DISCOURS DE GODEFROI GAVAIGNAG
autour de Paris, vendue et prostituée qu'elle était? INIais des fonds n'avaient-ils pas été alloués, Tannée précédente, pour le commencement des travaux? Preuve trop évidente de Fétat de vassalité dans lequel la Chambre vivait à l'égard du pouvoir exécutif! Car enfin, quoi de plus étrange que de voir une assemblée fournir elle-même à une autorité rivale des moyens de dictature ^ des instruments de tyrannie? Des législateurs s'entourant de Fappareil des armes, consentant à siéger sous le feu de citadelles bâties à grands frais, la chose était nouvelle assurément et digne de remarque ! Ils n'avaient pas compris de la sorte la liberté des délibérations parlementaires^ les auteurs de toutes les constitutions antérieures à l'an VIII, eux qui avaient décrit autour de la capitale un cercle qu'il n'était permis à aucun soldat de franchir, eux qui avaient assuré au pouvoir législatif la possession d'un territoire sacré où la puissance morale de la loi reposait dans toute sa force ! Après de vives attaques contre le projet d'embastiller la capitale, M. Cavaignac se mit à suivre à travers l'histoire du dix-neuvième siècle les progrès de ce système de réaction qui s'était produit : jusqu'au 18 brumaire, contre les hommes; sous l'Empire, contre les idées; sous la Bestauration, contre les sentiments et les intérêts du peuple; depuis, contre les garanties publiques. Le procès même intenté à la Tribune paraissait à l'orateur réjiublicain la suite d'un vaste plan de conspiration contre-révolutionnaire, plutôt qu'un acte de vengeance provoqué par une injure : « Quoi! ce procès pour vous dans un temps où la t< société est en proie à un procès, par ma foi, bien autre; « quand elle plie jusque dans son axe, quand on ne sait à « quel orbite doit aboutir ce monde dérouté! Quoi !
« dans cette tempête ([ui gronde autour de vous, vous « entendez le cri dim journaliste! Ces soldats retenus au- « tour de vous, quand, de Francfort à Constantinople, on « sent de quoi remuer les rois et les peuples, quand l'Alle- « magne fermente sous cet esprit héréditaire qui fatigua (( Charles-Quint et ruina Napoléon ! Ainsi, TEurope « s'échauffe au retour de l'incendie que 1830 avait attisé u dans son centre, l'esprit révolutionnaire se meut de « nouveau contre cette loi de Sainte-Alliance qui ne peut « plus désormais exister qu'entre peuples, une étincelle de (( juillet retombe sur le foyer de la grande famille « européenne; et, cependant, vous, vous jugez! Distraction « impossible, aveuglement incroyable, si l'on n'y cherci che que celui de la passion! Non, vous ne ferez pas « croire que votre colère contre nous soit Tunique mobile « de ce procès; non, lorsqu'il n'y a pas un sommeil qui ne « puisse être interrompu par un courrier, vous ne « nous persuaderez pas que vous vous endormiez à l'aide « d'une audience. Vous êtes dans une mauvaise voie, mais « vous y marchez, et ce procès termine votre session, « parce qu'il commence ce qu'un autre doit exécuter. » Par ces paroles, on le voit, M. Cavaignac agrandissait le débat; il rattachait à un long et détestable complot contre les libertés publiques ce qu'on aurait pu prendre pour un simple élan de colère de la part de quelques députés blessés dans leur orgueil; en un mot, de la cause de la Tribune, il faisait celle de la nation tout entière.
Après lui, M. Marrast prit la parole, et, dans un discours îigressif, mordant, plein d'impétuosité, de verve, de couleur, il traya l'histoire de la cori'U])tion telle que le régime constitutionnel l'avait enfantée, telle qu'il la rendait né-
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cessaire. Cette histoire, M. Marrast la résumait en ces termes : « La Chambre qui consentit aux tribunaux « d'exception et aux cours prévôtales ; hi Chambre qui « toléra les conspirations de police ; la Chambre qui laissa « violer la Charte impunément; la Chambre qui prodigua « les trésors de TEtat aux intérêts dont elle profitait la « première; la Chambre qui abandonna la sûreté indivi- « duelle des citoyens à Tarbitraire des ministres ; la a Chambre qui poursuivit à outrance la liberté des opi-
« nions qu'étaient-elles? quel nom leur donner? La
« Chambre qui accrut incessamment les traitements des « fonctionnaires, qui les livra ensuite pieds et poings liés à « l'administration ; la Chambre qui entassa emprunts sur « emprunts, qui prodigua les fonds secrets/ qui maintint « tous les privilèges, qui éleva des autels aux basses pas- « sions de l'avidité, qui encouragea l'agiotage par l'amorce tissement, qui fit tout graviter vers le centre impur de la (( Bourse, qui jeta honneur, dignité nationale, trésor puce blic à la voirie des loups-cerviers ; toutes ces Chambres,
ce Messieurs prostituées! prostituées! » ^'attaquant à la
corruption du jour : ce Ce n'est, poursuivit M. ?darrast, un <( secret pour personne que ces spéculations heureuses ce dont on a tant abusé, Tannée dernière, pour 1er jeux de ce Bourse! Tout le monde se rappelle ces nouvelles connues ce de la veille et publiées seulement le lendemain, après ce que d'importantes opérations avaient pu être conee sommées. La Chambre y était-elle étrangère? Sans doute, ce Et pourtant, on affichait dans l'intérieur des séances la ce cote des fonds, comme pendant à l'ordre du jour! ce Vos intentions doivent être excellentes. Messieurs, et ce cependant, vous avez voté dans deux ans plus de fonds
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c( secrets que la Restauration n'en u demandé pendant les u six dernières années. Vous êtes parfaitement indifférents « à la prime des sucres ; et cependant^ cette prime « s'est accrue, depuis 1830, de 7 millions à 11); et, chose « étrange, le tiers à peu près de cette somme est par- « tagé entre six grandes maisons, au nombre desquelles « marchent en première ligne celles de certains mem- « bres que vous honorez de toute votre considération, et « notamment celle d'un ministre. Et en effet, dans les « ordonnances de primes pour 183*2, on voit figurer : la « maison Périer frères, pour 900,000 fr. ; la maison « Delessert, pour 600,000 fr. ; la maison Humann, pour « 600,000 fr. ; la maison Fould, pour 600,000 fr. ; la « maison Santerre, pour 800,000 fr.; la maison Durand, « de Marseille, pour un million. » Après avoir ainsi accumulé faits sur faits, accusations sur accusations; après avoir rappelé que la Tribune ne paraissait à la barre de l'Assemblée que sur la dénonciation d un homme qui avait eu le courage de « vanter publiquement les bienfaits « de la clef d'or et les charmes des fonds secrets, » M. Marrast avait atteint le terme de sa brûlante plaidoirie ; il finit en s'écriant : « Si c'est une guerre contre la Tribune « seule, elle est puérile; si c'est une guerre contre la « Presse, vous y périrez. «
Malgré la réserve qu'elle s'était commandée, l'Assemblée ne put se défendre d'une sourde agitation. Au moment où allait être rendu ce vote, qui était un jugement, M. Cavaignac se leva et dit : « La Chambre sait que M. Lionne est « traduit devant elle par suite d'une fiction : plus vous « élèverez l'amende qui frappera le journal, plus vous « diminuerez la peine de la prison, qui ne frapperait que