‹ Révolution françaiseChapitre 26 sur 38 · L:3ïa-:^V:-aP · texte numérisé non relu

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LOUIS BLANC

Progrès du parti républicain; Armand Carrel et Gamier-Pagès. — Liste civile; prétentions de la Cour; pamphlets de M. de Cormenin. — Procès au sujet de la mort du duc de Bourbon. — Audace de la Presse républicaine ; persécutions; déclaration courageuse d* Armand Carrel. — Conspiration des tours de Notre-Dame. — Conspiration delà rue des Prouvaires. — Exaspération de Casimir Périer; ses rapports avec le roi; scène de fureur. — Expédition d'Ancône. — Esprit de Tadministration sous Casimir Périer. — Troubles de Grenoble ; Tautorité locale vaincue ; .débats parlementaires. —Lutte systématique entre les deux Chambres. -> Vote du budget. —Clôture de la session.

L'année 1832 s'ouvrit pour le roi, par les félicitations et les flatteries d'usage. Et pourtant, jamais la royauté en France n'avait été plus sérieusement menacée. La révolution que les saint-simoniens cherchaient à introduire dans l'ordre social, le parti républicain la poursuivait, dans l'ordre politique, avec beaucoup de fougue et de succès. Le 2 janvier, Armand Carrel se prononça pour la république dans le National, et, quelques jours après, Garnier-Pagès entra comme républicain à la Chambre.

Un seul député se leva pour protester contre l'admission de ce nouvel élu : ce fut Casimir Périer. Éclairé par sa haine, il devinait quels ennemis se dressaient devant lui, et ce que pourraient pour la ruine de ses espérances, deux hommes tels que MM. Armand Carrel et Garnier-Pagès.

- Armand Carrel avait dans toute sa personne quelque chose de chevaleresque. Le balancement de sa démarche, son geste bref, ses habitudes d'élégance virile, son goût pour les exercices du corps, et aussi une certaine âpreté qu'accusaient les lignes heurtées de son visage et l'énergie de son regard, tout cela était plus du militaire que de l'écrivain. Officier sous la Restauration, conspirateur à Béfort, armé en Espagne contre le drapeau blanc, traîné, plus tard^ devant trois conseils de guerre, 1830 l'avait trouvé journaliste. Mais l'homme d'épée survivait en lui. Que de fois, dans la cour de l'hôtel Colbert, ne l'avons nous pas vu entrer à cheval,

dans une tenue sévère, et la cravache à la main? Quoique plein de douceur et d'abandon dans l'intimité, il apparaissait, dans la vie publique, dominateur et absolu. Écrivain, il avait dans son style moins d'éclat que de relief, moins de mouvement que de nerf ; mais il maniait d'une façon inimitable l'arme du mépris; il ne critiquait pas ses adversaires, il les châtiait ; et comme il était toujours prêt à répondre par le sacrifice de sa vie aux ressentiments éveillés par sa parole, il régnait en maître dans le domaine de la polémique, dédaigneux, formidable et respecté. Il était né chef de parti : chef d'école, il n'aurait pu l'être. Il manquait de ce fanatisme froid qui naît des études opiniâtres et fait les novateurs. Voltairien avant tout, il ne paraissait pas avoir souci de marquer sa place dans l'histoire par l'initiative de la pensée. Mais quand la vérité brillait à ses yeux, une vérité jusqu'alors méconnue par lui, il se rendait aussitôt; car chez lui l'amour du progrès était irrésistible et la modestie pleine de courage. Incapable, toutefois, d'immoler à un vain désir de popularité ce qu'il y avait de modéré dans ses opinions et d'un peu aristocratique dans ses allures, son ascendant sur son parti n'était que celui d'un esprit altier, d'un talent reconnu et loyal. Il possédait au plus haut point le commandement ; il passionnait ses amis : c'était un caractère. A ses ennemis il inspirait une crainte mêlée de confiance ; ils sentaient qu'au jour d'une réaction prévue, leur sau-

vogarde serait dans la modération de cet homme et dans sa générosité impérieuse. De fait, les systèmes de violeace lui répugnaient ; les théories américaiaes lui plaisaient par tout ce qu'elles accordent à la liberté individuelle et àla dignité de la nature humaine. Il fut longtemps girondin par sentiment ; et il lui en coûta beaucoup pour s'incliner devant la majesté de cette dictature révolutionnaire, l'effroi, la gloire, le désespoir et le salut de ta France. Bien que l'Empire l'eut tenté par ses cdtéa glorieux, il se révoltait contre les insolences de la force organisée, et trouvait une sorte de jouissance hautaine à flétrir la brutalité des militaires de Cour, que, dans son langage énergique, il appelait « des tralneurs de sabre. » Malheureusement, il croyait trop aux prodiges de la discipline, lui qui, néanmoins, avait été encore plus conspirateur que soldat. Un peuple soulevé peut-ii l'emporter sur un régiment fidèle au drapeau ? C'est ce qu'Armand Carrel , même après la révolution de Juillet, refusa toujours de croire. D'un autre côté, le besoin de l'action le tourmentait ; il aurait voulu renverser tout ce qui était obstacle à l'agrandissement des destinées de son pays, confondues avec les siennes dans sa haute et légitime ambition. La guerre écrite qu'il avait déclarée au pouvoir ne servait, malgré les périls qu'elle portait avec elle, qu'à consoler son courage et qu'à tromper l'inquiétude de ses désirs. Forcé souvent d'éteindre dans ses amis le feu dont il était lui-même consumé , il s'exaltait et se décourageait tour à tour dans cette lutte intérieure , el il s'irritait de sa propre sagesse, que sa passion condamnait. Fn proie à ces incertitudes amères, il lut arriva quelquefois d'improuver des mouvements qui eussent réussi peutêtre, secondés par lui. Il est vrai que, quand la bataille qu'il avait déconseillée était perdue, il embrassait la cause des vaincus, sans restriction, sans réticences : contradiction héroïque, qui est Tinévitable faiblesse des grands cœurs 1

Doué d'un genre de supériorité non moins réel, mais différent, Gamier-Pagès se distin-

guait surtout par sa finesse, par sa pénétration, par sa prudence honnête et calme, par une habileté singulière à mettre aux prises les partis adverses, de manière à les miner l'un par l'autre, en obtenant l'estime et les applaudissements de chacun d'eux. Gamier- Pagès ne s'était pas laissé insensiblement gagner comme Armand Carrel à la cause de la république ; dès ses premiers pas dans la carrière des affaires, et même avant 1S30, il

Armand Carrai. (1800-1836.)

s'éuit déclaré républicain. Sa jetmesse avait été laborieuse ; au sein d'une famille atteinte par d'honorables malheurs, il avait souffert beaucoup, et pour lui, et pour un frère dont la destinée devait à jan^ais rester unie à la sienne, sous les lois de la plus touchante amitié. « Occupe-toi du soin de notre for- « lune, avait dit à l'autre l'alué des deux «frères; moi, je travaillerai à la gloire de (« notre nom » ;' et ils étaient entrés de la sorte dans le monde, forts de leur mutuel dévoùment. Les rigueurs du sort ne sont fatales qu'aux natures faibles. Gamier-Pagès

apportait dans la carrière politique tout ce que Tadversîté donne aux natures d'élite : rhabitude de Tobservation, la sérénité dans la lutte, une saine appréciation des obstacles, la connaissance des hommes, le sens pratique des choses. Or, ces qualités sont précisément celles que réclame, dans le régime constitutionnel, l'exercice du pouvoir; elles auraient appelé au ministère un ambitieux en sous-ordre : elles ne servirent qu*à créer à Garnier- Pages, dans l'Opposition, un rôle important et original. Affable et insinuant, son esprit vif, sa simplicité, sa grâce familière, son langage dont une naïveté de bon goût tempérait la malice, lui valurent bientôt dans le Parlement une influence que semblait lui refuser d'avance la hardiesse solitaire de ses opinions . Il est certain qu'il possédait au plus haut degré l'art d'amener ses ad Versailles à l'aimer dans ses croyances. Quand il parlait à la Chambre, c'était sur tous les bancs une attention pleine de bienveillance. Et en effet, nul ne méritait mieux que lui d'être écouté. Tantôt, dans un langage simple et facile, mais d'une admirable clarté, il traitait les plus obscures questions d'économie politique ou de finances ; tantôt, armé d'une éloquence agressive et fine, il déconcertait les ministres par des interpellations inattendues, humiliait la Cour par des révélations dont chacun s'étonnait, châtiait les interrupteurs par la promptitude de ses réparties , et forçait toutes les factions d'une Chambre monarchique à le désirer sur la brèche et à honorer en lui la république. Au milieu des préventions perfidement répandues contre Topinion radicale parmi ceux qui la jugeaient sans la connaître, Garnier-Pagès eut été difficile & remplacer. Car il servait avec grâce un parti représenté comMe farouche. Il se montrait ennemi de toute violence à des esprits pour qui l'idée delà république était inséparable de celle de l'échafaud, et il confondait par sa science des affaires ces prétendus hommes pratiques qui affectent de regarder comme de pures utopies tout ce qui s'élève au-dessus du niveau de leur intelligence.

Ainsi, Topinion républicaine avait acquis une puissance réelle. Dans le Parlement, il fallait désormais compter avec elle ; dans la presse, elle était représentée avec éclat, non plus seulement par la Tribtme, la Révolution et le Mouvement^ mais encore par le National. Enfin, elle avait dans M. de Cormenin, brillant émule du fameux Paul-Louis Courier, un auxiliaire qui faisait trembler la (^our.

D'autre part, la royauté perdait chaque jour du prestige qu'elle devait à son origine plébéienne. Lorsqu*un homme est trop haut placé au-dessus des autres hommes, la tête lui tourne : c'est là le vice fondamental de la royauté ; et s'il arrive à un roi de ne pas chanceler sous le poids de sa fortune, ce qu'il conserverait par sa modération, ses courtisans le compromettent par la témérité de leur bassesse. Au moment même où retentissait à Paris le cri de douleur poussé à Lyon par quarante mille ouvriers affamés, la Cour ne songeait qu'à gorger la royauté de richesses.

Le roi lui-même, soit qu'il eût cédé en cela aux conseils trompeurs d'un entourage avide de ses largesses, soit qu'il eût appris depuis un an ce que coûtent les frais de représentation d'une monarchie, le roi lui-même semblait prêt à faire aux exigences de sa nouvelle position le sacrifice de ces habitudes bourgeoises, de ces goûts simples, qui avaient été, sous la Restauration, l'objet d'une admiration presque universelle. Il y avait bien encore des hommes qui l'auraient voulu voir, devenu roi, tel qu'il leur était apparu n'étant que prince ; il y avait des hommes qui, comme M. Dupont (de l'Eure) ou M. Bavoux, se rappelaient avec espérance les paroles qu'ils lui avaient entendu prononcer dans les premiers jours de son avènement : « Il ne doit plus y « avoir de Cour.... Que faut-il à un roi ci- « toyen? Six millions de liste civile, tout au « plus. » Mais tant de désintéressement n'avait pas tardé à paraître ingénu à ceux qui comprenaient les nécessités d'une monarchie. On avait donc composé — M. Laffitte, à cette époque, était encore ministre — une liste qui

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ne portait pas à moins de 20 millions le chiffre des dépenses obligées du. roi. Cet état des besoins de la liste civile fut communiqué par Louis-Philippe à M. Laffitte, qui ne craignit pas de témoigner sa surprise. Selon lui, c'était assez, c'était trop peut-être de 18 millions; et comment vaincre, d'ailleurs, Tinflexible austérité de M. Dupont (de FEure)? On insista. Une commission avait été nommée par la Chambre pour examiner le budget royal; elle se composait de MM. Thouvenel, Duvergier de IIaura.nne, Anisson-DupeiTon, Etienne, Rémusat, Génin, Jacques Lefèbre et Cormenin. Ce fut à cette commission que la note dont nous venons de parler et qu'on n'avait pas osé communiquer au Conseil des ministres fut remise par M. Thiers, chargé de cette mission délicate. L'étonnement des mandataires de la Chambre fut extrême : ils refusaient de croire que des prétentions aussi exorbitantes fussent celles d'un monarque qu'ils avaient connu duc d'Orléans. A la Chambre, lorsqu'on y lut l'étrange note, l'impression ne fut pas moins fâcheuse. Il fallait à tout prix réparer le tort d'une démarche imprudente.

Dans cette extrémité, le roi eut recours au dévoûment infatigable de M. Laffitte, son ministre de prédilection. Il fut convenu entre eux que le roi écrirait une lettre dans laquelle il se plaindrait du zèle irréfléchi des courtisans et se déclarerait étranger à la fixation d'un chiffre évidemment impopulaire; que cette lettre, adressée à M. Laffitte, serait censée toute confidentielle; mais que, par une habile indiscrétion, M. Laffitte aurait soin de la lire aux membres de la commission comme une preuve irrécusable du désintéressement de Louis-Philippe, désintéressement auquel on supposerait que des serviteurs maladroits avaient voulu faire violence. Les choses eurent lieu selon ce petit arrangement : la popularité du roi se vit sauvée d'une première atteinte ; et, pour faire adopter par la Chambre un chiffre qu'on désavouait sans y renoncer, on attendit des circonstances plus favorables.

Ces circonstances furent, ainsi que nous

l'avons raconté, l'issue . non sanglante du I procès des ministres de Charles X, la chute de M. Laffitte et son remplacement par M. Casimir Périer. La Cour alors se dépouilla de tout scrupule. La Chambre, renouvelée, avait nommé une commission moins sévère : on ne parla plus que de doter magnifiquement la couronne. Pour ne pas effrayer prématurément les députés économes des deniers de l'État, les ministi'es laissèrent en blanc, dans le projet, le chiffre de la liste civile ; mais sous main ils poussaient à l'adoption d'un chiffre très élevé, et la liste qui courait dans le public menaçait le royaume d'un fardeau de 18 millions 533,500 francs. C'était donner à Louis-Philippe un traitement trente-sept fois plus considérable que celui qu'avait obtenu en France Bonaparte, premier consul, et cent quarantehuit fois plus considérable que celui qui suffit en Amérique au président de la florissante république des États-Unis.

Dans le même temps, un bureau de bienfaisance faisait publier ce qui suit : « 24,000 « personnes inscrites sur les contrôles du « 12* arrondissement de Paris, manquent de « pain et de vêtements. Beaucoup sollicitent « quelques bottes de paille pour se cou- « cher '. »

Mais c'eut été trop peu qu'une liste civile de 18 millions, au gré des gens de Cour. Ils voulaient qu'en outre on assurât au roi, comme dotation immobilière de sa couronne : le Louvre, les Tuileries, l'Élysée-Bourbon, les châteaux, maisons, bâtiments, manufactures, terres, prés, corps de ferme, bois et forêts, composant les domaines de Versailles, Marly, Meudon, Saint-Cloud, Saint-Germain, Fontainebleau, Compiègne, Pau, la manufacture de Sèvres, celle des Gobelins et de Beauvais; le bois de Boulogne, le bois de Vincennes, la forêt de Sénai't, sans parler d'une riche dotation mobilière comprenant diamants, perles, pierreries, statues, tableaux, pierres gravées, musées, bibliothèques et autres monuments des arts.

1 . Circulaire du bureau de bienfaisance du 12o arrondissement. !•' janvier 1832.

LOUIS BLANC

Quant à l'apaiiaged'Oi'léaDSilescoui'tisans étaient d'avis que les biens composaot cet apanage devaient èti'e réunis à la dotation immolitliëre, oubliant ainsi «jue les apanages n'avaient jamais été que la constitution alimentaire des branches cadettes, et qu'il était de leur essence de s'éteindre quand la brandie cadette arrivait au trône.

Restait à résoudre une question délicate : indépendamment des grandes richesses qu'il

Pierre Leroux. (1798-1871.)

allait posséder comme roi, Louis-Philippe aurait-il comme simple citoyen un domaine privé ? D'après i'édit d'Henri IV, la constitution de 179i et la loi du 8 novembre i814, tout prince appelé au trône doit confondre ses biens personnels avec le domaine de rÉtat. C'était un usage respectable que celui- Ik et d'un sens profond ; car il semblait élever le roi à la dignité de père du peuple. Mais Louis-Philippe n'en avait pas jugé ainsi, et, la veille de son avènement, le 6 août 1830, il avait eu soin de disposer de ses biens personnels en faveur de sa famille.

Le résumé des préteirfions de la Cour était

donc celui-ci: unejiste civile de|18 millions, 4 millions de revenu en terres et en forêts, onze palais magnifiques, un mobilier somptueux, 2 millions 594,9)2 francs d'apanage, et le domaine privé.

Telles furent les bases proposées. La c^mmissioD les adopta en réduisant à 12 ou à 14 millions le chiffre de la liste civile, et M. de Schonen présenta le rapport k la Chambre.

La stupeur fut grande dans le public. La théorie des libéraux constitutionnels sur les gouvernements à bon marché recevait un démenti brutal et inattendu. La polémique devint enflammée. On avait sous les yeux le compte détaillé des dépenses royales ; l'esprit français en fit le sujet de mille commentaires, les uns plaisants, les autres injurieux. Ici, l'on fait remarquer que l'entretien de la chapelle allait coûter dix fois plus que sous Charles X, quoique Louis-Philippe en usAt dix fois moins. Là, on s'étonnait que 80,000 francs de remèdes paran fussent jugés nécessaires à un roi dont la santé, grâce au ciel, était excellente; Louis XVIII, goutteux et cassé, se soignait & moins. 4 millions 268,000 francs paraissaient une somme quelque peu exagérée, dès qu'on l'affectait aux menusplaisirs d'un roi qui n'était pas sans se piquer de philosophie. On s'expliquait malaisément l'importance des trois cents chevaux à mille écus par tète, qui figuraient dans le compte ; pourquoi li'aiter chacun de ces chevaux comme un conseiller de cour royale et deux fois mieux qu'un membre de l'institut ? 200.000 fr. de livrée! on trouvait que c'était beaucoup pour des galons; car enfin, il était possible avec cette somme de rétribuer pour leurs fonctions annuelles cent procureurs du roi, ou d'augmenter d'un cinquième la subvention accordée à l'instruction primaire, ou de défrayer, à huit sous par jours, treize cent quatre-vingts pauvres prisonniers, s Quoi ! » s'écriait le Gloèe saint-simonien dans un article à la fois spirituel et sensé, « quoi! on « affecte au service personnel du roi 3 mil- « lions 772,500 fr.; et ce roi, chef d'une nati tion devenue industrielle, d'une bourgeoii< sie pacifique, n'est entouré que d'hommes

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9 Notra-Dams. (Page i70.}

« ceignant l'épée et chaussant l'éperon ! » Mais ce fut M. de Gormenin qui porta au projet de loi les coup3 les plus sensibles. Dans une série de lettres pleines de logique, de raison, d'éloquence, de fine ïronîe, il rappela que quand le héros d'Italie, le conquérant fabuleux de l'Egypte, le pacificateur de la Vendée, vint siéger sur le trdne consulaire, les trois consuls ne coûtaient à la France, frais de table et de maison réunis, qu'un million cinquante mille francs, et qu'on ne demandait pas alors au peuple français, terreur de Pitt et admiration du monde, 1 million 200.000 fr., seulement pour échauffer les fourneaux souterrains de la Bouche. II prouva que la liste civile de Charles X, de Charles X lui-même, n'allait pas au-delà de 11 millions 210.865 fr., pour peu qu'on en retranchât les dettes et avances remboursables, les frais de la maison militaire, et tous les services que

la révolution de juillet avait annulés, tels que ceux de grand écuyer, de grand veneur, de pages, de grand maître de cérémonies, etc... 11 montra que pour la royauté le meilleur moyen de se faire respecter était de se rendre utile; que de recommander la liste civile comme une caisse de prévoyance ouverte aux malheureux était un sophisme misérable, attendu que c'est le peuple, le menu peuple, qui paie la liste civile, et qu'il est dérisoire de prendre aux pauvres leur argent pour leur faire du bien; que le prince, irresponsable, ne saurait être un distributeur plus intelligent des deniers publics que des ministres dont la responsabilité garantit la gestion; qu'une grosse liste civile n'était bonne qu'à entretenir la paresse des mendiants brodés qui pullulent autour des trônes; que ce qui enrichit une nation n'est pas ce qu'on lui dte, mais ce qu'on lui laisse; qu'il était absurde

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de voir dans F opulence exagérée du roi une ressource pour le commercé, comme si on créait la richesse en la déplaçant, et comme s'il était juste de chercher toute la nation dans les marchands de la rue Saint-Denis, au lieu de la chercher dans les contribuables réunis: paysans delà Basse-Bretagne, pâtres des Alpes, herbagers de la Normandie, laboureurs du Languedoc, ouvriers de Lyon, de Bordeaux et de Marseille; que les arts, enfin, vivent moins des encouragements fastueux d'un prince qui en les protégeant les abaisse, que des hautes inspirations de la religion, de la gloire et de la liberté.

La sensation produite par les pamphlets de M. deCornemin fut universelle et durable. Aussi les débats, à la Chambre, remplirent- Us plusieurs séances, débats qpiniâtres par qui la majesté royale fut irrévocablement ivpmpromise, et qui prouvèrent bien que, pour la fractioi^ libérale de la bourgeoisie, la royauté était un instrument et non pas un principe. « Si le luxe est banni des palais du « roi, avait dit M. de Montalivet, il le sera « bientôt des maisons des sujets. » A ce mot de sujets un frémissement d'indignation parcourt rassemblée. « Les hommes qui font <c des rois, s'écrie impétueusement M. de t( Marschal, ne sont pas des sujets. » Les €ris à l'ordre le ministre I retentissent de toutes parts. MM. Cabet, de Ludre, Clerc- Lasalle, Laboissière, interpellent M. de Montalivet avec vivacité. « Faites votre devoir, « crie-t-on au président : il faut que le mi- « nistre soit rappelé à Tordre. La nation est « outragée! — Tenez bon. Messieurs, dit à a son tour aux députés du centre le garde- « des-sceaux, dont le trouble égale la colère. » La confusion est au comble. Le ministre, appuyécontrele marbre de la tribune, affecte une contenance altière. Le président est debout et il agite la sonnette; mais impuissant à surmonter le tumulte, il se couvre enfin. On déclare la séance suspendue, et les députés se retirent en désordre dans les bureaux. Le lendemain, la presse dynastique presque tout entière tonnait contre Tinjure adressée par M. de Montalivet à la nation, et la majo-

rité de la Chambre ayant voté Tordre du jour sur cet incident, M. Odilon Barrot, suivi de cent quatre députés, se rendait dans la salle des conférences pour y rédiger une protestation formelle contre un mot inconciliable, disait-il, avec le principe de la souveraineté nationale. Rien n'était plus propre à faire apprécier exactement les dispositions d'une grande partie de la classe dominante à Tégard de la royauté. La Chambre, cepen- : dant, finit par accorder à la couronne tout ce qu'on demandait pour elle: dotation immobilière, dotation mobilière, domaine privé; elle déclara même acquises à la liste civile [les sommes que le roi avait touchées jusqu'alors, et qui lui avaient été payées sur le pied de .18 millions; nn donaire fut attribué à. la reine, en cas de décès de son époux; et la 4ptation annuelle de l'héritier présomptif fut ^xée à un million.

/^;Lo triomphe semblait éclatant pour la Cour. Mais les débats qui avaient eu lieu dans la presse, les redoutables lettres de M. deCormenin,les longues discussions dont la Chambre avait retenti, le blâme sévère dont un ancien ministre, M. Dupont (de TEure), avait publiquement frappé des prétentions qu'il jugeait scandaleuses, le mécontement manifesté par une grande partie de la bourgeoisie, et 107 boules noires trouvées dans l'urne du scrutin, tout cela laissait la Cour sous le coup d'une véritable défaite. Ceux qui adoptaient le principe monarchique avaient tort de refuser au monarque une existence fastueuse. Qui veut un roi, doit savoir le subir.

D'autres affronts attendaient le principe monarchique. Tandis qu'on discutait injurieusement, h la Chambre et dans la presse^ les demandes pécuniaires de la Cour, le nom du monarque, par une triste coïncidence, retentissait devant les tribunaux, associé au nom de la baronne de Feuchères. La famille de Rohan avait attaqué la validité du testament qui nommait le duc d'Aumale légataire universel du dernier des Condé, et tous les esprits étaient attentifs u dénouement de cette lutte judiciaire. Jamais procès n'excita

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une curiosité plus inquiète, ne souleva plus de passions, n'introduisit plus avant dans les mystères et les souillures de la vie des princes, la foule, toujours avide de scandale. Alors fut à demi tiré le voile qui couvrait des ' détails hideux. Dans une plaidoirie, remplie de faits accusateurs. M* Hennequin déroula le tableau des violences et des artifices qui avaient empoisonné les derniers jours du duc de Bourbon et vaincu sa faiblesse. Il trouva dans les sentiments bien connus du malheureux prince, rapprochés de la teneur du testament, les preuves de la captation ; et dans rimpossibilité du suicide, celles de l'assassinat. Il n'hésita pas devant le respect dû à certains noms; il appela les investigations de tous sur des questions brûlantes ; il fut éloquent, et, dans sa modération, implacable. Bientôt le peuple, avec son impétuosité ordinaire, ne chercha plus qu'un crime dans la fin de ce Condé dont on venait se disputer devant lui les dépouilles sanglantes.

M* Hennequin reçut, à cette époque, d'hommes qui lui étaient parfaitement inconnus, une quantité innombrable de lettres. Les uns lui écrivaient pour lui soumettre quelque argument nouveau; les autres, pour lui reprocher quelque circonstance importante, oubliée ou affaiblie; tous, pour le. féliciter et l'encourager. M* Lavaux, avocat de la baronne de Feuchères, et M' Dupin jeune, avocat du duc d'Aumale, déployèrent tous deux un grand talent pour la défense. Mais on remarqua, malheureusement, qu'à des faits précis et articulés avec netteté, ils répondaient^ tantût par des explications tortueuses, tantôt par des récriminations vagues, d'où ils ne surent pas toujours bannir l'injure; et l'on se tint en garde contre l'habileté de M* Dupin jeune, faisant considérer le procès comme une trame ourdie par les légitimistes, comme une ruse de la haine envenimée des partis^ en un mot comme un essai de vengeance dont tous les partisans de la révolution de 1830 devaient faire justice. L'intérêt des légitimistes dans le procès était manifeste; mais, pour combattre des faits confirménpar une masse importante de té-

moignages, il fallait autre chose qu'un appel véhément aux souvenirs du mois de juillet. Les Rohan perdirent leur procès devant les juges, et à tort ou à raison, ils le gagnèrent devant l'opinion publique.

Une circonstance imprévue vint ajouter à l'ardeur des impressions diverses produites par ces débats. M^ Dupin jeune, dans sa plaidoirie,.avait rappelé avec éloges la jeunesse de Louis-Philippe. Le journal La Tribune répondit par un article amer, où l'on rappelait la vie de Louis-Philippe d*Orléans, sa proclamation de Tarragone, le commandement en chef de l'armée de Catalogne que lui avait donné la junte gouvernementale de Cadix, et le retrait de ce commandement sur les instances du duc de Wellington.

M. Germain Sarrut qui avait eu l'audace de signer cet article, fut mandé devant le juge d'instruction, M. Thomas. Or, à peine M. Sarrut était-il entré dans le cabinet du juge, que des gardes municipaux furent appelés pour se saisir de sa personne. « Je « change votre mandat de comparution en « un mandat de dépôt, » dit le juge d'instruction à M. Sarrut.

L'écrivain arrêté en appela aussitôt à l'opinion publique. Mais le gouvernement voyait dans la presse une puissance ennemie dont il fallait à tout prix avoir raison : il frappa sur elle à coups redoublés. Des saisies presque simultanées atteignirent la plupart des feuilles publiques. La Tribune haletait sous le poids des procès sans cesse renaissants qui lui étaient intentés : désespérant de la dompter, le ministère jura de la détruire. Le spirituel gérant dé la Caricature^ M. Philîppon, et l'auteur de la poétique Némésisy M. Barthélémy, furent poursuivis également, sans qu'on pût parvenir à briser le crayon de l'un et la plume de l'autre. Traînée devant les tribunaux, la Société des Amis du Peuple fut condamnée à l'amende et à la prison dans la personne de MM. Raspail, Bonnîas, Gervais, Thouret et Blanqui, mais après des scènes d'audience oh avaient éclaté le dédain des accusés pour les juges et leur ferme résolution de ne ja-

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mais fléchir. La haine ainsi se montrait partout, avide de bruit et d'action, persévérante, infatigable.

Casimir Périer s'irritait de tant de résistance et s'en étonnait. Car il n'avait choisi ou accepté pour instruments que des hommes dont les passions étaient les siennes et dont il avait fait des serviteurs frémissants de sa politique. M. Persil, magistrat bilieux et plein d'un courage farouche, était à la tète du parquet. MM. Vivien et Saulnier, écartés successivement de la préfecture de police, avaient fait place à M. Gisquet, que Casimir Périer faisait trembler en l'employant et qu'il traitait comme un homme dontla personne lui aurait appartenu tout entière. Pour tout dire, l'autorité, véritablement assiégée, avait été fortifiée comme une place de guerre, et l'administration n'était plus en quelque sorte qu'une armée en campagne.

Les torts, il faut le dire, ne furent pas toujours du côté du Pouvoir. Souvent, les partis attaquèrent avec déloyauté des actes utiles, nécessaires même ; souvent la magistrature fut insultée sans motif par des hommes qui prenaient de la turbulence pour du courage, et une adresse triviale pour de la dignité, La guerre était dans l'État, et toutes les armes paraissaient bonnes à la haine.

Malgré cela, nul doute que Casimir Périer, ferme et résolu comme il l'était, n'eût fini par assurer à la domination bourgeoise une existence tranquille, si l'étendue de ses idées avait répondu à l'énergie de ses passions. Mais, incapable de concevoir de grands desseins, d'éblouir les esprits par de grands résultats, il rendait le Pouvoir violent sans le rendre fort, il tenait les partis en haleine sans les contraindre au respect, et voulant tout réduire au silence, il troublait tout. Sa politique ne pouvant être ni cruelle, à cause des mœurs, ni absolue, à cause des lois, elle paraissait d'autant plus mesquine qu'elle se montrait plus arrogante. C'est un pouvoir malhabile que celui qui affiche des prétentions plus étendues que ses ressources. Ce

fut, sous Casimir Périer, le tort du gouvernement. Il en résulta que l'audace des partis ne fit que s'accrottre, et bientôt la légalité ne suffisant plus pour les contenir, il fallut recourir, soit à des actes arbitraires, soit à des expédients peu honorables. Déjà au dernier anniversaire de la prise de la Bastille, on avait vu des jeunes gens qui voulaient planter un arbre de la Liberté, tomber sous le gourdin d'ouvriers qu'un obscur agent de la police avait enrégimentés en bandes d'assommeurs, en leur promettant trois francs par jour. Ce guet-apens avait été dénoncé à la tribune par MM. Mauguin et Odilon Barrot^ et M. Casimir Périer avait repoussé avec beaucoup de hauteur le reproche d'avoir commandé de tels excès. Mais si le gouvernement, comme il est probable, n'avait point trempé dans cette odieuse machination, œuvre d'un fanatisme subalterne et bas, on pouvait au moins l'accuser de n'avoir pas poursuivi les auteurs du désordre^ de n'avoir pas ordonné une enquête sévère, et même d'avoir souffert que le Moniteur fit officiellement l'éloge du zèle que les assommeurs avaient déployé contre l'émeute.

Du reste, l'arbitraire grandissait de jour en jour; les mandats de dépôt lancés contre les écrivains se multipliaient ; sur les indices les plus frivoles, on enlevait la nuit chez eux des hommes qui, souvent, étaient chargés d'une famille que leur profession nourrissait; enfermés préventivement, mis au secret, ces malheureux, après une longue réclusion, paraissaient enfin devant le tribunal, qui tantôt les déclarait innocents, tantôt les condamnait, non pour le délit imaginaire, prétexte de leur arrestation^ mais pour les paroles outrageantes échappées au ressentiment d'une détention injuste et prolongée. La presse s'était élevée presque unanimement contre des abus aussi graves : ses plaintes furent dédaignées. Armand Carrel prit alors une détermination qui honorera éternellement sa mémoire. Dans un article signé, il prouva qu'en matière d'impression et de publication d'écritg, le cas

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de flagrant délit n'existait que lorsqu'un appel à la révolte, à une levée de boucliers prochaine, immédiate, contre le gouvernement, sUmprime dans un lieu connu à l'avance par les agents de l'autorité; que le flagrant délits excepté en cas de révolution, n'était pas possible pour la presse périodique; qu'il n'y avait pas un seul des écrivains arrêtés depuis un mois sur un mandat de dépôt, de qui l'on fût en droit de dire qu'il avait été surpris en flagrant délit ; que le Pouvoir par conséquent, s'était rendu coupable à leur égard d'une tyrannie à laquelle chacun se devait d'opposer sou énergie personnelle. L'article se terminait par cette intrépide déclaration :

« Il ne sera pas dit qu'un régime qui in- « tenterait les absurbes, les innombrables «( procès dont rougissent nos tribunaux, c< qui permettrait la confiscation de détail c< exercée sur notre propriété par la poste « et le parquet; un régime sous lequel les (( écrivains seraient flétris, en attendant ju- « gement^ par leur accouplement avec des « escrocs, ou tués à petit bruit par les « miasmes pestilentiels de Sainte-Pélagie, « pourra s'enrichir encore d'un arbitraire « illimité qui s'intitulerait la jurisprudence « du flagrant délit. Un tel régime ne s'appel- « lera pas, de notre consentement, la liberté « de la presse. Une usurpation si mons- « trueuse ne prendra pas. Nous serions cou- (c pables de la soufl'rir, et il faut que ce mi- « nistère sache qu'un seul homme de cœur, (c ayant la loi pour lui, peut jouer à chances « égales sa vie contre celle non-seulement « de sept ou huit ministres, mais contre « tous les intérêts, grands ou petits, qui se « seraient attachés imprudemment à la des- « tinée d'un tel ministère. C'est peu que la « vie d'un homme tué furtivement au coin « de la rue, dans le désordre d'une émeute; a mais c'est beaucoup que la vie d'un hom- « me d'honneur qui serait massacré chez « lui par les sbires de M. Périer, en résis- (( tant au nom de la loi. Son sang crierait a vengeance. Que le ministère ose risquer

« cet enjeu, et peut-être il ne gagnera pas « la partie. Le mandat de dépôt, sous le préce texte de flagrant délit, ne peut être décerné « légalement contre les écrivains de la presse « périodique; et tout écrivain, pénétré de sa « dignité de citoyen, opposera la loi à l'illécc galité, et la force à la force. C'est un dece voir : advienne que pourra.

« Armand Carrel. »

Ce langage, si ferme et si noble, excita dans la presse le plus vif enthousiasme. M. Cauchois -Lemaire, qui, à la veille de la révolution de 1830, avait si hardiment invité le duc d* Orléans à ramasser la couronne, M. Cauchois-Lemaire condamna en termes éloquents le système sur lequel on cherchait à faire reposer la dynastie nouvelle*; presque tous les journaux applaudirent ; ie Journal des Débats lui-même se prononça, quoique timidement, [contre une jurisprudence si généralement réprouvée. L'humiliation de Casimir Périer était au comble : il fit saisir le National^ et des poursuites furent aussi dirigées contre deux journaux qui s'étaient énergiquement associés à sa déclaration : le Mouvement^ rédigé par M. Achille Roche, et la Révolution de 1830, rédigée par MM.

Charles Reybaud et Antony Thouret. C'était oser trop peu ; mais les ministres savaient bien qu'Armand Carrel était homme ^ recevoir, ses pistolets sur la table, tout agent d'un système violateur des lois : ils ne relevèrent pas le gant que leur avait jeté un des plus fiers représentants de l'opinion républicaine.

A ces luttes qui remplirent les premiers mois de l'année 1832, se mêlèrent des tentatives étranges et des complots. Le 4 janvier, vers cinq heures du soir, on entendit tout à coup le tintement du bourdon de Notre-Dame. Le gardien des tours n'en avait donné l'entrée qu'à un fort petit nombre de personnes qui s'étaient présentées deux à deux ; inquiet, il s'élance dans l'escalier ; mais à peine a-t-il franchi vingt marches au-dessus de la première galerie, qu'une clameur retentit, suivie aussitôt d'un coup

de pistolet. Le gardien redescend avec la précipitation de la frayeur, pour prévenir Fautorité. Bientôt des soldats accourent. En même temps, sur Tordre du préfet de police, averti d'avance, des sergents de ville se dirigeaient vers la cathédrale en toute hâte. Les tours furent envahies, visitées, et, après trois autres décharges qui n'atteignirent personne, on s'empara de six individus, presque tous de la première jeunesse, et tous de la plus humble condition. Un d'eux, nommé ^Migne, n'était qu'un enfant. Il pleurait, se lamentait, protestait de son innocence et promettait de tout avouer. Gomme on l'interrogeait, un incendie s'alluma dans la tour du nord. On parvint à l'éteindre, quoique les flammes s'élevassent déjà à une grande hauteur. Migne déclarait que se^ personnes s'étaient introduites dans les tours : on continua donc les recherches, qui longtemps se prolongèrent sans fruit. A neuf heures du soir, plusieurs gardes municipaux s'étant réunis près d'une croisée prenant jour sur la galerie de la Vierge, ils crurent apercevoir à une croisée supérieure une tête d'homme qu'éclairait un flambeau. Ils s'élancent dans le clocher et trouvent que le feu vient de prendre aux poutres. La soirée était froide, le vent soufflait avec force : découvert plus tard, l'incendie peutêtre n'aurait été maîtrisé qu'avec peine. Les agents de la force publique redoubièrenl d'activité dans leurs perquisitions. Ils étaient fort irrités, et quelques uns disaient : il faut le tuer. Soudain, un homme vint s'offrir à eux sur la plate-forme. Il présentait sa poitrine et cria qu'il se rendait. Interrogé sur sa profession, il répondit émeutier. Il se nommait Considère.

Le but de ces singuliers conspirateurs était, en sonnant le tocsin, de donner le signal de la révolte à divers groupes de mécontents répandus dans la capitale^ et qui se tenaient prêts à marcher.

Les individus arrêtés furent mis en prison et jugés deux mois après. Leur tentative n'avait eu rien de sérieux ; mais leur procès eut beaucoup d'importance, à cause de la

lumière qu'il jeta sur les manœuvres de la police. Il résulta, en effet, soit des détails de rinstruction et des interrogatoires, soit de la déposition des témoins, que la police avait été instruite du complot plusieurs jours à l'avance, et par une lettre du général Darriule, confident des dénonciations d'un agent obscur nommé Mathis, et par les révélations d'un galérien nommé Pernot. Or, aucune précaution n'avait été prise pour empêcher l'exécution du complot, quoiqu'il eût suffi pour cela de fermer les portes des tours. II paraissait même incontestable que M. Carlier, chef de la police municipale, avait dit au gardien Gilbert de ne concevoir aucune inquiétude. D'autres circonstances bizarres furent mises en relief par ce procès. Ainsi, la nouvelle do la conspiration avait été annoncée au journal anglais le Times^ par une lettre de Paris datée du 3 janvier. Avant même que les agents de la force publique eussent pénétré dans les tours, il avait été question parmi eux d'une barricade, élevée réellement par les accusés. Au moment de l'arrestation de Considère, un sergent lui avait flairé les mains pour s'assurer si elles ne sentaient pas Tessence ; d'où l'on pouvait conclure que ce fait particulier d'une bouteille d'essence portée dans les tours n'était pas même ignoré de la police. Enfin, le 4 janvier, comme pour faciliter l'exécution du complot, le sonneur avait quitté la tour sans permission, dès dix heures du matin, et sa femme, contrairement à une habitude jusqu'alors inviolable, sa femme s'était abstenue ce jour-là d'aller le remplacer.

Les défenseurs des accusés s'emparèrent de ces circonstances pour détourner sur l'autorité l'accusation qui pesait sur leurs clients. Ils reprochèrent à la police la préférence que, suivant de honteuses traditions, elle accordait au système qui consiste à réprimer sur celui qui consiste à prévenir. Ils s'emportèrent contre cette politique de ruse qui, en poussant elle-même aux troubles par de sourdes menées et des agents ténébreux, a pour but de rendre toute opposition odieuse et de rallier au gouvernement»

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par la peur, tous les intérêts amis du repos.

Ces attaques étaient fondées., dans le cas particulier dont il s'agissait, car il est certain que la police pouvait ici, sans inconvénient, sans difficulté et sans bruit, faire avorter des projets dont la portée d^ailleurs était nulle. Mais il est juste de reconnaître que, dans une société corrompue et sous Tempire d'institutions vicieuses, un système de pure prévention laisserait souvent Tautorité désarmée devant ses ennemis. Avertir les conspirateurs qu'on les surveille et que leur plan est connu, la police ne le pourrait sans les solliciter par cela même à prendre de meilleures mesures, et sans se mettre à leur merci. Les faire arrêter quand il n'y a pas encore eu commencement d'exécution, elle ne le pourrait sans s'exposer à des erreurs funestes, et sans encourir le reproche d'avoir déployé contre des citoyens soupçonnés à la légère, un arbitraire impatient et brutal. Mais, dans l'affaire des tours de Notre-Dame, la police n'était pas seulement accusée d'une tolérance artificieuse, on lui demandait compte aussi du rôle provocateur joué par un de ses agents. Dans une éloquente et vive plaidoirie, M. Dupont raconta comment Pernot avait abusé de l'ignorance et de la misère de deux jeunes gens pour les exciter à la révolte. Il le montra faisant parade de sa haine pour le gouvernement, parlant de la capitale prête à se soulever au bruit du tocsin, donnant à lire à un ouvrier des articles factieux, y ajoutant de perfides commentaires, et mettant tout en œuvre pour égarer les malheureux qu'il se proposait de trahir.

Tels furent les faits soumis par l'avocat au jugement de l'opinion. Déjà, du reste, dans le cours des interrogatoires, le système flétri par M. Dupont avait été avoué en partie. Appelé devant les juges, le chef de la police municipale n'avait pas craint de dire : « J'ai trouvé le moyen de désorganiser les « sociétés secrètes : c'est en signalant « comme des mouchards, les plus exaltés, « qui ont été ainsi battus sur les quais par « des hommes de leur parti. »

Il était impossible que des déclarations de ce genre ne fissent pas sur le jury une impression profonde. Cinq des accusés furent acquittés; trois autres furent déclarés coupables, mais seulement pour délit de non révélation ; et si on les condamna à la prison, ce fut moins à cause du complot qu'à cause de leur attitude hautaine devant les juges. De tristes enseignements jaillissaient de cette affaire : la force d'un gouvernement se mesure à la moralité des moyens qu'il emploie pour se défendre.

Une conspiration bien autrement grave menaçait, à la même époque, tous les Pouvoirs constitués. Nous avons dit les ambitieuses espérances que la duchesse de Berri nourrissait au sein de son exil. Pour frayer au fils de cette princesse une route au trône, c'eut été trop peu, sans doute, d'une prise d'armes dans la Vendée, et d'un soulèvement dans les provinces du Midi. Il importait que Paris s'armât pour la querelle des Bourbons aînés. Quelques secours distribués au nom de la duchesse de Berri à des ouvriers malheureux et à d'anciens serviteurs de la royauté proscrite en juillet, fournirent ridée d'une conspiration, en montrant ce qull était permis d'attendre de la reconnaissance du peuple et de sa misère. Un médecin, homme de tête et de résolution, prit rinitiative. Sa profession le mettait en rapport avec un grand nombre d'hommes que la révolution de 1830 avait ruinés ou trompés : il essaya sur eux la domination des bienfaits, et quand il vit tout ce que recèle en ses flancs de désordres possibles, de révoltes en germe, une société souffrante et sans foi, il s'ouvrit à quelques amis. Un plan fut arrêté. Douze chefs furent désignés pour les douze arrondissements de Paris. Chaque chef dut transmettre l'impulsion partie du centre à quatre lieutenants commandant chacun une brigade de dix hommes, et tout membre d'une brigade fut destiné à l'enrôlement de conspirateurs secondaires, qu'on devait employer au triomphe des desseins ignorés de la plupart d'entre eux. Le pouvoir du parti légitimiste étant

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dans son opulence, l'argent devint le nerf de cette conspiration. Une caisse se forma du produit de diverses souscriptions et de sonunes assez considérables apportées d'Italie par un agent de la duchesse de Barri, lequel était attaché à la maison du maréchal Bourmont. Alors commença la mise en œuvre d'un vaste système d'embauchage. L'argent, toutefois, servait moins à salarier régulièrement les recrues de la révolte, qu'à donner aux recruteurs le moyen de s'aboucher avec les gens du peuple, dans les parties de plaisir favorables aux demi-confidences et aux vulgaires séductions. Il est à remarquer que beaucoup de pauvres ouvriers entrèrent dans la conspiration, sans avoir reçu d'autres avances que celles que leur profonde détresse rendait strictement indispensables ou qui servaient à les indemniser de la suspension de leurs travaux. Toujours est-il qu'on distribua des secours de nature à faire ressortir les scandales de l'abandon dans lequel vivait le pauvre. Mais, tout en adoucissant des misères sans espoir, on tenta, par l'appât des promesses, des âmes douées d'une ambition grossière, et en peu de temps on eut une petite armée à mettre en campagne. La chute de Charles X avait entraîné le licenciement de la garde royale et le changement d'un nombreux domestique : la conspiration se recruta de plusieurs officiers et sous-officiers de la garde, de presque tous ceux qui avaient occupé dans l'ancienne maison royale des emplois subalternes, brusquement supprimés ; et à ceuxci s'associèrent, par pur attachement & la dynastie déchue, des serviteurs encore en fonctions. Parmi les gendarmés des chasses et les gardes forestiers, beaucoup se laissèrent gagner. On parvint même à se ménager des intelligences dans la quatrième compagnie de sous-officiers vétérans, dans un régiment de ligne caserne à Courbevoie, et dans un régiment de dragons casetné à Paris, rue du Petit-Musc. Un maréchal de France, bien connu pour son dévoûment au principe de la légitimité, et quatre maréehaux-de-camp , composaient en quelque

sorte l'état-major de cette conspiration, dans laquelle jie craignit pas d'entrer un général bonapartiste. « Renversons le gou- « vornement, avait-il dit^ nous laisserons « ensuite à la nation le soin de décider en- « tre le successeur de Charles X et celui de « l'empereur. »

Ainsi appuyée, la conspiration s'étendit avec une extrême rapidité. Une active propagande avait lieu non-seulement à Paris , mais dans les communes environnantes : à Saint-Germain, à Meudon, à Clamart, à Versailles, à Vincennes. Il était difficile que des indiscrétions ne fussent pas commises, que la police ne finit pas par pénétrer, au moyen de ses agents , dans un complot dont les ramifications étaient si nombreuses. Cependant, grâce aux divisions et subdivisions multipliées qu'admettait le plan d'organisation adopté, l'autorité ne put obtenir que des renseignements très - vagues , ti*ès - incomplets, et qui laissaient en dehors de son action les personnages qu'il lui aurait importé surtout de connaître et d'atteindre. D'ailleurs, plusieurs agents de police s'étaient sincèrement dévoués à la réussite du complot, ce qui donnait aux conjurés le moyen de contre-miner les manœuvres dirigées contre eux. Ajoutez à cela que, pour prévenir les révélations, on avait fait courir le bruit qu'un coup de poignard attendait tout révélateur reconnu pour tel.

Quoi qu'il en soit, dans un pêle-mêle de conspirateurs dont quelques-uns occupaient une position sociale fort élevée, les hommes appartenant aux conditions les plus obscures se distinguèrent par leur fidélité, leur résolution et le désintéressement de leur zèle. Parmi ces derniers se trouvait un bottier, nommé Louis Poncelet. Irrité des suites d'une révolution dont le peuple avait si peu profité, il était prêt à se battre pour la légitimité, après s'être battu vaillamment contre elle en 1830. £n toute situation difficile, l'inégalité des rangs disparait pour faire place à l'inégalité des courages : Poncelet ne tarda pas à acquérir, dans la conspiration, l'importance que le péril assigne à

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Conspiration de la ma dei ProuTnires. (PaeS

l'audace. Il fut admis auprës du maréchal de France sur qui l'on comptait pour le lendemain d'un succès, et le maréchal lui dît : « Quand vous monterez à l'Hâtel-de-Ville, n je serai à cheval, soyez-en sûr, et je n'hé- <t siterai pas à me mettre à la tète du gou- « vernement provisoire. »

Cependant, la nouvelle s'était répandue que, dans la nuit du 1" au 2 février, un

grand bal devait avoir lieu à la Cour. L'occasion était bonne pour les conjurés ; car ils comptaient des complices jusque dans la domesticité du ch&Leau, ils étaient en possession de cinq clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et l'entrée du Louvre leur était promise. Il fut donc convenu que, dans la nuit désignée, les uns se réuniraient par détachements sur divers points de la ca-

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pilale, pour partir de là, au signal convenu, et marcher vers le château, tandis que, se glissant dans Tombre des ruelles qui conduisent au Louvre, les autres pénétreraient dans la galerie des tableaux, feraient irruption dans la salle de bal, et, grâce au désordre de cette attaque imprévue, s'empareraient de la famille royale. Des marrons^ espèces de petites bombes, auraient été lancés au milieu des voitures stationnaiit aux portes du palais ; A%^ chevalets, morceaux de bois garnis de pointes de fer, auraient été semés sous le» pieds des chevaux ; enfin, on se croyait en droit d'espérer que des pièces d'artifice seraient disposées dans la salle de spectacle, de manière à pouvoir, en mettant le feu à la charpente, augmenter la confusion. Ce plan fut définitivement arrêté par les principaux chefs, dans la rue Taranne ; et Poncelet fut spécialement chargé de l'attaque du Louvre.

Mais une intrigue s'ourdissait au sein du complot, et les fruits delà victoire espérée devenaient déjà roT)jet de préoccupations jalouses. L'agent qui s'était donné pour le fondé de pouvoirs de la duchesse de Berri, aurait voulu écarter le maréchal de France dont nous avons parlé, et faire proclamer par les conjurés le nom d'un autre. maréchal à la personne duquel il était particulièrement attaché. Poncelet reçut des ouvertures en ce sens ; et les offres les plus brillantes furent faites : pour lui, s'il survivait à l'entreprise, et s'il succombait, pour ses enfants. Mais il repoussa ces insinuations avec beaucoup de fermeté, ne voulant point retirer sa confiance à un personnage qu'il en avait jugé digne. Dès ce moment, toute unité de direction disparut, et là où la conspiration devait trouver appui, elle ne trouva plus qu'empêchements. Avant le jour fixé pour l'explosion du complot, Poncelet s'était adressé à un certain Dermenon pour avoir des fusils. Des arrangements furent arrêtés, un rendez-vous fut pris pour le lendemain. Mais le 1" février, ceux des conjurés qui s'étaient proposé de faire échouer ou ajourner le complot, attirèrent Poncelet dans un conciliabule où ils

surent le retenir, sous différents prétextes. Dermenon, qui avait eu vent d'une conspiration carliste, fut saisi d'une grande inquiétude en ne voyant point paraître Poncelet au rendez- vous. Il craignit d'avoir été victime d'un espion, il parla de la négociation suspecte dans laquelle il était engagé, au fabricant d'armes qui devait lui fournir les fusils promis ; et. celui-ci l'entraîna chez le préfet de police. M. Gisquet, qui, trompé par quelques-uns de ses agents, avait déjà été dupe plusieurs fois des faux avis que les conspirateurs lui faisaient parvenir, M. Gisquet se montra d'abord fort incrédule et attendit des renseignements plus complets.

Tel était l'état des choses, quand l'heure fatale sonna pour les conjurés. Les diverses brigades se réunirent, comme il avait été convenu, dans leurs quartiers respectifs. Elles comprenaient de deux mille cinq cents à trois mille hommes. Il y avait des groupes à rObservatoîrè, à la barrière de l'Étoile, à celle du Roule, aux Champs-Elysées, à la Bastille, au faubourg Saint-Antoine, le long du canal Saint-Martin, et dans le voisinage de plusieurs magasins d'armes, dont le plan avait été dressé et qu'on s'était ménagé les moyens d'envahfar sans peine. Un assez grand nombre de gardes forestiers étaient aux barrières, armés chacun d-un fusil à deux coups. De son côté, Poncelet s'était rendu chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, et lui avait commandé un repas de plusieurs couverts pour la nuit, en lui remettant un billet de mille francs^ Chez ce restaurateur devaient se réunir seulement les principaux conjurés. Aussi la surprise de Poncelet fut-elle extrême lorsqu'il vit accourir à lui successivement beaucoup de conjurés dont la place était ailleurs. « Tout est perdu, lui disait « l'un : on a donné contre-ordre. — L'arec gent que j'attendais, disait l'autre, ne « m'est point parvenu ; ma troupe ne saurait « sans danger stationner sur la place on « dans la rue, en attendant le signal. — Le « chef dont j'avais annoncé la présence à « mes hommes, disait un troisième, ne s'est « pas encore présenté. Ils s'impatientent et

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« me prennent pour un traître : que faire? » Poncelet comprit bien par qui allait avorter le complot; mais comment reculer? A onze heures du soir, une centaine de conjurés étaient rassemblés dans la rue des Prouvaires. La réunion comptait des hommes déterminés ; et les factionnaires veillaient à la porte du restaurant. Mais la police avait reçu des détails plus précis sur le marché conclu avec Dermenon, elle savait que 6,000 francs lui avaient été remis, et M. Gisquet lui avait donné Tordre de livrer un certain nombre d'armes. En effet, vers minuit et demi, un fiacre contenant dix-sept fusils s'arrêtait devant le restaurant de la rue des Prou vaires. Les armes furent distribuées. Un instant après, Poncelet, qui était sortie rentra ayant deux pistolets à sa ceinture. Une grande exaltation régnait parmi les conjurés, et Ton approchait du moment déoisif, lorsque tout à coup la rue se remplit de gardes municipaux et de sergents de ville. La maison fut entourée, envahie. Le chef des conjurés s'avança, et voyant un sergent de ville porter la main sut la garde de son épée, il lui cassa la tète d'un coup de pistolet. Ses complices ne purent faire usage de leurs fusils, qui n'étaient pas en état de servir. Il fallut fuir. Un des conjurés tomba percé d'un coup de baïonnette, les autres furent arrêtés. On trouva dans la maison, outre les fusils, des balles, des cartouches, et trois des clefs destinées à ouvrir les grilles des Tuileries. Poncelet fut fouillé ; il avait 140 fr. en argent dans sa poche et 7,000 fr. en billets de banque dans la doublure de ses bottes. Il avait distribué 1,800 fr. le !«' février, et avait eu, durant les cinq jours précédents, le maniement de sommes énormes.

Quant aux détachements répandus dans la capitale, la plupart s'étaient depuis long* temps dispersés, soit par suite du contreordre reçu, soit par impatience, défiance et fatigue. Comme les conjurés avaient surpris le mot d'ordre et avaient fait savoir à la po* lice qu'ils se proposaient de lancer dans Paris de fausses patrouilles, l'intervention

de la garde nationale était redoutée : on se contenta d'envoyer sur quatre points des gardes municipaux et des sergents de ville. Mais les rassemblements se dissipèrent à leur approche, sans tenter une lutte que les contre-ordres, les malentendus et les défections avaient rendue impossible.

Les voitures qui, cette nuit-là, se croisèrent dans Paris en grand nombre, furent toutes visitées par ordre de la police, dont les agents arrêtèrent non-seulement les hommes qu'ils surprirent armés de pistolets ou d^épées, mais encore des citoyens qui regagnaient leur demeure après quelque innocente partie de plaisir, et des jeunes gens sortant du bal et chaussés en danseurs. Confondus avec les coupables, les innocents furent traînés au dépôt de la préfecture, au milieu des injures, des coups, et à traveis une nuée d'espions animés de cette colère basse, propre aux passions que ne rè^e point l'intelligence.

Paris, à son réveil, fut fort étonné d'apprendre les événements de la nuit. Ils n'avaient pas été annoncés par ces rumeurs sourdes qui, d'ordinaire, préparent les esprits aux faits dont on garde le souvenir. Aussi tous les partis s'aCcordèrent-ils à considérer la conspiration de la rue des Prouvraires comme une tentative folle. Les républicains en prirent occasion de railler les illusions d'une aristocratie qui faisait survivre si obstinément son orgueil à ses ressources. Les partisans du régime en vigueur insultèrent de plus belle à la faiblesse de leurs ennemis. Les légitimistes eux-mêmes s'empressèrent de couvrir de leurs dédains la témérité de conspirateurs qui, n'ayant pas réussi, avaient pour contempteurs tous ceuxque^ danslecas contraire, ils auraient eus pour complices. Quant à la police, elle ne manqua pas de se faire honneur de sa prévoyance. Elle n'avait pourtant presque rien su du complot; elle n'en avait pénétré ni l'origine, ni l'organisation secrète ; elle n'en connaissait pas les chefs, et elle en appréciait mal l'importance. Des révélations ultérieures lui apprirent, il est vrai, des

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choses qu'elle ignorait complètement lors de l'arrestation de Ponceletetdeses camarades; mais les secrets les plus importants avaient été si bien gardés, que la plupart des meneurs échappèrent aux poursuites de la justice. Et ceux qui, plus tard, furent condamnés, le furent sur des preuves tout à fait incomplètes, ou même, comme M. Charbonnier de la Guesnerie, sur des témoignages peu honorables, combattus par des attestations du plus grand poids. Des noms considérables retentirent dans ce procès, tels que ceux du duc de Bellune, du général Montholon, du duc de Rivière, du baron de Mestre, des comtes de Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de Sérionne. L'attitude des accusés, dans le procès, fut énergique. Poncelet s'y fit remarquer, entre tous, par la loyauté de ses réponses, habile à ne point compromettre ses complices et peu occupé de ses propres périls ^

Un événement extérieur, aussi grave qu'inattendu, vint faire diversion à ces querelles intestines. On a vu dans le volume qui précède, comment l'Autriche, au mépris de nos déclarations, avait envahi l'Italie, et comment la Romagne était retombée sous le joug de la Cour de Rome. La douleur des Italiens s'était d'abord renfermée dans un morne silence. Mais la révolte était dans les cœurs, et le premier cri de guerre, parti de Bologne, pouvait replonger la diplomatie dans les embarras d'où elle n'était sortie qu'avec tant de peine. Pour assurer la tranquillité dans les États du Pape, les grandes Puissances comprirent qu'il était indispensable de céder, dans une certaine mesure, aux justes désirs des populations.

Rien de plus triste, en effet, que la situation de l'Italie centrale à cette époque: une théocratie non soutenue par la foi et réduite à s'imposer par la force; l'autorité aux mains de prélats ignorants, corrompus, et ne se croyant pas même tenus à ce genre d'hypocrisie qui est la pudeur du vice; nulle

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