Voir aux pièces justiâcatiTes, n
auxquels donna lieu l'insurrection, on remarqua l'attitude courageuse et noble, Téloquence simple et mâle d'un tailleur nommé Prospert.
On a vu de quelle manière Jeanne était sorti des barricades. Depuis, la police n'avait cessé d'avoir l'œil sur lui, avertie qu'elle était de ses moindres démarches par un traître dont elle soldait probablement le déshonneur. Mais, comme Jeanne était en rapport avec plusieurs sociétés politiques, on lui laissait une liberté compromettante pour ses amis et pour lui-même. On l'arrêta enfin, et il fut traîné devant ses juges. C'était un de ces hommes que créent les circonstances. Plus passionné dans ses sentiments que scrupuleux dans sa conduite, et ti*op esclave de ses besoins pour avoir mené une jeunesse irréprochable, Jeanne portait en lui ce fonds de poésie et de sensibilité qui fait les héros d'un jour. Il s'était montré généreux et brave au plus haut point dans les barricades : après avoir étonné ses ennemis, il étonna ses juges. Voici son interrogatoire :
« Le 5 du mois de juin, vous assistiez au convoi? — Oui, Monsieur. — Sur les cinq heures, n'étiez-vous pas au carrefour Saint- Méry? — Oui, avec l'arme que j'étais allé prendre chez moi. — Vous avez travaillé à la barricade? — Oui. Deux gardes nationaux avaient été tués près de moi sur le boulevard ; on avait tiré sur nous sans provocation : je courus à mes armes. —N'avez- vous pas, le premier, commandé le feu? — Non, une balle venait de m'atteindre au milieu des reins et m'avait renversé. Je me suis levé toutefois, et j'ai tiré un coup de fusil, un seul, car ils avaient fui. — N'êtes- vous pas resté toute la nuit derrière la barricade? — Oui, et je faisais feu. — Ne distribuiez -vous pas des cartouches? — Oui, quand il en était besoin. — Le lendemain, vous avez tiré toute la journée? — Toute la journée. — N'ètesvous pas un de ceux qui tiraient, des croisées de la maison n® 30, à la fin de l'attaque? — Oui. Quand on se rendit maître de la bar^ ricade, nous n'avions plus de cartouches; sans cela nous y serions restés I Nous nous
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sommes retirés en traversant à la biuonnette la troupe de ligne. »
Yingt-un accusés avaient comparu devant les juges : seize furent déclarés non coupa* blés et acquittés. De ce nombre était la jeune fille dont nous avons parlé. N'ayant pas entendu prononcer, à côté du sien, le nom de celui des prévenus qui allait devenir son époux, et craignant pour lui un sort funeste, elle sortit de Taudience, toute p&ie, toute tremblante, et en maudissant Tindulgence qui lui rendait la liberté. Les cinq autres accusés ayant été ensuite introduits, la Cour se retira pour délibérer. Jamais procès n'avait attiré une foule plus considérable, n'avait excité un intérêt plus puissant. On remarquait, surtout, la fermeté de la mère de Jeanne, qui, fière de son fils, ne cessait de l'encourager. Au moment où la Cour allait rentrer en séance, on vît la sœur de M. Rossignol se précipiter tout à coup au banc des accusés et tomber entre les bras de son frère, en s'écriant : les lâches ! ils m'enlèvent mon frère ! Des armes ! Rendez-moi mon frère ! On l'emporta évanouie, et ce fut au milieu de l'agitation produite par cette scène que fut prononcé l'arrêt qui condamnait Jeanne k la déportation; Rossignol, à huit années de réclusion; Goujon et Vigoureux, à six années de la même peine; Ronjon, à dix ans de travaux forcés sans exposition, et Fourcàde, à cinq ans de prison ^.
1. Voici les noms des vingt-deux accusés : Leclerc, Jules Jouanne, Jeanne, Rossignol, Goujon, Jean Vigouroux, Fradelle, Falcy, Ronjon, Fourcade, Métiger, fiouley, Gonilleau, Duminerey, Mulette, Maris, Renouf, Goiffu, Orimbert, Gentillon, Fournier, Louise- Antoinette Alexandre.
Nous avons sous les yeux, écrite de la main même de la mère de Jeanne, une lettre que, pendant le procès, elle adressait à son fils ; la voici :
tt Ta mère va t*entendre aiyourd'hni et tout le reste de la plaidoirie. Tu n'as encore rien emprunté à personne de ce que tu as prononcé ; la personne qui étudie un discours ne peut se pénétrer de Témotion que ressent au fond du cœur celle qui ne parle que d'après ses convictions. Je rends la plus grande justice aux bonnes intentions de M. P. et autres. La crainte de te voir échouer les fait douter de tes moyens, mais moi je les connais I... du moins j*en connais assez pour savoir ce dont tu es capable!... Une injuste défiance de toi-même, dans ce moment suprême, serait une tache à une si belle réputation; défends ton bon droit, fais connaître autant qu'il sera en ton pouvoir que tu étais dam le cas de Intime défense, sois
Tel fut le dénoûment de cette crise, la plus extraordinaire peut-être dont il soit fait mention dans l'histoire. Que serait-il advenu si la république Teût emporté? U frfkit le reconnaître, TËurope était revenue de la stupéfaction immense où 1830 l'avait plongée, elle possédait le secret de nos divisions inévitables, elle savait combien passagères sont nos ardeurs, et ce ne pouvait plus être désormais pour nous une affaire de coup de main, que cet empire du monde I Et, d*autre part, combinée avec la domination d'une classe toute carthaginoise, une monarchie, fille de l'esprit de révolte, avait couvé, depuis deux ans, beaucoup de mauvais instincts et de passions turbulentes : ici, un égoïsme sans entrailles, une cupidité sans scrupule, un désir de conservation fanatique et lâche ; là, et parallèlement aux aspirations les plus louables, aux entraînements les plus généreux, Tenvie, le goût dû désordre, la haine des hommes injustes plutôt que celle de l'injustice, et, sous prétexte de détruire la tyrannie, l'espoir impatient de la déplacer. Un gouvernement républicain aurait donc eu tout à la fois la société à refondre, les partis à modérer, le peuple à satisfaire et à contenir, la classe opulente à soumettre sans la dépouiller, l'Europe à vaincre, l'Europe sur ses gardes, vigilante, armée. Or, pour suffire aune situation semblable, quelles étaient les forces du parti républicain î Parti de minorité, il était en butte à des préventions, injustes, pour la plupart, mais opiniâtres ; il se laissait plus volontiers gouverner par ses sentiments que par ses idées ; son chef nominal, M. de Lafayette, avait besoin et avait peur d'être dépassé ; et quant à ses véritables chefs, outre qu'ils auraient eu à compter avec les rivalités du dedans et les haines du
simple et généreux, ménage tes ennemis le plus qu'il te sera possible, mets le comble à mon bonheur. Que j'entende Topiaion publique dire : il a é|é aussi grand dans sa défaite que brave dans le pénl. Que ton âme s*élève à la hauteur de tes actions ; ah I si tu savais combien je suis fière de t'avoir donné le jour 1 ne crains pas de faiblesse de ma part, ta grande âme a le don d'élever la mienne.
tt Adieu! quoique séparée de toi, mon cœur ne te quitte pas »
dehors, ils n'avaient pas encore fait sur Tétat social des études assez approfondies pour puiser dans la régénération de la société les éléments de leur influence et leurs moyens de gouvernement. Donc, au point où deux ans de règne avaient conduit les choses, et à n interroger que les apparences, le despo* tisme en 1832 était plus probable que la liberté, et il eût été, ce semble, plus facile de recommencer Bonaparte que Washington.
Mais quoi ! n'est-il jamais arrivé aux révolutions de tirer de leur propre fonds les ressources qui leur conviennent? En général, on ne tient pas assez compte de tout ce que
les sociétés mal organisées recèlent d'idées prêtes à éclore, de tout ce qu'elles renferment de grands hommes sans emploi. Cet homme qui a vécu et qui meurt sous un habit de paysan ou de soldat, c'était mieux que Gromwell, peut-être 1 D'ailleurs, quelque orageuses qu'eussent pu être les destinées faites à notre pays par la république, jamais, du moins, elles ne nous auraient amené à ce qu'il nous était réservé de voir : l'abaissement des caractères, l'indifl'érence dans le mal et la honte, l'altération du génie national, la mort enfin par épuisement et pourriture.
Mort du duc de Reichstadt. — Les Saint-Simonieiis à Ménilmontaht; leurs pratiques'; réhabilitation de la domesticité. — - Procès du 27 août. — Importance capitale de ce procès. — Incidents. — * Débats. — Dissolution de la famiUe saint-simonienne. — Intrigues pour la formation du ministère du 11 octobre. — Ministère du il octobre. — Portrait de M. Thiers. — Arrestation de la duchesse de Berri à Nantes. — Affaire du coup de pistolet. — Luttes parlementaires.
La défaite des républicains avait enflé le cœur de leurs ennemis. Lorsqu'un parti est vainqueur, il est rare qu'il ne se hâte pas d'épuiser son triomphe : autant la terreur de la Cour avait été profonde, autant sa joie se montrait insultante et emportée. Déjà beaucoup cherchaient à masquer sous les dehors du fanatisme ta honte de leur bassesse, et, prosternés devant une dynastie née de la veille, ils l'eussent volontiers proclamée im • périssable. Or, il arriva que, dans ce tempslà même, le duc de Reischtadt mourut.
Par une belle et calme journée, on vit s'avancer, à travers une foule muette, dans cette capitale de F Autriche où Napoléon avait jadis fait entrer ses aigles, un cercueil que précédaient une voiture et quelques cavaliers. Des hommes marchaient à côté, portant des torches. Quand on fut arrivé à l'église, le commissaire de la Cour, suivant un usage remarquable du pays, se mit à décliner le nom et le rang du défunt ; puis, frappant à la porte, il sollicita l'entrée du temple. Les princes et les princesses de la maison d'Au-
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triche attendaient le mort et l'accompagnèrent dans le caveau où allait pour jamais descendre ta fortune de l'Empire.
La mort du fils de Napoléon ne causa aucun étonnement parmi les peuples. On le savait d'une santé très languissante. D'ailleurs, on avait parlé d'empoisonnement, et ceux qui croient tout possible à la frayeur ou à l'ambition des princes, ceux-là disaient: Il porte un trop grand nom pour vivre !
Quoi qu'il en soitde ces bruits, iaépuisable aliment de la crédulité populaire, les hommes dévoués àta maison d'Orléans se trompaient, s'ils ne virent dans la mort du duc de Reiachtadt que l'éctipse d'un prétendant. Car cette mort ne faisait que signaler la fatalité d'une loi terrible, en cours d'exécution dans ce pays. Pour trouver un successeur à Louis XIY, il avait fallu descendre jusqu'à son arriëre-petit-fils. Il y avait eu la mort d'un héritier présomptif entre Louis XV et Lonis XVI. Un autre héritier présomptif, Louis XVII, avait cessé de vivre presque sans qu'on le sût. Le duc de Berri était tombé sanglant à la porte d'un spectacle. Le duc de Bordeaux venait de faire le fatal voyage de Cherbourg, et maintenant, c'était siir l'héritier présomptif de Napoléon luimême que- s'accomplissait l'arrêt inexorable que Dieu, depuis plus d'un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre l'orgueil des dynasties qui se prétendent immortelles. Je n'achève pas par respect pour un deuil qui dure encore ; mais la mort da duc de Reichstadt ne devait point fermer la série...
Un des premiers actes qui révélèrent l'empressement du Pouvoir à tirer parti de sa victoire fut la suspension violente du culte saint-simonien.
Depuis que Bazard et Enfantin s'étaient séparés, un nouveau schisme avait affligé la famille sainl-simonienne. Nous avons exposé les idées d'Enfantinsur la mission du coupleprêtre relativement au mariage. Ces idées, M. Olinde Rodrigues ne les partageait point. n admettaitbien le divorce dans certains cas et après certaines épreuves; mais, tant que le mariage subsistait, il le voulait sacré, in-
violable, et indépendant de l'autorité du prêtre en tout ce qui concerne l'intimité du cœur ou des sens. D'autre part, M. Olinde Rodrigues était loin de s'en remettre d'une manière absolue à la décision de la femme qui, la première, viendrait s'asseoir sur le trêne pontiûcal. B ne niait pas qu'à la prêtresse il n'appartint de révéler le code de la pudeur, la loi des convenances; mais cette
Le duc de Reicbstadt.
(D'après un portrait autrichien, avec la «ignatui
du prince.)
loi, suivant lui, devait satisfaire à des conditions rigoureuses ; il demandait que l'enfant' pût toujours reconnaître son père, et il repoussait d'avance, comme inconciliable avec l'essence da mariage, toute formule conduisant à une profanation quelconque de Vintimité des époux.
De tels dissentiments étaient trop graves pour ne pas amener une rupture. Elle eut lieu avec beaucoup de retentissement et d'é-
LOUIS BLANC
Mort da due de Heicbitidt.
clat. Oliode Bodrigues appela les saint-simoaiens à lui comme à l'hérilier direct des doctrines du maître, ce fut en vain. Alors Temprual qu'il avait émis se trouva naturellement discrédité, les embarras financiers s'accumulèrent. Bientôt la famille de la rue Monsigoy dut se dissoudre .
Dans cette crise, le calme d'Enfantin ne se démenditpas. Il possédait à Uénilmontant, au point culminant de la c6te, une maison et un jardin: il résolul d'en faire un lieu de reiraite, d'étude et de travaux, pour lui et pour ses plus fidèles disciples. Le 20 avril 1832, il annonçait en ces termes sa nouvelle détermination etlacessationduG/oie; «Chers
R enfontSj ce jour où je parle est grand de- « puis diz-huit siècles dans le monde. En ce « jour est mort le divin libérateur des es- « claves. Pour en consacrer l'anniversaire, « que notre sainte retraite commence, et « que, du milieu de nous, la dernière « trace du servage, la domesticité dispa- « raisse. »
(Juaraule disciples suivirent Enfantin à Ménilmontant; et là commença pour eux, combinée toutefois avec un sentiment profond de la hiérarchie, la pratique de la vie commune. Poètes, musiciens, artistes, ingénieurs, ofiiciersdu génie, tous ils se livrèrent galment, à tour de réle, aux travaux les plus
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rudes et les plus grossiers. Ils réparèrent la maison, balayèrent et frottèrent les salles communes, les appartements, les cours, défrichèrent des terrains incultes ; couvrirent les allées du sable extrait d'une mine qu'ils avaient creusée péniblement. Pour prouver que leurs idées sur la nature du mariage et l'émancipation des femmes n'étaient point le calcul d'un égoïsme voluptueux, ils s'étaient imposé la loi du célibat. Le matin^et le [soir ils nourrissaient leur esprit de la parole du Père, ou bien ilscherch aient dans la vie d'un des Saints du christianisme, lue en commun, des exemples, des encouragements, des préceptes. Des hymnes, dont un deux, M. Félicien David, avait composé la musique, servaientà exalter leurs &mes en charmant leurs travaux. A cinq heures, le cor annonçait le dîner. Alors les ouvriers disposaient leurs outils en faisceaux, rangeaient les brouettes autour de l'ellipse du jardin, et prenaient place après avoir chanté en chœur la prière davant le 7*epas. Voilà ce que le public fut admis à contempler. Spectacles dont une nation moqueuse a bien pu ne remarquer que la singularité tour à tour emphatique et naïve, mais qui ne manquaient assurément ni de portée^ ni de grandeur. Car, dans ces pratiques, toutes de circonstance, les apôtres de Ménilmontant allaient fort au-delà de leurs propres théories, et ils semaient autour d'eux, sans le savoir, des doctrines qui un jour devaient faire oublier les leurs !
Ce fut le 6 juin, au bruit du canon Uré de Saint-Méry, et non loin du sanglant théâtre d'où s'élevaient les cris des combattants, ce fut le 6 juin que, pour la première fois, la famille saint-simonienne ouvrit les portes de sa retraite. A une heure et demie, elle était réunie en cercle devant la maison, et, en dehors d'un second cercle formé par ceux que les hôtes de Ménilmontant appelaient la famille extérieure, se formait un petit groupe d'assistants qu'attirait la curiosité. Une cérémonie bizarre, en effet, devait avoir lieu ce jour-là : la prise dhahit.
En adoptant un costume distinctif, les saint-simoniens avaient pour but non-seule-
ment de constater leur originalité comme secte, mais encore de conserver quelque influence sur une société qu'il ne leur était plus loisible d'émouvoir par des publications quotidiennes ou d'infatigables prédications. C'était d'ailleurs une excellente épreuve à faire subir aux convictions de chacun d'eux ; car il fallait un courage tout viril et une croyance singulièrement audacieuse, pour revêtir les insignes d'un apostolat qu'allaient sans doute attendre au passage Tincrédulité, l'ironie et l'insulte.
Il avait donc été décidé qu'on prendrait un costume particulier. M. Edmond Talabot en avait fait le dessin et surveillé l'exécution. Rien de plus élégant, de plus simple et de plus commode que cet uniforme : un justeau-corps bleu qui s'ouvrait par devant sur un gilet dont l'ouverture était cachée, une ceinture de cuir, un pantalon blanc, une toque rouge, voilà ce qui le composait ; le cou était nu, et l'on devoit porter la barbe longue, à la manière des Orientaux.
La cérémonie de la prise d'habit fut le sujet de scènes étranges, mais qui donnent une idée assez juste de la seconde phase du saint-simonisme. Le Père Enfantin, qui, depuis trois jours, s'était absenté, parut à deux heures, le 6 juin, aux yeux de la famille qui l'attendait avec émotion et recueillement. A sa vue^ il y eut parmi les fidèles comme un élan soudain d'admiration et d'amour, et tous se mirent à chanter en chœur :
Salut, Père, salut.
Salut et gloire à Dieu!
Et lui, pendant ce temps, il s'avançait d'un pas lent et majestueux, la tète nue, la figure rayonnante. Il avait confié la direction de la communauté pendant son absence à MM. Michel Chevalier, Fournel et Barrault: Ce dernier prit la parole pour rendre compte au Père de tout ce qui s'était passé. Enfantin s'exprima ensuite en ces termes : « Pendant Cl mon absence, je me suis occupé avec « Bouffard et Hoart de la division de notre
LOUIS BLANC
« apostolat en deux branches, apostolat ré- « gulier et apostolat séculier, comme le « chrétien distinguait son clergé. J'ai chargé « Bouffard et Hoart de suivre tous nos inté- « rets passés avec le monde que nous quit- « tons. Aujourd'hui même, j'ai donné àBouf- « fard le pouvoir de disposer pleinement de « ce que, selon la loi du monde, je possède ; « je ne veux plus et ne peux plus signer un (( acte en ce monde, et les hommes qui mar- <c cheront à côté de moi, portant le même « habit que moi, n'en signeront pas davan- « tage : tous nous serons libres des entraves (( du monde ; nous aurons renoncé à ce que (( les chrétiens appellent Satan et ses pom- « pes, afin d'être mieux préparés à gagner « notre pain de chaque jour nous-mêmes, « afin d'être dignes de recevoir, comme le « peuple, le Salaire. »
Ces mots expriment très-bien quelle était alors la grande préoccupation des hôtes de Ménilmontant. Ils voulaient, eux qui s'étaient livrés aux exercices les plus subtils de l'esprit, réhabiliter le travail du corps ; et cela revenait à professer dans la pratique ce qu'ils avaient reconnu dans la théorie, l'égalité de l'intelligence et de la chair rapprochées et réunies par le sentiment ou la religion.
Après avoir parlé, le Père Enfantin, assisté d'un de ses disciples, revêtit l'habit apostolique. Puis, aidant à son tour celui qui l'avait assisté : « Ce gilet, dit-il, est le « symbole de la fraternité ; on ne peut le re- « vêtir à moins d'être assisté par un de ses « frères. S'il a l'inconvénient de rendre un « aide indispensable, il a l'avantage de rap- « peler chaque fois au sentiment de l'asso- « dation. » A l'exemple du Père, les apôtres de Ménilmontant s'empressèrent de revêtir l'habit. Quelques-uns cependant déclarèrent qu'ils ne se sentaient pas encore pour cela toute la force nécessaire. Au moment d'accomplir cet acte de renonciation au monde, à ses idées, à ses plaisirs, M. Moïse Retouret s'exprima ainsi en s'adressant au Père Enfantin : « Je vous ai dit un jour que je « voyais en vous la majesté d'un empereur, « et pas assez pour ma faiblesse la bonté
« d'un Messie. Vous m' apparaissiez formi- (c dable. Aujourd'hui j'ai senti profondément « tout ce qu'il y a de tendresse et de douce ceur en vous. Père, je suis prêt. »
Que tout cela se soit produit au 19^ siècle, en France, à Paris, là même où le souffle de Voltaire avait passé, là où rien n'existait p)us qui ne rappelât le règne du sarcasme triomphant et la longue domination du libéralisme, les esprits légers peuvent n'y voir que la matière d'un piquant contraste, mais le philosophe y découvre autre chose. Comprimé à l'excès, le sentiment religieux et démocratique réagissait enfin, et cette réaction ne devait pas être stérile, bien qu'elle s'annonçât au milieu de circonstances bizarres, sous les formes d'un mysticisme trop ingénu, et avec une solennité dont l'exagération avait quelque chose de puéril. Et ce qui rend le fait plus extraordinaire, plus digne d'être enregistré, c'est que les fidèles ici étaient presque tous des hommes instruits, studieux, spirituels, éloquents, et fort habiles eux-mêmes à saisir les ridicules d'une société dont ils avaient dénoncé les injustices avec tant de force, de hardiesse, et quelquefois de bon sens.
Toujours est-il que le gouvernement jugea les saint-simoniens trop dangereux pour les laisser jouir des derniers bénéfices de sa tolérance. Depuis quelques mois, on instruisait contre eux. Après les avoir longtemps tenus sous le coup d'un procès scandaleux, après avoir fait plus d'une fois briller les baïonnettQ^ au milieu de leurs paisibles cérémonies, le gouvernement se décida enfin à les traîner devant les tribunaux. Le 27 août, le Père Enfantin et MM. Michel Chevalier, Barrault, Duveyrier, Olinde Rodrigues, furent appelés à comparaître devant la cour d'assises. On les accusait : i"" du délit prévu par l'article 294 du Code pénal, lequel interdit les réunions de plus de vingt personnes ; 2® du délit d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Voulant donner à ce procès le plus d'éclat possible. Enfantin fit assigner comme témoins, nonseulement tous les membres de la famille de
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Ménilmontant, mais encore quelques-uns de ceux qui, en dehors de cette étroite commu* nauté, professaient les doctrines saintsimoniennes. Le jour étant venu, les disciples de Saint-Simon se rangèrent dans un ordre symétrique, M. Michel Chevalier fît sonner le départ, et la petite colonie se mit en marche.
- La grandeur des questions qui allaient être débattues et le talent des accusés donnaient à la lutte judiciaire qui se préparait plus d'importance que n'en ont la plupart des combats diplomatiques ou parlementaires. Mais ce n'était pas à cause de cela que la curiosité publique était vivement excitée ; ce que les Parisiens recherchaient, du spectacle promis à leur impatience, c'était moins sasignification véritable que sa singularité: on s'attendait à une mise en scène divertissante et neuve. Aussi la foule se pressait-elle sur le passage des saint-simoniens.
Lorsqu'ils entrèrent dans la salle, tous les yeux se fixèrent sur Enfantin. Il portait un habit semblable à ceux de la famille, mais d'une couleur plus claire, et ces mots : LE PÈRE, étaient inscrits sur sa poitrine. Deux femmes, M** Aglaé Saint-Hilaire et Cécile Fournel étaient derrière lui. Debout, à l'extrémité supérieure du banc des prévenus, il promenait lentement ses regards sur l'assemblée, et les assistants remarquaient avec surprise la vénération profonde dont ses enfants l'entouraient. Les interrogatoires firent d'abord connaître au public la jeunesse des accusés. M. Barrault avait trente-trois ans, M. Duveyrier vingt-neuf, M. Michel Chevalier vingt-six ; le Père lui-même n'était âgé que de trente-six ans. Cependant, lorsque le président, M. Naudin, lui demanda : « Ne vous « qualifiez-vous pas Père de l'humanité? Ne « professez-vous pas que vous êtes la Loi « VIVANTE? », il répondit avec beaucoup de sang-froid et d'assurance : « Oui, Monsieur. » Il se passa alors une scène tout-à-fait nouvelle dans les fastes judiciaires. Le premier témoin appelé, M. Moïse Retouret, ayant été sommé de prêter serment, il se tourna du côté d'Enfantin et dit: « Père, puis-je prêter
(c serment? » Enfantin répondit que non, et le président ordonna au témoin de se retirer. Tous les témoins appartenant à la famille comparurent, tous reçurent sommation de prêter serment, tous déclarèrent qu'ils ne le pouvaient sans l'autorisation du Père suprême.
L'avocat général, M. Delapalme, commença son réquisitoire. Après un rapide exposé de l'origine et des progrès du saintsimonisme, il essaya de flétrir, dans les pratiques saint-simoniennes, une sorte de fétichisme où le mensonge se mêlait à la niaiserie. Il montra le Père Enfantin comme un homme en qui l'amour de la célébrité était devenu de l'extravagance. Il reprocha aigrement à l'association saint-simonienne l'appel qu'elle avait adressé aux capitalistes et sa fastueuse mendicité. Il affirma qu'une pareille association n'avait rien de commun avec une société religieuse, parce qu'elle n'avait ni dogme, ni culte, ni cérémonie, et qu'elle se gardait bien de reléguer son action hors du monde matériel, ce qui est le caractère distinctif de toute religion. De là cette conséquence que les saint-simoniens n'avaient nullement à invoquer le principe de la liberté des cultes, et s'étaient rendus coupables, en se réunissant au nombre de plus de vingt personnes, d'une violation flagrante de l'article 291 du Code pénal. Passant à la prévention d'outrage à la moraIepublique,ravocatgénéral demanda s'il n'y avait rien de contraire aux bonnes mœurs dans une doctrine qui glorifiait l'inconstance, qui tendait par la réhabilitation de la chair à élever sur les ruines de la pudeur le règne du plaisir, qui soumettait le mariage à l'exercice d'un droit qui rappelai le d?*où du seigneur, qui confiait enfin au Prêtre la mission de régulariser, de développer etlesappétits intellectuels et les appétits charnels. « Mais, Mes- « sieurs, continua Tavocat-général, ces doc- « trines perverses n'ont point passé sans (t obstacle. Quand le Père Enfantin a pro- « mulgué ces doctrines, une femme s'est « trouvée là, qui a senti son âme pure se (( révolter contre ses conceptions hideuses ;
« et elle, faible, timide, elle s'est levée, elle « a protesté avec énergie. »
Au moment où l'avocat-général prononçait ces mots. M"' Cécile Fournel (c'était elle que le ministère public venait de désigner à son insu), M"*' Cécile Foumel se lève vivement et s'écrie : « Je suis ici pour protester contre « le rôle que... Taisez-vous, s'écrie à son « tour le président. » Et, comme M"* Fournel déclarait que, mieux éclairée, elle avait reconnu la moralité de la doctrine. « Si vous « parlez encore, lui dit le président avec co- « 1ère, je vous ferai mettre à la porte. » Une semblable menace publiquement adressée par un magistrat à une femme causa parmi les auditeurs un étonnement pénible, et ce fut sous cette impression qu'ils attendirent la défense des accusés.
M. Olinde Rodrigues, on l'a vu, avait fait scission ; il n'avait pas suivi Enfantin à Ménilmontant, il n'avait pas revêtu l'habit apostolique. Sa position dans le procès était donc toute particulière. Aussi se borna-t-il à venger la mémoire de Saint-Simon, son maître, de quelques attaques imprudemment hasardées par l'avocat-général, et il le fit en termes clairs, précis, incisifs. MM. Michel Chevalier, Duveyrier, BarrauU, et leurs conseils, MM. Simon, Lambert, d'Eichtal, prirent ensuite la parole :
On déniait à la société saint-simonienne le caractère religieux? On lui reprochait d'avoir remplacé par des hommages superstitieux rendus à un homme, le culte dû à la divinité? il y avait dans une telle accusation ou une bien grande ignorance ou une bien grande injustice. Qu'avait dit, en effet, le Père Enfantin? Il avait dit: Dieu est tout ce qui bst, donc plus de guerre entre les deux principes, l'esprit et le corps, l'intelligerice et la chair; nul de nous n'est hors Dieu, mais nul de nous n'est Dieu, donc plus d'esclaves, plus de réprouvés, plus d'adoration servile de l'homme à l'égard de l'homme, plus d'exploitation despotique ; chacun de nous vit de la vie de Dieu, et tous nous communions en lui, donc plus d'antagonisme entre l'individu et la société, entre l'intérêt et le devoir. Harmonie,
égalité, fraternité: voilà les trois vastes idées sociales qu'embrassait la définition donnée par Enfantin de la divinité, et l'on accusait les saint-simoniens de n'être pas une société religieuse, de n'avoir sur Dieu d'autres notions que celles d'un panthéisme confus! Quant à leurs cérémonies, le gouvernement n'était guère excusable de les ignorer, lui qui avait envoyé à Ménilmontant, pour s'en instruire, et ses commissaires de police, et ses gendarmes et ses soldats.
Il est vrai que les saint-simoniens s'occupaient tout autant de l'ordre temporel que de l'ordre spirituel. Mais comment l'avocat-général avait-il osé prétendre que le propre de toute religion est de laisser en dehors de son influence les intérêts sociaux et politiques de l'humanité? Est-ce que la religion des Indous, celle des Égyptiens, celle des Guèbres, celle des Hébreux, celle des Druides, celle des adorateurs d'Odin, est-ce que le fétichisme africain, est-ce que l'Islamisme n'avaient pas embrassé la morale et la politique, n'avaient pas réglé les relations de peuple à peuple, de caste à caste, d'individu à individu? Le catholicisme lui-même n'avait-il pas fait de la politique, en changeant la condition des femmes et en poussant les sociétés à détruire l'esclavage ? Les beaux temps du christianisme ne s'étaient-ils pas composés d'une série de tentatives sur l'ordre temporel, sur César? Et l'avocat-général ignorait-il d'aventure ce mot d'un savant historien : a Le « royaume de France est un royaume fait « par des évêques » ? Après cela, que prétendait-on quand on reprochait aux saintsimoniens d'avoir demandé de l'argent? De l'argent I il en avait fallu aux premiers chrétiens, eux qui, suivant les Actes des Apôtres, « mettaient en commun tout ce (c qu'ils possédaient, vendant leurs terres et « leurs biens pour les distribuer à tous, « selon le besoin que chacun en avait. » De l'argent! il en avait fallu aux diacres delà primitive église, chargés spécialement de recueillir les dons des fidèles ; il en avait fallu à la religion chrétienne depuis saint Paul,
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La r*miUe repril la roul« de UéoilmoDlaDl à travei (Page 556, col. 2.}
depuis Jésus ; il lui en fallait encore, témoin le budget, où on la voyait figurer tous les ans. Les saiot-simoniens étaient donc des hommes religieux, et certes ils l'avaient prouvé, lorsqu'à la face d'une société égoïste, sceptique, moqueuse, préoccupée de ses intérêts matériels, ils avaient abandonné, pour obéir à leur foi, famille, carrifere, habitudes chéries, espérances de fortune, vues d'avenir; lorsqu'à la face d'une société qui ne garde à la vie du prolétaire que dédains et mépris, ils s'étaient volontairement assujettis aux travaux les plus répugnants et les plus durs ; lorsqu'enfin ils étaient venus affronter les railleries de la multitude; révolus d'un costume distinctif,
et offrant à l'injure leur nom écrit sur leur poitrine.
Puis, quels étaient les hommes qui osaient dénier à la famille saint-simonienne un caractère religieux? Des hommes qui, faisant profession ouverte d'indlfTérence en matière de religion, avaient mis l'athéisme dans la ioi; des hommes qui avaient fait disparaître de l'enceinte de ce même tribunal où ils siégaient, la majesté de Jésus crucifié; des hommes qui couvraient d'une toile verte l'image de leur Dieu, ainsi qu'une chose mauvaise & voir! Du reste, et à supposer qu'on ne voulût pas reconnaître dans la famille saint-simonienne une société religieuse, quels désordres avait-on à lui imputer,
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pour que toute la rigueur de l'article 291 lui fût devenue applicable? Les saint-simoniens n avaîentcessé de déclarer la guerre impie et de prolester contre Tesprit de révolte. S'ils avaient décrit les maux du peuple, ce n^avait été que pour en indiquer le lemëde; et dans le temps même où le gouvernement ne savait qu'envoyer contre Tinsurrection lyonnaise des canons et des soldats, ils avaient demandé, eux, à Tétude et à la science la guérison des plaies sociales que révélaient ces troubles mortels. Restait le reproche d'immoralité. Or, qu'y avait-il d'immoral à demander que les relations entre époux fussent soumises à un règlement nouveau qui leur ôtât ce caractère d'exclusion, et conséquemment de violence ou de ruse que leur imprimait la loi chrétienne? Aurait-on aboli le mariage, quand l'homme et la femme le plus capables de diriger l'humanité, quand le prêtre et la prêtresse auraient été investis du droit de consacrer par leur sanction les peines et les plaisirs de l'hymen? Que voyaitma de monstrueux à ce que, dans un sacerdoce obéi volontairement, l'empire de la beaaié se trouvât associé au pouvoir de rintelligence? Cet empire de la beauté, après tout, il était absolu, irrésistible; et ceux-là le subissaient en secret qui affectaient en public de nier sa légitimité. Car enfin, même sous Tinfluence de la loi chrétienne, la société s'était bien donné de garde de proscrire les joies de la chair ; le peuple, on le savait du reste, allait plus volontiers au bal qu'au sermon ; et les députés, personnages graves, venaient de voter moins de huit cent mille francs aux évéques, et près d'un million à l'Opéra. Mais quoi! cet Opéra n'était-il pas un temple élevé au culte de la keanté!
Au milieu des parfums s'exhalant de la chevelure dénouée de ses danseuses, sous la pluie de lumière tombant de son lustre, derant ces gracieuses phalanges de femmes légères passant au travers des riches peintures et des sons d'une musique enivrante, les sens manquaient-ils d'excitations fortes, la chair manquait-elle d'adorateurs? La loi
chrétienne n'était donc pas observée. Eh! comment aurait-elle pu l'être? En disant anathème à la chair, le christianisme l'avait poussée à la révolte, et à une révolte pleine d'affreux désordres. Quel spectacle, en effet, présentait au moraliste cette société au nom de laquelle on accusait les saint-simoniens d'immoralité? Sur vingt-neuf mille enfants nés dans Paris, près de dix-mille avaient été conçus dans des embrassements illégitimes; les collèges étaient infectés de vices par qui les enfants étiolés devenaient vieux avant d'avoir atteint l'adolescence; les amours étaient souillées d'un horrible venin qui empoisonnait jusqu'aux mamelles des nourrices; on ne pouvait faire un pas dans les rues sans s'y heurter au libertinage patenté, et naguère encore, au Palais -Royal, dans le même palais qui abritait la reine et sa jeune famille, la prostitution avait son sanctuaire impur. Que parlait-on de la famille dans une société où l'adultère était enseigne sur tous les théâtres, chanté par tous les poètes, représenté avec charme par tous les artistes, paré dans tous les romans des grâces de l'imagination et couvert par la sainteté de l'amour? On avait cru flétrir le saint-simonisme en prononçant ce mot : le di'où dît seigneur. Le droit du seigneur! il existait dans la société que les saint-simoniens voulaient régénérer, et c'était le droit du plus riche I Car, dans cette société, il était amplement pourvu aux plaisirs des honnêtes gens^ et il y avait, à côté de l'armée des fils du peuple, chair à canon jetée à l'agression étrangère, l'armée des filles du peuple, malheureuses que la pauvreté condamnait au plaisir comme à une corvée infâme, chair banale et vénale livrée d'avance à l'assouvissement de tous les appétits matériels. Ainsi, le vice avec l'hypocrisie, ou le vice avec l'impudeur et la faim ; au défaut de la corruption poétisée, la corruption patentée; en haut l'adultère, en bas la prostitution.
Tel fut, au fond et en raccourci, le système de défense présenté par les prévenus, dans l'audience du 27 août. Ils venaient de souIe-
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ver des questions d'une portée incalculable. Mais la société qu'ils attaquaient voulait être obéie et non discutée. Pendant qu'ils parlaient, il arriva plus d'une fois aux juges de donner des marques d'impatience, et un sourire railleur ne cessa d'errer sur les lèvres de l'avocat-général, heureux de pouvoir échapper par l'afTectation du dédain au trouble et à l'embarras de son impuissance.
Le lendemain, 28 août, Enfantin prit la parole à son tour. Il s'exprimait avec gravité, avec lenteur, et s'arrêtait de temps en temps pour fixer ses regards, tantôt sur le président et les deux conseillers, tantôt sur l'avocat-général, tantôt sur l'auditoire. La Courue tarda pas à s'en montrer fort irritée, et comme le président demandait à l'accusé s'il avait besoin de se recueillir : « J'ai be- « soin, répondit- il, de voir qui m'entoure et « d'être vu. Je sais tout ce que donnent de « puissance le recueillement et la solitude ; « mais je sais aussi que le recueillement « n'est pas la seule manière de s'inspirer, et « d'ailleurs je désire apprendre à M. l'avo- (( cat-général l'influence de la chair, de la « foime, des sens, et pour cela lui faire sen- « tir celle du regard. » Puis, sans s'arrêter à l'impression produite par ces paroles, où à une pensée sérieuse se mêlait une sorte de bouffonnerie tout-à-fait imprévue. Enfantin continua: « On trouve mauvaise, immorale, « et pleine de fatuité, cette pensée que j'ai a émise, savoir : que le prêtre devait être « beau, telle est, en effet, notre foi. Le « prêtre doit être beau, sage et bon : bonté, (( sagesse et beauté résument très-nettement « notre dogme. Eh bien, l'église chrétienne « elle-même qui réprouvait la chair, quire- « gardait la beauté comme Tarme privilégiée « de Satan, n'aurait toutefois jamais or- « donné prêtre un homme difforme ou mu- « tilé. Et, à notre époque, lorsque dans l'ar- « mée il s*agit de former un corps qui « représente dignement, noblement, qui « puisse inspirer par la seule vue le respect, « l'admiration ou la crainte, certes, quelque « indifférent qu'on prétende être pour la « beauté, on est loin de la négliger. Ne dit-
(( on pas que, pour être dans les carabiniers, « il faut être bel homme : pourquoi ne sau- « rait-on le dire des prêtres sans blesser les « oreilles de M. l'avocat-général? Il est vrai,, « la mission du soldat n'est pas la même que « celle de notre sacerdoce : l'un donne la « mort, Tautre la vie. Mais je ne vois pas « que ce soit un argument contre ce que « j'avance. » La comparaison ne manquait ni de justesse ni d'esprit ; mais l'accusé s'étudiant de nouveau à déconcerter le tribunal par la fixité de son regard, le président déclara tout à coup la séance suspendue, et dit à Enfantin : « Nous ne sommes pas ici pour « attendre le résultat de vos conte mpla- « tions. » Alors, se tournant vers les siens avec le plus inaltérable sang-froid : « Encore, « dit le Père, une justification de leur in- « compétence I Us nient la puissance morale « des sens, et ils ne comprennent pas que « par mon seul regard j'ai pu leur faire per- « dre le calme qui convenait à leur rôle. » A la reprise de l'audience. Enfantin annonça que, puisque c'était un discours qu'on attendait de lui, il allait parler, et après avoir tracé un tableau énergique de tous les désordres engendrés par l'anathème que le christianisme avait lancé contre la chair : « Vous qui nous accusez, s'écria-t-il, si vous « voulez vraiment nous juger, il faut que « vous présentiez un remède meilleur que le « nôtre. Or, je ne vois, d'une part, que les « MadelonnetteSy les Filles repentantes^ la « Salpétrière ; de l'autre, que la Force ou
(( Sainte-Pélagie Quant à nous, voici nos
« remèdes : sanctification de la beauté et « réhabilitation de la chair; direction et « règle des appétits physiques ; réorganisa- « tion de la propriété : car la misère du trace vailleur et la richesse de l'oisif sont les « causes matérielles de l'adultère et de la « prostitution. Mais voyez : lorsque nous « venons dire que la misère héréditaire et « l'oisiveté héréditaire, résultats de la cons- « titution actuelle de la propriété, qui est « fondée sur le droit de naissance, doivent « cesser, on nous accuse de vouloir boule- « verser l'Etat. Nous avons beau dire que
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« cette transformation de la propriété ne « peut se faire que progressivement, pacî- « fiquement, volontairement; qu'elle peut « se faire beaucoup mieux que ne s'est opé- « rée la destruction des droits féodaux, avec (( tous les systèmes d'indemnité imagina- (( blés, et avec plus de lenteur même que « vous n'en mettez dans les expropriations <K pour cause d'utilité publique, on n'écoute « pas, on condamne, nous sommes des perce turbateurs ! Sans nous lasser, nous mon- « trons que cette transformation est appelée « par tous les besoins actuels et futurs de la « société ; qu'elle est signalée d'une manière « palpable par la création [du Gode de com- (( merce et par toutes les habitudes indus- « trielles qui favorisent la mobilisation de « la propriété, sa transmission de la main (( oisive ou peu capable à la main laborieuse « et capable, nous montrons cela; et vous « vous écriez que notre association est dan- (c gereuse ! Il faut bien cependant substituer (( à un ordre mauvais un ordre bon, car le « but de la société n'est pas seulement de « maintenir^ elle veut fi' dLXVLéWoTQY, progresser. « C'est ce que nous voulons faire également
« en morale Il est vraiment remarquable
« que ce soient précisément les hommes qui « exercent le plus absolu despotisme à l'é- « gard de la beauté et de la femme, qui nous « accusent avec le plus de violence de vou- « loir rétablir dans le monde un despotisme « abrutissant. Ils disent que notre sacerdoce « abusera de sa puissance. Mais cette objec- « tion peut être élevée contre toute autorité. « Le chef d'une société, par cela seul qu'il « est chef, a du pouvoir, c'est une vérité de « définition. Or, quelle est la garantie contre « l'abus du pouvoir? Nous n'en connaissons « qu'une, savoir que la puissance soit ac- « quise à la capacité et non à la naissance. « Tant que le principe de la transmission du « pouvoir politique et de la richesse sera « celui delà naissance, nous aurons droit de « dire que tous vos systèmes de garanties « engendrent ou maintiennent le plus abru- « lissant despotisme, puisqu'ils confèrent « fortuitement la puissance. » A ces déve-
loppements l'accusé ajouta diverses explications, celles-ci d'une bizarrerie extrême, bizarrerie naïve ou calculée, celles-là pleines de sens, de sagacité et de finesse. On lui avait refusé le droit de choisir deux femmes pour conseils : il s'en plaignit eten témoigna sa surprise; car, disait-il, quel est celui de nous qui oserait se prétendre plus capable que sa sœur ou sa mère de parler sur la morale ?
Au discours d'Enfantin succédèrent de vifs débats entre l'avocat-général d'une part, et de l'autre MM. Duveyrier, Barrault, Michel Chevalier. Ce dernier émut fortement l'assemblée, lorsque, rappelant ce mot de Robespierre : « La Convention ne permettra (( pas qu'on persécute les ministres paisibles « des diverses religions, » il s'écria: « Vous « savez, Messieurs, si nous sommes des (c hommes paisibles; nous vous deman- « dons la tolérance de Robespierre. » Mais depuis longtemps déjà la cause des prévenus était perdue. Enfantin, Duveyrier, Michel Chevalier, furent condamnés à un an de prison et à cent francs d'amende chacun ; Rodrigues et Barrault à cinquante francs d'amende seulement. La famille avait écouté l'arrêt avec le plus grand calme ; elle reprit la route de Ménilmontant, à travers une foule immense qui s'étendait du Palais de Justice à THôtel-de- Ville. La plupart regardaient passer les saint-simoniens avec un étonnement muet ; quelques-uns murmuraient le nom du Père ; d'autres poussaient des cris injurieux.
Les condamnés se pourvurent en cassation; mais le rejet du pourvoi et l'emprisonnement d'Enfantin devinrent bientôt le signal de la dispersion de la famille. Elle ne fut pas dissoute, néanmoins. Elle avait profité de l'intervalle qui s'écoula entre le jugement de la cour d'assises et le rejet du pourvoi en cassation, pour envoyer dans diverses parties de la France des missionnaires revêtus de l'habit apostolique ; et l'épreuve qu'elle venait de traverser semblait avoir accru son ardeur. Dispersée et plus tard absorbée par le milieu social qu^elle avait si hardiment
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combattu, elle continua en quelque sorte son existence collective, gr&ce au lien mystérieux des sentiments et des idées. Or, cette parenté indestructible fut le résultat de la réunion des saint-simoniens à Ménilmontant. Jusqu'alors, et quoiqu'ils eussent déjà donné à leur association le nom de Famille^ ils n'avaient formé qu'une école : ce fut dans la maison d'Enfantin que commença pour eux la famille. Dans la rue Monsigny, bruyant laboratoire de leur doctrine, ils n'avaient eu ni le temps ni le repos nécessaires pour s*étudier mutuellement comme individus : c'est ce qu'ils firent à Ménilmontant, au milieu du silence et de la solitude. Après leur séparation, les uns restèrent en France, où ils embrassèrent diiTéreotes carrières ; les autres partirent pour l'Orient, qui, remué alors de fond en comble par d'audacieux essais de réforme, semblait appeler les conquêtes de l'intelligence.
Que si on cherche de bonne foi quelle a été l'action du saint-si monisme sur la société française, on verra que cette action est loin d'avoir été stérile. La bourgeoisie, à la vé rite, était trop solidement assise, quand les saint-simoniens parurent, pour laisser entamer les principes en vertu desquels sa domination s'était établie ; elle n'accepta donc et ne garda de l'influence des saint-simoniens que ce qui convenait à ses instmcts et à ses intérêts, c'est-à-dire un penchant plus prononcé pour les études économiques, une meilleure entente des travaux publics, une manière moins étroite d'envisager l'importance de l'industrie. Quant aux' idées des saint-simoniens sur la réhabilitation du principe d'autorité, sur le crédit de l'État, sur l'abolition de tous les privilèges de naissance, sur la destruction du prolétariat, et, dans la seconde phase du saint-simonisme, sur la mission religieuse du pouvoir combiné avec l'émancipation des femmes, la' bourgeoisie ne pouvait admettre de pareils systèmes, sans prononcer sa propre déchéance. Aussi les repoussa-t-elle avec un emportement sincère et un mépris simulé, mais ils ne périrent point tout à fait pour cela, et ils restè-
rent comme en dépôt dans les esprits d'élite, où ils devaient germer et subir de fécondes modifications.
La session approchait. Le ministère, composé d'hommes sans autorité et d'un talent médiocre, pourrait-il se maintenir devant la Chambre et la dominer?
La victoire du mois de juin avait, comme on l'a vu, exalté les ministres à un point extraordinaire. Ils croyaient affermi pour longtemps leur pouvoir qu'un choc aussi rude n'était point parvenu à renverser. Le roi, de son côté, désirait avec ardeur conserver dans son Conseil des hommes qu'asservis* saient à ses volontés leurinsuffisance et le caractère peu élevé de leur dévoùment. Mais le langage des députés, qui commençaient à se réunir dans la capitale, fit évanouir les espérances delà Cour; et bientôt il devint manifeste qu'un Cabinet placé sous la dépendance absolue du roi trouverait dans la Chambre une résistance invincible. Le vice des combinaisons sur lesquelles se fonde le régime constitutionnel apparaissait ainsi dans tout son jour, et les destins de la nation allaient flotter entre deux pouvoirs aspirant l'un et l'autre à la souveraineté, et que la seule rivalité de leurs prétentions rendait d'avance ennemis.
Les trois hommes appelés par leur talent à tenir le sceptre de la majorité parlementaire étaient alors MM. Thiers, Guizot et Dupin aîné. Parmi ces trois candidats il fallait choisir un premier ministre.
Les sympathies du roi étaient pour M.
Dupin, qu'il avait engagé depuis longtemps au service de ses intérêts privés, dont il connaissait les secrètes faiblesses, et dont il n'avait pas à redouter le puritanisme. Ce fut donc à M. Dupin atné qu'on s'adressa d'abord. La négociation fut longue, et elle était au moment de se conclure, lorsque tout à coup le bruit se répandit qu'une scène extrêmement vive avait eu lieu entre le monarque et le sujet. La nouvelle était fondée : ils s'étaient séparés très mécontents l'un de l'autre; soit que M. Dupin, comme quelquesuns l'ont pensé, n'eût pas consenti à se sou-
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mettre à la théorie du gouvernement personnel, soit qu'à propos d'une question de moindre importance, le roi se fût ofTensé de la brusquerie que M. Dupin apportait quelquefois dans ses manières et dans ses discours.
Restaient M. Guizot et M. Thiers. Mais le premier était d'une impopularité dont les inconvénients étaient sentis même par ceux dont il avait le plus chaudement défendu les intérêts; et quant au second, quoiqu'il eût déployé un grand talent, il n'avait pas encore assez de consistance pour qu'on le mit à la tète des affaires.
Dans cet embarras, le roi jeta les yeux sur M. de Broglie. Le nom de ce personnage, sa clientèle, la noblesse de son caractère, la considération dont il jouissait, étaient en effet de nature à donner du relief à un Cabinet dont il aurait fait partie ; et, sous son égide, M. Thiers aurait pu rendre à la monarchie de très utiles services.
Cette combinaison parut excellente à la plupart des membres influents de la majorité parlementaire. Mais le roi goûtait peu M. de Broglie, homme ^ principes inflexibles, d'une volonté ferme, d'une vertu raide, se faisant honneur de sa persistance dans les mêmes idées, et repoussant comme contraire à la dignité humaine, toute politique d'expédients, susceptible d'ailleurs et irritable.
Différer, pourtant, était périlleux. M. de Rémusat eut mission d'aller trouver M. de Broglie à sa maison de campagne, et de lui proposer un portefeuille, avec M. Thiers pour collègue.
M. de Broglie hésita d'abord, et finit par déclarer qu'il n'entrerait dans le cabinet qu'à la condition d'y être suivi par M. Guizot. En vain lui fit-on observer que M. Guizot avait soulevé contre lui l'opinion publique ; que, dans la situation des esprits, les services de cet homme seraient funestes à la monarchie; que c'était ainsi qu'en jugeaient les députés les plus dévoué? au trône, et, par exemple, MM. Jacques Lefèvre, Fulchiron, Jaqueminot; que, s'il convenait quelquefois de se mettre au-dessus des clameurs de la
presse, au moins se devait-on de ménageries répugnances du parlement... M. de Broglie se montra inébranlable. Il fallut subir ses conditions. Et le 11 octobre, Je Moniteur publiait la fameuse ordonnance qui appelait: aux affaires étrangères^ M. de Broglie: à Vintérieur,M. Thiers; à V instruction publique. M. Guizot; aux finances^ M. Hamann. Le maréchal Soult garda le portefeuille de la guerre avec le titre de président du conseil, et M. Bartho fut ministre de la justice.
Voilà comment fut formé ce ministère du 11 octobre, qui devait continuer le combat teiTible engagé par Casimir Périer, et dont l'existence ne fut qu'une longue tempête.
A ne considérer que l'importance personnelle ou le talent de ceux qui le composaient, le ministère dans lequel M. Thiers entrait à côté du duc de Broglie et de M. Guizot, était sans contredit le plus fort qu'on pût créer pour la circonstance. Mais cela même était pour le roi un sujet d'affliction. Convaincu avec raison que, dans un pays tel que la France, où l'esprit d'examen avait fait de si rapides conquêtes, où les grandes positions n'étaient plus entourées de leur ancien prestige, où l'on n'obéissait volontiers qu'à une autorité active et vigoureuse, une royauté fainéante tomberait tôt ou tard dans le mépris et finirait par n'être plus considérée que comme une superfluité coûteuse, le roi voulait tout à la fois régner et gouverner. Or, il sentait bien qu'une alliance intime entre des ministres aussi importants que MM. de Broglie, Guizot et Thiers, le condamnerait à un rôle passif. Les empêcher de faire faisceau était dans les nécessités de sa position; et les divisions qui, dans la suite, armèrent l'un contre l'autre M. Thiers et M. Guizot, furent l'ouvrage de la Cour. Avec une remarquable habileté, elle s'étudia, dès l'abord, à verser dans l'âme de ces deux hommes, dupes tous deux de leurs passions, le venin d'une ambition jalouse. M. Thiers s'était élevé d'une condition fort obscure, et jusque dans ses grandeurs nouvelles il était poursuivi par la fatalité de certaines circons-
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