‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 45 sur 147 · CE QUE CACHAIT LA SPLENDEUR DE MÉHÉMET-ALI · texte numérisé non relu

CE QUE CACHAIT LA SPLENDEUR DE MÉHÉMET-ALI

entière, se rendant ainsi l'unique propriétaire, Tunique industriel, Tunique commerçant de TEgypte : monopole gigantesque qui avait fait du gouvernement un chaos, de Tadministration un pillage organisé, fet de cliaque cultivateur égyptien une machine souffrante surveillée par un soldat. La splendeur dont Méhémet-xlli se montrait entouré ne cachait donc que misère et ruines. A force de pressurer, d'exténuer la population, il en avait extrait de quoi jeter un vif éclat; mais il se trouvait avoir escompté, au profit de quelques années, les ressources de plusieurs générations successives. Toute la vitalité d'une race s'était épuisée à faire paraître grande la vie d'un seul homme. Méhémet-Ali n'était beaucoup en Egypte que parce qu'il y était tout. Derrière lui, par conséquent, que pouvait-il y avoir ? Rien.

A supposer que la civilisation, telle que Méhémet-Ali l'avait entendue et pratiquée, méritât les encouragements de la France, comment l'empire ottoman aurait-il pu revivre par l'intervention d'un pareil homme? Se révolter contre le sultan, envahir la Syrie par Ibrahim, la soumettre, courir sur Constantinople Tépée à la main, il le pouvait assurément, et la suite le prouva. Mais, arrivé au seuil du sérail, aurait-il osé le franchir pour aller s'asseoir sur le trône de son maître abattu? Il lui eût été impossible d'en concevoir la pensée. L'eùt^rife-^osé, son entreprise serait-elle restée impunie? Un,^jl|(^iti (macédonien aurait-il pu ceindre le sabre (T Osman, dans UjjIl pa,ys où le respect du sang d'Osman est la religion mjôaiajîcS'il se fût présenté comme le vengeur des vrais QifQyfant<$y(C(<î)mme le préservateur armé de la reli gion musrtlHlaii)^/;o$itragée par les réformes de Mahmoud, détrôner- J^imilt^K QÛt été permis peut-être à son audace ; mais le c^etupllLQèr?... Ceux qui connaissent TOrient ont

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toujours jugé cette hypothèse inadmissible. Et même, en Tadmettant, qu'aurait donc apporté à Terapire ottoman l'usurpation de Méhémet-Ali? Turc jusqu'au fond de Tame, il savait mieux que personne combien peu valait ce prétendu élément arabe^, dont on a tant parlé depuis. Cette race arabC;, qu'il méprisait, qu'il avait trouvée abrutie par la mollesse et la misère, qu'il avait abrutie encore davantage par l'excès du travail; cette race arabe, qu'il ne triturait depuis si longtemps que comme la matière inerte de sa gloire, et qui n'avait jamais fourni un colonel à ses armées, croit-on qu'il en eût fait, au détriment des Turcs, la race dominante, et qu'il eût tenté de régénérer l'empire par elle? Il y a folie à Timaginer. Et puis, de quelle manière cette régénération se serait-elle accomplie? Est-ce que, sous ^léhémet-Ali, comme sous Mahmoud, il n'y aurait pas eu en Turquie une masse confuse de populations diverses, ennemies, tendant, par un effort continuel, à se disjoindre et à s'affranchir? Méhémel-Ali aurait-il empêché les Maronites du Liban d'être catholiques et les Druses d'être idolâtres? Aurait-il enlevé aux Grecs, aux Juifs, aux Arméniens, leur caractère de Grecs, de Juifs, d'Arméniens? Par quel excès de tyrannie, par quel procédé d'administration en serait-il venu à substituer l'unité à cette diversité fatale que les populations avaient sucée avec le lait et qui coulait dans leur sang? Le peuple conquérant, le peuple turc, n'ayant cessé de s'appauvrir et de se démoraliser pendant que les différents peuples conquis croissaient en importance et en richesses, le seul moyen d'unité qui eût existé en Turquie, la violence combinée avec la force, avait évidemment péri, et il avait péri pour Méhémet-Ali aussi bien (pio pour Alaliinoud. Méhémet-Ali, à Constantinople,

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n'eût donc été^ quoi qu'on en ait pu dire, qu'un homme plein de vie à la tête d'un empire mort.

L'empire ottoman ne pouvant subsister, venait la question du partage. Mais ce partage aurait-il pu se faire sans injustice? Oui. Car^ où les Turcs avaient-ils puisé leurs droits de souveraineté sur les provinces occupées par eux? Dans la conquête. Or^ la conquête ne se légitime qu'en effaçant ses violences par ses bienfaits. Lorsque le peuple conquérant n'a pas su s'assimiler les races conquises en leur faisant aimer sa civilisation ou en acceptant la leur, sa domination reste à l'état de tyrannie : forte, qu'on la subisse^, ce sera bien ; faible, qu'on la renverse, ce sera mieux. Les Turcs avaient-ils cherché à effacer entre eux et les populations subjuguées la ligne de démarcation tracée par la victoire ? Loin de là : ils n'avaient songé qu'à rendre permanente la brutalité originaire de leur conquête, refusant aux peuples qu'ils avaient soumis l'égalité des droits civils et politiques, les traitant d'infidèles, les foulant aux pieds comme des vaincus. C'en était assez pour justifier l'intervention de l'Europe occidentale, d'autant que l'Europe était chrétienne, et qu'en dépossédant les sectateurs de Mahomet, elle affranchissait en Orient les adorateurs du Christ.

La dépossession des Turcs était en outre réclamée par le plus profond et le plus sacré des intérêts de la civilisation. En effet, 17 millions d'hommes épars sur 8(3,000 lieues carrées, voilà ce qu'était la Turquie d'Europe et d'Asie; 97 millions d'hommes resserrés dans un espace de moins de 86,000 lieues carrées, voilà ce qu'étaient la France, l'Angleterre, l'Espagne, la Belgique et la Suisse réunies. De sorte que, sous l'inlluence du fatalisme, des mœurs aux-

quelles il s associe et des vices qu'il couve, de magnifiques contrées étaient devenues presque désertes, tandis que, grâce à rintluence d'un régime de liberté trop absolu, l'Europe en était venue à plier sous le poids d'une population exubérante. L'indication était suffisamment claire, et présentait tous les caractères d'un fait providentiel : nul doute que le vide fait en Orient ne demandât à être comblé par le trop-plein des populations occidentales'.

Dans cette situation, la France aurait eu devant elle une voie toute tracée, si sa politique n'avait pas été embarrassée et rapetissée par les préoccupations égoïstes d'un intérêt dynastique. Avec l'aide de la llussie, et au moyen de rOrient partagé, nous pouvions anéantir à jamais les traités de ISl."!) et refaire la carte géographique de TEurope.

Mais aux dépens de quelles nations? La réponse était fournie par notre histoire.

La vieille politique de la France, on le sait, a toujours eu pour but l'abaissement de la maison d'Autriche. Henri IV tomba sous le poignard de Ivavaillac au moment même où il allait se mettre, contre rx\.utriche, à la tête de toute l'AUenuigne protestante. La Guerre de Trente ans, soutenue contre Ferdinand II par l'héroïque Gustave -Adolphe, appuyé sur l'électeur de Saxe et les luthériens allemands, fut le chef-d'œuvre de la politique de Richelieu. Et Louis XIV essaya de porter le dernier coup a la puissance

* C'est ce qu'a fort bieu vu M. le docteur iiarracliin, qui a vécu en Orient, qui connaît la Turquie, et qui a émis sur la question des idées saines. Malheureusement, M. Barracliin a cru devoir conclure, non pas à une l'usion de l'Orient avec l'Occident, mais à une division nouvelle do la Turquie, division purement géographique, qu'il a voulu fonder sur les intéréls combinés de toutes les Puissances, mais qui, selon nous, n'aboutirait qu'a faire prévaloir eu Orient l'intérêt exclusif de la Russie.

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