Voir aux pièces justificâUTes
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tance. Quelques-uns parlaient encore de céder à la force, mais la plupart n'écoutaient déjà plus que les conseils de leur indignation. Ils faisaient remarquer que, non contents de les vouloir opprimer, leurs ennemis les calomniaient. Ne les avait-on pas appelés, jusque dans la note du représentant de la France, de la France de juillet, des insensés, des factieux? Et pourquoi? Ce n'était pas probablement parce qu'ils avaient refusé de porter la cocarde pontificale : aucun ordre de Rome, à cet égard, ne leur était parvenu; et puis, pour quelle raison une garde, qui n'est ni soldée ni enrôlée par le Pape, serait-elle soumise à l'obligation de porter sa livrée? N'avait-on pas osé dire de la garde civique, gardienne si zélée de l'ordre public, et des propriétés, qu'elle s'était érigée en corps délibérant, qu'elle avait prêché la désobéissance Tépée à la main, qu'elle avait pillé les caisses publiques ? Qu'attendre d'un Pouvoir qui procédait ainsi par le mensonge, comme si ce n'était pas assez pour lui de recruter ses armées dans les prisons de Civita Castellana, du fort Saint-Ange et de Saint- Leo? Si la liberté italienne était destinée à périr, il ne fallait pas, du moins, qu'elle mourût sans avoir trouvé de défenseurs.
ÉtaiUil possible, d'ailleurs, que la France souscrivît au pacte qu'on signait en son nom, pacte odieux que n'avait pas voulu signer le représentant de l'Angleterre? Les actes se joignant à ces imprécations, les gardes civiques prirent les armes.
Le cardinal Albani avait été nommé commissaire extraordinaire, et il avait chargé un officier autrichien, le baron Marchai, de diriger les opérations militaires. Les troupes pontificales, qui s'étaient portées à Rimini, s'ébranlèrent; de. leur côté, les gardes civiques étaient en marche : la rencontre eût lieu dans la plaine de Césène. De moitié inférieurs en nombre, dépourvus de cavalerie, et n'ayant que trois pièces de campagne, les Romagnols soutinrent le combat avec vigueur, mais la partie était trop inégale : après une résistance opiniâtre, ils durent céder le terrain ; et, dans l'espoir d'amener
l'ennemi à disséminer ses forces, ils évacuèrent Césène et Forli. Alors se passèrent, dans le berceau de la chrétienté et au nom du chef miséricordieux des fidèles, des scènes dignes de la barbarie des anciens âges. Les papalins se précipitèrent sur Césèno comme des forcenés, saccagèrent le faubourg, envahirent un couvent où ils commirent des horreurs. Ayant pénétré dans l'église de Saint-Etienne-du Mont, ils profanèrent les vases sacrés, foulèrent aux pieds les saintes hosties, poursuivirent jusque dans un souterrain de l'église un malheureux qui fut égorgé tenant un crucifix dans ses bras. De là, se répandant sur la ville, ils se firent un jeu du pillage et du meurtre, ne justifiant que trop bien le langage de ceux qui s'étaient écriés à l'approche d'une telle invasion : la Cour de Rome nous livre à des bri^ gands.
Le lendemain, les magistrats de Forli étaient députés au cardinal Albani pour lui offrir l'entrée de la ville. Les pontificaux, en effet, occupèrent Forli, sans qu'on leur opposât la moindre résistance. Les habitants s'étudièrent même à leur faire bon accueil, espérant adoucir par là ces hommes farouches. Mais une rixe s'étant élevée par hasard entre un soldat et un homme du peuple, celui-ci fut tué. Aussitôt un cri terrible s'élève de la place où les papalins étaient rangés en bataille : Tue! Tue! Pille! Pille! Ce fut une affreuse boucherie. Le cardinal Albani, qui était attendu dans la soirée, arriva quand le carnage fumait encore. Il fit son entrée à Forli, au milieu des plaintes des mourants et à travers des rues jonchées de cadavres. Puis, dans une proclamation publiée le jour suivant, cet exécrable massacre prit le nom de triste accident^ et, pour indemniser tant de pauvres familles plongées dans le deuil, le cardinal n'eut pas honte de proposer une somme de 1.500 fr. à prendre sur la caisse de la ville^.
1. De semblables abominations ne seraient pas croyables, au Vè^ siècle, si les laits ne reposaient ici sur des témoignages irrécusables. On peut voir, à ce sujet, une excel* lente brochure de M. le comte Mamiani intitulée : Précis politiqiM sur les derniers événenunt» des Etats-Romains,
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Comment peindre la fureur qui , à ces nouvelles funestes, s'empara des Roraagnols? Les gémissements des victimes de Forli et de Césène éveillèrent dans toute ritalie un écho formidable ; et, malheureusement, le nom du gouvernement français se trouvait au fond de chaque cri de malédiction ou d'angoisse.
Le cardinal Albani n'osa pas marcher sur Bologne sans autre armée que celle qui venait de se signaler par de tels exploits. Le secours des Autrichiens fut pour la seconde fois invoqué. Leur intervention était, depuis longtemps, chose convenue entre la Cour de Vienne et la Cour de Rome. Ils fondirent donc sur Bologne, au nombre de six mille, traînant au milieu d'eux l^s papalins, devenus l'objet d'une haine si universelle et si juste. La plus sévère discipline avait été prescrite aux troupes autrichiennes : elle fut strictement observée. De sorte que les Autrichiens parurent presque des amis à ceux qu'ils venaient de repousser dans la servitude. On fit honneur de ce résultat à la dextérité de M. de Metternich ; on lui attribua l'intention d*accOutumer les Italiens à la domination autrichienne. Mais sa politique fut soudainement déjouée par une mesure qu'on était loin d'attendre du gouvernement français.
Depuis quelque temps, Casimir Périer avait l'œil fixé sur les affaires d'Italie. Non qu'il fût touché de l'oppression qui pesait sur les Ëtats du Pape, mais l'ambition de la cour de Vienne l'inquiétait : il aurait voulu prouver au prince de Metternich que, pour mettre le pied en Italie, les Français n'avaient nul besoin de traverser le Piémont, surtout quand l'alliance anglaise leur permettait de tenir librement la mer. Déjà, dès le commencement du mois de février, M. Ditmer avait été envoyé secrètement dans les états de l'Eglise, pour y sonder les dispositions des esprits et y étudier le véritable caractère des événements. Il n'était pas encore de retour à Paris , lorsqu'on y apprit que les Autrichiens avaient fait leur entrée à Bologne.
Casimir-Périer prit sur le champ son parti, au risque de déplaire au roi et de jeter l'alarme au sein de la diplomatie.
Dans les premiers jours de février 1832, le capitaine de vaisseau Gallois reçut l'ordre de prendre le commandement d'une division navale composée du vaisseau le Suffren, des frégates VArthémise et la Victoire^ et d'un brick ; il dut embarquer sur ces bâti-' ments le 66' de ligne, commandé par ce même colonel Combe qu'attendait en Afrique une mort si glorieuse. La mission du commandant Gallois était de se présenter devant Ancône et d'y attendre uh délégué de M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Rome. Dans le cas où ce délégué ne lui apporterait pas un ordre de débarquement, le commandant Gallois devait transporter le 66'^ à Oran et revenir lui-même à Toulon.
En même temps, le général Cubières^ commandant en chef de l'expédition, dut partir pour Rome en passant par Livourne, afin de s'entendre avec le Pape sur l'occupation d'Ancône parles Français. L'escadre ayant à tourner toute l'Italie, on calculait que le général Cubières aurait eu le temps de voir le souverain pontife, de lui communiquer ses instructions, d'obtenir son assentiment, et d'arriver à Ancône, avant que le capitaine GaHois et le colonel Combe y eussent paru. Or, il advint que, d'une part, le général Cubières fut retardé dans son voyage parles vents contraires, et, del'autre, que l'escadre Ht sa traversée avec une célérité tout à fait imprévue. Aussi le général Cubières trouva-t-il, en arrivant à Rome, M. de Saint-Aulaire en proie au plus grand trouble. Le Pape venait de tomber dans un violent accès de colère, et le cardinal Betti s'était écrié: « Non, depuis les Sarrasins, (( rien de semblable n'avait été tenté contre « le Saint-Père!» On savait, depuis quelques heures, la nouvelle de l'occupation d'Ancône.
Cette audacieuse occupation avait eu lieu
dans la nuit du 22 au 23 février 1832. Le
commandant Gallois était un homme de
I résolution et do coup-d'œil, qui, dès l'en-
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fance, s'était toujours montré amoureux de rimpossible et prêt à Toser. Ne trouvant pas à Ancônele délégué de M. de Saint- Aulaire , il prit hardiment sous sa responsabilité personnelle le parti le plus conforme à Thonneur du drapeau, il fit tout préparer pour le débarquement et pour Tassant, et prévint le colonel Combe qu'il aurait à s'emparer d'Anc6ne soit par voie d'accommodement, soit par les moyens militaires. Le colonel, après avoir hésité un instant à obéir, sans doute à cause de Tégalité des grades, descendit à terre dans la nuit, et gagna la ville au pas de course. Les portes étaient fermées ; sur le refus des pontificaux de les ouvrir, les sapeurs du 66^ en enfoncent une à coups de hache; le commandant Gallois escalade les remparts avec son équipage, et bientôt les Français, se répandant de toutes parts, désarment les postes, mettent aux arrêts le colonel Lazzarini, qui était tranquillement endormi, et se rendent maîtres do la ville. Le lendemain, à midi, toutes les troupes étaient débarquées, et le colonel Combe, à la tète d'un bataillon, s'avançait sur la citadelle. Les Français se livraient à Tespoir d'un combat avec leur fougue ordinaire et brûlaient de monter à l'assaut. Mais les troupes pontificales cédèrent, et, après quelques pourparlers, les Français furent reçus dans la forteresse, sur laquelle flotta aussitôt le drapeau tricolore, si cher aux Italiens ^
1. Le commandant Gallois raconte lui-même son expédition dans une lettre adressée par lui à son Irère le colonel QalloiSf qui, après avoir noblement combattu dans la campagne de Pologne, était alors à Vienne, sollicitant auprès de M. de Metternich, avec Tappui du maréchal Maison, la translation en France des officiers et soldats du corps de Ramorino. Voici la lettre autographe du capitaine Gallois, depuis contre-amiral :
« Ancône, 8 mars 1832
« Mon cher Auguste,
« Tandis que tu me crois à Toulon, je t'écris d* Ancône oii je viens de conduire, avec une célérité remarquable (14 jours), une division de deux frégates et d'un vaisseau de 90 canons, transportant le 6Ô« régiment de ligne. J'avais ordre d'attendre ici un délégué de M. Saint- Aulaire, ambassadeur de France à Rome ; mais cet envoyé ne s'étant pas présenté, j'ai jugé convenable de débarquer sans lut, ce qui s'est opéré dans la nuit, en escaladant le rempart, et brisant une des portes de la marine. Il faisait beau
Ce jour fut pour les habitants d' Ancône un jour de fête et de triomphe. En peu d'instants, les trois couleurs brillèrent sur ton* tes les places. Vive la liberté ! criaient les Français, et ce cri était répété par les patriotes italiens avec attendrissement et avec orgueil. Le gouverneur de la province et le commandant de la place, faits d'abord prisonniers, furent relâchés ensuite et sortirent d'Anc6ne. Les prisons d'Etat furent ouvertes, la liberté fut rendue à Marco Zaoli de Faenza et à Angelo Angelotti d'Acquaviva. Le soir, le théâtre retentissait de chants patriotiques, et la ville était illuminée. Dans tous les lieux publics, les habitants fraternisaient avec les soldats. Dans un des principaux cafés d'Anc6ne, un officier d'état-niajor monta sur un banc, et tenant Tépée nue, il dit que le 66* n'était qu'une avant-garde envoyée par la Franco pour annoncer l'affranchissement du pays. A ces mots, d'unanimes applaudissements éclatèrent, et Ton vit, comme à Tépoque de
voir ton frère, à trois heures du matin, allant, avec une compagnie de grenadiers, prendre dans son lit le légat da pape, qui paraissait plus fâché d'être dérangé de son sommeil que de la prise de sa ville, dont il ne se doutait pas, le priant, du reste, d'excuser la liberté grande. Le désarmement des postes de la ville s'est lait sans résistance, et pas une amorce n'a été brûlée. La forteresse a été pria* par capitulation. Le secret a été si bien gardé, que noua étions à cinq lieues d' Ancône, que personne ne savait encore où nous allions, pas même le colonel du 66«, qui a prétendu plus tard que Texpédition était sous ses ordres, quoiqu'il m'écrivit : au commandant des forces fran" çaises. Ce conflit d'amour-propre a manqué nous faire couper la gorge; mais enfin, le général Cubières, arrivé de Rome pour prendre le commandement supérieur, nous a un peu rapatriés.
. « Je n'ai point encore de nouvelles de France; J'ai écrit, par estafette, par M. Bertin de Vaux fils, qui est auprès de M. Sébastiani, et je lui ai remis une dépêche télégraphique qu'il doit faire transmettre à Paris par le télégraphe de Lyon. Je pense que le gouvernement me saura gré de lui avoir donné l'initiative sans responsabilité, car il peut mt désavouer, ou accepter l'opération et ses conséquences.
« Les habitants de toute la Romagne nous aiment beaucoup et désirent que le gouvernement papal s'amende un peu. Il est temps que ces malheureux peuples respirent avec un peu de liberté, car jusqu'à ce jour ils ont été opprimés fans relâche.
tt Je crois que tu dois être guéri de tes honorables blessures, mon cher ami, et que j'aurai au moins le bonheur de te savoir en France, si je n'ai pas celui de t'embrasser. « Ton frère qui t'aime,
« Gallois.
« Commandant la division navale à AncÔne. »
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Les troubles de Grenoble. (Page iSi.)
la révolution de juillet, des citoyens verser des pleurs d'enthousiasme.
Toute l'Europe s'émut de cet événement.
Le Pape exhala sou ressentiment dans une protestation amëre. L'ambassadeur d'Autriche en France, M. d'Appony, demanda des explications. Le général Grabowski, commandant les troupes autrichiennes à Bologne, publia une proclamation dans laquelle il disait que les Français étaient certainement venus à Ancdne, guidés parles mêmes motifs que les Autrichiens. En Angleterre, les ministres furent vivement interpellés sur la tolérance de leur politique parles chefs du torysme, interprètes infatigables de tous les soucis d'une haine jalouse.
II semble que cette inquiétude universelle aurait dû devenir, en France, pour Casimir Périer, une cause de popularité. Il n'eu fui rien. Ses ennemis rejetèrent tout l'honneur
du coup de main sur le capitaine Gallois et le colonel Combe, qui n'étaient parvenus à faire briller dans tout son jour la hardiesse française qu'en outrepassant leurs pouvoirs, et ils reprochèrent au ministère de n'avoir envoyé nos soldats en Italie qne pour les y faire servir de sbires au despotisme pontifical, comme le prouvaient et le langage bien conuu de H. de Saint-Aulaire, et sa réponse à la note-circulaire du cardinal Bernetti, et le voyage du général Cubières k Rome alors que sa place était à la tête de l'escadre, et, tout récemment encore, ta proclamation du commandant des Autrichiens campés à Bologne. Les plus modérés d'entre les adversaires du ministre trouvaient sa conduite étourdie jusqu'à l'extravagance ou, pIutAt, inexplicable. lis y voyaient un sujet d'humiliation et de colère pour te souverain pontife, de mécontentement pour l'Autriche, d'alarme pour l'Angleterre, et se
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demandaient quels avantages on pouvait attendre d'une expédition de ce genre. Forcer les Autrichiens à évacuer Fltalie? Mais il aurait fallu pour cela plus de douze ou quinze cents hommes. Protéger la liberté des peuples contre les entreprises du Saint- Siège ? Mais le gouvernement français avait pris manifestement parti pour le Pape, de concert avec T Au triche, la Prusse et la Russie. Sous tous ces rapports, l'expédition paraissait sans but, et il n'en restait plus alors que l'irrégularité et le danger.
L'attitude hostile prise par la cour de Rome vint donner de l'autorité à ces reproches de l'Opposition. Le général Cubières eut beau annoncer aux habitants d'Ancône, dès son arrivée dans cette ville, que sa mission était do nature à resserrer les liens d'amitié qui existaient entre la France et les États de l'Église, le Pape fit évacuer la ville par ses troupes, et donna ordre qu'on transportât ailleurs le gouvernement de la province. Nous dirons plus bas à quelles tristes conditions le cabinet des Tuileries obtint du Pape l'autorisation de prolonger le séjour des Français à Ancône, et quel rôle y fut imposé à nos soldats. La vérité est que l'occupation, prise à son origine, avait eu un résultat utile : celui de mater les vues ambitieuses de la cour de Vienne, en lui montrant qu'on n'entendait pas qu'elle changeât en droit de conquête sa sollicitude pour le souverain pontife.
Quoi qu'il en soit, le redoublement d'attaques auquel l'exposaient, même les mesures dont il espérait le mieux, avait jeté Casimir Périer dans un état d'exaspération qui le rendait pour tous les siens un objet de compassion ou de terreur. Tantôt abattu et se traînant à peine, tantôt exalté jusqu'au délire, il semblait n'avoir plus de vie que pour la haine. Rien n'avait pu apaiser la soi! de despotisme qui était en lui : ni l'humilité de ses collègues qu'il faisait mouvoir d'un signe, ni son empire sur la Chambre, dont sa voix soulevait et calmait tour à tour les passions, ni l'insolence des courtisans par lui seul enchaînée, ni les égards du roi
lui-même, forcé de subir en silence l'injure de son dévoûment. Ainsi martyr de son orgueil, il lui arriva souvent de donner à ceux qui l'approchaient des spectacles singuliers et terribles. Une nuit, mandé par lui secrètement, M. le docteur de Laberge accourt au ministère de l'intérieur. Casimir Périer était au lit. Des bougies brûlaient dans l'appartement du ministre et éclairaient son visage profondément altéré. « Lisez, dit-il à (( M. de Laberge, en lui tendant un cahier; (c voici ma réponse aux attaques dirigées « hier contre moi par M. Laffitte. Lisez, et « donnez-moi votre avis. » M. De Laberge trouva le discours empreint d'une animosité blâmable, s'en expliqua franchement^ et fut prié par le ministre d'adoucir ce que pouvaient avoir de trop acerbe des expressions échappées à la colère. Tout à coup la porte s'ouvre, un officier de dragons paraît, apportant une lettre du roi ; Casimir Périer saisit la lettre, la lit rapidement, la froisse, la roule entre ses mains, et la jetant loin de lui avec violence : « Il n'y a pas de réponse, « crie-t-il à l'officier qui se retire interdit. « — On croit le président du conseil fou, « dit M. de Laberge ; voici un homme qui « pourra le certifier. » Casimir Périer ne s'oiTensa point de la rudesse de ces paroles, et se tournant vers M. de Laberge, dont il honorait le patriotisme et la franchise : « Si a vous saviez ce que contient cette lettre ! « Ramassez-la et lisez. — Dieu m'en garde 1 « répondit le docteur, qui connaissait l'es- « prit soupçonneux du ministre ; dans l'état « d'irritation où vous êtes, vous pourriez « confier ce secret à d'autres, et m'en îm- « puter ensuite la violation. » Alors Casimir Périer parla des chagrins amers et mystérieux dont sa vie politique était semée : « La Chambre ignore, dit-il, à qui « j'ai affaire ! » et après quelques instants de silence : « Que n'ai-je des épaulettes ! — « Eh ! qu'avez-vous besoin d'épaulettes î « s'écria M. de Laberge ?» A ces mots, Casimir Périer se dresse sur son séant, la lèvre pâle, l'œil enflammé, repousse vivement la couverture de son lit, et montrant
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ses jambes amaigries, dont ses doigts déchiraient la peau : « Eh ! ne voyez- vous pas <( que je ne suis plus qu'un cadavre? »
Il était impossible que la politique de Casimir Périer ne se ressentit pas de cet étrange état d'exaltation. Et, comme les subalternes se plaisent toujours à outrer les défauts de leurs supérieurs, le Pouvoir avait revêtu, à tous les degrés, un déplorable caractère de haine et de brutalité. Des troubles attristèrent successivement les villes d'Alais, de Nîmes, de Clermont, de Carcassonne. Mais pluslespopulations se montraient mécontentes, plus Tautorité se montrait impitoyable. Le 11 mars 1832, une mascarade réprésentant le budget et les deux crédits supplémentaires^ sortit de Grenoble par la porte de France, se dirigeant vers TEsplanade où le général Saint-Clair passait en ce moment la revue de la garnison. Cette mascarade était interdite par les règlements, mais fondée sur un ancien usage ; elle ne se composait, d'ailleurs, que de dix ou douze jeunes gens dont la plupart étaient seulement déguisés. Après s'être répandus gaiement sur la route de Saint-Martin, ils se disposaient à rentrer dans la ville, suivis d'une foule nombreuse, lorsqu'ils aperçurent, rangés devant la porte, des grenadiers qui leur barraient le passage. Grenoble avait pour préfet M. Maurice Duval, administrateur d'un caractère absolu, élevé à l'école de l'Empire, et fanfaron d'impopularité. Quelques jeunes élourdis parcourant la ville avec des emblèmes politiques, lui avaient paru sans doute une éclatante occasion de faire étalage de force ; car, sans convoquer la garde nationale, sans avertir le maire, il s'était adressé aux commissaires de police et avait requis le lieutenant-général Saint-Clair de se tenir prêt à faire prendre les armes aux soldats. Sur son ordre, transmis au commissaire de police Vidal, les grenadiers s'étaient mis en mouvement pour empêcher la rentrée des masques. Ceux-ci insistant, les soldats croisent la baïonnette. Pressée entre les soldats, les chevaux et les voitures, la foule s'irrite ; des cris retentissent ; quelques pierres sont lan-
cées, et pour éviter une collision, l'adjudant de la place fait fermer la porte. Mais, au dehors, la foule s'entassait et grondait. Le colonel Bosonier de Lespinasse accourt, ordonne que la porte soit ouverte, et la multitude se précipitant dans la ville, les masques disparaissent.
Le préfet se montra fort irrité de ce dénoûment. Un bal masqué était annoncé pour la soirée : il fut prohibé. Le maire combattit en vain une mesure qui, coupant court à des plaisirs promis et attendus, pouvait enfanter un dangereux tumulte; M. Duval persista; et le bruit ne tarda pas à se répandre qu'il avait dit au maire : « Si le peuple jette ce des pierres aux soldats, les soldats lui « jetteront des balles. » Vraies ou supposées, ces paroles n'étaient point démenties par l'attitude ordinaire de M. Maurice Duval. On y crut : cependant, rien ne faisait présager de prochains malheurs. Le soir, au spectacle, quelques voix s'élevèrent pour réclamer contre la prohibition du bal masqué ; mais la tranquillité publique ne fut pas autrement troublée.
Le lendemain, même calme dans la ville. Seulement, on annonçait pour le soir un charivari dont M. Duval était destiné à recevoir l'outrage. Il en fut informé dans la matinée, et il écrivit au maire de Grenoble de réunir un bataillon de la garde nationale. Le bataillon devait se réunir à six heures. Or, par une singularité qui est restée sans explication, la lettre du préfet ne fut remise à la mairie qu'entre quatre heures et demie et cinq heures : elle arrivait trop tard, la convocation ne put avoir lieu.
Le commandant de la place, M. Bosonier de Lespinasse, s'était rendu chez le général Saint-Clair pour prendre ses instructions. « Je n'en ai pas à vous donner, lui avait ré- « pondu le général. » Plus tard, vers quatre heures, le commandant reçoit l'ordre écrit de consigner les troupes. Inquiet, il court de nouveau chez le général, et lui demande quels ordres il faut transmettre aux soldats. Le général ne répondit rien.
A huit heures du soir environ, un rassem-
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blemeui dans lequel se trouvaient des enfants et des femmes, se forma devant Fhôtel de la préfecture. La foule criait à bas le préfet! cri auquel se mêlaient des rires et des huées. Il y avait là certainement un désordre qu'il était dans le droit et du devoir de Tautorité de ne point tolérer. Mais, pour le faire cesser, il eût sufû d'une simple sommation, du genre de celles que la loi prescrit. Car, pas une arme ne brillait dans les groupes, et les dispositions du peuple étaient si peu hostiles, que pour lui faire évacuer la cour dans laquelle il s'était répandu, on n'eut besoin que d'y envoyer cinq soldats. Refoulés dans la^ rue et grossis à chaque instant par le flot des passants et des curieux, les groupes continuèrent à crier : à bas le préfet! sans essayer toutefois de violer la consigne, et sans changer leur gaieté en menace. Ils commençaient même à se disperser, lorsque l'arrestation brutale d'un jeune homme par un agent de police vint donner au tumulte un aliment inattendu.
Cependant, les commissaires de police Vidal et Jourdan étant venus annoncer au préfet que le bataillon de la garde nationale convoqué par lui ne s'est point rassemblé, M. Duval leur enjoint de se rendre à la caserne, d'y prendre chacun une compagnie, et de cerner les perturbateurs. Ordres funestes qui ne furent que trop bien compris! Au moment où, resserrée dans la rue qui la contenait, la foule réclamait à grands cris le prisonnier qui s'était endormi dans le corpsde-garde, parce qu'il était ivre, et que le premier adjoint du maire allait faire élargir, deux compagnies marchaient vers l'hôtel de la préfecture par deux routes diverses, et de manière à ne laisser à la multitude, soudainement attaquée, aucun moyen de se dissiper, ni aucune issue pour s'enfuir.
Les soldats marchaient par files et s'avançaient en silence, les tambours portant leur caisse sur le dos. Ici, à travers la place Saint-André, les grenadiers, conduits par le commissaire de police Vidal ; là, le long de la rue du Quai, les voltigeurs conduits par le commissaire de police Jourdan. Tout à coup,
du côté de la place Saint-André, un cri terrible se fait entendre : « Soldats, en avant ! » Le commissaire de police a disparu, aucune sommation n'est faite ; les grenadiers entrent dans la rue au pas de charge et la baïonnette croisée. Saisie d'étonnement et d'épouvante; la foule se précipite du côté opposé; mais à l'instant njiême paraissent, à dix pas d'elle, les voltigeurs qui s'avancent rapidement et que le commissaire de police Jourdan ne peut parvenir à arrêter. « Cernez et piquez », tel est l'ordre féroce qui s'échappe de la bouche d'un officier. Les soldats s'élancent, se déployant, des deux côtés, sur toute la largeur de la rue, et perçant de leurs baïonnettes les malheureux qu'ils peuvent atteindre. Ce fut bientôt un spectacle abominable et déchirant. Des femmes sont renversées et foulées aux pieds, des enfants qui fuient sont frappés par derrière. Les cris grâce! au secours! on m'assassine ! se font entendre de toutes parts. Les uns cherchent à se glisser le long des maisons, mais ils vont se heurter aux fusils du troisième rang^ plantés dans le mur; les autres se pressent contre les fenêtres d'un cabinet littéraire oii un asile leur est promis, mais ils ne peuvent tous échapper au danger. Un conseiller à la cour royale de Grenoble, M. Marion, n'a que le temps de se jeter dans l'allée du magasin Bailly, où il trouve un homme dont la chemise est couverte de sang. Un jeune homme veut protéger une femme, il a le bras percé d'outre en outre. Un ébéniste, nommé Guibert, se voyant entouré, dit au grenadier qui marchait sur lui: c( Je ne fais pas de bruit ; ne me frappez pas. » II reçoit aussitôt un coup de baïonnette dans l'aine, et poursuivi par deux autres grenadiers, il va tomber sans connaissance aux pieds de la statue de Bayard !
Un long et morne silence suivit cette sanglante agression. Toutes les places, toutes les rues, avaient été occupées militairement, et l'indignation se renferma d'abord dans les cœurs.
Mais, le lendemain, Grenoble présentait l'aspect le plus sinistre. Dès la pointe du jour, les habitants étaient sortis de leurs
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maisons : bientôt une foule immense inonda la ville. Sur tous les visages se peignaient à la fois rinquiétude et la colère. On disait le nom de chaque blessé, le nombre et la gravité des blessures; on racontait avec exaltation, dans leurs plus affreux détails, les événements de la veille, et de toutes les bouches sortaient des paroles de malédiction.
Il n'y avait donc plus de sécurité pour les citoyens, s'il était permis à un préfet, au protecteur naturel de la cité, de faire succéder à la licence d'une partie de plaisir les horreurs d'une guerre civile ! Mais quoi ! il n'y avait pas eu de guerre ici : des hommes pour la plupart inoffensifs, des passants, des curieux, s'étaient vus entourés, chargés, sans qu'on les eût avertis, sans qu'on leur eût même laissé le moyen de se disperser. Par quelle fatalité avait-on adressé à la garde nationale un appel si tardif? On voulait donc faire intervenir les troupes? Au moins, aurait-on du prévenir le commandant déplace: pourquoi lui avait-on laissé ignorer des mouvements qu'il devait, en sa qualité, connaître et commander? Pourquoi, enfin, les sommations, rigoureusement prescrites par la loi, n'avaient-elles pas été faites ? Et, l'eussent-elles été, à quoi, hélas! auraientelles servi, puisque l'ordre avait été donné, non de dissiper le rassemblement, mais de le cerner?
A ces imprécations qui rejetaient sur M. Maurice Duval toute la responsabilité du sang versé, la plupart mêlaient le nom du 3S* de ligne, trop fidèle exécuteur d'ordres barbares; mais ceux qui appréciaient les choses avec plus de calme, voyaient dans les soldats des malheureux plus à plaindre qu'à blâmer. Ils faisaient remarquer que les exigences de la discipline militaire sont absolues, impitoyables; qu'il est facile d'égarer des hommes rompus à une obéissance passive; que tant de malheurs provenaient plutôt d'un système qui, pour se défendre, préférait à la garde nationale spécialement chargée du maintien de l'ordre, des bataillons dontles baïonnettes ne devraient jamais
être tournées que contre l'ennemi; qu'il n'était pas juste, d'ailleurs, de rendre tous les soldats responsables d'excès qui n'avaient été, qui n'avaient pu être que le crime de quelques-uns.
Augmentée par ces discours, la colère publique allait croissant, etelleétaitpartagée par les autorités elles-mêmes. Le procureur général, M. Moyne, ne se cachait pas pour exprimer son indignation. Une enquête était réclamée de toutes parts: la cour royale évoqua l'affaire. En même temps, sur la réquisition du préfet, qu'avaient devancée leurs propres inspirations, les conseillers municipaux convoquaient la garde nationale, et le rappel battait dans tous les quartiers. Des jeunes gens non incorporés à la garde couraient çà et là demandant des armes. Plusieurs d'entre eux, tous républicains, se réunissent sur laplace Saint- André, se donnent pour chef M. Yasseur, connu pour sa résolution, pour son courage, et s'organisent en compagnie franche. L'autorité municipale avait publié une proclamation conciliante et noble: on y applaudit avec transport. Une autre proclamation du préfet, conçue en termes violents, est arrachée avec insulte, et quelques exemplaires qui passent de main en main, ne servent qu'à exaspérer davantage les esprits. Tout semblait annoncer une lutte terrible. Des voltigeurs paraissent soudain sous la voûte de l'Hôtel-de-Ville, et on reconnaît en eux quelques-uns des soldats de la veille! La mesure des imprudences était comblée; dans toute la ville s'éleva ce cri menaçant : « Nous ne voulons plus du préfet ; nous ne « voulons plus du 35* de ligne ! »
Déjà les principaux membres du conseil municipal, MM. Ducrux, Buisson et Aribert, s'étaient rendus chez le préfet, qu'entouraient le lieutenant-général Saint-Clair et ses officiers d'état-major. Le but de cette visite était d'obtenir la remise des postes que le 35* ne pouvait plus occuper qu'au risque d'une effroyable collision. Pas de concession! disait le préfet, aveuglé par le fanatisme du pouvoir. Mais le lieutenant-
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général Saint-Clair comprit bien qu'un refus de sa part serait le signal de la guerre civile, et il consentit à remettre à la garde nationale tous les postes de moins de douze hommes, y compris celui qui veillait à la porte de son hôtel. Quelques instants après, on entend un grand bruit dans la cour de la préfecture. La foule s'y est précipitée et frappe la porte à coups redoublés. « Que signifie cela, demande « le général? Cela signifie, répond le préfet, « que sous peu vous et moi serons jetés par « la fenêtre. »
Ils passèrent alors l'un et Tautre dans la salle de la mairie, où s'étaient rassemblés un grand nombre de gardes nationaux. Là, on fit savoir au général que ses concessions étaient insuffisantes; que, pour éviter une collision, il était urgent de faire occuper par la garde nationale tous les postes, à l'exception de trois portes de la ville, que pourraient occuper conjointement la garde nationale, l'artillerie de la ligne et les sapeurs du génie. Le général dut se rendre aux instances de tant de citoyens réunis, parlant au nom de l'humanité, et, comme la cour était remplie d'une multitude impatiente, il fut invité à descendre au milieu d'elle pour la calmer. Le tumulte était immense. A la vue du général, un jeune homme nommé Huchet s'avance et prend rapidement la parole. Blessé la veille, il avait le bras en écharpe, et se montrait fort animé. Il rappela en termes passionnés des malheurs dont lui-même était victime; il représenta les malheurs, plus grands encore, qu'engendrerait une obstination téméraire et que pouvait seul conjurer le renvoi du 35* de ligne. La multitude répondit par une acclamation bruyante. La compagnie franche stationnait à quelques pas de là ; son chef arrive, il aperçoit Huchet, blessé; il court à lui et l'embrasse aux applaudissements de tous. On insistait pour le renvoi du 3S* ; un jeune homme s'avance vers M. Saint-Clair, et le déclare prisonnier. Le général est aussitôt conduit à son hôtel; la compagnie franche s'y présente, et des factionnaires sont placés à toutes les portes.
La situation était critique. Provoquée par une violation sanglante de la loi, et ne paraissant elle-même qu'un tumultueux triomphe de la légalité, l'insurrection allait devenir maîtresse de la ville. M. Jules Bastide ayant marché droit à la citadelle, accompagné d'un artilleur: «Qui étes-vous? lui demanda « le factionnaire. — C'est le commandant de « la place, répondit l'artilleur. » On présenta les armes à M. Jules Bastide, il entra, prit possession de la citadelle et fit sortir une batterie sur la place. Les habitants des campagnes voisines commençaient à se porter sur Grenoble, dont ils épousaient la querelle. Des citoyens en armes cherchaient le préfet, qui, gagné par la frayeur, se tenait caché dans son appartement et s'était, disait-on, réfugié dans une armoire. Le tocsin pouvait sonner, et déjà des hommes hardis parlaient de constituer un gouvernement provisoire, projet d'une exécution facile et sûre; car, en de telles circonstances, qui a Taudace du commandement en acquiert le prestige et en exerce les droits.
Quoi qu'il en soit, les moins ardents s'alarmèrent. Les membres de la compagnie franche, malgré la modération qu'ils avaient déployée, parurent des auxiliaires dangereux à tous les hommes timides. Deux compagnies de la garde nationale marchèrent donc à l'hôtel du gouvernement, où elles relevèrent le poste des jeunes gens, après quelques pourparlers entre les deux chefs.
De son côté, le lieutenant-général Saint- Clair s'était décidé à envoyer au lieutenantgénéral Hulot, qui commandait, à Lyon, la division militaire, une députation chargée de demander le renvoi du 35®. Cette mission fut confiée à M. Julien Bertrand et à M. Jules Bastide, qui, arrivé le 13 au matin à Grenoble, avait joué dans tous ces événements un rôle important et honorable. M. Bress, aide-de-camp du général Saint-Clair, leur fut adjoint, et ils partirent, autorisés par le conseil municipal.
Pendant ce temps, le préfet s'échappait de son hôtel pour aller chercher refuge dans une des casernes, et la garde nationale se
faisait délivrer des cartouches par la municipalité. La soirée et la nuit du 13 furent calmes, mais solennelles. Un seul pouvoir était debout, le pouvoir municipal. La bourgeoisie était en possession des arsenaux et de la poudrière. Consigné dans ses casernes, Is 35* s'étonnait du silence lugubre dont il était entouré. Toute la population était sous les armes et attendait.
Le i i, pendant que les envoyés des montagnes descendaient à Grenoble, et que des cavaliers partaient en toute hâte de cette ville pour porter dans les communes environnantes les exhortations pacifiques de la municipalité, le 6^ régiment de ligne, un régiment de dragons et une demi-batterie d'artillerie partaient de Lyon et se dirigeaient sur Grenoble.
On commen<;ait à concevoir quelque inquiétude sur le sort de MM. Jules Bastide et Julien Bertrand, représentants d'une ville soulevée. MM. Ducruy et Repellin, l'un premier adjoint, l'autre conseiller municipal, se mirent en route pour Lyon, avec mission d'éôlairer le général Hulot sur le véritable caractère des événements. En arrivant, ils apprirent que MM. Bastide et Bertrand avaient été accueillis favorablement par le général; que les réclamations de la ville de Grenoble avaient été chaudement appuyées par le préfet de Lyon, M. Gasparin, et que le général d'User avait reçu Tordre d'entrer à Grenoble en pacificateur, d'y faire effectuer le départ du 35^, mais seulement après sa réinstallation dans tous les postes. Les conseillers municipaux firent ressortir tout ce que cette réinstallalion avait de dangereux. Fallait-il flétrir la garde nationale? Était- il prudent de mettre de nouveau face à face des soldats et des gardes entre lesquels existait la plus ardente inimitié ? Le général Hulot fut touché de ces considérations, et modifiant ses premières instructions, il décida que le 35« de ligne ferait sortir un de ses bataillons, lequel se placerait à la porte de France; que cette porte ainsi occupée, le 6* de ligne destiné à tenir garnison à la place du 3S' ferait son entrée, se rangerait
en bataille sur la place d'armes et relèverait tous les postes ; qu'immédiatement après, le 3S« quitterait Grenoble.
Ces instructions furent ponctuellement suivies. Le 16 mars 1832, les soldats du 35* sortirent de cette ville où ils laissaient de si douloureux souvenirs ; ils sortirent au travers d'une population morne, silencieuse, et commandant à sa colère.
A la nouvelle des événements qui venaient de se passer dans sa ville natale, Casimir Périer donna un libre cours à sa fureur. Une défaite de l'autorité était pour son orgueil une humiliation impossible à dévorer. Le 19 mars, et sans attendre que les faits eussent été au moins éclaircis, le Moiiiteur publia un article où il était dit : que le 35% dont le concours avait été légalement requis, avait fait son devoir avec sagesse et dévoûment; que colonel, officiers et soldats méritaient des éloges ; que toutes sortes d'outrages avaient été adressés aux soldats qui s'étaient trouvés de la sorte dans le cas de légitime défense, que de graves blessures avaient été reçues par des militaires, et qu'on avait perfidement exagéré le nombre de celles qu'avaient reçues les perturbateurs.
Ces étranges inexactitudes, qu'attendait, comme on le verra plus bas, un invincible et victorieux démenti, avaient pour effet de calomnier les victimes. MM. Félix Réal et Duboys-Aimé, députés des arrondissements de Grenoble, protestèrent contre des allégations aussi imprudentes que mensongères, dans une lettre dont le Moniteur retarda l'insertion; et dans la séance du 20 mars> M. Duboys-Aymé se leva pour interpeller à ce sujet le ministère. Les passions étaient vivement excitées, et la lutte qui s'engagea fut terrible. Dans un discours plein d'émotion et de fermeté, Garnier- Pagès repoussa le blâme dont on osait frapper une ville qu'on avait ensanglantée; il demanda si les sommations avaient été faites, et, déclara que, dans le cas contraire, des citoyens ayant été égorgés. ... à ces mots, il s'élève des clameurs ; Casimir Périer s'emporte et bondit sur son banc ; toute l'as-
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semblée s'agit« en sens divers. Hais Garnier- Pagfes, reprenant: • Oui, dit-il, s'iln'yapas « eu de sommations préalables, nul doute « que le petit nombre d'hommes qui ont « porté les armes contre des citoyens, les « ont égorgés. .» Une longue interruption succède à ces déclarations énergiques.
M. Dupin alaé prend ensuite la parole. 11 s'étonne que l'émeute trouve jusque dans le sein du parlement des défenseurs et des
apologistes. Insultés, attaqués, sur le point de se voir désarmés, les soldats pouvaientils ne pas se défendre î El quels étaient les hommes dont on plaidait si chaleureusement la cause, au profit de qui on lançait sans preuves contre le gouvernement une accusation atroce? C'étaient des hommes qui, dans une criminelle mascarade, avaient figuré l'assassinat du roi ; c'étaient des factieux réunis comme par miracle, comme par un coup de sifflet. £t on appelait population une escouade qui s'était jetée entre la garde nationale et la troupe. M. Bupia finissait en exprimant l'espoir que le jury
ne se laisserait pas intimider, que la cour royale de Grenoble vengerait la société offensée, et qu'on rendrait justice à la justice.
Renchérissant sur les assertions audacieuses de ce discours, auquel M. Odîlon Barrot venait de répondre avec beaucoup de sens, de mesure et de dignité, Casimir Perler affirma qu'on avait crié sous les fenêtres de M, Duval : A bas le gouvernement/ Vue la République! et il adressa hautement à la garde nationale de Grenoble le reproche de n'avoir pas répondu à la convocation qui plaçait l'ordre sous son égide.
En lisant dans le Momtettr le compterendu de la séance du 20 mars, la population de Grenoble se sentit calomniée et se répondit en plaintes ambres. Une enquête fut ouverte; une protestation appuyant l'œuvre de la municipalité et démentant les accusations du président du conseil, fut couverte en peu de temps de deux mille cent soixante-six signatures; le conseil municipal prépara un rapport destiné à faire connaître la vérité à la France; enfin, M. Maurice Duval luimême fut obligé de reconnaître publiquement qu'il avait été induit en erreur, et qu'on n'avait poussé devant la porte de son hdtel aucun des cris séditieux dont Casimir Périer avait entretenu la Chambre.
Mais la colère des ministres croissait avec leur confusion. Une ordonnance prononça la dissolution de la garde nationale de Grenoble, et en prescrivit le désarmement. Le lieutenant-général Saint-Clair , qui , pour éviter l'effusion du sang, avait autorisé la remise des postes à la garde nationale, fut brutalement destitué. Ou mît en disponibilité le commandant de la place, M- Lespinasse. Le colonel d'artillerie Chantron fut admonesté et remplacé. Le lieutenant-général Uulot qui avait donné l'ordre de faire partir de Grenoble te 35*, dut partir pour Metz, où les honneurs du commandement couvrirent mal sa disgrâce. D'un autre côté, M. Maurice Duval fut élevé dans la faveur du maître. Et, pour mieux marquer que la puissance des baïonnettes allait devenir dominante, le maréchal Soult, ministre de la
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guerre, publia un ordre du jour adressé à rarmée, manifeste hautain qui commençait par des témoignages de satisfaction donnés au 35* de la part du roi, et qui se terminait par ces mots, étonnants chez un peuple libre : « Soldats ! le roi et la France vous u remercient! »
Il était temps que la voix de la vérité fût opposée aux inspirations de la violence. Dans un rapport, remarquable par la précision des énoncés et la modération du langage, Tadministration municipale de Grenoble prouva péremptoirement que la mascarade du 1 1 mars ne figurait en rien Tassassinat du roi ; que la garde nationale avait été convoquée trop tardivement pour pouvoir se rassembler (1); qu'aucun cri hostile au gouvernement ou au roi, n'avait été poussé sous les fenêtres du préfet ; — le préfet en était lui même convenu ; — que le commandant de place n'avait pas été averti (2); que M. Duval avait bien réellement donné aux commissaires de police Tordre de cerner le rassemblement (3); qu'aucune sommation
i. « Je soussigné, employé à la mairie de Grenoble, certt titie que la lettre adressée par M. le préfet de Tlsère à « M. le maire de Qrenoble, le 12 mars courant, contenant « Tordre de convoquer un bataillon de la garde nationale, tt n'est parvenue à la mairie qu'entre 4 heures et demie « et 5 heures du soir. En foi de quoi j'ai signé le présent. « Qrenoble, le 15 mars 1832.
(( Laborne. »
{Entrait du rapport de la municipalité de Grenoble,)
2. a C'est avec la plus vive peine que je vois que nombre « de mes compatriotes croient que j'ai été chargé du mou- « vement des troupes, dans la nuit du 12 de ce mois; je « puis attester sur l'honneur qu'aucun avis, qu'aucun « ordre ne m'a été donné pour faire agir les troupes, et • que, par conséquent, je n'ai pu rien prévoir, ni rien « prévenir. L'autorité n'a-t-elle pas eu confiance en moi? « Je l'ignore. Maintenant, que mes compatriotes me jugent.
« Votre dévoué compatriote,
« Le commandant de la place, « Lbspinassb. »
3. « M. le préfet nous ordonna de nous rendre à la « caserne ; de prendre, mon collègae et moi, une compatt gnie chacun, de cerner el d'arrêter les perturbateurs. »
(Extrait du rapport du 12 au 13 mars 1832, du commissaire de police Jourdan.) « M. le préfet nous dit d'aller prendre la troupe de « ligne. Mon collègue et moi, nous sommes allés à la « caserne de Bonne, nous avons demandé une compagnie « chacun, puis, nous nous sommes séparés ; mon collègue tt a passé par le quai d'Orléans et moi par la Grande-Rue, « pour cerner l'attroupement. »
{Extrait du rapvort du 12 au 13 mars 1832, du commissaire de police Vidal.)
légale n'avait été faite (1); qu'un seul militaire du 35' était entré à Thôpital, quatre jours après les événements du 12, et pour inflammation, suite d'un coup de pied (2) ; que le lieu du rassemblement n'offrait pas de pierres qu'on pût jeter aux soldats ; que, parmi les blessures faites aux citoyens, quatorze avaient été reçues par derrière (3) ; qu». les événements du 13 étaient le résultat inévitable de Texaspération des esprits, causée par une flagrante violation des lois ; que la conduite, soit de l'autorité municipale, soit de la garde nationale de Grenoble, avait été non-seulement sans reproche, mais digne de la reconnaissance des citoyens.
Par ce faux point d'honneur commun à tous les gouvernements qui veulent faire prévaloir dans un pays le culte de la force, le ministère jura de réduire ses adversaires, ne les pouvant convaincre, et il eut recours aux mesures les plus acerbes. Alors parut tout ce qu'il y a de naturellement servile au fond de la plupart des ambitions humaines. Pour être fort, il suffit de le paraître : les hommes pusillanimes coururent à ceux qui disposaient des baïonnettes et parlaient le langage de la dictature : l'enquête commencée contre les agresseurs fut poursuivie contre la population attaquée. Gomme il était impossible de mettre en cause toute la garde nationale de Grenoble, et qu'on voulait se donner la satisfaction d'un triomphe judiciaire, on choisit, pour les faire juger, les deux frères Yasseur, MM. Bastide, Gauthier, Dubost et Huchet. Un d'eux, M. Bastide, était étranger à la ville; un autre, M. Huchet, était une des victimes de la funeste journée du 12. De leur c6té, tremblant de
1. « Les voltigeurs, guidés je ne sais par quel sentiment, « et aussi prompts que l'éclair, croisent la baïonnette et « refoulent l'attroupement, qui cherchait sans doute à se « frayer un passage, et cela, sans commandement, de leur «.propre mouvement, sans attendre les sommations, et « malgré mes représentations et mes cris de relever leurs « armes. »
{Rapport du commissaire de police Jourdan.)
2. Hôpital général de Grenoble. (Salle militaire.) Rapport de MM. Foumier et C. Silyy.
3. Rapport de MM. Romain Bally et Joseph Breton, doc« teurs en médecine.
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déplaire aux dépositaires de la force, aux dispensateurs de la fortune, des fonctionnaires publics, qui avaient d'abord pris parti pour la ville de Grenoble, se prononcèrent contre elle, à l'aspect des étendards flottants et au bruit des bataillons en marche.
Dans son ordre du jour à Tannée, le maréchal Soult avait dit : « Sa Majesté n'a V point approuvé que le 35"" fût retiré de « Grenoble. » Le lieutenant-général Delort, chargé du commandement supérieur de la T division, se fit précéder à Grenoble par une proclamation menaçante ; et dans cette ville de 24,000 âmes qu'occupaient 8,000 hommes de toutes armes, le 35' rentra, tambours battant, musique en tète, canons au centre et mèche allumée.
Pleins d'une douleur contenue, mais exempts de crainte, les habitants assistaient à cette entrée sinistre et triomphale. Quelques-uns souriaient de pitié à la vue de cet appareil militaire. Un citoyen s'approcha d'un des canonniers qui portait la mèche, et lui dit en tendant son cigare : « Un peu de feu, camarade, s'il vous plaît. »
Quelques jours après, un événement qui empruntait des circonstances une imposante solennité, tenait la ville de Grenoble attentive. Il avait été convenu qu'un combat singulier aurait lieu entre un jeune homme de la ville, nommé Gauthier, et un officier du 35*. A rheure du duel, toute la population se porta sur le lieu de la rencontre. Un détachement de dragons avait été commandé pour tenir la multitude à distance. D'autres cavaliers et des trompettes furent échelonnés de façon à protéger le champ clos où allait se prononcer, comme au moyen âge, le jugement de Dieu. Les deux adversaires entrèrent en lice. Rien ne saurait peindre l'émotion, l'anxiété des spectateurs. Car ce n'était pas une querelle particulière qui allait se vider, et l'altération des visages disait assez que dans l'issue de ce duel était engagée la cause d'une ville entière. Le combat avait lieu au sabre. Quoique inhabile à manier cette arme, Gauthier fondit résolument sur son adversaire, évita le sabre
levé sur sa tète, et d'un coup de pointe étendit le militaire à ses pieds.
Pendant deux mois, des duels presque quotidiens mirent aux prises les militaires du 35« et les habitants. Et toujours ce fut aux habitants que demeura l'avantage du combat : circonstance à laquelle les croyances populaires se plurent à attacher une si-* gnification toute providentielle ! Le 9 mai, à la suite d'un nouveau duel et à l'occasion d^ua drapeau blanc arboré par un officier du 35* et arraché à celui-ci par un habitant, la querelle devint générale à l'esplanade de la porte de France. Malgré l'intervention conciliante des dragons et de quelques officiers, des soldats et des citoyens furent blessés. L'irritation était aussi grande que dans les journées des 11 et 12 mars : le général Delort fut obligé de consigner, comme l'avait fait le général Saint-Clair, le 35* dans ses casernes, dont des soldats des autres régiments durent garder les avenues. La municipalité écrivit sur le champ au ministère une lettre énergique, déclarant que si le 35* n'était pas immédiatement éloigné, elle était déterminée à donner sa démission. Il fallait un terme à cette cruelle situation. Le 20 mai, le 35« quitta Grenoble pour la seconde et dernière fois.
Le sang du citoyen versé par la main du soldat; une généreuse citée plongée dans le deuil, poussée ensuite jusqu'aux confins de la révolte ; l'autorité vaincue, et réduite à se dédommager de la perte de sa force morale par L'étalage grossier de sa force matérielle ; une armée loyale et brave détournée violemment de sa mission ; la haine semée entre des citoyens et des militaires, faits pour s'aimer et tous enfants de la même patrie, voilà par quels résultats la politique de Casimir Périer se recommandait à Fadmiration des hommes !
Et à cette humiliante anarchie se joignaient les péripéties d'une lutte opiniâtre entre les deux premiers corps de l'État. Voyant que l'indissolubilité du mariage, combinée avec la séparation de corps, n'était que l'adultère légalisé^ la Chambre des dé-
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pûtes, sur la proposition de M. de Schonen, avait voté le rétablissement du divorce : la Chambre des pairs le repoussa. La Chambre des députés avait voulu abroger, comme injurieuse à la nation^ la fête expiatoire du 21 janvier : la Chambre des pairs regarda cette abrogation comme attentatoire à la royauté ; et après des tiraillements pleins de périls, la question, ajournée, laissa dans le doute si le principe monarchique vaut que, pour un roi mis à mort, tout un peuple subisse Toutrage d'une expiation sans fin.
Cette rivalité des Pouvoirs, qui accusait si formellement le vice du régime constitutionnel, tendait à rendre impossibles toutes les grandes choses. Aussi, depuis quelques mois, la Chambre des députés se tenait-elle pour ainsi dire renfermée dans la discussion du budget, sur laquelle, du reste, un vol fameux appelait Tattention publique. Le caissier général du trésor, M. Kœsner, avait disparu, laissant dans la caisse qui lui était confiée un déficit de plusieurs millions. Indépendamment du désordre que semblait révéler dans la comptabilité ce déficit, dont le public ignora longtemps le véritable chifi're, il découvrait une des plus hideuses plaies de la civilisation moderne. Car M. Kœsner, doué de qualités recommandables et connu pour sa bienfaisance, n'avait été entraîné à Tabime que par la manie des opérations de Bourse. La Bourse, on le sait, n'est pas seulement un hospice ouvert aux capitaux sans emploi, elle est aussi le repaire de
l'agiotage. L'occasion était belle pour examiner quelle influence la Bourse exerce sur le mouvement des capitaux, de quelle nature est l'élan qu'elle imprime à l'esprit de spéculation, s'il est bon de la tolérer et s'il n'appartient pas, du moins, à un gouvernement digne de ce nom, d'intervenir activement, et sous sa responsabilité, là où les fureurs du jeu sont si fécondes en malheurs^ en fraudes, en succès odieux et en scandales. Nous exposerons dans le cours de cet ouvrage l'état des finances du royaume sans négliger l'étude des importants problèmes qu'un pareil exposé soulève. Ces problèmes, la Chambre aurait dû les résoudre ; mais détruire les abus était au-dessus du courage d'une assemblée dans laquelle siégeaient tant d'hommes, dont ces abus mêmes avaient fait la fortune et constituaient la puissance. La Chambre vota donc le budget après une discussion aussi stérile que laborieuse. Le budget des dépenses ordinaires et extraordinaires de l'exercice de 1832 s'élevait à 1 milliard 106 millions 618,270 fr. Le dernier budget delà Restauration ne s'était élevé qu'au chiffre de 983 millions 185,897 francs ! Le vote des lois de finances était attendu comme le terme des travaux de la Chambre. Le 21 avril, parut la proclamation royale qui déclarait close la session de 1831. Cette session n'avait fait qu'ajouter les débats irritants de la tribune aux troubles de la place publique, et la Chambre se séparait après avoir traversé une période de complots.
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Le choléra-morbus. — Mort de Cuvier. — Mort de Casimir Périer. — Jugement sur le ministère
de Casimir Périer.
De plus grandes calamités menaçaient la France : le choléra-morbus approchait.
Depuis la fin du mois d'août 1817 jusqu^au commencement du mois d'avril 1832, le choléra, né dans le Delta du Gange, avait au loin et dans toutes les directions porté ses affreux ravages. Il s'était étendu jusqu'à TUe de Timor, vers le sud ; jusqu'à Pékin, vers l'orient; jusqu'aux frontières de Sibérie, vers le nord. Au nord-ouest il avait envahi Moscou, Saint-Pétersbourg, et suivi la ligne qui s'étend de Dantzig à Olmutz. Attaché aux Russes, il avait paru avec eux sur les champs de bataille de la Pologne, plus meurtrier que la guerre elle-même. Il s'était répandu parmi les Polonais, immédiatement après la bataille d'Iganie. Puis on l'avait vu fondre en Bohème, en Gallicie, en Hongrie, en Autriche, moissonnant les peuples, franchissant en peu de jours d'énormes distances, allant par bonds d'un royaume à l'autre, mais revenant sur ses pas comme pour ramasser et frapper les victimes oubliées. Au mois de février 1832, il avait passé par dessus l'Europe occidentale et il occupait Londres.
Dès ce moment, Paris vécut dans une attente muette et formidable. Nous mesurions d'avance avec angoisse le dernier pas, le pas inévitable que l'épidémie allait faire vers nous. Cependant, il y avait quelque chose de rassurant en apparence dans les circonstances atmosphériques. Le ciel était clair; un vent sec soufflait du nord-est avec persévérance ; le baromètre n'était pas descendu au-dessous de 28"^, et rien n'annonçait une surcharge électrique. Mais l'attente ne fut pas longue. Le 26 mars 1832, la fatale mala-
die avait atteint dans la rue Mazarine sa première victime. Presqu'aussitôt, elle se déclara dans plusieurs quartiers : au faubourg Saint- Antoine, au faubourg Saint-Honoré, au faubourg Saint-Jacques. Le 29 mars, les passants ne s'abordaient plus qu'avec ces mots : le choléra-morbus est à Paris !
Dans les premiers moments, la terreur parut moindre que le danger. La peste veaait surprendre les Parisiens au milieu de la fête de la mi-carème ; et l'intrépide gaieté du caractère français sembla d'abord braver le fléau. Dans les rues, sur les boulevards, les masques circulèrent comme de coutume. La foule des promeneurs était nombreuse. On se montrait du doigt, suspendues devant les magasins d'estampes, des caricatures dont le choléra-morbus avait fourni le sujet. Le soir, les théâtres se remplirent de spectateurs. Il y eut des jeunes gens qui, par un raffine* ment d'audace, se livrèrent à des excès inaccoutumés. « Puisque nous devons mourir « demain, disaient-ils, épuisons aujourd'hui « les joies de la vie. » La plupart de ceux-là passèrent du bal masqué à l'Hfttel-Dieu, et succombèrent le lendemain avant le coucher du soleil.
Du reste, le courage des plus téméraires ne tarda pas à céder aux horreurs de la maladie et de tout ce qu'on en racontait. Car le malade était cadavre, avant même d'avoir perdu la vie. Sa face maigrissait avec une promptitude extraordinaire. On comptait ses muscles sous sa peau, devenue subitement noire, bleuâtre. Sesyeuxétaientexcavés, secs, réduits de moitié, et comme retirés à l'aide d'ua fil vers la nuque et dans l'intérieur du
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crâne. La respiration du malade était froide, sa bouche blanche et humide, son pouls d'une faiblesse extrême. Sa parole était un souffle.
Des étourdissements, des bourdonnements d'oreille, des vomissements répétés, un sen- Ument.étrange de prostration et en quelque sorte de vacuité générale, le froid gagnant tout le corps parles extrémités, des dérangements d'estomac excessifs, des crampes violentes dans les membres, une respiration pénible, une angoisse inexprimable dans la région précordiale, la peau couverte d'une moiteur glacée, tels étaient les principaux symptômes du mal. Abandonné h lui-même, illuifallait trois jours à peine pour anéantir les malheureux dont il avait pris possession; souvent, deux ou trois heures lui suffisaient.
On reconnaissait en général cinq périodes dans le choléra : celle du choléra léger ou cholérincy celle de l'invasion du mal, celle du choléra algide ou bleu, \& période de réaction, et enfin la période typhoïde. Dans la troisième de ces périodes, la plus terrible de toutes, on voyait les malades bondir, se pelotonner sur leur lit, et quelquefois se coucher à plat sur le ventre en gémissant d'une façon lamentable, ou jeter leurs membres à droite et à gauche, en accusant des douleurs très vives le long de la colonne vertébrale. La sensation du froid que l'on éprouvait en touchant le malade, dans la période blette, se pouvait comparer h celle qu'on ressent lorsqu'on applique les mains sur une grenouille. L'altération de la face, les crampes du dos, des mollets, des avant-bras , les rides profondes, le rétrécissement de la peau des doigts, l'abseuce du pouls radial, la froideur de l'haleine, étaient autant de signes auxquels on reconnaissait la période bleue. Dans la période suivante, lorsqu'elle était forte, le pouls reparaissait, la fibvre s'emparait du malade, ses yeux s'injectaient, sa face s'animait, se colorait, et il courait risque d'être emporté par des accidents cérébaux. Dans la période typhoïde, lea narines et la langue étaient sèches, les yeux chassieux : il y avait prostration, rêvasseries, délire.
Sous le coup de cette effroyable maladie, l'administration prit des mesures d'urgence. On s'occnpa de l'assainissement de la ville. On songea enfin à faire entrer un peu d'air et de lumière dans ces quartiers fangeux où l'on avait sans remords laissé vivre et mourir le pauvre, quand tous n'étaient pas encore menacés. Le nombre des bornes-fontaines fut augmenté ; les ruelles les plus étroites, les plus infectes, furent pavées et
fermées ; des travaux rapides nettoyèrent lea immondices de l'Ile Louviers ; des ambulances s'élevèrent ; sur ta décision prise par la commission centrale de salubrité, on créa dans chaque quartier un bureau de secours, auquel furent attachés des médecins, des pharmaciens, des infirmiers, des gardesmalades, et dans lequel on eut soin de réunir divers ustensiles, des médicaments et des brancards. Les prisons ne furentpas oubliées et M. Gisquet fit distribuer aux détenus des aliments plus abondants et des vêtements plus chauds.
En même temps, on publiait une instruction concernant la conduite à tenir pour se
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préserver du choléra. On y recommandait aux citoyens de se maintenir dans une grande tranquillité d'âme, d'éviter les émotions fortes et la fatigue, de s'abstenir de tout excès, de favoriser et d'agrandir dans leurs demeures l'action bienfaisante de la lumière, de faire usage de bains tempérés et de ceintures de flanelle, de ne manger que des mets d'une digestion facile, de se mettre en garde contre tout refroidissement subit, et de ne pas coucher en trop grand nombre dans la même pièce. Prescriptions fort sages sans doute, mais dérisoires pour cette portion du peuple à laquelle une civilisation inique mesure avec tant d'avarice le pain, le gîte, le vêtement et le repos !
Ajoutez à cela que les mesures prises n'étaient pas de nature à mettre l'autorité à l'abri de tout .reproche d'imprévoyance.
MM. Londe, Alibert, Dalmaz, Sandras, Dubled, Boudard, membres de la commission médicale envoyée en Pologne pour y étudier le choléra, ne furent appelés par l'administration que sur les réclamations qui s'élevèrent dans quelques feuilles publiques. Les bureaux de secours, qui auraient dû être organisés à l'avance, ne s'établirent que successivement au plus fort du trouble causé par l'invasion de la maladie. On remarqua que le bienfait des travaux de salubrité avait manqué aux 11*" et 12^ arrondissements. Le charnier des Innocents, foyer d'une infection continuelle, n'avait pas cessé de rester ouvert tout le jour et une partie de la nuit. Le coin des rues Saint-Denis et de la Féronnerie était obstrué par les étaux des marchands de poisson. Dans plusieurs mairies, on ne trouva pour constater les décès, ni assez d'employés, ni assez de registres. Enfin, l'hôpital temporaire du Grenier d'abondance ne devait recevoir les cholériques que longtemps après l'apparition du fléau.
Il s'attaqua d'abord aux classes pauvres, et les feuilles de la Cour s'empressèrent de constater les prédilections de la peste, en enregistrant les noms et les professions des victimes, soit pour dissiper les craintes des heureux, soit pour flatter leur orgueil. Tou-
JQurs est-il que ce furent des hommes en veste ou en haillons qui ouvrirent cette horrible marche de Paris vers la mort.
Dans chaque hôpital, on avait affecté exclusivement deux salles au traitement des cholériques, une pour les hommes, une pour les femmes ; et il avait été décidé qu'gu lieu de confier la direction du service à un seul homme, on le distribuerait par portionségales entre tous les médecins et tous les chirurgiens de l'établissement. De là un immense désordre et des spectacles pleins de terreur. Les services se croisaient en tous sens dans la même salle ; les médecin s n'étant d'accord ni sur la nature ni sur les causes de la maladie, les mêmes infirmiers avaient à faire exécuter pour des cas identiques des ordres tout à fait contraires ; le malade qu'on traitait avec du punch, voyait administrer de la glace au malade gisant sur le grabat voisin ; et ne se considérant plus que comme une matière à expériences, il mourait la rage dans le cœur. Il mourait, d'ailleurs, loin des soins et des consolations de l'amitié ; car, pour éviter l'encombrement on avait interdit au public l'entrée des hôpitaux ; et des soldats, veillant aux portes, repoussaient la foule plaintive des amis et des mères.
Cependant, peu de jours s'étaient écoulés, et déjà le mal était monté jusqu'aux riches. L'épouvante alors devint universelle et dépassa même le péril; chacun fut ou se crut malade. La plus légère indisposition prenait, dans les imaginations effrayées, les proportions du choléra. Les médecins à grande clientèle n'eurent plus un instant de repos ; on assiégeait leurs maisons à toute heure, et il arriva que plusieurs ayant tardé à ouvrir aux visiteurs nocturnes, leur porte fut enfoncée. De sorte que le malheur des cholériques fournis par la pauvreté s'aggrava de tous les secours et de tout le temps que dérobaient à leurs souffrances réelles des symptômes imaginaires et les hallucinations de l'opulence troublée.
Et ce qui rendait l'épidémie plus effrayante encore, c'étaient la bizarrerie de ses effets et sa nature mystérieuse. Était-elle contagieuse?
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On le crut d'abord ; mais Topinion contraire ne tarda pas à prévaloir, les médecins, les infirmiers, les gardes-malades, n'ayant payé qu'un léger tribut à la maladie. Quelques praticiens distingués persistèrent, néanmoins, à affirmer qu'ils avaient vu des cas de contagion ; et peut-être pourrait-on concilier ces assertions contradictoires, en faisant observer que les maladies qui sont contagieuses ne l'étant toutes ni de la même façon ni au même degré, le choléra possédait probablement une action contagieuse extrêmement faible, et à laquelle ne cédaient qu'un très-petit nombre de personnes, particulière^ ment prédisposées à la subir. Mais où était le véritable siège du choléra? Quel était son mode de propagation ? Quelles lois avaient réglé son passage à travers le monde? Quelles limites probables à assigner à sa durée? Par quels moyens le combattre ? Il n'y avait sur tout cela dans les meilleurs esprits que ténèbres et incertitude. Il fut un moment question de tirer des coups de canon dans les rues pour ébranler l'atmosphère, le doute suggérant l'emploi des moyens les plus bizarres. Mais le choléra résultait-il d'une altération de l'air? Un membre de la commission centrale de salubrité, M. Julia de Fontenellei s'occupa de recueillir ce fluide sur divers points de la capitale, et l'analyse qu'il fit de l'air en démontra la pureté. Les observations générâmes tendaient à prouver et tout le monde paraissait convaincu que la misère, les habitations malsaines, la malpropreté, les écarts de régime, la débauche, la faiblesse de compiexion, la terreur étaient autant de prédispositions au choléra.
Cependant, on eût dit que le fléau se plaisait à déconcerter la science humaine et à déjouer Fexpérience. Des hommes robustes et sains, des femmes brillantes de jeunesse et de santé, succombaient misérablement, tandis qu'à côté d'eux étaient épargnés de faibles vieillards, des êtres infirmes et usés, des hypocondriaques. Des hommes insouciants ou courageux eurent un sort funeste, auquel échappèrent des personnes livrées à tous les tourments de la peur. A Passy, où
l'air est si pur, le nombre des décès s'éleva à vingt-six par mille habitants, tandis qu'il y eut à peine seize morts par mille habitants dans l'atmosphère empestée de Montfaucon. Parmi les communes rurales, si quelques villages, remarquables par leur salubrité, tels que Chàtenay, Vitry, le Plessis-Piquet, Rosny, Sceaux, Ch&tillon, eurent peu ou point de cholériques, d'autres qui se trouvaient dans les mêmes conditions de bonne tenue et d'édilité, tels que Saînt-Ouen, Fontenay-sous-Bois, Asnières, Puteaux, Suresnes, comptèrent de trente-cinq à cinquante-cinq morts sur mille habitants.
Certaines professions, jugées mortelles, se trouvèrent privilégiées. C'est ainsi que, parmi des ouvriers employés à disséquer des animaux en putréfaction, pas un ne fut sérieusement menacé. Tantôt, ravageant l'étage supérieur et l'étage inférieur d'une maison, le fléau laissait intact l'étage intermédiaire; tantôt, s'abattant sur toute la longueur d'une rue, il en respectait un côté, et remplissait l'autre de morts ou de mourants. Fléau capricieux, insaisissable, inexpliqué, quen'avaient pu arrêter les coi'dons sanitaires et les quarantaines, qui avait dominé les températures les plus opposées, résisté aux influences atmosphériques les plus diverses, et qui ajoutait à l'horreur de ses ravages celle du mystère dont il marchait enveloppé !
Un fait dominant ressortait, néanmoins, de toutes ces poignantes singularités : lorsqu'on en vint à dresser la statistique de l'épidémie, il se trouva que dans les quartiers de la place Vendôme,' des Tuileries et de la Chausséed'Antin, la mortalité avait été de huit à neuf sur mille, tandis qu'elle avait été de cinquante-deux et cinquante-trois sur mille, dans les quartiers de rHôtel-de-^Ville et de la Cité, qui sont ceux de la misère.
Quoi qu'il en soit, bientôt l'image de la désolation fut partout. Ici, c'étaient des cholériques qu'on transportait à l'hôpital sur des matelas ou sur des brancards ; là , c'étaient des passants qui, préoccupés des calamités de la veille ou de celles du lendemain, s'en allaient muets et pâles comme des
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fautâmes, et presque tous vêtus de noir. Les corbillards ne suffisant plus, ou eu avait commaudé de nouveaux, dont la conslructiou occupait sept cents ouvriers: mais la besogne n'allait pas assez vite, les morts attendaient. Alors on voulut faire travailler les ouvriers pendant la nuit; Us répondirent: « Nous aimons mieux la vie que votre haute paie. » On imagina de faire transporter les
Le baron L«rrej. (1766-1842.)
cadavres par les fourgons d'artillerie ; mais ce bruit de chaînes dans les ténèbres agitait douloureusement le sommeil de la cité ; d'ailleurs, les secousses imprimées à ces voitures non suspendues déclouaient les planches des cercueils, elles corps s'en échappaient, maculant le pavé de leurs entrailles découvertes. Il fallut consacrer à la collecte des trépassés de vastes tapissières qu'on peignit de la couleur du deuil. Elles roulaient de porte en porte pour réclamer les morts que chaque maison avait à leur livrer, puis elles se remettaient en route, laissant apercevoir sous
leurs draperies funèbres, que le vent soulevait, des bières entassées et tellement lourdes, mal assurées, que le passant tremblait de les voir se rompre, et répandre sur la voie publique leur chargement sépulcral. Mais c'était la nuit, surtout, qui était sinistre ; car les plus nombreux ravages de la maladie avaient lieu ordinairement de minuit à deux heures. Les débris de feux allumés, dans le douteux espoir de puriber l'atmosphère, les lanternes brûlant à la porte des bureaux de secours, ces courses inquiètes à travers l'obscurité pour des motifs trop connus, les cris étoufTés qui, partant du fond des maisons, montaient dans le silence des ruas solitaires, tout cela était d'un efTet terrible.
Pour fournir temporairement des voitures aux médecins et aux élèves appelés au nom des malades, la préfecture de police eut à dépenser, en moins d'un mois, la somme de 19.915 fr. Les procès politiques suivant leur cours, plus d'une fois le personnel des audiences fut changé du jour au lendemain: on annonçait que tel juré, tel défenseur, tel prévenu était mort pendant la nuit. La con< fusion s'étant introduite aux municipalités, BJ. Taboureau, maître des requêtes,- fut chargé de rétablir les tables négligées; et, dans certains hdpitauz, l'affluencedes moribonds devint si considérable, qu'on cessa de les inscrire : on se contentait de marquer leur arrivée par des raies faites sur le mur.
Mais d'aussi grands maux ne furent pas sans trouver quelque adoucissement dans la charité publique. Les aliments substantiels ayant été indiqués comme préservatifs, le duc d'Urléans faisait distribuer depuis trois mois, aux indigents, quatre ou cinq mille rations de riz par jour, si bien que, pour beaucoup de pauvres, l'approche du choléra avait presque été un bienfait I Le choléra une fois entré à Paris, les actes de générosité se multiplièrent, par un phénomène assez nouveau dans les annales de la peste.
Ainsi, dans cette ville oii tant de luxe a coutume d'insulter à tant de misère, où l'on calomnie si volontiers la souffrance pour se dispenser de lui tendre la main, dans ce
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L« m^d*eîa «oulère 1* couTerlnre et dit au peaple : > Voici un cholérique. ■ (Page 500.)
Paris sans &me, il y eut tout h coup je ne sais quel impétueux élan de philanthropie. Les bureaux de bienfaisance redoublèrent de sollicitude. Des souscriptions furent ouvertes partout et remplies avec empressement. La manufacture des glaces de Saint- Gobain fit don à la capitale de 12.000 kilogrammes de chlorure. On peut citer des traits touchants d'abnégation et de zèle. Le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, par exemple, vivait retiré à la campagne depuis la dévastation de son église; à la nouvelle du choléra, il revint à Paris en toute hâte, malgré son grand ftge, pour aller reprendre sa place dans son presbytère et porter les secours de la religion aux agonisants. Les élèves de l'école de médecine offraient de toutesparts leurs services. Plusieurs femmes du peuple se présentèrent pour remplir gra-
tuitement l'office d'infirmières. On apportait aux maires du linge, des chaussons, des couvertures, desceintures de flanelle. Peutêtre le dévoAment avait-il sa source, chez plusieurs, dans une frayeur •superstitieuse, dans un secret espoir de conjurer la destinée. Peut-être aussi de semblables crises, quand elles ne tournent pas à l'endurcissement des cœurs, ont-elles pour effet de commander la fraternité aux hommes, en leur rappelant leur égalité devant la mort. Le fléau enfanta, d'ailleurs, en même temps que des actes louables, des actions viles et odieuses. La passion du gain sema sans podeor dans ce vaste champ de désolation. Les préparations chlorurées montrent à un prix excessif. Comptant sur l'ordinaire crédulité de Id peur, des spéculateurs cyniques commencèrent à prôneretà répandre
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des remèdes insignifiants ou nuisibles, et ce genre de vol fut poussé si loin, que le gouvernement dut se réserver la surveillance provisoire des annonces. Comme les actions honorables cherchent volontiers le grand jour, celles-là seules furent rendues publiques,^mais l'intérieur des familles montrait assez tout ce que, dans une société telle que la nôtre, le passage d'une épidémie peut remuer d*impuretés et de limon. Car, les uns se félicitaient à voix basse de voir diminuer une foule au milieu de laquelle ils se sentaient étouffés, et ils s'élançaient en espérance vers ces emplois dont les avenues jusqu'alors avaient été encombrées. Les autres, avec cette cupidité dont le venin se mêle aux affections de famille sous l'empire de la loi des héritages, les autres étendaient déjàlamain sur une fortune depuis longtemps convoitée. Les symptômes de l'empoisonnement ayant avec ceux du choléra une ressemblance funeste, on assure que plus d'un crime fut commis, dont l'horreur ne pouvait que se perdre dans l'immensité d'un tel désastre.
On doit cette justice au roi et à sa famille, qu'ils n'allèrent pas chercher au loin un refuge contre le danger. Mais la plupart des gens riches fuyaient, les députés fuyaient, les pairs de France fuyaient. Les messageries royales emportaient de Paris, à elles seules, plus de sept cents personnes par jour. Quand les diligences regorgeaient de pâle» voyageurs, on partait dans des voitures de place, on partit ensuite dans des charrettes. Et en vain criait-on à tant de hauts fonctionnaires^ que leur place était là où il y avait un si grand nombre de malheureux à rassurer et à secourir !
Aussi le peuple tomba-t-il, en se voyant abandonné, dans le plus violent désespoir. Des proclamations furieuses circulèrent.
Les douleurs, mal contenues jusque-là, s'exhalèrent en discours tout remplis de révolte. Ainsi donc, les riches fuyaient, emportanl avec eux le travail, le pain, la vie de l'ouvrier! Entre le choléra et la faim, qu'allait devenir le peuple? Quoi! pendant que
les moribonds s'entassaient dans les hôpitaux, pendant que l'étroite et malsaine demeure du pauvre se remplissait de malades, pendant qu'une portion du peuple en était réduite à n'avoir d'autre asile que le pavé des rues infectes, on laissait vides des maisons spacieuses et salubres ! Quoi ! il y avait dans Paris des milliers de prolétaires sans abri, et des milliers d'hôtels sans habitants!
Une mesure, fatale dans la circonstance, fit sortir un soulèvement de ces imprécations. Un nouveau système avait été adopté pour l'enlèvement des boues, et l'entrepreneur avait reçu l'autorisation d'enlever les immondices dans la soirée, c'est- à-dire avant que les chiffonniers eussent eu le temps d'y ramasser ces objets où l'indigence sait trouver encore quelques vestiges d'utilité. C'était porter atteinte aux moyens d'existence de plus de dix-huit cents personnes, non compris les boueurs, privés de leur bénéfice par une mesure qui laissait les an* ciens tombereaux sans emploi. Des attroupements nombreux couvrent les rues et les places. On s'empare des tomber aux de forme nouvelle, on les lance à la rivière ou on les brûle. Les agents de la force publique accourent: des luttes s'engagent. Mais voilà que tout à coup un bruit sinistre se répand parmi ce peuple en émoi. On raconte qu'un complot infernal a été, formé ; que le choléra n'est point à Paris ; que des scélérats s'en vont partout jetant du poison dans les aliments, dans le vin, dans l'eau des fontaines. Le peuple ouvre l'oreille à ces discours, charmé, dans l'excès de ses maux, de trouver devant lui, au lieu d^un fléau qui échappe à toute vengeance, des ennemis vivants et saisissables. Puis, au milieu des groupes que la passion aveugle, se glissent ceux qui ont coutume de pousser au désordre parce qu'ils s'y plaisent, et ceux qui l'excitent pour en profiter. L'anxiété gagne de proche en proche: il n'est bientôt plus question dans Paris que d'empoisonnements et d'empoisonneurs.
Cette fable serait peut-être tombée d'ellemême, ou du moins, elle ne serait pas
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devenue Ja source de tant d'assassinats, si, dans le but de satisfaire des haines politiques ou pour faire preuve de^ vigilance, le préfet de police, M. Gisquet, n'eût publié une circulaire dans laquelle on lisait ces mots d'une inconcevable imprudence: « Je suis a informé que, pour accréditer d'atroces H suppositions, des misérables ont conçu le (c projet de parcourir les cabarets et les « étaux des bouchers, avec des fioles et des « paquets de poison, soit pour en jeter dans « les fontaines ou les brocs, et sur la viande, ce soit même pour en faire le simulacre et se (f faire arrêter en flagrant délitpar des corn- « plices qui, après les avoir signalés comme « attachés à lapolice, favoriseraient leur éva- « sion, et mettraient tout en œuvre pour « démontrer la réalité de Todieuse accusa- « tion portée contre l'autorité. »
Il n'en fallut pas davantage pour confirmer le peuple dans ses soupçons. Alors fut, pour un instant, soulevé le voile qui dérobe aux yeux du riche le fond hideux de l'état social dont il veut jouir ; alors, au travers» de cette société mise en mouvement dans toute son étendue, on put entrevoir ce que la civilisation moderne recèle en ses abîmes. De l'ombre de ces quartiers où la misère se laisse oublier, sortirent soudain, pour inonder la capitale , des masses d'hommes aux bras nus, au visage sombre, au regard plein de haine. Que cherchaientils? Que demandaient-ils? Nul le disait. Seulement, ils exploraient la ville d'un œil défiant, et s'agitaient avec des murmures farouches. Les meurtres ne tardèrent pas. Passait-on muni d'une fiole ou d'un paquet, on était suspect. Un jeune homme fut massacré rue du Ponceau, pour s'être penché à la porte d'un marchand de vin, dans le but de savoir l'heure; un autre eut le même sort, près du passage du Caire^ pour un motif à peu près semblable ; un troisième fut mis en lambeaux, dans le faubourg Saint- Germain, pour avoir regardé dans un puits; un juif périt, parce que, marchandant du poisson à la halle, il s'était mis à rire d'une manière étrange, et qu'on avait
trouvé sur lui, en le fouillant, un petit sachetde poudre blanche, laquelle n'était autre chose que du camphre; sur la place de Grève, un malheureux fut arraché du poste de l'Hôtel-de-Ville, où il avait cherché asile, on regorgea, et ses restes sanglants, un charbonnier les fit déchirer par son chien. Scènes affreuses qui sont le crime de la société , partout où règne un injuste partage des jouissances et des lumières.
Et mille circonstances déplorables se réunissaient pour entretenir le peuple dans l'erreur. On aperçut dans plusieurs rues , de longues traînées de vin et de vinaigre; des dragées colorées furent semées dans différents quartiers ; des mains inconnues glissèrent pendant la nuit sous les portes cochères des morceaux de viande ; on parlait de gâteaux empoisonnés donnés, sur divers points, à de petites filles. Comment tout cela n'aurait-il pas agi sur l'imagination du peuple, surtout après la publication d'une circulaire où une conspiration d'empoisonneurs était officiellement dénoncée par la police ?
Car une sorte de vertige semblait s'être emparé de tous les esprits. Douze mille francs, offerts aux cholériques par M. de Chateaubriand, au nom de la duchesse de Berri, furent refusés durement par le préfet de la Seine ; calcul aussi injuste que mesquin, espèce de coup d'État contre la charité ! Jamais plus de fiel n'était entré dans les récriminations des partis; jamais les passions politiques n'avaient paru plus prêtes pour le combat. Ici, des jeunes gens étaient impitoyablement chargés sur la place Vendôme, pour avoir couronné d'immortelles les aigles impériales*; là, une bande courait attaquer Sainte-Pélagie, et les prisonniers se soulevaient, pendant que, de leur côté, les agents de la force publique pénétraient dans la prison, faisaient feu, et renversaient mort un infortuné détenu, nommé Jacobéus. Puis souvent, avec une animosité égale, avec une égale injustice, les partis se renvoyaient mutuellement la responsabilité de tous les maux. Après avoir accusé les « éternels ennemis de l'ordre »
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— injure officielle, — d'empoisonner le peuple pour se ménager le moyen de calomnier le gouvernement, la police fut accusée à son tour d'avoir excité l'émeute de Sainte-Pélagie, pour avoir occasion de l'étoufTer dans le sang; et de ces accusations, parties des des deux camps, on ne saurait dire laquelle était la plus absurde, la plus inique.
Mais là ne se bornèrent pas les désordres. Le peuple, qui croyait aux empoisonnements, se mit à maudire les médecins. Il se rassemblait en tumulte à la porte des hôpitaux, et se répandait en plaintes ou en menaces. Un jour, on transportait un cholérique àTHôtel-Dieu, et la foule, enle voyant passer^ se précipitait en tumulte. Le médecin qui accompagnait le malade s'avance alors, soulève la couverture qui cachait la victime, et montrant au peuple, qui recule d'épouvante, cette face livide, ces yeux éteints, cette bouche béante : « Vous ne croyez pas au choléra, dit-il, eh bien, voici un cholérique! » Pour passer par de pareilles épreuves, il fallait une singulière force d'âme ; mais le courage ne manqua pas aux médecins, dont la conduite fut en général digne d'éloge et quelquefois d'admiration. Exposés aux coups d'une colère aveugle, ils la bravèrent avec le même saog-froid qu'ils mettaient à affronter la maladie, et Ton en vit qui, pour éviter le risque d'être arrêtés et retardés dans leurs visites aux malades, traversèrent la ville en veste et en casquette, comme de simples ouvriers.
Malheureusement les avis différaient d'une manière extraordinaire sur la nature du traitement à employer. M. Magendie prescrivait du punch dans une infusion de camomille. La base du traitement de M. Récamier consistait dans les affusions d'eau froide. Le médecin en chef de l'hftpital temporaire des Greniers d'abondance, M. Rostan , faisait plonger le malade dans un bain à 32 degrés Réaumur, au sortir du bain, une saignée au bras était pratiquée et des sangsues étaient appliquées sur la région épigastrique ; M. Rostan prescrivait en même temps une infusion aromatique de mélisse, de menthe ou
de camomille. Le président de la commission envoyée en Pologne, .M. Londe, consultait les inspirations de l'organisme et pratiquait la médecine du symptôme ; M. Gerdy employait, dans la période alçide, trois vésicatoires le long de la colonne vertébrale, au cou, au dos et aux lombes; des sinapismes à l'épigastre et aux membres ; l'eau de Seltz. Dans la période de réaction^ il eut recours aux saignées, mais rarement. MM. Touzet et Goster proposaient la méthode de l'oxigénation du sang. M. Andral administrait à ses malades une potion d'acétate composée d'ammoniaque, de sulfate de quinine, d'éther sulfurique et de camphre, et faisait opérer des frictions sur les membres avec ia teinture de cantharides. Le traitement anti-phlo^ gistlque avait été adopté par M. Bouillaud, qui, comme moyen auxiliaire, employait les excitants de la peau et les opiacés. M. Gendrin faisait usage de l'opium à forte dose. Application de ventouses scarifiées à l'épigastre, extraction de deux ou trois onces de sang, plus ou moins, suivant l'âge, la force du malade et l'état du pouls, frictions avec de la flanelle, décoction de têtes de pavots, fumigations, tels étaient les éléments du traitement de M. Dupuytren. Dans un mémoire publié sur le choléra-morbus, M. 1^ baron Larrey indiquait comme les meilleurs topiques, les ventouses scarifiées, les vésicatoires volants, composés de cantharides et de camphre, les frictions sèches avec de la laine, les onctions avec les huiles aromatiques. En sa qualité de premier médecin du quartier-général de l'armée polonaise, M. Wolowski avait fait sur le choléra des études approfondies : il en distinguait de deux sortes, le choléra asthénique et le choléra inflammatoire, et il combattait le premier par l'eau de menthe poivrée très chaude, par l'opium à haute dose, par des frictions avec de la flanelle, par des synapismes et des ventouses sèches, appliqués sur les extrémités, sur le ventre et sur l'estom^ic ; contre le second il avait recours aux saignées, à l'usage d'une potion composée, dans des proportions déterminées, de salep, d'eau commune
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et de laurier cerise, et aussi à Tapplication de ventouses mouchetées sur le ventre, la poitrine et Tépine dersale« Cette énumération, qu'il serait inutile et fastidieux de prolonger, suffît pour montrer combien les médecins étaient loin de s^entendre sur le choix des meilleurs moyens curatifs à wiployer.
Il y avait alors parmi eux un homme hardi et puissant, qui, continuateur de Bichat, n'avait pas aspiré à moins qu'à introduire une révolution complète dans la médecine. Convaincu que le fondement de la science médicale ne saurait être ailleurs que dans la connaissance du corps humain et du jeu de ses organes, dans la physiologie, il voulait qu'au lieu de juger seulement les maladies par leurs effets, on les étudiât dans leurs cause, et cette cause, il croyait l'avoir trouvée dans une altération du tube intestinal et de l'estomac. Son principe était celui-ci : toutes les fois qu'il y a désordre dans les fonctions de la vie, il y a lésion matérielle dans un organe. Partant de là, il rapportait tout à l'inflammation de l'intestin, repoussait comme dangereux et funeste au plus haut point l'usage des stimulants à l'intérieur, ne les admettait dans certains cas que pour l'extérieur, et faisait consister principalement l'art de guérir dans la méthode anti-phlogistique, c'est-à-dire dans un judicieux emploi des débilitants et des saignées.
Ce système avait déjà fait grand bruit dans le monde médical, où il était devenu entre M.Broussais et M. Chomel, le sujet de luttes passionnées, lorsque le choléra fit invasion eu France. M. Broussais étudia cette terrible épidémie sous l'empire des idées qu'il était impatient de faire prévaloir, et remarquant que dans la plupart des cas, l'estomac, l'intestin grêle ou le gros intestin, offraient, depuis le degré le plus simple jusqu'au degré le plus composé, des traces manifestes d'inflammation, il n'hésita pas à condamner les boissons chaudes, les substances irritantes, ne les jugeant propres qu'à attiser le feu intérieur dont les malades étaient consumés.
Les sangsues et la glace ^ lui parurent les seules armes que la science pût opposer efficacement au fléau, et c'est ce qu'il essaya de démontrer dans des leçons publiques qui, faites en présence de la peste, produisirent à Paris une émotion profonde.
Pendant les quinze premiers jours de son invasion, l'épidémie avait suivi une progression croissante et rapide ; arrivée à son plus haut point de violence, elle sembla s'arrêter pendant cinq ou six jours, après quoi elle entra dans sa période de décroissance. Mais, le 17 juin, elle se ranima tout à coup, et cette recrudescence fut marquée journellement par 226 décès, maximum bien inférieur, du reste, à celui de la première période qui, suivant les calculs les plus modérés, avait été par jour de 800, et, suivant la pluralité des témoignages, de 13 ou 1400. Dans le seul mois d'avril, plus de 12,700 personnes succombèrent. Il résulte d'un savant raport fait par M. Benoiston de Chateauneuf. Chevallier, Devaux, Millot, Parent- Duchatelet, Petit, Pontonnier, Trébuchet, Villermé et Villot, que, pendant la durée totale de l'épidémie, qui fut de cent quatre* vingt- neuf jours, les morts atteints du choléra s'élevèrent à 18,402; mais il ne s'agit ici que des décès qui ont pu être administrativement constatés; or, on conçoit qu'au sein de la confusion toutes les déclarations n'aient pas été faites, et qu'il y ait eu beaucoup d'omissions involontaires. Aussi le chiffre officiel a-t-il paru généralement bien au-dessous du chiffre réel.
Au surplus, le choléra n'était pas resté renfermé dans Paris, il avait gagné plusieurs départements : l'Aisne, la Côte-d'Or, l'Eure, l'Indre, l'Indre-et-Loire, le Loiret, la Marne, le Nord, l'Oise, le Pas-de-Calais, le Rhône, la Seine-et-Marne, la Seine-Inférieure, la Somme ; mais le bulletin sanitaire de tous ces départements réunis ne présentait, au 20 avril qu'un chiffre de 904 malades, sur lesquels 405 morts. C'était une mortalité peu considérable, eu égard à celle qui avait