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Adolphe Tbiers Nb a Uâbsiilu en 1797, uoit a SAnrr-QsiiWAiH, i>kèb Parib, bn 18TT
(Rspori i;p«fTipbM|DS d'ine piTurc m l>ill*-4nee).
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tances de famille, qui, sans atteindre sa considération personnelle, pouvaient néanmoins jeter plus d'un obstacle dans sa carrière. M. de Talleyrand pensa qu'il n'en serait que plus propre à remplir en sous-ordre les fonctions de premier ministre. On résolut donc de mettre à profit contre M. Thiers les difficultés de sa position et les torts du hasard. On lui fit entendre qu'il lui était permis d'aspirer à tout et qu'il était digne par son talent d'occuper dans l'État la première place audessous du trône; mais qu'il avait besoin pour cela du plus haut de tous les patronages, et qu'il serait perdu le jour où la main du roi cesserait de le soutenir.
Ce qu'il fallait à la Cour, c'était un président du conseil qui consentît à s'effacer de la manière la plus complète, et qui fut doué néanmoins d'une capacité assez grande, d'un talent oratoire assez distingué, pour exercer dans le parlement une influence durable. Il était arrivé souvent h Louis-Philippe d'exprimer son regret de ne pou voir prendre part aux délibérations de la Chambre, desquelles sa dignité de roi l'excluait et dontil semblait croire que sa parole, en plus d'une occasion, aurait modifié le résultat. La Cour aurait donc voulu qu'avec le titre de président du conseil, M. Thiers ne fût en réalité que l'orateur de la couronne. De sourdes manœuvres furent pratiquées en vue de ce dénoûment, et comme M. Guizot se trouvait naturellement surle chemin de laprésidence, on n'eût pas de peine à semer dans le conseil les germes de cette mésintelligence qui devait éclater plus tard et rendre le gouvernement parlementaire tout à fait impossible.
Nul, du reste, n'était plus propre que M. Thiers à conduire la bourgeoisie. Son esprit délié, sa figure fine mais bienveillante, le sans-façon de ses manières, son caqu étage, la grâce nonchalante avec laquelle il faisait, au besoin, bon marché de son importance, tout cela rendait sa supériorité légère et en assurait d'autant mieux l'empire : tout cela .le serv'ait auprès d'une classe qui veut des chefs d'un abord facile et d'un mérite complaisant. Il s'était élevé de fort bas, et
c'était un titre à la faveur des parvenus qui saluaient en lui la légitimité de leur propre fortune. Et puis, quelle fécondité d'expédients! quelle vivacité d'intelligence ! quelle aptitude atout comprendre, atout expliquer! M. Thiers était journaliste, homme delettres, financier: il se fût fait, le cas échéant, général d'armée. Et même, en dépit de la direction de ses études, il enviait par-dessus tout le rôle de l'homme de guerre. Dans son histoire de la Révolution française^ il avait affecté de grandes connaissances stratégiques, et il n'eût aimé rien tant que de monter à cheval, de passer des troupes eu revue, de se mettre auprès du soldat en quête de popularité. Éloquent, il ne l'était pas; et' sa petite taille lui donnait, à la tribune, un désavantage marqué. Mais il exposait les affaires avec tant de lucidité; il parlait avec tant d'abandon de son amour pour son pays; sa pantomime était si expressive ; sa voix aigre et impuissante empruntait de la fatigue quelque chose de si touchant, qu'il arrivait au succès par ses défauts mêmes : l'absence de noblesse, la diffusion, l'excès de négligence, la trivialité. Dans une assemblée, personne ne savait mieux que lui se faire médiocre. Ses idées étaient manifestement tournées vers l'Empire. Il voulait le pouvoir actif et respecté, il le méprisait scrupuleux. Les principes, il les dédaignait avec étourderie, quelquefois avec impertinence ; car, en politique, il ne reconnaissait d'autre divinité que la force, et il l'adorait dans ses manifestations les plus opposées, pourvu, toutefois, qu'elle ne se présentât point sous les traits du rigorisme. Il l'aimait indifféremment comme moyen de tyrannie et comme instrument de révolte ; il l'avait admirée dans Bonaparte, il l'avait admirée dans Timpétueux Danton, il l'eût admirée jusque dans Robespierre, si dans Robespierre il ne l'eût trouvée unie à l'austérité. Du reste, pas de tenue dans la conduite, peu de profondeur dans les sentiments, plus d'inquiétude que d'activité, plus de turbulence que d'audace, de la suffisance quelquefois, et de l'élévation dans l'esprit s'il en avait eu davantage dans le
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cœur. Sous beaucoup de rapports, M. Thîers était un Danton en miniature. Il avait néanmoins beaucoup plus de probité qu'on ne lui en supposait, et ses ennemis lui adressaient à cet égard des accusations injustes.
Mais, homme d'imagination, aimant les arts avec une passion enfantine, dévoré de besoins frivoles, capable d'oublier les affaires d'Etat pour la découverte d'un bas-relief de Jean Goujon, fougueux dans ses fantaisies, pressé de jouir, il donnait aisément prise à la calomnie. Quoiqu'il n'eût pas de fiel, comme particulier, il répugnait bien moins que M. Guizot, comme ministre, aux mesures violentes. Il est vrai qu'il n'avait pas, ainsi que M. Guizot, un despotisme de parade : il eût volontiers fait peur à ses ennemis sans éprouver le désir de s'en vanter, l'essentiel étant pour lui de mettre en œuvre le système d'intimidation que M. Guizot mettait en formules. Car l'un brûlait d'agir, l'autre de paraître. Quelquefois, après avoir combattu, dans le conseil, des desseins funestes, M. Guizot courait en faire l'apologie à la tribune, et y prononçait des mots implacables, de ces mots qui restent. Il n'en était pas de même de M. Thiers, corrupteur infatigable de la presse, habile à ruser avec l'opinion, et courtisan heureux de cette portion de la bourgeoisie qui se piquait de libéralisme el d'orgueil national. Quoi qu'il en soit, M. Thiers n'avait ni Tamôur de l'humanité, ni l'intelligence de ses progrès possibles ; ne devinant rien au-delà de l'horizon, il n* avait nul souci du peuple, ne l'admirait que sur les champs de bataille où il court se faire décimer, et ne le jugeait bon qu'à servir de matière aux combinaisons de ces spéculateurs insolents qui, sous le nom d'hommes d'Etat, jouent entre eux les dépouilles du monde.
Les ministres du 1 1 octobre trouvaient en arrivant aux affaires deux grands actes à accomplir : il fallait que le trône nouveau fût consolidé par l'arrestation de la duchesse de Berri, et la paix générale assurée par la soumission du roi Guillaume.
Depuis que l'insurrection vendéenne
étouffée avait réduit la duchesse à chercher un refuge dans la ville de Nantes, les provinces de l'Ouest étaient restées silencieuses, immobiles ; et pourtant les frayeurs du Pouvoir ne s'étaient point calmées. Trompés par de faux rapports, jouets des impressions les plus diverses, se croyant toujours sur le point d'être trahis par ceux qu'ils avaient choisis pour instruments, les ministres n'avaient su jamais adopter, à l'égard de la Vendée, une politique nette et suivie. L'insurrection vendéenne avait été combattue, en dehors de la direction du Pouvoir, par suite d'inspirations qui ne venaient pas de lui, et sous la responsabilité personnelle des généraux chargés de la, pacification de r Ouest. Cette pacification s'étant accomplie sous le commandement du lieutenant-général Solignac, il était naturel que le Pouvoir lui en gardât quelque reconnaissance. Cependant, le lendemain même de sa victoire sur la chouannerie, le lieutenant-général Solignac voyait arriver à Nantes, investi d'un commandement supérieur au sien, le lieutenant-général Bonnet, sous les ordres duquel il avait une foijs déjà refusé de servir. Et cette mesure venait frapper le général Solignac, alors que s'éteignaient les dernières, rumeurs de la Vendée, oti il ne restait plus guère que des morts à ensevelir et des prisonniers à juger. Il y avait là, pour un vétéran distingué des guerres de l'Empire, pour un homme signalé par des services récents, une injure dont la convenance des formes et une hypocrite affectation d'éloges ne suffisaient point pour adoucir l'amertume. A ce trait, le général Solignac crut reconnaître la haine que le maréchal Soult lui avait vouée ; il protesta, écrivit au ministre de la guerre une lettre véhémente, fit monter ses plaintes jusqu'au trône. Et elles avaient d'autant plus d'autorité, que le général était en droit de rappeler de quelles précautions offensantes on avait entouré son commandement. Car, tandis qu'il faisait la guerre aux Vendéens, plusieurs des autorités placées sous lui correspondaient avec un aidede camp de Louis-Philippe, M. deRumigny,
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MaitOQ de Mii*> Dugnign?. {Page 562, col. S.)
Chambre daai laquelle la dacbeaie de Berri fûl arrêtée.
Citadelle de Blaye.
envoyé dans le Morbihan pour y exercer, au nom de la Cour, une influence occulte, que servait à Nantes, d'une manière plus directe, la contre-police de M. Carlier. Voilà ce qu'avait ét^, à l'ég;drd de ta Vendée, la politique du miaistère : politique dépourvue d'initiative, de décision, de franchise, de loyauté.
Au reste, le général Bonnet n'occupa qu'en passant le poste qui venait de lui être
assigné, et il ne tarda pas à être remplacé lui-même par le lieutenant-général d'&lon. Ce fut sous le gouvernement militaire de ce dernier, et peu de jours avantlaformatiou du ministère du 1 1 octobre qu'eut lieu, devant la cour d'assises de Blois, le procès de Gaqueray fils, de Sortant, de Gondé, de Cresson et autres chouans, au sombre de vingtHleux. La plupart furent acquittés, quelques-uns condamnés à la détention. La
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modération de ce jugement était remarquable, au sortir d'ime guerre civile qui avait soulevé de si violentes passions ; mais, outre que les accusés avaient été fort éloquemment défendus par M. Janvier, homme d'un talent élevc^ et du caractère le plus généreux, les dépositions avaient p'té une vive lumière sur la situation de la Vendée et sur la nature du soulèvement. Au milieu de tant d'exagérations et de mensonges répandus par l'esprit deparli, ce ne fut pas sans surprise et sans émotion qu'on entendit un des témoins, capitaine du 41", dire la vérité sur ceux qu'il avait combattus comme sur ceux qu'il avait servis. Ce loyal officier se nommait Galleran, il déclara que Topinion avait été égarée par les récits des journaux et les rapports des agents du pouvoir ; qu*on avait fait sonner bien haut des victoires purement imaginaires, et dénoncé à l'indignalion publique des faits mensongèrement présenlés; que les paysans vendéens étaient en général de braves gens, animés d'un \Tai patriotisme, et républicains, sinon parleurs idées politiques, du moins par leurs mœurs, leurs habitudes, leur vie intérieure; que les prétendues distributions d'argent faites aux chouans se bornaient à des sommes de iO, de 20 sous, données aux plus pauvres; que le seul système à employer vis-à-vis de tels hommes et dans un tel pays, était un système de modération et d'équité. Mais à ces déclarations le témoin en ajouta d'autres où les bandes étaient formellement accusées de brigandage. « Les- bandes, dit-il, ne mani- « festaient leur présence que par des exac- « tions de toute espèce; elles n'entraient « chez le métayer que le fusil à la main, et « ne se faisaient servir qu'à coups de crosse; « elles répandaient adroitement que la ligne a était avec elles et avait ordre de ne les « point arrêter. Aussi avaient-elles acquis par u la terreur une telle influence, que les mù- « tayersmaltraitésn'osaientouvrirlabouche, « et que les pères ou les enfants des indivir<( dus cruellement assassinés n'osaient don- « ner des renseignements à la juslice,... En « général^ les bandes ne faisaient pas de
« mal aux soldats. Un de mes soldats, le « jeune Valleret, fut pris dans une battue. « — N'es-lu pas, lui dirent les chouans, un « de ceux qui nous ont envoyé des bîtll'»s cf* « matin? — « Oui, répondit Valleret, j'ai « fait mon devoir ». Et ils le laissèrent aller. « Il n'en était pas de même pour les gen- « darmes et les gardes nationaux. Les <(. bandes ne leur Faisaient pas de quartier. »
A uproi^ès des vingt-deux Vendéens succéda celui de M. Berryer. Mais la politique qui traînait Til u-^tre orateur sur le banc des accusés n'avait fait, en réalité, que lui fournir l'occasion d'un éclatant triomphe. Lors qu'il parut devant le tribunal, jurés et spectateurs se levèrent par un mouvement spontané. Plusieurs avocats étaient venus s'asseoir à côté du prévenu. Le président leur ayant fait observer que là n'était pas leur p'ace, un d'eux, M. Vallon, répondit : « Le banc des accusés est aujourd'hui tellece ment honoré, que nous avions cru nous « honorer nous-mêmes en y prenant place. » Quelques paroles nobles et émouvantes suffirent à M. Berryer pour repousser l'accusation, que le ministère s'empressa d'abandonner. Il était bien étrange, en eflet, qu'on eût arrêté comme instigateur de la guerre civile celui qui en avait C(»mbattu la pensée, en présence de la duchesse de Berri, avec tant d'énergie, d'entraînement etd'éloquence.
Réfugiée à Nantes dans la maison des demoiselles Duguigny, Marie-Caroline nourrissait au sein de ses douleurs et de ses périls des espérances hautaines. Du fond de son asile, protégé par la fidélité la plus vigilante et la plus discrète, elle entretenait avec quelques-uns de ses partisans une correspondance active, et se tenait prête à tirer parti des événements. Parmi les lettres qu'elle écrivit durant son séjour à Nantes, ' il en est une qui mérite d'être rapportée ; elle était adressée à la reine des Français.
La voici :
«. Quelles que soient les conséquences qui peuvent « résulter pour moi de la position dans laquelle je
< me suis mise en rempiissant mes devoirs de luère,
< je ue vous parlerai jamais de mon intérêt, madame.
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c Mais des braves se sont compromis pour la cause oc de mon fils, je ne saurais me refuser à tenter pour c les sauver ce qui peut honorablement se faire.
« Je prie donc ma tanle, son bon cœur et sa re- « li;;ion me sont connus, dVmployer tout son crédit «c pour intéresser en leur faveur. Le porteur de cette « leitre donnera des détails sur leur situation ; il dira a que les juges qu'on leur donne sont des hommes a contre lesquels ils se sont battus.
« Malgré la différence actuelle de nos situations, « un volcan est aussi sous vos pas, madame, vous le « savez. J*ai connu vos terreurs, bien naturelles, à <K une époque où j'étais en sûreté, et je n*y ai pas c été insensible. Dieu s* ul connaît ce qu*il nous des- « tine, et pejt-èire un jour me saurez-vous gré c d'avoir pris confiance dans votre bonté et de vous «c avoir fourni Toc^asion d'en faire usage envers mes « amis malheureux. Croyez à ma reconnaissance.
« Je vous souhaile le bonheur, madame. Car j'ai « trop bonne opinion de vous pour croire qu'il soit < possible que vous soyez heureuse dans votre sioc tuation.
oc Marie-Caroline >
Cette lettre, si touchante et si digne, fut portée à Saint-Cload par un officier royaliste et remise décachetée à M. de Montalivet qui en donna connaissance à la reine. L'officier attendait la réponse au bas de l'escalier. On lui rendit la lettre, en lui disant que la reine ne pouvait la recevoir. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne pouvait y répondre. Malheureuse reine, qu'on avait pour jamais condamnée au supplice d'étoutîer la voix de son cœur, et pour qui le plus terrible des anathèmes se cachaitdans une prière affectueuse, dans un vœu de parente et d'amie!
Déjà près de cinq mois s'étaient écoulés depuis l'entrée de la duchesse de Berri à Nantes, et le lieu de sa retraite était encore un secret; soit qu'à force de prudence, elle fût parvenue à déjouer tous les efforts de ses ennemis, soit que le gouvernement eût apporté dans ses poursuites une mollesse calculée. Car la duchesse de Berri, prisonnière, était un embarras et un danger. Son impunité, en effet, désignait Louis-Philippe au mépris des peuples, sa mort le vouait à l'exécration des rois. Rendre la princesse à la liberté, c'était la rendre aux complots et à la guerre civile; la faire juger, c'était mettre en action le principe d'égalité devant la loi,
principe, fatal aux monarchies. Qui, d*ailleurs, la jugerait dans un pays qu'on voulait monarchique, cette mère d'un enfant, devenu roi par l'abdication de son aïeul? La Pairie? Devant une telle responsabilité elle aurait évidemment reculé d'épouvante. Un jury?
Quelques hommes pris au hasard auraient donc pu, en montrant la justice désarmée devant la royauté de la veille, condamner par cela seul, comme coupable d'usurpation et de félonie, la royauté du lendemain! Invoquer, dans de semblables circonstances, le principe de la souveraineté du peuple, on ne le pouvait sans attacher en quelque sorte le mineur au pied du trône. Frapper dans la duchesse de Berri le crime de la révolte, on ne le pouvait sans rappeler sous quel effort avait succombé la plus fondamentale des lois de la monarchie, l'inviolabilité de Charles X.
C'étaient là des considérations d'une haute haute importance. Elles durent prévaloir tant que la guerre étrangère ne fût pas imminente. Mais bientôt l'on crut toucher au moment où TEurope devait s'embraser.
Guillaume, avec un orgueil croissant, bravait les décisions de la Conférence, remplissait le Nord du bruit de ses préparatifs militaires, et du haut de la citadelle d'Anvers occupée par ses soldats, menaçait de réduire en cendres la seconde ville de la Belgique. Aloi^s la présence de la duchesse de Berri en France prit un caractère de gravité vraiment formidable. Il était permis de prévoir qu'au premier coup de canon tiré sur la frontière, les royalistes du Midi et de la Vendée, pour la seconde fois se lèveraient en armes; qu'on aurait devant soi la guerre, derrière soi l'anarchie; que le nom du prince d'Orange et le nom de Henri V se mêleraient dans les mêmes vœux, dans le même cri; et que, pressée entre deux tentatives de restauration, la dynastiede Louis- Philippe serait étouffée au berceau. S'emparer de la duchesse de Berri devenait dès lors la plus impérieuse des nécessités du moment. Mais pour conduire le gouvernement jusqu'à la mère de Henri V, il fallait trouver
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un traître : on ne put Je trouver, sur cette noble terre de France, que dans un juif, un renégat.
Admis, pour avoir renié son Dieu, dans la confiance du pape; et dans celle de la duchesse de Berri, pour avoir su masquer la noirceur de son âme, ce misérable s'était offert depuis longtemps à M. de Montalivet, lorsque le ministère du 11 octobre se forma. M. de Montalivet laissa au nouveau minisire de Tîntérieur Thypocrisie de Deutz à employer. On savait la duchesse de Berri à Nantes : Deutz se chargea de découvrir l'adresse de la princesse; et, pour tirer parti plus sûrement des services de cet homme, on nomma préfet de la Loire-Inférieure M. Maurice Duval, le même dont l'administration avait pesé si cruellement sur Grenoble.
Deutz 1 était loin d'avoir auprès de la mère du duc de Bordeaux l'influence dont il s'est vanté depuis. Mais il avait accompagné de Londres en Italie Mmes de Bourmont; il avait vu la princesse en passant à Massa pour se rendre à Rome ; il Tavait revue, après le voyage à Rome, et, grâce aux recommandations du Saint-Père, il avait été chargé de remettre des missives importantes à la reine d'Espagne et à don Miguel. Il avait donc été naturellement initié de la sorte à de graves secrets, dont la révélation devait peu coûter à son âme perfide et lâche. Il est vrai que, lorsqu'au mois d'avril il avait quitté Massa, M. de Choulot l'avait contraint à s'arrêter à une lieue environ de la ville, dans une vallée plantée d'oliviers, et lui avait fait prêter làun serment solennel et redoutable*; mais que valent les serments? L'honneur les
1. Le récit qu*on va lire présente, sur rarréstation de la duchesse de Berri, certains délails qui s'écartent de ceux qui ont été déjà publiés, mais qui Tiennent d*une source authentique. Notre récit s'appuie sur des notes fournies au général Dermoncourt, postérieurement à la publication de son livre la Vendée et Madame, Ces notes qui rectifient quelques inexactitudes échappées à M. Dermoncourt, il a bien voulu lui-même nous les transmettre.
2. C'est ce que Deutz raconte lui-même dans une brochure qu'il a publiée touchant sa trahison; et, sur ce point, il est permis de l'en croire, puisqu'il s'accuse. Car, du reste, sa brochure est remplie de mensonges cyniques.
rend superflus, la bassesse les viole. Deutz trahissait le parti légitimiste, par correspondance, depuis près de cinq mois, lorsqu'il fut envoyé mystérieusement à Nantes par M. Thiers. Gomme on se défiait de lui, on lui avait donné pour l'accompagner, le commissaire de police Joly, celui qui, sous la Restauration, avait arrêté Louvel. A.rrivé à Nantes, Deutz se présente à quelques légitimistes influents, il parle de dépêches pressantes à communiquer, il sollicite avec instance la grâce d'être admis auprès de Madame, dont son unique but était de découvrir l'asile. Mais déjà certains bruits alarmants avaient couru sur le compte de ce juif; et, d'ailleurs, il était à craindre que la police, qui surveillait les démarches de tous les étrangers, ne parvînt sur les traces de celuici jusqu'à Marie-Caroline. Deutz redoubla de prières, et ce ne fut pas en vain. Le 30 octobre, la duchesse de Berri disait au frère des demoiselles Duguigny : « Demain au « soir, à six heures, vous vous rendrez à « r hôtel de France. Vous y demanderez M. « Gonzague. Vous l'aborderez par ces mots : « Monsieur, vous arrivez d'Espagne. Voici « la moitié d'une carte découpée, M. Gon- « zague a l'autre moitié. Vous le reconnal- « trcz à ce signe et me l'amènerez. » Le lendemain, en effet, à Theure dite, M. Duguigny se rendit à l'Hôtel de France, reconnut Deutz par le moyen de la carte partagée, et s'offrit à lui pour guide. Pendant qu'ils descendaient tous deux la rue Jean-Jacques et suivaient la route qui conduit du port Maillard à la rue Haute-du-Ghàteau, Deutz paraissait inquiet, il aurait voulu savoir d'une manière précise dans quelle maison il allait être reçu. « Dans une maison, lui dit M. Duce guigny, où Madame ne se rend que pour « vous donner audience et qu'elle quittera « aussitôt après. » A quelques pas de la maison, M. Duguigny fit observer à Deutz que l'une des deux domestiques de Madame, Marie Boissy n'était pas très discrète, quoique d'une fidélité à toute épreuve ; que devant elle par conséquent il fallait se tenir sur la réserve. Aussi Deutz s'empressa-t-il
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de demander, à l'aspect de la domestique qui vint ouvrir la porte : « Est-ce de celle-là « que vous m'avez parlé?» Et sur la réponse affirmative de M. Duguigny, il ajouta : « Et « l'autre, est-ce qu'elle est discrète? « Introduit par son guide, Deulz fut reçu dans une chambre ob se trouvaient les deux demoiselles Duguigny, Bille Stylite de Kersabiec et H. Guibourg.
M. Duguigny affecta de demander si Madame était arrivée, et on lui répondit qu'on le croyait, parce qu'on avait entendu du bruit dans la pièce voisine. A l'instant même , M. de Mesnard entrait.
Ne le reconnaissant pas, bien qu^il l'eût vu en Italie, Deutz se trouble, recule, et s'écrie avec un accent d'effiroi ; « Qu'est-ce « donc? Où suis- « Je ? » Le malheureux se rappelait sans doute le serment prêté entre les mains
de M. de Chou- Oe
lot! La duchesse de Berri parut à
son tour, et s'adreseaot à Deutz, elle lui demanda d'un ton aiïectueux des nouvelles de sa santé. Deutz ne put répondre qu'en s'ioclinant ; puis, sans avoir prononcé une seule parole, il suivit la duchesse de Berri et M. do Mesnard dans la mansarde qu'il désigna plus tard à la police sous le nom de salon de réception. L'entrevue se prolongea jusqu'à huit heures et demie du soir. Deutz s'y ménagea des prétextes pour
demander un second entretien, car il croyait la duchesse de Berri dans une maison tierce, et il n'en douta plus lorsqu'il vit la princesse chercher son chàle et son chapeau, comme pour sortir. Dans ce moment, M. Duguigny s'étant présenté pour prendre les ordres de Madame : « Si vous avez, dit-il à Deutz, « quelque chose à taire parvenir à S. A. R. , <( je m'en char- « ge. Vous me « trouverez^/a- « ce de la Pré- « fectwe, a" 2, « au troisième « étage. Mais, « auparavant, « et de peur de fc surprise, tâ- (' chons de nous f bien reconnal- « tre ! » Regardé en face , Deutz fui déconcerté, fit un mouvement convulsif, et dit en balbutiant : <i Avez- « vous remar- « que combien « j'étais troublé (1 en arrivant « ici? C'est une « chose extra- « ordinaire. »
Alors, montrant ti. k Deutz M. Du-
guigny, ta duchesse de Berri dit : tt C'est un bon Breton, celui-là, d'un « dévoûment absolu et sans bornes. »
Réduit à solliciter une nouvelle entrevue, Deutz, pour Tobtenir, eut recours à une religieuse en qui la duchesse de Berri avait beaucoup de confiance, et dont il sut, par d'odieux mensonges, abuser la crédulité.
Cette seconde entrevue fut 0xée au 6 novembre. Or, ce jour-là, Deutz, pour donner encore plus de prix k ses perfidies, Deutz
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alla trouver le maréchal Bourmontjui apprit que le soir même il devait voir la duchesse chez Mlles Duguigny et le pressa fortement d'y venir. La police aurait pu s'emparer du maréchal pendant la visite de Deutz; mais c'eût été compromettre le succès d'une arrestation bien plus importante. Et voilà pourquoi Deutz aurait voulu entraîner le maréchal chez la duchesse de Berri. Quoi qu'il en »oit, M. de Bourmout fut assez heureux pour échapper à ce piège. Dans la soirée, il sortait de Nantes, accablé de chagrin, en proie à une lièvre ardente, et soutenu sur le bras d'un ami.
Cependant, l'heure fatale allait sonner pour la duchesse de Berri; car, cette fois, toutes les mesures avaient été prises. Des troupes, sous le commandement du général Dermoncourt, avaient été chargées de l'investissement du quartier. Deutz est introduit auprès de la duchesse de Berri, sa bienfaitrice. Le visage de ce misérable est calme ; ses paroles ne respirent que le dévoûment et le respect.
Cependant un jeune homme entre, et remet à la princesse une lettre dans laquelle on lui annonce qu'elle est trahie. Elle se retourne alors vers Deutz, lui fait part de la nouvelle reçue, l'interroge du sourire. Lui, maîtrisant son trouble, il répond par des protestations plus vives de gratitude, de fidélité. Mais à peine s'est-il retiré que des baïonnettes brillent de toutes parts ; des commissaires de police se précipitent dans la maison, le pistolet h la main. Avertie de l'approche des troupes, la duchesse de Berri n'a que le temps de se réfugier, avec M'** Stylite de Kersabiec, MM. de Mesnard et Guibourg, dans une petite cachette pratiquée à l'extrémité de la chambre de la duchesse, cachette formée par l'angle du mur et dont la plaque de la cheminée masquait l'entrée. Ne trouvant dans la maison que les deux demoiselles Duguigny, M"' de Charette et M"* Céleste de Kersahiec, qui toutes quatre font bonne contenance, les commissaires de police, et M. Maurice Duval à leur tf^te, se livrentaux perquisitions les plusminutieuses.
Des sapeurs et des maçons ont été appelés: on ouvre les meubles ou on les enfonce; on sonde les murs à coups de hache, de marteau ou de merlin. La nuit était venue, et l'œuvre de démolition continuait. Dans l'étroit espace où ils étaient emprisonnés, la durhesse et ses compagnons n'avaient, pour respirer, qu'une mince ouverture à laquelle il fallait que chacun d'eux vînt successivement coller sa bouche. Du feu allumé dans la cheminée -è diverses reprises transformait la cachette en une fournaise ardente, et il y eut un moment où les madriers Tébranlèrent au point que ceux qu'elle étouffait dans un cercle invincible tremblèrent d'y avoir trouvé leur tombeau. Il fut décidé, au dehors, que la maison serait occupée militairement ju^^qu'à ce qu'on eût découvert la princesse, et cette décision, entendue de la cachette, y porta le désespoir. L'agonie des reclus durait depuis seize heures, lorsque deux gendarmes qui occupaient la chambre, allumèrent un grand feu avec des tourbes et des journaux. Il fallut se rendre alors : M"* Stylite de Kersabiec cria: « Nous allons sortir, ôtez le feu » et, d'un coup de pied, M. Guibourg fit tomber la plaque devenue rouge. Le feu fut à l'instant dispersé par les gendarmes, et tandis que, sur le foyer brûlant, la duchesse de Berri se traînait pâle, chancelante, épuisée de fatigue et d'émotion, le général Dermoncourt, averti, montait accompagné du substitut du procureur du roi, M. Baudot, et de quelques officiers. En apercevant le général, la duchesse de Berri lui dit, comme il l'a raconté lui-même; « Général, je me remets à votre loyauté. — « Madame, répondit le gé- « néral Dermoncourt, vous êtes sous la « sauve-garde de l'honneur français. » Et, conformant sa conduite à ses paroles, le général traita en effet la prisonnière avec tous les égards dus à une femme, à une femme malheureuse surtout. Libre et armée, la mère du duc de Bordeaux avait trouvé dans le général Dermoncourt un ennemi actif, redoutable; vaincue et captive, elle ne trouva plus dans lui qu'un ennemi plein de courtoisie et de générosité. Quant à M. Maurice
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Duval, qui dans la guerre de la Vendée n'avait pas eu, ainsi que le général Dermoncourt, à p lyer de sa personne, il ne se fit remarquer, en cette occasion, que par une grossière atrectation de rudesse.
Deiitz, pendant plusieurs heures, fut gardé àvuepir M. Lenormand, commissaire central de police. Le traître était dans un état déplorable, il se frappait la tAle contre les murs, s'arrachait les cheveux, et demandait des armes pour s'ôter la vie.
Le 8 novembre 1832, à huit heures du matin, la duchesse de Berri s'embarquait, à l'embouc'iure de la Loire, avec M. de Mesnard et M"* de Kersabiec, sur un petit brick de guerre ayant à bord le capitaine I^eblanc, et commandé par M. MoUien. Le signal fut donné, et celle qui, venue en France comme régente, portait maintenant tous ses effets renfermés dans un mouchoir de poche, la bru de Charles X, la nièce de la reine des Français, lut conduite prisonnière vers la citadelle de Blaye, d'où l'on devait faire sortir, sous le règne d'un Bourbon, le déshonneur de la famille I
Parmi les faits qui se rapportent au drame de N.intes, il*en est de fort curieux que nous avons cru néanmoins devoir omettre, parce qu'ils ont été consignés déjà dans divers ouvrages ^ ; mais il se rattache à l'arrestation de la duchesse de Berri un fait très grave qui est resté inconnu. Il vaut la peine qu'on le raconte avec quelques développements, et nous sommes obligé à reprendre les choses d'un peu plus haut.
En 1831, la Bourse de Paris avait été le théâtre d'une lutte acharnée et mémorable. M. Ouvrard était un spéculateur puissant, que jamais ne parurent ni décourager ni troubler, mrme quand elles venaient de l'abattre, les tempêtes soulevées par ses combinaisons. M. Ouvrard eût volontiers bouleversé la Bourse, par une sorte d'instinct poétique, et à peu près comme les conquérants
1. Voir : la Vendée et Madame, par le général Der^ moncourt: les Me moires de la duchesse de Berri, par MM. Germaio Sarnit et Saiat-PMrae ; Madame, Nantes, etc., par M. Guibourg.
se plaisent à manier et à remanier le monde : pour le bruit, pour l'éclat, pour la grandeur des émotions. Pressentant bien les fortes secousses que les journées de juillet allaient donner à tous les peufdes, il s'étaitmis, après
1830, à jouer à la baisse* sur les plus vastes |»roportions. Ebranlé déjà par les révolutions surj'essives qui remuaient alors de fond en comble le sol de la vieille Europe, le crédit public en France menaçait de succomber; et la rente, continuellement offerte par Ouvrard, allait s*avilissant de plus en plus. Le 6 avril
1831, les fonds fr^mçais se trouvaient avoir atteint leur minimum de baisse : le 3 p. 0/0 fut coté à 47,80 ; le 8 p. 0/0 à 76,80, et plusieurs agents de change qui avaient sp^'îculé à la hausse disparurent. Cependant, un emprunt de 120 millions venait d'être annoncé, et il devait être adjugé le 19 avril. Or, Ouvrard, qui avait été Tâme ou le conducteur «le la [dupart des opérations à la baisse. Ouvrard semblait dominer la Bourse. D'ciilleurs, rimuiinence de la gu« rre parahsait les effoi'ts et des banquiers intéressés à la hausse, et du ministre qui avait besoin de crédit, et des receveurs-généraux, dont la liquidation menaçait d'être iiésaslreuse, pour peu que la dépréciation continuât. Il fallait donc k tout prix arrêter ce mouvement, relever les fonds, couper court aux opérations des baissiers. Les banquiers se concertèrent, le njinistre des finances appela auprès de lui les receveurs-généraux, et il lut arrêté qu'on aurait r.'cours aux escomptes sur les mutes françaises. Pour réaliser le moyen de faire ces escomptes, on convint, assure-t-on, que la maison Rothschild d'une part, que les receveurs-généraux d'autre part, créer.iient [>our vingt millions de valeurs de crédit environ;
\. On sait que jouer à la baisse, c'est vendra des rentes quand elles coûtent cher, pour les racheter quuud elb3:i coùt»*nt meilleur marché, de façon à gagner le montant de l'indifférence.
On sait aussi qu'entre joueurs la vente et le rachat sont deux opérations qui se sous-eu tendent. Supposons, par exemjile, que les rentes 3 p. OA) soient à 70, c'est-à-dire coûtent 70 Ir. Le joueur à la baisse, qui espère les voir descendre à 65 ou 60, en vendra un certain nombre, sans en posséder eu réalité une seule. Le moment de la liquidation venu, si la rente est en effet descendue à 6:> ou 60, il se fera tout simplement payer, par l'intermédiaire d«
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que la Banque de France escompterait ^ ces valeurs, qu*ayec les capitaux fournis par elle, la maison Rothschild et les receveursgénéraux prendraient livraison des rentes escomptées à la Bourse et les déposeraient de rechef à la Banque, qui leur avancerait de nouveaux fonds pour continuer leurs opérations. Il est certain que les 9, 11 et 12 avril, on annonçait à la Bourse des escomptes con* sidérables, des escomptes s'élevant à plus de 900,000 fr. de rentes 3 p. 0/0, et à plus de 500,000 fr. de rentes 8 p. 0/0. Ce fut un véritable coup de théâtre. Les fonds remontèrent avec une rapidité extraordinaire de 48 et 80 à 88 et 89 ; si bien que les spéculateurs qui avaient joué à la baisse furent, comme les agents de change associés à leurs opérations, ou forcés de s'arrêter ou poussés dans Tabime. C'était tout simple. Les escomptes obligeaient les vendeurs de rentes fin du mois à livrer ces rentes sans délai aux acheteurs qui apportaient leurs écus pour payer. Mais les vendeurs ne pouvant remplir la condition qui leur était imposée de la sorte, que par des achats empressés, la hausse était inévitable. Tel fut l'effet de ces escomptes, que dans tout le mois d'avril, le 3 p. 0/0 se releva de 47 à 62 ou 63, et le 8 p. 0/0 de 78 à
Tageot de change, le montant de Vindifférence : 5 fr. dans le premier cas, 10 dans le second.
Et, si au lieu d'être en baisse, la rente se trouve en hausse, ce sera au joueur à la baisse à payer la différence résultant de la hausse.
Jouer à la hausse, c^est calculer sur des éTentualités heureuses, c'est acheter de la rente. Jouer à la baisse, c'est calculer sur des éventualités fâcheuses, c'est vendre de la rente.
Nous avons dit qu'entre le vendeur et l'acheteur, la vente et l'achat se sous-entendent, de sorte que tout se réduit à gagner ou à perdre la différence résultant de la baisse ou de la hausse. Cependant, l'acheteur a le droit, en offrant le prix des rentes au vendeur, d'exiger de celui- ci la remise des titres des rentes vendues. C'est ce qui s'appelle, en termes de Bourse, escompter. Pour comprendre quel intérêt on peut avoir à escompter, il ne faut pas perdre de vue que, quand la rente est beaucoup demandée, elle éprouve par cela seul un mouvement de hausse ; que lorsqu'au contraire elle est beaucoup offerte, elle éprouve un mouvement de baisse. Exiger de celui qui vous a vendu des rentes qu'il n'avait pas, la remise des titres, c'est le forcer à s'en procurer réellement, à en demander; c'est conséquemment pousser à la hausse. L'escompte, à la Bourse, est un moyen de faire hausser la rente.
2. Il faut avoir soin de ne pas confondre les escomptes à la Bourse avec les escomptes ordinaires, les escomptes de la Banque.
90. Et pourtant, la menace d'une guerre européenne était encore si présente aux esprits que l'emprunt de 120 millions n'avait pas trouvé de soumissionnaire à 84 fr., minimum fixé par le ministre, et que la souscription à l'emprunt national avait produit une somme très-minime relativement aux besoins.
La défaite de M. Ouvrard était complète, mais il n'était pas homme à renoncer aux spéculations hardies. En 1832, son activité fut de nouveau sollicitée par l'entreprise de la duchesse de Berri. Une Restauration en France exigeait un grand déploiement de ressources financières. M. Ouvrard, qui était en Hollande, proposa au roi Guillaume et à Marie-Caroline, un projet d'emprunt fondé sur la combinaison que voici :
Une maison de banque anglaise, attachée à la cause des tories et rivale de Rothschild, aurait émis, au nom de Henri Y, 6 millions de rente 3 0/0. Le 3 0/0 étant alors à 60, l'emprunt aurait produit 120 millions. Ce capital aurait été .employé à acheter aux diverses Puissances de l'Europe, en rentes 5 0/0, de quoi payer les 6 millions de rentes 3 0/0 émises. Or, le 5 0/0 étant à 90, pour obtenir 6 millions en rentes 5 0/0, il aurait suffi d'un capital de 108 millions. De sorte que, sur les 120 millions produits par l'emprunt, 12 millions seraient restés à la disposition de Henri Y^ L'opération offrait donc deux avantages : 1° un bénéfice de 12 millions; 2f une garantie solide assurée aux préteurs, puisqu'elle reposait, non sur le Crédit d'une seule Puissance, mais sur celui de toutes les Puissances prises ensemble. Cela posé, deux hypothèses se présentaient : ou bien la rente 3 0/0 émise au nom de Henri Y se serait soutenue, ou bien elle se serait affaissée.
1. Ce bénéfice de 12 millions résulte, on le voit, de ce qu*on vend 6 millions de rentes à un prix plus élevé que celui auquel on les achète. Rendons ceci sensible par un exemple. Si une rente de 3 fr. coûte GO fr., cinq rentes de 3 ir. ou 15 fr. de rente, coûteront cinq fois 60 fr. ou 3000 fr. Si une rente de 5 fr. coûte 90 fr., trois rentes de 5 fr. ou 15 fr. de rente, coûteront trois fois 90 ou 270 fr. Donc, en vendant 15 fr. de rente dans le premier système, en même temps qu*on les achète dans le second, on recevra une somme de 300 fr. et on n*en déboursera qu*une de 270, ce qui constituera 30 fr. de bénéfice.
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Le coup de pislolet. (Page 571.)
Daus le premier cas, le crédit du prétendant était fondé, el l'on pouvait faire des 12 millions l'usage te plus convenable pour le succès de la cause. Dans le second cas, force était, à la vérité, d'employer l'argent en caisse & relever !a rente 3 0/0 par des achats habilements calculés; mais ici éclatait tout ce qu'il y avait d'ingénieux dans la combinaison. Car, qu'aurait prouvé raiïaissement de la rente 3 0/0 î Que l'Europe était à l'abri de commotions nouvelles ; que les entreprises de la légitimité n'étaient pas de nalure à menacer d'une réaction prochaine le repos des peuples. Et c'étaient là, pour les rentes 5 0/0, acquises par Henri V, des motifs évidents de hausse. Ainsi, les rentes émises ne pouvaient baisser sans que les rentes acquises ne montassent. D'où il suitqu'en vendant celfes-ci trèscher pour racheter celles-là fort bon marché, la caisse de la légitimité
devait, même dans l'hypothèse la moins favorable, réaliser des bénéfices énormes. C'était faire en grand l'opération que les habitués de la Bourse fout en petit, sous le nom A'arbilyat/e,
Un vaste plan fut construit sur ce projet financier. Le roi de Hollande n'ignorait pas de quelle importance était pour lui une diversion en Vendée, et il allait volontiers au-devant de toutes les combinaisons propres k faire retomber la Belgique en son pouvoir. Dès le mois de juin, un agf.nt avait été envoyé au prince d'Orange pour lui annoncer que s'il recommençait les hoslililtb, le roi de Sardaigne était décidé, soutenu ou non par l'Aulrîche, à se déclarer contre la France. Mais cette ouverture n'avait pas eu de suite à cause de la politique timide de la Prusse qui fit savoir au roi de Hollande qu'elle l'abandonnerait, s'il lui arrivait de
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prendre Tinitiàlive de la guerre. Depuis, la situation de l'Europe H*était compliquée encore davantage ; de sourdes divisions s'étaient introduites au sein de la Conférence de Londres; la Russie, la Prusse, TAutriche, paraissaient disposées à se séparer -de la politique suivie par les cabinets des Tuileries et de Saint-James. Le fil des négociations légitimistes fût renoué. La famille royale exilée de France aurait quitté l'Angleterre et se serait réfugiée dans les états du roi de Hollande. Venloo aurait été assigné pour résidence à Henri V. On avait lieu de compter sur la coopération de quelques généraux, à demi détachés de la cause de Louis-Philippe. On savait qu'à un signal convenu, un lieutenant-général devait faire passer sa division SOUK le drapeau blanc. Le partage de la Belgique entre la Hollande et la France aurait été annoncé comme un des avantages résultant du triomphe de la légitimité. Enfin, on se promettait beaucoup de la réalisation du projet d'emprunt, dont nous avons indiqué le mécanisme. Mais, pendant la dernière période du séjour de la duchesse de Berri à Nantes, tant de brillantes espérances commençaient à s'évanouir : elles furent tout à fait détruites par l'arrestation de la duchesse de Berri.
Le roi venait de mettre momentanément à couvert sa dynastie ; il ne se doutait pas qu'un grand danger allait menacer ses jours. La joie fanfaronne et cruelle déployée à la suite des journées do juin, les vaincus livrés au gourdin des sergents de ville, les prisons encombrées de suspects, Paris placé inconstitutionnellement et violemment sous la juridiction des conseils de guerre, Tiuf&me édil de 4666 ressuscité tout a coup et les médecins sommés de descendre au rôle de délateurs, l'atteinte récente portée au droit d'association par la dispersion du club des Amis du Peuple, tout cela irrita au plus haut point les ennvmis du gouvernemeut. Jusqu'alors les plus fanatiques n avaient juré que par rinsurrection. L*insurrection venant à leur manquer, le sentiment de leur impuissance les précipita dans Texcës de Taudace, et ils
concentrèrent sur une seule tête toute la haine dont ils étaient animés.
Croire possible le succès d'un assassinat, même consommé, et accorder cet honneur à un homme qu'on fasse tenir dans sa vie le salut d'un peuple, il n'est point assurément d'erreur plus profonde, il n'en est point de plus funeste. Les destins d'une nation ne dépendentpas de si peu ! Quand le mal existe, c'est qu'il est dans lés choses : là seulement il le faudrait poursuivre. Si un homme le représente, en faisant disparaître cet homme, on ne détruit pas la personnification, on la renouvelle. César assassiné renaquit plus terrible dans Octave. Mais comment de semblables idées auraient-elles été universellement admises dans un pays où l'on apprenait auk enfants à honorer le courage d'Armodius et d'Aristogiton, où la mémoire de Brutus était l'objet d'un culte classique, où l'attentat de nivôse, essayé par les grands et dans leur intérêt, n'avait été blâmé que faute d'avoir réussi, où chacun était admis à traduire devant sa raison la société tout entière, et où cette doctrine de l'individualisme avait fait des progrès si rapides, qu'elle se produisait partout : dans la morale, par l'athéisme de la loi et la confusion des cultes; dans la politique, par le fractionnement extraordinaire des partis, dans l'éducation^ par l'anarchie de l'enseignement; dans l'industrie, parla concurrence; dans le pouvoir, par les encouragements prodigués depuis plus d'un demi-siècle à l'insurrection? Le libéralisme avait produit pendant quinze ans cette fausse et pernicieuse théorie que les gouvernements ne doivent pas être chargés d(î la direction morale des esprits : les conséquences ne s'étaient pas fait attendre. Sous l'empire d'une loi athée et d'une morale abandonnée à tous les caprices de la controverse, chacun en était venu à n'accepter, de la légitimité de ses actes, d'antre juge que lui-même.
Tel était donc l'état de la société lorsque, pour la première fois depuis 1830, quelques jeunes gens, aveuglés par leur colère, se mirent à agitei: de vagues projets d'attentat.
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Exalté comme un acte décourage, lapromenade triomphale de Louis-Philippe dans la journée du 6 juin ne leur avait paru, à eux, qu*une bravade. lisse demandèrent s'ils n'immoleraient pas une grande victime auxmànes de ceux dont les dalles de la Morgue avaient reçu les cadavres. Bientôt le bruit court que la route de Paris à Neuilly avait été éclairée en mainte occasion par des conjurés^ dontle hasard des circonstances ou l'active surveillance exercée sur la route avaient seuls arrêté le bras.
Ce fut sous l'impression de ces rumeurs sinistres que le roi dut se préparer à ouvrir la session de 1833. Le 19 novembre, jour fixé pour la séance royale, tout l'espace compris entre les Tuileries et le Palais- Bourbon se couvrit de troupes. Deux voitures contenant, l'une la reine et ses filles, l'autre les ministres, se dirigèrent vers la Chambre. Suivait le cortège, qui s'avançait avec lenteur au milieu d'une double haie de gardes nationaux et de soldats. Le roi était à cheval, en tête de l'escorte. Il arrivait sur le Pont- Royal, lorsque soudain, à quelques pas de lui, une détonation d'arme à feu se fit entendre. Il tressaillit, se courba rapidement sur le pommeau de la selle, comme s'il eût été blessé ; puis, tournant vers l'endroit d'où le coup était parti, des yeux hagards et un visage altéré^ il prononça quelques mots qui se perdirent dans un long murmure de surprise et d'effroi. Il eut toutefois la force de lever en l'air son chapeau pour saluer la foule, et il rassura son escorte au sein de laquelle il s'était replié. La consternation y était générale. Celte première tentative n'étaitelle pas le signal ou le prélude d'une agression plus terrible? Le cortège parut un moment disposé à rebrousser chemin. Cependant, après deux ou trois minutes d'hésitation, pendant lesquelles le général Pajol, le colonel Raffé, et d'autres officiers supérieurs avaient recueilli à la hâte des renseignements erronés mais rassurants, on se remit en roule. Le coup avait été tiré si près de la troupe de ligne formant la haie, que, personne n'ayant été atteint, on attribua d'abord toute cette
alerte à l'explosion fortuite de l'arme d'un soldat; opinion qui, un instant accréditée dans les groupes et parmi les agents de l'autorité, contribua sans doute à l'évasion du coupable, et de ses complices s'il en exis<» tait.
Mais la vérité ne tarda pas à se faire jour. Une jeune femme, élégamment vêtue, avait chancelé, s'était évanouie, et. dans le cercle de curieux formé autour d'elie, on avait trouvé un pistolet récemment déchargé. Bientôt, à quelques pas de là, sur le milieu de la chaussée, que la foule avait envahie après h' passage du cortège, un second pistolet entièrement semblable au premier, mais chargé et amorcé, fut remis aux agents de la force publique.
Ayant repris ses sens, la femme dont nous avons parlé raconta d'un ton plein de terreur qu'un jeune homme était venu se placer devant elle; qu'il avait tiré de sa poche uu pistolet, et que, pour mieux ajuster le roi, il s'était fait un point d'appui de l'épaule d'un soldat. Elle ajouta qu'elle s'était alors efforcée de saisir le bras du jeune homme, mais qu'il l'avait repoussée d'un coup violent dans la poitrine, et que la brusquerie de ce mouvement avait dérangé la direction de l'arme meurtrière. M"* Boury, c'était son nom, donna, sur le lieu même, le signalement du coupable et les renseignements les plus précis. On la conduisit ensuite aux Tuileries, où, après avoir subi un nouvel interrogatoire, elle fut présentée à de hauts personnages qui la comblèrent de félicitations et de caresses. On s'enquit de sa position, qui était assez modeste, et l'on apprit qu'elle était venue de Bergues à Paris pour solliciter la survivance d'une direction de poste. Elle n'en fut pas moins entourée de soins délicats; l'hôtellerie où elle était descendue ne fut pas jugée digne de recevoir une femme devenue à ce point importante dans l'Etat; les journaux de la Cour ne parlèrent plus de M"« Boury qu'avec respect, et affectèrent de l'appeler exclusivement: « La jeune personne qui a sauvé le roi. »
Lui, cependant, il était arrivé au Palais-
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Bourbon, où la nouvelle du danger couru ne l'avait point précédé. Aussi, n'y eut-il rien d'insolite dans la réception que les députés firent au monarque; les uns poussant des cris, les autres restant silencieux et immobiles selon la diversité des opinions ou des sentiments. Louis-Philippe lut avec une émotion, dont une grande partie de l'assemblée ignorait encore la cause, le discours préparé par les ministres. Ce discours respirait la menace. Le gouvernement s'y félicitait de sa double victoire sur les factions, promettait de les accabler, s'exprimaiten termes fort vagues sur la paix de l'Europe, et en termes décisifs sur l'impossibilité d'alléger les charges publiques. Nul doute qu'un pareil langage n'eût été froidement accueilli si, avant la fin de la séance, la nouvelle ne se fût répandue que Louis-Philippe venait d'échapper à la mort. Aussitôt toutesles opinions se réunirent dans une même pensée de réprobation ; et, le soir, les députés se rendirent en grand nombre au Château ; ceux-ci, parce qu'ils étaient pénétrés réellement d'indignation et de douleur, ceux-là, parce qu'ils ne voulaient point perdre cette occasion particulière de flatter. « Eh bien! dit le roi à a M.Dupin, ils ont donc tiré sur moi? — « Sire, répondit M. Dupin, ils ont tiré sur eux. » Mot profond, mais qui calomniait tout un parti !
Et en effet, cet attentat n'était Fœuvre d'aucun parti, et les républicains en repoussèrent la solidarité avec une énergie hautaine et sincère. N'importe : on vit se reproduire la polémique sans bonne foi, sans dignité, sans pudeur, que l'assassinat du duc de Berri avait soulevée sous la Restauration. Du fanatisme de quelques hommes les courtisans conclurent à celui d'une opinion, dont la logique était aiusi condamnée comme homicide. Sous la Restauration, les feuilles de la Cour avaient dit : « Le poignard de Louvel « est une idée libérale. »SousLouis-Philippe, il se trouva des hommes qui dirent : « La « vie du roi vient d'être menacée par une idée républicaine. » Car le mensonge est l'arme éternelle des partis.
Du reste, en celte querelle, l'injustice se trouva aussi du côté des journaux de l'Opposition. A des insinuations odieuses quelques-uns d'entre eux opposèrent des hypothèses invraisemblables, et la police fut accusée gravement d'avoir joué, pourranimer en faveur de la monarchie l'enthousiasme éteint, la comédie d'un assassinat.
Quoi qu'il en soit, l'instruction se poursuivit avec activité. La police, qui n'avait pu arrêter personne sur le Pont-Royal, fit de nombreuses arrestations à domicile. On assure que plusieurs mandats d'arrêt avaient été préparés dès la veille, dans la prévision des troubles qu'annonçait la fermentation des sociétés populaires.
Le 14 novembre, cinq jours avant la séance royale, deux individus faisant partie de la Société des Droits de l' Homme ^ les sieurs Collet et Cautineau, s'étaient présentés à la préfecture de police et y avaient révélé un prétendu complot formé entre les citoyens Bergeron, Billard et Girou. Pour se mettre à l'abri de tout soupçon et de toute vengeance^ autant que pour donner à la police un gage de leur sincérité, les deux délateurs demandèrent à être mis en état d'arrestation. Billard, le seul qu'ils eussent désigné clairement, le seul dont ils eussent pu indiquer la demeure, fut arrêté sur-le-champ. Girou ne tomba aux mains des agents de l'autorité que le lendemain de l'attentat, et Bergeron que cinq jours après, quoiqu'il ait été établi par l'instruction que ce dernier n'avait pas interrompu l'exercice de ses fonctions dans l'institution à laquelie il était attaché.
Pendant que Bergeron était conduit de son domicile à la préfecture de police, une voiture de poste, escortée par la gendarmerie, amenait de Chauny dans la capitale le docteur Benoist, républicain avoué. Une dénonciation imputée à la jalousie d'un confrère, avait signalé M. Benoist comme s'étant rendu à Paris la veille de l'ouverture des Chambres, et l'ayant quitté précipitamment le lendemain. Par une étrange coïncidence, Benoist était l'ami intime de
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Bergeron, et il fut constaté qu'ils avaient passé ensemble une partie de la journée du 19.
Le prévenu Girou avait été mis en présence de M'^* Boury, qui, sans le reconnaître positivement, lui trouvait quelque ressemblance avec le coupable. Bientôt cette demoiselle fut appelée, ainsi que les autres témoins, à une confrontation à laquelle figuraient quatre suspects, Bergeron, Benoist, Girou et Lambert. Celui-ci, ouvrier influent par son intelligence et son courage, fut rendu à la liberté, parce qu'aucun des signalements donnés ne se rapportait à lui. 11 en fut de même de Girou, quelque temps après. A travers beaucoup de contradictions et d'incertitudes, les principales charges pesèrent sur Bergeron; mais ces charges n'allaient pas au delà du doute : pas de témoignage affirmatif, nulle reconnaissance formelle.
Bergeron, à peine âgé de vingt-un ans, était un jeune homme d'une exaltation froide, de mœurs douces, d'un caractère bienveillant quoique ferme et résolu. Son attitude devant les juges ne fut ni arrogante ni timide. Il ne dissimula point son républicanisme, avoua sa participation aux combats des 5 et 6 juin, et se déclara prêt à reprendre un fusil pour peu qu'il y eût dans une insurrection nouvelle des chances de succès. Le magistrat instructeur lui ayant demandé : « Avez-vous dit que le roi mé- « ritait d'être fusillé? » Bergeron répondit avec calme : <( Je ne me rappelle pas l'avoir <( dit, mais je le pense. »
Cette audacieuse franchise semblait donner plus de poids aux dénégations formelles quUl opposait à l'accusation. Interrogé sur l'emploi de son temps dans la journée du 19, il allégua son alibi au moment de l'attentat, et de nombreux témoignages vinrent confirmer ses déclarations.
L'instruction touchait à son terme; les incertitudes du palais étaient au comble, et une ordonnance de non-lieu paraissait imminente, lorsqu'un incident imprévu raviva l'accusation. Une femme, d'une moralité
équivoque, signala tout à coup à la justice, comme pouvant donner des renseignements précieux, un camarade de collège de Bergeron, nommé Janety. Janety prétendit que, se trouvant le 19 sur le quai Voltaire avec les sieurs Pianel et Benoist, il avait rencontré Bergeron et lui avait entendu dire qu'il venait de tirer sur Louis-Philippe, qu'il avait déployé beaucoup de sang-froid et s'était soustrait à une arrestation par sa présence d'esprit. Mais Pianel, Benoist et plusieurs autres personnes démentirent les principales circonstances du récit de Janety. Quelques-uns de ses parents, son frère luimême, affirmèrent qu'il était naturellement porté à l'exagération et au mensonge. Bergeron et Benoist furent néanmoins renvoyés devant la cour d'assises, le premier comme auteur, le second comme complice de l'attentat du Palais-Boyal.
Plus tard, les débats s'étant ouverts sons la présidence de Duboys (d'Angers), dont les journaux remarquèrent la partialité, involontaire sans doute, cent trente témoins furent entendus. Parmi eux figurait M^^' Boury, qui, après avoir été l'héroïne du drame, était descendue au rôle de simple comparse. Tant |qu'on avait espéré obtenir d'elle des aveux accusateurs, on l'avait environnée d'hommages, accablée d'éloges :
le jour où son témoignage consciencieux, invariable, désintéressé, put être invoqué en faveur des prévenus, on oublia l'immense service qu'elle avait très- vraisemblablement rendu au roi, pour ne songer qu'à sa franchise importune. Les témoins, jaloux de ressaisir l'importance dont elle les avait frustrés, s'accordèrent, sur les interpellations encourageantes du procureur-général et du président, à lui contester la part de gloire qu'elle s'attribuait. Il y en eut qui allèrent jusqu'à nier sa présence sur le lieu de l'attentat. Bergeron déjoua cette manœuvre en faisant observer que, la première, M"" Boury avait donné le signalement du coupable, et que la plupart des dépositions faites après la sienne s'étaient rapportées à ce signalement; d'où il fallait conclure
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qu'elle avait dit Texacie vérité, à moins qu'on ne lui supposât un rare talent de devination.
L'accusation fut abandonnée à l'égard de Benoist, et soutenue avec un acharnement extrême contre Bergeron, par le procureurgénéral, M. Persil, et son substitut, M. Franck- Carré. Mais l'accusé et M* Joly, son habile défenseur, la repoussèrent avec autant de bonheur que d'énergie, et ne tardèrent même pas à prendre l'offensive. Après huit jours de débats orageux, qui se terminèrent, du côté de Bergeron, par une profession de foi républicaine, très noble et trèsfière, le jury prononça un verdict d'acquittement. Des acclamations joyeuses se firent entendre et se prolongèrent sur le quai de l'Horloge, que couvrait une foule impatiente et que sillonnaient de nombreux soldats.
Armand Carrel, qui avait suivi les débats assidûment, rendit compte de ses impressions, dans le National^ de la manière suivante :
« Le jeune Bergeron a débité avec émotion « et naturel une courte défense noblement « écrite et fermement sentie, ce qui prouvera « aux gens qui se connaissent en hommes, « que celui-ci n'est point un homme ordi- <( naire. C'est le résultat de presque tous les « procès politiques intentés jusqu'ici à Topi- (( nion républicaine. Ils n'ont rendu diantre « service au pouvoir que de mettre en relief « des caractères d'une forte trempe et des « talents pleins d'espérance. Tel est le jeune « accusé dont le jury a prononcé aujourd'hui « l'acquittement. »
Ce qu'Armand Carrel disait ici à propos du procès intentée Bergeron était également applicable à un procès antérieur, qui n'avait eu ni moins de retentissement ni moins d'importance. Vers la fin de l'année, plusieurs membres de la Société des Amis du Peuple, MM. Rittiez, Cannes, Achille Roche, Berrier- Fontaine, Godefroi Cavaignac, Gabour, Desjardins, Félix Avril, Bonnias, Carré, Despréaux, Plagniol, Plocque, Trélat, Raspail, avaient été appelés à comparaître devant la cour d'assises de la Seine pour avoir pris
part, un an auparavant, à des réunions composées déplus de vingt personnes. L'accusation s'appuyait sur l'article 291, et on allait décider si, dans un pays prétendu libre, le droit d'association serait maintenu ou aboli.
Aprèsunebrillante improvisation deM.Rittiez, M. Godefroi Cavaignac prit la parole. Il commença d'abord par défendre, avec une simple et forte éloquence, le droit d'association. Puis, s'adressant à ceux qui affectaient de ne voir dans la république qu'une pensée de désorganisation et d'anarchie, il s'écria :
« Nous sommes, dites-vous, les ennemis
« de la société comme du gouvernement
« Mais j'ai déjà répondu. Ce que nous haïs- « sons dans la société, ce sont ses vices ; « nous sommes les véritables amis de l'ordre « social, car nous voulons qu'il soit corrigé, <( et nous croyons qu'il est susceptible de « l'être. Vous qui dites qu'il est bon, vous (( le flattez ; vous le calomniez, vous qui (( dites qu'il restera toujours vicieux. Aussi « bien, je pourrais, cette fois encore, de- « mander où donc est cette organisation que « nous voulons détruire : religion, science, « travail, qu*y a-t-il de constitué dans la so- « ciété actuelle ?
« La religion? interrogez un prêtre, M. de « Lamennais. La science? interrogez Ras- « pail. Quelle organisation scientifique y a- (( t-il dans un pays où manque l'enseigne- « ment populaire ?
« Quant au travail, demandez à tous ceux « qui le pratiquent s'il est organisé. Souve- <( nez-vous de Lyon ; examinez tout ce qui <( dit, tout ce qui se fait, parce que les lois « organiques du travail font défaut. Etrange « calomnie ! nous sommes des désorganisa- « teurs dans une société où l'organisation « manque, et où nous voulons qu'elle se « fonde enfin !
« Est-ce en religion ? Nous sommes pour « la liberté absolue de conscience. Nous ne « voulons pas de prêtres qui, sous quelque « nom que ce soit, gouvernent les affaires « du monde. Nous n'adoptons pas non plus « une foi qui met tout au ciel, qui réduit
HISTOIRE DE DIX ANS
(( l'égalité à Tégalité devant Dieu, à cette (( égalité posthume que le paj*anisme proie clamait aussi bien que le catholicisme.
(( La religion, comme nous Tentendons, <( nous, ce sont les droits sacrés de Thumaf( nité. Il ne s'agit plus de présenter au crime «un épouvantait après la mort, au mal heu- « reux une consolation de Tautre côté du « tombeau, il faut fonder en ce monde la « morale et le bien-être, c'est-à-dire Téga- « lité; il faut que le titre d*homme vaille, à (« tous ceux qui le portent, un même respect u religieux pour leurs droits, une pieuse (c sympathie pour leurs besoins. Notre reli- ' gion, à nous, c'est celle qui changera « d'aiïreuses prisons en hospices péniten- « tiaires, et qui, au nom de l'inviolabilité « humaine, abolira la peine de mort.
« La science, nous demandons qu'elle « soit organisée de manière à faciliter le trau vail, multiplier la production^ la richesse, (( le bien-être, . propager l'enseignement, « défendre les hommes contre les fléaux qui « les attaquent. Nous demandons qu'elle soit organisée de façon que, quand un homme comme Broussais se portera candidat, il soit élu ; qu'il ait pour électeurs des hommes qui ne l'écartent point : car l'élection bien organisée est à son tour la « loi organisatrice par excellence. Autant << en dirons-nous pour les lettres et pour (( les arts : utilité sociale, gloire, liberté, « concours, élection.
« Quant au travail, nous demandons qu'il (( ne soit plus subordonné à l'intérêt des (< avides et des oisifs. Nous demandons que u le travailleur ne soit pas exploité par les capitaux, que la main-d'œuvre ne soit pas son seul gain ; qu'il trouve dans l'établissement des banques publiques, dans la « propagation de l'enseignement et des mé- « thodes, dans la sagesse de la justice et « l'assiette de l'impôt, dans la multiplicité (( des voies de communication, dauslapuis- '( sance même de l'association, leâ moyens (( de faciliter sa tâche, d'affranchir son acti- « vile, de récompenser son industrie et son « courage. Nous demandons surtout que le
« travail soit le premier des titres à l'exer- « cice des droits politiques, car les sociétés « vivent par le travail et non par la pro- « priété.
« A ce mot, messieurs, je m'arrête : j'ai « besoin de prolonger encore mes explica- « tions, car on nous accuse de doctrines « hostiles aux propriétaires, et d'ailleurs je « dois ajouter que, dans la société française, (( et au milieu de ce défaut d'organisation « et de vie que j'ai signalé partout, la pro- <( priété se présente puissante, organisée. « Notre première révolution l'a constituée « sur des bases nouvelles, imparfaites, maisce fondées sur un principe utile : celui de la « division.
(( Cette division, elle l'a opérée seulement « en limitant le droit de transmettre, par « l'égalité des partages et l'interdiction des « substitutions. Ce n'était pas Tunique « moyen; par exemple, il eût fallu aussi « étendre le droit d'hérédité, c'est-à-dire que « la division de la propriété se fût accrue et « perfectionnée, si l'on eût, dans chaque hé- « ritage d'une certaine valeur, affecté une « sorbe de légitime à un fonds commun à ré- « partir entre les prolétaires.
« Qu'on ne se récrie pas, messieurs, car le « fisc ne fait pas autre chose en prélevant « les droits de succession. Seulement, c'est « lui qui en profite, et nous aimerions mieux « que ce fût la main féconde des travailce leurs.
« Mais, quoi qu'il en soit, il y a puissance « et organisation de la propriété en France. « Le principe de la division y a été intro- « duit, et il a multiplié les propriétaires, « multipliés déjà par la vente des biens na- « tionaux ; et cette possession, fractionnée, « divisible^ récente, a donné à la propriété (( une constitution à la fois vivante et perfec- « tible.
« Quant à nous, nous ne l'avons pas atta- « quée : le sentiment delà propriété compte « paifuii les sentiments naturels à Thomcne « mais c'*est justement pour cela, c'est justece ment parce que l'homme veut posséder, c( parce qu'il ne faut pas méconnaître co
LOUIS BLANC
« penchant^ que nous demandons qu'il soit « satisfait chez le plus grand nombre « d'hommes possible, au lieu de n'être gra- « tifié que chez quelques-uns et de consli- (( tuer une exception.
« Il n'y aurait plus de grandes fortunes, « il n'y aurait plus d'excessive pauvreté. En « politique et en morale, ce serait un bien. « On prétend que l'accumulation des capi- « taux est nécessaire à certains cas de la « production. Maison aura toujours un assez (( grand capitaliste : le budget. D'ailleurs, « qui suppléera à la division des capitaux ? « encore l'association.
« Nous ne contestons pas le droit de la « propriété ; seulement nous mettons au- « dessus celui que la société conserve de le « régler suivant le plus grand avantage « commun. Nous n'étendons pas le droit « d'user et d'abuser au détriment de l'état « social. Le gouvernement lui-même ne « soumet-il pas aux Chambres une loi sur « l'expropriation forcée pour cause d'utilité « publique, demandant à la loi de prémunir « ï'iutérêt général contre les prétentions « abusives du droit individuel de propriété î
« Ce que nous lui contestons, messieurs, « c'est le monopole des droits politiques^ et « ne croyez pas que ce soit seulement pour « les revendiquer en faveur des capacités. « Selon nous, quiconque est utile est capau ble; tout service entraine un droit; à tout « travail un bénéfice et une garantie; car « c'est au travail surtout que le bénéfice est (( dû, et que la garantie est nécessaire.
« Pourquoi donc la propriété seule aurait- (( elle des droits politiques? Et puis, ces « droits ne seront-ils pas eux-mêmes une « propriété? Ne peut-on rien posséder que « terre ou maison ? Ne sera-ce pas aussi une « propriété que cette instruction, premier (( élément de travail et d'industrie, que la « société est tenue de distribuer à chacun « de ses membres ? ce titre de citoyen, réa- (( lise enfin par les garanties, l'assistance et « la protection qu'elle doit à tous? »
Ces explications de M. Godéfroi Cavaignac indiquent d'une manière assez exacte jus-
qu'où allaient et où s'arrêtaient, vers la fin de 1832, les opinions de la plupart des républicains. Le discours de l'accusé se terminait en ces termes :
« Sur le sol que nous exploitons, vous « n'avez pas le droit d'empêcher que nous <c fondions notre commune. La loi, ditesce vous? mais elle parle ici le langage de la « force, et ce langage n'est pas à notre por- « tée. « Tu me cites, disait un protestant à « un inquisiteur, tu me cites une loi qui « nous défend de nous réunir : comment « veux-tu que j'exécute une telle loi? je ne « la comprends pas. »
« Non, nous ne la comprenons pas, et (( lorsque du présent nous revenons vers le « passé, tout ceci nous semble un rêve. Hier (( encore je parcourais les tables du Moni" « teur^ j'y trouvais indiquées ces journées « fameuses, ces grands travaux, ces guerres (( gigantesques, toute la vaste entreprise du « peuple français pour la conquête de ses « droits. Je suivais cette trace lumineuse (( que le génie de la liberté a jetée sur les « quarante années, nos contemporaines, et « sur les événements qui, d'un pôle à l'autre, (( ont ébranlé la terre, ne laissant debout <( que la fortune des nations. Je voyais ce « génie libérateur songeant à tous les peu- « pies, faisant de leur cause sa cause, et pour « les soutenir, choisissant la France, l'ar- (( mant, l'inspirant, lui soufflant au cœur « une énergie incroyable, et remplaçant « dans ses veines tout ce sang qu'elle a procc digue.
' « Je voyais nos triomphes,'puis nos revers, (( dignes encore de nous, montrant tous les « bras de l'Europe tendus pour nous renver- « ser; puis, sous les Bourbons, la liberté « fournissant à la tyrannie de sanglants sa- « crifices ; puis enfin les jours de juillet, qui « au droit sacré du peuple ajoutèrent le droit « du plus fort.
« Je pourrais compter peut-être tant de « victoires et de désastres, tant de puissants « travaux ; je pourrais recueillir ces leçons « que la France a données au monde ; mais « que trouverais-jepour résultat de ces ensei-
« gnements, de ces effort»» Rien que des i K hommes comme ceux, qui nous gouvern oenl; rien que des lois comme celles qu'on « vous demande d'appliquer.
« En être encore à l'article 291, certes, « c'est une énigme inconcevable, désespé- « rante, messieurB..., s'il ne se trouvait des « citoyens pour le violer, des jurés pour les a en absoudre. »
M. Godefroi Cavaîgnac n'avait pas trop auguré de l'opinion des jurés auxqueU il s'adressait. La défense ayant été complétée par quelques graves et énergiques paroles deHH. Plocque, Desjardins, Carré, Gaussuron-Despréaux, la clôture des débals fut prononcée, et M. Fenet, chef du jury, donna lecture de la déclaration suivante :
Y a-t-il eu association de plus de vingt personnes? Oui. — Cette association étaitelie périodique! Oui. — Était-elle autorisée par le gouvernement? Non. — Les prévenus sont-ils coupables? Non.
Ainsi, le même fait que la cour de cassalion avait jugé coupable, lorsqu'elle avait rejeté le pourvoi des sainl-simoûiens, lejury venait de le déclarer innocent! Ainsi, l'article 291 , confirmé par une magistrature émanant du Pouvoir, venait d'être implicitement aboli par une magistrature sortie de la nation ! Et, pour qu'il ne restât aucun nuage sur la pensée qui avait dicté son verdict, le jury eut soin de déclarer formellement, par i'orgaoe de son chef, que « dans sa cous- « cience il 'avait jugé non coupable le fait « d'association de plus de vingt per80nnes.> Malgré cette protestation solennelle, le président de la cour d'assises, tout en prononçant l'acquittement des prévenus, déclara la Société des Amis du Peuple dissoute. Celait l'anarchie poussée jusqu'à sa dernière limite : c'était la justice dans le chaos.
Tandis que les républicains profitaient de la persécution même à laquelle ils étaient en butte, pour soulever, pour débattre les plus hautes questions de l'ordre politique et de l'ordre social, les deux Chambres retentissaient de stériles récriminations.
Au oalaJs du Luxembourg, le gouverne-
ment avait dans H. le marquis de Dreux- Brézé on adversaire brillant et opiniâtre. Hais comme M. de Dreuz-Brézé ne pariait jamais qu'au nom de la Restauration et qu'il était l'orateur d'une puissance vaincue, ses paroles n'éveillaient pas dans la société de nombreux échos. D'ailleurs, la pairie ayant perdu depuis longtemps toute consistance, les luttes qui pouvaient naître dans son sein occupaient faiblement l'attention publique.
Druui-lirete (1793-1840.)
La Chambre des députés fut donc le priucipal théâtre des combats que se livrèrent, à propos du discours de la Couronnej le parti du ministère et celui de l'Opposition.
Pour se défendre, le Pouvoir avait eu recours à des mesures d'une évidente brutalité; il avait abusé des procès de presse, il avait violé en mainte occasion, avec une étourderie cruelle, le domicile des citoyens; il avait, par le déploiement intempestif de ses forces ' et la protection accordée aux fureurs des 1 agents subalternes, jeté à l'esprit de révolte
ides défis de nature à changer le désordre en émeute et l'émeute en insurrection; vain-
LOUIS BLANC
queur sur la place publique, il s'était anné de la dictature pour ses vengeances, alors que la légalité suffisait à sa justice : ce fut sur cet ensemble d'actes attentatoires à la liberté que rOpposition attaqua le ministère par Torgane de MM. Thouvenel, de Sade, Havin, Ëusèbe Salverte.
A ces attaques les défenseurs du gouver* nementrépliquërent, les uns, comme M. Roui, avec un emportement injurieux, les autres, comme M. Duvergîer de Hauranne, avecune conviction calme et rai sonnée: qu'un système de demi-mesures eût inévitablement perdu rÉtat au milieu de tant de passions furieuses et dans ce choc de toutes les factions ; qu'on encourageait la révolte en refusant aux ministres les moyens de lui écraser la tête*; que ce n'était pas trop de toute l'énergie déployée jusqu'alors pour abattre cette audace des partis, qui de l'insurrection se réfugiait dans l'assassinat ; que l'Opposition mentait à ses propres principes, lorsqu'aprës avoir réclamé à grands cris l'application de l'état de siège aux provinces de l'Ouest, elle trouvait mauvais que l'état de siège fût appliqué à la capitale, livrée, comme l'Ouest, à tous les dangers, àtoutes les horreurs delà guerre civile. Ensuite, prenant l'offensive, le parti ministériel reprochait à l'Opposition d^avoirpoussé à l'anarchie par la publication de son fameux compte-rendu. Que ne donnait-elle plutôt à ce gouvernement dont elle avait seméla route d'obstacles, des conseils utiles et modérés? Que n'apprenait- elle aux ministres, en termes plus clairs et plus précis, cet art précieux de bien gouverner, dont elle semblait se vanter déposséder seul le secret? « Qu'auriez-vous fait à notre place ?«riait M. Thiers à ses adversaires. Comment auriez-vous surmonté tant de difficultés, conjuré tant de périls I Voyons, indiquez-nous vos procédés; initiezruous aux mystères de votre sa-
gesse
M. Odilon Barrot n'eut pas de peine à montrer combien étaient peu sérieuses de pareilles sommations. Mais lorsqu'il rappela, d'un ton amer et avec un geste animé: la Chambre du double vote maintenue, l'héré-
dité de la pairie disputée à Topinion, rabaissement du cens électoral contesté, la capacité en quelque sorte proscrite par la loi électorale; lorsqu'il condamna hautement, dans les allures du gouvernement nouveau, les traditions de celui qui avait péri dans une tempête ; lorsqu'il affirma que la royauté voulue en juillet n'était pas une royauté s'appuyant sur des intérêts de famille, de caste, d'aristocratie, et vivant sous le patronage de l'étranger; lorsqu'enfin il accusa les ministres de n'avoir su continuer la Restauration, M. Odilon Barrot fit, à son insu, le procès de la monarchie considérée dans son principe. Car une royauté ne saurait puiser dans son propre fonds ses moyens d'existence. Etablie sur le plus exorbitant de tous les privilèges, il faut qu'elle ait à côté d'elle un corps privilégié qui la défende. On la détruit si on l'isole, on la rend superflue et onéreuse si on ne lui donne pas, comme en Angleterre, une aristocratie à représenter. Toute royauté qui n'est pas un symbole est nécessairement une tyrannie, par cette raison bien simple qu'un Pouvoir qui ne tire pas sa raison d'être du milieu dans lequel il vit, ne se conserve qu'à la condition de s'imposer. L'Opposition demandait conséquenunent l'impossible en demandant une royauté qui, selon l'expression de M. Odilon Barrot, « répondit à ce « sentiment d'égalité qui était dans la société « française. » Jamais doclrines politiques n'avaient reposé sur des données plus contradictoires, sur une utopie plus monstrueuse.
Mais tel était l'aveuglement inconcevable de tous les libéraux honnêtes! Bercés dans des sentiments monarchiques, et toujours préoccupés de cette crainte que la permanence de l'échaufaud ne succédât à l'hérédité du trône abolie, ils disaient: « Conservons le régime monarchique. » Puis, entraînés parle torrent des idées révolutionnaires et irrésistiblement soumis à l'empire du principe d'égalité, ils ajoutaient: «Qu'il n'y ait dans ce régime « monarchique ni distinctions injustes, ni « fictions honteuses, ni privilèges, » ce qui revenait ù demander que lamonarchie existât
HISTOmE DE DIX ANS
en dehors des seules conditions qui la puissent rendre possible.
Le parti ministériel, sans avoir raison, avait du moins sur ses. adversaires de la Gauche dynastique Tavantage d*ètre conséquent dans ses erreurs. Aussi sa victoire futelle complète. Dans les premières séances, M. Dupin atné Tavait emporté sur M. Laffitte pour la présidence; et, pour la vice-présidence, M. Bérenger avait obtenu plus de voix que M. Dupont (de TEure). L'adhésion donnée au discours de la Couronne par Tadresse, telle qu'on la vota, rendit le triomphe du ministère incontestable. La rédaction de cette adresse ne laissait pas même percer le doute timide que la Chambre des pairs avait exprimé sur la question de Tétat de siège. Il est vrai que la Chambre des députés mani-
festait ce désir, que la politique suivie par les ministres se tint également éloignée des souvenirs de la Restauration et des doctrines de la République. Étrangechimère que pour suivent encore les constitutionnels de nos jours I
Quant on veut la monarchie, il faut la vouloir avec tout ce qui la constitue, il faut la vouloir entière. La proclamer indispensable, quand on lui conteste la faculté d'agir, et jusqu'aux moyens d'éblouir à force d'éclat, c'est de toutes les imprudences la plus dangereuse et la moins pardonnable. Car, tout ce qu'on ne lui accorde pas, un Pouvoir proclamé indispensable le désire ; et tout ce qu'il désire, il essaie tôt ou tard de l'en lever, soit par corruption, soit par vio- I lence.
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