‹ Révolution françaiseChapitre 25 sur 38 · I. (D'aprM an document «ulhsntique · texte numérisé non relu

I. (D'aprM an document «ulhsntique

Barranh. Mii^el Chevalier.

devait garder de leur présence un souvenir impérissable.

Cet énergique mouvemenl n'obéissait pas, néanmoins, aux lois d'une inflexible unité. Sur la manière dont les questions devaient être posées, tous étaient d'accord; mais ils ne s'étendaient pas tous sur la manière dont elles devaient être déBnitivement résolues. La diversité éclatait surtout dans les missions, où, loin des regards des chefs, chaque prédicateur se trouvait livré à ses propres inspirations. Chez les uns, c'était, comme chez M. Margerin, le mysticisme qui dominait; d'autres, comme M. Jean Reynaud, étaient pleins du génie révolutionnaire, du sentiment démocratique.

Le même défaut d'unité se remarque dans les publications saiiit-simoniennes, comparées entre elles, l'Exposition, par M. Bozard ; les Lettres sur la religion et la politique, par M. Eugène Itodrigues ; les Cinq discours do

M. Abel Transon ; la Note de H. Olinde Rodrigues sur le mariage et le divorce ; les leçons de U. Péreire sur l'industrie des finances ; les Trois familles, par M. E. Barrault; les écrits de MM. Pierre Leroux, Jean Reynaud, Charton, Margerin, Cazeaux, Stéphane Flachat, Charles Duveyrier, Enfantin, sur la métaphysique, les arts, l'économie politique ; tons ces travaux sont loin de former un corps de doctrine homogène, complet, et témoignent seulement d'une longue, savante et courageuse élaboration. Quoi qu'il en soit, tous les efforts divers, le Globe les résumait en les popularisant. Dirigé par M. Michel Chevalier, homme doué de peu d'initiative, mais merveilleusement habile à vulgariser les idées qu'il acceptait, le Globe s'était placé, pour juger la société qui passait sous ses yeux, à un point de vue très-élevé, et la guerre qu'il fit aux instilulions le plus en vogue fut aussi

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fougueuse qu'inexorable, quoique pleine de ménagements philosophiques pour les hommes et pour les partis. Parmi les attaques que le saint-simonisme dirigea contre un ordre social qu'il déclarait vicieux, les plus hardies sans contre dit furent celles qui eurent pour objet l'héritage.

L'humanité s'acheminait, selon les saintsimoniens, vers un état où les individus seraient classés en raison de leur capacité, et rétribués selon leurs œuvres. La propriété, telle qu^eile existait, devait donc être abolie, puisqu'elle fournissait à une certaine classe d'hommes la faculté de vivre du travail d'autrui, puisqu'elle consacrait la division de la société en travailleurs et en oisifs, puisqu'enfin, au mépris de toutes les notions de l'équité, elle entretenait l'exploitation de ceux qui consomment peu et produisent beaucoup, par ceux qui consomment beaucoup et produisent peu, ou, même, ne produisent rien. Mais le droit d'héritage n'était pas seulement injuste, suivant les saintsimoniens il était ruineux; il n'était pas condamné seulement par l'équité, il Tétait encore, il l'était surtout par la science. De quoi se compose, en effet, la richesse? de fonds de terre, de capitaux. Que sont les capitaux relativement à la production ? des instruments de travail. Que sont les capitalistes? les dépositaires de ces instruments.

Et quelle est, par conséquent, la fonction sociale des capitalistes? de distribuer les instruments de travail aux travailleurs. Or, cette fonction, la plus importante de toutes, exige une connaissance approfondie du mécanisme industriel, une entente parfaite des lois qui règlent les rapports de la production et de la consommation. Donc elle ne saurait être confiée, sans d'immenses dangers, aux privilégiés de la naissance, qui ne sont que les élus du hasard. L'héritage, d'ailleurs, était condamné non moins invinciblement par la force des choses. L'esclavage, propriété de l'homme par l'homme, n'avait-il pas été aboli? N'avait-on pas fait ensuite justice du servage qui n'était que la propriété de

l'homme par l'homme modifiée ? Aux droits de primogéniture et de substitution, limite assignée au droit de transmettre, n'avait-on pas substitué le partage égal entre les enfants, autre limite assignée au même droit ! La nature du droit de propriété, son caractère, son étendue, ses effets, tout cela était donc soumis aux volontés du législateur, à l'empire des mouvements généraux qui emportent les sociétés, et il ne s'agissait plus que de descendre jusqu'au bout la pente où les sociétés avaient été manifestement placées par l'histoire. Si on admettait la loi du progrès, il fallait bien admettre comme corollaire, le perfectionnement graduel de l'industrie. Dès lors, toute la question se réduisait à savoir s'il est, oui ou non, de rintérêt de l'industrie que le loyer des terres et des instruments de travail coûte moins cher de jour en jour. Mais la question pouvait-elle paraître douteuse ? Que les oisifs désirassent la baisse des salaires et la hausse de l'intérêt, des loyers, des fermages, c'était tout simple ; mais les travailleurs devaient précisément désirer le contraire. Le développement du travail entraînait donc la baisse continue de l'intérêt, des loyers, des fermages. Cela posé, les saint-simoniens se demandaient ce que feraient les propriétaires quand la baisse serait devenue telle, qu'il ne leur serait plus loisible de vivre uniquement de l'intérêt, du loyer, des fermages? Force leur serait de travailler. Mais le propriétaire-travailleur venant à mourir, le fils pourrait bien n'avoir ni les mêmes goûts, ni la même aptitude que le père. L'artiste, par exemple, fils d'un propriétaire-cultivateur, et mis dans l'impossibilité de vivre de la rente des terres patrimoniales, Tartiste se trouverait dans l'alternative ou de se ruiner en cultivant mal et à contrecœur ses domaines, ou de les vendre pour se livrer à la profession la plus conforme à sa capacité. Et des phénomènes sociaux du même genre se produisant dans toute l'étendue de la société, n'était-il pas évident qu'il y aurait lieu à une liquidation générale que rÉtat seul serait en mesure de régulariser,

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et dont les propriétaires eux-mêmes seraient intéressés à lui confier le soin?

On voit avec quelle franchise les saintsimoniens abordaient les problèmes les plus délicats. Et & ceux qui, dans cette question particulière de la propriété, leur reprochaient de détruire avec le droit d^héritage le stimulant qui résulte, pour le père, de Tespoir d'enrichir son fils, à ceux-là ils répondaient que ce stimulant n'avait point existé pour la plupart des travailleurs dont s'honorait l'humanité ; qu'il n'avait existé ni pour les papes, ni pour les moines, ni pour une foule d'hommes intelligents et actifs qui avaient rangé souff la règle austère du célibat une vie que le travail devait immortaliser.

Ils auraient pu répondre d'une manière encore bien plus péremptoire si, au lieu d'adopter cette formule : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres, ils eussent adopté celle qu'on puise aux sources les plus pures de la morale évangélique. Le jour, en effet, où la doctrine du devoir serait reconnue comme le fondement de la morale sociale, le père n'aurait plus besoin de parer par sa prévoyance à l'imprévoyance de TÉtat ; il n'aurait plus besoiu d'assurer d'avance à son fils, dans la société, cette position de capitaliste, la seule qui soit aujourd'hui garantie; et l'activité de chacun aurait d'autres mobiles, quand la société serait une grande famille où une place serait marquée pour tous les hommes de bonne volonté, selon cette parole de l'Évangile , la plus belle , la plus féconde, la plus touchante qui ait jamais été prononcée : Paix aux hommes de bonne volonté !

Malheureusement^ les sain t-simoniens qui, comme hommes de pratique, allaient beaucoup trop loin, n'allaient pas assez loin comme hommes de théorie. Pour leur siècle, ils voulaient trop; ils ne voulaient pas assez pour la justice et la vérité.

Cependant, une division sourde régnait au cœur même de la famille saint-simonienne. Les principes étaient posés; il restait à les vérifier par l'application. Cette ap-

plication périlleuse, fallait-il l'essayer? Fallait-il passer de la théorie à la pratique, après avoir complété la théorie? Ici, les avis se partagèrent dans le Collège. « Tous les a problèmes, disaient les uns, ne sont pas « encore résolus, bien qu'ils soient posés ; « restons unis, mais que ce soit seulement « pour continuer notre œuvre d'élaboration « et de propagande. Quand nous aurons « gagné à noire cause la société qui nous « entoure, elle fera sa révolution. Gardons- « nous de créer une petite société au milieu « de la grande. Soyons apôtres et n'aspirons « pas à devenir gouvernants. — Nous avons a suffisamment dogmatisé, répondaient les « auti*es; l'essentiel maintenant est de « réaliser. Prêchons d'exemple, organisons a dos travaux, constituons un gouvernement (c à l'usage de nos idées, sortons de l'état « purement apostolique. » Ainsi pensaient Bazard et Enfantin : leur opinion dut na-* turellement l'emporter. On songea donc à établir des ateliers ; on recruta des adhérents parmi les prolétaires ; on en appela plusieurs dont les enfants furent adoptés avec des formes solennelles ; on se partagea ambitieusement la capitale et les provinces, si bien que le saint-simonisme eût sa géographie, les deux Pères suprêmes prirent le nom de Papes, appellation qui révélait une pensée d'orgueil en même temps qu'elle trahissait un plagiat téméraire ; enfin, la question ne fut plus de composer d'un nombre choisi d'hommes d'élite une synagogue respectable, mais de réunir des forces, dont le Globe, chaque matin, publiait l'emphatique recensement. De cette tendance nouvelle naquirent des illusions à peine croyables. On osa tourner ses regards vers les Tuileries : Louis-Philippe fut sommé par lettres de céder la place à MM. Bazard et Enfantin. Le saint-simonisme qui avait d'abord été une école, puis une famille, devenait un gouvernement, et un gouvernement destiné à remplacer l'autorité du catholicisme.

Dans tout cela, Bazard, qui s'était longtemps nourri des idées de M. de Maistre, ne voyait guère qu'une conclusion politique ;

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mais Eafantin ne visait pas à moins qu*à embrasser dans toute leur étendue les nombreux problèmes soulevés par la doctrine, en fondant une religion.

Cette diversité de vues dans les deux chefs de la doctrine se compliquait d'une profonde opposition de caractère et d'organisation. L'âme de Bazard était mâle; son esprit, timide à force de réflexion, n'admettait volontiers que des idées nettes; mêlé aux luttes politiques de la Restauration , il avait gardé de sa vie de carbonaro des instincts révolutionnaires, des haines vigoureuses, le désir de prendre place dans les affaires, le goût des théories aisément applicables. Enfantin, au contraire, joignait à quelque chose de féminin dans les sentiments un esprit hardi et aventureux ; à la lenteur méthodique de Bazard, il opposait une impatiente, une inépuisable initiative ; mais ce que Bazard cherchait dans le maniement des ressources présentes, dans l'emploi des ressorts politiques, et ce qu'il aurait attendu, au besoin, de la force, Enfantin voulait l'obtenir par l'ascendant de Taudaco intellectuelle et par les victoires pacifiques de la séduction. Le premier se sentait tribun, le second se sentait apôtre. Le premier se serait volontiers renfermé dans remploi de la logique et de la science ; le second tendait à faire accepter sadomination enajoutantau raisonnement le mysticisme. L'organisation d'Enfantin était donc plus complète. Ajoutez & cela qu'il était d'une beauté rare, d'unç sérénité incomparable, et qu'il possédait l'art de justifier par la dialectique la plus serrée les plus surprenants paradoxes.

Tant que l'école s'était contentée de développer la partie dogmatique du saint-simonisme, l'action de Bazard avait été prépondérante; il avait même contraint son collègue à signer avec lui, en faveur de l'institution du mariage, une déclaration publique que désavouait intérieurement Enfantin.

Mais Bazard était lancé dans une carrière où il lui était interdit de s'arrêter. Quelle était, en effet, la pensée de Saint-Simon? Que la

solution du grand problème consistait à trouver un lien religieux entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel , ou bien, entre la science et l'industrie. De sorte qu'en proclamant la nécessité d'organiser l'industrie conformément aux lois de l'association, et en affirmant le principe du classement des capacités, les saint-simoniens se trouvaient n'avoir accompli qu'une moitié de la tâche. Il fallait aller plus avant ; il fallait, suivant l'impulsion donnée par les lettres éloquentes d'Eugène Rodrigues, pousser jusqu'à la partie religieuse du saint-simonisme, et, avant toute chose, décider si la société a un avenir religieux.

Sur ce point, Bazard et Enfantin s'accordèrent. Tous deux ils reconnurent que le développement religieux de l'humanité avait compris trois états généraux : le fétichisme^ dans lequel Thomme déifie la nature en chacune de ses productions visibles ; le polythéisme j dans lequel l'homme s'élève à des abstractions qu'il déifie ; le monothéisme^ dans lequel il rapporte toute la création à une seule cause, extérieure à l'univers. Ils re* connurent dans la succession de ces trois états-généraux la preuve d'un progrès facile à constater. Car, dans le fétichisme^ la crainte est à peu près le seul sentiment qui unisse l'homme & la Divinité, telle qu'il la conçoit. Dans le polythéisme^ Ti^mour vient se mêler à la crainte, quoique, dans cet état religieux, le t}^e du juste soit encore celai que l'on peint comme craignant les dieux. Dans le monothéisme y enfin, dont le judaïsme et le christianisme forment les deux phases,. Tamourtend de plus en plus à l'emporter sur la crainte dans les sentiments de l'homme à l'égard de la Divinité. Le progrès de l'idée religieuse n'est pas moins sensible, sous le rapport de sa valeur sociale. Car, après le fétichisme^ qui correspond au culte isolé de la famille^ vient le polythéisme^ qui ne consacre que le culte delacaVe; et, après le monothéisme des Juifs, qui ne proclame l'unité de Dieu qu'en ajoutant ceci : « Dieu a élu « un seul peuple », vient le monothéisme des chrétiens, qui proclame tout à la fois et

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l'anité de Dieu et l'unité de la famille humaine.

De là Bazard et Eufantin coucluaient également que, malgré le scepticisme dont ils étaient entourés, maladie accidentelle dont il n'y avait pas lieu de s'étonner dans une époque criUque, l'humanité marchait à un avenir religieux, dont le panthéisme devait être r&me.

Après cette profession de foi , Bazard voulut se recueillir, mais il n'était plus temps: Enfantia était là, logicien pressant, inexorable. Puisque l'humanité avait unavenir religieux, s'occuper de cet avenir était un devoir. Or, quelle avait été à cet égard la pensée de Saint- Simon? Bazard ne pouvait l'ignorer, l'ayant exposée lui-même et développée. Oui, suivant les écrits de Bazard iui-mème, le christianisme avait adopté, avec les dogmes du péché originel, de la chute des anges, du paradis et de l'enfer, l'antique théorie de la lutte de deux principes ; le Ôien et le mal. Et Bazard n'avait pas nié que le principe du mal ie christianisme ne l'eût vu dans la matière, comme le démontraient surabondamment,etla préférence accordée au célibat sur le mariage, et l'ordre donné aux hommes de mortiGer leur chair, et le peu de soin que l'Église avait mis à diriger l'activité matérielle de l'humanité et ce dogme fameux: « La souffrance est sainte. » Voilà ce qu'Enfantin rappelait à Bazard, et il le sommait de tirer toutes les conséquences de cette déclaration qui leur était commune: « L'as- « pect le plus frappant, le plus neuf, sinon « le plus important, du progrès que l'huma- « nité est aujourd'hui appelée à faire, « consiste dans la béhabilitation de la « MATIÈRE, mode de l'existence universelle « que le christianisme a frappé de sa répro- « batioD. »

D'aprèsEnfantin.cesconséquencesétaient:

que les artistes, comme interprètes du principe amour, devaient servir de lien entre les savants et les industriels, et exercer de la sorte un sacerdoce dontlebutseraitd'établir l'harmonie entre l'esprit et la matière, placés depuis si longtemps en état d'hostilité; que

le Phêtrb devait se proposer d'inspirer et de diriger les deux natures, en favorisant et en régularisant l'essor des appétits sensuel» aussi bien queceluidesappétitsinte//fc(Ke/s; qu'il importait au bonheur de l'humanité que les êtres à affections profondes ne fussent pas séparés par une barrière infranchissable des êtres à affections vives, et que c'était à faire tomber cette barrière que la mission du Prëtrb devait consister. Concluant de l'har-

L» pars Enfantin.

monie à établir entre l'esprit et la matière à l'égalité de l'esprit et de la beauté, de l'homme et de la femme, Enfantin proclamait comme une nécessité religieuse l'affranchissement de la femme et sa participation au pouvoir suprême, ce qui aurait constitué le couplb Prêtre.

Le COUPLE PitÈTRE aurait eu pour mission H d'imposer la puissance de son amour aux « êtres qu'un esprit aventureux ou que des « sens brûlants égarent, en recevant d'eux « l'hommage d'une mystérieuse et pudique a tendresse ou le culte d'un ardent amour. « Connaissant tout le charme de la pudeur, « et aussi toute la gr&co de la volupté, il u aurait maîtrisé l'esprit des uns et les sens H des autres, b — << Dans notre monde cri- « tique, ajoutait Enfantin, nous avons « oublié cette divine influence de la dame

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« du moyen- âge ou de la vierge chrétienne « sur la vie du page et du chevalier; nous « ne savons plus ce que pouvaient comte mander de dévoûment sans espoir, une « écharpe, un regard, et àpeine un sourire; <c mais nous ignorons surtout la puissance « d'une vertueuse caresse, d'un religieux « baiser, d*une sainte volupté. Il n'en est « point pour nous. Notre chair est plus « souillée encore que notre esprit, et cette « idée épouvante un monde qui ignore « encore le pouvoir social, religieux et « moral que l'avenir réserve à la beauté. »

Ainsi, les relations de l'époux et de réponse n'auraient pas été exclusives de l'intervention intime du Prêtre. Enfantin, d'ailleurs, ne condamnait pas l'inconstance d'une maniër-e radicale. Il voyait bien deux vices, et dans l'indifférence, qui estlafacilité de passer d'une affection à une autre, et dans la jalousie, amour exclusif pour un seul être, amour dévorant, qui craint toute approche, qu'un regard trouble et qu'un soupçon désespère; mais sous ces deux vices^ dont les types étaient à ses yeux Don Juan et Othello, Enfantin entrevoyait deux vertus. La facilité de passer d'une affection inférieure à une affection supérieure, sans s'abstraire dans la première, sans s'y abîmer, et en la considérant au contraire comme un premier élément de progrès, cette facilité lui paraissait d'une belle et sainte nature, pourvu qu'elle ne dégénérât pas en oubli, en vain caprice ou en ingratitude. De même il se sentait pénétré de respect pour cet amour profond, qui se donne sans réserve, et de deux existences n'en fait qu'une, pour les rattacher toutes deux, plus fortes l'une par lautre, à l'œuvre sociale. Harmoniser ces deux natures en leur donnant satisfaction et en leur imposant une règle, telle eût été la mission du couple sacerdotal.

Il n'est pas inutile d'observer ici à quelles conclusions monstrueuses peut conduire l'application d'un faux principe. Le principe à chacun sidcaiit sa capacité^ etc. y était, avons-nous dit, un obstacle à l'exercice pacifique du pouvoir personnel ou du sacerdoce.

Enfantin le comprit. Il voulut rendre le pouvoir possible en le rendant attrayant, et il fut amené à en faire le plus dangereux moyen de corruption qu'ait jamais rêvé l'imagination des voluptueux.

Quanta la limite qu'il serait convenable de poser à l'influence du prêtre et de la prêtresse sur les fidèles. Enfantin avouait son incompétence , la loi morale ne pouvant être trouvée, selon lui, par l'homme seul, et ne devant être formulée avec autorité que lors* que la femme aurait parlé.

Cette conception extravagante appartenait tout entière à Enfantin et n'appartenait qu'à lui. Saint-Simon n'avait jamais rien proposé de semblable. Les seuls mots qu'il eût écrits au sujet des femmes étaient ceux qu'on lit dans les 'Lettres (Tun habitant de Genève à ses contemporains: « Les femmes seront admises (c à souscrire, elles pourront être nommées. » Le disciple était donc beaucoup plus novateur que le maître ; car la doctrine du disciple soumettait le mariage à l'exercice d'un droit sacerdotal qui aurait enlevé aux enfants la connaissance de leur père. C'était le sen*. sualisme employé comme moyen de gouvernement; c'était la réhabilitation de l'amant par le confesseur.

Devant cet enchaînement d'étranges déductions, Bazard recula, frappé d'effroi. Il tenait aux traditions relatives à la constitution delà famille. Il avait une femme qu'il aimait tendrement, et, ayant eu occasion de marier une de ses filles, il avait voulu, sans tenir compte des reproches d'Enfantin, que le mariage se fit dans les formes ordinaire. Il résista donc, et longtemps, à des provocations dont toute son âme était troublée. Mais, avec cette sérénité qui neTabandonna jamais. Enfantin poursuivait la réalisation de son dessein. Non content d'enlacer Bazard de ses sophismes dans des discussions que la plupart des saint-simoniens ignoraient, il s'étudia longuement à s'attacher des disciples fidèles. Sa figure radieuse, ses manières nobles, la connaissance qu'il avait du langage qu'il faut parler aux êtres sensibles et passionnés, tout cela l'entourait d'un

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véritable près tige. Avec un étonnant mélange de bonne foi et de ruse, il ruina insensiblement dans Tesprit de quelques-uns les croyances qu'il s'était promis de déraciner. Pour mieux leur prouver de quelles illusions ils étaient victimes, il sut par le seul effet de son ascendant pénétrer dans le secret des ménages; il engagea des femmes à une confession publique, et se fit faire des confidences redoutables, dont il usa de façon à prouver le mérite de ses théories, prêt à se justifier du choix des moyens par la sincérité du but.

Alors il se passa dans la rue Monsigny, au milieu de cette société française devenue si sceptique et si railleuse, des scènes tellement extraordinaires, que, pour en trouver de semblables, il faudrait interroger l'histoire des Anabaptistes. Ceux qui, dans le Collège, repoussaient les doctrines d'Enfantin, se sentaient transportés tout à coup au bord d'un abîme immense, qu*ils n'avaient pas soupçonné ; ils se demandaient avec terreur si leur vie jusque-là n'avait été qu'un rêve; ils éprouvaient une douleur sans nom en se trouvant, pour jamais peut-être, séparés de celui que, dans les élans d'une tendresse infinie, ils avaient si longtemps appelé leur père. Pour les autres, c'était un redoublement de ferveur inexprimable, une exaltation qui allait jusqu'au délire. Souvent, dans une salle dont les portes avaient été closes soigneusement et dont les murs étaient fidèles, les discussions durèrent des jours entiers, des nuits entières, sans interruption, sans distraction, sans repos. Il arriva quelquefois à des jeunes gens moins capables que leurs compagnons de résister à ces luttes dévorantes, de chanceler et de s'évanouir : on enlevait les corps sans que pour cela la discussion s'arrêtât. Un jour, M, Cazaux eut une heure d'extase, et se mit à prophétiser. Un autre jour, M. Olinde Rodrigues fut comme frappé d'apoplexie, parce que, demandant & chacun des membres s'il n'était pas vrai que l'Esprit-Saint fût en lui, Rodrigues, M. Reynaud ne lui avait répondu que par des paroles d'incrédulité; la crise

fut extrêmement violente, et le docteur Fuster, pour sauver le malade, dut recourir à une rétractation formelle de M. Reynaud, que cet accident avait rempli d'affliction et d'inquiétude. Tel est, même sur des hommes d'un esprit sérieux, d'une intelligence saine et élevée, le bizarre pouvoir des croyances arrivées à un certain degré d'exaltation; et l'on peut juger par la singularité de ces phénomènes, de la puissance du mouvement que lesaint-simonisme avait créé.

Quoique le secret des débats qui agitaient le Collège fût bien gardé, il était impossible que le reste de la famille n'en reçût pas indirectement l'impression. A la démarche affaissée des membres du Collège, à leur visage qui portait l'empreinte des longues insomnies, à leurs lèvres décolorées, au désordre de leur langage, au mystère dont ils s'entouraient, les membres du deuxième degré avaient compris qu'un drame terrible se jouait ; l'anxiété était devenue générale. Mais quel terme k ces divisions ?

On essaya d'une combinaison hiérarchique qui aurait empêché les deux chefs de se rencontrer à chaque instant sur le même terrain « A la division ternaire de la société on artistes, savants et industriels, correspondaient ces trois termes : religion ou direction des sentiments, dogme ou enseignement de la science, culte ou gouvernement des intérêts matériels. Enfantin fut nommé chef de la religion ; Bazard, chef du dogme ; Olinde Rodrigues, chef du culte. Yaine tentative! Le schisme était devenu inévitable.

Dans un entretien auquel peu d'adeptes assistèrent, Bazard et Enfantin se mesurèrent une dernière fois. La discussion fut brûlante. Les affections personnelles de Bazard donnaient pour lui à cette lutte quelque chose de déchirant. Il sentait bien qu'il y allait de tout son bonheur. Il se débattit longtemps avec angoisse contre un homme qui l'accablait de son calme impitoyable. Enfin, vaincu, ne sachant plus où se fixer entre Terreur qui voulait s'imposer à lui et la vérité qui lui échappait, épuisé, désespéré, on le vit tout à coup, après une nuit

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entière passée dans ce duel terrible, tomber comme s'il eût été atteint mortellement. Et pendant qu^on s^empressait autour de lui, Enfantin disait avec une émotion contenue : <( Non^ il n'est pas possible qu'il meure (c ainsi : il lui reste encore de trop ^andes <( choses à accomplir. » On releva Bazard sans connaissance, et Ton parvint à le rappeler à la vie. Mais les sources de la joie étaient taries en lui pour jamais. Il ne fit plus, depuis, que languir, et à quelque temps de là, il mourut.

Immédiatement après la déclaration du schisme, le 19 novembre 1831, il y eut une ^ réunion générale de la famille. Enfantin y parut en qualité de père suprême. Mais dans l'assemblée s'étaient rendus plusieurs saintsimoniens qui, sans se rallier à la bannière de Bazard, étaient bien résolus à abandonner celle d'Enfantin, et parmi lesquels on comptait MM. Pierre Leroux, Jean Reynaud, Charton, Jules Lechevalier, Garnot, Fournel, Abel Transon. Enfantin prit la parole, et, après avoir dit les causes de la sourde mésintelligence qui existait depuis longtemps entre Bazard et lui, il exposa ses idées sur la réhabilitation de la chair, sur le divorce considéré comme aspiration à un amour plus noble^ sur les fonctions réservées au prèlre saint-simonien, soit homme, soit femme, sur la nécessité enfin de rendre la femme l'égale de l'homme dans l'État aussi bien que dans la famille, et dans le temple aussi bien que dans l'Ëtat. « Toutefois, ajoute tait-il, ce n'est point une loi que je vous K donne, une doctrine, un enseignement à <( faire ; c'est seulement l'opinion d'un hom-

« me que j'exprime La loi morale de

« l'avenir ne peut être révélée sans la fem- « me. Jusque-là, je déclare que tout acte « qui, aujourd'hui, dans le sein de la àoc- « trine, serait de nature à être réprouvé • u par les mœurs et par les idées morales du « monde qui nous entoure, serait un acte c( d'immoralité, car il serait funeste à la doc- <( trine en général ; et, pour moi, personnela nellement, je le regarderais comme la « pieuve de désaffection la plus grande

« qu'un de mes enfants puisse me don- « ner. » Mais c'était trop peu d^une semr blable réserve pour atténuer, aux yeux des dissidents, le danger des insinuations d'Enfantin. L'interrompant avec vivacité, M.

Pierre Leroux proteste au nom du Collège et annonce qu'il va se retirer. M. Jules Lechevalier déclare que puisque, d'après les aveux d'Enfantin lui même, la morale de la doctrine n'est pas encore trouvée, il n'est pas possible de songer à constituer la famille saint- simonienne et que tout reste à l'état d'élaboration.

Abel Transon se plaint avec tristesse de l'abus que le Père-Suprême a cru- devoir faire, dans l'intérêt de la doctrine, des confessions particulières qu'il a eu la puissance de provoquer. « Le Père Enfantin, s'écrie à « son tour M. Reynaud, croit évidemment « que la femme viendra légitimer ce qu'il a « le premier «Innoncé, et c'est pourquoi il « marche la tète levée. Moi, j'ai foi que la (c femme lui écrasera la tète , mais il faut

« attendre que la femme se lève Nous

« avons amené des hommes à la doctrine; « c'est une responsabilité énorme pour nous. « Je crains l'influence du Père Enfantin sur « ces hommes, je resterai à côté de lui, pour « le leur montrer tel qu'il est. » C'était l'attaque la plus rude qui, jusque-là, eût été dirigée contre Enfantin. « Reynaud, répon- « dit-il sans s'émouvoir, Reynaud lui seul « conçoit la mission de haut protestantisme. « Il me sait grand, il me voit grand; il veut « protester là où l'on doit protester, à côté. « C'est là que Bazard devrait être, au-dessus « de Reynaud. » A ces mots succède un échange de paroles amères entre ceux qui attaquent les idées d'Enfantin et ceux qui les défendent. Une dame, faisant partie de la famille, ayant dit qu'elle repoussait comme immorales les idées émises par Enfantin : oui, oui ! crièrent plusieurs femmes du haut des tribunes. M. Fournel se prononce, contre le Père-Suprême: «Votre doctrine, dit « M. Carnot, est la réglementation de l'adultère. » « Le vice est réhabilité » , ajoute M. Dugied. De leur côté, les partisans d'En-

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fantin s'attachent à répondre à toutes les at- [ laques. M. Jlichel Chevalier s'étonne que, des abus qui ont pu se glisser dans le gouvernement saint-simonien, on vienne conclure à une séparation. M. DuvejTier exprime la conviction que pas un des actes d'Ënfantia n'a élu un acte indi' viduel,unacte d'égoïsme; et queles défauts dont avaient soulTert les saint-simoniens tenaient précisément à ce qu'il n'y avait pas encore pannî eux celle loi de convenance , de pudeur, de fidélité, que la femme était plus particulièrement propre à apporter. M Je vous déclare, dit c< M. Talabot, en m ontranl Enfantin, que i< cel homme est le chef de l'humanité. »

Et s'adressant à M. Transon, M. Barrault

s'écrie d'une voix émue ; « Ce n'est pas sans Il une vive douleur que j'ai vu Transon, lepor- « te bannière de la doctrine, k côté duquel j'ai (1 marché, se séparer de nous. Non, Transon, " ta place est auprès du Père-Enfantin, au- « près de moi. Tu ne saurais nous quitter, '1 car tu es religieux. Tu ne suivras pas «Jules, car Jules a dit que la doctrine est à <( l'état de faillite, de liquidation. Tu vou- « drais nous quitter! Non, tu ne le pourrais

Jean Raynaud. (1806-1893.) (DeuiD de U"* J. Rejnaud, 1863),

« pas : lu aimes les ouvrier.^, les enfants des " pauvres, ceux qui souffrent. »

Au milieu de ces débats. Enfantin n'avait pas cessé un seul instant de se montrer mai- Ire de lui, répondant à toutes les accusations avec beaucoup de sang-froid et d'orgueil : il congédia, entin, l'assemblée par ces molsqu'il prononça d'une manière solennelle :

« Quoique « ce qui se « passe main- « tenant soit "pour tous « d'une gran- " de utilité, je n désire qu'on (' en finisse au «plus tôt.

" Nousrecom- (t mencerons « lundi, mais « si nous con- « tinuionsàba- II tailler ainsi, « les ouvriers « mourraient K de faim, et « les enfants « que nous a- « vous adop- (< tés seraient Il délaissés .

« Le fait évî- « dent, c'est qu'il y a des hommes qui doi- ([ vent momentanément se tenir h l'écart et « se reposer. »

Quelques jours après, la famille se réunissait de nouveau. L'insurrection de Lyon avait éclaté dans l'intervalle, et l'assemblée était en proie à une préoccupation doulouloureuse. Un fauteuil laissé vide k cAté de celui du Père-Suprême,- indiquait symboliquement l'absence de la femme. M. Olinde (8

LOUIS BLANC

Rodrigues s'était placé, comme chef du culte, à la droite d'Enfantin. S'étant levé, il rappela d'abord comment de juif il était devenu saint-simonien. Puis, d'une voix forte : « Rothschild, Laffitte, Aguado, dit-il, n'ont « rien entrepris d'aussi grand que ce que je « vais entreprendre. Tous, ils sont venus, « après la guerre, donner au vaincu le crédit « nécessaire pour satisfaire le vainqueur. Ils « ont fait une grande chose ; et moi le pre- « mier je Tai senti et publié, grâce à Saintce Simon, il y a sept ans. Mais ils ont es- « compté l'avenir des Restaurations politi- « ques, et déjà pour eux, cet avenir a des

« bornes Leur mission va finir ; la mienne

« commence. » Il exposa ensuite les bases du projet, qui devait, selon lui, inaugurer la puissance morale de l'argent. L'association financière des saint-simoniens aurait eu pour objet : 1® de travailler, par un ensemble de mesures exclusivement pacifiques, à l'amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre; 2" d'organiser des maisons d'éducation où les enfants des saint-simoniens auraient été élevés, sans distinction de fortune ou de naissance ; 3° de fonder des :naisons d'associations industrielles, pour les travailleurs devenus saint-simoniens ; 4® de subvenir transitoirement aux besoins de ces associations ; B*" de propager la doctrine, de manière à remplacer l'anarchie industrielle par l'association religieuse des travailleurs. L'acte passé devant notaire devait être signé par tous les membres de la famille, dont les biens réunis formaient le fonds social, et qui tous répondaient des engagements contractés envers les tiers.

Après la lecture de ce plan, M. Barrault traça un tableau rapide des souffrances de la société et des services que lui avait déjà rendus le saint-simonisme ; il trouva, pour rappeler l'insurrection des malheureux tisseurs lyonnais, des accents pleins de douleurs, pleins d'éloquence ; et de cet affreux épisode de la guerre civile appelée liberté de l'indusdustrie, il tira la double conclusion qu'une réforme était nécessaire et que c'était par les

voies du saint-simonisme qu'il y fallait marcher,

M. Barrault avait fini son discours, et Enfantin s'était déjà levé pour sortir de l'enceinte, lorsque M. Reynaud fit signe qu'il désirait parler. Son geste était véhément et son visage extrêmement animé. « L'argent, « s'écria-t-il, ne peut avoir de puissance mo- (( raie, puisque vous. Père Enfantin, d'après « les termes posés par vous, vous détruisez « la morale ancienne sans avoir la morale « nouvelle. » La plus vive agitation règne alors dans l'assemblée. Interpellant M. Reynaud, M. Laurent lui demande si, lorsqu'il était allé prêcher une ère nouvelle à la population souffrante de Lyon, il n'y avait pas pour lui de morale saint-simonienne. M. Talabot ajoute que la morale de l'apostolat est dans l'émancipation des êtres exploités.

M. Henri Baud demande la parole et s'écrie avec enthousiasme : « Mon père est un pro- « létaire qui a triomphé du hasard de la « naissance et qui a amassé des richesses « par la force de ses bras. Quand la parole « de Saint-Simon se fit entendre à moi, je « sentis que pour ennoblir mon privilège je « devais l'employer à l'abolition de tous les « privilèges : je suis devenu prolétaire. C'est « ainsi que la famille du sang me punit « d'avoir voulu pratiquer ma foi religieuse. « Eh bien ! toutes les rigueurs de la famille « du sang ne triompheront pas de mon « amour pour elle, et je la forcerai par mes « œuvres à me rendre sa tendresse. Rev- « naud, j'ai souvent entendu sortir de ta bou- « che ces mots puissants : « La voix du peu- « pie est la voix de Dieu, » Que demandent « donc ces hommes qui peuplent la plus « industrielle de nos cités? Quel cri se fait « entendre sous cet étendard de mort, au « milieu de la mitraille? Reynaud, Reynaud, « ils demandent du pain, et l'argent qui le

(( donne est une puissance morale Prolé-

« taires qui m'écoutcz, ma main a souvent « touché vos mains endurcies par le travail, « et elle a senti que vous répondiez à ses (( étreintes. Rassurez-vous donc ! Dieu n'a « pas permis qu'un homme put se placer en

HISTOIRE DE DIX ANS

« présence des hommes avec cette face calme (< et sereine, avec cette grandeur et cette « beauté, pour qu'il s'en servît afin de les

u séduire et de les perdre Et vous, fem-

u mes, celle qui m'a porté dans ses entrailles « n est pas là pour m'entendre ; faites place « pour moi dans votre cœur à un amour de c< mère, afin que si vous voyez celle dont « Dieu m'a fait naître, vous apaisiez les tourte ments de celte stérilité qu'elle s'est faite. « Dites-lui, pour la toucher, les douleurs que « doit soffrir un fils comme moi privé de ses « embrassements, de sa parole, de sa vue. » A ces mots l'assemblée se lève avec transport. Plusieurs membres de la famille courent à Enfantin et se jettent dans ses bras, (tétait la dernière scène engendrée par le schisme.

Les membres les plus importants du saintsimonisme avaient été jusque-là, après Bazard et Enfantin : MM. Pierre Leroux, homme de lettres ; Reynaud, Transon, Cazeaux, Michel Chevalier, Lambert, Fournel, tous ingénieurs des mines et qui tous étaient sor-^ lis avec honneur de l'école polytechnique; d'Eichtal, fils d'un banquier juif ; Péreire, industriel; Duveyrier, avocat; Margerin, lieutenant d'artillerie; Barrault, ex-professeur de rhétorique à Sorèze ; Laurent, auteur d'une réfutation de Montgaillard, et de qui M. Sainte-Beuve disait, en parlant de sa nature de tribun, qu'il l'avait vu marcher sur la crête de la Montagne ; Jules Lechevalier, homme de lettres; Carnot, fils du célèbre membre du comité de salut public ; Dugied, fondateur du carbonarisme sous la Restauration; Olinde Rodrigues, l'héritier des doctrines de Saint-Simon ; et enfin M"** Bazard. De ces dix-huit personnes, MM. Barrault, Duveyrier, Lambert, Fournel, Michel Che-

valier et d'Eicthal, furent les seuls qui restèrent fidèles à Enfantin; car MM. Laurent et Rodrigues, qui l'avaient d'abord suivi, ne tardèrent pas à se séparer de lui. Enfantin sentait bien que l'ancien Collège lui échappait, mais il avait pris son parti. Pour relever le courage de ses disciples qu'effrayait leur isolement, il leur persuada qu'à une période nouvelle il fallait des hommes nouveaux ; et, soutenu par ce fanatisme calculé qui faisait sa force, il se précipita dans la carrière où il devait s'égarer sans retour.

Le saint-simonisme était donc transformé. Nous le retrouverons plus tard s'entourant d'une pompe singulière, étalant aux yeux de la population des innovations de costume plus propres à la frapper que des innovations d'idées, pratiquant dans la retraite une sorte de fraternité bizarre, et finissant par s'effacer, entre les persécutions d'un pouvoir ignorant et les huées d'une multitude railleuse *.

1. Au moment où nous écrivons (1844), les saint-simoniens sont dispersés dans des carrières diverses. M. Lambert a fait un voyage en Egypte d*oii il n'est pas encore revenu. M. Duveyrier fait des vaudevilles. M. Michel Chevalier est au conseil d'Etat. M. Carnot est député. M. Cazeaux dirige la compagnie de défrichement des Landes et se distingue comme industriel. MM. Transon et Dugied sont rentrés avec éclat dans le giron du catholicisme. M. Margerin est professeur dans une des universités catholiques de Belgique. M. Péreire est attaché à la haute administration de l'un des chemins de fer de Versailles, dont il a été Tagent principal. M. Laurent est dans la magistrature assise, et a écrit une histoire populaire de Napoléon. M. Olinde Rodrigues, homme d*esprit et d'action, s'oxïcupe de financjes. Madame Bazard est rentrée dans le sein du catholicisme avec son gendre, M. de Saint-Chércn, rédacteur de V Univers religieux, MM. Jean Reynaud et Pierre Leroux, deux puissants philosophes, ont continué à poursuivre dans leurs travaux le double but de leurs anciennes études : la religion et l'humanité. M. Barrault s'est lait homme de lettres et journaliste. M. Enfantin a été nommé membre de la commission scientifique envoyée en Afrique, et vient de publier un livre remarquable sur la colonisation de V Algérie.

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