Le même qui, depuis, fut assassiné rue Louis-lc- Qrand
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qu'elle eût des chances, ou de se ménager, dans le cas contraire, les moyens les plus sûrs de la déjouer.
Mais si l'hésitation était grande chez ceux qu'on attaquait, elle n'était pas moindre chez ceux que leur position appelait à diriger l'attaque. Deux élbves de l'École polytechnique avaient compté sur M. Mauguin ; ils le surprirent troublé au plus haut point, et ue purent lui arracher que des paroles pleines de découragement. Le maréchal Clauzel ne se sentait pas plus résolu : il répondit à un artilleur qui le pressait, au nom du parti, de tirer l'épée : k Je me joins à vous, si vous « êtes assurés du concours d'un-régimeut. « — Eh! monsieur, répliqua brusquement « l'artilleur, si, à l'heure où je vous parle, « un régiment était à nos ordres, nous n'au- « rions pas besoin de vous. » Seul, parmi les personnages qui avaient un long passé à compromettre et une fortune considérable à risquer, seul M. de Lafayette s'otTrit tout entier. De la voiture oh on l'avait placé pour le conduire à l'U6tel-de-VilIe, tentative avortée, le noble vieillard avait entendu un de ceux qui le traînaient dire à son voisin, par manière de plaisanterie : « Si nous jetions « le général dans la Seine, comment le gou- « vemement repousserait- il le soupçon de (I l'avoir sacrihé î » Et lui, faisant allusion à ces mots cruels, il disait avec cette gr&ce qui jamais ne l'abandonna : i< Mais ce n'était M pas une si mauvaise idée! » Puis, comme on réclamait son concours, il s'écria, malade et fatigué qu'il était : « Mes amis, trouvez « un endroit où l'on puisse placer une chaise « et je vous y suivrai. » Abreuvé de dégoûts, jouet d'une ingratitude qu'il rappelait sans cesse, plus que jamais irrité des outrages dont la Cour poursuivait sa vieillesse, il salait en lui des haines vigoureuses, qui, se mariant à son patriotisme et à son courage, le rendaient impatient de se venger. Mais il manquait absolument d'initiative, et ses amis n'osaient prendre sur eux de disposer d'une vie aussi précieuse. Sa popularité fut donc encore une fois inutile k son parti et à lui-même.
On aurait pu, il est vrai, s'emparer de sa réputation; et il est k croire qu'une proclamation créant un gouvernement provisoire, et répandue, le 6 au matin, à plusieurs milliers d'exemplaires, aurait eu un résultat décisif. Car, dans ce cas, la révolution de 1830 revivait avec des circonstances semblables. Beaucoup de personnages marquants se laissaient entraîner par le grand nom de
Lafayette ; la moitié de la garde nationale passait du c6té de son ancien chef; les troupes restaient indécises ; et, commencée par des gens de cœur, l'insurrection, en prenant de la consistance, attirait à elle tous les égoïstes, tous les ambitieux, tous les lâches. Mais au-dessus de ceux qui se battaient, ries ne fut tenté, rien ne fut osé. Les bureaux de la Tribtme avaient été envahis par des agents de police mêlés à un détachement de gardes nationaux, et l'on avait mis les scellés sur les presses, malgré les protestations de MM. Sarrut et Boussi. Une mesure semblable frappa la Quotidienne, et aurait at-
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teint le National^ si ses bureaux n'eussent été situés précisément dans le voisinage des • barricades. Ce fut donc au National^ où s'étaient rendues quelques personnes étrangères au parti, que se réunirent, le 5 juin, yers huit heures du soir, plusieurs des républicains les plus influents. Là fut agitée^ au milieu de mille rumeurs confuses, la question d'un soulèvement général. Pour beaucoup, la question n'était pas douteuse. L'élan était imprimé au parti : que tardait-on à le seconder ? La révolution de 1830 n'avait pas commencé sous des auspices plus favorables. Tel ne fut pas l'avis d'Armand Carrel. De la part d'un homme réputé brave entre tous, et en présence d'un parti non moins soupçonneux que bouillant, une déclaration pareille demandait une fermeté de caractère peu commune. Mais il est permis d'affirmer qu'Armand Carrel, dans cette occasion, se pressa trop de juger en militaire ce qu'il avait à juger en conspirateur. Or, les principes qui assurent la victoire à une armée en campagne ne sont pas ceux qui décident du succès d'un soulèvement populaire. L'audace, qui fut le procédé de Danton et même son génie, l'audace est la prudence des partis en lutte. Car, en révolution, la confiance a tous les profits du hasard.
La réunion du National n'ayant abouti qu'à mettre en relief des dissidences funestes, les plus ardents se mirent eu marche pour gagner le coin delà rue Ménilmontant, où ils se croyaient attendus par de nombreux amis, et où ils étaient résolus à se fortifier, ne doutant pas que la guerre ne recommen- <çât le lendemain.
Mais déjà la face des choses commençait à -changer. Le défaut de direction menaçait de tout compromettre. Dans le salon de M. Laf- .fitte, quelques députés de l'Opposition étaient occupés à se répandre en vains discours, et donnaient des signesd'eiïroi que condamnait la sérénité de M. Lafiitte, toujours calme ^ans le péril. Les ministres allaient être iniormés.par leurs émissaires de l'inaction de tiafayette et des hésitations du maréchal €lauzeL Des mandats d'arrêt étaient lancés
contre MM. Cabet, Laboissière et Garnier- Pagès. Les divers corps de l'armée immense qui pesait sur Paris, commençaient à ne plus croire à une seconde révolution de juillet, en entendant les cris de Vive la troupe! qu'avaient soin de pousser, en défilant devant eux, les bataillons bourgeois envoyés contre les insurgés. Ceux-ci, d'autre part, se décourageaient, se dispersaient, en apprenant que les chefs étaient peu disposés à jouer cette sanglante partie, et que l'autorité des noms manquerait, peut-être, à la révolte. Pour multiplier les défections et contenir le peuple, des agents de police firent partout circulo" le bruit que l'insurrection était carliste. Hardi mensonge qui, repoussé par les uns, fut accueilli par les autres sans défiance, et enflamma de colère la garde nationale de la banlieue, que le gouvernement poussa dans Paris rugissante et trompée.
D'un autre côté, parmi les plus hauts personnages de la Cour, les dignitaires, les députés ministériels, les généraux, la terreur était extrême. C'était M. Thiers qui, dans la soirée du 5 juin, semblait présider à tous les préparatifs de la défense. Entouré pendant quelque temps, à l'état-major de lagarde nationale, de MM. Bérenger, Kératry, Madier- Montjau, Voysin de Gartempe, il faisait distribuer des cartouches et envoyait dire aux députés de se réunir en toute hâte, heureux de l'occasion que lui ofl^rait la fortune de s*essayer à un rôle nouveau. Treize députés seulement se rendirent à l'état-major, y compris ceux que nous avons plus haut désignés, et tous ils attendaient avec impatience l'arrivée du roi, ne sachant s'ils allaient lire dans ses regards l'espoir du triomphe ou l'appréhension d'une défaite. Il arriva enfin de Saint-Cloud, après avoir donné à sa famille l'ordre de le suivre. L'état de Paris effraya la reine outre mesure; elle jugeait la situation plus grave encore qu'en 1830, opinion que n'était pas loinde partager M"' Adélaïde elle-même, connue pour la fermeté de son caractère. La question du départ fut agitée; mais il y avait à imiter l'exemple de Charles X un danger qui ne
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pouvait échapper à la pénétration de Louis- Philippe. S'il eut des craintes, il en garda le secret devant ceux qui allaient chercher auprès de lui un encouragement à Tespérance, Il les accueillit comme il convenait dans le moment, c'est-à-dire avec un visage rassuré, avec des paroles reconnaissantes; et il parut ne pas s'apercevoir de la solitude que créait autour de lui la fortune incertaine.
L'insurrection, cependant, campait au milieu de la capitale. Deux barricades coupaient la rue Saint-Martin: l'une au nord, à la hauteur de la rue Maubué ; l'autre, beaucoup plus forte, au midi, à la hauteur de la rue St-Méry, et à quelques pas de la vieille église de ce nom. Dans l'espace compris entre les deux remparts, au coin de la rue Saint-Méry et faisant face à la rue Aubry-le- Bojicher, s'élevait la maison n'^SO, dont cent dix insurgés environ occupaient le rez-dechaussée et les abords, et qui leur devait servir tout à la fois de quartier-général, de citadelle, d'ambulance. La position était bien choisie: si on l'abordait de front par la rue Aubry-le-Boucher, on tombait sous le feu parti des croisées du quartier-général ; si on l'attaquait de revers, il fallait affronter les combattants postés dans l'intérieur des barricades, hommes exercés qui donnaient la mort d'une main sûre, et qu'animait un courage extraordinaire. Dans la soirée du 5 juin, une colonne de gardes nationaux qui éclairait la rue Saint-Martin vint se heurtera la barricade. «Qui vive? crie la sentinelle. « — Amis. — Êtes-vous républicains ? — « Oui. » L'air fut ébranlé par de joyeuses acclamations; et un insurgé nommé Rossignol s'avança pour conférer avec le chef de la colonne ; mais, à l'instant même, des gardes nationaux s'élançaient sur la barricade en criant: « Ah! brigands, nous vous tenons enfin »; et de son côté le capitaine se disposait à faire prisonnier le parlementaire. Alors celui-ci se retourne vers les siens, et, quoiqu'un tel commandement semblât l'exposer à une mort inévitable, il s'écrie avec intrépidité: « Feu! mes amis. » Une décharge partit de l'intérieur des barricades
et renversa cinq hommes. Les assaillante ayant fait feu à leur tour, un des chefs de Itf barricade reçut une balle dans les reins; mais la colonne dut reculer et se dispersa^ A cette première rencontre succédèrent deux: attaques qui furent repoussées avec beaucoup de vigueur. Et ce n'étaient là que les* préludes d'une lutte terrible. Les insurgés s'y préparèrent avec un sang-froid surpre-* nant. Tandis que, sous les ordres d*un décoré de juillet nommé Jeanne, les uns s'établissaient au poste de la rue, les autres, installés dans la maison n*" 30 et réunis dansla loge du concierge, attendaient avec impatience lemomentdel'assaut, et abrégeaient par de gais .discours ces heures formidables. Ceux qui n'avaient pas d'armes coulaient des balles *dans une douzaine de moules avec les gouttières de plomb arrachées aux toits. Ces étranges préparatifs étaient présidés par quelques vieillards, anciens soldats, qui animaient leurs compagnons de la voix et du geste. Des enfants chargeaient les armes et se servaient, en guise de bourrOi des affiches qu'ils avaient déchirées le long des murs. Plus tard, quand cette ressource vint à manquer, les insurgés, pour bourrer leurs fusils, déchirèrent leurs chemises. Ils attendirent ainsi, environnés de silence et d'obscurité, s'agitant seuls aumilieude cette, grande cité devenue immobile, et sachant bien pour la plupart qu'ils ne verraient pas. le soleil du lendemain. Tout à coup des pas pressés retentirent sur le pavé de la rue, et un bruit d'armes se fit entendre. C'était un détachement d'infanterie qui arrivait par tej bas de la rue Saint-Martin. Il était deux. heures et demie du matin, et la barricade eni ce moment se trouvait presque déserte. Mais déjà quelques insurgés étaient montés Bxt troisième étage etfrappaien t àcoups redoublés les portes d'un appartement qui donnait sur la rue. On leur ouvrit, et à leurs yeux parurent deux jeunes femmes qui, trem-. blautes, éplorées, demandaient qu'on leur fil. grâce de la vie. « Ne. craignez rien, répoa- « dirent en souriant les républicains, noms ce ne venons ici que conmie ennemis du roi;
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« et si vos meubles sont endommagés parles H balles, le gouvernement prpvisoire vous « indemnisera, m Ceux qui avaient des fusils s'embusquèrent à l'angle des croisées; les autres se tinrent prêts à faire rouler sur la tète du soldat des moellons et des pavés. Aussi, les troupes ne purent-elles que traverser à la hâte les barricades, oîi leur passage laissa pour tout vestige une longue traînée de saug. Bientôt après, avertis que, dans la cour de la maison par eux occupée, il y avait une boutique d'armurier, les républicains s'en firent ouvrir l'entrée. Cette boutique contenait une cinquantaine de fusils de chasse. La distribution en fut faite au milieu du plus vif enthousiasme; mais la fraternité qui régnait entre les combattants ne les empêcha point de se disputer ces armes, trop rares, avec toute la jalousie du courage. Sur ces entrefaites, on annonce l'approche de la garde municipafe. Alors les insurgés descendent en masse dans la rue, laissent approcher la garde municipale à la portée du pistolet, et la repoussent trois fois de suite au cri de vive la République! Leur exaltation était immense et semblait croître avec leurs dangers. Un enfant de douze ans qui combattait parmi eux ayant été cruellement blessé à la tête, Jeanne ne put, malgré les sollicitations les plus pressantes, lui faire quilterlabarricade. Du reste ce bouillant courage s'alliait, chez les combattants de Saint- Méry, à un sentiment profond d'humanité. Après chaque engagement, ils sautaient pardessus la barricade, prenaient les blessés dauB leurs bras, et les portaient à l'ambulance, où leurs ennemis n'étaient plus que leurs frères.
Non loin de là, une autre troupe d'insurgés gardait une barricade construite à l'entrée du passage du Saumon, et dont les approches étaient défendues par des sentinelles vigilantes, échelonnées le long de la rue Montmartre. Là aussi des combats opiniâtres marquèrent une nuit à jamais déplorable, car le maréchal Lobau avait ordonné aux soldats de fouiller ce quartier de manière à ce qu'il fût libre à la pointe du jour; et, de |
leur côte, les républicains étaient décidés à n'en sortir vivants, que s'ils en sortaient vainqueurs. Longtemps ils se maintinrent au poste choisi, s'enflammant par des exhortations mutuelles, inaccessibles au découragement, supérieurs à la crainte. Un café, situé à l'angle de la rue Montmartre et du passage ^, recevait les mourants ; et, du haut des fenèlres voisines, qui s'ouvraient de minute eu minute et se refermaient avec précipitation, des mains inconnues jetaient des cartouches aux républicains. Mais ils n'étaient qu'une poignée. Pressés par des forces considérables et qui se renouvelaient sans cesse, tout homme qui tombait dans leurs rangs était pour eux une perte irréparable. A quatre heures du matin, une plus longue résistance était devenue absolument impossible. Le café était rempli de blessés; sur la table de billard, inondée de son sang, gisait uii élève de l'Ecole polytechnique, et, derrière la barricade, on comptait moins de combattants que de cadavres. Un dernier assaut termina la lutte sur ce point. Quelques insurgés, en très petit nombre, s^échappèrent comme par miracle; les autres se firent tuer sur la brèche.
Le poste du petit pont de l'Hôtel-de-Dieu avait été, dans la soirée du S, le théâtre d'une lutte acharnée. Dix-sept insurgés, qui Toccupaient pendant la nuit , s'étant laissé surprendre par une nombreuse colonne de garde nationale, quinze de ces malheureux furent mis en pièces et jetés dans la Seine ; deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés. Quant aux républicains réunis à la rue Ménilmontant, après avoir fait le coup de feu toute la nuit, ils durent battre en retraite aux approches du jour, à cause de leur petit nombre et parce que la position était trop faible pour qu'il fût possible de la défendre.
Le 6 juin, il n'y avait plus d'insurgés que sur la place de la Bastille, à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, et dans les rues Saint- Martin , Saint- Méry , Aubry-le - Boucher ,