LES DÉTENUS DE SAINTE-PÉLAGIE EN LIBEHTÉ
que jM Etienne Anigo, amusant le concierge de M. Vatrin par de futiles discours, veillait à ce que la porte de la cour ne fût pas fermée, M. Barbes s'introduisait dans la maison avec la dame qu'il accompagnait. Le propriétaire était absent. M. Barbes prétexte une aifaire urgente à lui communiquer, demande la permission de lui écrire, ne pouvant le voir, et attend ses amis dans la fièvre de l'impatience. Soudain les marches du perron résonnent; la porte vitrée qui s'ouvre sur le jardin est ébranlée par des mains violentes ; les vitres volent en éclats. Madame Yatrin pousse un cri de terreur. Mais Tétrangère lui dit : « Ne craignez rien, « Madame. Ce sont les détenus de Sainte-Pélagie qui s'éva- « dent. « En môme temps, M. Barbes s'est élancé sur le domestique, qu'il tient en respect. Traverser la maison, franchir la cour, monter en voiture, se disperser, disparaître, tout cela fut, pour les républicains, l'affaire d'un moment. Ils étaient sauvés !
A cette nouvelle, l'étonnement de la police ne fut égalé que par sa fureur. La presse, qui s'intéressait vivement aux prisonniers, accabla les ministres des manifestations de sa joie railleuse. Et les agents de M. Gisquet, humiliés, appesantirent le poids de leur colère sur les détenus qui avaient refusé de suivre leurs compagnons, tels que MM. Kersausie, Beaumont, Sauriac, Plubin deGuer; ils avaient eu, pour refuser la liberté offerte, des motifs respectables, quoique empreints d'exagération. Ils avaient pensé qu'ils devaient au parti, qu'ils se devaient à eux-mêmes de déshonorer, à force de constance, la persécution dont ils étaient victimes. La orloire du combat leur étant dérobée, ils embrassaient avidement celle du martyre. D'ailleurs, ils ne pouvaient se persuader que la police eût ignoré jusqu'à la lin les préparatifs de Tévasion, et ils ne voyaient dans cette
négligence^, suivant eux calculée^, qu'un moyen d'alléger à la pairie le fardeau de sa tâche judiciaire.
Mais la Cour des pairs ne tarda pas à montrer quC;, pour s'épargner les embarras^, elle n'avait nul besoin du secours de la police. Se fondant sur la résistance opiniâtre des accusés lyonnais^, M. Martin (du Nord) avait conclu à ce qu'on les jugeât sur pièces, s'il le fallait : la Cour des pairs n'hésita pas cette fois à faire droit à ces conclusions;, dans un arrêt qui ne doit pas être perdu pour la postérité *.
La procédure une fois simplifiée par une violation aussi extraordinaire des formes les plus inviolables de la justice, le procès fut rapidement terminé. MM. Martin (du Nord), Chégaray, de la Tournelle, ayant tour à tour développé, avec beaucoup de véhémence, et non sans talent, la thèse présentée dans l'acte d'accusation, les avocats adverses prirent successivement la parole, chacun pour son client. Mais nul ne le fit avec plus d'élévation et plus d'éloquence que M. Jules Favre. Après avoir défini en termes saisissants le véritable caractère de l'insurrection lyonnaise et renversé l'échafiiudage du complot, il résumait ainsi les débats :
« Vous nous accusez d'avoir attenté à la sûreté de TÉtat; et moi j'accuse (( le Pouvoir de n'avoir pas déjoué cet attentat, d'avoir mcrac nourri (( l'cmeute, eu attirant les in&urgos sur la place publique, alors qu'il était si (( facile de la comprimer.
« Vous nous accusez d'avoir construit des barricades ; moi, je vous accuse « de les avoir laissé élever sous les yeux des aj^ents de police et de l'autorité « civile, et d'avoir jeté parmi les groupes inoffensifs des excitateurs soldés.
« Vous nous accusez d'avoir usé de la force contre les défenseurs de (( l'ordre: moi, je vous accuse d'avoir déchiré la loi qui jn-otége la vie des
' \ oir aux Documents historiques, ij" iù.
LES ACCUSÉS Dli LYON ET DE LUAli VILLE. 119
« citoyens; d'avoir donné une consigne qui à elle seule suffisait pour allunicr « rinsurrection; d'avoir comiiromis la vie des femmes, des enfants, des (( vieillards; d'avoir prolongé la lutte sans nécessité; d'avoir enseveli sous (( les ruines de nos maisons des familles qui ne vous attaquaient pas; d'avoir « été sourds aux demandes de trêve et de conciliation qui vous étaient faites c( de toutes parts, et de n'avoir pas épargné la vie des vaincus.
« Vous avez fait voire réquisitoire, voilà le mien. Ils resteront tous deux « affichés à la porte de ce palais, et nous verrons lequel durera davantage, (( lequel la France lira avec le plus d'indignation. )>
Ce fut le 13 août (1835) que la Cour des pairs rendit, en Tabsence des prévenus, Farret général de condamnation relatif aux accusés de Lyon ' .
L'arrêt ^ qui frappa les huit sous -officiers de Lunéville ne fut prononcé que vers le commencement du mois de décembre. Leur attitude avait été admirable et passionna toutes les âmes.
Vinrent ensuite les catégories de Saint-Etienne, d'Arbois,
' CONDAMNÉS DE LYON. (Arrêt du 13 aoûl 1835.)
Baune, Antide, Martin, Albert, Hugon, Marc Reverclion, Lafond, Desvoys, ri la déportation; Lagrange, Tourrès, à vimjt ans de deteiUion; Mollard- Lefèvre, Huguet, Drigeard-Desgarniers, à ijuinze ans de dtitention : Caussidière, Laporte, Lange, Villiard, Marigné, Rockzinski, Thion, Dcspiuas, Benoit-Ga.tin, à dix ans de détention; Pradel, Cliery, Cachot, Dibier, à sept ans de détention ; Carrier, Arnaud, Morel, Bille, Boyet, Chatagnier, Julien, Mercier, Gayet, Genest, Didier, Ratignié, Charmy, Chaînes, Mazoyer, Blanc. Jobely, Raggio, Chagny, à cinq ans de détention, et tous sous la surveillance de la haute police toute leur vie. — Roux, Berard, Guichard, à trois ans d'emprisonyiement et cinq ans de surveillance ; Butet, Adam, à un an d'emprisonnement et cinq ans de surveillance; Girard, à un an d'emprisonnement et deux ans de surveillance.
2 CONDAMNÉS DE LUNÉVILLE. [Àrrcl du 7 décembre 1835.)
Thomas, à la déportation; Bernard, à vingt ans de détention; Stilltr, Tricote), à dix ans de détention; Régnier, Caillié, Mathieu ((rÉpinal), à cinq ans de détention: et tous sous la surveillance toute leur vie; Lapolaire, Béchet, à trois ans d'emprisonnement et cinq ans de surveillance.
de Marseille, de Grenoble, de Chaloiis', de Paris ^, qui ne fournirent que douze acquittements sur un nombre considérable de condamnations.
Dans la dernière phase du procès, les accusés s'étaient montrés, en général, fort calmes. Cependant MM. Caussidière, Kersausie et Beaumont firent revivre, par leur indomptable énergie, des scènes dont le souvenir était resté palpitante