POLITIQUE DE NAPOLÉON
autrichienne en plaçant son petit-fils sur le trône de Charles - Quint, De fait, il y avait pour la France un intérêt vital à ce qu'on ne lui enlevât pas, au midi, la liberté de ses mouvements; et tel était le danger dont la menaçait l'Autriche, se rendant nécessaire au pape, pesant sur l'Italie et donnant la main à l'Espagne.
Plus tard. Napoléon ne fit que reprendre et exagérer la politique de Henri IV et de Richelieu, lorsqu'il se déclara le protecteur de la Confédération germanique. C'était toujours l'Allemagne opposée à l'Autriche. Seulement, il aurait fallu opposer à l'Autriche une Allemagne indépendante et non pas une Allemagne en tutelle.
Au reste, ce ne fut là qif un des aspects de la politique de Napoléon, et personne n'ignore qu'à l'abaissement de FAutriche se liait, dans sa pensée, la ruine de l'Angleterre. Son esprit était trop élevé, sa vue trop perçante, pour qu'il ne comprît pas que le principe de concurrence, introduit depuis 1789 dans notre ordre social, nous commandait impérieusement d'étendre de pins en plus nos marchés, de conquérir nu loin des comptoirs, de devenir une grande Puissance maritime enfin, et, par conséquent, d'arracher aux Anglais la dictature des mers. Napoléon a dit dans ses Mémoires : « Le principal but de l'expédition des Français (( en Orient était d'abaisser la Puissance anglaise. C'est du (< Nil que devait partir l'armée qui allait donner de nou- « velles destinées aux Indes. L'Egypte devait remplacer " Saint-Domingue et les Antilles, et concilier la liberté « des noirs avec l'intérêt de nos manufactures. La conquête M de cette province entraînait la perte de tous les établis- « sements anglais en Amérique et dans la presqu'île du K Gange. Les Français une fois maîtres des ports d'Italie,
M de Coribu, de Malte et d'Alexandrie, la Méditerranée « devenait un lac français. »
Eh bien, par un merveilleux concours de circonstances, en admettant que l'empire ottoman ne pût échapper à un partage, et que l'occupation de Constantinople par les Eusses fût inévitable, les deux seules Puissances intéressées à nous repousser de l'Orient, et à nous exclure de tout partage, étaient précisément celles qu'avait poursuivies la politique de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV, de Napoléon : l'Angleterre et l'Autriche.
Nous n'aurions pu, en effet, aider les Russes à s'installer à Constantinople qu'autant qu'ils nous auraient aidés à nous établir en Syrie et en Egypte, en vertu d'un échange qui, leur donnant la mer Noire, nous eût donné la Méditerranée. Or, il était impossible que l'Autriche consentît à notre prépondérance dans la Méditerranée, à cause de ses intérêts en Italie; et, quant à l'Angleterre, elle savait bien qu'elle serait perdue le jour où, devenus maîtres du cours de l'Euphrate et de l'isthme de Suez, nous pourrions lui fermer la porte de son domaine indien.
La France, après 1830, était donc naturellement amenée à tenir à la Russie le langage que voici :
« La révolution de juillet, qui vient de s'accomplir, est plus que le dénoûment d'une lutte politique engagée entre la Chambre et la royauté, c'est l'explosion du sentiment national refoulé outre mesure par les traités de 1815. Nous sommes résolus à secouer le joug de ces traités et à refaire l'équilibre européen. Nous le pouvons en associant nos intérêts aux vôtres, après avoir cherché le lien qui les unit. Vous penchez vers l'Asie, cela est évident ; vous voulez cette moitié de rem[)ire dn monde : quel est l'ennemi qui
DASES d'une alliance franco-uusse. 135
vous la dispute ? L'Angleterre . Il vous faut la mer Noire tout entière et Constantinople : quelles sont les Puissances qui, de ce côté, gênent votre marché et enchaînent votre ambition ? L'Angleteire et lAutriclie. Contre elles, nous vous oflfrons notre appui, mais aux conditions suivantes : à vous Constantinople et ses dépendances; à nous TEgypte, qui attend des maîtres, et la Syrie, où notre domination a été préparée par un protectorat religieux de trois siècles. Mais, dans un tel partage du monde, la Pologne appartient à l'Occident, qu'elle couvre. Nous stipulons pour elle; et songez qu il y règne un esprit d'indépendance que vous n'y étoufierez que par Textermination des habitants ; songez que vous avez là, non pas un royaume à exploiter, mais un foyer de haine et de révolte à surveiller sans cesse; songez enfin que, dans une guerre générale, la Pologne soulevée deviendrait le plus grand de vos périls, le plus insurmontable de vos embarras, et qu'il vous laudrait des Ilots de sang pour conserver une conquête qui importe peu, après tout, à votre domination asiatique. »
Une alliance franco-russe basée sur des données semblables eût-elle paru acceptable à la Russie ? Cela n'est pas douteux. Il suffit de jeter les yeux sur la carte pour comprendre ce que serait Constantinople aux mains de la Russie . Pour Constantinople, Alexandre laissait l'Europe à Napoléon; et Napoléon ferma Poreille à d'aussi brillantes avances, jugeant d'un prix inestimable la possession du Bosphore * !
* Mais n'y aurait-il pas eu là, pour l'ensemble des intérêts europe'ens représentés par la France, un danger immense ? Oui, si nous n'avions pas eu soin de stipuler pour nous des compensations propres à garantir à jamais notre indépendance. Et voilà poun-uoi ce n'eût pas été trop de l'Egypte, de kl Syrie et de la ligne du Rhin, en échange de Constantinople.
D'un autre côté, ralliance franco-russe appelait Taccession de la Prusse ; et en abandonnant à la Prusse une part des dépouilles de rAutriche, nous étions autorises à revendiquer la ligne du Rhin, en même temps que nous secondions le mouvement qui pousse TAllemagne vers l'unité et tend à lui donner Berlin pour capitale.
Ainsi donc^ et pour nous résumer : En présence de r empire ottoman condamné à une mort inévitable^ la politique de la France révolutionnaire^ faisant suite à celle de Henri IV, de Richelieu, de Napoléon, consistait à contracter avec la Russie et la Prusse, contre l'Angleterre et l'Autriche, une alliance d'intérêts ayant pou» résultats voulus et prévus : rétablissement définitif des Russes à Constantinople et la consécration de leur prépondérance en Asie; rétablissement de la France en Syrie et en Egypte et la consécration de sa prépondérance sur la ^[éditerranée, devenue un lac français ; la reconstitution du royaume de Pologne^ avec adjonction de la Gallicie ; Fagrandisseraent
Ces conditions admises, le danger disparaissait. D'autant que la pente de la Russie est vers l'Asie, suivant l'expression de M. de Lamai'tine.
M. de Lamartine est, de tous nos hommes d'État, celui qui a vu le plus clair dans la question d'Orient. Il ne pouvait échapper à cette haute et noble intelligence que la chute de l'empire ottoman était le signal de la régénération du monde oriental par le monde occidental. Seulement, et sur ce point nous ne pouvons être d'accord avec lui, il aurait voulu le protectorat de la Russie à Constantinople, celui de la France en Syrie, et celui de l'Angleterre en l^oi'Pte. Ce serait donner la Méditei-ranée aux Anglais et leur laisser les Indes. Nous maintiendrions-nous en Syrie, resserres entre les Russes et les Anglais? Et combien petite serait la compensation que nous réserverait un système qui livrerait aux premiers Constantinoi^le et aux seconds Alexandrie ! Car ce que M. de Lamartine appelle un protectorat se changerait bien vite en souveraineté. La France réduite au protectorat orageux de la Syrie? Mais, pour Constantinople abandonnée aux Russes, Napoléon trouvait que l'Egypte <*lle-mème, devenue française, n'eût pas été un dédommagement suffisant !
RÉSULTATS DE l'aLLIÂNCE FRANCO-RUSSE. 137
(le I;i Prusse aux dépens de TAutriche, pour prix de la ligne du Rhin cédée à la France; et^, comme conséquence nécessaire de la ruine de TAutriche^ l'indépendance de ritalie.
Ce plan, tout en fournissant pour la guerre des ressources incalculables, revenait à faire de la France la protectrice de toutes les puissances secondaires injustement opprimées, et de la Russie elle-même l'instrument intéressé de leur affranchissement. Combattre l'Angleterre, n'était-ce pas sauver l'Irlande et venger le Portugal? Combattre l'Autriche, n'était-ce pas relever la nationalité italienne? Obtenir la ligne du Rhin, n'était-ce pas substituer, pour les Belges, une association toute fraternelle à un asservissement odieux ? Amener la Russie à accepter, pour la Pologne rendue à l'indépendance, les plus magnifiques dédomagements, n'était-ce pas du même coup pourvoir à la sécurité de l'Europe et remplir le devoir de reconnaissance qui nous était imposé?
Donc, ici, la guerre d'intérêts se trouvait associée, par la seule force des choses, à la guerre de principes ' .
' On objectera peut-être au système que nous venons d'exposer qu'il eût été fort étrange de préférer, après la révolution de juillet, l'alliance d'un despote à celle d'une monarchie constitutionnelle, et d'une monarchie constitutionnelle par qui cette révolution avait été ardemment applaudie. Certes, plus que personne nous estimons et admirons, pour peu qu'on le sépare de son gouvernement, ce grand peuple de l'Angleterre. Mais, franchement, nous ne voyons pas pourquoi nous sympathiserions avec le régime constitutionnel anglais, qui consacre la plus exécrable tyrannie qui ait jamais existé. Quel lien politique y a-t-il entre une nation qui, comme la nôtre, a consenti, pour extirper le régime aristocratique, à passer par toutes les con-sailsions de la plus formidable anarchie, à s'épuiser par \me guerre sans exemple et sans nom, à se noyer à demi dans le sang de l'Europe et dans son propre
sang et une nation qui, comme la nation anglaise, ne vit que des excès
et des usurpations permanentes de l'aristocratie ? Avons-nous si tôt oublié
U est à remarquer aussi, — et nous insistons sur ce point, — que le plan qui vient d'être exposé n'aurait eu rien de forcé, rien d'arbitraire. Car il découlait du mouvement naturel des peuples, et se combinait avec les tendances générales dans chaque partie de TEurope. Kj avait- il pas, en effet, tendance logique et presque irrésistible : de la France à s'étendre sur lu Méditerranée, de la Russie à occuper Constantinople, de la Prusse à donner une tôte à l'Allemagne reconstituée, de la Belgique à se séparer de la Hollande, de la Pologne à reprendre sa nationaltié, de l'Italie à proclamer son indépendance?
Mais, hélas ! les destinées de notre pays se trouvèrent égarées, après 1830, aux mains d'hommes sans portée, sans vues, sans élévation d'esprit, sans force d'âme. Ces hommes qui se croyaient pratiquer parce qu'ils étaient médiocres, et habiles parce qu'ils n'osaient rien de grand, ne virent pas que la question d'Orient renfermait le sort du monde ; il leur échappa que si la France ne profitait point, pour rendre l'Egypte française, du désir violent et victorieux qui poussait les Russes à Constantinople, les Anglais, tôt ou
que c'est contre les principes de notre immortelle révolution que l'Angleterre a poussé tout le continent, dont elle seule salariait la colère?
Et, quant à l'accueil fait en Angleterre à la révolution de juillet, depuis quand de pareilles manifestations sont-elles décisives aux yeux d'un homme d'ir^tat? Lorsque la question belge s'est présentée, la sympathie des Anglais pour notre révolution les a-t-ellc empêchés de faire obstacle à nos prétentions même les plus légitimes? Et n'ont-ils pas tout mis en œuvre pour faire revivre, à notre détriment, autant qu'il était possible, la pensée de défiance et de haine qui, en 1815, avait présidé à la formation du royaume des Pays-Bas ?
S'imaginer que la Russie eût repoussé une alliance d'intérêts, éminem-^ ment favorable pour elle, et cela par zèle monarchique, alors suilout qu'elle avait si peu de chose à craindre de la propagande de nos idées, c'est une véritable puérilité.
SIÈGE DE SAINT-J^AN-d'aCUE PAR IBUAHIM. 139
tard, feraient ce que nous avions négligé, s'établiraient à Alexandrie, prendraient la Méditerranée en échange de la mer Noire abandonnée à la Russie, et nous feraient tomber de la sorte au rang de Puissance secondaire.
Puisque le Cabinet des Tuileries ne voulait que le statu quo, puisqu'il prenait pour point de départ l'intégrité de l'empire ottoman, au moins aurait-il dû mettre de la suite à faire prévaloir cette idée. Eh bien, il ne sut même pas rester conséquent avec lui-même. On se rappelle avec quelle colère insensée le général Sébastiani destitua le général Guilleminot, parce que cet ambassadeur avait activement travaillé à miner l'influence des Russes en Turquie; on se rappelle ces paroles prononcées à la tribune par le ministre des affaires étrangères : « L'empire ottoman n'est plus qu'un cadavre. » Voilà quelle conduite, voilà quel langage tenaient, à la face de l'Europe, ceux qui avaient pris pour point de départ de leur politique la conservation de la Turquie, le statu quo oriental! La postérité croira difficilement à un tel excès d'imprévoyance. Mais le récit des faits subséquents va montrer jusqu'où le gouvernement français sut aller dans cette carrière de fautes et de folies.
Vers la fin de 1831, Méhémet-Ali avait envoyé Ibrahim à Saint- Jean- d'Acre pour en faire le siège. Le pacha d'Acre, Abdallah, était un homme pétri de présomption et de ruse. Révolté contre la Porte et menacé par sa vengeance, il avait accepté auprès d'elle le patronage artificieux du pacha d'Egypte, et s'était lié à sa fortune par des engagements qu'il viola. Mais le ressentiment de Méhémet-Ali n'était que le prétexte de cette guerre. Elle avait une cause plus profonde. Méhémet-Ali convoitait la Syrie, annexe
presque indisj)ensuble de TÉgypte. 11 la convoitait ])oiir s'agrandir, et aussi pour se défendre. Car le sultan le redoutait, Tenviait ; et Thomme le plus puissant de Vempire, après Mahmoud, Khosrew-Facha, que Méhémet-Ali avait supplanté en Egypte, brûlait de l'anéantir. En butte h de sourdes machinations et enlacé par Tintrigue, un coup de poignard pouvait avoir raison de sa gloire. Il le savait; et le sultan, dont il recevait les ordres en s'inclinant jusqu a terre, il le tenait pour son plus irréconciliable ennemi. Ibrahim arriva donc devant ces murs de Saint- Jean-d'Acre, qui, franchis par Napoléon, lui eussent valu la conquête de TAsie et la domination du globe. Abdallah opposa aux Egyptiens une longue résistance, succomba enfin, et fut traîné captif en Egypte, où Méhémet-Ali, qui n'avait pas besoin de lui pour esclave, se plut à le traiter en souverain déchu. La Porte s'était émue. Elle envoie contre Ibrahim Hussein-Pacha, Pexterminateur des janissaires. Ibrahim invoque le dieu de son père, marche contre les Turcs, les taille en pièces à Homs, achève de les disperser à Beylan, et parle en maître aux Syriens frappés d'admiration. L'épouvante règne au sérail. Mahmoud s'adresse alors pour sauver la Syrie, pour sauver peut-être Constantinople, au vainqueur de Missolonghi, à Reschid-^Iéhémet, grand vizir, et le premier entre tous les hommes de guerre de l'empire. Reschid-Méhémet part à la tête d'une armée nombreuse, bien résolu à ne point courir les chances d'une bataille rangée, et préparant tout pour cette guerre irrégulière dont il avait le génie. Mais il laisse derrière lui Khosrew-Pacha, qui, jaloux du grand vizir et impatient de sa chute, entrave, en sa qualité de séraskier, tous les plans de Ileschid-Mchémet, et lui fait imposer par