I.'aMBASSADEIÎR de FRANCE A fiONSTANTlNOPLE
cinq vaisseaux et de sept frégates^ et elle avait envoyé à Mahmoud le général MouraAvietf, chargé de disposer tout pour l'intervention et de pousser jusqu'à Alexandrie. Le général MourawiefF eut le tort de faire ^un peu trop sentir aux Turcs Tinjure de sa présence. Il parcourut les casernes, il affecta avec les soldats turcs le ton du commandement. C'était souffler sur des cendres, mais sur des cendres encore brûlantes. Il se trouva que les sujets avaient le cœur moins servile que leur maître. Une agitation alarmante se déclara dans la capitale. Le pacha d'Egypte, du moins, n'aurait pas humilié à ce point devant l'aigle noir à deux têtes la majesté du croissant! Voilà ce que beaucoup pensèrent; et Méhémet-Ali compta dans le divan plus d'un partisan caché. Mahmoud, d'ailleurs, semblait prendre je ne sais quel téméraire plaisir à braver son peuple. Au moment môme -où il lui donnait le spectacle d'un abaissement sans exemple, il se livrait avec des chrétiennes à de profanes amours; et, plus hardi de jour en jour, il insultait aux vieilles croyances en se plongeant dans l'ivresse. On eût dit qu'il voulait s'étourdir sur sa faiblesse à l'égard de l'étranger, en redoublant d'audace à l'égard delà nation : sortes de dédommagements naturels aux âmes qui se partagent entre la pusillanimité et l'orgueil !
M. de '\^arennes s'empara de toutes les ressources que lui offrait ce concours de circonstances. Il réchauffa ce qu'il y avait encore de patriotisme dans le divan ; il entretint dans des sympathies toutes françaises le reîs-effendi, dont il possédait l'amitié et qui était l'ennemi secret des Russes; enfin, il fut heureusement servi dans sa lutte contre M. de Boutenieff, ministre plénipotentiaire de Rus-
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sie, par la mort d'Antoine Franchini, drogman ' fameux j| dont les services étaient fort utiles au Cabinet de Saintrétershourii;. w
Méliémet-xUi avait fait savoir qu'il n'était pas éloigné de traiter avec la Forte : M. de Yarennes profita de cette ouverture pour pousser à un arrangement direct^ et, soutenu par le reis-eifendi, par les secrètes dispositions de fi plusieurs membres du divan^, par les mécontentements de Constantinople, par le nom de la France, qui n'avait pas encore tout à fait perdu à cette époque le respect du monde, il décida le sultan à faire partir pour FEgypte Ilalil-Facha. Les propositions portées par Ilalilà Méhéraet- Ali consistaient dans la cession des petits pachaliks de SeydC; de Jérusalem, de Naplouse et de Tripoli. Cette démarche mettait la Russie en dehors des atfaires turques. Aussi, le général MourawiefF s'élançat-il sur les traces du négociateur, le Cabinet de Saiut-Fétersbourg ne voulant à aucun prix que l'empire ottoman s'accoutumât à pourvoir lui-même à son salut.
Jusque-là, llnlluence française avait gagné du terrain. Mais la médiation de la France n'avait été acceptée et ne pouvait l'être qu'à une condition : c'est qu'Ibrahim serait sommé de retirer la menace qu'il tenait perpétuellement suspendue sur Constantiuople. Ici commençait pour nous la dilficulté, parce que, encore une lois, le gouvernement français n'avait rien prévu, rien préparé, pour une solution. M. de Yarennes avait bien, il est vrai, pris l'engagement d'écrire à Ibrahim et à Méhémet-Ali pour que les Egyptiens suspendissent leur marche ; mais le pacha
' Interprète.
MAHCHE EN AVANT DIBRAHIM. 145
cFÉgypte et son fils s'étaient avancés si loin^ qu'il leur était impossible de s'arrêter devant des prières que n'appuyait pas l'appareil de la force. Là était l'écueil. Ibrahim se contenta de répondre qu'il ne pouvait qu'exécuter les ordres de son père, et, sous prétexte qu'à Koniali son armée manquait de vivres, il annonça qu'il allait se porter en avant. Il eut soin de donner en même temps la liberté au grand vizir, qu'il chargea de demander pour lui au sultan la permission d'arriver jusqu'à Brousse : acte dérisoire de soumission qui , partout ailleurs qu'en Orient, eut été une ironie insolente et grossière.
Le mouvement d'Ibrahim renversait l'œuvre de M. de Varennes. Plus effrayé que jamais, le sultan sollicita d'une manière furtive les secours de la Russie, entraîné qu'il était vers cette dépendance honteuse, non-seulement par ses inquiétudes, mais encore par les intrigues d'Achmet- Pacha, instrument de l'ambition étrangère. Il importe de noter ici, comme une preuve de l'hostilité sourde qui animait contre les Pusses plusieurs des plus hauts personnages de l'empire, que ce fut par un membre même du divan que M. de )'arennesfut mystérieusement instruit des démarches nouvelles de Mahmoud. Il se mit aussitôt en mesure de les combattre, et, cette fois encore, les circonstances lui vinrent en aide.
La négociation ouverte à Alexandrie était terminée. Méhémet-Ali avait accueilli le général MouraAvieff avec politesse, mais sans s'incliner devant sa médiation. Quant aux propositions du sultan, il les avait nettement repoussées. Il demandait toute la Syrie et le pachalik d'Adana. Halil accepta ces conditions, sauf la sanction du divan,
et Méliémet-Ali envoya ordre à son fils de s'arrêter à Kutaya.
Le retour du général ^lourawieff à Constantinoplè, où il venait répandre la nouvelle de la paix prochaine;, et la halte dlbrahini;, changèrent encore une fois la face des choses. Les secours russes furent contremandés.
Sur ces entrefaites, l'amiral Roussin arriva comme ambassadeur à Constantinoplè. Il y apportait d'autres idées que M. de Varennes. Toute la politique de M. de Varennes avait consisté à écarter la Russie des rives du Bosphore, sans entrer précisément]dans la question turco-égyptienne. L'amiral Roussin arrivait en Turquie avec des vues plus complètes; il y arrivait résolu à la défendre tout à la fois contre la Russie et contre Méhémet-Ali. C'était renoncer aux bénéfices que la France attendait de la consolidation de son influence en Egypte; mais, outre que les éléments de cette influence avaient été fort mal analysés, le système de l'amiral Roussin avait l'avantage d'être net et logique. Puisqu'on ne parlait même pas de reconstituer par Méhémet-Ali l'unité delà Turquie, et qu'on la regardait, maintenue dans son intégrité, comme une digue opposée aux Russes, comme un boulevard nécessaire de l'Europe occidentale, il fallait évidemment refouler Méhémet-Ali en Egypte : d'abord pour enlever tout prétexte aux Russes d'intervenir, et ensuite pour empêcher l'irrémédiable affaiblissement de l'empire, coupé en deux.
Malheureusement, l'amiral Roussin ne devait être en Turquie que le représentant de ses propres idées. Par une insouciance vraiment inouïe dans les fastes de la diplomatie, ])endant que le gouvernement français envoyait à Constantinoplè un ambassadeur pénétré de la nécessité de
l'eSCADUE HUSSK entre dans le BOSPHORE. 147
protéger Mahmoud contre Méliémet-Ali, ce môme gouvernement avait, pour consul général à Alexandrie, un homme convaincu de la nécessité d'agrandir Méhémet-Ali aux dépens de Mahmoud. Jamais plus pitoyable anarchie ' ne s'était introduite dans les relations extérieures d'un grand peuple. Les conséquences ne se firent pas attendre.
L'amiral lioussin était entré à Constantinople le 17 février 1833. Son premier soin fut de demander au reis-effendi une entrevue que, malgré la solennité du Bairam, il obtint sans peine. La rudesse du marin s'alliait chez lui à la dignité de l'ambassadeur : il exigea impérieusement que les secours russes fussent contremandés, et on lui donna sur ce point toutes les assurances convenables.
Mais la Russie avait pris ses mesures pour ne pas recevoir à temps les contre-ordres, et le 20 février, trois jours après l'arrivée de l'ambassadeur français, une escadre russe de dix bâtiments de guerre entrait dans le Bosphore.
L'ambassadeur français déclara aussitôt que, si l'escadre n'était pas renvoyée, il suspendait le déchargement de ses bagages. La Porte répondit qu'elle s'empresserait de renvoyer les Russes, si, de son côté, l'amiral Roussi n sauvait Constantinople d'Ibrahim. Il s'y engagea par écrit le *21 février, prit sur lui de conclure la paix aux conditions que Halil avaient portées à Alexandrie, et, fidèle à sa promesse, il écrivit à Méhémet-Ali pour le sommer de se contenter des pachaliks de Seyde, de Tripoli, de Jérusalem, de Naplouse, une lettre pressante et hautaine.
Rien n'est plus ofîensant et plus téméraire que l'impuissance qui menace. L'amiral Roussin avait, pour toute liutte, le navire qui l'avait amené; et le consul de France à Alexandrie, M. Mimant, secondait de son mieux les vues du
I4S HISTUIUE Dli DIX ANS.
pacha d'Egypte. Enhardi par hi faiblesse réelle de la France à Constantinople, faiblesse que dissimulait mal l'orgueil de notre attitude;, et encouragé ipar l'étrange désaccord qui régnait entre les représentants du Cabinet des Tuileries, Méhémet-Ali n'hésita pas à résister à notre ambassadeur. Dans une réponse mesurée, mais ferme, il lui fit savoir qu'il n'était pas le moins du monde disposé à perdre le fruit de ses conquêtes. En même temps il soumettait à l'attention des chancelleries de l'Europe une note dans laquelle il s'attachait à prouver que, sous l'administration anarchique du sultan, la Syrie u'était qu'une plaie creusée dans les flancs de l'empire; que la Syrie ne pouvait redevenir prospère et forte que par l'action d'un gouvernement régulier comme le gouvernement égyptien ; que c'était par conséquent bien mal servir les intérêts de l'empire ottoman, dont il était, lui Méhémet-Ali, le soutien le plus sincère, que de vouloir relever entre la Syrie et l'Egypte une barrière désormais impossible. Ce n'était là qu'un sophisme; mais il effaçait les projets ambitieux du pacha sous des apparences de modération et de sagesse qui devaient naturellement plaire à l'Europe, et qui ôtaient tout caractère de vaine bravade au refus dont l'amiral Roussin venait d'affronter l'humiliation.
Cette humiliation était grande, et ne fut pas tout à fait compensée par l'heureux succès de l'énergie que l'ambassadeur français déploya dans l'affaire de Smyrne. Pour faire passer cette ville sous le pouvoir égyptien, il avait suffi d'un homme qui s'y était présenté au nom d'Ibrahim. L'amiral Iloussin envoya sur-le-champ au consul de France à Smyrne l'ordre d'abaisser son pavillon; et la présence de quelques vaisseaux arrivés inopinément de F Archipel, sous le com-
DÉCLIN DE l'influence FRANÇAISE EN ORIENT. 149
mandement du contre-amiral Hugon, décida du rétablissement des autorités turques.
Cependant, les Russes n'avaient pas encore ployé leurs tentes, insolemment dressées au pied de la montagne du Géant. Lors de rengagement du 21 février, le reis-effendi avait bien fait passer à M. de BouteniefF une note ayant pour but le renvoi de l'escadre russe; mais M. de BouteniefF avait refusé de recevoir cette note, sous prétexte qu'elle était inconvenante, et elle ne lui avait pas été de nouveau présentée. D'un autre côté, Ibrahim n'avait pas remis l'épée dans le fourreau, et parlait toujours d'aller faire boire son cheval dans les eaux de Scutari.
De sorte qu'il n'y avait de nouveau dans la situation, depuis l'arrivée de Tamiral Koussin, que le déclin de notre influence, et auprès de la Porte, et en Egypte : en Egypte, parce que l'ambassadeur français avait pris parti contre Méhémet-Ali sans l'intimider ; auprès de la Porte, parce que le refus de Méhémet-Ali avait décrédité notre intervention; et aussi parce que, dans sa première entrevue avec le sultan, l'amiral Houssin avait eu l'idée plus généreuse qu'opportune de plaider la cause des populations malheureuses de l'Orient. Les ennemis de l'influence française n'avaient pas manqué d'en prendre texte pour efl'rayer Mahmoud sur ce qu'avait de fatalement révolutionnaire notre politique; et, dans l'esprit d'un réformateur despote, cette mauvaise impression n'avait pu être entièrement eflacée parla protection manifeste et sincère dont l'amiral Koussin couvrait la Porte.
Pourtant, comme il fallait en finir, ce fut à la médiation française qu'on eut recours. M. de Varennes n'était plus, depuis la nomination de l'amiral Poussin, que premier
secrétiiire d'ambassade. liécliid-Bey, depuis Réchid-Pacha, et le prince \^ogoridi s'adressèrent à lui au nom du sultan. Le sultan désirait qu'accompagné de Réchid-Pacha, M. de Varennes se rendît à Kutaya pour j négocier la paix avec Ibrahim. Au point où en étaient les choses, remettre sur le tapis les conditions que Tamiral Roussin avait essayé vainement d'imposer à Méhemet-Ali, c'eût été tout à la fois une faute et une puérilité. La paix ne pouvait plus se conclure qu'au profit de Méhémet-Ali, et la France ne pouvait intervenir dans la négociation qu'en donnant un démenti à la politique adoptée d'abord par son ambassadeur. N'importe, il fallait à tout prix délivrer Constantinople du voisinage des Russes : on ne crut pas acheter leur départ trop cher par la plus éclatante, la plus malheureuse des contradictions. Réchid-Bey et jM. de Varennes se mirent en route.
M. de Varennes avait reçu de l'amital Roussin une lettre qui contenait quelques indications sur la marche à suivre : il la parcourut d'un regard distrait et indifférent, bien décidé à ne prendre conseil que de lui-même.
Ainsi, le nom de la France allait être engagé dans la conclusion d'une paix dont la portée était immense, d'une paix qui n'était pas moins que l'arrangement provisoire du monde ; et rien n'avait été réglé par le gouvernement français, qui, tout entier a ses préoccupations égoïstes et à ses passions d'un jour, ne savait même pas de quelle manière on allait mettre en jeu sa responsabilité et dans quelle route on allait précipiter sa politique !
Arrivés à quelques lieues de Kutaya, M. de Varennes et Réchid-Bey s'arrêtèrent dans un petit village et tinrent conseil. Quelles bases donneraient-ils à la négociation?
M. DE VARENNES 7.T RÉCHID-BEY Â KIITAVA. lÔl
Réchid-Bey aurait voulu qu'on ne proposât d abord à Ibrahim que la cession des quatre pacbaliks de Seyde, de Jérusalem, de Tripoli et de Naplouse, sauf à accorder davantage dans le cours des débats. ,Mais M. de Varennes répondit qu'il était imprudent et dérisoire d'assigner pour point de départ à la négociation des oflres déjà refusées si péremptoirement, et qu'on ne pouvait se dispenser d'offrir à Ibrahim toute la Syrie. Réchid-Bey n'insista pas. Il avoua môme à M. de Varennes que lorsqu'il avait pris congé du sultan, Mahmoud lui avait dit : « Entendez-vous avec M. de « Varennes et arrangez cette affaire comme vous pourrez.» D'où le négociateur français conclut que le sultan voulait sortir à tout prix de la cruelle situation à laquelle il était depuis si longtemps enchaîné. Du reste, cette facilité de Mahmoud n'avait rien de surprenant. Car, comme presque tous les princes investis d'une autorité théocratique, le sultan ne faisait à son serviteur aucune concession qu'il n'eût l'arrière-pensée de lui retirer à la première occasion favorable. Sa résignation n'était que l'hypocrisie de sa faiblesse.
Quant à Ibrahim, calme et confiant dans sa force^ il attendait, sans témoigner aucune impatience, la sanction de ses victoires. Prévenu de l'approche des négociateurs, il leur envoya courtoisement une escorte. M. de Varennes, qui* voyageait à cheval, avait devancé Réchid-Bey, qu'une maladie passagère mais douloureuse condamnait à se faire porter en litière. Cette circonstance, futile en soi, mît en relief l'audacieux mépris qu'affectaient pour le gouvernement turc Ibrahim et ses partisans. M. de Varennes ayant le premier rencontré les gens de l'escorte, il eut beaucoup de peine à les décider à attendre Réchid-Bey. « C'est pour
« VOUS, semblaient-ils dire, et non pour lui, que nous « sommes venus. »
A Kulaya, la ligne de démarcation fut tracée par Ibraliim d'une manière bien plus blessante encore pour l'envoyé turc. M. de Varennes fut admis seul devant le vainqueur de Koniali, qu'il trouva déjeunant et se livrant sans scrupule à l'usage de la boisson si rigoureusement proscrite par ]\Iahomet. Ibrahim accueillit le négociateur fran- (;ais avec une sorte de grâce sauvage. Pour lui faire honneur, il avait ordonné qu'on célébrât sa visite par la Marseillaise, qu'exécuta en effet une musique barbare, et dont les paroles furent ensuite grossièrement chantées par des Arabes, qui s'évertuaient à imiter de leur mieux les consonnances françaises. Le langage d'Ibrahim ne démentit pas la politique qu'indiquaient ces adroites prévenances. Le fils de Méhémet-Ali s'étendit sur les sentiments d'affection et de reconnaissance qu'il nourrissait pour le peuple de Napoléon. « Les Egyptiens, dit-il à plusieurs « reprises, sont les enfants des Français. » Tout au contraire, il se montra fort animé contre les Russes, et, avec cet esprit de vanterie qui le caractérisait, il manifesta le désir de mesurer ses forces contre eux. Il parla du sultan, de ses tentatives de réforme, de sa soumission à la Russie, de son gouvernement, avec un singulier mélange de compassion et d'insulte. Son père, c'était son Dieu. Seulement, il lui reprochait, mais sur le ton du plus profond respect, d'avoir employé une partie des trésors de l'Egypte à construire une flotte qui, quoi qu'on fît, ne serait jamais en état de tenir la mer contre la marine européenne. <( L'Egypte, disait-il avec raison, ne saurait être une « Puissance maritime, puisque tous les éléments d'une