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Chambre des Communes. Séance du 15 février

Tout semblait donc se réunir pour faire de la Russie la plus puissante nation du monde. Malheureusement pour elle, ses fprces réelles étaient loin de répondre à l'habileté de ses diplomates et à la grandeur de ses desseins. Sa dernière guerre avec les Turcs avait épuisé ses ressources ; formidable en apparence, elle avait, plus que toute autre nation, besoin de la paix pour suivre ses intrigues, et son empire était facile à obranler, quoique colossal, parce qu'il manquait de proportions et d'assiette* ^ A ces complications, nées de la situation respective des puissances principales, s'ajoutaient les agitations des puissances secondaires, réduites pour la plupart à mener en Europe une existence précaire et tourmentée.

En épousant Marie-Christine de Bourbon, Ferdinand VII avait profondément irrité le parti des moines qui aimait, dans l'infant don Carlos, un prince plus méchant, plus grossièrement dévot, plus fanatique enfin que le monarque lui-même. Déjà coupable aux yeux des apostoliques, pour avoir introduit à la Cour de Madrid les modes nouvelles, le goût des plaisirs et les fêtes, Christine leur devint odieuse, quand ils apprirent qu'elle était grosse. Car, si un fils naissait à la reine, don Carlos perdait l'espoir d'une couronne. Mais, bientôt, les partisans de l'infant eurent un plus grave motif de colère : Christine pouvait accoucher d'une fille, et, dans ce cas, en vertu du droit salique apporté en Espagne par le Bourbon Philippe V, don Carlos était appelé à succéder à Ferdinand VII, son frère. Pour détourner d'elle ce malheur, la reine obtint de son époux l'abolition de la loi salique, et, le S avril, une Pragmatique sanction^ attribuée à Charles IV par le décret royal, apprit à l'Espagne qu'elle pourrait désormais, comme sous l'Empire du droit goth, être gouvernée par des femmes. Delà, chez les apostoliques, un redoublement de fureur, et, chez leurs adversaires, l'enivrement du triomphe. La question, du reste, fournissait matière à controverse. Ferdinand VII, selon les parti-

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sans de don Carlos, n*avait pas qualité pour abolir par simple ordonnance cette loi salique que Philippe V avait introduite en Espagne avec Tassentiment des Corlës de 1713. De leur côté, les partisans de la reine répondaient que la Pragmatique-sanction n'était pas une simple ordonnance; qu'elle n'était qu'une exhibition de la pragmatique de Charles IV, portée à la requête des Cortès de 1789. La guerre, on le voit, était au fond d'un débat semblable. Et la France qui, plus que toutes les autres nations de l'Europe, était intéressée dans la querelle, la France avait à prendre un parti. Or^ au point de vue monarchique, le ministère Polignac devait naturellement appuyer les prétentions de don Carlos, parce qu'une fois le droit salique aboli en Espagne, il suffisait d'un mariage pour y faire revivre l'ancienne influence de l'Autriche. En conséquence, la politique des derniers ministres de Charles X secondait les vues de don Carlos et de ses partisans.

Quoi qu'il en soit, la haine jurée à Christine par les apostoliques était de nature à servir les projets du parti démocratique. Ce parti se cachait, à la vérité. Il se taisait ; et tous ceux qui auraient pu lui servir de chefs avaient été livrés à l'exil ou au bourreau. Mais le souvenir de la constitution de 1812, et des Cortès de 1820 n'en vivait pas moins dans le cœur des Espagnols. Ce souvenir était même la seule force réelle qui existât en Espagne, où le despotisme avait dévoré ses ressources par excès. Au fond, le maintien du régime établi n'intéressait guère que le clergé. Des nobles embarrassés de leurs privilèges, un peuple misérable et mécontent, pas de bourgeoisie, les ambitions tournées exclusivement vers le maniement des affaires publiques, peu d'industrie, point de commerce, et, par conséquent, aucun des vices qu'enfante la passion du g.ain, aucun des obstacles qu'il oppose aux révolutions, même les plus légitimes, que de chances pour le parti démocratique, si la France eût jugé à propos de le seconder !

Comme l'Espagne, le Portugal touchait à une guerre de succession. Devenu empereur

du Brésil, le jour où les Brésiliens avaient secoué la domination portugaise, don Pedro, à la mort de Jean VI, son père, s'était vu dans rol)ligation d'opter entre les deux couronnes. Il avait gardé celle du Brésil, etabdiqué en faveur de dona Maria, sa fille, celle du Portugal. Mais son frère, don Miguel, nommé par lui-même régent du Portugal, ne s'était pas fait scrupule d'usurper le trône. Dona Charlotte Joachime, épouse de l'imbécile et malheureux Jean VI, avait depuis longtemps enseigné à l'infant la pratique du crime et l'art des trahisons. Les leçons maternelles avaient profité à don Miguel ; et, en 1830, Lisbonne tremblait sous la main de ce prince, maniaque tout plein de caprices sauvages, tyran que la soif du sang brûlait, mais qui était soutenu par les nobles dont il défendait les privilèges, par le clergé dont il maintenait la domination, et par cette foule de mendiants que les moines en Portugal avaient jusqu'alors nourrie, corrompue et tenue en laisse.

Toutefois, la reconnaissance de don Miguel était en suspens dans toutes les Cours de l'Europe. La France penchait pourfton Pedro, sans sortir néanmoins de l'expectative. L'Angleterre ne se prononçait pas davantage, bien que son intérêt dans la question fut immédiat et pressant, à cause du joug commercial qu'elle avait appesanti sur le Portugal. A la vérité, se décider était^périlleux et difficile pour l'Angleterre : Don Miguel restant sur. le trône, il était à craindre que ses principes politiques ne lui fissent rechercher l'alliance des rois absolus, et que la Cour de Lisbonne n'acceptât le patronage de celle de Madrid, comme semblaient déjà l'annoncer les secours fournis au parti miguéliste parles Espagnols. D'un autre côté, don Pedro, avec les idées de gloite qui le tourmentaient, ne serait-il pas tenté de faire sortir son pays du vasselage industriel dans lequell'avaient tenu si longtemps les marchands de Londres? Lord Ponsomby avait été envoyé à Rio Janeiro pour sonder l'empereur relativement au maintien du traité qui consacrait ce honteux vasselage, et la réponse

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Lei garçons bouchera avaient parcouru la ville (page 182).

de l'empereur du Brésil n'avait pas été suLisfaisante. C'en étuit assez pour que l'Angleterre l'abandorinAt, alors même qu'elle aurait oublié avec quelle ardeur, dans la révolution de t820, les constitutionnels, partisans de don Pedro, avaient renversé à Lisbonne, la tyrannie de Lord Bércsford.

Si tel était l'état de trouble et de malaise dans lequel vivaient les nations indépendantes ou réputées indépendantes, on peut juger quelles tempêtes couvaient dans leur sein les nations victimes du traité de 1813.

L'Ilalic frémissait sous la domination de l'Autriche, dont ses princes n'étaient guère que les préfets, domination d'autant plus abhorrée, qu'elle s'exerçait au moyen de la diplomatie. Privés du droit de parcourir librement leur pays, de celui de publier leurs opinions ; attaqués dans leur liberté individuelle, espionnés dans leurs familles, exposés, au moindre mouvement, à voir briller,

depuis Rome jusqu'à AncAne, depuis Turin jusqu'à Naples, l'odieux uniforme des garnisons autrichiennes, les Italiens attendaient avec une impatience croissante le moment de secouer leurs chaînes. Ces chaînes, cependant, étaient beaucoup plus lourdes pour les hommes éclairés que pour le reste de la nation, dont le sort matériel n'était pas, au fond, très malheureux. Mais,- en Italie, il n'existe pas à proprement parler de classes, si ce n'est en Piémonl,oii la société se trouve constituée hiérarchiquement. La bourgeoisie italienne sentait, par conséquent, qu'elle enlraineniit sans peine, à sa suite ce peuple, dont rien ne la séparait et dont elle ne formait que l'élite. Il est certain que l'amour de l'indépendance italienne existait partout, même dans les couches inférieures de la société, sinon à l'état d'opinion, au moins à l'état d'instinct et de sentiment. Il était même des contrées de l'Italie,la Romagoe, par exemple, où ce sentiment

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existait chez la multitude avec un rare degré d*énergie. A Gènes, chacun se souvenait encore du jour où, les Autrichiens ayant voulu forcer les habitants à contribuer à l'enlëvement d*un mortier, un enfant cria : la rompo,J€ la brise jCri fameux qui souleva le peuple et fit chasser de la ville, après trois jours de lutte héroïque, une multitude d'étrangers. L'indépendance de lltalie était donc au fond do toutes les âmes. Et, d*un autre côté, ceux qui étaient naturellement appelés à se mettre à la tète du mouvement ne cherchaient la conquête de l'indépendance que dans le triomphe de Funité. De fait, quoique Tltalie fut morcelée, et que le souvenir des luttes fédératives du moyen-àge n'y fut peut-être pas encore tout à fait éteint, Palerme et Xaples étaient les deux seules ^âlles entre lesquelles régnât une inimitié profonde. Gènes ellemême, qui se rappelait combien elle avait été jadis florissante, et qui ne pliait qu'avec colère sous la suprématie de Turin, Gènes ne poussait pas si loin la jalousie qu'on ne Teùt vue, lors de Finsurection de 1821, ou\Tir avec empressement ses portes aux émigrés piémontais, les recueillir, leur offrir de l'argent et les sauver. C'étaient là pour des patriotes italiens des motifs suffisants d'espérance. Que la France leur prêtât son concours, qu'elle empêchât les Autrichiens de franchir les Alpes, et l'Italie était libre. Rome, alors, aurait ouvert aisément ses portes à l'insurrection partie de Bologne; le pape, dépouillé de son pouvoir temporel, aurait conservé intacte sa puissance spirituelle ; l'Italie, enfin, se serait politiquement constituée, après avoir écrit sur son étendard ce mot magique: Unité. Tels étaient les projets des patriotes italiens. Quant au chef qu'ils se donneraient, comme, à leurs yeux, la question de nationalité était laplus importante et la première à résoudre, ils ne pouvaient se montrer bien difficiles sur le choix. Et c'est ce qui explique les rapports qui s'étaient établis entre Menotti et le duc de Modène, prince artificieux, cruel, enclin au despotisme, mais animé d'une volonté forte, et capable de se jeter dans une conspiration, si elle avait dû i

avoir pour résultat de le couronner roi d'ItaUe.

La Belgique n'était pas moins agitée que ITtalie, bien que sa situation fût différente. Au point de vue matériel, jamais elle n'avait été plus heureuse que depuis sa réunion à la Hollande. Les colonies hollandaises fournissaient à sesproduits d'importants et nécessaires débouchés. Le monarque qui la gouvernait était d'ailleurs une bonne tète, et l'un des souverains sans contredit les plus remarquables de l'Europe. Profondément versé dans la science économique, ayant le goût des spéculations, parce qu'il en avait le génie, Guillaume avait donné à l'industrie hollan- I do-belge une impulsion sinon très morale, ' au moins très vive. Parmi les plus riches j négociants de son royaume, les uns étaient ses associés, les autres ses débiteurs; et c'était par lui, à ses risques et périls, en quelque sorte, qu'avait été fondée la société GÉNÉRALE de Bruxelles. Mais Guillaume avait le cœur trop hollandais. Il se souvenait trop bien qu'en 18iS la Belgique n'avait été unie à la Hollande que comme un accroissement de territoire. De là des préférences injurieuses, et, dans la distribution des emplois, une partialité révoltante. Grief extrêmement grave, puisqu'il armait contre la Hollande la partie laplus remuante et la plus éclairée de la population belge. Ajoutez à cela que les deux peuples ne parlaient pas la même langue, ne professaient pas la même religion, n'avaient pas les mêmes mœurs; que quatre millons de belges ne comptaient pas plus de représentants aux états-généraux que deux millions de Hollandais ; que Guillaume avait prétendu introduire dans les actes publics et dans les plaidoiries l'usage d'une langue uniforme; qu'enfin, par rétablissement du collège philosophique de Louvain, il avait soulevé contre lui les puissances du clergé de Belgique, puissance jalouse et qui ne sut jamais pardonner. De cet état de choses devait naître naturellement l'alliance des libéraux et des catholiques ; cette alliance, en 1830, était aussi étroite que possible, et devenait de jour en jour plus menaçante

l'armée française sous le règne de LOUIS-PHILIPPE (D'apréa la Galeria militaire d'Anbry, tS%>)

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pour La Haye. Cependant, telle était la prospérité matérielle des Belges, que leur irritationn'allaitpai^jusqu'àdésirerle renversement violent de la dynastie. Une séparation administrative aurait suffi à leurs vœux. Beaucoup même se seraient tenus pour satisfaits du renvoi du ministre de la justice, van Maanen, instrument trop fidèle des volontés injustes de son maître. Mais il en eut été bien autrement si la Belgique eût pu se créer une situation qui, tout en brisant le lien qui rattachait à la Hollande, lui eût offert les avantages qu'elle retirait de son union avec ce dernier pays. Pour conclure avec la Belgique le pacte d'une féconde et honorable fraternité, la France n'avait qu'à lui tendre les bras.

La situation de la Pologne renfermait, comme celle de la Belgique, des germes nombreux de révolution. Orgueilleuse et guerrière, la noblesse polonaise n'avait subi qu'en frémissant le joug des traités de 181S, et plus d'une fois elle avait essayé de le briser. Le major Lukasinski, fauteur d'une conspiration qu'on avait découverte, était descendu dans les cachots pour y mourir; mais le souvenir de ce glorieux conspirateur vivait dans le cœur de tout véritable Polonais, et son nom était parmi la jeunesse l'objet d'un culte héroïque. Lors du couronnement de Nicolas à Varsovie, un complot fut au moment d'éclater: il n'échoua que par la pusillanimité de quelques membres de la diète. Vainement le prince Lubecki, ministre de l'empereur, avait-il donné à l'industrie en Pologne un essort prodigieux, vainement le grand duc Constantin était-il parvenu à y organiser une superbe et savante armée, la Pologne voulait devenir indépendante, et supportait impatiemment la tjrrannie farouche du grand duc, prince bizarre qui, par ses qualités aussi bien que par ses vices, ressemblait à un de ces chefs barbares dont l'effort renversa l'empire romain. Ce n'est pas que la révolution qui semblait se préparer n'eût à surmonter de rudes obstacles. Abrutis par le servage héréditaire, servage qui, depuis Napoléon , n'existait plus de droit,

mais existait toujours de fait, les polonais ressentaient faiblement l'orgueil de l'indépendance, leur cœur n'ayant jamais battu pour la liberté. Et pour ce qui est des nobles^ ceux-là seuls parmi eux s'élançaient avec ardeur vers un avenir inconnu, qui, réduitfr à la possession de vains privilèges, végétaient dans la misère; car chez les nobles qui à l'autorité du nom, joignaient celle de la fortune, la haine du joug étranger était combattue par la crainte de l'anarchie. D'ailleurs, à côté de cette noblesse, timide quoique sincère dans son patriotisme, veillait l'aristocratie polonaise, c'est-à-dire cette classe de nobles félons qui avaient accepté de la Russie les titres de ducs, de comtes, de barons, do princes, titres formellement réprouvés par la constitution originaire et les traditions du pays. Malgré tout cela, une révolution en Pologne était facile à prévoir, et des événements semblables à ceux du mois de juillet 1830 devaient la rendre inévitable.

Ainsi donc, et pour nous résumer, la Russie engagée dans des projets trop vastes pour ses ressources ; la Prusse en lutte avec le» provinces rhénanes ; l'Autriche menacée par l'esprit de liberté en Allemagne, et par l'esprit d'indépendance en Italie; l'Angleterre incertaine, inquiète et impuissante ; le Portugal et l'Espagne, à la veille d'une guerre de succession ; l'Italie, la Belgique, la Pologne^ maudissant les traités de 1815 et prêtes à se soulever au premier signal, voilà quel était l'état de l'Europe, quand la révolution de 1830 vint la surprendre et l'éblouir.

De semblables données permettaient aux Français une ambition sans limites, et tout pouvoir, digne de les gouverner, allait évidemment par eux gouverner le monde. Les événements appelaient notre patronage à Constantinople, et nous donnaient^ avec l'empire des sultans raffermi, le moyen de sauver la Pologne. Jj'uniforme de nos soldats, brillant sur le sommet des Alpes, suffisait pour l'indépendance de l'Italie. Nous pouvions offrir aux Belges, pour prix d'une fraternelle union, la substitution du drapeau tricolore à l'odieux drapeau delà maison'd'Orange, et

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nos marchés, non moins opulents que ceux des colonies hollandaises. En nous déclarant avec énerve pour don Pedro, nous forcions les Anglais à contracter avec don Miguel une alliance exécrable, et nous sapions à Lisbonne leur domination déshonorée. Nous emparer moralement de TEspaghe était facile, car nous n'avions pour cela qu'à pousser contre deux factions monarchiques, ardentes à s'entre-détruire, les réfugiés espagnols invoquant le magique souvenir des Gortès de

C'était assurément un merveilleux concours de circonstances que celui qui faisait dépendre à ce point de Fagrandissement de la France le salut de toutes les nations opprimées. La noblesse du but se confondait ici avec l'importance matérielle du résultat; et il y /tvait à vouloir rassurer les rois de l'Europe, à les craindre, non-seulement égoïsme, mais puérilité, petitesse de A^ues et débilité d'esprit.

Et puis, rien n'était préparé à l'intérieur pour les vastes réformes et les hautes entreprises. Il fallait donc trouver au dehors une issue à cette exubérance de vie que la révolution venait de créer dans la société française. Fermer à tant de passions inoccupées la carrière utile et glorieuse que leur ouvrait le destin, c'était les réduire à user en complots et en agitations une activité sans aliment. Il n'y avait que des hommes profondément médiocres qui pussent ne pa& comprendre qu'éviter à tout prix la guerre étrangère, c'était préparer les éléments d'une guerre civile. Le sceptre nous était offert, et, pour le repousser, il pouvait nous en coûter beaucoup plus que pour le saisir.

Mais trois choses s'opposaient à l'adoption d'une forte politique : la forme dç gouvernement adoptée, le caractère personnel du nouveau roi, les instincts et les intérêts delà classe dominante.

' Pour qu'un gouvernement agisse puissamment au dehors, il faut qu'au dedans son action soit libre. Il n'est donné qu'aux aristocraties bien assises, comme l'aristocratie anglaise, ou aux royautés absolues, comme

celle de Louis XIV, bu aux démocraties vigoureusement constituées, comme celle de la Convention, de concevoir et de mener à fin de grandes entreprises. La monarchie représentative, telle qu'on venait de la voir sortir du sein de la révolution, laissait subsister, au haut de la société, deux pouvoirs rivaux, c'est-à-dire ennemis, et n'ayant par cela même de force que pour s'entre-détruire. De là une cause de mobilité incompatible avec l'esprit de suite et l'inflexibilité systématique qu'exige l'accomplissement des vastes desseins. En limitant le pouvoir royal, en soumettant à un contrôle jaloux tous les détails de son existence, en lui donnant une assemblée turbulente à subir, à combattre ou à corrompre, la forme constitutionnelle créait au chef de l'État une situation difficile ; elle le poussait à sacrifier tout au désir de conserver la couronne. Un prince qui tient le sceptre en réserve pour son fils, ne saurait avoir à un degré suffisant l'abnégation et l'audace. Alors même qu'il ne serait pas égoïste comme homme, il l'est comme père de famille ; et tel est le vice des pouvoirs héréditaires. Mais combien cet inconvénient n'estil pas plus grave, lorsque le trône est pour ainsi dire lancé dans une perpétuelle tempête ?

Aussi bien, Louis-Philippe, par caractère et par position, n'était que le premier bourgeois de son royaume. Or, la bourgeoisie n'était nullement tentée par l'éclat des aventures héroïques. Composée en partie de banquiers, de marchands, d'industriels, de rentiers, de propriétaires paisibles et prompts à s'alarmer, elle appartient presque tout entière à la peur de l'imprévu. La grandeur de la France, pour elle, c'était la guerre ; et dans la guerre elle ne voyait que l'interruption des relations commerciales, la chute de telle ou telle industrie, des débouchés perdus, des faillites, des banqueroutes. Us n'avaient pas changé, les hommes qui, en 1814 d'abord, puis en 1813, criaient : A bas Napoléon ! tandis que l'ennemi frappait aux portes de la capitale.

Les obstacles qui s'opposaient à l'adoption

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d'une politique française et fraDchement révolutionnaire, n'existaient donc pas en Europe : ils existaient en France.

Cependant, et même sans sortir de la sphère étroite dans laquelle l'établissement d'une monarchie coastitutionnelle renfermait la révolution de juillet, la dynastie nouvelle pouvait, si elle eût été bien inspirée, se créer en Europe un rAle indépendant et original. Louis-Philippe pouvait dire aux puissances : « Au nom de la France bourgeoise dont je « suis le représentant, j'adhère auzarrange- « ments territoriaux stipulés- par les traités « de 1815, et je repousse toute idée de con- . « quête. Je m'engage, en outre, à opposer u une digne permanente aux entraînements « révolutionnaires. Mais, pour que je rem- « plisse cette double mission, il importe que « les principes en vertu desquels je suis de- « vend roi et qui sont ceux de la bourgeoisie, « acquièrent en Europe de la force et de l'au- « torité. Je ne saurais enchaîner la France « démocratique et conquérante qu'avec le '< secours de l'Europe constitutionnelle. Ma i< cause étant inséparable de celle de la « bourgeoisie, je ne saurais compter long- « temps sur ses sympathies, à l'intérieur. Il qu'en faisant triompher, au dehors, ses Il doctrines et ses intérêts. En proclamant « tous les gouvernemeata solidaires l'un de Il l'autre, la Sainte-Alliance a posé un prin- II cipe juste, dont il ne reste plus qu'à faire Il une application conforme au cours naturel « des événements et, des idées. Le régime i< constitutionnel existe en Angleterre; il « vient de prévaloir en France; il peut aisé- '< ment être introduit en Espagne, en Portu- « gai, en Italie, en Belgique; it veut être « perfectionné en Allemagne. Eh bien ! au Il nom de la France bourgeoise qui m'a cou- « ronné, j'olTre mon appui à la bourgeoisie « dans tons les pays de l'Europe, et je mets « au prix de l'adoption du principe constitu- II tienne] l'alliance de la France et la paix du Il monde. »

Ce langage n'aurait certainement répondu ni à toutes les nobles passions ni à tous les intérêts légitimes ; maia c'était le seul qu'au

point de vue monarchique et bourgeois on put tenir avec décence et habileté. La guerre venant h. éclater dans cette hypothèse, la royauté trouvait appui au dedans et au dehors ; elle détournait à son profit la popularité attachée à une attitude énergique ; et, loin de prêter le flanc à l'esprit démocratique, elle

Ferdioaad VII, n8i-1833. .

lui enlevait ses propres procédés pour les combattre.

Rien de tout cela ne fut compris par le Cabinet du Palais-Royal. La médiocrité des hommes chargés des destinées de la France fut le plus humiliant et le premier de ses malheurs.

Ces développements étaient- nécessaires pour donner la clé des arrangements diplomatiques que nous aurons à raconter. Pour montrer «ombien la diplomatie de la France fut inhabile et désastreuse, il fallait dire quelle immense, quelle glorieuse carrière s'ouvrait devant elle, si la fortune eût placé en de fortes mains le pouvoir devenu vacant.

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Avènement de la bourgeoisie. — Misère et mécontentement du peuple. — Vains témoignages d^allëgresse et d^orgueil. — Popularité du nouveau roi. — Le prince de Gond^ à Saint-Leu. — Lettres inédites du duc d^Orléans. — Testament en faveur du duc d^Aumale. — Histoire de la mort mystérieuse du priiice de Gondé. — Sensation profonde que cette nouvelle produit sur le peuple.

La bourgeoisie triomphait. Elle venait de placer sur le trône un prince qui relevait d'elle seule. Les ministres étaient des hommes dont elle avait créé la puissance et «la renommée. La Charte, modifiée, n'était plus qu'une constitution faite à son usage. Le pouvoir législatif lui appartenait par droit d'occupation, et pour le garder en l'absence de toute autorité constituante, il lui avait suffi de croire un moment à sa force.

Voulant achever son œuvre, elle n'avait plus que peu de chose à tenter.

Au moyen du serment rendu obligatoire, elle poussa les légitimistes sincères à une démission qui la laissait maîtresse du parlement.

Au moyen des destitutions imposées aux différents ministres, elle fit invasion dans les emplois publics et s'empara de l'administration.

Au moyen de la garde nationale, organisée ave une activité merveilleuse, elle se mit en mesure de régner sur la place publique.

Cependant, vers la fin du mois d'août, un spectacle étrange était donné à la capitale. On vit défiler le long des quais et des boulevards plusieurs milliers d'artisans, réunis en corps de métier. Ils s'avançaient lentement et en bon ordre ; ils n'avaient point d'armes; leur maintien était* grave; et pas un cri ne sortait du sein de leur foule attristée. Ils se dirigèrent de la sorte vers l'hôtel du préfet de police. Us allaient demander justice pour eux, pitié pour leurs femmes et pour leurs enfants ; car la révolution qu'ils avaient faite leur était funeste !

Déjà, dans la soirée du 13 août, une réunion nombreuse de garçons bouchers avait parcouru la ville, silencieusement et à la lueur des flambeaux.

Bientôt une extrême agitation se manifesta parmi le peuple. Des malheureux, couverts de vêtements souillés, et tels que Paris les avait vus naguère courant à la mort, se rassemblaient tumultueusement sur Tes places publiques. Des attroupements se formaient à la porte des ministères, sur la place de Grève, sur celle du Palais-Royal, partout où siégeaient la puissance et le plaisir. Là les douleurs du pauvre s'exhalaient tour à tour en récriminations fougueuses et en plaintes touchantes. Les uns gémissaient de la brus- .que suspension des travaux, les autres, de la diminution des salaires. Quelques-uns dénonçaient avec indignation la préférence qu'obtenaient sur eux, dans certains ateliers, des ouvriers, appartenant à une autre patrie. Tous maudissaient l'influence meurtrière des machines. Avons-nous donc combattu pour si peu, s'écriaient-ils ? Plus malheureux le lendemain que la veille, quelle destinée est la nôtre, et que vient-on nous parler de notre victoire? On nous appelle le peuple souverain, et nous n'avons pas même la propriété de nos bras? nous venons de sauver la patrie, on le proclame, et nos familles languissent autour de nous, réduites au désespoir ou à l'aumône.

Ainsi se révélaient déjà de terribles malentendus. Toute puissante dans l'ordre social par la propriété du sol, par la jouissance des capitaux, par le crédit, la bourgeoisie n'aspirait plus qu'à l'affermissement de sa do-

minatioQ dans Tordre politique. Lé peuple, au contraire, trop ignorant encore pour désirer le partage du pouvoir, frémissait sous le joug d'un ordre social où tout n'était pour lui qu^oppression.

Il est certain que la révolution de juillet avait rendu plus vives les soûiFrances de la classe ouvrière. Le parti vaincu se composait d'hommes opulents; sa défaite avait ébranlé toutes les professions qu'alimentent des habitudes de luxe. L'avenir, d'ailleurs, était incertain, la guerrb possible; et l'enthousiasme afTjaeté par les hommes politiques ne faisait que couvrir la défiance qui serrait le cœur des niches. De là des désastres irréparables, et, dans les hommes du peuple, un sentiment d'amertume auquel* s'ajoutait le dépit des espérances trompées.

Les premières mesures prises par le pouvoir n'étaient pas de nature à calmer cette effervescence. Le projet de loi présenté par le maréchal Gérard pour assurer l'état des officiers, consacrait un principe assurément fort juste ; toutefois cette sollicitude hâtive témoignée à l'armée pouvait paraître menaçante au début d'un règne. Quant au projet de M. Guizot, relatif à la réélection des députés promus à des fonctions publiques, il tendait à réaliser une réforme puérile pour la circonstance.

Les grandes situations veulent de grandes entreprises. Mais la bourgeoisie étant arrivée au terme de ses vœux, sa politique était d'empêcher l'éveil des désirs nouveaux ; elle devait chercher à rapetisser toute chose, parce que c'était le plus sûr pour contenir les esprits.

C'esit à cette politique sans élévation que sacrifiait M. Guizot, lorsque, demandant à la Chambre un crédit de cinq millions applica^blesàdestravaux publics, il disait: « L'ébran- (c lement ne peut cesser en un jour, et la ru- « meur est forte encore après le péril. Le « bon sens du peuple le reconnaît, et demande « au travail un refuge contre de nouvelles «< agitations. »

Plus tard, M. Guizot devait formuler la même pensée avec une précision cruelle,

en s'écriant : « Le travail est un frein\ » Quoi qu'il en soit, les troubles allaient croissant dans la capitale; ils commençaient même à se répandre au dehors. A Rouen, les ouvriers réclamèrent une augmentation de salaire ou une diminution de travail. Dans plusieurs lieux, la perception des impôts fut arrêtée par d'énergiques résistances. Dans le seul mois d'août^ sur 13 millions que devaient produire les contributions indirectes, le trésor éprouva une perte de 2 millions. Enfin, l'impôt sur les boissons fut repoussé avec tant de vivacité, que les Chambres furent forcées d'adoptei' provisoirement un projet de loi qui substituait, au gré du débitant, r abonnement à F exercice.

Or, pendant que le peuple souffrait et s'agitait, la bourgeoisie continuait à s'enivrer de son propre triomphe. Les théâtres retentissaient de chants patriotiques. Une commission avait été nommée pour la distribution des récompenses nationales: était-ce assez pour tant de périls, de maux affrontés? Des députations, accourues de tous les points' de la France, venaient apporter au pied du monarque ces hommages, les mêmes pour chaque prince. Louis-Philippe recevait les félicitations avec une bohhommie qui fournissait à ses partisans l'occasion cherchée par leur zèle. Les poètes célébraient àl'envi les vertus du roi, en les associant à l'héroïsme du peuple. Un banquet de 400 couverts fut donné par la ville au général Lafayette. Les familles qui manquaient de pain voyaient tout cela ; elles en murmuraient, peut-être; mais les murmures du pauvre, dans une société imparfaite, s'éteignent sans échos lorftju'uné triste fatalité ne les transforme pas en cris de guerre.

Au reste, rien n'était négligé pour ôter aux plaintes du peuple le caractère de sincérité que leur donnaient les événements.

Dans un petit écrit adressé aux ouvriers, M. Charles Dupin engageait les artisans, qu'il appelait ses amis, à se mettre en garde contre les investigations perfides. Les feuilles libérales allaient plus loin encore : elles représentaient comme des espions ou des for-^

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çats libérés tous coux qui, daos les ateliers, se prononçaiâiit violemment contre l'emplot des machines. Pour jeter la division parmi le peuple, et l'enchalnor par l'incertitude, on ()t imprimer et on publia, en l'attribuant & des ouvriers, dont toutefois on ne faisait pas connaître tes noms , une protestation

i^m^n' et viniloiito citutre U's désordres redoulôs.

Oolnùi\> les mai'Iiines eiit été sans aucun doiiti», Ji« la pari dos ouvriors. une violonco saiivaio, dout ils auraient soulïort K-s preluiors : on faisait bioii do lo K'ur dîr^, El tKMirl.utt. si los ma(-!iitu's pniduiseiit à la Knijitio di-s avanUut'ri ùu-.nitcstablos, il sufiil >'os m.uis avvidoiili'îs ijni uaîssotU de leur ' riis,;iu> inlorvon!:,»» itans riiitluslrio i^our .i.\'nsor U"s viv>'s do ro:\tro siH-ial- L'atia-

i*;i\:ior*, \i.';i;v.i> di::.!' OiHionrrx'Ui-t' homio; io- l.i's ;'c;:;r liii n.*'.ii de rojiris do jiistioo, col.tit iU'st'o»dr\'à d.s maiuruvr\'St;o'i.*\uu's, Mais Ios ïuUmyIs qu'vMi mon.u'« sv»:il iuipU-

cables, et tout leur est bon pour se défendre.

Ici, on doit le reconnaître, le dan^r était grave. Aussi les journaux légitimistes ne tinrent-ils pas un langage différent de celui des autres feuilles. Les hommes du parti vaincu n'auraient pas été f&chés de voir la Révolution se dévorer elle-même; la perte de leurs propriétés, cependant, était un sacrifice qu'ils ne voulaient pas faire au triomphe de leurs rancunes.

Dans l'exaltation des premiers moments, les chefs de la bourgeoisie avaient prononcé des mots d'une grande portée ; ils avaient parlé de la souveraineté du peuple. Ils ne tardèrent pas à craindre que son orgueil n'eàt été trop fortement excité. Le détourner de toute espérance hautaine, par une habile atténuation de ses services, et faire à la bourgeoisie dans la gloire du combat une part qui servit à expliquer celle qu'elle prenait dans le triomphe, telle devint bientôt la plus vive préoccupation des Orléanistes.

<• La population ouvrière de Paris, disait Il le Xaiiona/, dans son numéro du 18 août » I83D, n'estpas le peuple; elle n'est.comme » les artistes, comme les marchands, etc.... u qu'une partie du peuple. »

Eidever ainsi au mot peuple sa signification ordinaire n'eût été qu'une Fantaisie frivole, si la définition nouvelle qu'on en donnait n'eût caché des intentions profondes. Eu réalilé, on voulait faire disparaître ce qu'il y avait eu d'éclatant et donnai dans la prise do possession do la place pubtiqne par la multitude. El. d'un autre c<ïtê. cette communauté d'intért'^ls qu'on introduisait dans lo laiiïra^e, sjtiis lu faire passer dans la vio sooiaio, avait |K>ur but. ou de désarmer, ou do calonmiorlo mécontentement [lopiil;ùr\'.

La n'vue do ta carde nationale, au 29 ao:^^.^iIll faire trè\e à ces deîiar.oes et à ces iti;:os. l'no tonte avait o;e dressée pour le roi au Cham|»-<ie-Xlars, i^ïio couvrait une t,",:'.e i'.nmotise d ':;.nn;r.is armes. Le mènerai L,if.ivo:;o distribua des dr-unaux aux diverses levions et r\\ut leur semieut au nom du

Louis- Philippe I" Roi dn Prtocili 1773- 1860

[RsporI lypoiraptiique d'une griiiira «a UiUt-doou).

HISTOIRE DE DIX ANS

U accueillit les autorité avec un visage gracieaii. (Page i93.) (CollecUon de H. Lebrun.)

roi. Le soleil brillait du plus vif éclat. La tenue des légions était mag^niâque. L'enthousiasme dont la Révolution de Juillet avait rempli les ftmes, et qui n'était pas encore éteint, s'échappa, durant tout ce jour de fête, en acclamations passionnées et en chants de triomphe. La joie du nouveau monarque dut être profonde, car sa popularité paraissait alors immense et presque égale à celle de Lafayette.

Mais, en ce temps-là même, on entendit parler d'un événement tragique et mystérieux qui devait marquer k jamais dans les commencements de ce. règne.

1. Cette gravure eet tirée de ta coUectloa des Cauiei C^U£r«i, publiée par H, Lebrun.

Mentionner cet événement suffirait, s'il n'avait dà produire dans le peuple qu'un intérêt frivole de curiosité ou qu'une émotion passagère. Mais il eut d'abord cela de remarquable qu'à côté des désastres de la grandeur, punie dans le successeur de Louis XIV, il vint montrer, dans le dernier (les Condé, les misères de la grandeur déchue. Puis il ouvrit cai'rière à des débats dont le retentissement fit diversion à ces acclamations joyeuses que la bassesse humaine pousse autour des trônes nouveaux, et il éveilla des soupçons terribles, des soupçons étranges, dont nous verrons, dans les luttes ultérieures, reparaître la trace envenimée. C'est pourquoi j'ai pensé que les détails en

LOUIS BLANC

un tel récit ne seraient ni fastidieux ni superflus. *

Quand la Révolution de Juillet 'éclata, le duc de Bourbon, prince de Condé, vivait tranquille dans ses domaines , également étranger aux soucis de la politique et à ses périls. Mais à la nouvelle des malheurs qui le frappaient dans sa famille, un grand trouble s'empara de son esprit. 11 tremblait pour Charles X, il trembla pour lui-même ; et à ses crainteSf à -ses douleurs, s'ajoutèrent bientôt toutes les angoisses de l'incertitude. Accablé d'ans et d'infirmités, avaiUil le droit d'attendre, sans le précipiter par un dévoûment inutile, l'accomplissement de sa destinée ? Ou bien devait-il, se ranimant au souvenir des combats et des haines de sa jeunesse, aller rejoindre son infortuné maître et lui ofTrir, sinon les secours, du moins les consolations d'une fidélité sans peur? La place d'un Condé est auprès du roi à l'heure du danger, murmuraient autour du prince ses plus ardents serviteurs : et à de pioins fougueux encouragements M. de Choulot répondait : « Est-ce que le prince de Condé, » en 1793, quand il courut aux armes, prit » les conseils du duc d'Orléans ? »

Mais le faible vieillard appartenait alors tout entier aune femme dont l'origine était obscure, dont le nom de famille était incertain, qui jadis avait paru, disait-on, sur les planches du théâtre de Covent-Garden, qui depuis, liée à un étranger d'une prodigue opulence, avait vécu, à Turnham-Green, du salaire d'un attachement illégitime, qui, enfin devenue toute puissante sur le cœur du duc de Bourbon, s'était laissé marier au baron de Feuchères, loyal soldat, dont la bonne foi trompée servit à couvrir pendant quelque temps le scandale d'adultères amours. Or, par un enchaînement de faits qu'il n'est pas

1. Le récit qu'on Ta lire ne s'appuie pas seulemeub sur une confrontation attentive des divers témoignages fournis par une longue enquête judiciaire, il s'appuie aussi sur des documents officiels et des papiers authentiques qu*on a bien voulu nous communiquer.

Nous avons cru devoir relater des circonstances peu importantes en apparence, parce qu'en réalité elles ont une signification grave et peuvent servir à la solution d'un aussi important et aussi triste problème.

inutile de rapporter, les intérêts de cette femme se trouvaient étroitement liés à ceux de la maison d'Orléans.

Douée d'esprit,de grâce et de beauté, insinuante à la fois et impérieuse, tendre et altière tour à tour, M"® de Feuchères avait obtenu de son ascendant sur le duc de Bourbon le don testamentaire des domaines de Saint- Leu et de Boissy, en 1824, et, en 1825, diverses sommes s'élevant au chifTre d*un million. Elle désira plus encore. Au revenu de Boissy et de Sajnt-Leu, dont on lui avait abandonné la jouissance anticipée, il fallut bientôt ajouter celui de la forêt d'Enghien ; et cela même ne devait pas épuiser les désirs de la baronne. Mais une inquiétude la poursuivait sans doute dans l'exercice de son pouvoir souverain. Elle avait à craindre que la mort de son bienfaiteur ne la laissât exposée aux attaques des héritiers du prince, dépouillés pour elle, aux procès que la captation provoque, aux clameurs de l'opinion, peut-être^ Situation délicate qui a fait croire aux ennemis de M*"^ de Feuchères qu'en faisant adopter le duc d'Aumaie par le duc de Bourbon, elle n'avait eu en vue que de se ménager le patronage d'une

maison puissante.

Ce qui est certain, c'est qu'en 1827, et en

réponse à une lettre où la baronne faisait l'offre de ses services, la duchesse d'Orléans lui écrivait : « Je suis bien sensible, Ma- « dame, à ce que vous me dites de votre sol- « licitude d'amener ce résultat que vous en- « visagez comme devant remplir les vœux de « M. le duc de Bourbon ; et croyez que, si « j'ai le bonheur que mon fils devienne son (( fils adoptif, vous trouverez en nous dans « tous les temps et dans toutes les circons- « tances, pour vous et pour tous les vôtres^ « cet appui que vous voulez bien me deman- « der, et dont la reconnaissance d'une mère « vous est un sûr garant. »

Il dut en coûter beaucoup à une femme aussi pieuse que la duchesse d'Orléans, d'associer au succès de sollicitations équivoques ses espérances maternelles. Elle y consentit pourtant ; mais la digfiité de son caractère se retrouvait dans une autre phrase de sa lettre:

HISTOIRE DE DIX ANS

« Nous avons cru devoir nous abstenir de « toute démarche qui pourrait avoir i'appa- (c rence de provoquer un choix ou de vou- « loir le prévenir. »

Il parait que cette réserve fut considérée par le duc d'Orléans comme un scrupule dont il était permis de s'affranchir. Le 2 mai 1829, apprenant de madame de Feuchères que dans une lettre pressante et passionnée, elle avait proposé à son amant Tadoption du duc d'Aumale, il n'hésita pas à s'adresser lui-même directement au duc de Bourbon.

Il lui faisait connaître en termes pleins de convenance et de mesure, combien il était touché de la démarche de M°*® de Feuchères, et combien il serait fier de voir porter par un de ses enfants le nom glorieux des Coudée

A ce coup inattendu, le duc de Bourbon

i. Nous avons entre les mains un dossier de toutes les lettres adressées par le duc d*0rléans au prince de Gondé, lettres non publiées. On y trouve à chaque page la preuve des préoccupations éminemment aristocratiques du duc d'Orléans. En voici un exemple entre mille :

« NeuîUy, !•' octobre 1820.

» Comme je sais, -monsieur, que vous désirez savoir d*avance ce que j'apprends sur les cérémonies auxquelles nous sommes invités, je m'empresse de vous informer de ce que M. de Brézé est venu me dire hier au soir, relatir vement au Te Deum qui doit être chanté mardi à Notre- Dame, en actions de grâces de la naissance du duc de Bordeaux. Il m'a dit ^ue le roi n'y serait pas, mais que S. M. serait censée y être, que par conséquent son fauteuil serait placé au centre de nos pliants qui seraient tous sur la même ligae, avec un carreau devant chaque; qu'il avait ordonné que les neuf pliants fussent pareils ainsi que les carreaux et de la môme étoffe ; que Monsieur mènerait dans sa voiture M. le duc d'Angoulème, vous et moi, et que nos voitures précéderaient immédiatement les leurs dana le cortège. D'après cela^ j'ai dît à M. de Brésé que j'irais à la cérémonie, et je serai mardi matin à dix heures chez Monsieur pour l'y accompagner. Je serai en grand'uniforme, en bottes ave« le cordon bleu sur l'habit, et M. de Brézé doit nous faire savoir si les voitures du cortège seront à huit chevaux ou à deux, afin que nos attelages soient pareils à oeu» de nos aînés. S'il ne me faisait rien dire, je mettrais la mienne à huit chevaux. Madame la ducbesse d'Angoulème mènera de même toutes lea princesses» qui seront par conséquent cinq dans la voiture.

» Je profite avec plaisir, Monsieur, eto.

)» L.-Ph. d'Orléans. »

A cette lettre, nous en joindrons une autre qui offre un intérêt tout particulier en ce qu'elle se rattache à l'élévation du duc d'Orléans au rang ^"Altesse royale; on y retrouve aussi la trace des bontés qu'avait le Roi Charles X pour tous les membres de sa famille et en particulier pour le duc d'Orléans.

« Nenilly, ce mardi 21 septembre 1824.

» Je m'empresse, monsieur, de vous faire part que le

tomba dans une anxiété profonde. Quoiqu'il eût toujours apporté dans ses relations avec la famille d'Orléans une politesse exquise, qui même en certaines occasions avait emprunté à l'amitié quelques unes de ses formules, il fréquentait le moins possible le duc d'Orléans, recevait avec hésitation ses rares visites, et ne lui écrivait guère que pour s'entendre avec lui sur les puérilités du cérémonial, puérilités auxquelles le duc, d'Orléans,

tout bourgeois qu'on l'ait vu depuis, attachait une importance excessive. Ce jeune duc d'Aumale dont on lui parlait, le duc de Bourbon l'avait accepté pour filleul, mais sans le vouloir pour héritier. Laisser l'héritage dès Condé à une famille Qu'avaient eue à leur tète les ennemis de la noblesse et de la monarchie, paraissait à Tancien chef de l'émi-

Roi m'ayant fait dire hier au soir de me trouver chez lui aujourd'hui à midi, je suis arrivé chez S. M. peu d'instants avant qu'il n'en sortit pour aller à la messe. Dès que j'ai été introduit dans son cabinet, j'ai commencé par le remercier de ses bontés, et j'ai ajouté que nous avions été particulièrement sensibles à celle qu'il avait «u« pour nous avant-hier, à Coccasion du goupillon, u Oui, a-t-il » repris, j'ai voulu que cela fût ainsi, parce que je trouve » que cela devait être, et justement je voulais vous dire » que je vous accorde le titre d'altesse royale. >i Le roi nous l'accorde à tous^ ai-je repris en hésitant ; « oui, à M toits, m'a-t-il dit, cela n'est pas d'accord avec nos an- » eiens usages, mais je trouve que dans l'état actuel des » choses et de l'Europe, cela doit être ainsi, et c'est pour » tous. » Après cela, notre conversation a continué et il m'a dit aussi qu'il voulait me parler pour la cérémonie de Saint-Denis, qu'il espérait que nous trouverions convenable que M. le Dauphin fût dans un fauuuil et nous sur des chaises à dos. Je lui ai répondu que, quant à moi, cela me paraissait très convenable, que M. le Dauphin étant nécessairement appelé à succéder à la couronne, j'entendais qu'il devait avoir une prééminence sur ceux qui n'y étaient appelés qu'éventuellement, que si monsieur le Dauphin avait des fils, je l'entendrais de même pour son fils aîné, mais je croyais devoir avouer au roi que je ne pouvais l'entendre que pour la ligne directe, mais non pas pour lee enfants cadets ; que ceux-là me paraissaient absolument dans la même position que nous ; que je n'avais jamais conçu la distinction de famille royale et de prince du sang, et que je ne concevais pas davantage qu'il dût y avoir entre nous d'autre prééminence et d'autre distinction que celle de l'aînesse et du pas qui en découle. Le roi a paru trouver cela assez juste, mais sans m'exprimer positivement son approbation entière. U m'a dit que le feu Roi avait pris sur tout cela un travers qu'il avait été fâché de lui voir, mais que nous n'étions qu'une famille, que nous n'avions qu'un intérêt commun, qu*il voulait que nous le regardassions comme un père, et que nous soyons toujours bien unis. Je lui ai demandé quels seraient les moments où nous pourrions lui faire notre cour sans Timportuner. Il m'a dit : « toujours, en vous pré- » sentant chez moi et me le faisant demander, et si j'étais » occupé et que je ne pusse pas vous recevoir en ce mo-

LOUIS BLANC

gration armée une forfaiture et presque une impiété. Il ne pouvait avoir oublié que, transportant sa Cour dans une assembée de régicides, un d'Orléans avait voté la mort de Louis XVI, et qu'un autre d'Orléans avait combattu sous les drapeaux deDumouriez. Mais, d'une part, comment refuser sans insulte ce qu'on lui supposait si bien le désir de donner ? Et de l'autre, comment affronter les emportements de madame de Feuchères par l'entremise de laquelle lui arrivaient les remerciments anticipés? D'ailleurs, l'artificieuse baronne avait eu soin de lui écrire : « Le roi « et la famille royale désirent que vous fas- « siez choix d'un prince de votre famille « pour hériter un jour de votre nom et de « votre fortune. On croit que c'est moi seule (c qui mets obstacle à ce vœu.... Je vous prie « de faire cesser cette cruelle position en (( adoptant un héritier.... Vous assurez par « là, rnj/ dearest friend^ la bienveillance de « la famille royale et un avenir moins malce heureux à votre pauvre Sophie. »

Le duc de Bourbon était peu capable de résister à des intercessions de ce genre. Mais celles-ci avaient quelque chose de si despotique et de si brusque, qu'il ne put contenir son indignation. Il se plaignit durement à madame de Feuchères de ce que,

» ment, tous me le pardonneriez. Au reste, a-t-il ajouté, D on me tourmente pour reprendre le déjeûner et proba- » blement je le reprendrai quand je serai aux Tuileries ; » alors, ce sera À dix heures et demie, comme du temps » du feu Roi ; mais en outre, je tous Terrai toujours quand » TOUS Toudrez. »

» Monsieur le Dauphin nous mènera à Saint-Denis, dans sa Toiture, les nôtres marchant deTant. U sera rendu jeudi matin aux Tuileries, à neuf heures et demie, et compte nous y trouTer. Ceci m*a été dit de la part du roi par le comte de Damas qu'il m*a euToyé comme je m'en allais. J'ai oublié de lui demander le costume, mais je présume Thabit de deuil et le manteau. D'ailleurs, je n*ai encore rien reçu de M. de Brézé, qui pourtant nous préTiendra sûrement.

» Nous nous proposons d'aller demain à Saint-Gloud, entre onze heures et midi, remercier le roi de sa bonté de nous accorder le titre d'altesse royale, et quoiqu'il ne m'ait pas chargé de tous en instruire, cependant il est trop naturel que je me sois empressé de tous le dire pour que TOUS n'alliez pas aussi l'en remercier, et sur ce, monsieur, permettez-moi de tous embrasser de tout mon cœur, et Teuillez reccToir Texpression de ma bien sincère amitié,

» Votre bien affectionné cousin.

« L.-Ph. d'Orlbans. »

sans avoir pris son avis, sans avoir interrogé ses intentions, elle avait entamé avec le duc d'Orléans une affaire aussi importante. La baronne laissa passer l'orage, et lé jour même elle écrivait au prince que le duc d'Orléans était sur le point de partir pour Londres , qu'elle l'attendait à déjeûner , que l'occasion était bonne pour une entrevue, et qu'on « pourrait n'y rien dire de positif. »

Ainsi pressé de toutes parts, circonvenu, harcelé, et se voyant enlever jusqu'à la possibilité de se recueillir, de se reconnaître, le duc de Bourbon céda : Tentrevue désirée eut lieu. Toutefois, aucune décision ne fut prise. Seulement, le duc d'Orléans jugeait déjà ses espérances si fondées, qu'il chargea secrètement un de ses hommes d'affaires, M. Dupin, de préparer, en faveur du duc d'Aumale, un projet de testament * . Ce projet, offert à la signature du prince, auquel on épargnait ainsi les embarras de la rédaction, devait faciliter la réalisation d'un plan savamment conçu.

Cependant la baronne redoublait d'instances. De son côté, le vieux prince laissait éclater ses répugnances en colères lamentables. Depuis que cette préoccupation fatale était entrée dans sa pensée, le repos l'avait fui ; son sang, disait-il, s'était enflammé, et

1. Voici textuellement la lettre que M. Dupin écriTait au duc d'Orléans à ce sij^'et :

« Monseigneur,

» Voici le projet que V. A, R, m*aTait chargé, aTunt son départ pour Londres, de préparer et de rédiger.

» Pour obsenrer fidèlement le secret que V. A. R. m'aTait imposé, je tous euToie ma seconde minute, écrite de ma main, n'ayant pas touIu la confier à une main étrangère;

» Le même motif de discrétion absolue m'a empêché d'en conférer aTCc d'autres jurisconsultes que j'aurais aimé à consulter, mais q[ue V. A. R. sera toiqours à même d'interroger quand il lui plaira, si elle le juge conTenable.

» Réduit à mes seules forces, j'ai fait de mon mieux; j'ai cherché à assurer pleinement les nobles rolontés de S. A. R. M. le duc de Bourbon, et pour qu'elles ne lussent en aucun cas illusoires ni susceptibles d'être attaquées par des tiers toi^ours disposés à faire un procès en pareil cas, j'ai joint à la disposition relatiTe à l'adoption, celle d'une institution formelle d'héritier, que fai jugée convenable^ à la solidité de l'acte entier.

» J'ai l'honneur, etc, * Souligné l'original.

» DuPiN, aine. «

HISTOIRE DE DIX ANS

La reine Tenait n

et consoler ton noble parent ■, p. 191.

il passait des nuits sans Bommeil. Plus d'une fois, d'indiscrètes confidences trahirent, devant d'obscurs témoins, l'agitation de son &me, et on entendît retentir souvent dans la silencieuse retraite de Chantilly, le bruit de tristes querelles. «Ha mort est la seule chose » qu'on ait en vue » s'écriait un jour, dans un accès de désespoir, ce pâle représen tant d'une race illustre. Un autre jour, tl s'oublia au point de dire à M. de Surval : « Une fois « qu'ils auront obtenu ce qu'ils désirent, mes « jours peuvent courir des risques. » Eofin, par une de ces ruses bizarres que puisent dans l'excès de leurs irrésolutions les esprits sans vigueur et sans ressort, il résolut, pour échapper aux poursuites de madame de Feuchères , d'invoquer la générosité du duc

d'Orléans lui-même. « L'affaire qui nous H occupe, Monsieur, lui écrivait-il le 20 août « ] 829, entamée à mon insu et un peu légë- (( rement par madame de Feuchères, m'est n infiniment pénible, vous avez pu le remarie quer. » Et il suppliait son parent d'intervenir auprès de la haronnepour qu'elle abandonnât ses projets sur le duo d'Aumale, auquel, du reste, il promettait un témoignage public et certain de son affection.

Le duc d'Orléans répondit & cet appel singulier;.il se rendit sur-le-champ auprès de madame de Feuchères, et, en présence d'un témoin qu'elle avait eu la précaution de faire aj^ler, il la pria de discontinuer ses instances. La baronne se montra inflexible. De sorte que le duc d'Orléans, sans que la cause de son fils se trouvât compromise, eut auprès du duc de Bourbon tout le mérite d'une

LOUIS BLANC

démarche honorable et d'un désintéressement peu ordinaire.

Cette situation était trop violente pour ne pas aboutir à quelque scène terrible. Dans la soirée du 29 août 1829, le duc de Bourbon se trouvait à Paris, dans la salle de billard du palais, lorsque, du salon, qu'un simple couloir séparait de cette salle, M. de Surval entendit de grands éclats de voix. On l'appelle, il accourt, et trouve le prince dans un état de colère effrayant. La douleur crispait son visage et il avait Tœil en feu. « Mais « voyez donc dans quel état se met sans rai- « son Monseigneur, dit madame de Feuchè- « res : tâchez de Tapaiser. » — « Oui, « Madame, s'écria aussitôt le vieillard, c'est « une chose épouvantable, atroce, que de « me mettre ainsi le couteau sur la gorge « pour me faire faire un acte pour lequel (( vous me connaissez tant de répugnance.» Et saisissant la main de madame de Feuchères, il ajouta, en accompagnant ces paroles d'un geste expressif: « Eh bien, enfoncez-le » donc tout de suite, ce couteau, enfoncez- » le ! »

Le lendemain, 30 août 1829, le duc de Bourbon rédigeait et signait, hors de la présence de madame de Feuchères, un testament par lequel il créait le duc d'Aumale son légataire universel, et assurait à la baronne, soit en terres soit en argent, un legs d'environ dix millions.

Tels étaient les liens qui, au moment de la révolution de juillet, existaient entre madame do Feuchères et le prince dont cette révolution faisait un roi *.

Asservi comme iirétait,le duc de Bourbon ne pouvait guère refuser son adhésion à l'établissement de la dynastie nouvelle. Mais

1. Voici une lettre que le duc d'Orléans écrivait, de Randan, à madame de Feuchères, le 27 octobre 1829, pour lui donner des nouvelles du duc d*Aumale :

« Notre petit d'Aumale a été un peu souffrant, sans qu*il y ait jamais eu lieu d'avoir aucune inquiétude. Mais il a eu de la fièvi-e par suite d*une courbature, et nous croyons, d'un refroidissement. Nous avons fait venir de Glermont, M. Lavort, qui est le chef de l'école de médecine et du grand hôpital, et qui est fort habile. H nous a confirmé dans l'opinion que ce n'était absolument rien. . .. En effet, la fièvre l'a quitté depuis deux jours... On peut le regarder comme entièrement remis de celle indisposition

toutes ses affections appartenaient au monarque déchu. Il se demandait avec terreur quel allait être le sort de cette famille si brusquement précipitée du trône dans l'exil : au seul nom de Charles X, il fondait en larmes : il avait renoncé à tout divertissement, et ce cri de douleur s'échappa souvent de ses lèvres : « Ah ! c'est trop de voir deuxrévolutions. J'ai assez vécu. » Il redoutait, d'ailleurs, des orages semblables qu'il avait vus fondre dans sa jeunesse, sur les rois et les nobles. Des brigands n'allaient-ils pas se répandre dans les campagnes, piller les châteaux? Il ordonna donc qu'on prît des mesures pour la protection de ses domaines, et, pendant les premiers jours qui suivirent la révolution, ses chevaux restèrent tout sellés et tout prêts pour la fuite.

Ces appréhensions durèrent peu. Le calme, partout rétabli, ne tarda pas à rassurer le duc de Bourbon, et la nouvelle de l'embarquement des exilés vint dissiper ses dernières alarmes. Mais sa mélancolie survivait aux causes qui l'avaient d'abord expliquée. Ses serviteurs le remarquèrent ; quelques-uns crurent s'apercevoir que les rapports du prince avec madame de Feuchères étaient singulièrement altérés. En effet, le nom de cette femme, prononcé devant lui, parut quelquefois lui causer un sentiment pénible. Sa tendresse pour elle, quoique toujours prévoyante et prodigue, était empreinte d'une sorte de terreur. On observa que, contrairement à une ancienne habitude, il ne s'astreignait plus à rompre en présence de la baronne le cachet des lettres qu'il recevait. Enfin, il s'ouvrit à M. de Choulot, son capitaine des chasses, et Manoury, son valet de chambre de confiance, de son projet d'entreprendre un

passagère, et à son retour, il sera sûrement en état d'aller voir son bon parrain, quand il voudra bien le lui permettre.

» Recevez, madame, Tassurance bien sincère de tous les sentiments que vous me connaissez pour vous et sur lesquels j'espère que vous comptez à jamais.

tt Signé, L.-Ph. d'Orléans.

. a Madame la duchesse d'Oiiéans et ma sœur me char^ gent de tous leurs compliments pour vous, et nous vous prions tous de présenter les nètres à M. le duc de Bourbon. »

HISTOIRE DE DIX ANS

lointain voyage, projet qui concordait avec la demande faite par le prince à M. le baron de Surval, son intendant,d'un million en billets de banque. Quant aux motifs de cette résolution, le duc de Bourbon n'en fit à personne la confidence, mais il recommanda le secret sur le voyage lui-même, e4, surtout, qu'on se cachât soigneusement de madame de Feuchères.

La baronne, de son côté, n'était pas sans inquiétude sur l'exécution du testament. Elle aurait voulu que les dispositions testamentaires consenties en sa faveurfussent converties en donation, et, comme les droits d'enregistrement dans ce cas auraient fait sortir de la caisse du prince une somme trop considérable, M. de Surval avait proposé de vendre à madame Adélaïde, sœur du roi, le domaine de Saint-Leu, qui entrait dans le legs de madame de Feuchères.

Cependant, les préparatifs de fuite essayés parle duc deBourbon trompèrent son attente. Manoury devait se procurer un passe-port, prendre une voiture, et aller attendre son maître à Moiselles : cette combinaison échoua par l'impossibilité de la faire réussir sans l'ébruiter. Mais le prince n'en persista pas moins à vouloir quitter Saint-Leu.

De tristes rumeurs s'étaient en même temps répandues dans le château. On racontait que, dans la matinée du 14 août, le duc de Bourbon avait été trouvé l'œil en sang ; qu'il s'était empressé d'en expliquer la cause à Manoury, en disant: a je me suis heurté à la table de nuit » ; que celui-ci ayant pris la liberté de répondre : « la table a moins de hauteur que le lit », le duc avait gardé le silence avec embarras; que, quelques instants après, Manoury, en étendant un tapis dans la chambre de toilette, avait aperçu sous la porte de l'escalier dérobé une lettre qui, portée au prince, l'avait extrêmement troublé; qu'il avait alors prononcé- ces mots : « Je ne suis « pas bon menteur, j'avais dit que je m'étais « fait mal en dormant : îa vérité est qu'en « ouvrant la porte, je suis tombé de c6té sur (( la hanche, et ma tempe a porté sur l'angle « du panneau. » Les haines dont se com-

pose la vie des Cours sont ingénieuses et implacables lorsqu'elles s'arment du soupçon. Des faits, peut-être sans importance, rece- • valent une interprétation sinistre, qu'autorisaient l'attitude du prince et ses défiances apparentes. C'est ainsi qu'après l'accident du 11 août, il témoignait à Manoury le désir de le voir coucher à la porte de sa chambre. Et, sur l'observation de Manoury que cela pourrait paraître bizarre et qu'il était plus naturel de donner cet ordre à Lecomte, valet de chambre de service : « Oh non, répondit le « duc de Bourbon, il n'y a qu'à laisser cela.» Lecomte avait été introduit au château par madame de Feuchères.

Quelques jours après, le duc de Bourbon reçut la visite de la reine, qui lui apportait la plaque de la Légion-d'Honneur. La reine venait rassurer et consoler son noble parent. Il en parut satisfait et reconnaissant. Mais, dans la nuit même qui suivit cette entrevue, un cavalier se dirigeait vers le château, par la route du parc, moins sonore que celle des cours. Ce cavalier était M. de Choulot. Il était attendu, et fut introduit avec précaution dans la chambre à coucher du prince. « Mon parti est pris, dit le duc de Bourbon « en l'apercevant. La reine m'a aujourd'hui « même apporté la plaque de la Légion- « d'Honneur. On veut que je figure à la « Chambre des pairs. C'est impossible. » Le départ alors fut définitivement arrêté.

Mais comment couvrir l'éclat d'une semblable fuite? M. de Choulot avait appris que, dans un petit village situé à deux lieues de Saint-Leu, entre la forêt de I^ontmorency et celle de l'Ile-d'Adam, une voiture stationnait depuis quelques jours, par l'ordre de la baronne, et que cette voiture devait àun signal convenu, prendre la route de l'Angleterre. Ce renseignement suggéra à M. de Choulot le plan que voici : il y avait au château un vieux valet de chambre nommé Leclerc, qui n'était pas sans ressembler au duc de Bourbon ; on devait faire revêtir au domestique l'habit du maître et le conduire, dans la voiture même du prince, jusqu'au village en question. Là, il serait monté dans la voiture

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préparée par madame de Feoclières ; etpen- | conserver encore. Aaesi se montra-lril pardant qu'on l'aurait poursuivi sur la route du faitement calme. H accueillit les autontés ■ Havre, le vrai duc de Bourbon se serait im- avec un visage gracieux et des ] paroles punément dirige vers la Suisse. bienveillantes.

Louû-Henri-Josepli, dne de Bourbon, prince d« Condé. M3ooAlll"5(3 — 26 août lïiO.)

La fête de Saint-Louis arriva au milieu de ces préparatifs. Les habitants de Saint-Leu, qui aimaient le duc de Bourbon, lui donnèrent, dans la journée du 2îl. des témoi- ^ages d'alTeclion dont il fut extrêmement touché, et qui auraient suffi à dissiper ses inquiétudes politiques , s'il avait pu en

Toutefois, en entendant jouer sous ses fenêtres un air qui lui rappelait de combien de démonstrations affectueuses on l'avait aussi entourée, celte famille royale entraînée maintenant vers de lointains pays, il s'attendrit tout à coup, et s'écria d'une voix émue : Ah! quelle frto!

HISTOIBE DE DIX ANS

micel qui ira lurprit, (l'agu 101-]

Ce jojir-Ià même, madame de Feuclièrea se fit délivrer par le banquier Rotschild une traite d'un demi-million sur l'Angleterre, Boit que dea motifs étrangers à ses liaisons avec le prince la rappelassent à Londres, soit que quelques nuages se fussent élevés entre elle et le duc de Bourbon '.

I. Noiu BTonB U prauie écrite de ca lait imporlaot, et leUemaat ignoré Jusqu'ici, qu'on n'en IrouTe aucune trace dau 1« doaaier de l'instnictioa. dont nous afon* attenti- Tcmenl compulsé toalM les pièces.

Toujours est-il que le lendemain, vers huit heures et demie du malin, une scène violente eut lieu entre le prince et madame de Feuchères. On entendit le duc do Bourbon prononcer avec force le nom de M. de Choulot ; et quand la baronne fut sortie, Manoury trouva son maiti'e assis devant la croisée de l'est, sur uif petit canapé, en proie à une agitation terrible et demandant de l'eau de Cologne. A la suite Î5

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de cet incident, lewduc de Bourbon expédia un courrier à M. de Choulot, pour lui enjoindre d'accourir à Saint-Leu, où l'attendait une communication importante.

Le reste de la journée ne présenta rien d'extraordinaire. Le duc de Bourbon ayant reçu la visite de M. de Cossé-Brissac , le retint à diner et l'engagea même à passer la nuit au château. Il causa non sans tristesse, des événements du jour, voulut signer sur-le-champ des pétitions que le général Lambot lui présentait en lui faisant observer qu'elles pouvaient n'être signées que le lendemain, et recommanda qu'on ne s'entretint pas à table, devant les gens, de ce qui se passait à Paris. Le dîner fut gai. Seulement, M. de Cossé-Brissac ayant parlé de quelques caricatures publiées depuis la déchéance de Charles X, le duc de Bourbon en parut aiïecté, et, se penchant vers madame de Feuchères: « Dites-lui donc de se taire. » A neuf heures, le jeu commença. Car, depuis trois jours, le prince avait repris ses habitudes de plaisir. Il fit sa partie de whist avec madame de Feuchères, MM. de Lavillegontier et de Préjean; critiqua un coup, montra plus de gaîté qu'à l'ordinaire, perdit de l'argent et* s'abstint de payer en disant : à demain.

Il devait partir le 31 août, et telle était son impatience de quitter Saint-Leu, qu'il avait recommandé à Dubois, son architecte, de préparer son appartement à Chantilly, en toute hâte, et dût-on y passer la nuit. S'étant levé après le jeu, et traversant le vestibule pour se rendre à sa chambre à coucher, il fit à ses gens un signe amical qui les surprit, parce qu'il ressemblait à un signe d'adieu. Était-ce un des adieux funèbres par où s'échappe la pensée d'une mort prochaine? Ëtaitrce l'indication mélancolique du projet de voyage et d'exil?

Arrivé dans sa chambre à coucher, où l'avaient suivi le chevalier Bonnie, son chirurgien, Qt Lecomte, son valet de chambre de service, le duc de Bourbon garda le silence pendant qu'on le pansait et qu'on le déshabillait. Mais cette circonstance ne fut remar-

quée ni par Lecomte, ni par M. Bonnie, car elle n'avait rien de contraire aux habitudes du prince. « A quelle heure Monseigneur « veut-il que j'entre demain matin, demanda « le valet de chambre, au moment de se re- (( tirer? — A huit heures, répondit le prince « avec sa tranquillité ordinaire.»

La chambre à coucher du duc de Bourbon était liée par un petit passage à un salon d'attente. Le salon s'ouvrait d'une part sur un cabinet de toilette touchant au grand corridor du château, de l'autre sur un escalier dérobé aboutissant au palier où étaient situés l'appartement de madame de Feuchères et celui de madame deFlassans, sa nièce. Par le palier d'en bas, l'escalier dérobé conduisait le long d'un corridor, jusqu'au vestibule du château ; et, par un palier supérieur, celui de l'entresol, il communiquait à un second corridor, dans lequel se trouvaient disposées les chambres de l'abbé Briant, secrétaire de la baronne de Feuchères, de la veuve Lachassine, sa femme de chambre, et des époux Dupré, particulièrement attachés à son service. La chambre de ces derniers était placée immédiatement au-dessous de celle du prince, de sorte qu'ils pouvaient entendre aisément jusqu'au son des paroles prononcées sur leur tête.

Dans cette nuit du 26 au 27, les gardeschasse firent dans le parc les rondes accoutumées. Lecomte avait fermé la porte du cabinet de toilette et emporté la clef : précaution indispensable, parce qu'il arrivait fort souvent au prince de laisser ouvert le verrou de sa chambre à coucher. M"* de Flassans veilla jusqu'à deux heures du matin, occupée à écrire : aucun bruit. ne la vint troubler. Les époux Dupré n'entendirent rien non plus. Et le calme le plus profond régna toute la nuit dans le château.

Le lendemain, à huit heures, selon l'ordre reçu la veille, Lecomte vient frapper à la porte de son maître» Il la trouve fermée, et le prince ne répond pas. Le valet de chambre se retire, revient quelques instants après avec M. Bonnie, frappe encore. Pas de réponse. Inquiets, ils descendent alors l'un et l'autre

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chez Mme de Feuchères. « J'y vais monter « bien vile, s'écrie-t-elle : quand il entendra « ma voix, il me répondra. » Et elle s'élance hors de son appartement, à moitié vêtue. Arrivée à la porte avec M. Bonnie et Lecomte: « Ouvrez, Monseigneur ; ouvrez! c'est moi!» Toujours le même silence. Mais déjà l'alarme s'était partout répandue. Les valets de chambre Manoury et Louis Leclerc, l'abbé Briant, M. Méry-Lafontaine, étaient accourus. Au moyen d'une masse en fer apportée par un des gens de service, Manoury heurte la porte violemment, brise le vantail du bas,, et pénètre dans la chambre avec Lecomte et Bonnie. Les volets étaient fermés, l'obscurité était grande. Pourtant, une -bougie brûlait dans l'âtre du foyer, mais derrière un garde-feu en tôle qui en dirigeait vers le plafond la clarté douteuse. A cette faible lueur, .la tête du prince fut entrevue, collée contre le volet de la croisée du nord. On eut dit d'un homme qui écoute. La croisée du levant, ouverte par Manoury, ne tarda pas à éclairer un affreux spectacle. Le duc de Bourbon était pendu ou, plutôt, accroché à l'espagnolette de la fenêtre. La porte fut ouverte ; chacun se précipita. On n'arrêta sur le seuil que Mme de Feuchères, qui se laissa tomber en gémissant sur un fauteuil du cabinet de toilette. En même temps un grand bruit se faisait dans les cours du château. C'est monseigneur qui est mort ! criaient les domestiques effarés. Entendant courir sous ses fenêtres, Taumônier du prince se hâte vers le lieu de cette scène étrange, et il aperçoit, dans le salon d'attente, M. de Préjean, debout contre la porte vitrée, le viaage altéré, les yeux pleins de larmes, et, tout près, Mme de Feuchères assise, paraissant prêter l'oreille aux consolations de M. Bonnie et étendant les mains vers ceux qui entraient. Manoury s'avance alors vers l'aumônier, l'entraîne dans la chambre mortuaire, et lui dit en lui montrant le corps : Voilà Monseigneur !

Le duc de Bourbon était attaché à l'espagnolette de la croisée du nord, par deux mouchoirs passés l'un dans l'autre : le pre-

mier formant un anneau aplati et allongé, le second un ovale dont la base supportait la mâchoire inférieure et qui avait son sommet derrière Ifi tête, sur le haut. Le mouchoir de compression ne faisait pas nœud coqlant ; il ne pressait pas la trachée artère, laissait la nuque à découvert, et se trouvait tellement lâche, qu'entre ses plis et la tête quelques-uns des assistants purent aisément passer les doigts. La tète du mort penchait sur sa poitrine, son visage était pâle. La langue ne sortait pa s de la bouche et pou ssai t seur lement les lèvres, les mains étaient fermées, les genoux ployés ; et, par leur extrémité, les pieds portaient sur le tapis ; de sorte que, dans les souffrances aiguës qui naissent de^ derniers efforts de la vie, le prince n'aurait eu, pour échapper à la mort, qu'à se dresser sur les pieds en s'appuyant contre les volets de la fenêtre. Cette disposition et ces apparences du corps combattaient puissamment rh)^o thèse du suicide. Elles frappèrent de surprise la plupart des assistants.

Vinrent les autorités : le maire de Saint- Leu d'abord, qui fit constater l'état du corps; ensuite le juge de paix d'Enghien, qui le fit détacher et transporter sur le lit ; plus tard, le juge d'instruction de Pontoise, par qui fut dressé l'état des lieux. De son côté, le roi, instruit vers les onze heures et demie de l'événement, avait envoyé à Saînt-Leu M. Guillaume, son secrétaire, MM. de Rumigny , Pasquier, de Sémonville et Cauchy. Quoique héritier du sang, Louis de Rohan ne fut point prévenu et n'apprit que par les journaux la mort du prince dont un testament ignoré lui avait enlevé l'héritage.

Les divers procès-verbaux rédigés dans cette journée conclurent tous, à travers beaucoup d'inexactitudes, que devait relever une enquête ultérieure, au suicide par strangulation. Et, en effet, le verrou fermé intérieurement paraissait rendre inadmissible l'hypothèse d'un assassinat. Ce fut donc sous l'empire d'une préoccupation exclusive qu'on agit dans les premiers moments, et cette préoccupation était si forte, que, dans l'impossibilité d'expliquer autrement la mort

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volontaire du duc de Bourbon, M. Bonnie crut devoir mettre au nombre des moyens de suicide une chaise qu'il déclara pli\s tard, devant la justice, n'avoir pu servir à ce triste usage, à cause de la distance oîi elle se trouvait du corps. Cette chaise, il Tavait poussée du pied en pénétrant dans la chambre, et il supposait dans son procès-verbal que le prince

y était monté pour se donner la mort.

Cependant, et même avant qu'on eût appris combien il était facile de ramener du dehors un verrou dans sa gâche, la supposition du suicide allait s'affaiblissant peu à peu dan» tous les esprits. L'âge du prince, la trempe peu énergique de son caractère, ses sentiments religieux bien connus, Thorreur qu'il avait en mille circonstances témoignée à la seule pensée de la mort, son opinion sur le suicidé, qu'il regardait comme une action lâche, la sérénité de ses derniers jours, tout cela déjouait les conjectures que la fermeture du verrou avait d'abord fait naître. On trouva sur la cheminée la montre de chasse du prince remontée par lui la veille comme à l'ordinaire et, sous le traversin, un mouchoir avec un nœud semblable à ceux qu'il avait coutume de faire, en se couchant, pour se rappeler les choses du lendemain. Le corps, d'ailleurs, n'était-il pas dans un état de suspension incomplète ? Le valet de pied Romanzo, qui avaitvoyagé en Turquie et en Egypte, et son camarade, l'Irlandais Fife, avaient vu beaucoup de pendus: ils déclaraient que la figure de ces malheureux était non blafarde, mais noirâtre ; qu'ils avaient les yeux ouverts, la conjonctive injectée de sang, et la langue hors de la bouche : signes en tout contraires à ceux que présentait le corps du duc de Bourbon. Quand on détacha le cadavre, ce fut Romanzo qui défit le nœud de Tespagnolette, et il n'y parvint qu'avec beaucoup de peine, tant ce nœud était artistement fait et serré avec force. Or, parmi les serviteurs du prince, nul n'ignorait que sa maladresse était extrême: qu'il ne pouvait nouer les cordons de ses souliers, qu'il faisait lui-même, à la vérité, la rosette de sa cravate, mais non sans que son valet de chambre fût obligé d'en ra-

mener par devant les deux bouts, qu il ayait reçu un coup de sabre à la main droite, et avait eu la clavicule gauche cassée, ce qui l'empêchait d'élever sa main gauche au niveau de sa tête, qu'enfin, il ne pouvait faire ce qu'on appelle en terme de chasse le coup du roi qu'en se renversant en arrière. En admettant même que la chaise dérangée par M. Bonnie eût été à la portée du prince, conformémenlà l'a déclaration de M. Bonnie dans le procès-verbal et contrairement à ses affirmations subséquentes devant la justice, ceuxlà se montraient peu convaincus qui savaient combien le vieillard montait difficilement les escaliers, et qu'il avait besoin pour cela du double appui de laraioipe et de sa canne.

Les doutes résultant de toutes ces circonstances étaient fortifiés par certaines singularités qui n'avaient pu échapper à l'attention des plus intimes serviteurs duprince.Lespantouffles, dont le prince se servait rarement,, restaient presque toujours au pied de la chaise où on le déshabillait : était-ce la main du vieillard qui, dans cette nuit fatale, les avait rangées au pied du lit ? Le prince ne sortait de son lit qu'en tournant en quelque sorte sur lui-même, et il pesait tellement sur le bord en dormant, qu'on avait dû plier en quatre la couverture, du côté de la chambre, pour prévenir une chute : pourquoi donc avait-on trouvé le milieu du lit affaissé, et les bords, au contraire, relevés ? L'usage constant de la femme et des frotteurs qui faisaient le lit, était de le pousser au fond de l'alcôve, et il n'avait pas été dérogé à cet usage le 26 au soir: qui donc avait éloigné le lit du fond de l'alcôve dhm pied et demi environ ? Il y avait sur la cheminée, lorsqu'on était entré dans la chambre, deux bougies éteintes et non con- . sumées, par qui avaient-elles pu êtreéteintes? Parle prince? Pour faire les préparatifs si compliqués de sa mort, il s'était donc volontairement plongé dans les ténèbres !

Quant à madame de Feuchères, elle appuyait l'idée du suicide. Elle semblait croire que l'accident du H août n'était qu'un essai manqué. Elle tremblait qu'on ne s'entretînt des projets de voyage conçus par le duc de

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Le duc de Baurboa était attaché i l'eapugDoIetle de la fenélre. (Page 195.)

Bourbon, et entendant Hanoury qui s'en expliquait librement: « Prenez garde, lui dit- « elle! de pareils discours pourraient vous « compromettre auprès du roi.» L'abbé Briant de son cAté, repoussait avec une remarquable insistance toute autre supposition que celle du suicide. Il parlait de l'esprit afTaibli du prince, de l'altération manifeste de ses facultés dans les derniers jours de sa vie, disant qu'il s'était donné la mort dans un accès de délire.

Déjà, du reste, éclataient dans toute leur triste utdveté, ces préoccupations cupides qui s'éveillent autour de chaque cercueil, et accusent le vice des institutions que subit, en

les adorant, l'ignorance des sociétés. Auprès de ce corps glacé, unique débris d'une race vantée, en présence de cette mort qui n'avait pas encore un nom, au milieu de ces murmures confus, de ces larmes l'héritage

de la victime était déjà convoité, et l'idée du testament planait sur cette grande scène de deuil. Les papiers du défunt étaient devenus l'objet d'une recherche pleine d'anxiété. « Tout ici appartient à madame deFeuchères,» disait l'abbé Briant, et i) recommandait à M. Dauvert, chef de l'argenterie, de veiller soigneusement sur cette partie d'un trésor qui allait être désormais celui de la baronne. Madame de Feuchères paraissait aussi fort

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inquiète au sujet des papiers du prince ; mais elle donnait à son inquiétude un noble motif, en exprimant le désir de trouver au bas de quelque lettre d'adieu le nom de Thomme qui l'avait tant aimée.

Mais il semblait étrange à tous les serviteurs du duc de Bourbon que, sur le point d'accomplir un dessein si funeste, il n'eût laissé aucune indication écrite de son désespoir, aucun souvenir de ses heures suprêmes, aucune marque d'affection pour ceux dont il. s'était plu toujours à récompenser le zèle. C'était là une sorte de suicide moral non moins inexplicable que tout le reste. Une découverte inattendue vint mettre le comble à tant d'incertitudes.

Vers le soir du 27, M. Guillaume, secrétaire du roi, apeï'Qut, en passant devant la cheminée de la chambre mortuaire, des fragments de papier qui brillaient sur le fond noir du foyer. Il s'approche, et sur ces fragments, que soutenaient des cendres de papiers brûlés, il lit ces mots : rot.... Vmceii-

nes infortuné fils M. le procureur

général Bernard était arrivé le lendemain à Saint-Leu; on lui remit ces fragments, avec d'autres que le valet de chambre Lecomte avait recueillis. « La vérité est là, » s'écria aussitôt le procureur général ; et, à l'aide des personnes présentes, il réunit les fragments de manière à recomposer les deux écrits que voici :

Saint-Leu appartient au roi Philippe

ne pillés, ni ne brûlés le château ni le village ne faites de mal à personne ni à mes amis, ni à mes gens. On vous a égarés sur mon compte, je n*ai

Saint-Leu et ses dépend appartiennent à votre roi Philippe : ne pillés ni ne brûlés le ne ni

urir en aiint cœur le peuplé et Tespoir du bonheur de ma patrie.

le village

mal à personne

68 amis, ni à mes gens.

On vous a égarés sur mon compte, je n'ai qu'à mourir en

souhaitant bonheur et prospérité au peuple français et à ma pairie.

Adieu pour toujours,

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