ENTREVUE DE M. DE CHOULOT ET DE LOUIS-PHILIPPE
que le roi fixait sur ces cannes un regard qui trahissait d'étranges alarmes, et il se désarma en souriant. Revenant alors au sujet de sa visite, il exposa au roi de quel intérêt il était pour lui de ne pas laisser la duchesse de Berri dans une situation de nature à avoir des suites terribles ; il lui peignit la princesse succombant à des maux dont la cause, ignorée de l'Europe^, s'associerait aux plus noirs soupçons. Louis-Philippe ne parut pas inaccessible aux craintes qu'on cherchait à éveiller dans son âme; il reconnut que, la duchesse de Berri venant à mourir en prison, on pourrait tirer contre lui de ce fatal événement le même parti qu'on avait tiré de la mort du duc de Bourbon. Mais se prêter à l'évasion de la duchesse lui paraissait contraire aux plus chers intérêts de sa race. «Il faut, dit-il à plusieurs reprises, il faut des « garanties à mon gouvernement. » Il se montra, néanmoins, disposé à laisser agir M. de Choulot sans mettre obstacleà ses desseins. Seulement, il lui demanda de rester à Paris pendant quelques jours et d'attendre. Durant tout le cours de cet entretien, une pensée avait manifestement dominé le roi : le souvenir du duc de Bourbon, dont il avait en quelque sorte devant lui le représentant. Aussi, revint-il souvent sur les accusations dont la mort de ce prince avait fourni le texte aux passions de parti. Il s'écria même : « Eh ! mon Dieu, « cette malheureuse succession, nous n'en avons pas encore « touché un sou ! »
M. de Choulot crut, d'après la conclusion de Tentrevue qui vient d'être racontée, qu'il convenait d'attendre. Il ne se doutait pas que le retard paralyserait les efforts de son dévoûment ' !
' On assure que M. de Clioulot se pi'opose de publier ce qui s'est passé i-ouis BLANC. n- — 3
Ivien ne fut changé, en efFet^ aux mesures dont la sévérité avait si cruellement pesé jusqu'alors sur la duchesse de Berri. Isolée^ inquiète, troublée intérieurement des rumeurs de son parti, dont il lui semblait quelquefois entendre comme un écho lointain, elle désirait qu'on lui donnât pour conseils M. Hennequin et M. de Chateaubriand : elle en fit la demande *. On parut disposé à satisfaire à ses désirs, mais on y mit pour condition qu'elle fit prendre à ces Messieurs l'engagement d affirmer sa grossesse. C'était lui imposer une loi aussi dure qu'inconvenante : elle refusa de s'y soumettre, et sa demande, transmise à Paris par le télégraphe, fut rejetée. En même temps on chargeait le général Bugeaud de lui faire connaître certaines particularités tendant à lui rendre son parti odieux. Ce parti, disait une dépêche ministérielle qu'on eut soin de lui communiquer le 18 avril, la sacrifiait indignement; les légitimistes désiraient sa mort, pour s'en faire contre le Pouvoir un moyen de calonniie ; vivante, elle n'était plus pour eux qu'un embar-
en cette occasion plus complètement que ne nous a permis de le faire une discrétion dont nous avons dû respecter les motifs. * Voici la lettre qu'elle écrivit, à ce sujet, au général Bugeaud : « J'ai voulu réfléchir pendant plusieurs jours, monsieur le général, à nos « diverses conversations. Je me suis convaincue que, malgré mon vif désir « de ma mise en liberté, je ne pouvais me décider à faire au gouvernement « aucune proposition, sans m'être consultée avec quelques-uns de mes amis : « je me réduirai à deux; mais, bien entendu, j'aurai la possibilité de les voir « sans témoins. Si le ministre y consent, j'écrirai à M. le vicomte de Cha- « teaubriand et à M. Hennequin, pour leur demander de se rendre près de « moi à Blaye. J'ai tout lieu d'espérer que les propositions que je serai dans « le cas de leur soumettre auront leur approbation. Le gouvernement, dans « cette hypothèse, en recevrait connnunicatiou. Je vous prie de faire con- « naître mon désir au président du conseil. Ma demande vous prouvera, « général, que j'ai su apprécier vos bonnes intentions à mon égard. Je no « cesserai de vous en conserver une véritable reconnaissance.
« Marie-Caroline. »
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ras ; des lettres venues de Prague annonçaient que tout le monde y était déchaîné contre elle, et qu'au rang de ses ennemis les plus implacables figuraient M. de Blacas et Tabbé de Latil,
Ces confidences, pleines d'artifice, avaient un but manifeste. En montrant à la duchesse deBerri que ses partisans l'abandonnaient, que sa famille même s'armait contre elle, on espérait l'amener par le désespoir à permettre que sa grossesse fût constatée; que risquait-elle à mécontenter un parti dont on exagérait si habilement à ses yeux l'ingratitude ? Mais on ne put vaincre sa répugnance. IVDI. Orfila et Auvity lui avaient été envoyés pour la seconde fois avec MM. Andral fils et Fouquier : elle ne voulut pas les recevoir. M. Dubois, qui habitait Blaye depuis six semaines dans Fespoir de se faire admettre, M. Dubois lui écrivit en vain une lettre presque suppliante. « ]\Ialheur à lui s'il ose « paraître devant moi ! » s'écria-t-elle d'un air qui respirait la menace. Car elle éprouvait pour M. Dubois une sorte dliorreur qu'elle ne prenait aucun soin de dissimuler.
Pour dompter l'obstination de la prisonnière, le gouvernement n'avait rien négligé : M. Auvity était allé jusqu'à presser M. de Mesnard d'employer son crédit auprès d'elle pour la faire consentir à une constatation dont sa mise en liberté serait le prix. Toutes les tentatives ayant échoué, et la princesse préférant à la honte de céder le malheur d'accoucher dans la citadelle, on ne songea plus qu'aux moyens de rendre inévitable l'appareil dont on se proposait d'entourer son accouchement. Mais ne préviendrait-elle pas les solennités formidables auxquelles on la condamnait, en se faisant avorter? C'est ce que le gouvernement craignait^ outrageant la prisonnière par ces suppositions, aussi absur-
des que cruelles. La vérité est quC; loin d'jivoir ouvert son esprit à une telle pensée, elle manifesta Fintention de nourrir son enftint. Or, comme elle n'avait nourri ni le duc de Bordeaux ni la princesse Louise, il était facile de prévoir que ce rapprochement, fait à Prague et dans le monde, donnerait lieu à de fâcheuses interprétations. Aussi M™' d'Hautefort n'hésita-t-elle pas à combattre le désir de Marie-Caroline. Représentations et prières, tout fut inutile. MM. Gintrac, Ménière et Deneux ayant déclaré que la princesse devait nourrir son enfant, dansTintérét même de sa santé, elle en témoigna une grande joie, et demanda qu'on fit venir de Paris en toute hâte les objets nécessaires. Elle ne pouvait donner aux craintes qui la calomniaient un démenti plus formel : n'importe ; on s'abaissa, pour prévenir un délit imaginaire, à des précautions dont l'apparente sagesse n'était que folie et qu'insulte. Bien que les croisées fussent garnies de barreaux, et fermées, dans leur partie inférieure, par des demi-persiennes parfaitement fixées, il fut question d'y placer des treillis de fer, de peur sans doute qu'en faisant passer l'enfent à travers les barreaux, on ne détruisit la preuve matérielle de la grossesse. Le génie de l'espionnage alla plus loin... Mais il faut s'arrêter ici : quand la politique ose tout, tout raconter est impossible ; et, dans ce cas, le silence n'est que la pudeur de l'histoire.
La duchesse de Berri pouvait mesurer enfin la portée de son malheur, l^ouée à des humiliations sans exemple et le cœur abreuvé d'amertume, il ne lui restait plus rien à expier. Dans les premiers temps de sa captivité, elle avait eu du moins quelques consolations, et il ne lui avait pas été interdit de donner le change à ses cliagrins. Elle se prenait à oublier la rigueur de sa destinée lorsque, du haut du
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rempart assigné à ses promenades, elle suivait de Fœil le i)ateau à vapeur qui, chaque matin^ va de Bordeaux à Blaye ; ou bien, lorsque dans la plaine qui, à certains jours, réunit les habitants de ces deux villes, elle apercevait un salut de fidélité ou reconnaissait au passage un courtisan de son infortune présente. Mais, depuis le commencement du mois d avril, elle avait vu s'éteindre même ces rapides lueurs de joie. Livrée à de lentes souiFrances, elle ne sortait presque plus de son appartement, et vivait tout entière dans les soins dont Fentouraient ses compagnons de captivité. Heureuse encore si, dans son abaissement, elle n'avait pas eu à lutter sans cesse contre les exigences ou Femportement de ses gardiens !
Le 24 avril, le général Bugeaud entra chez elle, tenant à la main un rouleau de papier. C'était une sorte de procèsverbal de ce qui devait se passer au moment de Faccouchement. On y désignait, comme devant assister à la naissance de Fenfant, le sous-préfet de Blaye, le maire, un de ses adjoints, le président du tribunal, le procureur du roi, le juge de paix, le commandant de la garde nationale, MM. Dubois et Ménière. Le procès-verbal portait que tous ces témoins entreraient dans la chambre à coucher, au début du travail de l'enfantement, qu'ils constateraient l'identité de la princesse, qu'ils lui demanderaient si elle était bien la duchesse de Berri, si elle était grosse, si elle se sentait près d'accoucher; qu'on ferait mention de ses réponses ou de son silence; que les témoins visiteraient ensuite la chambre, les cabinets, les armoires, les secrétaires, les tiroirs des commodes et jusqu'au lit de la princesse, pour voir s'il n'y avait pas d'enfant nouveau-né dans l'appartement; que, dans le môme but, on vérifierait s'il n'y
avait auprès de la duchesse de Berri aucune femme grosse et sur le point d'accoucher ; que, dans le cas où elle crierait pendant le travail, il serait fait mention de ses cris, aussi bien que des vagissements de Tenfant au moment de sa naissance. Marie- Caroline n'eut pas plutôt entendu Ténumération de ces formalités, qu'elle fut saisie de douleur et d'indignation; mais le général ayant ajouté que les précautions ne pouvaient se borner là, et que, pour être instruit du début du travail, on serait obligé de placer deux gardiens dans le salon contigu à la chambre à coucher : « Retirezvous, ^lonsieur ! » s'écrie la princesse transportée de fureur ; et, du salon où elle se trouvait, se précipitant dans sa chambre, elle en ferme la porte avec violence. M. Deneux fut appelé aussitôt. La princesse était au lit, en proie à une agitation extrême; elle avait les muscles de la face, du col et de la poitrine contractés, la respiration pénible, les lèvres gonflées et violettes; les mouvements du cœur étaient tumultueux : l'enfant ne donnait plus signe de vie ! . De semblables scènes pouvant amener une fausse couche et engager d'une manière terrible la responsabilité des ministres, le général Bugeaud ne négligea rien pour adoucir Marie-Caroline, etil y réussit; car, chez elle, les impressions étaient plus vives que profondes. Mais ce système de ménagements nécessaires n'alla point jusqu'à l'annulation du procès-verbal, et l'acceptation en fut laborieusement négociée.
Quoique placé par le gouvernement auprès de Marie- Caroline, ^1. Ménière désapprouvait complètement le projet de procès-verbal. Il en écrivit à M. d'Argout, et donna de sa désapprobation des motifs aussi honorables que décisifs. Quel pouvait être le but d'un acte de cette nature? De
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convaincre les incrédules? Mais les dénégations du parti légitimiste étaient systématiques ; comment douter qu'il ne fût résolu à nier même lévidence ? D'ailleurs, la tâche imposée aux témoins, sans parler de son inconvenance, n'était-elle pas impossible à remplir ? M. Deneux, homme d'honneur, et responsable des suites de l'accouchement, ne protégerait-il point sa malade contre la désastreuse influence que devait exercer sur elle, au milieu des émotions d'un pareil moment, la vue de huit ou dix personnes étrangères, inconnues, chargées d'une mission outrageante et inquisitoriale ?
De sorte que, chez un peuple renommé pour sa générosité et sa courtoisie, l'accouchement d'une pauvre femme, vaincue, prisonnière, abandonnée, malade, était devenu la grande affaire du moment, le sujet d'une correspondance ministérielle très-active, une question d'Etat, enfin! Que dis-je? on traita de cet accouchement commme on traite, entre Puissances belligérantes, d'une province à partager ou de la paix à conclure !
Après de longues négociations, Marie-Caroline consentit: 1° à faire prévenir le général Bugeaud, dès qu'elle ressentirait les douleurs de l'enfantement; 2° à répondre affirmativement à la question suivante : « Etes- vous la duchesse de Berri? » ; 3° si les témoins n'arrivaient qu'après l'accouchement, à les recevoir quand M. Deneux le jugerait convenable.
Pour prix de ces concessions, Marie-Caroline exigeait : 1" que, sous aucun prétexte, M, Dubois n'entrât dans sa chambre ; 2" qu'on lui promît de la mettre en liberté aussitôt que M. Deneux la trouverait en état de supporter les fatigues du voyage; 3° que la promesse fût délibérée, arrè-
tée en Conseil et signée par cinq ministres au moins ; 4° que l'original ou une copie signée des ministres fût confiée au général et conservée par lui; 5° qu'on lui remît à ellemême une copie de cette promesse certifiée conforme à l'original .
Cette dernière clause donna lieu à divers pourparlers, à la suite desquels les conditions furent acceptées de part et d'autre et transmises au gouvernement par dépêche télégraphique. Que le lecteur nous pardonne ces détails : il est douloureux, mais il est utile de les transcrire.... Voilà comment les dynasties se font la guei're!
L'affaire du procès- verbal terminée, il ne restait plus qu'à prendre des mesures pour que les témoins ne fussent pas prévenus trop tard du moment précis de l'accouchement. M. Deneux avait été logé dans la chambre occupée jadis par le commissaire de police Joly, c'est-à-dire au-dessous de l'appartement de Marie-Caroline. Or, le ^''mai on vint, de la part du général Bugeaud, intimer à M. Deneux l'ordre de déloger. En vain, pour éluder une injonction dont il devinait trop bien le motif secret, allégua-t-il le respect dû à son âge, à ses habitudes, il fallut céder : on s'empara de sa chambre, et l'on y plaça une échelle. qui montait jusque sous le lit de la captive. De son côté, le général l)Ugeaud crut devoir faire chambrée avec les gardiens du premier étage, lesquels étaient au nombre de quatre : deux officiers, MM. Fayoux et Salabelle, et deux sous-officiers, MM. Boudier et "Willemot.
Mais cela même ne suffisant pas pour ôter au gouverneur de Blaye la crainte d'être pris au dépourvu, il imagina de faire coucher dans le salon contigu à la chambre de Marie- Caroline, les portes restant ouvertes, deux gardiens qui, au