‹ Révolution françaiseChapitre 12 sur 38 · L.-H.-J. DE Bourbon, Prince de Coudé · texte numérisé non relu

L.-H.-J. DE Bourbon, Prince de Coudé

P.-S. — Je demande à être enterré à Vincennes, près de mon infortuné fils.

Dans ces reconimandations bizarres beaucoup aimèrent à voir une preuve de suicide ; mais les plus déliants ne pouvaient concevoir que ce fussent là les adieux d'un prince prêt à quitter la vie. Dans leur pensée, la crainte du pilkge de Saint-Leu était inconciliable avec ce dégoût de toutes choses que le suicide révèle. Il était peu croyable que cette crainte eût possédé Fâme du duc de Bourbon dans la nuit du 26 au 27 août, c'est-à-dire après cette tète de Saint-Louis où il avaitreçutantde témoignages d'amour; après la visite de la reine, visite si douce, si rassurante, et lorsqu'il ne restait plus rien des récentes agitations. On ne s'expliquait pas davantage pourquoi le duc de Bourbon attribuait, dans cet écrit, la propriété de Saint-Leu à Louis-Philippe, auquel il savait bien que Saint-Leu n'appartenait pas. On était surpris, que le prince, ayant saisi la plume au milieu des apprêts d'un suicide, n'eût rien dit de précis sur son fatal projet, et n'eût point prévu àquels afTreux soupçons le vague de ses paroles allait exposer ses serviteurs. Dans la manière même dont les deux écrits avaient été découverts^ on crut trouver quelque chose d'inconcevable. Ces papiers que le secrétaire de Louis-Philippe et Lecomte avaient si aisément aperçus dans la soirée du 27, par quel singulier hasard avaient-ils échappé ^ dans la matinée du même jour aux recherches de M. de Choulot, de Manoury, de Romanzo, et de tous ceux qui avaient, comme eux, visité la cheminée avec le plus grand soin ? Fallait-il supposer que, dans le but d'accréditer l'opinion du suicide, une main furtive avait semé ces fragments dans le foyer, longtemps après la mort du prince? On les avait découverts sur des cendres de papiers brûlés : comment le

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duc de Bourbon, ayant des papiers à anéan- i tir, eût brûlé les uns et déchiré les autres ? Ces singularités conduisaient à penser que récrit découvert se rapportait à une date antérieure à Tévénement, et n'était qu'un projet de proclamation rédigé par le prince dans les premiers jours du mois d'août, alors que Forage révolutionnaire grondait encore. On ne tarda pas à apprendre qu'en effet, aux premiers jours de la tourmente de juillet, le duc de Bourbon avait eu l'idée d'une proclamation, et, dès lors, la seconde hypothèse acquit l'autorité d'une croyance,

Ainsi s'épaississaient, à chaque pas, les ténèbres qui enveloppaient cette mort imprévue. Pour faire l'autopsie du cadavre, on avait envoyé àSaint-Leu M. Marc, médecin ordinaire du roi, M. Pasquier et M. Marjolin. Ils conclurent au suicide. Mais pour détruire tous les soupçons, ce ne fut. pas assez de cet arrêt de la science que des médecins se hâtèrent, d'ailleurs, au nom delà science, de discuter et de combattre.

Il arriva donc que deux partis se formèrent. Ceux qui croyaient au suicide pouvaient alléguer en faveur de leur opinion : les procès-verbaux ; la mélancolie du duc de Bourbon depuis 1830; ses terreurs de royaliste, de vieillard opulent et de gentilhomme; les déchirements de son âme incertaine au milieu des querelles politiques dont avait naguère retenti sa maison ; l'acte de bienfaisance qu'il avait, le 26, confié aux soins de Manoury, par la crainte de ne pouvoir l'accomplir lui-même; ses adieux muets aux gens de service dans la soirée qui pour lui fut la dernière ; l'état du corps qui ne présentait d'autres traces de violence que certaines excoriations, suffisammentexplicables dansl'hypothèse du suicide; l'état des vêtements sur lesquels on n'a remarqué ni désordre ni souillure; le verrou fermé intérieurerement; les difficultés matérielles de l'assassinat, l'impossibilité de dire avec quelque apparence de certitude : voici les assassins ! A ces présomptions, les défenseurs de la mémoire du mort répliquèrent par des scènesd'up effet puissant. L'un d'eux, M. Méry-

Lafontaine, se suspendit à l'espagnolette fatale, dans une position semblable à celle où avait été trouvé le prince ; et cette tentative fut sans danger. On essaya, au moyen d'un ruban fort mince, de ramener du dehors un verrou dan? sa gâche, et l'expérience eût un plein succès. Il n'en fallut pas davantage. Les soupçons, timides jusque-là, se formulèrent avec une audace violente. Des noms furent prononcés. . . Le testament avait été lu ; les haines qui déjà se dressaient contre madame de Feuchères s'accrurent par l'assurance acquise qu'elle n'avait laissé place que pour elle dans les souvenirs reconnaissants du testateur. Des propos accusateurs circulèrent; On raconta que dans la chapelle ardente où était exposée la victime, Lecomte s'était écrié, vaincu par son émotion: « J'ai « un poids sur le cœur. » M. Bonnie, contrairement aux assertions formelles de ce même Lecomte, affirmait que dans la matinée du 27, le verrou de l'escalier dérobé n'était point fermé, et que pour cacher cette circonstance terrible, madame de Feuchères s'était rendue à la chambre mortuaire par la route la plus longue, celle du grand escalier !

Le 4 septembre, le cœur du duc de Bourbon fut porté à Chantilly. L'abbé Pélier, aumônier du prince, assistait au service funèbre. Il parut portant le cœur de la victime dans une boite de vermeil, et prêt à prononcer les paroles de suprême adieu. Un silence morne régnait dans l'assemblée.

Chacun était dans l'attente. L'impression fut profonde, immense, lorsque d'une voix solennelle l'orateur sacré laissa tomber ces mots : « Le prince est innocent de sa mort « devant Dieu. »

La religion présida aux funérailles qui se firent avec beaucoup de pompe et où figurèrent plusieurs des fils du roi. Le corps ayant été porté à Saint-Denis, le clergé épiscopal le vint recevoir à la porte de l'abbaye ; et de la basilique, dont l'hymme ordinaire des morts fit retentir les voûtes, les prières de l'Église accompagnèrent le cercueil dans le caveau qui garde la poussière des rois.

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Tel fut cet événement. Madame de Feuchères quitta précipitamment Saint-Leu, et se rendit au Palais-Bourbon, poursuivie par d'étranges pensées. Durant quinze nuits, elle fit coucher Tabbé Briant dans sa bibiothëque> et madame de Flassans danfr«a propre cham^ bre, comme si elle eût craint que quelque image funèbre ne vint se lever devant elle dans la solitude des nuits. Mais bientôt, revenue de son émotion, elle se montra confiante et résolue. Depuis longtemps elle jouait à la bourse, sur un capital énorme : elle donna suite à ses opérations, et, dans l'espace de quelques mois, elle se trouvait avoir gagné des sommes considérables.

Cependant des murmures sinistres commençaient à s'élever de toutes parts; les princes de Rohan préparaient tout, et pour un procès civil, et pour un procès criminel. A Saint-Leu, à Chantilly, Topinion du suicide ne rencontrait guère plus que des incrédules; à Paris, on se livrait aux conjectures les plus hardies, dans les salons, dans les ateliers, partout. Un nom augus,te, mêlé à celui de madame de Feuchères, fournit aux passions de parti une arme qu'elles saisirent avidement. On mit une sagacité cruelle à remarquer que, dès le 27, la Cour avait pris possession par ses affidés du théâtre de Févénement; que Taumônier du duc de Bourbon, quoique sur les lieux, n'avait pas été invité à coopérer à la rédaction des procès-verbaux ; que le médecin du prince, M. Guérin, n'avait pas été appelé à l'autopsie, confiée à trois médecins dont deux, MM. Marc et Pasquier, entretenaient avec la Cour les plus étroites relations. On demandait avec un étonnement railleur dans quel but M. de Broglie avait empêché qu'on insérât au Moniteur le discours prononcé par l'abbé Pélier à Chantilly. On établissait un rapprochement injurieux entre la catastrophe qui faisait disparaître les Condé de l'histoire, et la prospérité croissante de la maison d'Orléans. Enfin, on ajoutait à tout cela mille exagérations puériles ou folles, car la haine compromet toujours ses succès par sa violence. D'un autre côté, l'ardejir avec laquelle certains courtisans cher-

chaient à accréditer l'opinion du suicide, tournait au détriment de leur idole, tant il y a, aussi, d'aveuglement dans la bassesse !

Pour étouffer des bruits dont l'injure osait monter jusqu'au gouvernement, un moyen décisif s'offrait au roi. Répudier une succession à ce point ténébreuse n'eût certes pas été au-dessus de son pouvoir ; et par là il eût honoré son avènement et humilié ses ennemis. Mais Louis-Philippe envisageait autrement les intérêts de sa naissante royauté. On l'avait vu, à la veille d'occuper le trône, faire passer hâtivement sur la tête de ses enfants, ses biens qu'il ne voulait pas, selon Tantique loi de la monarchie, réunir au domaine de l'Etat. C'était assez dire que, sous son règne, le mépris de l'argent ne serait point la vertu dominante. Il songea donc uniquement, bien que le plus riche des souverains de l'Europe, à faire régir d'une manière fructueuse les nouveaux domaines de son fils.

De là, pour les hommes du pouvoir, la nécessité d'assurer à madame de Feuchères une protection dont nous aurons à raconter les scandales. La baronne fut invitée à la Cour, et y reçut un accueil dont, le lendemain, tout Paris s'entretenait avec stupeur. Les cris de Topinion rendant une enquête inévitable, une instruction fut commencée à Pontoise dans le mois de septembre, mais rien ne fut négligé pour assoupir l'affaire. Le conseiller-rapporteur, M. de la Huproie, se montrait résolu à trouver la vérité ; on le mit soudainement à la retraite, et la place de juge qu'il désirait depuis longtemps pour son gendre lui fut accordée. Le dossier passa en d'autres mains.

On verra dans la suite quel parti sureni: tirer de tant de circonstances sujettes à controverse l'éloquence de M. Hennequin et les ressentiments du parti légitimiste.

La Cour cessa bientôt d'èti*e inquiète do tout le bruit qu'on faisait autour d'elle : une chose la tourmentait, cependant. Elle n'ignorait pas qu'il y avait, depuis longtemps, dans la maison de Condé, un secret dont deux personnes étaient toujours dépositaires. Ce secret avait été confié par le duc de Bourbon,

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11 passa deiu Jours t gravir les montagnes. (Page SOT.)

lors de son séjour à Londres, à sir William GordoD, écuyer du prince régent, el au duc de la Châtre. Après leur mort, M. de Choulot avait reçu les confîdenGes du prince, qui, à la suite d'une chute de cheval réputée dangereuse, avait laissé voir à Manoury le fond de ses pensées. On n'a jamais su et on ne sait encore rien de ce secret, sinon qu'il est important et redoutable.

Quant au peuple, aucune des leçons que

renfermait cette histoire ne fut perdue pour lui, et il en garda un immortel levain de déQance. Car le peuple croit volontiers aux crimes extraordinaires. Victime, d'ailleurs, dos excès de l'orgueil et des emportements de la force, il lui est donné de se plaire à ces grands spectacles de la puissance abattue ou avilie et des vieilles races mortes, spectacles que Dieu lui envoie pour le relever et le venger.

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Politique extérieure. — Lettre de Louis-Philippe à l'empereur Nicolas. — Dispositions des divers citbinets de l'Europe. — Joie des Anglais. — Le roi d'Espagne ne reconnaît pas Louis-Philippe ; mot de Louis-Philippe sur Ferdinand VII ; moyens employés pour amener la reconnaissance du cabinet de Madrid ; les réfugiés espagnols poussés sur les Pyrénées, abandonnés ensuite. — Le gouvernement des clubs. — Emeute à Bruxelles. — Dispositions de la bour- .geoisie belge. — Le prince d'Orange à Bruxelles; son portrait. —Vues du Palais-Royal sur la Belgique. — Politique des marchands. — Nomination irrégulière de M. de Talleyrand à l'ambassade de Londres; son portrait; funestes effets de son influence ; son incapacité. — Réponse de Nicolas à Louis-Philippe. -^ Révolution en Belgique. La Belgique intéressée à se réunir à la France; efforts du Palais-Royal pour empêcher ce résultat; deux partis à Bruxelles, les patriotes et les Orangistes. — Bombardement d'Anvers. Exclusion des Nassau. — Scènes d'enthousiasme à Paris. — Bataillon envoyé en Belgique par les Amis du Peuple.

Pendant que la bourgeoisie et la royauté, momentanément unies, consolidaientleur domination, les souverains étrangers revenaient peu à peu de leur frayeur.

Ea première pensée du nouveau pouvoir avait été de se faire reconnaître. Il résolut donc de fonder sa politique sur le maintien des traités de 1815. C'était se préparer à une situation terrible. Xo faudrait-il pas, d'une part, s'asservir aux étrangers pour leurplaire, et de l'autre avilir la nation pour la calmer? Le Cabinet du Palais-Royal n'entrevit point ces conséquences, ou, s'il les entrevit, il les brava.

Le 19 août 1830^ Louis-Philippe écrivit à l'empereur de Russie pour lui notifier son avènement. Sa lettre*, dont toutes les expressions paraissaient pesées avec soin, indiquait, à travers les formes d'une obséquiosité craintive, quelle allait être, au dehors, l'attitude du gouvernement. Pour rassurer l'Europe sur les suites de la révolution de juillet, Louis-Philippe ne la montrait que comme une résistance malheureuse, mais inévitable, à d'imprudentes agressions. Lui-même il se donnait pour le modérateur des victorieux, et le protecteur naturel des vaincus, flattant ainsi, dans ce qu'elles pouvaient avoir de plus absolu, les doctrines monarchiques du

il Voir aux ducumyals historiques.

Czar. Dans le même but, l'auteur de la lettre protestait de son respect pour le souverain déchu, que, mênfie après sa chute, il désignait par ces mots : le roi Charles X; hommage rendu au principe de la légitimité! Ce qu'il y avait de compromettant à faire l'éloge de la Charte, Louis-Philippe l'atténuait en rappelant qu'elle était un fruit de l'invasion et un bienfait de l'empereur Alexandre. Enfin, il faisait dépendre adroitement de l'appui que la Sainte-Alliance lui prêterait, la conservation de la paix en Europe ; et quoiqu'entièrement dévoué à l'Angleterre, comme on le verra plus tard, il laissait espérer à Nicolas que la catastrophe arrivée à Paris n'aurait point pour résultat de briser l'alliance projetée par le ministère Polignac entre la France et la Russie.

L'histoire que nous allons écrire était d'avance, et tout entière, contenue dans cette lettre.

L'empereur Nicolas ne s'était pas attendu sans doute, delà part du gouvernement français, à ces marques de soumission. Car, à la première nouvelle de la révolution de juillcl , il s'était mis en mesure de faire la guerre à la France; il envoya le feld-maréchal Diébitch à Berlin, pour y décider le roi de Prusse h une alliance offensive; il donna l'ordre aux troupes russes de se tenir prêtes pour une campagne prochaîne ; il fit écrire au prince de

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Lubecki, ministre des finances en Pologne, qu'il eût à rechercher sans délai tous les fonds nécessaires pour la mobilisation de Farmée.

Le prince de Lubecki répondit que la Pologne possédait huit millions de florins dans son trésor, et un million d'écus à Berlin ; qu'elle était prête par conséquent à entreprendre les préparatifs de guerre voulus par les circonstances ^.

D'un autre côté, le grand-duc Constantin engagea le consul de France en Pologne à prêter serment à Louis-Philippe. Ce consul était dévoué à la branche ainée des Bourbons, et le Cabinet de St-Pétersbourg craignait de le voir remplacé par un agent des idées qui venaient de triompher à Paris.

Voilà dans quelles dispositions la lettre précitée trouva l'empereur de Russie; elle flatta son orgueil sans fléchir son ressentiment. Il ne se donna pas même la peine de dissimuler ses dédains, et l'envoyé du Palais- Royal fut accueilli par le chef d'un peuple encore à demi-barbare avec une hauteur dont le gouvernement de la Restauration lui-même n'aurait pas souffert l'injure.

L'attitude de l'Autriche ne fut pas à beaucoiç près aussi hostile, parce que ses intérêts diplomatiques étaient différents. Le cabinet de Vienne n'était pas, comme celui de St-Pétersbourg, intéressé à la destruction de l'Angleterre. Il importait peu à l'Autriche que le roi de France eût le cœur anglais, pourvu qu'il se montrât disposé à enchaîner l'esprit révolutionnaire, et à préserver de tout ébranlement le système européen, inauguré en 1815. Louis-Philippe promettait tout cela. Son avènement devait donc être salué avec joie par les souverains qui, en 1815, s'étaient partagé les dépouilles de la France, en s'appropriant les peuples secondaires, bétail humain, distribué selon la loi de leurs caprices. Sous ce rapport, la Russie elle-même devait naturellement applaudir à l'avènement de Louis-Philippe ; et c'est ce

i. Documents tirés du portefeuille du grand duc Constantin, et produits par Lafayette à la séance du 22 mars

qu'elle eût fait, si ses vues sur Constantinople ne lui eussent créé dans la question un motif particulier de dépit et de haine.

M. de Metternich, d'ailleurs, faisait consister sa politique à éviter toute grande secousse. Amoureux du repos par égoïsme, il l'était aussi par incapacité. Ceux-là seuls affrontent les orages qui se sentent la force de les maîtriser. M. de Metternich voulait jouir sans trouble d'une réputation facilement usurpée, et dont la moindre complication eût mis à nu le mensonge. Il ne se borna pas à recevoir d'une manière encourageante les assurances données par Louis-Philippe, il pressa vivement le roi de Prusse de ne point faire attendre son adhésion ; et, en effet, ce fut par Berlin qu'arriva la reconnaissance de l'Autriche: celle de la Prusse y était jointe.

Le roi des Pays-Bas n'avait pas hésité à reconnaître Louis-Philippe. Trop heureux de voir sur le trône de France un prince qui renonçait pour son pays à la rive gauche du Rhin et h la Belgique !

Pour ce qui est de l'Angleterre, elle considérait le dénoûment des trois journées comme un des événements des plus heureux de son histoire. Grâce à l'élévation du duc d'Orléans, c'était au profit des Anglais que la révolution de juillet venait de s'accomplir. Aussi Guillaume IV fit-il au général Baudrand l'accueil le plus empressé.

La joie que ces petits succès de famille causèrent au Palais-Royal ne fut pas tout à fait sans mélange. Un prince d'Italie, le duc de Modène, refusa de reconnaître Louis-Philippe, et l'Espagne publia contre le gouvernement de juillet un manifeste injurieux.

Le refus du duc de Modène était singulier. Les rapports de ce prince avec le duc d'Orléans, avant la révolution de 1830, n'avaient jamais eu rien qui pût faire présager une hostilité aussi violemment déclaré^. Le duc de Modène, qu'on disait conspirateur, aurait dû bien plutôt s'associer à une révolution sur laquelle comptaient depuis si longtemps tous ceux qui conspiraient pour l'indépendance de l'Italie. L'insolence bizarre de son refus, et l'impunité, plus bizarre encore, que lui

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accorda le Cabinet du Palais- Royal, donnèrent lieu à des soupçons offensants. On avait parlé de M. Misley comme d'un agent mystérieux envoyé dltalie au duo d'Orléans dans l'intérêt de l'indépendance italienne. Quelques esprits défiants pensèrent que, par son accession aux traités de 1815, Louis-Philippe déconcertait des espérances qu'il avait fait concevoir ; que le duc de Modëne en était profondément irrité, et que son refus était la manifestation énergique d'un mécontentement dont il lui était impossible de révéler à l'Europe le secret.

On s*expliquait mieux le manifeste publié, au nom de Ferdinand YII, par M. Calomarde. L'Espagne n'ayant pas été partie prenante aux traités de Vienne, Louis-Philippe, en adhérant à ces traités, n'effaçait pas suffisamment aux yeux d'un monarque absolu, la tache de son usurpation.

Ne pouvant gagner le gouvernement espagnol, le Palais-Royal résolut de l'effrayer.

La nouvelle de la révolution de 1830 avait attiré à Paris, de tous les points de l'Europe, les plus illustres victimes de la tjrrannie de Ferdinand VIL Réunis par une infortune semblable et par de communes espérances, MM. Mendizabal, Isturiz, Calatraval, San Miguel, le duc de Rivas, Martinez delà Rosa,

le comte de Toréno, etc , avaient formé,

à Paris, une espèce de junte, dont le but avoué était de révolutionner l'Espagne. Pour seconder cette réunion, les patriotes français en formèrent une seconde sous le nom de comité espagnol. Ce comité, qui se composait de MM. Dqpont, Viardot, Marchais, Schœlcher, Chevallon, Etienne Arago, Gauja, Loëve-Weimar, Garnier Pages, se mit à l'œuvre avec beaucoup d'ardeur. Une souscription fut ouverte, et on recueillit des sommes considérables. Le colonel Pinto était entre les^ patriotes des deux nations l'intermédiaire principal. Un banquier, M. Calvo, prit en main les intérêts financiers de l'émigration espagnole. Il fut question d'ouvrir un emprunt. Fonder une caisse, enrôler les réfugiés, les envoyer aux Pyrénées, c'est à cela que s'employa l'activité du comité espagnol.

Bientôt la protection du gouvernement lui fut assurée. Seul, parmi les ministres, le général Sébastiani se montrait opposé à une intervention, même indirecte. M. Dupont étant allé le trouver pour l'inviter à s'associer aux efforts du comité, il répondit que le premier devoir du gouvernement français était d'éviter un conflit européen ; que la nouvelle royauté ne pouvait, sans se compromettre, assister les révolutionnaires espagnols; que, pour son compte, il était bien décidé à combattre, dans le conseil, toute mesure ayant pour objet d'encourager leurs démarches ; que, comme homme, néanmoins, mais en cette qualité seulement, il ne refusait point de venir en aide à des infortunes qui le touchaient, a Mais alors, s'écria M. Dupont, « entre vous et nous, c'est la guerre. Monte sieur. — Eh bien, c'est la guerre, reprit « froidement le ministre. »

M. Guizot manifesta des sentiments bien opposés. Il répondit à M. Louis Yiardot, réclamant au nom des réfugiés l'appui du ministère*: « Dites à ceux qui vous envoient a que la France a conmiis un crime politique « en 1823, qu'elle doit à l'Espagne une éclate tante réparation, et que cette réparation « sera donnée. »

Mais le comité sentait bien de quel poids serait dans la balance du succès Tadhésion personnelle du roi. Une audience lui fut donc demandée par MM. Dupont, Marchais . et Loëve-Weimar. Au jour fixé, ces . messieurs se présentèrent au Palais-Royal, où M. Odilon Barrot leur servit d'introducteur. Le roi les accueillit avec une gràcê parfaite. Il reconnut que la France était menacée d'une guerre sur les bords du Rhin : que l'orage pouvant à toute heure gronder sur elle du côté du nord, il importait qu'au midi elle fût mise à l'abri de toute attaque. Il avoua que la protection promise par Ferdinand YII aux carlistes du midi lui paraissait alarmante, et qu'il était par conséquent d'un haut intérêt politique de leur enlever les Pyrénées. Il ajouta qu'il n'ignorait point que cette politique le poussait à combattre des intérêts de famille. c< Mais en « ce qui concerne Ferdinand VII, continua-

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H t-il, on peut le pendre si on veut: c'est le « plus grand coquin qui ait jamais existé. >> Les représentants du comité voyant le roi dans de semblables dispositions, crurent le moment venu de lui parler' des projets des réfugiés espagnols. Ces projets consistaient A offrir la couronne d'Espagne au duc de Nemours en lui donnant pour épouse Dona Maria, ce qiii aurait fait prévaloir dans l'Espagne et le Portugal réunis l'influence française et les traditions de la politique de Louis XIV. Une pareille proposition était peu acceptable, à cause de la haine que se portent l'un à l'autre le peuple espagnol et le peuple portugais. Ce ne fut point, toutefois, par ce motif que le roi la repoussa. Il s'exprima sans détour sur le danger de céder à une tentation de ce genre. Il voyait dans l'offre d'une couronne pour un de ses fils quelque chose de singulièrement hasardé, et ne voulait point se compromettre aux yeux de l'Europe. Quant aux secours d'argent qui lui étaient demandés, il s'abstint également de les promettre et de les refuser. Mai», quelques jours après, il mit & la disposition de M. de Lafayette cent mille francs tirés de la cassette royale, et destinés k soutenir les tentatives des révolutionnaires espagnols. Soixantemille francs furent portésà Bayonne par M.Chevallon, et M.Dupont fut chargé d'aller en remettre quarante mille à Marseille, au colonel Moreno, qui devait les faire passer au général Torrijos.

Devenus delà part du gouvernement français l'objet d'une protection aussi directe, les réfugiés espagnols s'élancèrent, le cœur plein d'espoir, à la conquête de leur patrie. Chaque jour, des bandes de trente , quarante, cinquante hommes, partaient pour les Pyrénées, tambour battant et enseignes déployées. Des feuilles de route étaient distribuées aux volontaires par M. Girod (de l'Ain), préfet de police. L'impériale des voitures publiques était toujours retenue d'avance pour les proscrits. Enfin, comme on rassemblait des fusils de toutes parts et que l'ambassadeur d'Espagne, M. d'Ofalia, s'en plaignait, on fit de secrets dépûts d'armes

avec l'assentiment de MM. Montalîvet et Guizot.

Le général Mina était à Paris, se disposant h courir aux ^Pyrénées. Le maréchal Gérard eut une entrevue avec ce célèbre chef de partisans, lui prodigua les témoignages de la plus vive sympathie, et promit & sa cause l'appui du gouvernement français.

M. le comta de Toréao (1786-1843).

« Mais il importe, lui dit-il, de ne rien brus- « quer. Partez pour Bayonne sans retard, « et jurez-moi de vous abstenir de toute enu treprise,. jusqu'à ce que la France se soit « nettement posée à l'égard de l'Europe. » Mina ne pouvait suspecter la loyauté du maréchal Gérard: il promit, et partit pour Bayonne sans faire conlidence à qui que ce fut de ses espérances et de ses projets. Arrivé à Bayonne, il tint parole. Mais son inaction, dans des circonstances où le succès dépendait tout entier de la promptitude et de l'audace, ne tarda pas à faire planer sur lui les plus cruels soupçons. Les réfugiés espagnols formaient alors deux camps: d'un c6té,

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les partisans de la France ; de Fautre, ceux de TAngleterre. Mina est accusé de trahison par quelques-uns de ses compatriotes : on le croit vendu aux Anglais. Enchaîné par sa parole, il ne peut ni agir ni se défendre. La défiance, si naturelle aux cœurs souffrants, se glisse parmi les réfugiés, les divise, pousse ceux-ci à une précipitation dangereuse, glace Tardeur de ceux-là. Bientôt aux malheurs de ces divisions vient se joindre, pour les réfugiés, un malheur plus grand encore. Ferdinand VII, frappé d'épouvante, avait fait connaître les conditions de Tappui qu'il consentait à prêter à Louis-Philippe. C'est ce qu'attendait le Cahinet du Palais-Royal. Il défendit tout à coup les départs, suspendit les secours, se mit en mesure de dissiper les rassemblements, imposa aux autorités Tobligation d'une surveillance active, et fit voler jusqu'à Bayonne, sur l'aile du télégraphe, des ordres inhospitaliers.

Ce fut alors que, cédant au conseil de son désespoir, le colonel Valdès franchit la Bidassoa. Le 13 octobre, à la tôle d'un petit nombre de braves, il touchait le sol sacré de son pays aux cris mille fois répétés de : Vive la constitution ! et sans autre garantie de succès que la justice de sa cause et son épée. La fortune lui fut d'abord favorable : autour de son drapeau,» qui était celui d'un proscrit, quelqfoes généreux Espagnols accoururent. Mais de douloureux mécomptes lui étaient réservés. Un autre ch^ do bande, le général Chapalangarra, était. entré en Espagne avec cette conviction fatale que, pour soulever la contrée, il lui suffirait de se montrer ; et à ceux qui lui représentaient les dangers^'une aussi grande confiance, il avait répondu : « Les » balles me respeclent trop pour m'atteindre. )) D'ailleurs, qu'importe ? je montrerai du » moins comment sait mourir un soldat de la » liberté. » En effet, ayant aperçu un poste de royalistes, il s'avança seul sur la route après avoir défendu aux siens de faire feu, et prononça quelques paroles amies. On lui répondit par une décharge : il tou^a mort. Ses compagnons, trop faibles pour résister, reculèrent jusqu'à une auberge où était éta-

bli un poste de cent hommes que les royalistes avaient fait reconnaître par un espion déguisé en marchand de gâteaux. Ce poste, vivement attaqué, se défendit avec vigueur. Là combattaient pour la cause de l'Espagne huit volontaires parisiens, dont quatre se firent tuer; les quatre autres, après s'être battus vaillamment, parvinrent à se sauver à la nage. La troupe de Chapalangarra fut décimée et se dispersa. Premier échec qui n'était que le signal d'un grand désastre! Privé d'un appui sur lequel il avait compté, et accablé par des forces supérieures, Valdès s'était concentré à Véra, où il ne pouvait manquer d'être cerné et de périr. La nouvelle en arrive jusqu'à Mina, qui se décide alors à quitter Bayonne pour courir au secours de son frère d'armes. Il rassemble ses compagnons, trompe la surveillance de l'autorité, oppose la bonne volonté de quelques patriotes français aux douaniers qui veulent arrêter les caisses de médicamejits qu'il emporte avec lui, et passe enfin la frontière après bien des obstacles et des périls. Une mésintelligence profonde existait entre Mina et Vâldès. Le premier ne voulait que réduire Ferdinand VII à des concessions libérales; le second voulait le détrôner. Mais, en s'apercevant, les deux chefs se tendirent la main, sacrifiant leurs répugnances à la patrie, qui . les appelait sur le même champ de bataille. Valdès. restant à Véra, Mina courut à Iruri, dont il se rendit maître. Malheureusement les chefs espagnols n'avaient pu prévoir, en commençant leur entreprise, tous les dangers qui les attendaient.

Il avait été convenu qu'au moment où Mina entrerait en Espagne par la Navarre, le général Placensia y entrerait par TAragon, de manière à tenir en échec les troupes de cette dernière province. Mais, sur l'ordre du gouvernement français, des armes envoyées au général Placensia furent saisies, cinq cents fusils et six mille cartouches rassemblés par les soins du général Vigo, furent confisqués à Maulian, et pareille confiscation eut lieu à Bagnères, chez le gérai Gurrea : car le gouvernement français mettait à faire échouer

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les efTorts des patriotes espagnols autant d'ardeur qu'il en avait mis d'abord à les exciter. D'un autre côté, on informait soigneusement le gouvernement espagnol de toutes les mesures prises bu France. Le capitaine-général de TAragon apprit donc que cette province n'était pas menacée, et reçut ordre de réunir ses troupes à celles de la Navarre. Toute résistance devenait par là inutile. Mina qui, après la prise d'Irun, avait occupé les hauteurs d'Oyarzun, fut averti que Valdès, à Véra, allait se trouver enveloppé. Il lui envoya aussitôt ses cavaliers et un petit nombre de fantassins commandés par les généraux Lopez-Banoset Butron. Avec ce renfort, Valdès disputa le terrain pied à pied : c'était lutter contre l'impossible. Il dut repasser la frontière, suivi de ceux de ses compagnons* qui n'avaient point péri dans cette lutte inégale. Hélas ! à ces malheureux le sol de France ne fut pas moins fatal que celui de leur pays. Là où ils croyaient -trouver un asile, beaucoup ne devaient trouver qu'un toioabeau. Par une violation du droit des gens qui n'eut d'égal à son audace que le scandale de son impunité, les royalistes poursuivirent leurs ennemis jusque sur le territoire français et y fusillèrent leurs prisonniers. Plein de douleur et d'indignation, un aide-decamp de Valdès ne voulut point conserver la vie dans cette France qu'il avait cependant aimée : il rentra en Espagne pour y mourir. Il ne restait plus à Mina qu'un» petite, troupe. Il essaya de regagner la frontière. Pressé de toutes parts, poursuivi sans relâche, traqué par d'énormes chiens des Pyrénées lancés sur sa trace, il passa deux jours à gravir les montagnes, forcé bien souvent de se cacher au fond des ravins et jusque dans des fentes de rocher. Il arriva enfin à Lorda, maison située à une lieue en deçà do la frontière française. Il avait fait trente-huit lieues en quarante-deux heures; ses mains, ses pieds étaient en sang, et les blessures qu'il avait autrefois reçues dans les guerres de l'indépendance s'étaient rouvertes. De ses compagnons, plusieurs tombèrent aux mains des carabiniers royaux et furent massacrés.

On en fusilla quelques-uns sur la place d'Irun, aux cris de : Vive le jvi absolu!

L'âme cruelle de Frédéric VII s'était rassasiée de vengeance : il cessa de menacer le Cabinet du Palais-Royal. Mais, dès ce moment, la France fut maudite par tous les patriotes espagnols, et il fut manifeste que, si jamais l'Espagne devenait démocratique, eUe deviendrait anglaise. Or, le triomphe de la démocratie en Espagne étant inévitable, le gouvernement français venait de relever cette barrière des Pyrénées qu'avait abaissée le génie de Louis XIV.

Pendant qu'au midi la France perdait l'Espagne, la fortune semblait lui ouvrir au nord la voie des conquêtes pacifiques.

Il existait en France, à cette époque, deux gouvernements, celui de Louis-Philippe et celui des clubs: le premier, calculateur et réservé; le second, actif, passionné, bruyant, et ami de l'imprévu. Le parti oui, à Paris, parlait de propagande, voulant qu'onpoussât la France jusqu'au Rhin et qu'on étendît la main sur la Belgique, était en général composé d'hommes jeunes, étrangers aux affaires, peu riches, et par conséquent sanS consistance dans une société tournée au mercantilisme. Néanmoins, ce parti était mieux conseillé par son ardeur que le parti con- . traire ne l'était par ses craintes. Grâce aux embarras de l'Europe, la prudence consistait ici atout oser, et les plus téméraires enappa^ j^nçe étaient en réalité les plus sages, car la paix était également au fond de l'un et de Tautre système. Seulement, la France l'imposait à l'Europe en secouant les traités de 181Î), tandis qu'en y adhérant, elle était forcée de l'implorer. Et en imposant la paix, elle en dictait les conditions; en l'implorant, elle s'abaissait à les subir.

Malheureusement la politique propagandiste manquait d'interprètes puissants par leur position sociale. A l'exception du général Lamarque, du général de Richemont, et de M. Mauguin qui entretenait avec les partisans de la France en Belgique une correspondance assidue, aucun homme haut placé ne se présentait pour résister avec vigueur

LOUIS BLANC

aux tendances ultra-pacifiques de la Cour. La plupart des vieux généraux de l'empire n'aspiraient plus qu'à éteindre dans les douceurs du repos les restes de leur vie agitée. Quelques-uns d'entr'eux voyaient dans l'adoption d'une politique voulue par les nouveaux dispensateurs de la fortune, une voie plus facile ouverte à leur ambition. Dans la

Meltevnich (n;3-lSi9,.

sphère où s'agitaient les questions diplomatiques, la France indusLi-ielIe était tout, la France guerrière n'était plus rien.

Toutefois, le parti propagandiste mit h profit l'état d'hésitation ou la révolution de juillet venait de plonger la France, et l'alTaiblissement momentané de tous les pouvoirs. Plusieurs do ses émissaires partirent pour la Belgique. Ils y échauffèrent les esprits ot y jetèrent parmi le peuple la semence des passions dont ils étaient animés eux-mêmes, si bien que dans la nuit du 2o au 26 août 1830, ce cri avait retenti dans les rues do Bruxelles limitons les Pansiens ! Le mouvement qui, alors, emporta quelques jeunes gens, au sor-

tir d'une représentation de la Muette, n'eut d'abord que le caractère d'une émeute. La maison d'un journaliste ministériel, mise au pillage ; le drapeau tricolore déployé ; quelques boutiques d'armuriers envahies; les vitres de la cour d'assises brisées, l'hdtel du ministre de la justice, Van Maanen, incendié aux cris de joie de la multitude : là semblaient devoir se borner les vengeances de la nation belge contre la Hollande. C'était une protestation violente plutôt qu'un essai de révolution.

Et en eiïet, presque tous les industriels de la Belgique étaient unis à la Hollande par le lien de leurs intérêts privés : les plus hardis ne désiraient guère qu'une séparation administrative, avec le prince d'Orange .pour roi. Le peuple était disposé à vouloir davantage, non par suite d'une appréciation bien nette de ses intérêts, mais parce qu'il était entretenu dans des sentiments de haine et de révolte par le clergé catholique.

Cette divergence de sentiments se. manifesta dès le lendemain de l'émeute du 25 août. La première pensée de la bourgeoisie appartint au rétablissement et au maintien de l'ordre. On s'empressa d'envoyer à La Haye une députation chargée de présenter au roi Guillaume une adresse respectueuse qui se terminait par ces mots : » Pleins de con- « fiance dans la bonté de votre majesté et <x dans sa justice, les citoyens de Bruxelles « n'ont député vers vous leurs concitoyens « que pour acquérir la douce certitude que « les maux dont on se plaint seront aussitôt H réparés que connus. Les s.-s. sont cont( vaincus qu'un des meilleurs moyens de « parvenir à ce but si désiré sera la prompte M convocation des états-généraux.

« Bruxelles, ce 26 août 1630. »

Il est certain que la bourgeoisie belge, considérée dans ce qui constituait sa principale force, c'est-à-dire les industriels et les commerçants, était beaucoup plus portée à craindre une révolution complète qu'à la désirer ; d'abord, parce qu'une semblable révolution aurait créé naturellement à lu Belgique une situation violente et l'aurait précipitée dans

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Fac-similé d'an des mannscrils da Chant National Belge et da reçu d« Jeoncval. fAiiKotAévu» 7)ava<« de Bruxelles.)

mSTOIIlK DK DIX ANS

(Ctiant National Ëelge). (1779-1611).

UQ avenir plein d'orages: ensuite, parce qu'une secousse aussi profonde n'était point nécessaire pour aoiener le redressement des griefs dont on se plaignait. Dans la deuxième chambre, 5S députés représentaient le nord,

1. LaiicaftanfonnefutchaDtéeU première foia le 35 septembre 1830. La ténor LareuiUade en fut l'interprète, JeQo«Tal l'auteur des paroles, et Campeubout eu composa la muiique. Mot lecteurs recevront dans une liiraison un faQ' nmiUd'nnm«nu«critdeca chant, coiuerrétlaBibliotbîque rojale de Bruxelles. [IV. àe Z'£.)

fis députés représentaient le midi: 'quelques voix de plus acquises à la représentation méridionale suffisaient donc pour renverser les bases de l'union et faire passer de La Haye à Bruxelles le sceptre des Pays-Bas.

Mais la Journée du 25 août venaitde placer les événements sur une pente où il eût été bien difficile de les arrêter. Une vive fermentation régnait dans le peuple ; un appAt nouveau vcnaitd'ètre oITert à des ambitions mé-

contentes; le drapeau brabançon flottait à Bruxelles; le mouvement insurrectionnel de cette ville embrassait Liège, Louvain, Namur : et, comme pour rendre la rupture inévitable, les feuilles hollandaises demandaient avec emportement qu'on châtiât les rebelles.

Ce fut au milieu de cette anxiété générale, le 31 août 1830, que le prince d'Orange et le prince Frédéric arrivèrent à Vilvorde, à la tète de leurs troupes. Une commission est aussitôt nommée à Bruxelles pour offrir aux princes d'entrer dans la ville. Ils y consentent à condition que le drapeau brabançon fera place aux couleurs de la maison d'Orange. A cette nouvelle, la ville de Bruxelles s'émeut ; on dépave les rues, on abat des arbres, on prépare des barricades. Une nouvelle députation part pour Vilvorde, à travers les flots d'une multitude en émoi. A onze heui'es du soir, les députés étaient de retour à Bruxelles: et, à minuit, on lisait dans les corps de gardes bourgeois, au milieu d'acclamations ardentes, ui^e proclamation ainsi conçue :

« S. A. R. le prince d'Orange viendra au- (( jourd'hui, avec son état-major seulement « et sans troupes; il demande que la garde a bourgeoise aille au-devant de lui. Les dé- (( pûtes se sont engagés à la garantie de sa (( personne et à la liberté qu'il aurait d'cn- « trer en ville avec la garde bourgeoise ou '.< de se retirer, s'il le juge convenable, w

Le lendemain, 1" septembre, le prince d'Orange fit son entrée à Bruxelles. La gai'de bourgeoise s'était avancée au-devant de lui, marchant en ordre de bataille pour ainsi dire, et livrant aux airs "avec orgueil les couleurs brabançonnes. Au pont de Laëken, le prince d'Orange atteignit la tête de la colonne. Il n'était accompagné que de quelques aides de camp. Une foule innombrable se pressait sur la route qu'il avait à parcourir. A son approche, le tambour battit aux champs, et les gardes lui présentèrent les armes. Il put même jvger aux cris de : Vive le prince! qui retentissaient de distance en distance, qu il n'entrait pas dans une ville ennemie. Mais lorsqu'il aperçut dans les rues d'énormes barricades et tout le sinistre appareil d'une cité

en péril, il se sentit prêt à défaillir et pâlit. D'ailleurs, à mesure qu'il avançait, la voix du peuple dominait de plus en plus celle de la bourgeoisie et portait à son cœur épouvanté ces cris de guerre : Vive la liberté ! A bas Van Maanen! Pour se rendre à son palais, il voulait suivre la rue de la Madeleine ; on cria de toutes parts: A r Hôiel-de- Ville ! Profondément troublé, il continua sa route avec une extrême vitesse et comme en fuyant. Sur la pla(5e delà Justice, où il parut seul, ses aidesde-camp ne l'ayant pu suivre, une sentinelle donna l'alarme, et le poste, accourant, croisa sur lui la baïonnette. Ainsi la fièvre révolutionnaire avait déjà gagné Bruxelles, et le prince se trouvait engagé dans une entreprise dont le dénoûment pouvait devenir terrible. 11 abrégea le plus qu'il put son séjour dans une ville où déjà flottait partout le drapeau fatal à sa maison. Mais plusieurs députations s'étaient succédé auprès de lui ; il avait reçu la visite de presque tous les notables de Bruxelles, et une commission nommée pour aviser aux mesures à prendre dans la circonstance avait enfin prononcé le mot séparatiofi. Ce mot laissait au prince d*Orange l'espoir d'une couronne. « Ace prix, dit-il dans une « réunion où la question devait se décider, « vous me serez fidèles? — Qui ! oui! répon- « dirent avec enthousiasme les assistants. — « Et vous ne vous réunire? pas aux Français? « — Jamais ! » Ce fut alors entre le prince et ceux qui l'entouraient un échange de paroles passionnées. L'émotion de l'assemblée était au comble, et on raconte que le prince d'Orange fondait en larmes. Le 4 septembre il quitta Bruxelles où il ne devait plus rentrer.

Le prince d'Orange était un homme spirituel, chevaleresque, français par les manières et le langage. Il ne courait point bassement après la popularité : il l'appelait naturellement à lui. Mais son amour pour le jeu et la vivacité de ses goûts libertins avaient fourni à ses ennemis des armes dont ils se servirent avec une haine infatigable. C'est ainsi qu'on l'accusa non sans quelque vraisemblance, d'avoir soustrait les diamants de

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sa femme pour payer ses dettes. Son père ne Taimait pas. Homme d'affaires, rien ne rapprochait Guillaume d'un homme de plaisir, dont il n'approuvait pas les penchants et dont la capacité lui faisait ombrage. A son fils aine, Guillaume préférait le prince Frédéric qui justifiait par une extrême médiocrité la tendresse paternelle, toujours défiante chez un roi. Or, ce fut comme on le verra plus bas, la main du prince Frédéric (Jui brisa le dernier lien entre la Belgique et la Hollande.

Quoi qu'il en soit, la nouvelle de ces événements produisit en France une sensation profonde. Bien qu'il n'y eût aucune comparaison à établir entre la situation de la France et celle de la Belgique, les Parisiens se plurent à voir dans la révolution qui venait de commencer à Bruxelles, l'ascendant de l'exemple héroïque donné au monde par le peuple de Paris.

D'autres pensées agitaient la Cour. Le roi ayant eu, à cette époque, un entretien particulier avec deux Belges qui se trouvaient en France, il ne leur dissimula point ses sympathies; il parla de. Guillaume comme d'un prince sage, libéral, et parut affligé de l'ébranlement imprimé au trône d'un monarque qui avait mis à le reconnaître tant de grâces et d'empressement. Devant ses ministres, devant MM. Dupont (de l'Eui'e) et Laffitte surtout, Louis-Philippe ne pouvait guère montrer les mêmes dispositions. Mais, avec son parti pris de ne déplaire en rien à l'Europe monarchique, comment aurait-il vu éclater sans effroi un mouvement qui le poussait éprendre une décision anti-européenne ou une décision anti-française? Car ne pas tendre les bras à la Belgique, prête à se détacher de la Hollande, c'était donner aux espérances que la révolution de juillet avait éveillées dans le peuple français un démenti bien brusque, un démenti dangereux peut-être. Et, d'un autre côté, accepter les avances de la fortune, c'était irriter à jamais l'Angleterre qui, depuis Edouard III, n'avait cessé d'agir contre l'établissement do l'influence française en Belgique.

Ce n'est pas que la réunion des deux pays, même au plus fort de l'enthousiasme excité par la révolution de juillet, se fût opérée sans obstacle. Le clergé belge, qui exerçait sur le peuple un empire absolu, détestait dans la nation française une société devenue sceptique et livrée à toutes les hardiesses de l'esprit d'examen ; les nobles n'éprouvaient que répugnance pour un pays tout couvert des ruines de l'aristocratie ; et quant aux industriels, ils étaient en général orangistes. Malgré tout cela, attirer la Belgique à nous n'eût pas été au-dessus des efforts d'une diplomatie habile. Entre le parti catholique et le parti libéral il existait en germe des divisions qui devaient éclater plus tard et dont on pouvait profiter. L'hostilité des nobles ne s'appuyait pas sur des forces assez réelles pour qu'il fût imprudent de la dédaigner. Le penchant des industriels pour le prince d'Orange n'ayant d'autre principe que leur égoïsme mercantile, on leur aurait fait comprendre sans peine tout ce qu'ils allaient gagner à voir nos marchés s'ouvrir à leurs produits. La séparation de la Hollande et de la Belgique, combinée avec la royauté du prince d'Orange, no pouvait être pour les Belges qu'une dépendance déguisée, et laissait perpétuellement suspendue sur leurs têtes la menace du joug hollandais. La Belgique, après tout, n'avait-elle pas été française? N'était-ce pas la langue des Français que parlait toute la partie influente et éclairée de la nation belge ? Les provinces Wallonnes n'étaient-elles pas françaises par le cœur? Si Bruxelles craignait de déchoir en devenant simple chef-lieu de département, n'était-il pas possible de la gagner en stipulant qu'elle deviendrait la résidence d*un prince français et la capitale aune division administrative de la France?

Voilà, ce que pensaient les hommes que touchait la grandeur de leur pays. Mais ils avaient à combattre des intérêts puissants et obstinés. Parmi les industriels français, beaucoup redoutaient, dans le cas d'une réunion, la concurrence des fabricants de la Belgique, préférant de la sorte, à l'intérêt national

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rintérêt de leur fortune. M. Casimir Périer, possesseur des mines d'Anzin, aurait perdu beaucoup d'argent par la libre introduction des houilles belges. Ainsi, la France, pays de guerriers, n'avait pu renoncer à son génie sans perdre sa virilité, et elle s'était vue condamnée à l'impuissance le jour où elle avait

consenti à être gouvernée par des marchands.

Ces circonstances répondaient trop bien à la politique du Château, pour qu'elle ne les mit point à profit. Le samedi, 4 septembre 1830, le roi soumit au Conseil une question de la plus haute gravité : la nomination du

Médaille commémorative de la représentation de la Muette

(2G août ia30) .

prince de Talleyrand à l'ambassade de Londres. M. Laffitte déclara qu'un tel choix lui semblait extrêmement dangereux, parce qu'il était impopulaire. M. Dupont (de l'Eure) se prononça d'une manière plus formelle encore. M. Mole, dont la politique était plutôt russe qu'anglaise, aurait volontiers repoussé un choix qui condamnait brusquement la France à l'alliance de l'Angleterre. M. Bignon appuyait les répugnances de MM. Dupont (de l'Eure) et Laffitte. Le roi interrompit, en conséquence, le cours des délibérations.

Le lendemain, 5 septembre, M. de Talleyrand, qui se trouvait à diner chez M. Laffitte, lui dit : « Je vous remercie de vos paroles « d'hier. Je sais tout; le roi m'a tout raconté. « — Vous savez alors, répondit M. Laffitte, « en quels termes j'ai parlé de votre capacité. « — Passons. — J'ai ajouté que je vous « croyais incapable de manquer à votre parole. — C'est de cela queje vous remer- « cio. — Il est vrai que j'ai parlé aussi de

« votre impopularité. » M. de Talleyrand ne répliqua que par un sourire. Les convives l'imitèrent. Et quelques heures après, M. Laffitte apprit de la bouche du roi que M. de Talleyrand était ambassadeur ^ Londres.

Aucune protestation ne s'éleva de la part du Conseil. Pourtant, la décision qui venait d'être prise engageait irrévocablement la France dans une politique toute nouvelle. Nommer M. de Talleyrand à l'ambassade de Londres, c'était non-seulement lier la diplomatie française au maintien des traités de 184*^, mais encore renoncer à l'alliance de la Russie pour embrasser celle de l'Angleterre.

La nomination de M. de Talleyrand aurait dû émouvoir profondément les âmes, s'il n'y avait eu alors, partout, éblouissement et vertige. Qui pouvait avoir oublié qu'avant 1814 la France était la première nation du monde ; que le Rhin commençait et finissait sur son domaine ; que l'Allemagne avait été façonnée pour elle et par elle ; que

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LouÏK-AlsiaDdre-Hippol^fte da Chsi, dit Jenneral, Auteur de* parole! de la Brabançonne, aé en 1S03, mort ea combattant à Lierre (1

l'Italie reconnaissait ses lois; que la capilalo du catholicisme lui appartenait; que l'Espagne obéissait Ji son influence ; qu'elle était plus grande, enfin, que n'avait osé la rêver tout l'orgueil de Louis XIV? Or, chez M. de Talleyrand s'étaient ouverles les négociations de Paris, préliminaires h jamais honteux des honteux traités de Vienne; chez M. de Talleyrand les ennemis de la France avaient eu raison, en deux traits de plume, du génie militaire de la République, continué parle génie militaire de Bonaparte. Celait là qu'on avait décidé qu'il serait donné

un million à M. do Metternich, un million à M. de Nesselrode, et six cent mille francs & chacun des négociateurs subalternes, pour indemniser les diplomates étrangers du soin qu'ils prenaient de nous dépouiller. Singuliers titres pour devenir l'ambassadeur d'une révolution qui, dans la pensée du peuple, n'était qu'une protestation contre Waterloo et SOS suites !

La vie de M. de Talleyrand, du reste, n'était ignorée de personne. li s'était élevé par la proteclioa des courtisanes qui déshonorèrent les derniers jours de la monar-

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chie et contribueront à la perdre. Il était devenu évêque d'Autun, la veille du jour où la puissance de TÉglise allait s'écrouler. Grand seigneur, on Tavait vu, au fameux anniversaire du 14 juillet, monter sur Tautel de la Patrie, comme pontife de la révolution par qui mourait celte aristocratie dont il était membre. Il avait eu sa part de pouvoir, lorsque le 18 fructidor était venu frapper ses protecteurs. Il avait gagné le portefeuille des affaires étrangères à la révolution du 18 brumaire, dirigée contre Barras, son ami. En 1814, il s'élail proclamé chef du gouvernement provisoire, pendant qu'à Fontainebleau, Napoléon, son bienfaiteur, méditait sur les ruines de l'empire. Et maintenant que la dynastie à laquelle il avait offert son patronage en 1814, prenait à son tour la route de l'exil, il reparaissait sur la scène, pour y saluer encore une fois la fortune.

Gela même le désignait à l'admiration des froids ambitieux et des sceptiques que le cours de la révolution de juillet venait, en s'égarant, de porter aux affaires. G'est le propre des petites âmes et dfes petits esprits de croire habile l'homme qui réussit dans son égoïsme. Mais M. de Talleyrand ne fut pas même habile en ce sens, d'une manière absolue. Écarté des affaires sous la République, disgracié sous l'Empire, exilé presque de la Gour sous la Restauration, il ne sut se maintenir sous aucun des régimes dont son improbité banale avait favorisé le triomphe.

Quant à l'autre habileté, celle qui consiste à exécuter de vastes desseins avec de faibles ressources, M. de Talleyrand ne la posséda jamais. Et les diplomates étrangers n'en pouvaient douter, eux qui, à Vienne, avaient été témoins de son incapacité. Gar tandis que, dans le congrès, M. de Nesselrode assurait, par l'inféodation de la Pologne à la Russie, l'influence de son maître sur le midi; tandis que M. de Hardemberg arrondissait la Prusse en Allemagne; tandis que M. de Metternich agrandissait l'Autriche en Italie ; tandis que les lords Gartlereagh, Gathcart et Stowart environnaient la France de barrières propres à étouffer l'essor de son génie, M. de Talley-

rand ne songeait qu'à chasser Murât du trône de Naples. Aussi, quoique les rivalités des puissances offrissent des complications dont il était aisé de tirer profit, M. de Talleyrand n'avait su rien obtenir, rien empêcher. Le roi de Saxe avait été dépouillé à cause de son amour pour, les Français ; le Danemarck avait été châtié de sa loyauté aussi noble que constante ; en un mot, les bases de ces traités, si funestes à la France, avaient été arrêtées à Vienne telles qu'on les avait précédemment posées à Paris. Parmi les souverains étrangers, l'empereur Alexandre était le seul qui se fût montré disposé à la modération dans la victoire : M. de Talleyrand sut faire du Gzar un des plus dangereux ennemis delaFrance.

Il ne faut donc pas s'étonner de la joie que produisit à Londres la nomination d'un semblable ambassadeur. M. de Talleyrand était pour l'Angleterre un jouet et un instrument. Eût-il été autre chose, les Anglais le connaissaient trop pour le craindre.

Fouché, qui avait déployé toute l'audace du mal, en avait eu, du moins, tout le génie. M. de Talleyrand, au contraire, était un esprit médiocre. Seulement, il avait cet avantage qu'il connaissait toutes les formes et tous les degrés de la bassesse de l'homme, l'ayant expérimentée sur lui-même. S'il faisait des actions viles^ c'était tantôt avec une légèreté moqueuse, tantôt avec des airs méprisants, toujours avec l'aisance d'un gentilhomme. Il eût volontiers fait passer la vertu pour une preuve de mauvaise éducation, pour une marque de roture ; et il était regardé comme le protecteur de chacun des pouvoirs auxquels il s'était livré, tant il apportait de fatuité dans ses trahisons et savait donner d'importance à son déshonneur? Quelques bons mots, popularisés par ses courtisans, quelques méchancetés heureuses, lui avaient acquis une réputation de salon qui effrayait. On ne songeait pas qu'on redoutait en lui non-seulement l'esprit qu'il avait, mais encore l'esprit qu'on lui avait prêté. Il parlait peu lorsqu'il voulait poser, avait l'art de faire attendre son avis, et le donnait avec une concision étudiée, laissant croire ainsi

HISTOIKE DE DIX ANS

qu'il pensaitbeaucoup. Il n'était pas jusqu'aux dehors de cet homme qui ne profitassent au mensonge de son rôle. Quoi qu'il fut piedbot comme lord Byron, il y avait dans toute sa personne une sorte de grâce impertinente que nul ne pouvait égaler. Habile, d'ailleurs, à ne se point troubler, il troublait les. autres par l'insolence polie de ses manières, l'impassibilité de son visage, le perpétuel sourire de ses yeux à demi-clos et leur douceur profondément ironique. Mais tout cela n'aurait pas suffi pour sa renommée, si l'Europe coalisée contre nous n'eût voulu rendre influent l'homme qu'elle avait choisi pour abaisser et ruiner la France. M. de Talleyrand eut la niaiserie de s'y tromper; il ne comprit pas que nos ennemis lui avaient fait une illustration proportionnée à nos infortunes. Homme à peine digne de pitié! Car sa réputation s'accrut de chaque opprobre éclatant, et sa prospérité résuma tous les désastres de son pays.

Le discours de M. de Talleyrand dans son audience de présentation au roi d'Angleterre fut tel que pouvaient le désirer les Anglais, et ce jour-là furent posés les fondements de l'alliance anglo-française, alliance impossible à établir d'une manière durable entre deux, peuples régis depuis 1789 parles mêmes lois économiques, et poussés par le principe de concurrence à se répandre également au dehors, à convoiter d'une égale ardeur la conquête de débouchés nouveaux, la domination industrielle du globe, l'empire des mers ! Cette impossibilité, que l'esprit étroit de M. de Talleyrand était incapable de pressentir, n'échappa certainement pas à la sagacité des hommes d'Etat de l'Angleterre : mais, habitués à dissimuler leurs sentiments, ils acceptèrent avec transport l'offre d'une alliance que la détresse de leur pays leur rendait momentanément nécessaire.

Le profit en était pour eux, tout le danger pour la France. L'empereur de Russie considéra la nomination de M. de Talleyrand comme une sorte de déclaration de guerre. Il ne lui était plus permis de douter du changement qui allait s'introduire, sous Louis-

Philippe, dans la diplomatie de l'Europe, relativement à la question d'Orient. Toutefois, comme il n'était pas encore prêt pour la guerre, il crut devoir temporiser avec sa haine, dont la lettre "suivante, toute méprisante qu'elle était, neprésentait encore qu'une expression adoucie :

« J'ai reçu des mains du général Athalin « la lettre dont il a été porteur. Des événe- « ments à jamais déplorables ont placé votre « majesté dans une cruelle alternative. Elle « a pris une détermination qui lui a paru la (c seule propre à sauver la France des plus « grandes calamités, et je ne me prononcerai « pas sur les considérations qui ont guidé «• votre majesté, mais je forme Jes vœux « pour que la Providence divine veuille béc< nir ses intentions et les efforts qu'elle va « faire pour le bonheur du peuple français. « De concert avec mes alliés, je me plais à « accueillir le désir que votre majesté a « exprimé d'entretenir des relations de paix « et d'amitié avec tous les États de TEurope. « Tant qu'elles seront basées sur les traités « existants et sur la ferme volonté de res- « pecter les droits et obligations, ainsi que « l'état de possession territoriale, qu'ils ont V consacrés, l'Europe y trouvera une garance tie de la paix, si nécessaire au repos de la « France elle-même. Appelé conjointement (c avec mes alliés à cultiver avec la France, « sous son gouvernement, ces relations court servatrices, j'y apporterai pour ma part « toute la sollicitude qu'elles réclament, et (C les dispositions dont j'aime à offrir à votre « majesté l'assurance, en retour des senti- « ments qu'elle m'a exprimés. Je la prie (( d'agréer en même temps, etc., etc.

« Nicolas. »

Le ton dédaigneux de cette lettre, ses réticences pleines de menaces, l'omission insul* tante de ces mots monsieur mon frère, que Louis-Philippe avait eu grand soin d'employer, tout cela fut un coup de foudre pour le Palais-Royal. Il ne se découragea point cependant, et ne songea plus qu'à mériter par de nouveaux efforts , surtout dans la question belge, la bienveillance des Cours»

LOUIS BLANC

Depuis que le prince d'Orange avait quitté Bruxelles, tout y était en proie à la plus horrible confusion. Un fantôme de gouvernement y était apparu ; mais, comme la Belgique n'avait pas encore poussé contre la dynastie de Nassau son irrévocable cri de guerre, nul pouvoir belge n'osait ni se croire ni se dire légitime. Le peuple qui partout se plaît aux situations violentes, parce qu'elles rompent la monotonie de ses douleurs, et que souffrir détourne de craindre, le peuple s'agitait et appelait les hasards. La haine irréfléchie, longtemps couvée dans son sein sous l'ardente excitation du clergé catholique, éclatait contre la Hollande avec une fougue qui troublait tout. Des rassemblements se formaient sur les places publiques de Bruxelles ; on demandait des armes de tous côtés; on enrôlait des volontaires. Aux agitations de la capitale s'ajoutaient, pour les rendre plus terribles, celles de Liège, de Mons, de Gand, de Namur. Le désordre, comme il arrive toujours, avait enfanté ses orateurs, ses héros, et l'anarchie était entretenue non-seulement par tous les ambitieux obscurs qui triomphaient des incertitudes du lendemain, mais encore par les Orangistes, qui voulaient effrayer la partie opulente de la nation etja réduire à merci.

Il faut être malheureux ou ignorant pour oser. Voyant sur sa tête un roi irrité, à ses pieds une multitude grondante, la bourgeoisie belge tremblait : elle s'efforçait d'apaiser le roi par des députations et des adresses presque suppliantes ; elle opposait à la multitude ses sections armées ; mais, épuisée par ce double effort, elle soupirait après la fin de la crise: séparation administrative et maintien de la dynastie des Nassau, voilà ce qu'elle voulait.

Les états-généraux avaient été convoqués à La Haye. Guillaume ouvrit la session par un discours où le désir de la paix se traduisait en paroles altières. Les Belges y étaient considérés comme des rebelles, et le roi annonçait sa volonté bi^n arrêtée de ne rien accorder à l'esprit de faction. Cependant lu séparation des deux royaumes étant indiquée

dans ce discours comme le terme de toutes les divisions, les députés belges se joignirent aux députés hollandais pour remercier Guillaume : et l'adresse en réponse au discours d'ouverture fut votée par les états-généraux à une grande majorité.

Mais un appel trop véhément avait été fait aux passions des deux peuples pour qu'une transaction fût possible. A La Haye, on ne parlait plus des belges qu'avec colère ou mépris. Les députés des provinces méridionales y furent insultés, et ne tardèrent pas à comprendra qu'ils se trouvaient en pays ennemi. La discussion de l'adresse envenima la querelle. Des orateurs hollandais émirent le vœu de recourir aux armes. Langage imprudent qui retentit d'un bout à l'autre de la Belgique ! De part et d'autre on se hâtait vers le dénoûment. Déjà le Courrier des Pays-Bas y à Bruxelles, tonnait contre la pusillanimité des députés belges envoyés aux états-généraux. On répandait des bruits pleins d'alarmes. On s'attendait à chaque instant à voir s'ébranter les troupes commandées par le prince Frédéric. Les faits particuliers empruntaient des circonstances une gravité sinistre. Tantôt c'était un soldat belge qui, blessé dans une rixe par un soldat hollandais, avait été transporté dans les rues de Mons sur une civière, aux yeux du peuple indigné ; tantôt c'était un jeune homme sur qui une sentinelle avait fait feu, à Liège, et qui était tombé sanglant dans les bras de son frère. L'occasion était favorable pour la France. La bourgeoisie belge se sentait entraînée loin des Nassau par un mouvement irrésistible. Elle glissait entre deux abîmes : l'anarchie d'un côté, la guerre de l'autre. Et, seul, le gouvernement français semblait pouvoir, tout en la sauvant des orages de l'anarchie, détourner d'elle les périls delà guerre.

Nul doute que, dans cette occurrence, la Belgique ne fût devenue française, si le Cabinet du Palais-Royal se fût proposé pour but la grandeur de la France. Mais les progrès de la révolution en Belgique étaient pour le gouvernement français un sujet d'effroi, non d'espoir. Louis-Philippe craignait éga-

HISTOIRE DE DIX ANS 217

RÉVOLimoH DR Belqiqdr.

Jollj. Chïi-U) Bugiiir. iX PdlWt. Sjliùn Vw it W«j«.

Le âouTernement Provisoire.

(D-aprt. le UbUau de Picqué de l'Hôtel- de- VUle de Bruwllee.)

LOUIS BLANC

lement et d^avoir à refuser la Belgique, parce que c'était braver Paris, et d'avoir à la prendre, patce que c'était offenser Londres. Les agents du Palais-Royal en Belgique travaillaient donc à glacer le mouvement, loin de l'exciter. Quanta Lafayette, il aurait pu aisément déjouer ces tristes efforts. Malheureusement, son activité se dépensait en vains discours. D'ailleurs, la réunion de la Belgique à la. France avait quelque chose dont souffrait son désintéressement puéril. Il aurait désiré voir la Belgique se constituer en république, sans croire, toutefois, que la France dût, par une intervention directe, aider à ce résultat. Dans une entrevue avec M. de Potter, qui se trouvait alors à Paris, il lui avait demandé une note sur l'état de la Belgique; et tout s'était borné là.

On voit combien était critique la situation de la bourgeoisie belge ainsi abandonnée à ses

. terreurs. Un fait, peu important en lui-même, vint mettre en relief le trouble qui la possédait. Gomme on parlait sans cesse à Bruxelles de la prochaine apparition des troupes du prince Frédéric, quelques volontaires résolurent de se lancer en éclaireurs sur la route

. de VUvorde. Ils partent, et craignant que la diligence qui les suit ne donne, en les dépassant, avis de leur marche, ils la forcent à rebrousser chemin. Arrivés à TQrwueren, ils désarment quelques maréchaussées, et regagnent Bruxelles sans autre accident. A cette nouvelle, grande rumeur à l'Hôtel- de-Ville, l'audace des volontaires est fortement blâmée dans une proclamation. Le peuple s'irrite â son tour, crie à la trahison, se précipite sur THôtel-de- Ville, y prend les armes, attaque

-plusieurs postes. La garde bourgeoise fait feu sur un rassemblement d'ouvriers : trois hommes tombent dangereusement frappés. L'effroi est dans la ville. Eè, le lendemain, une proclamation du prince Frédéric apprenait aux Belges que les troupes hollandaises s'avançaient sur la demande des meilieifrs citoyeris et pour décharger la garde bourgeoise d'un se/%Hce pénible.

Eu effet, des dragojis hollandais ne tardèrent à paraître sur la chaussée de Schaër-

beck. Aussitôt le tocsin sonne à Sainte-Gudule. On bat la générale. Femmes, enfants, vieillards, travaillent aux barricades. Il y eut en ce moment un de ces, éclairs d'enthousiasme que produit quelquefois l'approche des grands dangers. Les citoyens s'embrassaient dans les rues et se promettaient de mourir plutôt que de subir le joug. Des volontaires liégeois étaient accourus à Bruxelles; mêlés aux^abitants de cette ville, ils se portent au-devcfnt de Tennemi, et se précipitent avec ardeur sur les cavaliers hollandais, dont quelques-uns sont tués presqu'à bout portant.

Le 23 septembre, les troupes hollandaises, au nombre de neuf ou dix mille, se représentèrent, et vers huit heures du soir, elles pénétraient daùs la ville parles portes de Shaërbeck et de Louvain. il faut croire qu'à l'asp^ect de cotte cité frémissante et prête au combat, qu'au glas du tocsin se mêlant aux détonations de la mousqueterie, les Hollandais furent saisis de vertige. Gar, au lieu de marcher droit sur des barricades imparfaitement construites, de s'emparer des postes importants, de dominer toute la ville, ils se dirigèrent vers le parc où ils se retranchèrent avec leur artillerie. Là ils furent assaillis pendant trois jours parles tirailleurs belges, maîtres de la place Royale et postés dans les maisons voisines. Pendant trois jours, les braconniers wallons, connus parleur adresse, ne cessèrent de porter lanaort dans les rangs de l'armée ennemie, dont Tartillerie ne cessa de foudroyer la ville. Les Hollandais abandonnèrent enfin Bruxelles^ emportant leurs morts dans des charriots, et laissant pour souvenir de leur passage, le parc ravagé comme un champ de bataille, le pavé couvert de cadavres, et la cendre dos maisons qu'avait dévorées le feu des obusiers.

Un coup mortel venait d'être porté à la famille des Nassau. Impitoyables et vaincus, leur crime était double. L'horreur produite parleur tentative avortée s'accrut bientôt de celle qu'inspirèrent les plus sombres récits. Les Hollandais, disait-on, avaient commis des atrocités; ils avaient pillé plusieurs hô-

Révolution Belge (Priu du Parc].

t ijrpofraphlqna d'ans ïrtnirc en uille-donu). '

HISTOIRE DE DIX ANS

tels de la place d'Orange, après avoir assommé les propriétaires à coups de crosse ; on les y avait vus tirer par les soupiraux des caves sur de pauvres paysans inpfTensifs ; ils avaient trainé l'aubergiste du Pavillon- Royal à la queue d'un cheval, envahi brutalement des pensionnats de jeunes filles, incendié seize maisons entre la porte de Schaërbeck et celle de Louvain. On citait un belge nommé Hauregard, auquel ils avaient coupé les bras et les jambes, et dont ils avaient jeté le tronc sanglant dans un fossé. Le prince Frédéric était représenté animant ses soldats au carnage, et disant à ses artilleurs, avec le sourire sur les lèvres : « Courage, mes en- « fants! bombardez cette méchante ville. Je « vous en garantis le pillage. » Vrais ou supposés, ces affreux détails étaient avidement accueillis par la haine, toujours crédule, et ils rendaient une réconciliation désormais bien difficile.

Il ne restait donc plus à la Belgique que deux partis à prendre : se déclarer indépendante, ou se jeter entre les bras de la France.

De ces deux partis, le premier paraissait bien hasardeux. En se détachant violemment de la Hollande, la Belgique brisait les traités de 1815. Le souffrirait-on en Europe? Et, si on ne le souffrait pas, comment les Belges, privés de l'assistance des Français, maintiendraient-ils leur indépendance? La guerre semblait imminente. Du sein même des négociations, pour peu que la France eût nourri des espérances de conquête, un orage universel pouvait sortir. Que deviendrait alors la Belgique? Ne serait-elle pas, ce qu'elle avait été déjà si souvent, l'arène sanglante où les nations du premier ordre viendraient se disputer l'empire du monde? Ne devait-elle pas se donner, pour n'être pas conquise? Voilà ce que pensaient les hommes qui, tels que MM. Gendebien et Séron, avaient une âme inaccessible aux mesquines jalousies, et préféraient, pour leur patrie, l'éclat d'une existence forte, régulière, respectée, au frivole avantage d'une nationalité impuissante, condamnée à un rôle éternellement subalterne, ne vivant que des embarras

de la diplomatie européenne, et soumise, dans tous les cas, au premier caprice des batailles. Ces considérations s'appuyaient sur des intérêts pressants. Privée tout à coup des riches débouchés que lui fournissaientles colonies hollandaises, la Belgique ne pouvait se donner à la France, sans que la France se donnât à la Belgique. La réunion des deux pays n'avait rien du caractère d'une conquête, et n'aurait fait, en décuplant leur puissance, que sceller entre eux un noble pacte de fraternité. Il fallait, d'ailleurs, un gouvernement à la Belgique déclarée indépendante. Nouvelle source de difficultés. Car, république, TEurope pesait sur elle et l'écrasait; monarchie, la diplomatie l'asservissait, en lui imposant un roi. Enfin, comme si la fortune eût voulu montrer tout ce que pouvait cacher de tempêtes cette indépendance si difficile à fixer, la Belgique, depuis son affranchissement, étaitaccablée de toutes sortes de maux. Des pensées redoutables étaient éveillées dans le peuple par les encouragements que donne à l'audace tout changement de règne, et par l'espoir de la licence impunie. Des hordes de malfaiteurs parcouraient les campagnes; on avait dévalisé des voyageurs, dépouillé de riches négociants, dévasté des fabriques; les propriétés étaient menacées ; l'anarchie gagnait de proche en proche. Et pour faire face aux dangers de cette situation, il n'y avait qu'un gouvernement qui s^étaitcréé lui-même, gouvernement d'hommes nouveaux que sa nécessité rendait possible, non populaire, et qui était sans force parce qu'il était sans prestige.

Ainsi tout semblait inviter la Belgique à devenir française. Il y allait des plus chers intérêts de la France, et ce dénoûment était inévitable, si, pour l'empêcher, le Cabinet du Palais-Royal n*eût déployé une activité sans égale.

Parmi les personnages influents de la Belgique nouvelle, les uns étaient des républicains qui, comme M. dePotter, ne voulaient point faire partie d'un peuple retombé sous le joug monarchique. Les autres étaient, comme MM. Van de Weyer et Nothomb, des

LOUIS BLANC

hommes & demi sceptiques, impatients de leurprécédenteobscurité, sans esprit de système , et faisant volontiers consister la capacité des afTaires dans une froide soumission aux décrets de la force. Ces derniers, le gouvernement français les aurait mis sans peine dans les intérêts de la France, n'ayant pour cela qu'à leur prouver sa puis-

sance et à leur promettre un rdle. II agissait dans un sens opposé, etles eut naturellement contre lui : c'était là ce qu'il voulait.

Grâce à cette conduite, inouïe certainement dans les fastes de la diplomatie, un véritable parti français ne put se former en Belgique, bien que de ce c6té se trouvassent en même temps la logique des faits, les ap-

BérolalioD da Bel^qae. — Combat dans 4'inl«ri«ur dn parc. (D'après une lithographie d« l'époque,)

parentes décisions du sort, la grandeur et l'avenir des deux peuples. La lutte s'engagea donc à Bruxelles entre les^a^o/es, partisans chaleureux d'une nationalité belge, et les Orangistes, qui avaient contribué à combattre la suprématie hollandaise, mais qui, ne croyant pas à ta possibilité d'une Belgique indépendante, désiraient le maintien de la dynastie des JSassau, avec des institutions modifiées. Les hommes de finances, beaucoup d'ioduslriels, laplupartdes anciens employés du royaume des Pays-Bas, formaient le parti orangiste. Le parti patriote comprenait les cathoUques, les jeunes libéraux, et s'appuyait sur les sympathies populaires. Les' Orangistes étaient plus riches, plus prévoyants; les patriotes plus actifs, plus nombreux et

plus passionnés. Entre ces deux opinions rivales flottaient les hommes qui, préoccupés de leur fortune particulière, se tenaient à la disposition des vainqueurs.

Nous avons dit qu'un gouvernement provisoire s'était établi & Bruxelles, le lendemain de la révolution de septembre. Il se composait de MM. le baron E. d'Hoogvorsl, Charles Rogior, Jolly, de Coppyn, Van der Linden, Nicolaï, Félix de Mérode, Gendebien, Van de Weyer. Quatre jours après son installation, il s'était adjoint M. de Potier. N'osant décider lui-même aucune des grandes questions que la révolution venait do poser, ce gouvernement de passage se hâta de convoquer le congrès, auquel il réservait le droit de fixer le destin de la Belgique. Seulement, il

HISTOIRK DE DIX ANS

publia une proclamatioa ambiguë dans laquolle il déclarait que ta Belgique coostituerail UQ Étal indépendant. Une commission fut ensuite chargée par lui de rédiger un projet de consLitution. Tous les membres de cette commission, à l'exception de M. Tielemans, se prononcèrent pour la monarchie, et la rédaction du projet fut confiée à

MM. Devaux et Nothomb. Quand celui-ci en donna lecture au gouvernement provisoire ; <( Ce n'était pas la peine, dit M. de Potter (( avec amertume, de verser tant de sang « pour si peu de chose. »

Cependant Guillaume avait appelé aux ormes ses sujets fîd&les, et Les Prussiens se disposaient & le seconder, quand M. Mole

RèvolulioQ de Belgii^aA. — Palais du Roi. (D'aprËs une lithographie de l'époque.)

leur déclara que, s'ils mettaient le pied sur le territoire belge, une armée française y paraîtrait aussitôt. Il n'en fallut pas davantage pour intimider 1^ Prusse. Le succès de cette honorable fermeté aurait dû prouver au Cabinet du Palais-Royal combien une politique courageuse était alors facile, profitable, et même prudente.

Peu confiant dans ses propres forces, Guillaume eut recours au gouvernement anglais; Le royaume des Pays-Bas étant une création diplomatique, Guillaume en appelait naturellement h la diplomatie. Dans une note remise à lord Aberdeen par M. Faick, et datée du 5 octobre 1830, il éUit dit :

« Comme l'assistance des alliés du roi « pourra seule rétablir la tranquillité dans

« les provinces méridionales des Pays-Bas, M j'ai reçu l'ordre de demander qu'il plaise à « 'sa majesté britannique de commander à « cette fin l'envoi immédiat du nombre né- « cessaire de troupes dans les provinces mé- « ridionales des Pays-Bas, dont l'arrivée « retardée pourrait compromettre grave- « ment les intérêts de ces provinces et ceux « de l'Europe entière. En m'acquittant, par « la présente, des intentions de mon gou- « vernement, j'ai l'honneur d'informer Votre H Excellence qu'une semblable communica- « tion est adressée à la Prusse, k l'Autri- « che, et à la Russie, qui, ayant également « signé les huit articles constitutifs du u royaume des Pays-Bas, sont appelées, <c ainsi que l'Angleterre, h soutenir le

LOUIS BLANC

(t royaume des Pays-Bas et l'état actuel de « l'Europe. »

Dans sa réponse en date du 17 octobre, lord Aberdeen refusait comme tardif l'envoi des troupes, mais il annonçait la prochaine réunion des plénipotentiaires dos cinq Cours.

Cette réunion eut lieu, en effet : la Prusse y était représentée par le comte de Bulow, la Grande-Bretagne par lord Aberdeen, la Russie par le comte Matuszewic. Elle prit le nom de Conférence, et n'était qu'une continuation du Congrès de Vienne. Aussi, ce fut avec un étonnement inexprimable que l'Europe y vit la France représentée par M-. de Talleyrand. Carnous devenions par là complices de toutes les mesures prises par nos ennemis contre nous-mêmes. La Conférence se tint à Londres, comme pour mieux prouver que c'était à l'Angleterre qu'appartenait le droit de régler le sort du monde.

Le prince d'Orange, de l'aveu de son père, avait établi à Anvers une espèce de contregouvernement. Il fit répandre une proclamation dans laquelle il reconnaissait l'indépendance de la Belgique. Or, l'incertitude des esprits était si grande encore dans ce pays, que l'effet de la proclamation du prince y fut prodigieux. Le gouvernement provisoire affecta de la dédaigner, mais la cause du prince d'Orange était loin d'être perdue. « DjBS actes populaires, dirent à un envoyé du prince MM. Van de Weyer et Félix do Mérode, pourraient peut-être détourner une solidarité qia pèse sur tous les membres de la maison de Nassau, »

Un événement grave vint simplifier la situation. Dans la nuit du 27 au 28 octobre, on entendit à Bruxelles comme un bruit lointain

et formidable. Les membres du gouvernement provisoire avaient établi leur siège dans l'ancien palais des états-généraux. Du haut du péristyle ils aperçurent à l'horizon une lueur sanglante, semblable à celle d'un vaste incendie. C'était la ville d'Anvers que le prince d'Orange avait abandonnée et que le général Chassé faisait bombarder. L'indignation des Belges fut extrême. Coupable ou non du bombardement d'Anvers, le prince d'Orange resta chargé du crime d'avoir livré aux flammes la plus florissante cité de la Belgique, et la seule qui se fût jusque-là montrée fidèle à la Hollande.

Le moment approchait où la Belgique allait se trouver complètement affranchie. Les Hollandais avaient été chassés de ville en ville, de poste en poste. Dans un des nombreux engagements qui eurent lieu, le comte Frédéric de Mérode fut mortellement blessé. Les feuilles belges publièrent les détails de son agonie : ils étaient touchants et de nature à produire en France une grande impression. Sur le point d'expirer, le comte Frédéric se tourna vers un de ses amis, et dit d'une voix éteinte : « Lui aussi est un brave. Dans les « journées de juillet, officier de cuirassiers, (( il n'a pas voulu tirer l'épée contre ses frè- « res. » Et il rendit le dernier soupir.

Ces nouvelles firent éclater à Paris des scènes d'enthousiasme. Les sociétés populaires, surtout, se livrèrent à l'orgueil. Onouvrit des souscriptions en faveur des blessés do septembre. Les clubs envoyèrent àBruxelles leui'S émissaires. La Société des Amis du Peuple lova un bataillon à ses frais, et le fit partir en lui donnant un nom, un chef, un étendard.

Mauguin 1765-1864

(Report lypogrxphiitUB d'

HISTOIRE DE DIX ANS

MM. de Polignac, de Peyroanet) de Gaernoa-Ranville et Ghantelauze, au donjou de Vîacenaec. — Oa nomme des corn missaires pour les interroger. — Singulières dissidences. — Vues de M. Mauguin; son portrait. — Interrogatoire des es-ministres; leur attitude; singulière assurance du prince de Polignac. — On prépare tout pour sauver les accusés. — Le roi laisse éclater son horreur pour la peine de mort. — Débats parlementaires sur Tabolition de cette peine. — Indignation croissante du peuple; émeute de Vincennes. — Mot du roi sur Pétion. -^ Violentes déclamations et perfides manœuvres. — Proclamation de M. Odilon Barrot; ou veut l'exclure des affaires; scène étrange entre le roi et M. Dupçnt (de l'Eure). — Les doctrinaires sortent du Conseil. — Pourquoi. — Nouveau ministère; M. Laffltte, président du Conseil; son système peu différent de celui des doctrinaires; défi«nition des doctrinaires. — Résultats désastreux de deux mois de règne. — Parti qu'on cherche h tirer du procès des cx-ministres.

Cependant un drame terrible se .préparait. Trois des anciens ministres de Charles X, MM. de Peyronnet, de Guernon-Ranville et Chantelauze, venaient d'être conduits* de Tours à Paris. On leur fit prendre la route de Vincennes, où le prince de Polignac ne tarda pas à les rejoindre.

Les prisonniers avaient été renfermés d'abord dans le pavillon de la Reine, chacun dans une pièce séparée. On envoya Tordre de les transférer au donjon.

M. de Polignac fut appelé le premier à faire ce pénible trajet. Il y avait plusieui^ cours à traverser ; et un grand nombre de gardes na* tionaux, mêlés aux soldats de la garnison, accouraient pour jouir du spectacle de la force abattue, spectacle qui charme les hommes. M. de Polignac parut. Il s'avançait, entre deux grenadiers, d'un pas lent elAa, tête nue. Ses vêtements étaient en désordre, la fatigue altéraltses traits; mais le feu d*une croyance irritée par le malheur brillait encore dans son regard. £n montant Tescalier du donjon, il se montra ému: il s'arrêta, la main appuyée sur le fusil d'un grenadier. Le gouverneur du château l'accompagnait.

Après des vicissitudes sans nombre, la for* tune ramenait M. de Polignac dans ce triste donjon où il avait jadis expié les haines de sa jeunesse contre l'Empire. Ch&tié alors pour s'être mis en révolte contre le pouvoir, il Tétait aujourd'hui pour en avoir abusé.

M. de Peyronnet, que devaient suivre ses

deux autres collègues, parut à son. tour. Il avait le chapeau sur la tête ; sa démarche était hautaine, et la foule remarquait sans colère cette fierté que l'excès de la conviction ne justifiait pas en lui, lorsqu'un cri se fit entendre. « A genoiix, criait un inconnu^ ce qui couchait en joue l'ancien ministre ; à (( genoux, le misérable qui a fait tirer sur le « peuple, et qu'il demande pardon. » On apaisa l'indignation de cet homme ; mais il y avait pour le pouvoir, dans de semblables scènes, un avertissement terrible.

Pour interroger les coupables, la Chambre avait à nommer des commissaires. Elle d6* signa MM. Bérenger, Madier de Montjau et Mauguin. Ils apportaient dans Texercico de leurs nouvelles fonctions des qualités di* verses : M. Bérenger, beaucoup de sang* froid et de gravité ; M. Madier de Montjau^ un grand fonds de tolérance combiné avec une certaine sévérité de maintien; M. Mauguin, au contraire, sous les manières aimables de l'homme du monde, Tinflexibili té d'un tribun.

La première question qui divisa les troi commissaires (et elle n'était vaine qu'en parence) fut celle du cérémonial. Devaient* ils entourer d'un appareil fastueux l'accomplissement de leur mission ? Ainsi le voulait M. Mauguin. Convaincu que c'est par les signes extérieurs des choses qu'on agit puissamment sur la multitude, et peut-être aussi animé par un secret désir de paraître, il de-

LOUIS BLANC

mandait que le voyage de Paris à Yincennes se fît avec pompe; que la Chambre, dans ses manifestations, empruntât à la majesté royale les importantes puérilités par où elle brille ; que chaque commissaire, par exemple, eût sa voiture ; que tout un escadron fît cortège h ceux qui allaient représenter la justice du peuple.

Ceci, du reste, se rattachait, dans la pensée de M. Mauguin, à des vues hardies de domination. Il n'avait cédé qu'en frémissant le pouvoir révolutionnaire dont il s'était vu investi à rflôtel-de-Ville. N'ayant pu faire disparaître la Chambre dans la Révolution, il aurait voulu introduire la révolution dans la Chambre, engager ses collègue)^ dans des mesures d'éclat, les compromettre ; mais, tout en les soumettant aux exigences de la popularité, leur en communiquer la force. JLui-mème il jouissait alors sur l'opinion d'un crédit qu'il s'exagérait peut-être, mais dont il était homme à faire un yigoureux emploi.

Malheureusement, M. Mauguin n'exerçait aucun empire sur ceux qui le connaissaient bien. Il avait beaucoup d'esprit, et manquait de tact. Supérieur à presque tous ses collègues par l'intelligence, il le leur laissait trop apercevoir. La médiocrité, dans aucun cas, ne pardonne au talent, mais elle le respecte lorsqu'il s'efface, et alors, elle se résigne à le subir. M. Mauguin perdait le fruit des facultés les plus éminentes par un légitime mais indiscret contentement de lui-même. Il éloignait la confiance, avec tout ce qui ordinairement la captive. La mobilité de ses impressions passait pour du scepticisme. La bienveillance naturelle de son regard était altérée par une finesse qui en détruisait l'effet. La grâce de ses manières se faisait aisément remarquer, mais n'attirait pas ; et il y avait jusque dans l'aménité de son langage je ne sais quoi de protecteur dont on se sentait blessé. S'il était donné à un homme de commander aux événements, ceùt été presque un malheur public que cette impuissance de M. Mauguin à jouer le premier rôle. Car , mieux que per-

sonne, il comprenait tout ce que peuvent, au sortir d'une crise, les témérités intelligentes, quand l'amour du peuple les conseille. Il savait que la vraie liberté ne peut se fonder qu'au moyen du pouvoir exercé avec confiance, avec intrépidité, avec audace, et que les grands périls rendent les grandes choses possibles en les rendant nécessaires. Mais il lui manquait, pour dominer, certaines vertus, et plus que cela, certains vices. Avec assez de talent pour se faire beaucoup d'envieux, il n'avait pas assez de caractère pour se créer des ennemis. Or, dans la mêlée des partis, l'importance d'un homme politique dépend de la violence des animosités qu'il soulève. Quand le pouvoir est au prix d'une lutte, c'est la haine qui désigne les candidats.

Membre de la commission municipale, M.

Mauguin avait eu d'excellentes idées, qui avaient échoué & cause de la défiance qu'il inspirait & ses collègues. Membre de la commission d'accusation dans le procès des mi- ' nistres, il inspira la même défiance, il rencontra les même obstacles. Dans son projet de jeter de l'éclat, d'agrandir le rôle de la Chambre, d'exprimer aux yeux de tous sa souveraineté, MM. Madier de Montjau et Bérenger ne voulurent voir qu'un étroit calcul d'ambition personnelle. Sans combattre ouvertement les vues de leur collègue, ils s'appliquèrent à les déjouer.

Le jour où les commissaires devaient se rendre à Yincennes étant venu, M. Mauguin fut très surpris de n'apercevoir que cinq ou six gendarmes pour former l'escorte, et de deux voitures au lieu de huit. Il en témoigna son mécontentement avec vivacité : il était trop lard. M. Madier de Montjau poussait si loin, dans cette occasion, le goût de la modestie, qu'il avait écrit secrètement au général Daumesnil, gouverneur de Yincennes, pour le prier de faire aux commissaires un accueil extrêmement simple. Cependant, quand ils entrèrent dans le château, ils trouvèrent toute la garnison rangée en bataille : on leur présenta les armes ; le tambour battit aux champs; et, lorsque M. Madier de

HISTOIRE DE DIX ANS

JLa revue du 29 aoilt 1630. (Page 134.) D'après Victor Adam,

MoDtjau, preoant à part le gouverneur, lui demanda pourquoi il ae s'était point couformé aux instructions reçues : « Je m'en « serais bien gardé, répondit le général Daua mesnil. La souveraineté aujourd'hui n'est- « elle pas la Chainbre ? » Mot qui explique bien la répugnance avec laquelle les hauts personnages voyaient alors tout ce qui pouvait donner à. la souveraineté parlementaire trop de relief et de prestige !

L'interrogatoire des anciens ministres fut solennel, et plus grave que sévère. Seul, M. Mauguin donna des signes de sensibilité. 11 avait jadis obtenu de M. de Peyronnet une amnistie pour des Français réfugiés en Espagne. 11 avait connu M. de Guernon-Ranville, et plus intimement encore M. de Chan-

telauze. Quand ce dernier, p&le, malade, atléré, se présenta tout à coup à lui, il ne put s'empêcher de lui tendre la main et fondit en larmes. M. de Ghantelauze, en effet, paraissait plier sous le poids de son infortune. M. de Peyronnet, au contraire, déployait une assurance qui n'était pas exempte de bravade. 11 expliquait sa coopération aux ordonnances par son dévoâment absolu pour un roi qui l'avait comblé de bienfaits. Le courage de M. de Guernon-Ranville était mêlé de mauvaise humeur. Quant à H. de Polignac, ^n attitude étonnait au plus haut point les commissaires. Calme et presque souriant, il avait l'air de regarder tout ce qui se passait comme une comédie de mauvais goût. '< La responsabilité des ministres.

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« disait-il, n'est qu'un corollaire de Tinviola- « bilité royale. On n'a pas respecté l'inviola- « bilité de Charles X, donc ses ministres ont « cessé d'être responsables. » C'était dire à la victoire de fléchir sous des subtilités de légiste. Mais, à l'abri de ces conséquences d'une fiction qui n'avait sauvé ni Charles I" ni StrafTord, M. de Polignac se croyait inattaquable. « Quand me mettra-t-on en li- «berté?» répétait-il sans cesse. On entendait pourtant retentir autour de la prison des clameurs sinistres.

Les commissaires eurent soin de tempérer par beaucoup d'égards l'austérité de leur mission. Us coupaient court aux réponses des anciens ministres lorsqu'elles devenaient compromettantes. Les interrogatoires firent place très souvent à dos entretiens pendant lesquels les accusés purent oublier l'amertume de leur position. On apportait des rafraîchissements, la conversation s'égarait sur des sujets frivoles, et l'image de Féchafaud disparaissait. Les prisonniers s'étaient plaints d'avoir été mis au secret : cette plainte fut accueillie avec faveur. M. Mauguin, surtout, se montrait disposé à adoucir le sort des coupables. M. de Polignac lui dut de recevoir la visite de la duchesse de Guiche.

Cependant Louis-Philippe était vivement préoccupé du danger que pouvaient courir les derniers ministres de Charles X. Les livrer au bourreau, c'était donner à la révolution un gage sanglant, au risque d'aigrir encore davantage le cœur des rois.

La Convention avait frappé Louis XVI froidement, çans haine, sans colère, comme on frappe un principe. Politique terriblCf mais profonde ! Sachant bien ce qu'elle devait attendre des ressentiments soulevés contre elle, la Convention les voulut inex*orables, furieux, pour qu'à la France, poussée au travers des tempêtes, il ne restât plus qu'un moyen de salut, le plus puissant de tous : le désespoir.

Louis-Philippe, dès le lendemain de son avènement, avait adopté une politique tout opposée. Il l'annougait à l'Europe en sauvant

M. de Polignac et ses collègues. Proposer aux Chambres l'abolition de la peine de mort, préparer de la sorte les esprits à l'indulgence, et confier le jugement aux pairs de France, amis pour la plupart des anciens ministres, tel fut le plan arrêté au Château. '

Depuis la révolution, le cours de la justice criminelle était en partie suspendu. Bien qu'il y eût dans les prisons des hommes condamnés au dernier supplice, le mouvement de la guillotine avait été arrêté sur toute la surface de la France. Le rigide Dupont (de l'Eure) s'affligeait de cette dérogation à la règle : il ne comprenait pas que la loi pût rester en intordit. Mais, toutes les fois qu'il était question de Téchafaùd, le roi témoignait une sensibilité extrême. Les ministres ayant un jour décidé qu'un recours en grâce serait rejeté (il s'agissait d'un parricide), M. Laffitte entendit le fils de Philippe-Égalité s'écrier : « Mon père est mort sur l'échafaud. » Et eh prononçant ces paroles, le roi avait le visage baigné de larmes.

Le système jugé le plus propre & sauver les anciens ministres n'ayant rencontré aucune opposition dans le Conseil, le roi s'en réjouit comme d'une victoire due à son ascendant personnel, et il espéra tout de la condescendance de ses ministres.

L'abolition de la peine de mort avait été proposée dans la séance du 17 août^ par M. Victor de Tracy. Dans la séance' du 6 octobre, M. Bérenger avait lu sur cette proposition un rapport qui concluait à l'ajournement. Deux jours après, la discussion s'ouvrit. Après M. de Tracy, qui demandait que sa proposition fut acceptée, où, du moins, examinée sans retard, M. de Kératry se leva : et, comme il importait d'intéresser au salut des ministres prisonniers la générosité du peuple, encore assez puissant pour être ménagé : « Je l'atteste devant vous, Messieurs, (( s'écria impétueusement l'orateur, s'il était « possible de rassembler dans cette enceinte K les parents et les amis des courageuses « victimes de juillet, et de leur demander : « voulez-vous du sang pour du sang? Parlez ! « Le j ury silencieux agiterait sa tète en signe

« de refus, et retournerait^ avec sa noble « douleur, vers ses foyers déserts ! Que si je « me trompais, j'adjurerais les mânes des « nobles victimes elles-mêmes ; en pensée, « je les appellerais à réformer une sentence « aussi peu digne d'elles : car je sais que les « braves qui risquent leur vie pour une sainte « cause, ne versent du sang que pendant la n mêlée. » A ces mots, des applaudissements retentissent dans rassemblée. M. de Kératry continue : il demande que la commission dont on a entendu le rapport soit chargée de rédiger un projet d'adresse au roi, et que l'abolition de la peine do mort pour crimes politiques soit confiée k l'initiative du mo* narque.

M. de Lafayette se lève à son tour au milieu de l'assemblée attentive : « On vous a (( proposé l'ajournement, dit-il. Sans dout^ « ceux qui Tout demandé n'ont pas eu le <( malheur de voir traîner sur les échafauds « leur famille, leurs amis, les premiers ci* « toyens de la France : ils n'ont pas eu le « malheur de voir des infortunés immolés (( sous prétexte de Fayétisme.» L'assemblée couvre d'applaudissements la voix respectée de Lafayette. La proposition d'une adresse au roi ayant pouf objet la suppression de la peine de mort dans certains cas, est appuyée par le garde-des-sceaux, et le renvoi à la commission adopté unanimement par la Chambre.

Or, telle était l'impatience des législateurs que la séance suspendue fut reprise à huit heures du soir. Le travail de la commission était déjà prêt. Le projet d'adresse, lu par M. Bérenger, se terminait par ces mots :

« Sire, la Chambre appelle sur cette ré- « forme la prompte initiative de votre ma- « jesté. Trop de gloire y est attaché, trop <( d'avantages doivent en résulter pour que (( la nation veuille la devoir à d'autres qu'à « son roi. »

En donnant à Louis-Philippe cotte haute marque de déférence, les députés servaient admirablement sa politique. Ils prouvaient à l'Europe que la chute d'une dynastie n'avait rien 6té, en France^ à la force du principe

monarchique. Et d'un autre côté, en subordonnant le salut des conseillers de Charles X à la volonté de son successeur, ils fournissaient à celui-ci l'occasion de s'en faire honneur auprès des souverains étrangers. Qu'elle eût compris ou qu'elle ignorât la portée de ce projet d'adresse, la Chambre l'accueillit avec transport. Seul, l'austère Eusèbe Salverte crut devoirprotester. «Ainsi donc, à en croire « la voix trompeuse de l'humanité, il fau- « drait dire à de grands coupables : Vous « avez voulu faire tomber nos têtes, con- (i servez les vôtres. Allez dans les pays « étrangers jouir des richesses que vous « avez amassées : le temps suivra son vol, « les passions seront amorties, les douleurs (( publiques et particulières apaisées ; on ne « lira plus sur nos murailles Thistoire de « nos troubles qu'avaient gravée les balles « et la mitraille. Alors la compassion publi- « que s'élèvera sur la longueur de votre exil ; « elle demandera qu'on y mette un terme, « et pour la troisième, pour la quatrième « fois peut-être, vous ramènerez votre pays « sûr le bord de l'abîme, où vous réussirez, « peut-être, à le précipiter. » En parlant des graixds coupables qui allaient profiter de la philanthropie de la Chambre, M. Eusèbe Salverte venait de déchirer le voile : la sensation fut vive dans l'assemblée*; mais elle avait pris son parti. Le projet fut voté à une immense majorité.

Le roi répondit à la députation qui lui présentait l'adresse : « Le vœu que vous expri- (( mez était depuis longtemps dans mon f< cœur. » Et, le lendemain, pour atténuer l'effet que pouvait produire sur le peuple l'espèce d'impunité promise aux signataires des ordonnances, M. Guizot parut à la tribune, et dit d'une voix émue : « Messieurs, « il tardait au roi comme à vous de sanc- « tionner par une mesure législative le grand (< acte de reconnaissance nationale que la « patrie doit aux victimes de notre révolu- (( lion. J'ai l'honneur de vous le présenter. (( Messieurs, nos trois grandes journées ont c< coûté à plus de 500 orphelins leurs pères, « à plus de 500 veuves leurs maris, à plus

ns

LOUIS BLANC

« de 300 vieillards TafTection et l'appui de « leurs enfanta. 31) citoyeus resteront mu- « tilés et incapables de reprendre leurs tra- .n vaux. 3,S64 blessés auront eu à supporter 11 «ne incapacité temporaire. »

Dans le projet de loi qui faisait suite à cet inventaire funèbre, le gouvernement proposait d'accorder aux veuves des citoyensmorts

QéD^ral Daumeinil, dit la Jamb« de BoU'. (1177-1832.)

dans les trois journées une pension annuelle et viagère de 500 francs. Leurs enfants devaient, jusqu'à r&ge de sept ans, toucher une somme de 250 fr. par année, et le bienfait d'une éducation gratuite leur était promis. L'IiAtel des Invalides était ouvert aux blessés.

Ainsi le gouvernement venait dire : Honneur aux victimes ! Point d'échafauds pour les coupables ! Il y avait là certainement quelque chose de chevaleresque et d'éievé, bien propre à toucher un peuple tel que te nôtre. D'ailleurs, par un sentiment de magnanimité, facile à exalter, en France surtout, les blessés de juilletétaient devenus les

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