‹ Révolution françaiseChapitre 29 sur 38 · La glace cependant est un tonique · texte numérisé non relu

La glace cependant est un tonique

LOUIS BLANC

désolé la capitale. Toutefois, quelques communes situées sur les bords de la Seine furent cruellement ravagées: dans ledépar* tement de TAube, le petit village de Courteron perdit d6 habitants, sur une population de 500 âmes; et plusieurs exemples de ce genre servirent à confirmer cette observation, déjà faite, que le choléra trouvait un puissant véhicule dans le cours des eaux.

Enfin, la maladie s*apaisa, mais non sans avoir étendu sur le domaine de la politique son invincible influence.

Il avait été décidé, à la cour, que le duc d'Orléans visiterailles hôpitaux. Casimir Péri er accompagna leprince ; et cette démarche était un acte incontestable de courage, de la part d'un homme qui portait en lui depuis longtemps un germe funeste, dont les nerfs étaient irritables à Fexcès, et que l'idée seule d'un cadavre faisait tressaillir. Le fait est que Casimir Périer garda dé sa visite aux cholériques une impression ineffaçable, et ne cessa, depuis ce jour, de pencher de plus en plus vers le tombeau. On le sut, et par suite de cette importance exagérée que dans toute monarchie on attribue à l'action individuelle, les souffrances de Casimir Périer devinrent l'objet de toutes les préoccupations. Les partis se donnèrent, pour ainsi dire, rendez-vous autour de son lit de douleur; on mit en discussion son agonie; ses ennemis firent tout haut le compte des minutes qu'il avait encore à vivre ; quelquesuns mAme semblèrent regretter qu'une mort sans éclat vint reléguer le châtiment d'un tel homme dans l'histoire.

Et lui, pendant ce temps, il ajoutait à ses maux physiques les tourments de sa pensée, averti qu'il était du déclin de son ascendant. Car la volonté patiente du roi avait fini par lasser l'impétuosité du ministre. Casimir Périer, dans les derniers temps, s'était vu (Souvent contraint de plier sous un pouvoir supérieur au sien; et chez lui, les blessures de l'orgueil étaient les plus cuisantes. Alors, il s'étudia plus que jamais à couvrir ses humiliations secrètes par le faste et l'arrogance de son dévoûment; alors, plus que jamais,

il se plut à dénigrer le maître. Mais, pour une nature aussi altière, le dénigrement n'était pas une vengeance suffisante. D'ailleurs, Casimir Périer Bentait bien que, si l'anarchie continuait, ce ne serait pas sans le dévorer, que si, au contraire, l'autorité parvenait à s'affermir, la cour le briserait comme un instrument dont on cesse d'avoir besoin.

Ce n'est pas qu'entre le monarque et lui, la dissidence portât sur des questions de principe ou de système. Au fond, leur politique était la même. Mais chacun d'eux cherchait à s'en attribuer tout l'honneur aux yeux de la bourgeoisie. Le roi voulait gouverner; Casimir Périer voulait que le roi se contentât de régner. D'un autre côté, le roi jugeait volontiers les choses humaines au point de vue du résultat, tandis que son ministre n'était pas indifférent à la pompe des moyens, et attribuait beaucoup d'importance aux formes. Casimir Périer n'aurait pas souffert, par exemple, qu'on blessât en paroles l'honneur de la France, cet honneur qu'il n'avait pourtant jugé compromis ni par nos défaites diplomatiques à Londres, ni par l'atteinte portée dans Varsovie à nos sympathies les plus chères.

Une scène qui précéda de peu de jours la mort de Casimir Périer donnera une idée de sa susceptibilité, dans laquelle, à l'inconséquence et à l'emportement, se mêlait une certaine grandeur. C'était dans une des crises de sa maladie. Un de ses amis, M. Milleret, ancien député sous la Restauration, était allé lui rendre visite. 11 trouva le président du conseil en conférence avec l'ambassadeur de Russie, et fut retenu dans le sallon d'attente. Bientôt de grands éclats de voix retentissent, la porte s'ouvre, et M. Pozzo-di-Borgo sort de l'appartement, avec tous les signes de la plus vive émotion. Le ministre était plus agité encore, sa bouche écumait, et M. Milleret apprit de lui, à l'instant, que l'ambassadeur de Russie ayant osé se servir de cette expression hautaine: « L'empereur, mon maître, ne veut « pas... », il lui avait répondu: « Dites à

Georges Cuvlor 1769-1832

HISTOIRE DE DIX ANS

« votre maître que la France n'a pas d'ordres « à recevoir, et que, Casimir Périer vivant, « elle ne prendra conseil, pour agir, que « d'elle-même et de son honneur. » En prononçant ces mots, Casimir Périer avait le visage extrêmement animé. Il retomba épuisé sur son fauteuil; et comme M. Milleret essayait de le calmer, il fut pris d'un attendrissement soudain, et s'écria en montrant sur sa personne les empreintes déjà visibles de la mort: « Ah! je suis perdu! Ils m'ont tué ! »

La maladie du président du conseil s'aggravant de jour en jour, il fallait lui choisir un successeur temporaire : M. deMontalivet fut chargé par intérim du ministère de l'intérieur. L'ordonnance rendue à ce sujet était en date du 17 avril ; le 16 mai Casimir Périer n'était plus. Le roi écrivit à la famille en termes convenables, et il dit à un de ses intimes: a Casimir Périer est mort: est-ce (( un bien, est-ce un mal? l'avenir nous « l'apprendra. »

Le jour même où Casimir Périer mourut on ensevelissait Georges Cuvier, victime d'une maladie qui n'était point le choléramorbus. Georges Cuvier fut l'honneur de son pays, l'honneur de son siècle, et il y aura place, à la fin de cet ouvrage, pour l'exposition de ses travaux immortels. Ses funérailles, cependant, n'eurent pas l'éclat de celles que les passions politiques avaient préparées au président du conseil. Plusieurs personnages considérables, parmi lesquels M. Royer-Collard, prononcèrent des discours pleins de tristesse sur la tombe de Casimir Périer. Une souscription futouverte dans le but d'élever un monument à sa mémoire. La douleur fut profonde, surtout parmi les commerçants, dont plusieurs fermèrent leurs boutiques le jour du convoi, en signe de deuil. La Bourse, cet impassible pouvoir, la Bourse s'émut.

Telle fut la fin de Casimir Périer. Il avait vu dans la Société, non pas des hommes à diriger, mais des ennemis à détruire; car c'était un ministre à grandes haines et à petites vue9» vigoureux d'âme et malade.

Homme d'affaires et banquier, il voulut la paix; mais les Puissances la voulaient aussi, et avec d'autant plus de fougup, qu'elles voyaient le génie des révolutions tout prêta suivre l'itinéraire des armées. Voilà ce que Casimir Périer ne comprit pas: sa peur l'empêcha de profiter de la peur d'autrui, et il contraignit la France à subir les conditions du repos européen, alors qu'il lui eût été loisible de les dicter, comme le prouva bien l'aventure impunie d'Ancône, aventure dans laquelle il s'engagea avec une énergie de volonté que ne purent vaincre ni l'opinion de MM. Sébastian! et de Rigny, ni celle du roi lui-même. Malheureusi'ment l'expédition d'Ancône était une violation brusque et suffisamment motivée de tous les principes de la politique jusqu'alors suivie. Or, cette politique avait eu pour résnitats l'occupation de Varsovie par les Russes, la première entrée des Autrichiens à Bologne, l'anéantissement de notre influence en Belgique, l'abaissement continu de la France, l'atonie du monde. Alors grondèrent au dedans les forces vives que la révolution de 1830 avait éveillées et qui étaient impatientes d'une issue. On auniit pu leur donner satisfaction en prenant riniti^live des vastes réformes que réclamait un élut social livré à tous les désordres de la concurrence; mais Casimir Périer était puissant, il était riche, et la nécessité d'un changement lui échappait. D'ailleurs eîil-il possédé le désintéressement d'un réformîjleur, il n'en avait ni la science, ni Taudace, ni le génie: il fut donc condamné à fouler aux |iîeds des forces qu'il était incajiable de discipliner et de conduire. C'est ce qu'il essaya, aux applaudissements de la bcmrgeoisje, et certes, nul n'était plus propre que lui à cette œuvre de haine. Lutter convenait à son tempérament et le dispensait d'avoir des idées. Du reste sa politique, qui avait eu pour point de départ l'égoïsme, avait fini pur devenir sincère en devenant fanatique, et il mit à la défendre une ardeur qui revèiit quelquefois les apparences de l'héroïsme. Mais radoucissement des mœurs refusait une arme à sa violence:

LOUIS BLANC

l'échafaud lui manquait. Casimir Périer se lit beaucoup haïr et fort peu redouter; au lieu de gouverner le royaume, il le troubla ; il créa bien plus d'obstacles qu'il ne parvint & en surmonter ; et sou énergie, désarmée, ne servit qu'à irriter ses ennemis jusqu'au délire. Apres avoir de la sorte enfanté le mal, Casimir Périer ne sut lui opposer que des remèdes d'empirique, et il jeta la société dans un état de surexcilation d'où elle ne

devait sortir que pour tomber, de secousse en secousse, dans l'épuisement et la léthargie. Aussi Casimir Périer mourut-il désespéré du néant de ses victoires misérables, l'àme bourrelée d'inquiétudes, l'esprit tout plein du souvenir de deux villes ensanglantées, convaincu enân que son ministère allait être continué par le chaos, et laissant eneffetpour héritageà son pays deux guerres civiles.

DiviiioD dn ptrli Ufndroiito : Paris, MasMi, Holj-Rood. — Secrilas conrérencei de Lncqnes. — Lettre de M. de Kergoiiti; à Charles X. — Disposilioa* det |>etit«a Coan d'Italie k l'égard de la duchesse de Berri. — HétialeJUgeoce entre Uasii el Holy-Rood. — H. de Blacas éloigné. — Détail de la coa^piralion royaliste. — Politique de l'Autriche ; le prince de Mettemich opposé aux projeta de la duchesse de Berrj. — Inskuclioiis adressées au-représeptant de la duchesse de Berri en Espagne. — Relations diplomatiques de cette princesse avec le cabiuet de la Haje, arec celui de Saint-Pétersbourg. — Situation de la Vendée. — Coostitutioas et ordonuaiices préparées à Massa. — La duchesse de Berri s'embarque secrètenioDl. — Sa traversée sur le Cario-Alberto. — Tentatire d'insurrection k Uarseilte. — Voyage de la duchesse de Berri & travers la France. — Prise du Carlo- Alberto. — Mlle Lebeschu. — La duchesse de Berri en Vendée; division iotestine. — La prise d'armes ordonnée; contre-ordre; engagement* partiels; visite A la CbasUére. — Combat du Chêne, siège de la PéDiaeière. — L'insurrection étonSee. —La duchesse de Berri à Nantes. ,

Nous avons laissé la duchesse de Berri méditant à Hassa le hardi projet de relever

H. F..de KergorUj. (lîœ-lSaj.)

le trdne de son fils ; mais les forces du parti légitimiste ne répondaient pas à l'audace d'un tel dessein.

Le parti légitimiste, en effet, était alors en proie à de graves dissentiments, et il se partageait en trois fractions bien distinctes :

La première ne voulait marcher au rétablissement de Henri V que par les voies légales et parlementaires. Son centre était Paris, son organe la Gazette de France, et elle avait pour principaux représentants le duo de Bellune, le vicomte de Chateaubriand.

La seconde n'attendait rien que de l'intervention armée des Puissances. Elle dominait à Holy-Rood, et recevait son impulsion du duc de Blacas.

La troisième repoussait comme impopulaire et funeste l'intervention de l'étranger ; mais elle rejetait en même temps tout système d'opposition légale, et comptant sur les ressources des royalistes & l'intérieur,

HISTOIRE DE DIX ANS

Delauua; mourant fut transporta par tes siens daoa n (Page 512.)

elle n'aspirait qu'à soulever les proviaces. Les yeux fixés sur Massa, elle applaudissait aux sentiments aventureux de Marie-Caroline, et avait pour chef le maréchal Bourmont, le comte de Kergorlay, le duc d'Escars, le vicomte de Saint-Priest.

Cette division du parti rendait le r61e de

Marie-Caroline tr^s difficile et très périlleux, car elle avait delà sorte à lutter, non seulement contre la prudence timide des notabilités légitimistes de. la capitale, mais encore contre le mauvais vouloir des grandes Cours qu'irritait le désir afâché par la princesse de se rendre indépendante de leur appui.

LOUIS BLANC

Dès son arrivée à Massa, Marie-Caroline avait pu entrevoir les difficultés de son entreprise. Nous avons dit que le duc de Blacas lui avait été donné comme mentor politique. L'attachement qu'elle témoignait à M. de Mesnard, son premier écuyer, et à M. de Brissac, son chevalier d'honneur, fit ombrage au favori de Charles X, et ces messieurs ne tardèrent pas à apprendre qu'on cherchait à les éloigner. M. de Brissac, dans sa droiture, n'en voulut rien croire ; mais M. de Mesnard^ moins incrédule, engagea la duchesse à s'entourer de conseillers capables de ruiner auprès d'elle Tinfluence de M. de Blacas. Le maréchal Bourmont était arrivé à Massa, ainsi que MM. de Pastoret, d'Escars, de Kergorlay. Ils surent de la duchesse de Berri qu'elle n'avait qu'une connaissance très imparfaite des pouvoirs que M. de Blacas avait reçus de Charles X ; ils contraignirent le favori à les montrer ; et leur étonnement fut au comble lorsqu'ils virent que ces pouvoirs, tout en accordant à la mère de Henri V le titre de régente, en conféraient à M. de Blacas toutes les fonctions et toute l'autorité. Des conférences secrètes eurent lieu à Lucques. M. de Kergorlay y combattit avec beaucoup d'énergie le droit que s'arrogeait Charles X de disposer de la régence après une abdication volontaire et formelle. MM. de Bourmont et d'Escars se rangèrent de l'avis de M. de Kergorlay. M. de Pastoret, dont ces ardents débats alarmaient la modération, se contenta de faire remarquer que Pacte relatif à la régence était de plusieurs mois postérieur à l'abdication et conséquemment irrégulier. Seul, M. Billot soutint les prétentions de M. de Blacas, sur la demande duquel on l'avait mandé à Massa. Au sortir de ces discussions brûlantes, M. de Kergorlay écrivit à Charles X, pour lui exprimer sa conviction, une lettre pleine à la fois de respect et de fermeté^. Quant à M. de Blacas, il sortait

Sire,

Page 1