Voir aux documents historiques, a
LOUIS BLANC
« dont la température parait devoir être plus « favorable à sa santé ; et si cette décision « salutaire était prise, il serait à désirer « qu'elle fût exécutée avant le terme de la « grossesse présumée, dans la crainte qu*a- (c près Taccouchement, les symptômes de « TafTection pulmonaire ne fissent des pro- « grès trop rapides pour permettre un voyage « quelconque. Ce conseil doit avoir d'autant « plus de poids, que Tétat moral de la duce chesse de Berri ne peut aujourd'hui que « recevoir des impressions de plus en plus « fâcheuses par l'effet d'une détention pro- « longée. »
La conclusion était claire, et il est à remarquer que, parmi les signataires de ce rapport: MM. Canihac, Grateloup, Bourges, Gintrac, se trouvait M. Ménière, que le gouvernement lui-même avait donné pour médecin à la princesse, sur la présentation de H. Orfila.
Les ministres avaient donc de puissants motifs pour ne pas prolonger la captivité de la duchesse de Berri jusqu'au moment qui suivrait ses couches; et, d'un autre côté, ils ne voulaient point la mettre en liberté avant d'avoir obtenu, de sa grossesse, une preuve éclatante, authentique, qu'ils pussent victorieusement opposer aux dénégations du parti légitimiste.
Les choses en étaient là lorsque l'accoucheur de la duchesse de Berri, M. Deneux, demanda l'autorisation de se rendre à Blaye. Il y fut décidé par des considérations que son parti n'approuva point et qui étaient cependant honorables. Il pensa que, si sa demande était rejetée, le fait de la grossesse serait démenti par ce refus; que si, au contraire, elle était admise, sa mission équivaudrait à un désaveu formel de la protestation attribuée jadis & Louis-Philippe contrôla légitimité du duc de Bordeaux. On se rappelle à quels doutes avait donné lieu la naissance du duc de Bordeaux ; ces doutes, après la révolution de juillet, avaient été habilement accrus et envenimés par les partisans de Louis-Philippe ; on avait même parlé d'une enquête. M. Deneux crut, non sans raison,
qu'en allant faire à Blaye, par ordre du gouvernement nouveau, ce qu'il avait fait aux Tuileries le 29 septembre 1820, il mettait les courtisans dans l'impossibilité de combattre l'autorité de son premier témoignage. Voulant détruire à tout prix l'accusation de mensonge qui pesait sur eux, les ministres avaient intérêt à faire certifier la grossesse de la prisonnière par des hommes de son propre parti. Or, le dévoùment de M. Deneux à la mère de Henri Y était connu, et sa qualité d'accoucheur donnait à sa présence à Blaye une signification sur laquelle il était impossible qu'on se méprît. Sa démarche fut donc favorablement accueillie par le conseil, et ce fut pour les légitimistes un nouveau sujet d'affliction et de colère. Ilpartit, arriva le 24 mars à Blaye, et admis le lendemain dans la citadelle, il fut introduit dans l'appartement de la princesse. Elle était couchée, avait le visage amaigri, le teint jaunâtre, les joues caves. Apercevant M. Deneux, elle lui tendit la main, et dit avec une grâce mêlée de tristesse: « Ce bon M. Deneux! « J'étais bien sûre qu'il viendrait près de « moi. » Vivement ému, le vieillard se précipita au pied du lit avec des sanglots et fut sur le point de s'évanouir. Quand il fut revenu de son trouble, la princesse lui dit: « Mon bon M. Deneux, pour moi vous avez « quitté votre femme, abandonné vos af- « faires, compromis votre clientèle : je ne « saurais accepter un tel sacrifice. » Et comme il ne répondait que par l'expression d'un dévoùment sans bornes: « Mais, pource suivit-elle en découvrant le fond de sa « pensée, vous ne savez donc pas qu'en res- « tant auprès de moi vous ferez involontai- « rement obstacle à ma mise en liberté? » Elle voyait, en effet, dans l'arrivée de M. Deneux, la preuve que les ministres avaient l'intention de lui laisser atteindre en prison le terme de sa grossesse. Mais M. Deneux lui représenta que, s'il revenait à Paris, les journaux légitimistes nieraient plus obstiné* ment que jamais la déclaration du 22 février, ce qui mettrait le gouvernement dans la nécessité de plus en plus impérieuse de les
HISTOIRE DE DIX ANS
confondre par unepreuve positive, au risque de lut imposer, k elle, une plus longue captivité. Elle parut frappée de cette observation; et, dans un second entretien qui eut lieu le 28 mars, elle déclara à M. Deneux qu'elle acceptait sa présence et ses soins.
Ce jour-là commença pour H. Deneux une vie de sollicitude, d'abnégation. Tout entier au désir de rappeler sa malade au repos et à la liberté, il ne craignit pas d'attirer sur sa tête la réprobation de son parti, dont il fallait, pour servir la mère de Henri Y, déjouer les calculs et braver les passions. Car ici l'intérêt de la princesse et celui du parti légitimiste étaient manifestement opposés. Pour faire tomber devant elle les portes de sa prison, Marie-Caroline n'avait qu'un moyen, qui était de mettre enlumiëre la vérité, vérité redoutable que le parti légitimiste aurait voulu couvrir d'un voile éternel, dût la mère de Henri V rester plus longtemps victime de rimportance du secret !
Mais ce n'était pas d'un simple aveu que les ministres avaient besoin ; cet aveu, il avait été fait le 22 février et publié le 26 : ce que le gouvernement exigeait, c'était uneconstataUon publique, appuyée sur des témoignages officiels, telle enfin que toute controverse devint impossible. Or, cette constatation, la duchesse de Bei-ri éprouvait k la permettre nue répugnance invincible, d'abord par pudeur, ensuite parce que, déjà trompée, elle ne croyait pas qu'on lui accordât la liberté pour prix du sacrifice qu'on osait lui demander.
Voici quel fut, à ce sujet, le plan soumis au général Bugeaud par M. Deneux : un certain nombre de personnes notables de Blaye et de Bordeaux auraient été désignées par le gouvernement pour recevoir, de la part de médecins accoucheurs choisis en nombre égal par le gouvernement et la princesse, une déclaration constatant la grossesse. L'acte dressé, la princesse se serait embarquée en présence des mêmes personnes, et l'acte n'aureùt été envoyé à Paris que lorsque le bAtiment se serait trouvé loin des parages de Blaye. Ce plan portait l'empreinte d'une dé-
fiance dont les ministres n'avaient que trop mérité l'injure. Le général Bugeaud parut néanmoins disposé à l'adopter; il répondit à M. Deneux qu'il allait rédiger des propositions qui seraient mises sous les yeux de la duchesse de Berri et des ministres. Et il ajouta que si, les conditions une fois acceptées, le gouvernement s'avisait de manquer à sa parole, il s'emparerait, lui Bugeaud, de
M'>« Lebeachu.
la corvette la Capricieuse, et conduirait Madame en Sicile de sa pleine autorité.
Si la duchesse de Berri avait pu croire un instant à la sincérité des promesses de ses ennemis, elle aurait cédé peut-être ; mais elle était convaincue que c'étaitenpure perle qu'elle autoriserait une constatation dont l'outrageante solennité était si propre, d'ailleurs, à la remplir d'effroi. Une conversation qu'elle eut sur ce point avec M. Deneux donnera une idée des tourments auxquels était en proie celte malheureuse femme.
« J'aime mieux, disait-elle à son médecin, « accoucher à Blaye que consentir à la cons- >( tatation qu'on me demande. Si je fais
LOUIS BLANC
(( constater mon état, on ne manquera pas (( de publier le résultat dans les journaux, « et je resterai ici, tandis que la déclaration K faite au moment de Taccouchement ne se- « ra pas rendue publique. — Oh! pour cela, « j'ose affirmer que Madame se trompe. — w Comment! Monsieur Deneux, vous croyez (( que les ministres oseraient la publier ? — M Je ne le mets pas en doute, Madame. — « Mais ce serait une infamie qui n'aurait pas « de nom. — Ils le feront, Madame, soyez-en « sûre. — Eh bien, s'ils le font, je divulgue- (( rai ce qui devait rester caché, je dirai le « nom de mon époux; mais, comme les lois c< françaises m'y obligent pour légitimer mon « enfant, l'odieux de cette révélation retombe bera tout entier sur mes ennemis ; tandis « que, si je faisais constater ma grossesse, u c'est moi seule qu'on accuserait, et Ton ne « manquerait pas de dire que j'ai voulu ob- (( tenir ma liberté avant d'accoucher, l'obtetf nir à tout prix, parce que mon enfant « n'était pas légitime. »
Ces considérations la décidèrent, et elle écrivit au général Bugeaud pour lui annoncer son refus.
Peu de temps après, une dépêche télégraphique mandait M. Ménière à Paris. Là, ce médecin fut appelé dans la salle du conseil, et il rendit compte devant les ministres assemblés de tout ce qu'il savait sur l'état des choses à Blaye. D'après ces renseignements, il fut décidé d'une manière définitive qu'on
i. Voici sa lettre :
« Je ne puis que vous savoir gré, général, des motifs qui •i vous ont dicté les propositions que vous m*avez sou- M mises. A la première lecture, je m'étais décidée à répondre a négativement. En y réfléchissant, je n'ai point changé u d'idée. Je ne ferai décidément aucune demande au «c gouvernement. S'il croit devoir mettre des conditions à <( ma liberté, si nécessaire à ma santé, tout à fait dé- A truite, qu'il me les fasse connaître par écrit. Si elles < 8*nt compatibles a\ec ma dignité, je jugerai si je puis u les accepter. En toute occurrence, je ne puis oublier, v( général, que vous avez en toute occasion su allier le « respect et les égards dus à l'infortune aux devoirs qui c vous étaient imposés. J'aime à vous en témoigner ma « reconnaissance. »
a Marie- Carounb »
Quelques jours après, la duchesse de Berri ayant cornmumiqué cette lettre à M. Deneux, et celui-ci en témoignant sa surprise, la princesse lui dit : « Il faut savoir caresser « le lion pour n*en être pas griffé. »
ferait accoucher la princesse dans sa prison. Le roi désira ensuite entretenir M. Ménière en particulier. Il se montra péniblement affecté de la rigueur déployée contre une nièce de sa femme, et se représenta comme la victime des nécessités du régime constitutionnel. Puis, prévoyant sur quels points pouvaient rouler les conversations de la princesse et de M. Ménière, il indiqua longuement à celui-ci le langage qu'il aurait à tenir, et se complut à lui tracer son rôle.
Marie-Caroline n'avait plus d'autre chance de salut qu'une évasion habilement préparée. L'idée en vint à quelques-uns de ses partisans, et M. de Choulot fut désigné, à son insu, comme le chef de la conspiration. Il s'était rendu digne de ce périlleux honneur par sa hardiesse dans le dévoûment, par les sacrifices de tout genre qu'il avait faits à la cause de la légitimité, et notamment par les fréquents voyages qu'il avait entrepris pour cette cause, et où il avait compromis une partie de sa fortune. Il était alors à Paris, et il revenait de Prague, d'où il rapportait, pour la duchesse de Berri, des lettres, des portraits et des paroles de consolation. Désespérant de pénétrer par la ruse dans la citadelle de Blaye, il s'adressa d'abord au ministre de la guerre, ne cachant rien de ce qu'il avait fait pour la duchesse de Berri lorsqu'elle était encore libre et armée, a Vous <( vous êtes conduit en vrai chevalier fran- « çais », dit à M. de Choulot le maréchal Soult ; mais il ajouta que, pour être admis auprès de la princesse, une autorisation du roi lui-même ne serait pas suffisante ; que c'était là une question d'État, et que les ministres avaient à en délibérer. Le lendepiain, M. de Choulot apprit que sa demande était repoussée. Il ne se rebuta point, écrivit au roi une lettre dans laquelle il redoublait d'instances, et confiant dans les ressources de son audace, il partit pour Blaye. Il se présente au général Bugeaud, invoque auprès de lui des motifs d'humanité, des mo-^ tifs d'honneur, et parvient enfin à se faire ouvrir les portes de la prison. Il trouva la duchesse de Berri très abattue, et rejetant
HISTOIRE DE DIX ANS
sur les souffrances prolongées de sa captivité le tort de la déclaration arrachée à sa faiblesse. L'entrevue fut courte : M. Bugeaud n'avait assigné à la visite qu'une durée de douze ou quinze minutes. Avant de prendre congé de la prisonnière, M. de Choulot, qui avait formé le projet de la sauver, lui demanda un objet qui pût être un signe de reconnaissance entre les mains de la personne qu'il aurait, peut-être, plus tard à lui envoyer. Alors, la duchesse de Berri ouvrant un tiroir, lui dit : ce Tenez, voici les joyaux ce de la couronne », et elle lui montrait, parmi quelques objets de fort peu de prix, une chaînette formant anneau. M. de Choulot prit la chaînette, et à peine était-il sorti que, cédant à un sentiment d'orgueil bien naturel chez une mère, la princesse appela le général Bugeaud pour lui montrer les portraits du jeune Henri et de sa sœur. Après une courte apparition dans la chambre de sa prisonnière, le général revint auprès de M. de Choulot, et, par un manque de tact inconcevable, il l'interrogea sur la grossesse de la duchesse de Berri. M. de Choulot répondit, comme on devait s'y attendre, qu'il n'était point venu dans la citadelle pour faire des constatations de ce genre et qu'il n'avait rien remarqué. A ces mots, la figure du général s'enflamme. Il ne cherchait que des témoignages dont les légitimistes n'eussent pas droit de suspecter la sincérité : il avait compté sur celui de M. de Choulot. Trompé dans son attente, il eut peine à retenir sa colère, et il envoya son aide-de-camp, M. de Saint-Arnauld, chez la princesse, pour la prier de se faire voir à M. de Choulot, debout et marchant. Quelque offensante que fût cette proposition, la duchesse de Berri n'osa pas la repousser. L'épreuve n'eut pas lieu, cependant, grâce à la fermeté de M. de Choulot ; mais il eut à soutenir, de la part du général, et surtout de lapart de l'aide-de-camp, des reproches d'une extrême vivacité. Il s'en émut faiblement, et regagna Paris en toute hâte, impatient de réaliser son projet. Il avait bien vu, dès son entrée à Blaye, que faire évader la duchesse de Berri, soit par
force, soit par artifice, était absolument impossible, à moins que Louis-Philippe ne consentît lui-même à y prêter les mains secrètement. Son premier soin, à Paris, fut donc d'écrire au roi qu'il rapportait de Blaye la pensée de la princesse et qu'il sollicitait une audience. Il l'obtint aussitôt et fut reçu aux Tuileries dans le cabinet du baron Fain. Mais, sur le point de voir M. de Choulot face à face, le roi avait subitement changé de résolution. Soit embarras, soit frayeur, il n'osait paraître au rendez-vous assigné.
M. de Choulot attendit longtemps avec une visible impatience. Pressé par lui, le baron Fain sort pour aller prévenir le Monarque, et revient proposer à M. de Choulot de l'introduire auprès de la reine. Celui-ci refuse, et, sur de nouvelles instances, Louis- Philippe se décide enfin à affronter une entrevue qui aurait dû être pour lui si pleine d'émotions. M. de Choulot commença sur un ton respectueux et calme; mais s'animant peu à peu, il déclara au roi que l'homme qu'il voyait devant lui était lié à la branche aînée par des sentiments indestructibles d'amour et de fidélité. « C'est là, répondit le « roi, un langage que peut entendre un mo- « narque citoyen. » M. de Choulot tenait entre ses mains, en parlant, des cannes qu'il avait coutume de porter pour se soutenir, depuis une chute qu'il avait faite à la chasse. Il remarqua que le roi fixait sur ces cannes un regard qui trahissait d'étranges alarmes, et il se désarma en souriant. Revenant alors au sujet de sa visite, il exposa au roi de quel intérêt il était pour lui de ne pas laisser la duchesse de Berri dans une situation de nature à avoir des suites terribles; il lui peignit la princesse succombant à des maux dont la cause, ignorée de l'Europe, s'associerait aux plus noirs soupçons. Louis-Philippe ne parut pas inaccessible aux craintes qu'on cherchait à éveiller dans son âme ; il reconnut que la duchesse de Berri venant à mourir en prison, on pourrait tirer contre lui de ce fatal événement le même parti qu'on avait tirer de la mort du duc de Bourbon. Mais se prêter à l'évasion de la duchesse lui
LOUIS BLANC
paraissait contraire aux plus chers intérêts de sa race. « Il faut, dit-il à plusieurs re- « prises, il faut des garanties à mon gouver- « nement. » Il se montra, néanmoins, disposée laisser agir M. de Choulotsans mettre obstacle à ses desseins. Seulement, il lui demanda de rester à Paris pendant quelques jours et d'attendre. Durant tout le cours de cet entretien, une pensée avait manifestement dominé le roi : le souvenir du duc de Bourbon, dont il avait en quelque sorte devant lui le représentant. Aussi revint-il souvent sur les accusations dont la mort de ce prince avait fourni le texte aux passions de parti. Il s'écria même : « Eh, mon Dieu ! « cette malheureuse succession, nous n'en « avons pas encore touché un sou! »
U. de Choulot crut, d'après la conclusion de l'entrevue qui vient d'être racontée, qu'il convenait d'attendre. Une se doutait pas que le retard paralyserait les efforts de son dévoùment ! *
Rien ne fut changé, en effet, aux mesures dont la sévérité avait si cruellement pesé jusqu'alors sur la duchesse de Berri. Isolée, inquiète, troublée intérieurement des rumeurs de son parti, dont il lui semblait quelquefois entendre comme un écho lointain, elle désirait qu'on lui donnât pour conseils M. Hennequin et M. de Chateaubriand: elle en fit la demande '. On parut disposé à satisfaire à ses désirs, mais on y mit, pour condition, qu'elle fit prendre à ces Messieurs l'engagement d'affirmer sa grossesse. C'était lui imposer une loi aussi dure qu'inconvenante :
1. Oa assure que M. de Choulot se propose de publier ce qui s'est passé en cette occasion plus complètement que ne nous a permis de le faire une diiscrétion dont noua avons dû respecter les motifs.
2. Voici la le lire qu'elle écrivit, à ce sujet, au général Bugeaud.
« J ai voulu réfléchir pendant plusieurs jours, M. le u général, à nos diverses conversations. Je me suis con- K vaincue que, malgré mon vif désir de ma mise en liberté, « je ne pouvais me décider à faire au gouvernement (( aucune proposition, sans m*étre consultée avec quelques- « uns de mes amis; je me réduirai à deux; mais, bien u entendu, j'aurai la possibilité de les voir sans témoins, (i Si le ministre y consent, j'écrirai à M. le vicomte de tt Chateaubriand et à M. Hennequin, pour leur demander a de se rendre près de moi àBlaye. J'ai tout lieu d'espérer tt que les propositions que je serai dans le cas de leur
elle refusa de s'y soumettre ; et sa demande, transmise à Paris par le télégraphe, fut rejetée. En même temps on chargeait le général Bugeaud de lui faire connaître certaines particularités tendant à lui rendre son parti odieux. Ce parti, disait une dépèche ministérielle qu'on eut soin de lui communiquer le 18 avril, la sacrifiait indignement; les légitimistes désiraient sa mort, pour s'en faire contre le pouvoir un moyen de calomnie; vivante, elle n'était plus pour eux qu'un embarras ; des lettres venues de Prague annonçaient que tout le monde y était déchaîné contre elle, et qu'au rang de ses ennemis les plus implacables figuraient H. de Blacas et l'abbé de Latil.
Ces confidences, pleines d'artifice, avaient un but manifeste. En montrant à la duchesse de Berri que ses partisans l'abandonnaient, que sa famille même s'armait contre elle, on espérait l'amener par le désespoir àpermettre que sa grossesse fût constatée ; que risquaitelle à mécontenter un parti dont on exagérait si habilement à ses yeux l'ingratitude? Mais on ne put vaincre sa répugnance.
MM. Orfila et Auvity lui avaient été envoyés pour la seconde fois avec MM. Andral fils et Fouquier: elle ne voulut pas les recevoir. M. Dubois, qui habitait Blaye depuis six semaines dans l'espoir de se faire admettre, M. Dubois lui écrivit en vain une lettre presque suppliante. Malheur à lui s'il ose paraître devantmoi, s'écria- t-elle d'un air qui respirait la menace ! Car elle éprouvait pour M. Dubois une sorte d'hoiTCur qu'elle ne prenait aucun soin de dissimuler.
Pour dompter l'obstination de la prisonnière, le gouvernement n'avait rien négligé: M. Auvity était allé jusqu'à presser M. do Mesnard d'employer son crédit auprès d'elle pour la faire consentir à une constatation.
« soumettre auront leur approbation. Le gouvernement, « dans cette hypothèse, en recevrait communication. Je « vous prie de faire connaître mon désir au président du tt conseil. Ma demande vous prouvera, général, que j'ai su « apprécier vos bonnes intentions à mon égard. -Je ne « cesserai de vous en conserver une véritable reconnais- « sance.
Marib-Garoune. »
HISTOIRE DE DIX ANS
doat su mise en liberté serait le prix. Toutes les tentatives ayant échoué, et la princesse préférant à la honte de céder le malheur d'accoucher dans la citadelle, on ne songea plus qu'aux moyens de rendre inévitable l'appareil dont on se proposait d'entourer son accouchement. Mais ne préviendrait-elle pas les solennités formidables auxquelles on la condamnait, en se faisant avorter? C'est ce qnele gouvernement craignait, outrageant la prisonnière par ces suppositions, aussi absurdes-que cruelles. La vérité est que, loin d'avoir ouvert son esprit k une telle pensée, elle manifesta l'intention de nourrir son enfant. Or, comme elle n'avait nourri ni le duc de Bordeaux ui la princesse Louise, il était fecile de prévoir que ce rapprochement, fait & Prague et dans le monde, donnerait lieu à de fâcheuses interprétations. Aussi H** d'Hautefort n'hésita-t-elle pas à combattre le désir de Uarie-Garoline. Représentations et prières, tout fut inutile. MM. Gintrac, Hénière et Deneux ayant déclaré que la princesse devait nourrir son enfant, dans l'intérêt même de sa santé, elle en témoigna une grande joie, et demanda qu'on fit venir de Paris en toute hàle les objets nécessaires. Elle ne pouvait doauer aux craintes 'qui la calomniaient un démenti plus formel : n'importe, on s'ahaissa, pour prévenir un délit imaginaire, à des précautions dont l'apparente sagesse n'était que folie et qu'insulte. Bien que les croisées fussent garnies de barreaux, et fermées, dans leur partie inférieure, par des demi-persiennes parfaitement fixées, il fut question d'y placer des treillis de fer, de peur sans doute qu'en faisant passer l'enfant à travers les barreaux, on ne détruisit la preuve matérielle de la grossesse. Le génie de l'espionnage alla plus loin... Mais il faut s'arrêter ici: quand la politique ose tout, tout raconter est impossible; et, dans ce cas, le silence n'est que la pudeur de l'histoire.
La duchesse de Berri pouvait mesurer enSn la portée de son malheur. Vouée à des humiliations sans exempleetle cœur abreuvé d'amertume, il ne lui restait plus rien à
expier. Dans les premiers temps de sa captivité elle avait en du moins quelques consolations, et il ue lui avait pas été interdit de donner le change & ses chagrins. Elle se prenait à oublier la rigueur de sa destinée lorsque, du haut du rempart assigné à ses promenades, elle suivut de l'œil le bateau à vapeur qui, chaque matin, va de Bordeaux à Blaye; ou bien, lorsque dans la plaine qui, à certains jours, réunit les habitants de ces
Le docteur Deneui.
deux villes, elle apercevait un salut de fidélité ou reconnaissait au passage un courtisan de son infortune présente. Mais, depuis - le commencement du mois d'avril, elle avait TU s'éteindre même ces rapides lueurs de joie. Livrée k de lentes souiTrances, elle ne sortait presque plus de son appartement, et vivait toute entière dans les soins dont l'entouraient ses compagnons de captivité. Heureuse encore si, dans son abaissement, elle n'avait pas eu à lutter sans cesse contre les exigences ou l'emportement de ses gardiens!
Le 24 avril, le général Bugeaud entra chez elle tenant k la main un rouleau de papier.
LOUIS BLANC
Grêlait une sorte de procës-verbal de ce qui deyait se passer au moment de Taccouchement. Ou y désignait comme devant assister à la naissance de Tenfant, le sous-préfet de Blaye, le maire, un de ses adjoints, le président du tribunal, le procureur du roi, le juge de paix, le commandant de la garde nationale, MM. Dubois et Ménière. Le procësverbal portait que tous ces témoins entreraient dans la chambre à coucher, au début du travail de Tenfantement, qu'ils constateraient ridentité de la princesse, qu'ils lui demanderaient si elle était bien la duchesse de Berri, si elle était grosse, si elle se sentait près d'accoucher; qu'on ferait mention de ses réponses ou de son silence ; que les témoins visiteraient ensuite la chambre, les cabinets, les armoires, les secrétaires, les tiroirs des commodes et jusqu'au lit de la princesse, pour voir s'il n'y avait pas d'enfant nouveau Hé dans l'appartement; que, dans le même but, on vérifierait s'il n'y avait auprès de la duchesse de Berri aucune femme grosse et'surle point d'accoucher; que, dans le cas où elle crierait pendant le travail, il serait fait mention de ses cris, aussi bien que des vagissements de l'enfant au moment de sa naissance. Marie-Caroline n'eut pas plutôt entendu l'énumération de ces formalités, qu'elle fut saisie de douleur et d'indignation ; mais le général ayant ajouté que les précautions ne pouvaient se borner là, et que, pour être instruit du début du travail, on serait obligé de placer deux gardiens dans le salon contigu à la chambre à coucher: « Relirez- vous, Monsieur, » s'écrie la princesse transportée de fureur; et, du salon oti elle se trouvait, se précipitant dans sa chambre, elle en ferme la porte avec violence. M. Deneux fut appelé aussitôt. La princesse était au lit, en proie & une agitation extrême ; elle avait les muscles de la face, du coi et de la poitrine contractés, la respiration pénible, les lèvres gonflées et violettes ; les mouvements du cœur tumultueux : l'enfant ne donnait plus signe de vie.
De semblables scènes pouvant amener une fausse couche et engager d'une manière ter-
rible la responsabilité des ministres, le g& néral Bugeaud ne négligea rien pour adoucir Marie-Caroline, et il y réussit; car, chez elle, les impressions étaient plus vives que profondes. Mais ce système de ménagements nécessaires n'alla point jusqu'à l'annulation du procès-verbal, et Tacceptation en fut laborieusement négociée.
Quoique placé par le gouvernement auprès de Marie Caroline, M. Ménière désapprou-* vait complètement le projet de procès-verbal. U en écrivit à M. d'Argout, et donna de sa désapprobation des motifs aussi honorables que décisifs. Quel pouvait être le but d'un acte de cette nature? De convaincre les incrédules? Mais les dénégations du parti légitimiste étaient systématiques ; comment douter qu'il ne fût résolu à nier même l'évidence 7 D'ailleurs, la tâche imposée aux témoins, sans parier de son inconvenance, n'était-elle pas impossible àremplir? M. Deneux, homme d'honneur, et responsable des suites de l'accouchement, ne protégerait-il pas sa malade contre la désastreuse influence que devait exercer sur elle, au milieu des émotions d'un pareil moment, la vue de huit ou dix personnes étrangères , inconnues , chargées d'une mission outrageante et inquisitoriale?
De sorte que, chez un peuple renommé pour sa générosité et sa courtoisie, l'accouchement d'une pauvre femme, vaincue^ prisonnière, abandonnée, malade, était devenu la grande affaire du moment, le sujet d'une correspondance ministérielle très active, une question d'état, enfin ! Que dis-je 7 on traita de cet accouchement, comme on traite entre Puissances belligérantes d'une province à partager ou de la paix à conclure I
Après de longues négociations, Marie-Caroline consentit : 1*» à faire prévenir le général Bugeaud, dès qu'elle ressentirait les douleurs de l'enfantement; 2** à répondre affirmativement à la question suivante : « Êtes-vous la duchesse de Berri? » 3** si les témoins n'arrivaient qu'après l'accouchement, à les recevoir quand M. Deneux le jugerait convenable.
Pour prix de ces concessions, Marie-Caro-
HISTOIRE DE DIX ANS
Une exigeait: l"* que, soas aucun prétexte, H. Dubois n'entrât dans sa chambre ; 2* qu'on lui promit de la mettre en liberté, aussitôt que M. Deneux la trouverait en état de supporter les fatigues du voyage; 3"" que la promesse fût délibérée, arrêtée en conseil et signée par cinq ministres au moiùs ; 4^ que l'original ou une copie signée des ministres f&t confiée au général et conservée par lui ; 5*" qu'on lui remit à elle-même une copie de cette promesse, certifiée conforme à l'original.
Cette dernière clause donna lieu à divers pourparlers, & la suite desquels les conditions furent acceptées de part et d'autre et transmises au gouvernement par dépêche télégraphique. Que le lecteur nous pardonne ces détails : il est douloureux, mais il est utile de les transcrire... Voilà comment les dynasties se font la guerre !
L'affaire du procès- verbal terminée, il ne restait plus qu'à prendre des mesures pour que les témoins ne fussent pas prévenus trop tard du moment précis de l'accouchement. M. Deneux avait été logé' dans la chambre occupée jadis par le commissaire de police Joly, c'estrà-dire au-dessous de l'appartement de Marie-Caroline. Or, le 1" mai on vint, de la part du général Bugeaud, intimer.à M. Deneux l'ordre de déloger. En vain, pour éluder une injonction dont il devinait trop bien le motif secret, allégua-t-il le respect dû à son âge, à ses habitudes, il fallut céder : on s'empara de sa chambre et l'on y plaça une échelle qui montait jusque sous le lit de la captive. De son c&té, le général Bugeaud crut devoir faire chambrée avec les gardiens du premier étage, lesquels étaient an nombre de quatre : deux officiers, MU. Fayoux et Salabelle, et deux sous-officiers, MM. Boudier et Wiilemot.
Mais cela même ne suffisant pas pour ôter au gouverneur de Biaye la crainte d'être pris au dépourvu, il imagina de faire coucher dans le salon contigu à la chambre de Marie-Caroline, les portes restant ouvertes^ deux gardiens qui, au moindre mouvement, à la première
plainte de la princesse^ devaient courir à son lit et donner le signal. Ce projet, dont Marie- Caroline fut menacée, n'avait peut-être pour but que de la faire consentir à laisser coucher dans le salon, au lieu de deux gardiens, le médecin que le gouvernement lui avait donné, M. Ménière. Elle y consentit, en effet; lorsqu'il eût été convenu que le salon serait occupé à la fois par M. Ménière et M. Deneux. On songea aussi à faire passer la nuit dans la citadelle à toutes les personnes désignées comme témoins, et il est probable qu'elles seraient entrées dans la citadelle le 8 au soir, si, jusqu'au 10, le maire et le juge de paix n'eussent été retenus hors de la ville par des affaires urgentes. Mais les circonstances devaient déjouer, dans ce qu'elle avait de plus minutieux, la prévoyance des gardiens.
On était arrivé à la nuit du 9 mai, et rien n'annonçait que cette nuit dût être marquée par l'événement attendu. MM. Deneux et Ménière se livraient au repos, ne croyant pas que leur ministère fût au moment d'être invoqué , et toute la citadelle semblait endormie. Tout à coup la porte de la chambre de Marie Caroline s'ouvre, M"' Hansler s'élance dans le salon à demi vêtue : « Ye- « nez, venez, M. Deneux, Madame accouche, i Il était trois heures du matin environ. En un instant chacun fut sur pied. M. Ménière va frapper à la porte du corridor et appelle vivement le général. Celui-ci, averti, se précipite vers la porte d'entrée de l'enceinte en palissades, pour prévenir à son tour M. Dubois. L'ordre est donné de tirer le canon pour appeler dans la citadelle les témoins logés dans la ville. Déjà MM. Deneux et Hfénière s'empressaient autour de Marie- Caroline. Bientôt, arrivent dans le salon, le général Bugeaud, M. Delort, commandant de la place, M. Dubois, et les officiers de service. Des messagers circulent de toutes * parts dans la citadelle, se croisent sur les remparts, courent à la porte Dauphine. Trois coups de canon retentissent. <r Qu'est-ce f( donc ? » , s'écrie la princesse avec inquiétude. On la rassure et on la supplie de veiller sur ses souffrances, d'attendre encore ... Et
LOUIS BLANC
la princesse de répondre à ces prières doublement cruelles : » Uais ne croyez-vous pas « quece ntardne soitfatal à mon enfant?» <( Bf . Dubois s'était approché de la chambre à coucher. M. Méni&re se plaça aussitôt de façon à empêcher que Marie-Caroline ne l'aperçut. En même temps M"* Hansler lui disait tout bas, mais avec beaucoup de vivacité : « Retirez-vous, Monsieur, retirez- « vous donc, n Ce fut pendant cette scène
Le docteur Antoine Dubois.
que M. Deneux opéra la délivrance ; et il reçut, immédiatement après, des miùns de la princesse, la déclaration qu'il devait faire aux témoins. Marie-Caroline témoigna le désir de voir M"' d'Hautefort, qu'on alla prévenir sur te champ; puis, ayant aperçu M. Bugeaud dans le salon, elle dit à M. Héaière : « Il peut entrer, si cela luiplait. » Le général s'approcha, et elle lui tendit la main : « J'ai appelé dès que j'ai senti la première « douleur. J'ai fait tout ce que j'ai pu et je « crois que tout ira bien. » Paroles qui expriment d'une manière poignante l'état de soumission et de contrainte dans lequel avait jusqu'alors vécu cette princesse infor-
tunée I Alors, et par un mouvement louable de sensibilité, le général lui lut une dépèche ministérielle qu'il avait reçue la veille et dont il savait que la lecture serait douce à son cœur. Elle le remercia avec effusion, et, comme il se retirait : « Général, vous avez « deux filles; eh bien, en voici une troi- « sième. » Déjà elle avait dit à M. Ménière, en parlant du personnage mystérieux qui, dans ce moment, régnait sans doute sur sa pensée : c II sera heureux : il désirait tant a une fille ! »
Pendant ce temps, les témoins étaient arrivés. Tout étant disposé pour les recevoir, le généra] Bugeaud en fut prévenu. M" d'Hautefort se trouvait en ce moment auprès de ta princesse, et à l'attitude de cette dame, à l'impatience de ses mouvements, ft l'altération de son visage, on voyait assez tout ce qu'avait de douloureux pour elle cette mise en scène d'un drame odieux. Telle était son agitation, que, les témoins tardant à paraître, elle s'avança vers la porte et dit d'une voix impérieuse : « Mais, messieurs, madame « vous attend. » Les témoins entrèrent, graves, et dominés par une secrète émotion- M. le président Pastoureau fit à la princesse les questions relatées au procès- ver bal*. Elle y répondit sans hésitation ; et l'on se rendit dans le salon pour dresser l'acte. Celte formalité remplie, H, Deneux fut sommé par le président de dire quelle était la personne qu'il venait d'accoucher. Il y eut un moment de silence. Était-ce la déclaration d'un mariage légitime qu'on allait entendre? La curiosité se peignait dans tous les regards et l'attente était solennelle. M. Deneux fit la déclaration suivante :
K Je viens d'accoucher madame la du- « chesse de Berri, ici présente, épouse en