait à son « tour suivie d'un mouvement rétrograde de oc l'armée Hafiz-Pacha au delà de Malatia, « Son Altesse rappellera le généralissime « en Egypte. Sbn Altesse le vice-roi a ajouté « de son propre mouvement, que si les « grandes Puissances consentaient à lui ga- (( rantir la paix et à s'intéresser à lui obtenir « l'hérédité du pouvoir dans sa famille, il « retirerait une partie de ses troupes de ce la Syrie et serait prêt à s'entendre sur « un arrangement définitif propre à ga- « rantir sa sécurité et adapté aux besoins « du pays. »
Qui le croirait? Dans le temps même où le vice-roi donnait un gage aussi incontesta-
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ble de sa modératioD^ lord Ponsonby, qui lisait dans Tàme du sultan, qui était le premier à lui souffler de haineuses impatiences, qui avait Tœil sur les préparatifs, qui allait jusqu'à proposer un généralissime de son choix, lord Ponsonby ne craignait pas d*écrire à son gouvernement : « Dès le principe « aussi bien qu'à la dernière heure, le pa- « cha a toujours été Tagresseur, et lesul- (c tan a droit de sommer les grandes Puisce sances de se montrer fidèles à leurs décla- (c rations. »
Huit jours après, M. Campbell envoyait d'Alexandrie, à lord Palmerston, une dépêche où il s'exprimait en ces termes : « La «c conduite perfide du sultan, qui a agi con- « trairement aux conseils que lui donnaient « les ambassadeurs à Constantinople, aura « non-seulementépuisé ses ressources, mais « affaibli son influence morale en Turquie, (( tandis que la conduite modérée d'Ibrahimtt Pacha, agissant d'après les ordres de son ' « père, s'abstenant de tout acte d'hostilité <( lorsqu'il pouvait détruire l'armée de Hafiz- <r Pacha, élèvera dans la même proportion (^ Méhémet-Ali et augmentera son influence « dans Tempire ottoman. »
Des deux principaux agents de l'Angleterre dans le Levant, l'un réfutait l'autre.
Au reste, s'il avait pu rester un doute sur ce que signifiait le passage de l'Euphrate, ce doute fut bien vite levé. Coup sur coup, l'avant-garde de Hafiz poussa jusqu'à Nézib, des cavaliers turcs furent lancés sur le village d'Ouroul, et l'occupation brutale de 14 villages dans le district d'Aïntab déchaîna la guerre. Comment l'aurait-on évitée? L'exaltation de Mahmoud était au comble. Tahar- Pacha, envoyé pour inspecter l'armée de Hafiz, était revenu à Constantinople plein de confiance et ne présageant que victoires. Si on ne l'eût retenu, Mahmoud eût pris en personne la route du camp et déployé Tétendard du Prophète, tant était fougueux le bouillonnement de sa passion I II fallut bien enfin subir la loi de l'évidence : surpris et blessé, l'amiral Roussin voulut avoir, aux Eaux- Douces d'Europe, une conférence avec
Nouri-Effendi et le capitan-pacha ; et, comme Nouri-Eiïendi se répandait en explications ambiguës, l'ambassadeur français éclata d'une manière terrible. Le voile était tombé.
Donc, les deux armées ennemies se mesuraient déjà des yeux et étaient à la veille de s'entre-choquer, lorsqu'on France le ministère du 12 mai prit la direction des affaires. Le passage de l'Euphrate, connu à Paris, indiquait assez combien la situation était pressante: sur l'ordre du maréchal Soult, deux de ses aides-de-camp, MM. Foltz et Caillé, partirent aussitôt : l'un pour le camp de Hafiz, en passant par Constantinople ; l'autre pour celui d'Ibrahim, en passant par Alexandrie.
Ici commence, en Europe, une campagne diplomatique dont il importe de bien saisir les phases diverses.
Et d'abord quelle aurait dû être la conduite du gouvernement français?
La question qui se présentait à lui était double: orientale, puisqu'il s'agissait de déterminer les positions respectives de Mahmoud et de Méhémet-Ali ; européenne, puisqu'on cas de conflit, le traité d'Unkiar- Skelessi autorisait les Russes à couvrir Constantinople.
Or, sur le terrain oriental et vis-à-vis des grandes Puissances, la France était très fai' ble ; car elle avait contre elle la Russie, qui abhorrait dans Méhémet-AIi un régénérateur promis à Tempire ottoman; «la Prusse, qui suivait la Russie; l'Autriche, qui poursuivait daps Méhémet-Ali le principe révolutionnaire ; l'Angleterre enfin, qui, pour promener librement son commerce indien à travers la Syrie et l'Egypte, brûlait de détruire le vice-roi.
Sur le terrain européen, au contraire, la France était très forte ; car elle avait pour elle, contre l'ambition moscovite — la Prusse en ceci demeurant neutre — l'Autriche, qu'eût ruinée un complet accaparement de la mer Noire, et l'Angleterre, dont la domination asiatique devait périr le jour où les Russes la menaceraient du haut de Constantinople.
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De là une conséquence bien simple. L'intérêt de la France était de détourner les Puissances du terrain oriental, pour les attirer sur le terrain européen et les y retenir. D'une question que fort mal à propos on avait rendue complexe, la France aurait dû. faire deux questions distinctes, et dire : « Que Mahmoud et Méhémet- Ali vident entre eux leurs différends ; et puisque leur querelle ne regarde l'Europe qu'en ce qu'elle offre à laRussie l'occasion de porter au sultan des secours dangereux, contentons-nous de. veiller à l'inviolabilité du Bosphore. Voici Theure de déchirer ce traité d'Unkiar-Skelessi contre lequel nous n^avons élevé jusqu'à présent que des plaintes ; voici Theure d'anuoucer que nous mettrions au bau de la république européenne toute Puissance qui poserait le pied dans la ville du sultan». »
C'était là sans contredit la vraie politique de la France, et il était d'uutant plus facile d'en assurer le triomphe, qu'elle répondait à merveille aux vues de TAugleterre et à ses passions.
L'Angleterre, en effet, aspirait bien à renverser Méhémet- Ali; mais ce désir la tou''^ chait beaucoup moins que la crainte de voir passer aux mains des Busses, avec la elé des Dardanelles, le sceptre du monde. Si elle avait un intérêt secondaire à faire valoir à Alexandrie, elle avait à Constantiuople un intérêt vital à défendre. El, pour le défendre elle avait besoin de noire appui.
Aussi le Cabinet de St-James s'empressat-il de faire au ministère du 42 mai des ouvertures tendant à resserrer, pour mieux l'opposer à St-Pétersbourg, l'alliance de Londres et de Paris.
Dès le 25 mai (1829), M. de Bourqueney écrivait de Londres à son gouvernement:
X Lord Palmerston est d'avis que nous « nous présentions, sans retard, à Vienne, c< unis dintentions et d'efforts pour la cotiser- « vation de l'empire ottoman^ que nous y exa posions franchement le but que nous nous « proposons d'atteindre, et que nous près- « sions l'Autriche d'y concourir partons les ce moyens en son pouvoir, fine démarche de
« même nature aurait lieu en même temps à « Berlin. » Ce que lord Palmerston proposait, c'était donc que, par une ea tente préalable et particulière, la France et l'Angleterre se missent en mesure de dominer les délibérations qui auraient pour but la conservation de l'empire ottoman.
La route était tracée ; mais les ministres du 12 mai s'en écartèrent, entraînés par d'aveugles préoccupations. Qu'ils eussent essayé de faire entrer la Turquie dans le droit européen, auquel les traités de ISiSl'avaieat déclarée étrangère, et de remplacer le protectorat exclusif des Russes sur Coustantinople par une sorte de protectorat amphyctio* nique^rien de mieux, assurément; mais, plus on entrait dans l'idée d'un concert européen, plais il devenait indispensable de borner sa compétence, de spécifier sonrôle. On pouvait lui laisser le soin de pourvoir àPindépen* dance du Bosphore, le devoir de la garantir; mais pour peu qu'on lui reconnût le droit dérégler entre Mahmoud>etson vassal le partage de l'Orient, c'en était fait des intérêts de la France. Car n'était il pas manifeste que, dès qu'il s'agirait de Méhémet-Ali à satisfaire et non plus de Constantiuople à sauvegarder, la France ti*ouverait dans le Cabinet de St- James un contradicteur intraitable ? N'étaitil pas aisé de prévoir que, les Puissances une fois convoquées sur le terrain oriental, la France n'aurait qu'une voix contre cinq* et serait par conséquent réduite à l'alternative ou d'abandonner Méhémet-Ali, son allié, ou de se retirer du concert provoqué par elle* même?
Constantinopleralliait la France et l'Angleterre, Alexandrie les divisait. Il fallait donc porter tout l'effort des négociations du côté dé Constanlinople, et placer Alexandrie en dehors du cercle diplomatique. Malheureumept au lieu de séparer les deux questions, le ministère du 12 mai les considéra comme connexes et appela l'Europe à les résoudre en commun toutes les deux. Faute immense, irréparable!
Le premier acte par lequel le ministère du 12 mai dessina sa fausse politique fut un re^
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fus dont TAngleterre se tint et eut droit de se tenir pour biT«^ns6e. Dans une dépèche en date do 19 jain (1839), lord Palmerston avait fait au Gdbinet des Tuileries une proposition audacieuse, mais qui, acceptée, scellait pour longtemps Talliance de la France et de TAn* gleterrt). Lord Palmerston proposait la réunion des pavillons français et britanniques dans la Méditerranée avec ordre de forcer le détroit des Dardanelles dans le cas où les troupes Russes paraîtraient sur le territoire turc. La dépë<*he ajoutait que « si les forts ce turcs résistaient, il faudrait une force de « débarquement pour les prendre à re- « vers. »
Quelle plus grande preuve qu'à Torigin e des négociations, c'était Gonstantinople et non pas Alexandrie qui préoccupait l'Angleterre ! Si les ministres français avaient su lui laisser cette préoccupation en s'y associant, tous les regards se fixaient sur le seul point où la France eût intérêt à les tenir fixés; et la Syrie n'avait d'autre interve ntioo à subir que celle de la victoire. C'est ce que le ministèrn du 12 mai n'entrevit pas. Depuis 183U. le gouvernement était accoutumé à prendre la peur pour de la politique : une manifestation imposante et légitime se peignit à des esprits pusillanimes à l'excès, sous les couleurs 'Sombres de la guerre; on se crut perdu si Ton se montrait décidé, et aux avances de lord Palmerston le maréchal Soult répondit qu'il « regardait comme trèsce désirable que les pavillons anglais et fran- « çais parussent devant Gonstantinople en (c même temps que le pavillon russe, mais « qu'il doutait qu'on pût laisser à la discré- (c tion des amiraux une question aussi im- « portante que celle de déclarer la guerre à « la Russie et à la Turquie, ce qui pourtant « serait la conséquence inévitable de l'entrée (( par la force des flottes anglaise et française « dans le passage des Dardanelles ^ »
Au projet qu'on venait de lui soumettre, le Cabinet français en substituait un qui consistait à demander à la Porte l'admission
1 Dépêches dQ lord Granfille en date du 28 juin 1839. '
des flottes dans la mer de Marmara en cas d'invasion russe. L'Angleterre accepta la contre-proposition, mais avec aigreur. Elle s'effraya d'avoir de tels alliés, elle eut des ombrages, et il en résulta dans sa politique un revirement soudain qui, plus tard, fit scandale.
Pendant qu'en Europe la diplomatie préparait de loin ses embûches, le canon s'allumait sur l'Euphrate. De Gonstantinople et d'Alexandrie venait dé partir presque en , même temps le signal redouté.
Et néanmoins le sultan se mourait. Atteindrait-il la fin cette guerre ? A l'aspect de sa face cadavérique, de son corps animé d'un mouvement convulsif, de ses genoux fléchissants, de ses yeux pleins d'une flamme terne, il était permis d'en douter ^ Atteint d'une maladie à laquelle les médecins donnent le nom terrible de delirium tremens^ la mort déjà le possédait. Mais lui, d'un effort désespéré qui le ranimait à la fois et le consumait, il avait embrassé dans un reste de vie l'espoir de tenir, ne fût-ce que pour un moment, son rival sous ses pieds. En juin fl839), il éclata par un manifeste, cri suprême de sa colère aux abois. Il reprochait à Méhémet- Ali l'insolence et l'impiété de sa révolte, ses expéditions au golfe Persique, le passage de Suez fermé aux Ang-.ais, la presqu'île arabique parcourue et dévastée, les provinces de Bassorah et defiagdad conviées à la rébellion, les gardiens établis au tombeau du Prophète indignement chassés. Mahmoud adressa cette note violente aux représentants de l'Autriche et de la Russie, déclarant sa patience à bout. Et, sur son ordre, en effet, la flotte ottomane appareilla, tandis que, pour la voir partir, il se traînait épuisé, haletant, jusqu'au kiosque de Scutari.
Avec une ardeur aussi grande, quoique moins farouche, Méhémet-Ali mettait en
1 Dans leur éloqueni el onrieiiz o«f rage intitulé deux Aimé«8 de \ Histoire de V Orient, MM. de Gadalvèoe et Banraull ont du une sur la maladie de Mahmoud des détails du plus TÎf intérêt et présentés aree beaucoup de talent. Nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudraient connaître des circonstances dans lesquelles ne nous perj mettait pu d'entrer le nadre de eet ouvrage.
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mouvement la flotte égyptienne. A la nouvelle des agressions réitérées de Hafiz, il n'avait pu contenir ses transports; et levant vers le ciel sa tète blanchie : n Gloire à Dieu, « s'était- il écrié, qui permet à son vieux ser- « viteur de terminer ses travaux par le sort « des armes ! » Les instructions qu^il se hâta d'envoyer . à son fils respiraient la certitude du triomphe : « A l'arrivée de la présente « dépèche, vous attaquerez les troupes de « nos adversaires qui sont entrées sur notre « territoire, et, après les en avoir chassées, « vous marcherez sur leur grande armée, à « laquelle vous livrerez bataille. Si, par « l'aide de Dieu, la fortune se déclare pour « nous, sans passer le défilé de Kulek-Bo- « ghaz, vous marcherez droit sur Malatia, « Karpout, Orfa et Diarbékir. »
Ce fut le 21 juin (1839) que l'armée d'Ibrahim s'ébranla définitivement pour combattre. Après s'être emparé sans coup férir du village de Mézar, que les cavaliers turcs qui l'occupaient auraient pu aisément défendre et abandonnèrent, le général égyptien alla faire en personne la reconnaissance du camp de Bafiz. L'armée des Turcs, campée au sud du village de Nézib, à gauche et à droite de la rivière, s'abritait derrière des retranchements très bien construits, et occupait une position formidable. Ibrahim jugea l'attaque de front trop périlleuse. Il revint donc sur ses pas et marcha vers l'est de manière à tourner la gauche de l'ennemi. Hais pour arriver jusqu'à lui en le prenant à revers, il fallait passer par une gorge étroite et longue, que les Egyptiens ne devaient franchir qu'inondée de leur sang, si Hafiz tentait de barrer le passage. Ibrahim n'hésita pas, tant il avait foi dans sa fortune, et le succès lui donna raison. Par un aveuglement inexplicable, Hafiz resta immobile dans son camp. Parvenu ainsi sans avoir rencontré visage ennemi, à l'extrémité de la gorge, Ibrahim fit halte avec son avant-garde, s'étendit à terre, et, en attendant le gros de son armée, s'endormit.
Le 24 juin était le jour fixé pour la bataille , jour solennel qui semblait porter en lui tout
l'avenir de l'empire ottoman et, peut-être, un demi-siècle de révolutions et de combats pour l'Europe. Par le nombre, les deux armées étaient à peu près égales : 40,000 hommes environ de chaque c6té. Mais, par la discipline, la confiance, la réputation des généraux, les Egyptiens l'emportaient.
Né dans la région du Caucase, Hafiz* Pacha unissait à beaucoup de vigueur et de ténacité une exaltation pieuse qu'il avait puisée dans une étude spéciale du Eoran et ,que son maintien révélait. Vainqueur des Albanais, vainqueur des Kurdes, il était cher à son maître, son maître comptait sur lui ; et lui-même il se croyait volontiers destiné à mettre un terme aux prospérités d'Ibrahim. Toutefois, son étoile avait pâli dès le. commencement des opérations récentes ; et le village de Mézar occupé, la marche de flanc des Egyptiens permise et impunie, rendaient son habileté suspecte. '
Quant à Ibrahim, il était rayonnant : il se souvenait deEoniah. Il s'appuyait,d'ailleurs, sur un homme renommé pour la promptitude et la justesse de son coup-d'œil militaire autant que pour son courage. De simple officier français devenu successivement l'instructeur des armées du vice-roi, son plus ferme soutien, l'ami de son fils. Sève jouissait dans sa seconde patrie, sous le nom et avec le titre de Soliman-Pacha, d'un ascendant que ne démentait pas son mérite. « Mes- « sieurs, avait-il dit aux officiers égyptiens, « la veille de la bataille, après leur avoir « distribué ses ordres : à demain, sous la « tente de Hafiz. »
A huit heures du matin, le combat s'engagea par le canon. La manœuvre d'Ibrahim portait ses fruits. L'armée turque avait le dos tourné aux retranchements qui auraient dû la protéger, et elle se présentait découverte. Du reste, même ardeur de part et d'autre, mais non même habileté, les coups des Turcs s'égarant pour la plupart dans le vide, tandis que l'artillerie égyptienne, bien dirigée, trouait de toutes parts l'armée ottomane et y portait un aff'reux désordre. Durant une heure et demie, le canon gronda; puis,
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par une de leurs extrémités, les deux armées se Joignirent et se heurtèrent. Suivi d'une piàrtie de son extrême droite, cavaliers et fantassins, Ibrahim s'élance impétueusement ver&rextréme gauche de Hafiz. Mais, couverte par un bois d'oliviers, l'infanterie tur^ que attend l'ennemi de pied ferme, le laisse approcher et ouvre le' feu. La cavalerie d'Ibrahim recule alors, elle se replie sur les deux régiments d'infanterie qui l'appuyaient, les refoule et prend la fuite, malgré les imprécations d'Ibrahim frémissant. Mais la droite est restée inébranlable, et un mouvement d'hésitation se déclare, au contraire, à la gauche des Turcs. L'explosion de plusieurs caissons a mis des batteries hors de service et jeté du trouble dans les rangs. Les Kurdes Iftchent pied. Aussitôt Ibrahim et Soliman- Pacha poussent leur droite en avant et envoient au centre et à la gauche l'ordre de donner. Pressée ainsi sur toute la ligne, l'armée turque cède, se renverse, se débande. (lO sabre à la main et désespéré, Hafiz vainement apostrophe, supplie ou frappe les fuyards ; le torrent de la déroute le soulève et l'entraîne. H court cacher dans les montagnes sa douleur et les débris de son armée, laissant à l'ennemi trois pachas morts, cent quatre pièces d'artillerie, vingt mille fusils, neuf mille prisonniers, ses tentes, ses ba-> gages, et jusqu'à sa décoration en dia* mants.
Peu de jours après, la tente d'Ibrahim était ployée, son cheval prêt, et le Taurus allait être franchi, quand tout-à-coup parut un officier français qui venait dire : U faut s'arrêter. La mission de M. Caillé en Egypte avait en effet réussi. Par un convenable mélange de modération et de fermeté, il était parvenu à obtenir du vice-roi une lettre qui enjoignait à Ibrahim de ne pas chercher l'action si les Turcs consentaient à évacuer le territoire égyptien, et de ne pa^ avancer dans le cas où, forcé de combattre, il demeurerait vainqueur. Cette lettre importante, M. Caillé avait fait diligence pour la remettre à temps; et s'il n'arrivait pas assez t6t pour empêcher le conflit, il arrivait du moins
à heure fixe pour prévenir la conquête. Ce ne fut pas Siâns un dépit violent qu'IbrahioL se vit arracher le bénéfice de sa victoire. On voulait donc qu'il renonçât aux légitime» avantages d'une bataille gagnée ! Et c'était l'amitié de la France qui exigeait cela de lui! Que lui parlait-on des ordres «de son père? Son père eût-il écrit la dépêche, connaissant Nézib? D'ailleurs, il fallait bien que l'armée avançât pour avoir des vivres. Singulière injustice ! Il venait d'être attaqué, il venait de vaincre ; à lui était le droit, à lui la force... et ou reuchatnait ! Ces plaintes du général égyptien étaient d'autant plus naturelles, que, dans le camp de Hafiz, on avaii trouvé des papiers contenant les instructions secrètes du sultan, instructions qui dénonçaient dans Mahmoud une longue préméditation de vengeance et de guerre. Mais, pour prix de ses conseils écoutés, le gouvernement français offrait sa médiation, si nécessaire contre le mauvais vouloir des autres Puissances : Ibrahim se résigna.
Mahmoud n'apprit point sa défaite. Car, tandis que le canon de Nézib faisait trembler l'empire des Osmanlis sur ses vieux fondements, la prière publique était ordonnée dans les mosquées de Constantinople pour le sultan à l'agonie. Le 14 juin, il avait été transporté aji kiosque de Tchamlidjà, d'oti il ne devait sortir que dans un cercueil. Doué d'une vigueur herculéenne et d'un tempérament de fer^ il succombait enfin à la fureur de l'ivresse, à de frénétiques essais de plaisir et aussi à la fatigue de sa haine trop longtemps comprimée. Ses dernières journées furent, plus qu'on ne peut dire, amères et sombres. Quand il ne gardait pas le silence de l'anéantissement, c'était pour répandre le tumulte de ses pensées en paroles confuses. Ou bien, revenant à lui, il niait sou mal, il se donnait des airs de prince impérissable, il faisait le maître : pitoyable comédie jouée, entre deux évanouissements, par un despote qui semblait trouver mauvais que même la mort lui moquât de respect. Le 28 juin, les médecins l'avaient jug$ perdu : le l""' juillet (1839), il expira, non
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sans avoir prononcé à diverses reprises un nom fatal, celui de Méhémet-Âli.
La fin du sultan , rapprochée des convulsions de son empire, avait je ne sais quelle signification austère et profonde. Ce fut avec une sorte de reli^euse inquiétude que les habitants de Gonstantinôple regardèrent passer, enveloppé de ses chàles funèbres, leur terrible maître, abattu pour jamais.
Mahmoud n'était certes pas une nature vulgaire. Il avait Tinstinct des grandes choses, il en avait le courage ; mais pour en accomplir de telles, il lui manqua la sérénité et le bon sens du génie. Pour tout ce qui exigeait des prodiges de volonté ou d'audace, il fut suffisant. Et c'est ainsi qu'il se signala par le massacre des janissaires, auquel il n'y a de comparable dans l'histoire que la destruction des Templiers. Mais où il fallait clairvoyance et mesure, il échoua. Novateur, il alla droit à la réforme des coutumes, avant d'avoir touché aux institutions et changé les mœurs, ce qui était commencer par le plus périlleux et le moins important, les hommes en général tenant plus à leurs usages qu'à leurs idées. Il dépouilla les Turcs de leur riche et regrettable costume, leur mit sur la tète un fez à la place d'un turban; et les voyant à peu près habillés à l'européenne, il s'imagina les avoir civilisés. Voulant i:efaire sa milice, il la perdit. Bizarre inspiration que de soumettre aux règlements de notre école de cavalerie les descendants des Mameluks, les meilleurs cavaliers du monde ! Il eut, en outre, le tort de donner ses innovations pour auxiliaires à ses vices : il se livra au goût de la boisson proscrite par Mahomet jusqu'à en mourir; sa sensualité rechercha jusqu'au scandale l'amour des Grecques du Bosphore, filles chrétiennes. Ce n'était pas rajeunir rislamîsme, c^éiait l'outrager. Mais, par une ins<4ence familière aux despotes, pouvant beaucoup oser, il osait tout. Par là il brisa gratuitement l'énergique individualité des Turcs.
Au fanatisme , leur sauvage mobile , qu'avait-il substitué? Il se trouva donc sans force contre les attaques du dehors, et la
moitié de son empire lui échappa. Il avait l'empereur de Russie pour allié : il l'eut bientôt pour protecteur; il avait le pacha d'Egypte pour vassal : il l'eut pour ennemi. L'Europe, qu'il désirait imiter, qu'il avait conçu l'espoir d'égaler peutrètre, l'enveloppa, opprima ses colères, et le tint comme enchaîné dans une rage inutile. Et au moment même où, par le signal de la guerre , il venait de s'affranchir, la vie l'abandonna. Il y avait eu défaut d'équilibre entre ses facultés : ce fut son mal. Il remua le monde autour de lui et n'enfanta que sa propre ruine, parce qu'il avait des lumières incomplètes avec de vigoureuses passions, et qu'une intelligence médiocre égarait, en l'abaissant, la puissance de son cœur.
Mais, dans les desseins de la Providence^ un pareil homme était bon sans doute pour frayer les voies à la communion de TOrient et de l'Occident. Mahmoud concourut -r- et il ignorait probablement la portée de son rdle — à ce travail moderne d'unité qui, faisant peu à peu disparaître l'originalité des races, la différence des traditions, la diversité des habitudes et des costumes, l'opposi* tion des intérêts, les distances même, tend à constituer harmonieusement la grande famille humaine sur les débris du vieux monde, si plein d'éléments de lutte et si morcelé. Spectacle unique et vraiment merveilleux ! En un pays où les changements de règne n'avaient admië jusqu'alors d'autre intervention extraordinaire que celle des complots d'eunuques ou des coups de poignard, c'était à un enfant de dix-sept ans que Mahmoud laissait l'héritage de son empire écroulé à demi..., et, grâce au principe de solidarité universelle nouvellement introduit dans l'histoire, il advint que cet enfant eut l'Europe entière pour tutrice.
Le 24 juin, date de la bataille de Nézib, la Chambre des dépiités, en France, avait entendu un lucide rapport de M. Jouffroy sur la nécessité d'accorder aux ministres dix millions pour augmenter nos forces dans le Levant : le 1" juillet, date de la mort de Mahmoud, la discussion s'ouvrit. Et jamais
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débats ne présentèrent un semblable caractère de grandeur.
Le duc de Yalmy commença. Son discours ne fut qu'une amère critique de la conduite du gouvernement français, et, malheureusement, la critique était juste. M. de Yalmy n*eut pas de peine à prouver que le gouvernement français avait pris, dès Torigine, en Orient, une situation fausse et équivoque ; qu'il avait créé par la convention de Eutaya un provisoire mortel ; qu'il avait trop favorisé Méhémet-Ali pour ne pas perdre crédit dans les conseils de la Porte, et qu'il avait trop vacillé dans ses prédilections pour ne pas se compromettre auprès du vice-roi; qu'en un mot, il en était venu à avoir Gonstantinople contre lui, sans avoif pour lui Alexandrie. Au fond, l'orateur légitimiste aurait voulu, en haine des révolutions, qu'on immolât le pacha d'Egypte au sultan. C'était aussi ce qu'aurait voulu M. Denis (du Yar), convaincu que la Turquie n'était pas aussi épuisée qu'on le croyait, et qu'il y aurait pour nous à la relever autant de profit que d'honneur.
Tout autre était le système de M. de Carné. A la légitimité morte d'un droit condamné par les batailles, la civilisation et le destin, il opposait la vivante et féconde légitimité du fait. Il saluait dans Méhémet-Ali le régénérateur d'une race que mal à propos on avait jugée éteinte. Selon M. de Camé, la nationalité arabe allait refleurir sous les auspices du vice-roi, évidemment destiné à tenir le sceptre de l'Orient rajeuni. Il importait donc de ne rien jeter entre sa fortune et Constantinople. Après Eoniah, vingt marches l'eussent conduit au sérail I Pourquoi l'avaiton arrêté? Puisque la Turquie agonisait, puisqu'elle ne pouvait plus s'interposer efficacement entre l'Europe occidentale et les Russes, que ne cherchait-on à la remplacer? On voulait l'intégrité de l'empire ottoman, et elle n'était plus possible au moyen du sultan et des Turcs : il fallait donc la rendre possible au moyen des Arabes et de Méhémet- Ali. Sur le trône de Constantinople siégeait un fantôme : il fallait y mettre un homme
armé. Méhémet-Ali, d'ailleurs, n'était-il pas un ami de la France? Et l'Egypte, soumise à notre influence, ne faisiut-elle pas de la Méditerranée ce qu'avait rêvé le génie de Napoléon, un lac français?
M. de Lamartine se prononça tour à tour, et contre le système turc et contre le système arabe. L'intégrité de l'empire ottoman lui paraissait un rêve, avec le pacha d'Egypte aussi bien qu'avec le sultan. Comment espérer que Méhémet-Ali et Ibrahim parviendraient à resserrer dans leurs mains, si fortes qu'on les connût, tant de populations amollies? Où. la trouver cette nationalité arabe dont on faisait bruit? Entendait-on par là l'incohérent, le monstrueux assemblage 'des Égyptiens, des Druses idolâtres, des Maronites catholiques, des Bédouins du désert? On sacrait Méhémet-Ali fondateur d'empire! Mais dans une contrée où n'existaient ni institutions, ni lois régulières, ni mœurs politiques, où il n'y avait qu'un maitre et des esclaves, un grand homme pouvait-il être autre chose qu'un accident? « En un tel pays, disait l'orateur, un grand c( hommef replie en mourant son génie après « lui, ainsi qu'il replie sa tente, laissant la « place aussi vide qu'avant lui, aussi nue, ce aussi ravagée. »
Passant au système adopté par le gouvernement, celui du statu quo : « Je comprends, (c s'écriait M. de Lamartine, je comprends « le système du statu quo pour l'intégrité de « l'empire ottoman, avant le traité de 1774, (c avant le traité de 1792; je le comprends « encore après 1813; je le comprends enfin « avant l'anéantissement de la marine tur* « que à Navarin, cet acte de démence natior « nale de la France et de l'Angleterre au « profit de la Russie. Mais, après l'usurpa- « tion de la Crimée, le protectorat russe en « Yalachie et en Moldavie ; mais aprè^ l'é- « mancipation et l'occupation de la Grèce « par vos troupes, et les millions de subsides « que vous allez encore payer demain à son « indépendance ; mais après l'asservisse - <c ment de la mer Noire aux Russes et Ja « création. de Sébastopol, d'où les flottes
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« russes sont en vingt-quatre heures àCons- « tantinople ; maïs après les traités d^Andri» i< nople, d'Unkiar-Skélessi, de Kutaya^ et « le démembrement de la moitié de Tempire (( par Méhémet et par vous, qui le protégez, a le siatu qtiOj permeltez-moi de le dire, est a une dérision comparable à Texistence dé- « risoire de la nationalité polonaise. Quoi! « vous allez armer pour le statu quo de Temt< pire turc, qui importe, dites-vous, à la t( sûreté de TËurope ; et ce statu quo^ c*est <( le démembrement, Tanéantissement, Ta- « gonie de Tempire que vous prétendez « vouloir relever? Soyez donc conséquents : a si la Turquie vous importe, comme vous t( le dites, allez au secours, non de la révolte « établie en Syrie, mais de la légitimité im- « périale à Cous tantinople! Prêtez vos con- « seils, vos ingénieurs, vos officiers, vos « flottes aux généreux efforts de Théroïque <( Mahmoud pour civiliser son peuple ; aidez- « le à écraser Ibrahim, à ressaisir TEgypte (( et toutes ces parties de son empire qui s'en « détachent... Au lieu de cela, que vous ditce on? Armez pour le statu quo; unissez vos « flpttes à celles des Anglais pour empêcher « le Grand-Seigneur de recouvrer ses meil- « leures provinces sur son pacha rebelle, a Savez- vous ce que cela veut dire? Cela « veut dire : Dépensez Tor, le sang et le « temps de la France pour maintenir... quoi? « La Turquie d'Europe et Constantinople « sous la main de la Russie; la Turquie d'Ace sie sous le sabre d'Ibrahim et l'usurpation a de Méhémet. » M. de Lamartine abordait ensuite et justifiait avec une rare magnificence de langage son propre système : le partage de l'Orient entre les principales Puissances européennes, au nom et pour le compte delà civilisation'. «Un congrès! disait^il « en terminant. Et dans le cas où le temps « ne serait plus à vous, prenez immédiate* « ment en Orient une de ces positions mariée times et militaires, comme l'Angleterre
1. Nous avons exposé les idées de M. de Lamartine à cet égard, dans le chapitre trente-quatre. Nous avons dU aussi de quelle manière il aurait fallu, suivant nous, chercher à résoudre, dès 1830, cette question si difficile à la fois et si importante.
« en possède à Malte, comme la Rtissie en <c a une dans la mer Noire ; saisissez provi- « soiréinent un gage d'iûflaence et de force « qui vous mette eh état de dominer ou la « négociation ou les événements ; souvenes- « vous d'Ancône I »
Ces paroles de feu, la hardiesse etTéolat de ces conseils, les funérailles d'un vaste empire sonnées en quelque sorte du haut de la tribune française, l'Europe conviée solennellement au partage des dépouilles de TIs-* lamisme, quel sujet d'émotion pour une assemblée, devant Turne où allaient s'agiter de tels intérêts !
M. Villemain, ministre de rinstruction publique, avait dans le statu quo une cause difficile à' défendre : il s'attacha moins à la plaider qu'à combattre les idées de M. de Lamartine, et il te fit avec une éloquente vivacité. « Quelle est, demandait-il, la solu- « tion de H. de Lamartine? Pour solution, « il vous offre la difficulté même. Oui, Mes- « sieurs, il est difficile de maintenir, de (( garder l'empire ottoman; mais il est plus « difficile encore de le partager entre les « principales nations de TEurope. Et, de « plus, cette fois, la difficulté est une ini- « quité : J'aime mieux une difticulté qui est « un<) justice. » M. Villemain, d'ailleurs, ne souscrivait pas à la sentence de mort dont on frappait la Turquie : « Le préopinant « sait-il tout ce qu'il y a de vitalité dans un « peuple ? sait-il combien il est malaisé de « déraciner une nation du sol qu'elle occupe, « lors même qu'elle l'a conquis? Etait-il à « Varna? était-il à Chumla? a-t-il vu com- « ment, le génie de l'Europe inspirant, la « force guerrière de Tempire russe est venue « languir devant de faibles murs défendus « par d'intrépides musulmans? Le jour où « il s'agirait de balayer les Turcs du sol qu'ils « occupent, le jour où l'on détruirait les « tombeaux de leurs pères et leurs mos-* « quées, une insurrection nationale viendrait « peut-être enflammer les deux rives du <( Bosphore, et peut-être retrouveriez-vous « un peuple au milieu des ruinas sous les- « quelles on voudrait l'ensevelir. »
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Après le discours de M. YiUemain, la dis- CDSsion se précipita. Sans exposer des vaes parliculiëres et nettement définies, M. de TocqneTÏUe deinandait que la France ùiont&t sur la scène imposante qui venait de s'ou- TTir, dans nne attitude digne et forte, de manière à prouver que, sons sa monarchie de date récente, elle n'avait point perdu le goût des grandes affaires. M. Berryer s'étonnait qu'on ne sût prendre tout-&-fait parti ni pour te sultan ni pour le pacha. Spéciale' -ment préoccupé de l'imminence d'une intervention russe à Constantinople, H. Odiloo Barrot adjurait le gouvernement de prévenir le danger parla suite de ses efforts et la fermeté de sa contenance. Enfin, M. Guizot résumait* en ces termes la politique àastalu quo^ en l'adoptant : « Maintenir l'empire ot- « toman pour le maintien de l'équtlîhre eu- -V ropéen ; et, quand, par la force des choses, « par la marche naturelle des faits, quelque « démembrement s'opère, quelque province « se détache, favbriserla conversion de cette Il province en état indépendant, qui prenne a place dans la coalition des Etats, et serve « un jour, sous sa nouvelle situation, au « nouvel équilihre européen : voiU la poli- •u tique qui convient à la France, à laquelle « elle a été naturellement conduite, et que € nous avons suivie. »
La Chambre des députés se déclara pour ce système, qui était celui des ministres et de la majorité de la Chambre des pairs, et les dis millions que le Cabinet demandait lui furent accordés.
Le programme oriental adopté par les trois pouvoirs en France était donc : Intégrité de l'empire ottoman combiné avec le statu quo, c'est-à-dire avec maintien de la domination de Héhémet en Syrie.
Le programme oriental de la Grande-Bretagne était, au contraire : Intégrité de l'empire ottoman par la restitution de la Syrie au souverain de Constantinople.
Au point de vue de l'équité, la France avait raison.
Que demandait-elle, en effets Qu'on respectât l'arrangement de Kutaya. Or, cet
arfangement avait été garanti par toutes les Puissances, sans en excepter l'Angleterre. L'Angleterre maintenant parlait dé renverser un traité revêtu delà Mnction morale'de l'Europe. Et pourquoi ?.Méhémet- Ali avaitil démérité? avait-il fait autre chose en tirant l'épée que se défendre contré une agression brutale, reconnue? Et, vainqtietfr, n'avait-iL pas donné, en s'arrètant, un gage de modération dont il était naturel de le récompen-
A.-F. VUlenuiû. (nî)0-lB70.)
ser? Au lieu de cela, les Anglais exigeaient qu'on le dépouill&t, qu'on lui enlevftt une province après une bataille gagnéel C'était le comble de l'injustice.
Au point de vue politique, ni le système delà France ni celui de l'Angleterre n'étaient aoutenables.
Rien déplus contradictoire que la polîtiqne française. Quoi ! on voulait au colosse russe, penché sur l'Occident, opposer une Turquie forte, compacte; et on la déchirait! Que signifiait donc l'intégrité d'un État coupé en deux? Au sultan Constantinople et l'Asie- Mineure, au vice-roi le Caire et la Syrie, et
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entre eux, pour les séparer, le Taurus, rien que le Taurus... on appelait cela Tintégrité de l'empire ottoman !
Voilà ce que (lisaient les Anglais en se prononçant pour la restitution de la Syrie au sultan. De sorte qu'ils avaient pour eux, sous le rapport politique, les apparences de la logique et de la bonne foi. On pouvait leur répondre, cependant, que la Porte était inca* pable d'administrer les provinces en litige ; qu'elle l'avait prouvé; que les lui rendre c'était les rendre à la stérilité, au désordre, aux querelles sanglantes des Druses et des Maronites, àla permanence des révoltes dans la Montagne. Si l'on désirait savoir ce que la Sjnrie avait gagné à passer du régime des Turcs à celui des Egyptiens, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la plaine d'Antioche couverte d'oliviers, sur les environs defieyrouth plantés de vignes, sur la résurrection d'Alep, sur Damas que n'enrichissait plus le seul passage des pèlerins. L'administration de Méhémet-Ali s'était montrée dure sans doute; mais enfin, sous ce provisoire de despotisme, nécessaire là où l'anarchie débordait, la Syrie avait retrouvé l'ordre et le chemin des richesses. Yalait-il mieux la replonger dans le chaos que la laisser à un homme, musulman après tout, et qui, son ambition satisfaite, cesserait d'être le rival des sullans pour devenir leur soutien ?
Entre la France et l'Angleterre, tel était le débat. Et il en résultait d'une manière bien manifeste qu'elles avaient tort toutes les deux en faisant dépendre l'intégrité de l'empire ottoman : l'une du maintien de Méhémet en Sjne; l'autre de la restitution de la Syrie au sultan. Car, pour l'empire ottoman, la Syrie donnée au vice-roi était un danger et la Syrie donnée au sultan un embarras.
Aiusi, de quelque manière qu'on l'entendit, cette intégrité dont on parlait tant ne pouvait être une chimère ou un leurre. Ce n'était point par elle qu'il y avait moyen de protéger Gonstantinople contre les Russes. Le vrai, l'unique moyen de garantir sérieusement le Bosphore, l'Angleterre l'avait entrevu lorsqu'elle avait proposé à la France
de couvrir directement Gonstantinople de l'alliance maritime et armée des deux peuples «,
Si les ministres du 12 mai eussent accédé à cette proposition, en demandant à l'Angleterre, pour prix de leur appui, qu'on permit au sultan et au vice-roi de régler entre eux leurs différends, la partie était gagnée pour la France. L'Angleterre, qui n'aurait plus trouvé de prétexte plausible pour frapper Méhémet-Ali au nom du sérail menacé par les Russes, l'Angleterre aurait détourné ses regards de la question égyptienne et sacrifié à la terreur que St-»Pétersbourg lui inspirait sa mauvaise humeur contre le vice-roi ; la Russie ne se serait jamais risquée sur le Bos* phore en voyant les vaisseaux fran^^s et britanniques prêts à forcer les Dardanelles; vainqueur, Ibrahim aurait obtenu de la Porte effrayée, l'Egypte et la Syrie héréditaires ; et tout se serait terminé de la sorte au profit de la France et selon ses vues.
Malheureusement, les ministres du 12 mai ne suffisaient pas à la situation. Dans le Conseil, le maréchal Soult n'était qu'un nom. M. Passy possédait un jugement droit, des connaissances variées, mais il manquait de rhabitude des grandes affaires. Membre éminent du barreau de Paris et puissant orateur, M. Teste n'était pas en état de conduire le Cabinet. M. Dufaure avait dans l'esprit plus de netteté que de portée. M. Yillômain était un discoureur brillant, M. DuchAtel, un ministre plein de dextérité ; mais ils n'avaient ni l'un ni l'autre le coup-d'aeil de l'homme d'État.
Restait le roi, qui, comme nous le verrons dans le cours de ce récit, ne sut rien vouloir, ne sut rien prévenir, ne prévit rien, et s'endormit jusqu'au bout dans des illusions à peine croyables.
1 Le gouvernement anglais a fait publier sous ce titre : Correspondenoe relative to the affairs of the Levant, le recueil des dépêches diplomatiques auxquelles la question d'Orient a donné lieu.
Pour avoir la preuve de la proposition faite par l'Angleterre et refusée par le gouvernement français, on n*a qu'à chercher dans le recueil que nous indiquons une dé pèche de lord Palmerston en date du 19 juin,*et deux dépêches de lord Qranville en date des 24 et 28 juin.
HISTOIRE DE DIX ANS
Les ministres français avaient interdit, quoiqu'il advint, à Méhémet-Ali le passage duTaurus: ce fut leur première faute. Par là, ils protégeaient indirectement Constantinople, et délivraient TAngleterre du souci de la protection directe. Qu'arrîva-t-il ? C'est que le Cabinet de St- James, une fois rassuré relativement à la question de Constantinople, reporta touted ses préoccupations sur celle d'Alexandrie. Profitant de Timprudence avec laquelle les ministres français faisaient dépendre la première de la seconde, lord Palmerston ne manqua pas de représenter à l'Europe, en s'appuyant sur les actes du gouvernement français lui même, que jamais Constantinople ne serait en sûreté et l'Europe en repos tant qu'on abandonnerait à Méhémet-Ali la faculté de tout compromettre en franchissant le Taurus, tant qu'on lui permettrait de tenir la clé militaire de la Turquie asiatique, tant qu'on exposerait aux convoitises de son ambition Bagdad du côté du midi, Diarbékir-Erzéroum du côté de l'est, Eoniah, Brousse et Constantinople du côté du Nord. Déjà, dans une dépèche adressée le 28 juin (1839)', àlord Beauvale ambassadeur anglais à Vienne, lord Palmerston s'était expliqué fort clairement sur la nécessité, suivant lui, européenne, de chasser de Syrie le pacha d*Égypte. On comprend quelles armes le gouvernement fraiiçais fournissait à la politique anglaise, lorsqu'au lieu de séparer la question russe de la question égyptienne, il semblait les regarder comme tout-à-f ait connei^es, lorsqu'au lieu de couvrir directement Cons-. tantinople, il envoyait M. Caillé à Ibrahim pour lui demander, . au nom de l'équilibre européen, de n'entamer dans aucun cas l'Asie-Mineure. N'était-ce pas reconnaître que le salut de Constantinople et la paix universelle dépendaient d'un geste d'Ibrahim ? N'é* tait-ce pas autoriser l'Angleterre à dema^der qu'on mit le désert, s'il le fallait, entre le Taurus et cette armée qui, pour troubler l'Europe, n'avait qu'à faire un pas?
Du reste, les ministres du 12 mai ne furent
1 Correspondenoe relative to the affairs ofthe Levant.
pas sans pressentir que, dès qu'il s'agirait de régler le sortdeMéhémei-Ali, l'Angleterre se déclarerait contre eux violemment et gagnerait à sa cause le reste de l'Europe. Aussi s'étudièrent-ils, dans leurs premières dépè-* ches, à envelopper de réticences leur opinion sur les arrangements territoriaux à prendre en Sjrie^ , ne cessant de répéter que c'était entre St-Pétersbourg et Constantinople qu'était le nœud gordien, et qu'on eût à regarder vers le Nord.
Mais, par une fatale inconséquence, tandis que d'une main ils voilaient de leur mieux la question égyptienne, de l'autre ils jetaient imprudemment les bases d'un concert européen, où il était impossible que cette question ne fût pas soulevée puis résolue contre eux. C'est ainsi que le 17 juillet (1839) répondant à l'initiative prise par l'Autriche, le maréchal Soult faisait la déclaration suivante :
« Tous les Cabinets veulent l'intégrité et « l'indépendance de la monarchie ottomane c sous la dynastie régnante ; tous ^ont dis* a posés à faire usage de leurs moyens d'ac- « tion et d'influence pour assurer le main* « tien de cet élément essentiel de l'équilibre « européen, et ils n'hésiteraient pas à se dé- « clarer contre une combinaison quelconque « qui y porterait atteinte. Un pareil accord « de sentiments et de résolutions devant suf- « fire, lorsque personne ne pourra plus en a douter, non-seulement pour prévenir toute « tentative contraire à ce grand intérêt, mais « même pour dissiper des inquiétudes qui « constituent un danger véritable, par suite € de l'agitation qu'elles jettent dans les es- € prits, le gouvernement du roi pense que a les Cabinets feraient quelque chose d'im- « portant pour raffermissement de la paix € en constatant dans des documents écrits (Y qu'ils se communiqueraient réciproque- « ment, et qui ne tarderaient pas à avoir « une publicité plus ou moins complète, « l'exposé des intentions que je viens de rap- « peler. »
i Voir, dans le recueil précité, la dépêche du maréchal Soult en date du 15 juin 1839.
Dans cette déclaration célèbre, pas une ligne qui ne fût une bévue. A la vérité, le mot Si/rie n'y était pas prononcé, mais qu'importe puisqu'on y regardait « Tintégrité et l'indétc pendance de la monarchie ottomane »
c&mme » un élément essentiel de l'équilibre <r européen » ? Gela ne revenait-il pas à lier étroitement la question russe et la question égyptienne? £t dès lors, provoquer un concert européen, n'était-ce pas se soumettre d'avance aux décisions d'un otfncile politique où, sur la question égyptienne, la France risquait d'être seule de son avis? N'était-ce pas s'exposer à entendre l'Angleterre, l'Au- ^iche, la Prusse, la Russie, déclarer que la domination de Méhémet en Syrie était une combinaison propre à porter atteinte à Féquiiibre européen?
Il n'était pas jusqu'à la réserve gardée par les ministres du 12 mai qui, combinée avec leurs actes, ne fût une faute. Car s'ils ne s'expliquaient pas relativement à la Syrie, lord Palmerston, lui, s'expliquait, au contraire, d'une manière péremptoire, et il ne cessait de crier aux Puissances: « L'intégrité « de l'empire ottoman, c'est Méhémet chassé « de Syrie. » Or, de l'opinion du gouvernement français, qui en se cachant à demi semblait se condamner elle-même, et de celle du gouvernement britannique, qui partout se produisait avec énergie et autorité, il était naturel que la seconde finit par l'emporter dans les conseils de l'Europe. Et c'est ce qui arriva.
H. de Metternich, en proposant un concert européen, n'avait eu d'autre but que de soustraire la Turquie aux envahissements russes, en la faisant rentrer dans le cercle des traités de Vienne, d'oti il se repentait de l'avoir exclue en i818 ; et il s'était d'abord prononcé pour le système du statu quo en Orient, par amour pour le repos et pour la paix. Mais quand il vit avec quel emportement l'Angleterre poursuivait le vice-roi, couvert par la France d'une protection silencieuse, M. de Metternich ne se fit pas scrupule d'adopter les haines de lord Palmerston y trouvant le double avantage de ch&lier
dans Méhémet-AIi l'esprit d'innovation, et de désunir les deux Etats constitutionnels dont 1830 avait inauguré Talliance.
La Russie devait se décider par des motifs analogues.
Si bien, qu'au moment même où le Cabinet des Tuileries se donnait avec orgueil pour lé promoteur d'un concert européen, la solitude commençait à se faire autour do lui. 'v
Les choses en étaient là, quand la nouvelle de la victoire de Nézib se répandit en Europe. Ce fut un coup de foudre pour lord Palmerston. Nézib dérangeait ses plans; Nézib, en poussant Ibrahim sur le chemin de Coustantinople, pouvait y rendre nécessaire, inévitable, la présence des Russes^ Nézib, si le Taurus était franchi, forçait l'Angleterre à rompre plus brusquement que jamais avec la Russie, et à s'appuyer de nouveau, contre elle, sur nous. Quelle admirable occasion pour la France, si elle eût été alors en mesure .de dire aux Anglais : « Le péril est im* mense : pour le conjurer, faut-il que nous unissions nos pavillons et nos épées? J'y consens, mais à une condition, c'est qu'entre la Porte et le vainqueur de Nézib l'arrangement sera direct et libre. Si vous refusez, ce n'est pas moi qui arrêterai Ibrahim. A vous de prévoir les suites I » A un pareil langage qu'aurait pu répondre lord Palmerston? Pour le plaisir d'empêcher un arrangement direct, favorable au pacha d'Egypte, aurait-il laissé Constantinople pressée entre «la marche de Tannée égyptienne et le mouvement d'une flotte rusAo? C eût été un acte de démence. Et l'eût-il voulu commettre, jamais l'Angleterre ne l'aurait permis. Car, après tout, la politique de lord Palmerston avait des contradicteurs jusque dans le Cabinet dont il faisait partie, et le peuple anglais tenait beaucoup moins à 6 ter la Syrie à Méhémet que le Bosphore à la Russie. Si donc le gouvernament français, prévoyant la victoire d'Ibrahim, ne lui eût pas assigné le Taurus pour limite, l'arrangement direct devenait la loi même de la situation ; et la politique de la France, ses intérêts, ses sym-
HISTOIRE DE DIX ANS
Ils «xigèKDt de Méhémet-Ali la rattitution de la Hotte turque. (Page 1018, col. 1.)
paLhies, son influence mâdïterranéeane , se trouvaient confiés en Orient à an aégociateur qui était la victoire.
Mais dans ia carrière funeste de ses folies, le gouvernement français devait s'égarer de plus en plus. Qui le croirait? À la nouvelle de la bataille de Nézib, le premier soin du maréchal Soult fut de déclarer à lord Granville, ambassadeur d'Angleterre i, «que,