‹ Révolution française (1830) (volume 2)Chapitre 7 sur 87 · Voir aux docnmenlB bUtoriquei, a> i, cet dtrang · texte numérisé non relu

Voir aux docnmenlB bUtoriquei, a> i, cet dtrang

procès-Terbal. Il fui lèdigi avec plus d'empreuemeDt qu« de soin, et il contient quelques inexact: ludei. On j donne à entendre, par exemple, que ce Cul dans la chambre ds la princewe et en aa présence que H. Deneai flt la fameuse déclaration. Or, cette déclaration fut faite, non dana la chambre à coucher, mais dans le salon, circonttaoca dont le parti légitimiste, s'il eût persisté dana aes déaégalioni, aurait pn exagérer l'importance.

HIStOIRE DE DIX ANS

c lé^time mariage du comte Hector Luchesi « Palli, des princes dei Campo Franco, gentt lilhomme de la chambre du roi des Deux- « Siciles, domicilié à Païenne. »

L'effet produit par ces paroles fut profond et divers, selon les sentiments de sympathie on de haine dont les assistants étaient animés. Ceux qui avaient compté sur le scandaled'un aveu mêlé de réticences nécessaires, oenx-là se montrèrent tronblés et interdits. Une satisfaction généreuse brilla, au coutraire, sur le front de cenz qui, sans être du parti de la prisonnière, respectaient en elle les droits de la défaite, de la faiblesse et du malheur. -

Le gouvernement apprit sa victoire par le télégraphe, mais il ne se contenta pas des renseignements que lui apportait la voie officielle. Àussitdt après l'accouchement, M. Deneux s'était h&té d'écrire à sa fenmie une lettre qu'il avait cachetée après l'avoir communiquée au général Bugeaud. Le gouvernement rompit le cachet de cette lettre, en remit nne copie à M"' Deneux, et garda l'original, qu'il fit circuler dans les deux Chambres I Car, une fois sur la pente de l'arbitraire, un pouvoir ne s'arrête plus.

Bien que la duchesse de Berri edt légitimé son enfant, par la désignation de son époux, les partisans de la dynastie nouvelle mirent nne indécente ardeur à se réjouir de l'événement dont le ministère avait si bien préparé le scandale. Les républicains se contentèrent de témoigner le mépris que leur inspirait ce vil triomphe.

Quant aux légitimistes, ils étaient consternés. Quelques-uns d'entre eux, cependant, s'obstinèrent dans une incrédulité qui leur était chère, et ils ne craignirent pas de dénoncer l'acte dont leurs ennemis se prévalaient, comme le dénomment d'une intrigue qui avait commencé par la violence et finissait par le mensonge. N'était-ce pas une chose inouïe dans l'histoire du genre humain que de tenir en secret une princesse et de la faire accoucher dans nne sorte d'esclavage 7 Pouvait-il y avoir état civil pour un enfant et certitude matérielle de sa naissance, lorsque

la mère, plongée arbitrairement dans les fers el privée même de la protection de ses juges, se trouvait dans une situation que les lois désavouaient et qui faisaient peser sur elle une invincible tyrannie? Séparée de ses amis, arrachée k ses conseils, morte au monde, à la loi, à la société, Marie-Caroline avaitrclle pu valablement témoigner contre elle-même, et cela au milieu de ses accusateurs, de ses gardiens, des hommes qui

Le vicomte d« Coiin;.

avaient juré sa pertel S'il fallait croire au procès-verbal, pourquoi donc M. de Brissao et H~* d'Uautefort avaient-ils refusé formellement de le signer? Voil& ce que disaient les plus passionnés parmi les légitimistes. Ils allèrent plus loin, et une plainte pour cause. de présomption légale de supposition (Tenfant fut adressée aux procureurs-généraux près les Cours royales de Paris et de Bordeaux, par le comte et le vicomte de Kergorlay, le baron de Ludre, le comte de Floirac, le baron de Uengin-Foudragon, le vicomte Félix de Gonny, HU. de Verneuil, de Hauduit et Battur. Des adhésions nombreuses vinrent bientAt fortifier cette plainte, et, dans une

LOUIS BLANC

lettre remplie d'indignationr, M. Florian de Kergorlay reprocha au président du conseil de s'être rendu coupable de diifamation calomnieuse et de séquestration arbitraire. La lettre se terminait par ces mots : « La préce somption légale du crime de supposition « d'enfant est acquise à Thistoire. »

Mais la duchesse de Berri avait trop com* plëtement cédé aux exigences de ses gardiens pour que de semblables protestations eussent quelque autorité : on n'y vit généralement que la dernière clameur d'un parti au désespoir. Aussi bien, le gros du parti avait déjà perdu toute illusion, et il ne lui restait plus qu'à subir en silence cette dure loi de la vérité.

Bien fous sont les princes qui s'imaginent qu'gn adore en eux autre chose que leur fortune. Marie-Caroline ne tarda pas è en faire l'expérience. Beaucoup de ses fidèles, sans cesser de la défendre en public, ne lui montrèrent plus en secret qu'éloignement, froideur et dédain. Tel qui lui aurait pardonné un crime heureux, la jugea impardonnable, parce qu'elle avait commis une faiblesse compromettante. Aux reproches que lui adressaient sincèrement , dans son parti , des hommes rigides mais honorables, se mêla le blâme de ceux chez qui le stoïcisme n'était que le masque de l'égoîsme trompé ou de l'ambition déçue. De tous les maux que Marie-Caroline avait eu à souffrir depuis plusieurs mois, ^elui-là fut sans contredit le plus cuisant. Il «st certain que, lorsque, rendue à la liberté, elle se disposait à partir pour Païenne, le nombre fut petit des personnes qui s'offrirent pour l'accompagner. Quelques dames donnèrent même à entendre que le rôle qu'elles auraient envié auprès de la régente de France, ne pouvait guère leur convenir auprès de la comtesse Luchesi Palli. Marie- Caroline avait témoigné le désir d'être accompagnée à Païenne par M. de Mesnard.

Peu de temps avant son départ de Blaye, on lui remit une lettre de son premier écuyer. A peine y a-t-elle jeté les yeux que son front se voile de tristesse. Une plainte amère lui échappa, dit-on, et elle fut tout un jour à se

remettre de son trauble. LaJettre était froidement respectueuse, et M. de Mesnard y disait que, pour accompagner la princesse, il attendrait ses ordres . Pourtant, nul parmi lés légitimistes n'était plusque M. de Mesnard dévoué aux intérêts etdocile aux volontés de Marie-Caroline. Mais l'influence des mécontentements du parti avait peut-être fini. par le gagner lui-même; peut-être aussi pensait-il que la dernière déclaration de la mère de Henri Y n'était pas suffisamment expliquée par l'oppression dont elle avait été victime. Quoi qu'il en soit, il se rendit à Blaye, quand le moment fut venu, prêt à suivre dans des contrées lointaines e^lle dont il avait servi tour- à-tour la grandeur et l'abaissement.

La princesse de Beauffremont donna au parti royaliste, dans cette circonstance, un grand exemple de courage et de générosité. Entourée dans ce parti d'une juste, considération et connue pour n'avoir jamais recherché les positions de Cour, elle accourut à Blaye, résolue à ne se séparer de Marie- Caroline que lorsqu'on aurait reçu à Prague cette mère du duc de Bordeaux, que tout le monde maintenant semblait abandonner.

Ce fut le 8 juin que Marie -Caroline quitta sa prison. Ce voyage devait avoir une haute importance historique ; et il faut absolument en connaître les détails si Ton veut analyser la situation du parti légitimiste, soit en France, soit à l'étranger. A Blaye, les préparatifs du départ étaient poussés, depuis quelque temps, avec beaucoup d'activité. Le 8, un bateau à vapeur vint mouiller devant la citadelle. Il devait conduire la princesse jusqu'à la rade de Richisird, où l'attendait la corvette l'Agate. Des ordres sévères avaient été donnés par le général Bugeaud pour qu'aucune manifestation populaire ne troublât la solennité de l'embarquement. Quelques personnages de marque s'étaient rendus à bord du bateau à vapeur pour y recevoir Marie- Caroline. C'étaient le prince et la princesse de Beauffremont, le marquis et la marquise de Dampierre, le vicomte de Mesnard, le marquis de Barbançois, le comte Louis de

HISTOIRE DE DIX ANS

Galvimoni. A bord se trouvait aussi Tabbé Sabatier, qui venait d'être nommé aumônier de la princesse.

A neuf heures et demie, le général Bugeaad alla prévenir Marie-Caroline que Fheure du départ était arrivée. Il la trouva posant devant un peintre envoyé de Bordeaux par M. Gintrac, qui avait voulu garder le portrait de la prisonnière de Blaye. Marie- Caroline sortit, conduite par le général. A côté d'elle marchait la nourrice portant cette petite princesse qu'une prison avait vu naître et qu'attendait une mort prématurée. Suivaient M. de Mesnard donnant le bras k M»« d'Hautefort, M. Deneux, M. de Saint- Arnault, aide-de-camp du général, M^^ Lebeschu et M"^ Hansler. Au seuil de la porte Dauphine, Marie-Caroline ayant aperçu les deux filles du gouverneur et leur mère, elle se pencha vers les enfants pour les embrasser; puis, se tournant vers M""* Bugeaud, qu'elle savait douée d'un noble caractère et d'une Ame compatissante: « J*espère, lui dit- « elle, que dans peu vous reverrez votre a mari bien portant. » Au delà de la porte Dauphine, la foule s'entassait impatiente. Quand Marie- Caroline parut, un grand silence se fit parmi le peuple; mais à peine s'était-elle éloignée de quelques pas, qu'on entendit comme un bruit confus de voix, de cbuchottements, de murmures, sans qu'on pût savoir ni quel sentiment dominait cette multitude, ni à qui s'adressaient certaines rumeurs menaçantes sorties de son sein.

A dix heures, l'ancre était levée et le Bordelais voguait vers la mer. Deux barques furent aperçues qui suivaient le bateau à vapeur. Elles étaient montées par des personnes dévouées à Marie-Caroline, comme le montraient bien les bras levés en signe d'adieu et les mouchoirs blancs agités en l'air. Au large I cria d'une voix rude le commandant du ^orcf^/at^. Mais, à l'instant même, de Tune des embarcations partit un paquet dont un cri désignait la destination, et qui alla tomber à quelque distance du général Bugeaud. C'était un fichu vert sur lequel était le portrait de Henri Y. Le général Bu-

geaud, qui s'irritait des plus petites choses, laissa éclater une indignation puérile. Mais son autorité n'avait pli^s rien dont Marie- Caroline eût sujet de s'alarmer. Aussi sutelle se dédommager, à l'égard de M. Bugeaud^ d'une trop longue dissimulation; et le général ne trouva plus chez elle et chez les personnes de sa suite, durant tout le voyage, que l'expression d'un ressentiment contenu avec effort.

Vers le milieu du jour, la corvette V Agate signala le bateau à vapeur le Bordelais qui, descendant la Gironde, se dirigeait sur la rade de Richard. Le transbordement se fit sans difficulté. Les personnes qui devaient accompagner Marie-Caroline jusqu*à Païenne étaient le prince et la princesse de BeauiTremont, M. de Mesnard^ M. Deneux, M. Ménière, le général Bugeaud et son aidede-camp, puis, pour le service de laprincesse, M"* Lebeschu et M"* Hansler. Des affaires urgentes avaient rappelé au sein de sa famille M. de Brissac, et le voyage avait été interdit à la comtesse d'Hautefort, à qui sa santé ne permettait pas d'en affronter impunément les fatigues. Au moment de se séparer, et pour toujours peut-être, d'une princesse dont elle avait si longtemps partagé la captivité, M"« d'Hautefort avait peine à cacher les déchirements de son cœur; son visage était inondé de larmes, et ces émotionsd'une tendresse inquiète paraissaient toucher vivement Marie-Caroline.

Le 9 juin, V Agate s'éloignait du sol de France. En vue de Palerme, la corvette salua la terre par une salve de vingt-un coups de canon, et aussitôt Ton entendit gronder toutes les batteries du port, h' Agate ayant jeté l'ancre, une foule d'embarcations furent lancées à la mer. Plusieurs d'entre elles portaient des musiciens ; et des couplets sur la princesse, sempre tormentaia^ se mêlèrent au bruit de la rame agitant les flots. D'après l'étiquette de la cour de Sicile, le vice-roi nesepeut déplacer que pour recevoir le roi lui-même. Le comte de Syracuse, frère du roi de Naples, envoya donc à Marie-Caroline, pour la complimenter et s'entendre

LOUIS BLANC

avec elle sur Finstant du débarquement, le duc de San Martino, ministre de l'intérieur. Le comte Luchesi Palli se présenta ensuite, n fut admis dans la chambre de Marie-Caroline, où il resta près d'une heure. Puis, ils montèrent l'un et l'autre sur le pontet s'y promenèrent, objets d'une curiosité que le respect tempérait àpeine. Avant de débarquer, la princesse reçut en audience de cérémonie le commandant Turpin et son état-major ; elle remercia le commandant avec beaucoup d'effusion de la conduite à la fois courtoise et loyale qu'il avait tenue, et elle ne voulut pas quitter la corvette sans avoir donné à l'équipage une gratification de vingt jours de solde, munificence qui, sous un prince économn, donna lieu, de la part des marins, à des rapprochements joyeux et caustiques.

Quant au général Bugeaud, Marie-Caroline avait su, par une vengeance bien permise, lui faire peur des dangers qui l'attendaient sur le rivage. Aussi n'osa-t-il pas mettre pied à terre, et il s'embarqua sur le brick VActéan, que le gouvernement avait envo*yé à Païenne, sous le commandement du capitaine Nonay, avec mission d'attendre l'arrivée de V Agate, et de rapporter en France la nouvelle du débarquement.

Marie-Caroline était libre enfin, mais elle ne touchait pas au terme de ses maux. Sa déclaration du mois de mai avait fait perdre contenance au parti légitimiste et mis en lumière les éléments de discorde qu'il recelait. Les uns crurent ou feignirent de croire que la duchesse de Berri, par son nouveau mariage, venait de renoncer aux droits de sa royale maternité. Les autres se prévalurent des malheurs que la guerre de Vendée avait enfantés, pour affirmer que jamais la princesse n'avait été investie des pouvoirs de régente. Quelques-uns pensèrent que le mariage morganatique de Marie-Caroline avec le comte Luchesi-Palli ne pouvait enlever à une mère toute influence sur les destinées de son fils. A Prague, on n'avait jamais regardé comme sérieuse la double abdication de Rambouillet : le roi de France, c'était toujours Charles X; et, après lui, celui qu'on

aurait salué roi sous le nom de Louis XD[, c'était le Dauphin. Il y en avait même qui, trouvant valable l'abdication de Charles X^ déclaraient nulle celle qu'il avait, à Rambouillet, imposée à son fils. Quelque ridicules que fussent ces prétentions, le mariage de Marie-Caroline les ranima et leur donna, aux yeux de certains royalistes, une autorité qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors. De sorte que le parti légitimiste en vint à se partager en trois catégories : les Carlistes, les Dauphinistes, les Henriquinquistes.

Dans cette situation, Marie-Caroline désirait ardemment trois choses : 1"* qu'on lui confiât la tutelle de son fils ; 2* qu'on lui accordât l'autorisation de se rendre à Prague auprès de ses enfants ; S"" qu'on modifiât le système d'éducation adopté pour le duc de Bordeaux, qui était élevé dans les principes de l'ancien régime. Or, dès le mois de mai, M. de Chateaubriand, pour obtenir ces trois choses, avait fait le voyage de Prague; mais son intervention avait été sans résultat. Charles X prétendait que, d'après la loi française, Marie-Caroline ne pouvait rester tutrice ; il voyait de grandes difficultés à ce que la princesse se rendit à Prague avant qu'on eût réglé les conditions de son mariage, tant à l'égard du père de son mari qu'à l'égard du roi de Naples son frère, et il exigeait qu'elle ne vînt embrasser ses enfants qu'après avoir séjourné quelque temps en Sicile avec le comte Luchesi Palli; enfin, il paraissait décidé à ne rien changer à l'éducation du duc de Bordeaux et à sabir jusqu'au bout l'influence de MM. de filacas, de Damas et de Latil.

De fait, Marie-Caroline ne fut pas plutôt en Sicile, qu'elle s'y vit retenue en quelque sorte comme prisonnière. Pour aller à Naples auprès du roi son frère, il lui fallut pour ainsi dire entrer en négociation; et, si l'interdiction fut enfin levée, ce fut grâce au zèle infatigable de M. de Choulot. De Naples, la princesse, devenue M"* Luchesi Palli, partit pour Rome, où le pape lui fit l'accueil le plus empressé; puis, elle gagna Florence. Là, elle retrouva quelques personnes d'un dé-

HISTOIRE DE DIX ANS

voûmeot éprouvé : U. et M™* de Podenos, M. d'Haussez, M"* de Fauveau. Son parti était pria. Elle voulait, quoiqu'il advint, se rapprocher de la frontière autrichienne, entraînée qu'elle était vers ses enfants par un désir qui ne calculait pas les obstacles. Car les esprits à Prague étaient fortement aigris contre elle. Ou lui reprochait son expédition en Vendée hautement désapprouvée par M. de Blacas et tentée sans l'assentiment de l'Autriche; on lui reprochait sa folle confiance, sa précipitation, son orgueilleuse ardeur à devenir l'unique centre du parti royaliste, et, par dessus tout, les égarements qui l'avaient perdue. Voilji ce qui perçait dans les discours, mais dans les replis de la pensée se cachaient des motifs de mécontentement plus décisifs peut-être : la duchesse de Berfi, en courant la carrière des périls, avait trop effacé derrière son audace les antres membres de la famille : c'était son crime.

Au reste, on aurait pu avec raison l'accuser d'avoirmanqué à Blaye de courage et d'énergie. Si, comme elle en avait le droit, elle eût opposé aux exigences de ses gardiens une force d'inertie inviocible, nul doute que ses ennemis n'eussent été plongés dans le plus honteux embarras. Mais, encore une fois, ce qui la rendait coupable aux yeux des courtisans du roi déchu, c'était la gloire rêvée bien plus que les fautes commises. M. de la Ferronays était parti de Naples pour Prague, espérant adoucir l'ftme du vieux roi. Mais Marie-Caroline n'était pas condamnée seulement par les jalousies dont nous venons de dire le secret, elle était condamnée aussi par la politique cauteleuse de l'Autriche, dont elle avait bravé l'ascendant, et qui cherchait à faire du duc de Bordeaux ce qu'elle avait fait du duc de Reichstadt, mort depuis quelques mois : c'est-à-dire une menace perpétuellement suspendue sur la tète du gouvernement français.

Aussi, Marie-Caroline attendait-elle en vain des passe-ports pour l'Allemagne. En même temps ses amis étaient traqués par la police autrichienne, presque comme les chouans l'avaient été dans la Vendée par la

police de Louis-Philippe. Le 29 septembre marquant l'époque de la majorité' du duc de Bordeaux, plusieurs jeunes royalistes étaient partis de Paris pour Prague, afm de saluer leur nouveau roi : quelques>uns parvinrent à franchir la frontière ', les autres furent arrêtés par les autorités autrichiennes, faute d'une autorisation signée Blacas.

Marie-Caroline comptait les jours, les heures, avec une douloureuse impatience.

H. 1< duc de BUcAB.

Enfin, M. de Montbél arriva : il apportait à la princesse la permission de pousser plus avant, mais à condition qu'elle montrerait son contrat de mariage. Marie-Caroline envoya M. de MoDtbel à Rome, où le contrat était déposé, et, sans plus attendre, elle entra par Ferrare sur le territoire autrichien. M. de Chateaubriand y était accouru : ellele pria de se rendre à Prague pour obtenir la révocation des défenses qu'on faisait peser sur elle, et, aussi, pour décider Charles X à consentir à une déclaration de majorité. La

1. L« dac de Bordsini touchait i u 13* aiuéfl; ■liait donc ébe majeur pour les légitimistes, le» roi* d France a;aat é^6 déclarés mqenn à 13 ans.

LOUIS BLANC

princesse continuait à avancer ; mais, arrêtée à Padoue, elle n'obtint qu*à grand'peine !a faveur d'aller attendre à Venise, où s'étaient réunis MM. de Charette, Barbançois et quelques autres Vendéens, le résultat de la mission que M. de Chateaubriand avait acceptée.

Ce fut le 25 septembre que l'illustre écri* vain arriva au terme de son voyage. M"* de Beauffremont l'avait précédé de quelques heures. Charles X habitait, en ce moment, le château de Butschierad, situé à peu de distance de Prague. Mais la Dauphine, la sœur du duc de Bordeaux et M"* de Gontaut avaient quitté Butschierad pour se rendre au Rhadschinn. Car il était décidé que, pour empêcher la duchesse de Berri de venir jusqu'à Prague, la famille royale irait au-dévant d'elle jusqu'à Léoben, M. de Chateaubriand eut, à ce sujet, une entrevue avec la Dauphine, et il lui exprima tout son étonnement du parti auc^uel on s'était arrêté : Quoi I on irait au-devant de Marie-Caroline pour lui conduire ses enfants, les lui faire embrasser rapidement dans une auberge, et, ensuite, les séparer d'elle à jamais I La Dauphine répondit avec émotion que, si telle était la volonté du roi et qu'il persistât, il faudrait bien obéir. M. de Chateaubriand passa chez M""* de Gontaut. Elle faisait les apprêts du voyage et se lamentait : (< On nous enlève, on nous « mène je ne sais vers quel but. Sauvez- <x nous ! » La sœur du duc de Bordeaux était souffrante et gardait le lit. Introduit dans la chambre de la jeune malade, M. de Chateaubriand ne la vit point, les fenêtres étant fermées, mais elle lui tendit dans l'ombre sa main, qui était brûlante, en le priant aussi de les sauver tous.

Le soir même, M. de Chateaubriand se rendit à Butschierad. Il trouva dans le salon, près d'une table de jeu préparée, le duc de Blacas et M. O'Egherthy. « Le roi, lui dit i< M. de Blacas, a été pris d'un violent accès « de fièvre, il est couché. » Et, apercevant sur le visage de M. de Chateaubriand un léger signe d'incrédulité, M. de Blacas ouvrit avec précaution la porte qui séparait le

salon de la chambre à coucher de Charles X. M. de Chateaubriand s'avança, mais il n'entendit que la respiration élevée du roi, comme celle d'un homme qui dort d'un sommeil pénible. Alors, il exposa au duc de Blacas, devant M. O'Egherty, le but de sa mission, s'étendit sur ce qu'avait d'insultant pour Marie-Caroline le voyage à Léoben, et sur ce que présentait d'avantageux la déclaration de majorité. M. de Blacas lit à tout cela quelques objections, mais sans insister. « Au surplus, ajouta-t-il, le roi étant ma- « lade, il est vraisemblable qu'il ne partira « pas demain : vous pourrez vous entendre « avec lui. »

M. de Chateaubriand revint à Prague ; et le lendemain, il était de bonne heure à Butschierad. Charles X, encore malade, reçut gracieusement son noble visiteur, le fit asseoir auprès de son lit, l'écouta d'une oreille attentive et bienveillante, mais sans se départir de la résolution qui éloignait de Prague Marie-Caroline. Relativement à la déclaration de majorité, il montra une volonté moins ferme, et pria M. de Chateaubriand, après avoir fait un brouillon de l'acte, d'en causer avec M. de Blacas. II prit ensuite une lettre que la duchesse de Berri lui écrivait, la lut d'un air préoccupé, puis, la jetant sur son lit : « De quel droit, s'écria-t-il, la du- <x chesse de Berri prétend-elle me dicter ce <c que j.'ai à faire? Quelle autorité a-t-elle « pour parler? Elle n'est plus rien, elle n'est « plus rien, elle n'est plus que M*"' Luchesi (( Palli. Le Code la dépouille de la tutelle « comme mariée en seconde noces. » M. de Chateaubriand répondit qu'il restait à Marie- Caroline les droits qu'elle tenait de son cou* rage, de ses malheurs, de tout ce qu'elle avait bravé, de tout ce qu'elle avait souffert pour la cause de son fils. Là se borna l'entretien. M. de Chateaubriand se hâta de rédiger l'acte de déclaration de majorité; mais cet acte ayant été porté à Charles X par M. de Blacas, on fit savoir à l'auteur que son projet, qu'on trouvait d'ailleurs fort convenable, devait être envoyé à Vienne, parce qu'on s'était malheureusement engagé à ne

HISTOIRE DE DIX ANS

rieu faire à la majorité de Henri Y. « Il est c dur. Madame, écrivait à ce sujet M. de « Chateaubriand en s'adressant à Marie- « Caroline, il est dur d'avoir à parler de « rAutriche quand il s'agit de la France. <c Que diraient nos ennemis, s'ils nous « voyaient nous disputant une royauté sans <c royaume, un sceptre qui n'est aujourd'hui i< que le bâton sur lequel nous appuyons nos <x pas dans le pèlerinage de l'exil ? » Il écrivait encore, après avoir rendu compte des résultats de son voyage : « Si jamais, Ma- «c dame, vous devenez maîtresse du sort de « votre fils, si vous persistiez à croire que « ce dépôt précieux pourrait être confié à <c mes mains fidèles, je serais aussi honoré <c qu'heureux de lui consacrer le reste de <c ma vie. Mais je ne pourrais me charger « d'une aussi effrayante responsabilité qu*à « condition d'être, ^ous vos conseils, en- « tièrement libre dans mes choix et mes « idées, et placé d'abord sur un sol indé- « pendant, hors du cercle des monarchies « absolues, j»

L'éducation du duc de Bordeaux était, en effet, pour les royalistes, un sujet d'ardentes préoccupations ; et c'est ce qui explique l'intervention de MM. de Chateaubriand, de la Ferronays, de Saint-Priest et autres personnages marquants, qui s'étaient groupés autour de Marie-Caroline. On n'était guère capable de comprendre à Prague les sentiments exprimés avec tant de noblesse par M. de Chateaubriand dans les lignes que nous venons de citer. L'auteur du Génie du christianisme fut éloigné du fils : il n'avait rien ob • tenu pour la mère.

Après un séjour assez long à Venise et bien des difficultés, Marie-Caroline reçut des passe-ports pour l'Allemagne. Mais on voulait qu'elle y parftt en fugitive et dans un état presque complet d'abandon. Le nombre des passe-ports lui fut mesuré avec une défiance avare. Quand elle quitta Venise pour aller à Léoben, quatre personnes seulement l'accompagnaient : M. et M"** de Saint-Priest, MM. Podenas et Sala. En humiliant Marie- Caroline, Charles X ne voyait pas que c'était

la légitimité même qu'il exposait à la risée de l'Europe. Mais les hommes seraient trop malheureux, si leur obstination à servir n'était pas quelquefois égalée par la folie de ceux qu'ils servent.

A Léoben, l'entrevue fut froide et réservée. Charles X était entouré de MM. de Blacas, de Damas, de Montbel. Marie-Caroline parla . de son fils, de l'éducation, de la majorité : on eut l'air de ne pas la comprendre. Quelques jeunes français, échappés de Prague, MM. de Bruc, Walsh, de Seran, étaient parvenus à traverser la ville : on feignit de croire que la duchesse de Berri avait l'intention de faire enlever ses enfants. La séparation de la famille eut lieu au bout de quelques jours. Le général Latour-Maubourg avait été choisi d*un commun accord pour diriger Téducation du duc de Bordeaux. Ce fut tout. Le rôle politique de Marie-Caroline venait de cesser.

Tels furent ces événements. La branche atnée y perdit ce qui lui restait encore d'autorité morale en ce pays de France, si fatal pourtant aux monarchies ; et l'on vit clairement alors combien pitoyable est la démence des partis qui, associant leur destinée à celle d'une famille, consentent à jouer leur avenir sur l'entêtement d'un vieillard ou les amours d'une jeune femme. Mais il plut à Dieu de ne pas borner à cela les enseignements réservés à notre siècle. Par une merveilleuse dispensation de la Providence, de ces deux dynasties en lutte, la nouvelle ne put fouler aux pieds l'ancienne sans s'amoindrir elle-même et s'abaisser. Car il existe entre toutes les couronnes une solidarité im* possible à méconnaître ; et le prestige, puissance créée par labélise des peuples, est, aux mains des grands de la terre^ un trésor commun qui diminue pour tous quand il semble ne diminuer que pour un seul. Il fallait une médiocrité bien profonde et .une singulière petitesse de vues pour ne pas comprendre que livrer en proie aux sarcasmes de la foule Marie-Caroline, fille, sœur, nièce et mère de roi, c'était faire monter l'insulte jusqu'au principe même sur lequel reposent les mo-

LOUIS BLANC

D'APRÈS UNE aSAVUBE DE L'ÉPOQUE

" U ducha««e d« Berri «d V«od««. (1796-18:0.) (Oeuiième portrait)

narchies. Le culte de la royauté va s'affai- | fonde pas une dynastie en enseignant aux blissant en Europe depuis qu'on avilit les peuples, du haut d'un trône, le mépris des princes, non depuis qu'on les tue; et l'on ne | races royales.

Corruption des mœurs. ^ La Tribune attaque la Chambre et est appelée à la barre de rassemblée; plaidoiries, jugement. — La fête expiatoire du 21 janvier abolie. — Travaux législatifs : organisation départementale, instruction primaire, expropriation pour cause d*utilitë publique. — Troubles dans Paris. — M. Roàde sur la place de la Bourse. ^ Coalitions d'ouvriers. — Société des Droits de THomme; son manifeste; sensation produite par cette publication. «- Procès des 27. — Acquittement de MM. Charles Teste et Voyer-d'Argenson.

L'année 1833 ne fut pas remplie tout entière par les événements que nous venons de raconter; et, tandis que, frappées de vertige, les royautés semblaient s'abaisser sous la main de Dieu, leurs ennemis croissaient en nombre, en énergie et en audace.

Deux forces rivales étaient en présence : ici, une assemblée élective, là, un chef héréditaire. Le régime constitutionnel avait par conséquent installé Tanarchie dans les régions du pouvoir. La société avait deux têtes. Qu'en était-il résulté ? Que l'autorité, vacillant sous des efforts contraires, n'avait cessé de pencher, tantûi du côté du trône, tantôt du côté de la Chambre; et, qu'au-dessous, la nation, partagée entre la crainte de l'oppression et celle du désordre, était devenue le prix d'un combat.

Fixer le pouvoir était donc indispensable ; mais, pour cela, il fallait que la royauté se soumit au parlement ou le soumit. Elle essaya de le soumettre. Le système des faveurs fut adopté pour corrompre la Chambre, et l'on s'occupa de Tentourer de forteresses pour arriver plus tard à la dompter. Et, en effet, pour parer aux vices d'un régime, chefd'œuvre de la folie humaine, ce n'était pas trop de ces deux moyens combinée : la ruse et la violence.

Le 1*' avril 1833, le journal la Tribune publiait les lignes que voici :

ce La Chambre s'est occupée aujourd'hui « des fortifications de Paris... On s'est ima- « giné de construire, non pas des fortifica- « 'tisns protectrices de la capitale, mais des « casernes fortifiées qui serviraient, au be- « soin, à s'en rendre maître. Tout a con- « couru à ce système. Yincennes est devenu

t< une espèce de château féodal encombré de (c casemates, garni de souterrains, et bien (c moins propre au combat qu'à la peur, lieu « d'asile pour la couardise aux abois, sorte « de terrier où toute une famille pourrait se (C mettre à l'abri du fer et du feu. Puis on a « jeté autour de Paris une ceinture qui per- « mettra au despotisme de l'enserrer, qui « pressera la capitale, la bouclera pour ainsi « dire sur les reins; et, sous le vain prétexte « d'un camp retranché, donnera les posi- « tions les plus fortes à une garnison de « 60 mille hommes qui menaceront inces- (( samment et les Chambres et la presse, et « tout ce qui aura quelque influence sur la « marche des affaires. C'est là qu'on est arec rivé. La Chambre veut aujourd'hui qu'on a ne puisse fortifier Paris que moyennant « l'autorisation législative. Ne dirait-on pas, « à voir ce sérieux des mandataires, que ce « mot a une valeur? Comme s'ils ne votece ront pas tout ce qui leur sera demandé ! 0 ce le bon billet de la Chaire que nous donne ce cette Chambre prostituée!... »

Dans un second article plein d'amertume et d'ironie, la Tribune accusait plusieurs députés et entr'autres M. Vierinet, d'entretenir avec M. Gérin, caissier des fonds secrets, des relations dont Thonneureut été moindre que le profit.

Le coup porta : la Tribune y comptait. Le lendemain même du jour où les articles avaient paru, M. Viennet les dénonçait à la Chambre. L'assemblée prit feu : une commission fut nommée, et M. Persil ayant présenté un rapport qui concluait à ce que les coupables fussent traduits à la barre de l'assemblée, le 8 avril, la discussion 43ommença.

LOUIS BLANC

Soutenues par MM. Petit, Pataille, de Rémusat, Dumon, Jaubert, Duvergier de Hauranne, les conclusions du rapport de M. Persil furent vivement combattues par MM. Gaétan de la Rochefoucauld, Laurence, Salverte, Gauthier de Rumilly, les généraux Bertrand etLafayette, Thouvenel, Gamier-Pagès.

Les premiers affirmaient que la Chambre se devait de ne point souffrir qu'on outrageât en elle la majesté de la nation ;. qu'en frappant de ses propres mains ceux qui se déclaraient si ouvertement ses ennemis, elle agissait comme corps politique, non comme autorité judiciaire ; qu'elle avait sous les yeux l'exemple de TAngleterre, l'exemple des Etats-Unis, où le parlement avait usé plus d'une foij» du droit de châtier les auteurs d'émts diffamatoires; qu'au surplus, les lois du 23 mars 1822 et du 8 octobre 1830 rendaient l'assemblée juge des insultes qu'on faisait monter jusqu'à elle.

Les seconds répondaient par des raisons empreintes de sagesse et de dignité. Une assemblée de législateurs devait-elle se commettre dans la mêlée des partis, au lieu de se maintenir avec calme et sérénité au-dessus des orages de la polémique? Que pouvait gagner un corps politique à fouler aux pieds ce principe éternel de morale, qui veut ^ue nul ne soit à la fois accusateur, juge et partie ? La Chambre serait-elle réputée plus vertueuse, quand elle se serait en quelque sorte délivré à elle-même un brevet de vertu ? S'il était vrai qu'en l'outrageant on eût outragé la nation, que ne laissait-elle aux tribunaux ordinaires, à la justice du pays, le soin de punir un tel attentat? Pour faire respecter l'inviolabilité du législateur, un arrêt valait mieux apparemment qu'une vengeance ! Et les orateurs de la minorité rappelaient le Journal du Commerce traîné sous la Restauration^ à la barre d'une assemblée qui, en satisfaisant sa haine, n'avait fait que se dégrader; et montrant du doigt M. Baiv the, assis au banc des ministres, ils ajoutaient, par un rapprochement aussi terrible qu'inattendu : « Voilà Thomme que le /owr- « fiai du Commerce eut alors pour défen-

« seur. » M. Garnier-Pagès cita ce trait du grand Frédéric qui, apercevant du haut des fenêtres de son palais un groupe d'hommes occupés à lire une affiche où il était insulté, ordonna que l'affiche fût placée plus bas pour qu'on pût mieux la lire. Il invoqua aussi, pour prouver la puérilité de certaines , vengeances, le souvenir de Shéridan, qui, condamné par le parlement anglais à faire amende honorable et forcé de se mettre à genoux, dit en se relevant et en s'essuyant le genou : « Je n'ai jamais vu de chambre aussi sale. »

Mais il y avait parti pris de la part de la majorité, dont M. Persil, avec son âpreté ordinaire, s'était fait le champion et l'qrateur. Comme il parlait, un éclat de rire se fait entendre aux extrémités de la Chambre. « Vos -rires sont scandaleux, » s'écrie M. Persil avec colère et Tœil fixé sur les deicniers bancs de la gauche. « Vous êtes un in- « soient, » réplique M. Dupont (de l'Eure). Il s'élève à ces mots un effroyable tumulte. Plusieurs députés sont debout. Le président rappelle à l'ordre Dupont (de l'Eure). Qu'on nous y rappelle tous! s'écrient à Tenvi la plupart des membres de l'Opposition. Alors, d'une voix ferme : « Messieurs, dit Dupont « (de l'Eure), je professe la plus grande to- « lérance pour toutes les opinions, mais je « réclame le même droit pour les miennes. « Je déclare donc à M. Persil que toutes les « fois que, se tournant vers moi, il traitera « de scandaleux mon rire ou mes paroles, « quand je n'ai ni ri, ni parlé, je dirai qu'il' c< est un insolent. » Ce fut sous l'impression de ces débats violents que le scrutin s'ouvrit. Ayant et après l'appel nominal, quarante-cinq membres déclarèrent qu'ils étaient résolus à se récuser ou à s'abstenir i. De ce nombre, M. Viennet, qui avait fait l'office

1. Ce furent MM. Ânglade, d'Argenson, Âudry de Puyraveau, Âuguis, Bastide d*Isard, Bavoux, Bérard, Bertrandf Boudet, Bnque ville, Chaigneaa, Gorcedes, Coulmann, Demarcay, Dubois-Aymé, Dulong, Dupont (de TEure], Duris-bufresne, Oamier-Pagès, Girardin, Havin, Joly, Laboissière, le général Lafayelte, Qeorge Lafayetie* Larabitf Lenouvel, Leprévost, LevaiUant, deLudre, Laguelte- Mornay, Luminais, Renouvier, Roussiihe, Senne, Tardieu, Teste, Viennet.

HISTOIRE DE DIX ANS

d^accusaieur, et M. Teste, contre lequel la Tribune avait dirigé de récentes et vives attaques.

Deux cent cinq voix décidèrent contre quatre-vingt-iloaze, que le journal serait cité à la barre de la Chambre. Il y comparut, le 16 avril, dans la personne de M. Lionne, son gérant, et de deux de ses rédacteurs: MM. Armand Marrast et Godéfroi Gavaignac. La foule des spectateurs était immense. Immobiles sur leurs bancs, les députés gardaient un silence glacial • et semblaient composer leurs visages. Les républicains entrèrent, le front haut, le sourire du dédain sur les lèvres. Qu'ils courussent au-devant d'une condamnation, ils ne Tignoraient point; mais ils trouvaient à la braver par une profession de foi pleine d'éclat, une jouissance légitime et hautaine. Un bureau avait été disposé dans l'intérieur d'une balustrade circulaire adossée aux bancs de l'extrême gauche : ce fut là que le prévenu et ses défenseurs prirent place.

M. Godéfroi Gavaignac commença en ces termes : « Messieurs , nous comparaissons « devant vous, mais nous ne vous reconu naissons pas le droit de nous juger. » Il continua sur ce ton, comme un homme convaincu de la sainteté de sa cause et de la supériorité de ses doctrines. Il ne se défendit point, il attaqua; pressant et hardi, mais grave dans ses colères et modeste dans son audace. Il reconnut, d'abord, qu'en politique, être jugé par ses ennemie, était une chance commune à tous les partis en lutte, ce qui rendaifles prétentions de la Ghambre naturelles, et ce qui les aurait rendues légitimes si cette Ghambre eût véritablement représenté la souveraineté du peuple. Mais une assemblée, fille du monopole, pouvait-elle avoir l'omnipotence d'une assemblée issue du suffrage de tous les citoyens? Au privilège qui les faisait représentants de 200,000 électeurs dans une nation de 33,000,000 d'hommes, les députés pouvaient-ils joindre le privilège de l'inviolabilité? Après tout, que reprochait-on à la Tribune ? D'avoir dit que la Ghambre laisserait construire des forts autour de Paris, vendue et prostituée

qu'elle était? Mais des fonds n'avaient-ils pas été alloués l'année précédente pour le commencement des travaux? Preuve trop évidente de l'état de vassalité dans lequel la Ghambre vivait à Tégard du pouvoir exécutif! Gar enfin, quoi de plus étrange que de de voir une assemblée fournir elle-même à une autorité rivale des moyens de dictature, des instruments de tyrannie? Des législateurs s'entourant de l'appareil des armes, consentant à siéger sous le feu de citadelles bâties à grands frais, la chose était nouvelle assurément et digne de remarque! Ils n'avaient pas compris de la sorte la liberté dés délibérations parlementaires, les auteurs de toutes les constitutions antérieures à Tan VIII, eux qui avaient décrit autour de la capitale un cercle qu*il n'était permis à aucun soldat de» franchir, eux qui avaient assuré au pouvoir législatif la possession d'un territoire sacré, oCi la puissance morale de la loi reposait dans toute sa force! Après de vives attaques contre le projet d'embastiller la capitale, M. Gavaignac se mit à suivre à travers Thistoire du dix-neuvième siècle les progrès de ce système de réaction, qui s*était produit : jusqu'au 18 brumaire, contre les hommes; sous TEmpire, contre les idées; sous la Restauralion, contre les sentiments et les intérêts du peuple; depuis, contre les garanties publiques. Le procès même intenté à la Tribune^ paraissait à l'orateur républicain la suite d'un vaste plan de conspiration contre-révolutionnaire plutôt qu'un acte de vengeance provoqué par une injure. « Quoi! ce procès (( pour vous dans un temps où la société est « en proie à un procès, par ma foi, bien « autre; quand elle plie jusque dans son « axe, quand on ne sait & quel orbite doit « aboutir ce monde dérouté! Quoi! dans « cette tempête qui gronde autour de vous, « vous entendez le cri d'un journaliste ! Ges « soldats retenus autour de vous, quand, de « Francfort à Gonstantinople, on sent de « quoi remuer les rois et les peuples, quand « l'Allemagne fermente sous cet esprit hé- « réditaire qui fatigua Gharles-Quint et

an

LOUIS BLANC

< niiaa Napoléon I Ainsi, l'Europes'échaafTe

< au retour de l'incendie que 1830 avait al-

< Usé dans son centre, l'esprit révolution- ( naire se meuL de nouveau contre celte toi c de sainte-alliance qui ne peut plus désor- ( mais exister qu'entre peuples, une étin-

< celle de juillet retombe sur le foyer de ia I ^ande famille européenne; et, cepenc dant, vous, vous jugez! DistracIJon im- ( possible, aveuglement incroyable, si l'on

Le général coml« Bertrand.

(I n'y cherche que celui de la passion! Non, « vous ne ferez pas croire que votre colère Il contre nous soit l'unique mobile de ce « procès; non, lorsqu'il n'y a pas un som- II meil qui ne puisse être interrompu par un <( courrier, vous ne nous persuaderez pas « que vous vous endormiez à l'aide d'une « audience. Vous êtes dans une mauvaise « voie, mais vous y marchez, et ce procès a termine voire session, parcie qu'il com- II nience ce qu'une autre doit exécuter. »Par ces paroles, on le voit, M. Cavaigoac agrandissait le débat; il rattachait à un long et détestable complot contre tes libertés publiques, ce qu'on aurait pu prendre pour un

simple élan' de colère de la part de quelques députés blessés dans leur orgueil ; en un mot, de la cause de la Tribune, il faisait celle de la nation tout entière.

Après lui, M. Marrast prit la parole, et, dans un discours agressif, mordant, plein d'impétuosité, de verve, de couleur, il traça l'histoire delà corruption telle que le régime constitutionnel l'avait enfantée, telle qu'il la rendait nécessaire. Cette histoire, H. Marrast la résumait en ces termes : « La Cham- II bre qui consentit aux tribunaux d'excep- « tion et aux cours prévâtales; la Chambre (I qui toléra les conspirations de police ; la « Chambre qui laissa violer la Charte impu- « nément; la Chambre qui prodigua les tré- <i sors de l'Etat aux intérêts dont elle proû- « ta la première ; la Chambre qui abandonna « la sûreté individuelle des citoyens & l'ar- « bitraire.des ministres; la Chambre qui I' poursuivit k outrance la liberté des opi-

« nions qu'étaient-elles? quel nom leur

« donner? La Chambre qui accrut incessam- <i ment les traitements des fonctionnaires, « qui les livra ensuite pieds et poings liés à « l'administration ; la Chambre qui entassa u emprunt sur emprunt, qui prodigua les i( fonds secrets, qui maintint tous les privi- « lèges, qui éleva des autels aux basses pas- » stons de l'avidité, qui encouragea t'agio- << tage par l'amortissement, qui fit tout gra- « viter vers le centre impur de la Bourse, « qui jeta honneur, dignité nationale, trésor « public à la voirie des loups-cerviers ; tou-

« tes ces Chambres, messieurs ^rosti-

« tuées I prostituées! » S'attaquant à la corruption du jour, « ce n'est, poursuivait H. « Marrast, un scÉrel pour personne que ces « spéculations heureuses dont on a tant « abusé l'année dernière pour les jeux de « Bourse I Tout le monde se rappelle ces u nouvelles connues de la veille et publiées u seulement le lendemain, après que d'im- « portantes opérations avaient pu être con- « sommées. La Chambre y était-elle étran- « gèreî Sans doute. Et pourtant, on affichait « dans l'intérieur des séances la cote des « fonds, comme pendant k l'ordre du jour 1

HISTOIRE DE DIX ANS

« Vos intentions doivent être excellentes, M messieurs, et cependant, vous avez voté « dans deux ans plus de fonds secrets que la « Restauration n'en a demandé pendant les Il six dernières années. Vous êtes parfaite- M ment indifférents à la prime des sucres ; « cependant cette prime s'est accrue, depuis « 1830, de 7 millions k 19 ; et, chose étrange, « le tiers à peu près de celte somme est par- « tagé entre six grandes maisons, au nom- « bre desquelles marchent en première ligne « celle de certains membres que vous hono- « rez de toute votre considération, et note tamment celle d'un ministre. Et en effel, « dans les ordonnances de primes pour 1832 « on voit Sgurer : la maison Périer frères, K pour 900,000 f. ; la maison Delessert, pour « 600,000 f.; la maison Humann, pour « 600,000f.;lamaisonFould,pour600,000f.; « la maison Santerre, pour 800,000 f. ; la « maison Durand, de Marseille, pour un « million. » Après avoir ainsi accumulé faits sur faits, accusations sur accusations ; après avoir rappelé que la Tribune ne paraissait à la barre de l'aseemblée que sur la dénonciation d'un homme qui avait eu le courage de <c vanter publiquement les bienfaits « de la clé dur et les charmes des fonds se- « crets. u M. Marrast avait atteint le terme de sa brûlante plaidoirie : il finit en s'écriaot : « Si c'est une guerre contre la Tribxtne seule, > elle est puérile ; si c'est une guerre contre n la presse, vous y périrez. J)

Malgré la réserve qu'elle s'était commandée, l'assemblée ne put se défendre d'une sourde agitation. Au moment où allait être rendu ce vote qui était un jugement, M. Cavaignac se leva et dit : « La Chambre sait « que M. Lionne est traduit devant elle par « suite d'une fiction : plus vous élèverez l'a- « mende qui frappera le journal, plus vous « diminuerez la peine de Id prison, qui ne « frapperait que M. Lionne, lequel ne peut « être considéré comme le vrai coupable. « Voici comment je voterais, et je pense « quelaChambrevoteraainsi:forteamende, « faible prison. » Alors les défenseurs et le prévenu se retirèrent \ six tables fnrent pla-

cées dans t'enceinte circulaire pour le dépouillement du scrutin; et, l'appel nominal terminé, chaque membre alla déposer son vote dans l'urne, au milien d'une confusion extrême. Le résultat était prévu. 204 voix sur 304 condamnèrent te gérant de la Tri' ètme à trois ans de prison et dix mille francs d'amende.

Mais la vengeance ne se fit pas attendre. Il y avait à la Chambre 122 députés fonc-

Le luron Louii. (1756-1637.)

tionnaires, lesquels touchaient annuellement, en traitements légaux, plus de deux millions, et cela pour des fonctions qu'ils ne pouvaient remplir, témoin M. d'Estourmel, député du Nord et ministre à ta Colombie : la Trilnme mît vivement en relief ce fait monstrueux et montra que les 122 députés recevaient, en traitements qu'ils ne gagnaient point, la subsistance de plus de huit mille citoyens pauvres. Le droit sur les fers, fontes et aciers, provenant des pays étrangers, avait été, pour l'année, de 2 millions 380,000 francs, impM énorme et désastreux levé sur l'agriculture et sur toutes les industries, pour qui le fer est un élément néces-

LOUIS BLANC

saire de production : la Tribune affirma que cet impôt n'était maintenu que parce Iju'il profitait à vingt-six députés ministériels, sans compter deux ministres, associés de M. Decazes dans l'exploitation des forges nouvelles de TAveyron. L'accusation monta plus haut encore. Au nom de la loi violée, au nom de l'intérêt public sacrifié à des scrupules de courtisan, le ministre des finances fut sommé de faire rentrer dans les coffres de l'État une somme de 3 millions S03,607 francs, que, depuis trop longtemps, la liste civile devait au trésor. On rappela qu'au mépris des traditions les plus inviolables de la monarchie, Louis-Philippe, le 6 août 1830, R'avait pns craint de faire donation à ses enfants de ses biens, qu'il voulait soustraire au domaine de l'État, et l'on s'étonnait que le droit d'enregistrement, payable à' avance aux termes de la loi, ne se trouvât pas, après trois ans, payé d'une manière intégrale. Le souvenir de la forêt de Breteuil, vendue au roi par M. Laffitte, fut aussi évoqué. Mais on dirigea contre le roi, à ce sujet, une accusation aussi injuste que mensongère : on prétendit que, pour frauder l'enregistrement, il n'avait porté qu'à 6 millions, dans l'acte de vente, ce qui en réalité lui en avait coûté 10. L'allégation était fausse ' : elle passa pour vraie dans l'esprit des hommes prévenus; les attaques redoublèrent de vivacité ; plus que jamais on parla de Kœsner, de ce vide de plusieurs millions qu'il avait laissé dans le trésor, et du mystère dans lequel on avait permis que cette honteuse affaire restât ensevelie; on se demanda s'il était possible qu'à l'insu du baron Louis, ministre des finances, M. Kœsner eût risqué l'argent de tous dans les impurs tripotages de la Bourse et entretenu avec les agents de change des relations patentes, cyniques, journalières; on alla jusqu'à étendre, plus qu'il n'étaitpermis de le faire ouvertement, une responsabilité que M. Martin (Nord) avait concentrée tout entière sur la tête de M. Kœsner, dans un rapport qui fut le commencement de sa

Page 1