SYMPATHIES QU EXCITENT LES ACCUSÉS D AVRIL
secrétaire. Elle ne différait de celle qui précède qu'en ce que les conclusions en étaient plus précises encore et les termes plus énergiques.
L'exemple donné par les barreaux de Paris et de Rouen fut suivi par presque tous les barreaux de France. On s'indigna^ on protesta de toutes parts. De leur côté, les procureurs généraux, tant à Eouen qu'à Paris, fulminèrent contre l'Ordre des avocats, et en appelèrent aux Cours royales des décisions par lesquelles l'ordonnance du 30 mars était virtuellement annulée. Jamais pareil élan ne s'était manifesté au sein de la société ; jamais anarchie pareille ne s'était produite au sein du Pouvoir. En séance secrète, la Cour des pairs se raffermit dans sa résolution d'enlever aux accusés les défenseurs de leur choix ; mais elle décida qu'elle ne contraindrait personne à plaider d'office, n'osant entrer en lutte avec le corps des avocats. C'était l'excès de la violence combiné avec l'excès de la peur.
Et comment peindre, maintenant, l'effet que produisaient sur les esprits tant de surprenantes complications ? Le nom des accusés volait de bouche en bouche; on s'intéressait à leurs périls; on glorifiait leur constance; on se demandait avec anxiété jusqu'où ils pousseraient l'audace des résolutions prises. Dans les salons mômes où leurs doctrines n'étaient pas admises, leur intrépidité touchait le cœur des femmes; prisonniers, ils gouvernaient irrésistiblement l'opinion; absents, ils vivaient dans toutes les pensées. Pourquoi s'en étonner? Ils avaient pour eux, chez une nation généreuse, toutes les sortes de puissance : le courage, la défiiite et le malheur. Epoque orageuse et pourtant regrettable! Comme le sang bouillonnait alors
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avec force dans nos veines! comme nous nous sentions vivre ! comme elle était bien ce que Dieu Ta faite^ cette nation française, qui périra sans doute le jour où lui manqueront tout à fait les émotions élevées ! Les politiques à courte vue s'alarment de Fardeur des sociétés : ils ont raison; il faut être fort pour diriger la force. Et voilà pourquoi les hommes d'Etat médiocres s'attachent à énerver un peuple. Ils le font à leur taille, parce qu'autrement ils ne le pourraient conduire. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne s'étudient point à éteindre les passions d'un grand peuple, car ils ont à les féconder, et ils savent que l'engourdissement est la dernière maladie d'une société qui s'en va.
Privés de la faculté de se défendre selon leur désir et selon leur droit, les accusés détenus à Sainte-Pélagie avaient résolu de ne plus opposer à leurs juges que le silence et le dédain. « Vous nous condamnerez, mais vous ne nous «jugerez pas, » avaient dit à M. Pasquier, en le quittant, MM. Lebon, ^Marrast et Landolphe. Il s'agissait pour les accusés de tenir parole, et de se borner à ennoblir la position de victimes que leur fiisaient des inimitiés sans grandeur.
Malheureusement, il n'y avait pas unanimité de vues entre les accusés des diverses catégories.
Les Parisiens, d'accord en cela avec les sous -officiers de Lunéville, pensaient que, la force l'emportant sur la justice, il y avait devoir de s'abstenir ; qu'une protestation muette était préférable à une défense mutilée; que, puisque la Cour des pairs osait prétendre aux bénéfices de l'arbitraire, il fallait lui en laisser les embarras et l'odieux; qu'il importait, en un mot, d'arracher au parti du gouvernement ce
LES ACCUSÉS DE PAlUs ET CEUX DE LYON. 367
masque de légalité dont il avait un moment voulu couvrir
ses vengeances.
Les Lyonnais envisageaient la situation sous un autre aspect. Ne pas se défendre, c'était perdre Loccasion de lire à la France attentive une des pages les plus mémorables de rhistoire de Lyon : pouvait-on s'y résoudre ? Les hommes qui, comme Lagrange, avaient immortalisé la résistance par leur modération et leur courage, faisaient-ils donc si peu d'honneur au parti qu'on pût taire sans inconvénient ce qu'ils avaient été et ce qu'ils avaient fait ? D'ailleurs, l'insurrection lyonnaise était calomniée, et il convenait que la vérité fût enfin connue ; il convenait que la France apprît comment la lutte s'était engagée, et quelles manœuvres en avaient prolongé la durée funeste, et par quels massacres des soldats égarés avaient souillé la victoire.
Ce dissentiment ne pouvait tomber qu'autant qu'on aurait fourni aux divers accusés le moyen de se voir les uns les autres, de discuter, de se concerter. Ceux de Paris demandèrent donc qu'on transférât à Sainte-Pélagie, où ils étaient eux-mêmes détenus, leurs camarades de Lunéville, qu'on avait renfermés à l'Abbaye, et leurs camarades de Lyon, déposés à la Conciergerie. Rien de plus juste. La demande fut néanmoins repoussée. Alors, les prévenus de Paris adressèrent au procureur général une lettre où leurs griefs étaient résumés d'une manière saisissante :
« Vous ne voulez pas plus de la défense que vous ne voulez de la vé- « rite, n
« Ainsi, vous avez mis une année entière à compliquer votre accusation, « et nous avons reçu seulement, il y a quelques jours, le volume de la pro- (( cédure qui nous concerne.
« Ainsi, vous avez accusé tout notre passé, tous les actes du parti repu-
(i blicain, et vous prétendez nous interdire le choix de nos défenseurs ; vous (( voulez nous condamner à les prendre parmi les avocats, connus ou non, (( qu'ils aient ou non notre conliance. Ce qui est permis à tout citoyen, pour (c la plus mince affaire de police correctionnelle, vous l'interdisez à des « hommes que vous introduisez devant une Cour exceptionnelle et qui sont « sous le coup d'accusations capitales !
« Ainsi, nous demandons des témoins à décharge, et vous nous mettez (( dans l'impossibilité de les faire assigner !
(( Ainsi, nous sommes incriminés pour avoir créé un vaste complot qui (( embrasse Paris, Lyon, Châlons, Arbois, Marseille, Épinal, Lunéville, et (( nous n'avons pu encore nous mettre en rapport avec' nos coaccusés, et (( nous touciions à l'ouverture des débats sans avoir pu organiser une dé- (( fense commune, pour répondre à une accusation commune ! »
Une entrevue d'un jour entre les deux comités de défense de Paris et de Lyon fut tout ce que les accusés obtinrent. Elle eut lieu à Sainte-Pélagie^ le 18 avril 1835, et les dissentiments que nous venons de signaler s'y produisirent avec éclat. En soutenant que les débats devaient être acceptés, même avec des avocats d'office, les Lyonnais paraissaient plaider la cause de leur ville plutôt que celle du parti tout entier, ce qui leur donnait, dans la discussion, un désavantage marqué. Pour faire prévaloir leur opinion, les Parisiens n'eurent qu'à en appeler à ces inspirations du dévoûment qu'en présence de certains hommes on n'invoque jamais en vain. Il fut arrêté que les prisonniers se conformeraient unanimement à ce qui aurait été décidé dans la réunion des défenseurs, et la déclaration suivante fut, en attendant, rédigée par un membre du comité de défense de Paris :
(( Informés que M. le président de la Cour des pairs a l'intention de leur (( refuser pour défenseurs des hommes pris en dehors de l'ordre des avocats, « les deux comités de défense de Lyon et de Paris protestent ensemble et M unanimement contre toute violation de la libre défense; ils déclarent que (( leur résolution formelle est de se présenter devant la Cour des pairs, « accompagnés des défenseurs de leur choix, appuyés qu'ils sont, non seule-
REFUS d'accepter LES DÉBATS. 369
(( ment par les principes communs aux hommes de tous les partis, mais (( encore par l'opinion de tous les barreaux, qui comprennent comme eux le (( droit accordé à tout accusé de se faire défendre par des hommes qui aient (( toute sa confiance. »
Il n'était pas dit précisément, clans cette déclaration, que les accusés, en Tabsence des défenseurs de leur choix, refuseraient unanimement les débats ; mais la conséquence était forcée. Un des membres du comité lyonnais, M. Caussidière, fit quelques difficultés pour signer, craignant qu'on ne s'engageât au delà de ce qui était convenable. Mais, pressé par ses camarades, il céda; et la déclaration fut publiée, avec les signatures de MM. Baune, Lagrange, J\Iartin Maillefer, Tiphaine, Caussidière, membres du comité lyonnais ; etChilman, Granger, Vignerte, Landolphe, Pichonnier, Kozière, Lebon, Guinard, Armand Marrast, membres du comité parisien.
Les défenseurs, dont, la veille même, les journaux avaient fait connaître les noms ' , se réunirent ensuite pour résoudre définitivement la question qui s'était trouvée posée entre les accusés de Paris et ceux de Lyon. L'avis de l'immense majorité fut qu'on ne devait pas accepter les débats, si la défense n'était pas entièrement libre. L'opinion contraire était spécialement représentée par MM. Ledru-Rollin, Saint-Romme, et surtout Jules Favre, qui mit à la soutenir une persistance invincible. Armand Carrel, après s'être associé aux sentiments de M. Jules Favre, avait fini par l'abandonner pour s'unir à la majorité. Celui-ci ne se découragea point. Il représentait que, si chaque accusé consentait à se défendre par luimême et par un avocat, on arriverait inévitablement à
' Voir aux Documents historiques, no 12.
rendre le procès impossible^ le nombre des prévenus étant tellement considérable^ que la plupart des juges seraient mis hors de combat avant la fin des plaidoiries, chargés quils étaient d'ans et d'infirmités. C'était raisonner juste s'il ne se fût agi que de soustraire à la condamnation les accusés qu'elle menaçait; mais la question avait été placée plus haut : c'était le parti républicain qui, comme parti, voulait entrer dans la lice. Et voilà ce que M. Jules Favre ne comprenait pas assez. Il objectait aussi sa qualité d'avocat et les devoirs que lui imposait une aussi sainte mission. Il ne voulait pas, pour faire réussir des conbinaisons de parti, dont l'avantage lui semblait controversable, manquer à l'appel des accusés auxquels il plairait de lui confier les intérêts de leur liberté ou de leur vie.
La défiance est le caractère distinctif des partis en lutte, et ils supposent volontiers le mal. Bien que l'opinion de M. Jules Favre se pût expliquer par des motifs très honorables, les plus ardents la condamnèrent comme puisée aux sources de l'égoïsmeet de l'amour-propre. Membre du barreau de Lyon, où il s'était fait remarquer, jeune encore, par une intelligence d'élite et un talent d'élocution incomparable, M. Jules Favre fut accusé de n'être venu chercher à i'aris qu'un théâtre plus digne de ses facultés brillantes, et Armand Carrel, qu'il avait eu d'abord pour allié, s'emporta jusqu'à lui adresser ces amères paroles : « Eh bien ! Mon- « sieur, puisque vous persistez, nous ferons de tout ceci « une simple ajQfaire correctionnelle. »
Il ne restait plus qu'à envoyer des commissaires aux accusés de Lyon pour leur apprendre le résultat de la délibération des défenseurs. L'assemblée nomma M. Jules