‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 28 sur 147 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

tlorruption des raœui's. — La Tribune attaque la Chambre et est appelée à la barre de l'assemblée ; plaidoiries, jugement. — La fête expiatoire du 21 janvier abolie. — Travaux législatifs : organisation départementale, instruction primaire, expropriation pour cause d'utilité publique. — Troubles dans Paris. — M. Rodde sur la place de la Bourse. — Coalitions d'ouvriers. — Société des droits de l'Homme; son manifeste; sensation produite par cettepublication —Procès des 27. — Acquittement de MM. Charles Teste et Voyer-d'Argenson.

L'année 1833 ne fut pas remplie tout entière par les événements que nous venons de raconter ; et, tandis que, frappées de vertige, les dynasties semblaient s'abaisser sous la main de Dieu, leurs ennemis croissaient en nombre, en énergie et en audace.

Deux forces rivales étaient en présence : ici, une assemblée élective, là, un chef héréditaire. Le régime constitutionnel avait par conséquent installé Fanarchie dans les régions du Pouvoir. La société avait deux têtes. Qu'en était-il résulté ? Que Tautorité, vacillant sous des efforts contraires, n'avait cessé de pencher, tantôt du côté du trône, tantôt du côté de la Chambre , et qu'au-dessous, la nation, partagée entre la crainte de l'oppression et celle du désordre, était devenue le prix d'un combat.

Fixer le pouvoir était donc indispensable ; mais, pour cela, il fallait que la royauté se soumît au parlement ou le soumit. Elle essaya de le soumettre. Le système des faveurs fut adopté pour corrompre lu Chambre^ et Ton s'occupa de l'entourer de forteresses pour arriver plus tard à la dompter. Et, en effets pour parer aux vices d'un régime, chefd'œuvre de folie humaine, ce n'était pas trop de ces deux moyens combinés : la ruse et la violence.

Le !"■ avril 1833, le journal la Tribune publiait les lignes que voici :

« La Chambre s'est occupée aujourd'hui de la question « des fortifications de Paris... On s'est imaginé de cons- « truire, non pas des fortifications protectrices de la capi- « taie, mais des casernes fortifiées qui serviraient, au « besoin, à s'en rendre maître. Tout a concouru à ce sys- « tème. Yincennes est devenu une espèce de château « féodal encombré de casemates, garni de souterrains, et « bien moins propre au combat qu'à la peur, lieu d'asile « pour la couardise aux abois, sorte de terrier où toute « une famille pourrait se mettre à l'abri du fer et du feu. « Puis on a jeté autour de Paris une ceinture qui per- « mettra au despotisme de l'enserrer, qui pressera la « capitale, la bouclera pour ainsi dire sur les reins, et, « sous le vain prétexte d'un camp retranché, donnera les « positions les plus fortes à une garnison de soixante mille (f hommes, qui menaceront incessamment et les Chambres « et l;i Presse, et tout ce qui aura quelque influence sur « la marche des affaires. C'est là qu'on est arrivé. La tr Chambre veut aujourd'hui qu'on ne puisse fortifier Paris « que moyennant l'autorisation législative. Ne dirait-on w pas, à voir ce sérieux des mandataires, que ce mot a

ACCUSATIONS GOiNTRE PLUSIEURS DÉPUTÉS. 63

« une valeur? Comme s'ils ne voteront pas tout ce qui leur (( sera demandé ! Oh ! le bon billet de la Châtre que nous (c donne là cette Chambre prostituée ! . . . »

Dans un second article plein d'amertume et d'ironie^, la Tribune accusait plusieurs députés, et entre autres M. Viennet^ d'entretenir avec M. Gérin^ caissier des fonds secrets, des relations dont Fhonneur eût été moindre que le profit.

Le coup porta : la Tribune j comptait. Le lendemain même du jour où les articles avaient paru, M. Viennet les dénonçait à la Chambre. L'assemblée prit feu : une commission fut nommée, et M. Persil ayant présenté un rapport qui concluait à ce que les coupables fussent traduits il la barre de l'assemblée, le 8 avril la discussion commença. Soutenues par MM. Petit, Pataille, de Rémusat, Dumon, Jaubert, Duvergier de Hauranne, les conclusions du rapport de M. Persil furent vivement combattues par MM. Gaétan de la Rochefoucauld, Laurence, Salverte, Gauthier de Rumilly, les généraux Bertrand et Lafayette, ïhouvenel, Garniér-Pagès.

Les premiers affirmaient que la Chambre se devait de ne point souffrir qu'on outrageât en elle la majesté de la nation ; qu'en frappant de ses propres mains ceux qui se déclaraient si ouvertement ses ennemis, elle agissait comme corps politique, non comme autorité judiciaire; qu'elle avait sous les yeux l'exemple de l'Angleterre, l'exemple des Etats-Unis, oîi le parlement avait usé plus d'une fois du droit de châtier les auteurs d'écrits diffamatoires ; qu'au surplus, les lois du "23 mars 1 82*2 et du 8 octobre 183U rendaient l'assemblée juge des insultes qu'on faisait monter jusqu'à elle.

54 IIISTOIUE DE DJX ANS.

Les seconds répondaient par des raisons empreintes de sao-esseet de dijïnité. Une assemblée de législateurs devaitelle se commettre dans la mêlée des partis, au lieu de se maintenir avec calme et sérénité au-dessus des orages de la polémique? Que pouvait gagner un corps politique à fouler aux pieds ce principe éternel de morale qui veut que nul ne soit à la fois accusateur^ juge et partie? La Chambre sei"ait-elle réputée plus vertueuse quand elle se serait en quelque sorte délivré à elle-même un brevet de vertu? S'il était vrai qu'en Toutrageant on eût outragé la nation^ que ne laissait-elle aux tribunaux ordinaires, à la justice du pays, le soin de punir un tel attentat? Pour faire respecter rinviolabilité du législateur, un arrêt valait mieux, apparemment, qu'une vengeance! Et les orateurs de la minorité rappelaient le Journal du Commerce traîné, sous la Restauration, à la barre d'une assemblée qui, en satisfaisant sa haine, n'avait fait que se dégrader; et montrant du doigt M. Barthe, assis au banc des ministres, ils ajoutaient, par un rapprochement aussi terrible qu'inattendu : <( XoWh Thomme que le Jourunl du Commerce eut alors i' pour défenseur! » M. Garnier-Pagès cita ce trait du grand Frédéric qui, apercevant du haut des fenêtres de son palais un groupe d'hommes occupés à lire une affiche où il était insulté, ordonna que l'affiche fût placée plus b'is ])our qu'on pût mieux la lire. Il invoqua aussi, pour prouver la puérilité de certaines vengeances, le souvenir de Shéridan qui, condamné par le parlement anglais à faire amende honorable, et forcé de se mettre à genoux, dit en se relevant et en s'essuyant le genoux : « Je n'ai i< jamais vu de chambre aussi sale. »

Mais il y avait })arti pris de la part de la majorité, dont

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