LA PROPRIÉTÉ DÉFINIE PAR ROBESPIERRE
Jamais calomnie plus téméraire n'avait été lancée contre un parti dans un langage plus grossier. Pour toute réponse, lesfeuilles républicaines rappelèrent en quels termes Robes pierre avait développé devant la Convention la définition donnée par lui au droit de propriété :
« Je vous proposerai d'abord quelques articles néces-
« saires pour compléter vos théories sur la propriété !
« Que ce mot n'alarme personne; âmes de boue^, qui n'es- « timez que Tor^ je ne veux point toucher à vos trésors, t( quelque impure qu'en soit la source. Yous devez savoir (( que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé, n'est « qu'un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les « imbéciles... Il s'agit bien plus de rendre la pauvreté « honorable que de proscrire l'opulence ; la chaumière « de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus ; j'ai- « merais bien autant, pour mon compte, être l'un des fils « d'Aristide, élevé dans le Prytanée aux dépens de la ré- « publique, que l'héritier présomptif de Xerxès, né dans la (' fimge des Cours, pour occuper un trône décoré de Tavi- « lissement du peuple, et brillant de la misère publique. « Posons-donc de bonne foi les principes du droit de « propriété : il le faut d'autant plus qu'il n'en est point « que les vices des hommes aient cherché à envelopper de « nuages plus épais. Demandez à ce marchand de cliair
« humaine ce que c'est que la propriété Il vous dira,
« en montrant cette longue bière qu'on appelle un navire, « où il a encaissé et serré des hommes qui paraissent « vivants : Voilà mes propriétés; je les ai achetées tant « par tète. Interrogez le gentilhomme qui avait des terres, '( des vassaux, et qui croit l'univers bouleversé depuis (' qu'il n'en a plus 11 vous donnera, de la propriété,
« des idées à peu près semblables. Interrogez les augustes
« membres de la dynastie capétienne Ils vous diront
« que la plus sacrée de toutes les propriétés est sans con- « tredit le droit héréditaire^ dont ils ont joui de toute anu tiquité, d'opprimer, d'avilir et de s'assurer légalement et « monarchiquement les vingt-cinq millions d'hommes qui « habitaient le territoire de la France, sous leur bon u plaisir. «
Au reste, la définition qui, présentée sous le nom de liobespierre, semblait si menaçante àM.Dupin, elle appartenait à Mirabeau, comme le fit très-bien observer Armand Carrel. « Qu'est-ce que la propriété? » avait dit Mirabeau, soutenant, contre Tabbé Maury, dans l'Assemblée Constituante, que les biens du clergé devaient être déclarés biens nationaux ? « La propriété est un bien acquis en vertu « des lois. » Et l'abbé Maury avait répondu : « Si notre « propriété est légitime depuis quatorze siècles, elle doit « l'être à jamais : car une propriété est nécessairement « inamovible, et il y a contradiction entre ces deux termes : « propriété et amovibilité. »
Sieyès, à son tour, avait prononcé, en défendant les dîmes du clergé, ces paroles célèbres : « Les dîmes sont (c placées dans la classe des propriétés légitimes, bien que « nuisibles à la chose publique. Vous voulez être libres, et « vous ne savez pas être justes. »
On le voit, en attaquant le caractère social donné à la propriété par la Déclaration des Droits de l'Homme, en affirnumt, après l'abbé Maury, après Sieyès, que la propriété n'était (^[n'un droit inhérent à Vindividu, M. Dupin ne prenait pas garde (pi'il condamnait, et la révolution de 1789, et les travaux de l'Assemblée Constituante, et tout ce qui avait
LE MANIFESTE DE LA SOCIÉTÉ DES DROITS DE l'hOMME. 113
amené le triomphe de cette bourgeoisie dont il se portait, lui, M. Dupin, l'avocat et le champion ! Car enfin, s'il était vrai que la loi ne dût pas, même dans l'intérêt et pour le salut de la société, limiter, régler, restreindre dans son extension unique et exagérée ce droit inhérent à Vindividu ; s'il était vrai, selon l'affirmation monstrueuse et impie de Siejès, qu'une propriété pût être « légitime, quoique nuisible à la chose publique, » la bourgeoisie s'était donc rendue coupable d'une affreuse spoliation, lorsqu'en 1789 elle avait aboli les droits féodaux, les jurandes, les banalités, les dîmes, les substitutions; lorsqu'elle avait mis législativement des bornes à la faculté des donations entre- vifs et testamentaires ; lorsqu'elle avait décrété le partage égal des héritages ; lorsque, naguère encore, ses représentants avaient fait une loi sur I'expropriation pour cause d'utilité publique !
Ainsi éclatait la mauvaise foi des dominateurs du jour. Oppresseurs, fils d'opprimés, ils reniaient dans l'ivresse de leur fortune le principe même de leur élévation, et ils ne rougissaient pas de s'armer contre le prolétariat d'une doctrine qu'ils avaient déclarée infâme lorsque la noblesse s'en était servie contre eux. Enseignement grave et qui donne à la publication du manifeste de la Société des Droits de l'Homme une véritable importance historique !
Mais, sous un autre aspect, l'importance de cette publication ne fut pas moindre, et il en résulta, au sein du parti démocratique, des débats du plus haut intérêt.
Le manifeste ne se prononçait qu'avec réserve sur la liberté de la presse et la liberté individuelle, et l'on y insistait beaucoup, au contraire, sur la nécessité d'organiser vigoureusement le Pouvoir. Une fraction notable du pnrti
républicain en prit ombrage. La Tribune appuya le manifeste sans Tadopter entièrement, et il fut critiqué, comme n'ayant pas assez tenu compte du principe de liberté, par trois hommes d'un patriotisme éprouvé et d'un talent incontestable : M. Armand Carrel, rédacteur du National; M. Anselme Tététin, rédacteur du Précurseur de Lyon ; et M. Martin Maillefer, rédacteur du Peuple souverain de ^Marseille. De quel côté se trouvait la vérité ?
Qu'on suppose deux hommes prêts à se mettre en route: l'un bien portant, alerte, vigoureux; l'autre malade et blessé. Avant la révolution de 1789, le Pouvoir, au lieu de tendre la main au second, ne songeait qu'à faire marcher le premier plus à Taise encore et plus vite. En 1789, ce fut autre chose : le Pouvoir fut enchaîné, et l'on dit aux deux hommes : « La route est libre ; vos droits sont égaux ; marchez, w Et cependant le faible pouvait répondre : « Mais qu'importe que la route soit déblayée? Ne voyez-vous pas que je suis malade; que le sang coule de mes blessures; que le poids de mon propre corps m'épuise et que mes pieds nus se meurtrissent sur les cailloux du chemin? Qu'aucune protection spéciale ne soit accordée à mon voisin, il peut
s'en passer, lui, car il est ingambe et fort; mais moi?
Que me parlez-vous de droits égaux? C'est une raillerie cruelle ! »
Voilà le langage qu'en 1789 auraient pu tenir les prolétaires. Ne trouvaient-ils pas en effet la bourgeoisie en possession de tous les instruments de travail, en possession du sol, du numéraire, du crédit, des ressources que donne la culture de l'intelligence? Quant à eux, n'ayant ni prol)riétés, ni capitaux, m avances, ni éducation, ne pouvant économiser sur le labeur delà veille de quoi subir sans