M. DENEUX AUTORISÉ A SE RENDRE A BLAYE
parmi les signataires de ce rapport, AIM. Canihac, Grateloup, Bourges, Gintrac, se trouvait M. Ménière, que le gouvernement lui-même avait donné pour médecin à la princesse, sur la présentation de M. Orfila.
Les ministres avaient donc de puissants motifs pour ne pas prolonger la captivité de la duchesse de Berri jusqu'au moment qui suivrait ses couches ; et, d'un autre côté, ils ne voulaient point la mettre en liberté avant d'avoir obtenu, de sa grossesse, une preuve éclatante, authentique, qu'ils pussent victorieusement opposer aux dénégations du parti légitimiste.
Les choses en étaient là lorsque l'accoucheur de la duchesse de Berri, M. Deneux, demanda l'autorisation de se rendre à Blaye. Il y fut décidé par des considérations que son parti n'approuva point, et qui étaient cependant honorables. Il pensa que, si sa demande était rejetée, le fait de la grossesse serait démenti par ce refus ; que si, au contraire, elle était admise, sa mission équivaudrait à un désaveu formel de la protestation attribuée jadis à Louis- Philippe contre la légitimité du duc de Bordeaux. On se rappelle à quels doutes avait donné lieu la naissance du duc de Bordeaux ; ces doutes, après la révolution de juillet, avaient été habilement accrus et envenimés pa^r les partisans de Louis-Philippe ; on avait même parlé d'une enquête. M. Deneux crut, non sans raison, qu'en allant faire à Blaye, par ordre du gouvernement nouveau, ce qu'il avait fait aux Tuileries le 29 septembre 1820, il mettrait les courtisans dans l'impossibilité de combattre l'autorité de son premier témoignage.
Voulant détruire à tout prix laccusation de mensonge qui pesait sur eux, les ministres avaient intérêt à faire cer-
tifier la grossesse de la prisonnière par des hommes de son propre parti. Or, le dcvoûment de M. Deneux à la mère de Henri V était connu, et sa qualité d'accoucheur donnait à sa présence à Blaye une signification sur laquelle il était impossible qu'on se méprît. Sa démarche fut donc favorablement accueillie par le Conseil, et ce fut pour les légitimistes un nouveau sujet d'affliction et de colère. Il partit, arriva le 24 mars à Blaye, et, admis le lendemain dans la citadelle, if fut introduit dans l'appartement de la princesse. Elle était couchée, avait le visage amaigri, le teint jaunâtre, les joues caves. Apercevant M. Deneux, elle lui tendit la main, et dit avec une grâce mêlée de tristesse : c( Ce bon M. Deneux ! J'étais bien sûre qu'il viendrait (( près de moi. » Vivement ému, le vieillard se précipita au pied du lit avec des sanglots et fut sur le point de s'évanouir. Quand il fut revenu de son trouble, la princesse lui dit : « Mon bon M. Deneux, pour moi vous avez quitté « votre femme, abandonné vos affaires, compromis votre « clientèle : je ne saurais accepter un tel sacrifice. » Et comme il ne répondait que par l'expression d'un dévoûment sans bornes : « Mais, poursuivit-elle en découvrant le c( fond de sa pensée, vous ne savez donc pas qu'en restant « auprès de moi vous ferez involontairement obstacle à ma « mise en liberté ? » Elle voyait, en effet, dans l'arrivée de M. Deneux, la preuve que les ministres avaient l'intention de lui laisser atteindre en prison le terme de sa grossesse. Mais M. Deneux lui représenta que, s'il revenait à Paris, les journaux légitimistes nieraient plus que jamais la déclaration du 22 février, ce qui mettrait le gouvernement dans la nécessité de plus en plus impérieuse de les confondre par une preuve positive, au risque de lui imposer, à
DÉVOUEMENT DE M. DENEIJX POUR LA DUCHESSE DE BERRl. 27
elle, une plus longue captivité. Elle parut frappée de cette observation, et, dans un second entretien qui eut lieu le '2S mars, elle déclara à M. Deneux qu'elle acceptait sa présence et ses soins.
Ce jour-là commença pour M. Deneux une vie de sollicitude, d'abnégation. Tout entier au désir de rappeler sa malade au repos et à la liberté, il ne craignit pas d'attirer sur sa tête la réprobation de son parti, dont il fallait, pour servir la mère de Henri V, déjouer les calculs et braver les passions. Car ici l'intérêt de la princesse et celui du parti légitimiste étaient manifestement opposés. Pour faire tomber devant elle les portes de sa prison, Marie-Caroline n'avait qu'un moyen, qui était de mettre en lumière la vérité, vérité redoutable que le parti légitimiste aurait voulu couvrir d'un voile éternel, dût la mère de Henri V rester plus longtemps victime de l'importance du secret!
Mais ce n'était pas d'un simple aveu que les ministres avaient besoin; cet aveu, il avait été fait le 22 février et publié le 26 : ce que le gouvernement exigeait, c'était une constatation publique, appuyée sur des témoignages officiels, telle enfin que toute controverse devînt impossible.
Or, cette constatation, la duchesse de Berri éprouvait, à la permettre, une répugnance invincible, d'abord par pudeur, ensuite parce que, déjà trompée, elle ne croyait pas qu'on lui accordât la liberté pour prix du sacrifice qu'on osait lui demander.
V^oici quel fut, à ce sujet, le plan soumis au général Bugeaud par M. Deneux : un certain nombre de personnes notables de Blaye et de Bordeaux auraient été désignées par le gouvernement pour recevoir, de la part de médecins
accoucheurs choisis en nombre égal par le gouvernement et par la princesse, une déclaration constatant la grossesse. L'acte dressé, la princesse se serait embarquée en présence des mêmes personnes, et Tacte n'aurait été envoyé à. Paris que lorsque le bâtiment se serait trouvé loin des parages de Blaye. Ce plan portait l'empreinte d'une défiance dont les ministres n'avaient que trop mérité l'injure. Le général Bugeaud parut néanmoins disposé à l'adopter; il répondit à M. Deneux qu'il allait rédiger des propositions qui seraient mises sous les yeux de la duchesse de Berri et des ministres. Et il ajouta que, si, les conditions une fois acceptées, le gouvernement s'avisait de manquer à sa parole, il s'emparerait, lui Bugeaud, de la corvette la Capricieuse, et conduirait Madame en Sicile de sa pleine autorité.
Si la duchesse de Berri avait pu croire un instant à la sincérité des promesses de ses ennemis, elle aurait cédé peut-être; mais elle était convaincue que c'était en pure perte qu'elle autoriseraitune constatation dont l'outrageante solennité était si propre, d'ailleurs, à la remplir d'effroi. Une conversation qu'elle eut sur ce point avec ]\L Deneux donneraune idée des tuiirments auxquels était en proie cette malheureuse femme. « J'aime mieux, disait-elle à son mé- « decin, accoucher à Blaye que consentir à la constatation « qu'on me demande. Si je fais constater mon état, on ne c( manquera pas de publier le résultat dans les journaux, « et je resterai ici, tandis que la déclaration faite au mo- (( ment de laccouchement ne sera pas rendue publique. — « Oh! pour cela, j'ose affirmer que Madame se trompe. « — Comment! ^I. Deneux, vous croyez que les mice nistres oseraient la publier? — Je ne le mets pas en
LES PROPOSITIONS DU GÉNÉHAL BUCEAUD. 29
« doute, Madame. — Mais ce serait une infamie qui n'au- « rait pas de nom. — Ils le feront, Madame, soyez-en sûre. « — Eh bien, s'ils le font, je divulguerai ce qui devait rester « caché, je dirai le nom démon époux; mais, comme les « lois françaises m'y obligent pour légitimer mon enfant, « Fodieux de cette révélation retombera tout entier sur « mes ennemis; tandis que, si je faisais constater ma gros- « sesse, c'est moi seule qu'on accuserait, et l'on ne man- « querait pas de dire que j'ai voulu obtenir ma liberté « avant d'accoucher, l'obtenir à tout prix, parce que mon (( enfant n'était pas légitime. »
Ces considérations la décidèrent, et elle écrivit au général Bugeaud pour lui annoncer son refus ' .
Peu de temps après, une dépêche télégraphique mandait M. Ménière à Paris. Là, ce médecin fut appelé dans la salle du Conseil, et il rendit compte devant les ministres assemblés de tout ce qu'il savait sur l'état des choses à Blaye. D'après ces renseignements, il fut décidé d'une manière définitive qu'on ferait accoucher la princesse dans sa prison.
' Voici sa lettre :
(( Je ne puis que vous savoir gré, général, des motifs qui vous ont dicté les « propositions que vous m'avez soumises. A la première lecture, je m'étais « décidée à répondre négativement. En y réfléchissant, je n'ai point changé « d'idée. Je ne ferai décidément aucune demande au gouvernement. S'il « croit devoir mettre des conditions à ma liberté, si nécessaire à ma santé, « tout à fait détruite, qu'il me les fasse connaître par écrit. Si elles sont « compatibles avec ma dignité, je jugerai si je puis les accepter. En toute (( occurence, je ne puis oublier, général, que vous avez en toute occasion «. su allier le respect et les égards dus à l'infortune aux devoirs qui vous « étaient imposés. J'aime à vous en témoigner ma reconnaissance.
« Marie-Caroline. »
Quelques jours a]irès, la duchesse <Ie Berri ayant communiiiué cette lettre a M. Deneux, et celui-ci en témoignant sa surprise, la princesse hù dit: <.< 11 faut savoir caresser le lion pour n'en être pas griffé. »
Le roi désira ensuite entretenir M. Ménière en particulier. Il se montra péniblement alFecté de la rigueur déployée contre une nièce de sa femme, et se représenta comme la victime des nécessités du régime constitutionnel. Puis, prévoyant sur quels points pouvaient rouler les conversations de la princesse et de M. Ménière, il indiqua longuement à celui-ci le langage qu'il aurait à tenir, et se complut à lui tracer son rôle.
Marie-Caroline n'avait plus d autre chance de salut qu'une évasion habilement préparée. L'idée en vint à quelques-uns de ses partisans, et M. de Choulot fut désigné, à son insu, comme le chef de la conspiration. Il s'était rendu digne de ce périlleux honneur par sa hardiesse dans le dévoûment, par les sacrifices de tout genre qu'il avait faits à la cause de la légitimité, et notamment par les fréquents voyages qu'il avait entrepris pour cette cause, et où il avait compromis une partie de sa fortune. Il était alors à Paris, et il revenait de Prague, d'où il rapportait, pour la duchesse de Berri, des lettres, des portraits et des paroles de consolation. Désespérant de pénétrer par la ruse dans la citadelle de Blaye, il s'adressa d'abord au ministre de la guerre, ne cachant rien de ce qu'il avait fait pour la duchesse de Berri lorsqu'elle était encore libre et armée. « Vous vous êtes conduit en vrai chevalier français, » disait à M. de Choulot le maréchal Soult ; mais il ajouta que, pour être admis auprès de la princesse, une autorisation du roi lui-même ne serait pas suffisante ; que c'était là une question d'Etat, et que les ministres avaient à en délibérer. Le lendemain, M. de Choulot apprit que sa demande était repoussée. Il ne se rebuta point, écrivit au roi une lettre dans laquelle il redoublait d'instances, et, confiant dans les ressources de son audace, il partit
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pour Blaye, Il se présente au général Bugeaud, invoque auprès de lui des motifs d'humanité, des motifs d'honneur, et parvient enfin à se faire ouvrir les portes de la prison. 11 trouva la duchesse de Berri très-abattue, et rejetant sur les souffrances prolongées de sa captivité le tort de la déclaration arrachée à sa faiblesse. L'enti'evue fut courte : M. Bugeaud n'avait assigné à la visite qu'une durée de douze ou quinze minutes. Avant de prendre congé de la prisonnière, M. de Choulot, qui avait formé le projet de la sauver, lui demanda un objet qui pût être un signe de reconnaissance entre les mains de la personne qu'il aurait, peut-être, plus tard à lui envoyer. Alors, la duchesse de Berri, ouvrant un tiroir, lui dit : « Tenez, voici les joyaux de la couronne, » et elle lui montrait, parmi quelques objets de fort peu de prix, une chaînette formant anneau. j\l. de Choulot prit la chaînette, et à peine était-il sorti que, céd-uit à un sentiment d'orgueil bien naturel chez une mère, la princesse appela le général Bugeaud pour lui montrer les portraits du jeune Henri et de sa sœur. Après une coui'te apparition dans la chambre de sa prisonnière, le général revint auprès de M. de Choulot, et, par un manque de tact inconcevable, il l'interrogea sur la grossesse de la duchesse de Berri. M. de Choulot répondit, comme on devait s'y attendre, qu'il n'était point venu dans la citadelle pour faire des cun statations de ce genre, et qu'il n'avait rien remarqué. A ces mots, la figure du général s'enflamme. Il ne cherchait que des témoignages dont les légitimistes n'eussent pas le droit de suspecter la sincérité : il avait compté sur celui de 3,1. do Choulot. Trompé dans son attente, il eut peine à retenir sa colère, et il envoya son aide de c.imp, M. de Saint-Arnaud, chez la princesse, })our la prier de se faire voir à M. de Choulot,
debout et marchant. Quelque oiFensante que fût cette proposition, la duchesse de Berri n'osa pas la repousser. L'épreuve n'eut pas lieu^ cependant^ grâce à la fermeté de M. de Choulot ; mais il eut à soutenir^ de la part du général^ et surtout de la part de Taide de camp, des reproches d'une extrême vivacité. Il s'en émut faiblement et regagna Paris en toute hâte, impatient de réaliser son projet. Il avait bien vu, dès son entrée à Blaye, que faire évader la duchesse de Berri, soit par force, soit par artifice, était absolument impossible, à moins que Louis-Bhilippe ne consentît lui-même à y prêter les mains secrètement. Son premier soin, à Paris, fut donc d'écrire au roi qu'il rapportait deBlaye la pensée de la princesse, et qu'il sollicitait une audience. Il l'obtint aussitôt et fut reçu aux Tuileries dans le cabinet du baron Fain. Mais, sur le point de voir M. de Choulot face à face, Je roi avait subitement changé de résolution. Soit embarras, soit frayeur, il n'osait paraître au rendez- vous assigné. M. de Choulot attendit longtemps avec une visible impatience. Pressé par lui, le baron Fain sort pour aller prévenir le monarque, et revient proposer à M. de Choulot de l'introduire auprès de la reine. Celui-ci refuse, et, sur de nouvelles instances, Louis-Philippe se décide enfin à affronter une entrevue qui aurait dû être pour lui si pleine d'émotions. M. de Choulot commença sur un ton respectueux et calme; mais, s'aniraant peu à peu, il déclara au roi que l'homme qu'il voyait devant lui était lié à la branche aînée par des sentiments indestructibles d'amour et de fidélité. « C'est là, récc pondit le roi, un langage que peut entendre un monarque (c citoyen.» M. de Choulot tenait entre ses mains, en parlant, des cannes qu'il avait coutume de porter pour se soutenir, depuis une chute qu'il avait faite à la chasse. Il remarqua