‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 104 sur 147 · PHYSIONOMIE DES RÉUNIONS DES DÉFENSEURS · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE DES RÉUNIONS DES DÉFENSEURS

était vive dans l'intérieurde Sainte-Pélagie, elle Tétait bien plus encore au dehors. Car, les membres du Congrès, convoqué par les accusés dans la caprtale, y étaient accourus de toutes parts; et, à mesure qu'ils arrivaient, les questions à résoudre leur étaient soumises, de sorte que le cercle des dissidences allait s'élargissant de jour en jour. Quoique sincèrement attachés à la cause de la république, quelques-uns s'en efifrayèrent. Ce furent ceux qui avaient dans l'esprit plus de netteté que de hardiesse, ou ceux qui n'avaient pas une assez longue habitude des partis pour comprendre que la difficulté de les conduire en les disciplinant est toujours moins grande en réalité qu'en apparence. Il faut, au surplus, le reconnaître ; les réunions des défenseurs avaient une physionomie bizarre. Composées d'hommes qui, pour la plupart, ne se connaissaient que de réputation ou môme ne se connaissaient pas, elles rapprochaient, avant d'avoir trouvé le lien qui les devait unir, les éléments les plus hétérogènes : la fermeté réfléchie des hommes du Nord et la fougue des méridionaux. On y délibérait un peu confusément; la vanité de quelques-uns y éclatait en prétentions bruyantes; souvent, les plus emportés dominaient le débat et couvraient du bruit de leurs motions les voix les plus respectables. Il arriva donc qu'un profond sentiment d'inquiétude et de trouble s'empara d'un certain nombre de défenseurs, et, entre autres, de ^IM. Jules Favre, Saint-Romme, Ledru-RoUin. S'exagérant le mauvais côté du drame joué sous leurs yeux, ils crurent toucher au chaos, et ils firent tous leurs efforts pour ramener aux proportions d'un procès judiciaire ce qui, dans l'opinion de l'immense majorité des défenseurs, devait avoir la portée d'une lutte politique.

Cependant, le jour décisif approchait. Les accusés lyonnais avaient été transférés de Lyon à Paris, où la Conciergerie leur était donnée pour prison, tandis qu'on renfermait à TAbbaye les accusés de Lunéville. Le gouvernement n'ignorait pas dans quel champ clos les républicains prétendaient Fattirer. Après avoir accumulé fautes sur fautes et scandales sur scandales, pour agrandir outre mesure sa victoire et frapper dans les accusés l'ensemble du parti républicain, il se sentit tout à coup glacé d'effroi à l'aspect de ce parti s'avançant en masse pour soutenir le combat. Le 20 mars (1835), M. Fasquier, président de la Cour des pairs, décida que des avocats d'office seraient imposés aux accusés, et le lendemain, M. Félix Faure se rendit à Sainte- Pélagie, où il signifia cette décision aux captifs, pris séparément. Ainsi on en était venu à violer le droit de défense, ce droit que, dans les sociétés en décadence, avaient respecté des tyrans !

Les accusés protestèrent avec énergie, et ils écrivirent aux avocats nommés d'office par M. Pasquier : « Jugez vous- « mêmes, Messieurs, si votre dignité, si celle de l'ordre « auquel vous appartenez, peuvent vous permettre de vous « imposer aux accusés malgré eux, et de vous rendre com- « plices d'une iniquité judiciaire sans exemple et des pasce sions d'un ennemi sans pudeur. » Ils avaient en môme temps choisi trois de leurs camarades, MM. Armand Marrast, Lebon et Landolphe, pour aller demander compte à M. Pasquier d'une persécution toute nouvelle, même dans les fastes de l'arbitraire. L'entrevue fut étrange. Armé d'une froide politesse, M. Pasquier fit aux trois républicains, lorsqu'ils entrèrent, un salut d'homme de Cour. Ceux-ci s'inclinèrent à peine; et ils s'avançaient, l'œil fier, l'indignation peinte sur

VISITE DE MM. ARMAxND MARRAST, ETC., A M. PASQUIER. 303

le visage, lorsque M. Pasquier se jeta le premier dans son fauteuil, leur faisant signe ensuite de s'asseoir. Ils sourirent de ce puéril dépit, et s'exprimèrent d'un ton bref. Ils avaient reçu mission, non pas de faire revenir le président de la Cour des pairs sur une mesure qu'ils savaient bien irrévocable, mais de lui dire les sentiments qu'elle éveillait en eux. Aussi parlèrent-ils le langage de la menace, d'autant [)lus agressifs et intraitables qu'ils étaient les plus faibles et que leurs ennemis disposaient du bourreau. L'entretien terminé, ils se levèrent si brusquement, que l'un d'eux, W. Landolphe, se heurta presque à un homme collé derrière la porte, et qui n'avait pas eu le temps de se retirer. Cet écouteur indiscret était M. Decazes.

Les avocats nommés d'office par M. Pasquier ayant unanimement résolu de ne point obtempérer à des réquisitions qui tendaient à déshonorer leur ministère, le il/onZ/^î/r publia, le 30 mars (^1835^, une ordonnance qui investissait la Cour des pairs et son président, à l'égard des avocats, de tous les pouvoirs qui appartiennent aux Cours d'assises et aux présidents de ces Cours.

Tels sont les entraînements de l'arbitraire! Une fois lancé dans cette voie fatale, un pouvoir essaierait en vain de se modérer; il faut qu'il avance toujours, dût-il voir, à chaque pas, se creuser autour de lui un nouvel abîme. Les accusés écrivirent au barreau de Paris :

(( On ne nous oppose plus seulement le pouvoii' discrétionnaire d'une cour (( spéciale ; c'est le bon plaisir qui statue, par disposition rétroactive, sur des (( questions judiciaires. Ainsi, ce n'est pas assez que nous soyons soumis à (( tous les caprices d'un tribunal exceptionnel, sans appel, sans contrôle. Si (( le mépris de toutes les lois ne lui suffit pas pour nous enlever jusqu'à notre (( dernière garantie, une ordonnance intervient, l'arbitraire s'ajoute à l'ar- « bitraiie, toutes les iniquités se liguent, La politique, disent effi-onténient

(( nos ennemis, ne doit pas manquer à la justice. Nous ne manquerons pas, (( nous, à notre devoir, et nous vous demandons, Messieurs, de remplir le (( vôtre avec la fermeté qui convient à votre profession, avec la promptitude (( que les circonstances exigent. »

A d'aussi mâles accents, tout le barreau s'émut. Il n'y eut qu'un cri, parmi les avocats, sur Fillégalité de l'ordonnance du 30 mars. Le 6 avril (1835), le Conseil de l'Ordre s'assemble extraordinairement, et une commis.sion composée de MM. Philippe Dupin, bâtonnier de TOrdre, Parquin et Odilon Barrot, rédige une délibération dont voici les conclusions :

« Sans se préoccuper de l'illégalité de l'ordonnance, sans examiner si le « mandat qui leur est donné est obligatoire, les avocats doivent persister à (( déclarer qu'un appel à leur humanité, à l'accomplissement des devoii-s de (( leur profession, ne leur sera jamais adressé en vain; que toujours, si les « accusés y consentent ou rétractent leur refus, ils seront prêts à payer leur (( tribut au malheur. Mais, si les accusés persistent dans leur résistance, il « est impossible d'engager avec eux une lutte sans convenance et sans « dignité.

« Dans ces circonstances, le Conseil, procédant par forme de simple avis, (( estime que le parti le plus convenable à prendre par les avocats est de « s'assurer des dispositions des accusés, et, en cas de refus, "d'écrire â M. le (( président de la Cour des pairs qu'ils se seraient empressés d'accepter la (( mission qui leur a été déférée, mais que la résolution des accusés leur fait « un devoir de s'abstenir. »

Suivaient les signatures de MM. Philippe Dupin, bâtonnier; Archambault, doyen; Parquin, Mauguin, Thévenin, Couture, Colmetd'Aage,Gaubert, Hennequin, Berryerfils, Gaudry, Lavaux, Delangle, Marie, Chaix-d'Est-Ange, Duvergier, Crousse,Paillet, Odilon Barrot, Leroy etFrédérich, membres du Conseil.

Le même jour, le barreau rouennais délibérait, contre l'ordonnance du 30 mars, une protestation qui parut avec les signatures de MM. Sénard, bâlomiier, et Desseaux

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