‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 15 sur 147 · DEBATS A LA CHAMBRE DES DEPUTES · texte numérisé non relu

DEBATS A LA CHAMBRE DES DEPUTES

portement qu un grand exemple fut donné et que justice fût faite. Or, les légitimistes, de leur côté, faisaient retentir partout les éclats d'un enthousiasme monarchique qui servait à masquer leur abattement. La Gazette de France et la Quotidienne publiaient, chaque jour, et des adresses pour glorifier le courage de la mère de Henri V, et des protestations contre le guet-apens dont elle avait été victime; un grand nombre de gentilshommes firent connaître le projet qu'ils avaient formé de lui faire par souscription une liste civile; enfin, M. de Chateaubriand, dansunebrochuredevenue célèbre, osa s'écrier ; « Madame, votre fils est mon roi. » Ces mots volèrent bientôt de bouche en bouche, dans le parti royaliste, et des centaines de jeunes gens, fils de nobles, traversèrent processionnellement Paris pour aller féliciter l'écrivain. Depuis quelque temps, les pétitions relatives à la duchesse de Berri affluaient à la Chambre. Les ministres y furent appelés, le 5 janvier, pour rendre compte de leurs desseins. L'Assemblée était pleine de mouvement et de passions. Ici, Ton accusait les ministres d'avoir nourri le criminel espoir de désarmer la justice du pays; là, on leur contestait le droit de punir, corollaire du droit de régner, M. Sapey avait été chargé de faire un rapport sur les pétitions : il conclut à laisser les ministres prendre, à Tégard de la prisonnière, les mesures qu'ils jugeraient les meilleures, sauf à en répondre devant les Chambres et devant le pays. Four appuyer ces conclusions, M. de Broglie paraît à la tribune. Il soutient que la famille des Bourbons aînés se trouve naturellement placée en dehors du droit commun; que le gouvernement n'a d autres règles à suivre, contre la duchesse de Berri, que les lois de la guerre; qu'on doit se Imrner à détenir cette princesse comme on détient un pri-

sonnier dont il faut enchaîner la haine, ou un fou dont la liberté serait dangereuse; que la raison d'Etat Texige; que la tranquillité des citoyens est à ce prix; que le principe de l'égalité devant la loi n'est pas applicable dans la circonstance^ la duchesse de Berri n'étant pas Française par origine et ne Tétant plus par alliance. A ces mots, des exclamations violentes s'élèvent des bancs de la droite. M. de Broglie continue. « Après tout, s'écrie-t-il, ce principe, c( quelque tutélaire qu'il soit, n'est pas plus sacré que tant « d'autres que vous avez fait fléchir. Est-il plus sacré que « celui de l'irresponsabilité royale qui a fléchi pourtant lors- « que vous avez déposé Charles X? » Passant ensuite aux désordres qu'on affrontait en faisant comparaître la duchesse de Berri devant des juges désignés parle hasard : « Croyez- « vous, ajoute -t-il, que ce sera assez de toutes les forces « dont le gouvernement dispose pour protéger, selon le « vent qui soufflera, tantôt la tête des juges, tantôt celle des « accusés? Vous avez vu le jugement des ministres, vous a avez vu pendant dix jours la ville de Paris tout entière (( sous les armes, la capitale du royaume dans l'attitude et « l'anxiété d'une ville de guerre qui a subi un assaut, eh « bien, vous n'avez rien vu. Vous avez vu les troubles du c( mois de juin, eh bien, vous n'avez rien vu. »

Plusieurs orateurs de la gauche se présentent pour répondre à ]\I. de Broglie. M. de Ludre annonce qu'il votera le renvoi des pétitions au garde des sceaux, avec cette clause : « Pour fiiire exécuter les lois du royaume. » M. de Bricqueville rappelle que, lors de sa proposition relative au bannissement de la branche aînée, le gouvernement déclarait le code pénal applicable à ceux des membres de la famille déchue qui tenteraient la guerre civile; et il s'étonne qu'on

M, BERRYER PREND PARTI POUR LES MINISTRES. \j

mette aujoiircriiui à sortir du droit commun Tempressement qu'à une époque encore si récente^, on mettait à y rester. « On parle, s'écrie M. Cabet, du péril qu'il y aurait à sou- « mettre la duchesse de Berri à la juridiction ordinaire : le « gouvernement est-il donc si mal affermi qu'il ne puisse « subir une pareille épreuve? »

Alors, et pour mieux combattre la dynastie dont ils étaient les serviteurs aveugles, M. Berryer se rangea résolument du parti des ministres. Comme eux, il reconnut que traîner la duchesse de Berri devant des juges, serait une faute et un danger ; comme eux, il affirma qu'elle vivait dans une sphère où ne pouvait l'atteindre le glaive de la loi commune. Au point de vue monarchique, la mère d'un roi légitime n'étant liée par aucun devoir de soumission nécessaire à un prince que l'insurrection seule avait couronné, la duchesse de Berri s'était mise, à l'égard de Louis-Philippe, non pas en état de révolte, mais en état de guerre. Il y avait à statuer sur une défaite, non sur un délit, question de politique, non de justice; et c'était conséquemment au pouvoir exécutif à voir ce qu'en une telle occurrence il lui était permis d'oser.

j\I. Thiers comprit la portée fatale de cette adhésion : il essaya de donner le change aux esprits. Convaincu que c'était surtout à la pusillanimité de l'assemblée qu'il fallait faire appel pour arriver au succès, il se complut à dérouler devant elle je ne sais quel tableau sinistre : les juges trem- ))lant sur leurs sièges, les accusateurs interdits, l'accusée triomphant de l'impossibilité où seraient ses ennemis d'apporter contre elle des preuves matérielles et décisives, les passions excitées en sens divers et prêtes à s'entre-choquei', les scènes du procès des ministres se renouvelant, pius

graves encore, plus épouvantables, et le gouvernement forcé, s'il faisait venir l'accusée de Blaye à Paris, « (Féclielonner sur la route 80 ou 100 mille hommes. »

Effrayée par cette évocation de vains fantômes, la Chambre abandonna aux ministres le soin de décider, sous leur responsabilité, mais selon leurs caprices, du sort de la duchesse de Berri.

Ainsi, de l'urne même où les lois prennent naissance, on faisait sortir l'arbitraire et toutes ses témérités ; la légalité, si ardemment soutenue par Casimir Périer, faisait place à la raison d'Etat, hypocrisie du despotisme; les intérêts delà politique, qui changent et passent, se substituaient aux droits de la justice, qui sont éternels ; le jury, dont on avait proclamé si fastueusement la sainteté, on le dénonçait maintenant comme un i)ouvoir accessible aux faux ménagements, à la corruption, à la peur ; le principe de l'égalité devant la loi, inscrit dans la Charte sans réserv-e, on le sacrifiait à un genre d'inviolabilité qu'on n'avait pas respecté lorsqu'il s'était agi de prendre une couronne, et qu'on respectait quand il n'était plus question que de venger la société offensée ; enfin, et par une contradiction monstrueuse, un gouvernement qui se disait appuyé sur les vœux de la nation, se déclarait trop faible pour affronter les suites d'un procès, et paraissait craindre ({ue ce ne fut pas assez d'une armée sur le passage d'une femme deux fois vaincue et prisonnière! C'était du vertige.

Aussi les légitimistes furent-ils saisis de joie; et pendant que le parti républicain s'abandonnait, contre le pouvoir, aux transports d'une sombre colère, eux, relevant la tête, ils se répandirent, sur les discours de ]\OI. Thiers et deBroglie, en commentaires pleins de fiel et d'orgueil; ils appelèrent la

RtTMEI'RS SCANDALEUSES >(IR LA DUCHESSE DE BERRI. 11

séance du 5 janvier séance aux aveux : le parti légitimiste n'était donc pas mort, comme on l'avait tant dit et répété, puisque, pour le contenir, suivant ladéclaration des ministres, il ne fallait pas moins de cent mille soldats! Et ils adressaient à M. de Brogliedes félicitations railleuses sur le service qu'il venait de rendre à la cause des bonnes doctrines, ne lui reprochant autre chose que son inconséquence, et comparant ce pouvoir, qu'on voyait vivre du passé qu'il insultait, au vautour qui vit de la proie qu'il défigure.

Le parti ministériel était engagé dans une impasse : il se défendit avec embarras, et, comme sa confusion lui donnait les apparences de la faiblesse, l'audace de ses adversaires s'en accrut.

Tel était l'état des esprits, lorsque tout à coup des rumeurs étranges se répandent. Un amour mystérieux, une imprudence sans excuse, voilà ce que l'on raconte de la duchesse de Berri, et l'on parle d'un scandale inévitable. Repoussées par les légitimistes comme autant de calomnies impures, ces rumeurs sont propagées soiu'dement par ceux dont elles ont charmé la curiosité ou qui en recherchent l'ignoble profit. Plus volontiers que partout ailleurs, on s'en entretint au Château, quoique à mots couverts. Les courtisans se montraient crédules par flatterie. La reine s'étant quelquefois échappée en plaintes, moitié sévères, moitié affectueuses, sur la légèreté de sa nièce, les courtisans se plurent à leur donner, dans la circonstance, une interprétation cruelle, par cette persuasion que le roi l'aurait pour agréable. Lui, en effet, soit politique, soit indifférence réelle, il laissait un libre cours à la licence de propos dont l'injure, pourtant, semblait devoir rejaillir sur sa famille. Et non-seulement il toléra le bruit qu'on faisait autour de lui du dés-

honneur présumé de sa nièce, mais il ne craionit pas de mêler à ce qu'on en disait ses propres conjectures et tous les détails piquants que lui fournissait sa mémoire sur les intrigues de l'ancienne Cour.

Les soupçons allaient grandissant : un accident survint qui était de nature aies confirmer. Dans la nuit du lO au 1 7 janvier, la prisonnière avait été atteinte de vomissements; et une dépêche télégraphique en apporta aussitôt la nouvelle aux Tuileries. La duchesse de Berri, depuis son entrée à Blaye, n'avait eu d'autre médecin que M. Gintrac; mais c'était un homme plein de savoir et de probité, dont elle estimait le caractère et dont les soins lui étaient chers. Le gouvernement aurait doncpu s'en reposer sur M. Gintrac de la santé de ^larie-Caroline, d'autant que cette princesse avait déjà refusé de recevoir le docteur Bai thez, chargé auprès d'elle d'une mission médicale, tout officielle. Les ministres en décidèrent autrement. Pour mettre leur responsabilité à l'abri, et peut-être aussi pour éclaircir un mystère dont pouvait tirer parti une politique implacable, ils résolurent d'envoyer deux médecins à Blaye, en leur donnant pour instructions patentes d'examiner ce qu'avait d'inquiétant la situation de la prisonnière, et quels étaient les meilleurs moyens de guéri son. Les deux médecins choisis partirent dans la nuit du ^21 au '22 janvier : c'étaient ]\IiVL Orfila et Auvity. En annonçant leur dé})art, la presse ministérielle, par une insinuation grossière, indiqua qu'ils étaient appelés à résoudre un cas de médecine légale.

L'émotion fut profonde dans le public. Quant aux légitimistes, ils affectèrent de grandes terreurs. M. Auvity, sous la Restauration, avait donné des soins à Marie-Caroline, il était donc naturel que les ministres l'eussent désigné; mais,

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