‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 41 sur 147 · LES DROITS DE L.\ LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LES DROITS DE L.\ LIBERTÉ

danger le chômage du lendemain, quel prix devaient-ils attacher au don de la liberté, définie métaphjsiquement et considérée comme un droit ? Que leur importait le droit d'écrire et de discuter, à eux qui n'en avaient ni la faculté ni le loisir? Que leur importait le droit de vivre à Tabri des vexations du roi et des couriisans, à eux qui échappaient à ces vexations par leur obscurité même et leur misère? Que leur importait le droit d'être athée, à eux qui, pour ne pas maudirela vie, avaient besoin de croire à Dieu? Que leur importait le droit de s'élever en faisant fortune, à eux qui manquaient des instruments nécessaires pour s'enrichir? La liberté politique, la liberté de conscience, la liberté d'industrie, conquêtes si profitables à la bourgeoisie, n'étaient donc pour eux que des conquêtes imaginaires, dérisoires, puisqu'ayant le droit d'en profiter, ils n'en avaient pas la faculté '.

C'est ce qui ne tarda pas à être compris. Sous la Convention, des penseurs audacieux purent se lever et dire: Pour qui donc la révolution a-t-elle été faite? Est-ce pour cette foule gémissante de prolétaires qui a si puissamment aidé la bourgeoisie à renverser la Bastille, à vaincre les Suisses, à dom})ter l'Europe des rois, à sauver la France révolutionnaire? On les a d'abord appelés esclaves, puis î'i7a//js; aujourd'hui on les appelle pauvres : en changeant de qualification, leur condition a-t-elle changé de nature? De droit, ils sont libres; de fait, ils sont esclaves.

La conséquence était facile à tirer. Au lieu de cette liberté, nouveau moyen d'oppression fourni à ceux qui étaient

* Ces idées, qui ne pouvaient trouver ici tout leur développement, sont exposées d'une manière complète dans le livrr que nous avons publié sous le titr^^ : Organisatijti dn travail.

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eu état d'en faire iisage^ et qui pour les autres n'était qu'un leurre, les vrais amis du peuple voulurent un gouvernement tutélaire et fort, afin que sa force servît à protéger les faibles, et changeât le droit en faadté. De là cette admirable et auguste définition : « La liberté est le pouvoir qui « appartient;! Thomme d'exercer à son gré toutes ses « facultés; elle a la justice pour règle, les droits d'autrui « pour bornes, la nature pour principe et la loi pour sauce ve2;arde '. »

Après 1830, l'état social étant ce qu'on l'avait fait en 1789, le problème restait évidemment tel que l'auteur de la définition précédente l'avait posé : la grande question était toujours de rendre les prolétaires libres de fait, ce qui revenait à leur donner des moyens de développement, des instruments de travail. Or, qui leur donnerait tout cela, sinon un gouvernement démocratique assez fort pour faire prévaloir l'association sur la concurrence, et la commandite du crédit de l'Etat sur celle du crédit individuel?

C'était donc à la réhabilitation du principe d'autorité que les démocrates devaient s'employer de préférence, ou, si l'on veut, ils devaient se préoccuper beaucoup moins de chercher des garanties aux libertés existantes que d'appeler le peuple à en faire usage.

Ces doctrines étaient celles de la Société des Droits de f Homme ; c'étaient les bonnes, et elles survécurent dans le parti aux attaques dirigées contre elles par des hommes i ^ droits et sincères, mais qu'aveuglaient les traditions de

' Qu'on rapproche de ceUe définition celle-ci, donnée par M. Dupin aîné

(consultation contre les Jésuites) : « La liberté est le droit de faire tout ce , j que la loi ne délend pas. » j

Et si la loi défendait tout ! ; '

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cette école libérale qui avait fait du mot droit une déception sans exemple, et du mot liberté la plus lâche tyrannie qui lut jamais.

Quoi qu'il en soitv, l'émotion produite par le manifeste se révéla non-seulement par une polémique ardente, mais par des* scènes d'un caractère étrange. Le gouvernement aurait voulu faire exclure de la Chambre, comme indignes, deux députés, signataires du manifeste : MM. Voyer-d'Argenson et Audry dePuyraveau. Ils furent, en effet, dénoncés du haut de la tribune. ]\Iais, par l'énergie de leur langage, par la fermeté de leur attitude, ils continrent les haines soulevées contre eux; et le parti auquel ils appartenaient fut si peu intimidé parce déchaînement des passions ennemies, qu'un autre député, M. de Ludre, se hâta de faire connaître, par la voie des journaux, l'adhésion qu'il avait donnée au manifeste.

Le procès intenté quelque temps après à vingt-sept membres de la Société des Droits de V Homme montra mieux encore combien la lutte était implacable, combien les cœurs étaient ulcérés. Les vingt sept comparaissaient devant la Cour d'assises, sous la prévention d'avoir formé, lors du dernier anniversaire des trois journées, un complot contre la sûreté de l'État. Les témoins entendus, M. Delapalme' commence son réquisitoire. Il discute les faits généraux de raccusation, et, bientôt, examinant les doctrines des pré venus, il leur reproche d'avoir demandé la loi agraire. L'injustice de cette accusation était flagrante, et, après les débats qui duraient depuis si longtemps, rien ne pouvait servir d'excuse à une pareille calomnie. Un frémissement d'indignation parcourt le banc des prévenus, et, se levant tout à coiqi, un témoin s'écrie d'une voix forte : «Tu en as

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menti, misérable! » A ces mots^ une contusion inexprimable règne dans rassemblée. On demande le coupable. « C'est (c moi, dit M. Vignerte. » Et les accusés de s'écrier : «C'est '( bien, \'ignerte! il a raison, nous pensons comme lui. « Accusez-nous, frappez-nous, mais ne nous calomniez « pas. » M. A'ignerte est conduit au pied de la Cour, ainsi qu'un autre membre de son parti, M. Petit- Jean. Le président à celui-ci : « Est-ce vous qui avez interrompu ^I. l'avo- « cat général? — Non. — Founpioi vous a-t-on arrêté? <( — Parce que je pense comme M. Vignerte. Ce qu'a dit « l'accusateur public est faux. Nous avons nos bras pour « travailler et ne voulons de la propriété de personne. » Se tournant alors vers M. Vignerte : « Est-ce vous, lui dit le '< président, qui avez prononcé ces paroles : Vous en avez « menti ! — J ai dit : Tu en as menti, misérable !—Qu'avezn vous à répondre pour votre justification? — Je ne me '< justifie pas. » La Cour délibère, et, après quelques minutes, séance tenante, condamne Vignerte à trois ans de prison. Défendus avec beaucoup d'éloquence et d'énergie par MM. Dupont, Moulin, Pinard et Michel (de Bourges), les accusés furent déclarés non coupables par le jury. Mais la Cour, dont cette décision enchainait la sévérité à l'égard des prévenus, la Cour, sur les réquisitoires de M. Delapalme, frappa les avocats comme ayant outragé le ministère public; et MM. Dupont, Pinard, Michel (de Bourges\ furent suspendus de l'exercice de leur profession : le premier pour une année, les deux autres pour six mois.

Le même jour, MM. Voyer-d'Argenson et Charles Teste étaient acquittés. On les avait traînés devant les tribunaux pour avoir pulilié une brochure qui respirait l'amour du peuple et le sentiment de la charité évangélique.

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