‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 53 sur 147 · PRISE DE LISBONNE · texte numérisé non relu

PRISE DE LISBONNE

un corps de six milles migiiélisteS;, dont le chef, Telles Jordao, reste sur la place. Le duc de Cadaval, gouverneur (le la capitale, s'enfuit plein d'épouv^inte ; Lisbonne ouvre ses portes; la population se presse au-devant du vainqueur, avec ces cris confus qui saluent toutes les victoires ; et, à la tête de quinze cents hommes, le duc de Terceire prend possession de la ville au nom de dona Maria. C'était le 24 juillet 1833. Le lendemain, 26, M. de Bourmont, arrivé depuis quelques jours au camp de don Miguel, livrait à la ville de Porto un assaut furieux et inutile. Des flots de sang y coulèrent, les tranchées furent comblées de morts. Mais M. de Bourmont dut rentrer dans son camp l'âme navrée : bien que la lutte pût se prolonger longtemps encore, tout semblait présager la chute de don Miguel, et les légitimistes français le voyaient déjà emportant avec lui le dernier lambeau des monarchies.

La nouvelle de ces événements fut doublement agréable à Louis-Philippe : ils servaient ses intérêts dynastiques sans l'avoir compromis aux yeux des Puissances continentales. Mais PEspagne lui préparait de graves inquiétudes.

A voir les brusques péripéties, les revirements soudains qui rendaient si changeante, dans ce pays, la physionomie de la politique, on se fût volontiers persuadé que le sort de la nation y dépendait du temps que son vieux roi malade mettrait à mourir. Et rien ne paraissait mieux le prouver que la scène extraordinaire dont le palais de la Granja, Pannée précédente, avait été le théâtre. Ferdinand VII était sur le point d'expirer. Un ancien domestique, devenu successivement ministre et favori du roi d'Espagne , M. Calomarde, s'empare du chevet de l'agonisant. Gagné par les apostoliques, il épie le moment où la raison, déjà si

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f;iil)le, (lo Ferdioîind s'affaisse et succombe, le moment uù autour de lui les ténèbres de la mort s'épaississent.... Il le presse alors, il le domine, il arrache à sa main détaillante la révocation de la pragmatique qui laissait à la jeune Isabelle, au détriment de don Carlos, Théritage de la couronne d'Espagne. Cela fait, on répand que Ferdinand est mort, que don Carlos lui succède. Aussitôt le peuple de s'agiter, les ambitieux de composer leur attitude, les libéraux de craindre, et les apostoliques d'insulter à leurs ennemis abattus. Dans son inexpérience et dans son trouble, Christine ne savait ni ce qu'on devait faire, ni ce qu'on pouvait oser. Tout à coup, du midi de TEspagne, accourt l'infante Louise-Charlotte. Aussi indignée que Christine et ])lus résolue, elle paraît inopinément au palais de la Cranja, pousse à Cah^marde, l'apostrophe en termes violents, le menace, et même on raconte qu'elle porta la main sur lui. De sorte qu'autour du lit sur lequel gisait, dans tout le néant de son humaine grandeur, un monarque à demi éteint, pai-ents, ministres, serviteurs, s'étaient réunis en tumulte pour se disputer les bénéfices de son agonie ! (îenre de spectacle bien digne du régime des monarchies pures! Vint un coup de théâtre: Ferdinand n'était pas mort! On devine le reste. Ce fut le tour des apostoliques de trembler et des libéraux de se montrer insultants. Ferdinand peu à peu semlTla se ranimer, la pragmatique fut remise en honneur, et Calomarde envoyé en exil ; Christine reprit la direction des affaires.

Mais en môme temjjs, M. Zéa-Bermudez était appelé au pouvoir. Or, son système se réduisait aux deux points que voici : 1" maintien du régime al^solu combiné avec certaines réformes a(huinistratives; '•2" consécration des droits

M. ZKX-ltRRMIjDEZ EN ESPAr>N;î. I G9

dlsabellé. En effet, quelques améliorations secondaires turent tentées, et les Certes par états convoquées à Madrid pour y prêter à Isabelle II, déclarée pfincesse des Asturies, le serment de fidélité. "Vouloir le despotisme, c'était armer contre soi les partisans de la jeune reine, qui tous voulaient une constitution ; reconnaître Isabelle, c'était armer contre soi les partisans du despotisme, qui tous s'étaient rano'és sous la bannière de don Carlos. Rien n'était donc plus impolitique et moins durable que le système de M. Zéa. Les conséquences en lurent d'une incroyable bizarrerie. Quoique la querelle de don Carlos et d'Isabelle en Espagne, celle de don Miguel et de dona Maria en Portugal, celle de Louis-Philippe et du duc de Bordeaux en France, ne découlassent point des mêmes causes et n'eussent point la même nature, il existait néanmoins entre don Carlos, don Miguel, le duc de Bordeaux, d'une part, et, de l'autre, Isabelle, dona Maria, Louis-Philippe, un lien politique fortement noué. C'est ce que M. Zéa lut conduit à méconnaître. Comme sujet d'Isabelle, il avait à combattre don Carlos; comme fauteur du despotisme, il eut à soutenir don ^liguel, par qui don Carlos était encouragé et secouru. Jamais résultats plus contradictoires ne dénoncèrent la fausseté d'un système politique. N'importe : ce système tenait tant de placé dans les convictions de M. Zéa, qu'il mit à en poursuivre le succès une fermeté calme et noble dont auraient pu s'honoreiles plus grands ministres. L'Angleterre lui ayant adressé des représentations assez vives sur la forme qu'il donnait à ses sympathies pour don Miguel, il n'hésita pas à répondre avec hauteur, déclarant que, si les Anglais entraient en Portugal au nom de don Pedro, lui, au nom

de don Miguel, il y ferait entrer sur-le-champ les Espagnols.

Voilà sur quels principes reposait la politique de l'Espagne^ lorsque^ le 59 septembre 1833, Ferdinand VII rendit le dernier soupir. Sa vie n'avait été qu'un tissu de basses bouffonneries associées à des instincts de cruauté. Son imbécillité sanguinaire l'avait fait tour à tour esclave de son entourage et tyran de son peuple. Il mourait, léguant à sa jeune femme une régence orageuse; à sa fille, encore enfant, une royauté en litige; à son pays, la guerre civile.

La mort du roi d'Espagne ne fut pas plutôt connue à Paris, que le Conseil s'assembla. Reconnaîtrait-on la jeune Isabelle?

C'était renverser l'œuvre accomplie par Louis XIV, lorsqu'il avait fait passer les Pyrénées, non-seulement à son petit-fils, mais encore à ce droit salique, si essentiellement français. Or, le maintien du droit salique en Espagne était du plus haut intérêt pour la France, puisqu'il écartait d'elle tous les périls d'un mariage qui aurait pu rendre l'Espagne anglaise, ou faire revivre à Madrid l'influence autrichienne. Convenait-il de rendre possible quelque autre Charles-Quint? Y avait-il prudence à tenir ouverte aux Anglais, pour qu ils vinssent nous attaquer par terre, la porte des Pyrénées ? Nous menacer en débarquant sur nos côtes, l'Angleterre ne le peut sans courir risque d'être jetée à la mer; mais, du côté des Pyrénées, ses agressions sont bien plus sûres pour elle, bien plus dangereuses pour nous. Au point de vue national, il importait donc d'empêcher, en prenant parti pour don Carlos, qu'une femme n'appelât un jour sur le trône d'Espagne un prince

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étranger, et ne nous privât ainsi d'une alliance indispensable.

D'un autre côté, l'on avait à répondre : d'abord, que cette éventualité d'un mariage pouvait tourner en notre faveur aussi et plus aisément qu'en faveur d'une Puissance étrangère ; ensuite, que soutenir en Espagne les droits de la branche masculine, c'était couronner, dans don Carlos, le plus cruel ennemi de la maison d'Orléans et de sa royauté de fraîche date.

La première considération touchait faiblement Louis- Philippe : il avait trop peur du Continent pour nourrir l'espoir de marier un de ses fils à la jeune Isabelle ; mais ridée que le triomphe de don Carlos était un acheminement au retour du duc de Bordeaux, avait suffi pour le décider, sa politique étant tout entière dans sa passion dynastique. L'opinion du roi fut celle de ses ministres. La reconnaissance de la reine d'Espagne obtint leur adhésion unanime, bien qu'un partisan de don Miguel, M. Zéa, eût été conservé au ministère par Christine. Et M. Mignet reçut mission d'aller porter à Madrid cette importante nouvelle.

M. Thiers commençait à exercer dans le Conseil, même pour les questions qui ne concernaient pas son département, rinliuence à laquelle l'appelaient son aptitude universelle, sa nature insinuante, son activité, et l'incontestable supériorité de son talent. Le roi l'aimait d'ailleurs, parce que, lui trouvant un esprit léger et un caractère facile, il se flattait de le dominer.^ M. ïhiers mit donc à profit les circonstances pour engager la politique du Cabinet dans les voies où il se proposait de la conduire, conformément à des vues que nous aurons occasion plus tard d'ex-

poser et de développer. 11 lit entendre à ses collègues et au roi que reconnaître la reine d'Espagne impliquait Tobligation de la secourir au besoin ; qu'il était digne d'un pays tel que la France de donner à son assentiment la valeur d'un bienfait et l'autorité d'un haut patronage ; qu'il ne fuilait pas se laisser prendre au dépourvu par la tempête qui se formait au-dessus des Pyrénées, et pouvait fondre du haut des montagnes sur nos provinces du raidi ; qu'en un mot il était utile, nécessaire môme, de lever un corps d'observation de 5(),U0U hommes.

Quoique systématiquement opposé à tous les actes de vigueur, le roi approuva le projet. Il jugeait que lever un corps de 50,000 hommes, ce n'était pas s'imposer l'engagement de l'envoyer à l'ennemi, et c"en était assez pour le décider. Car le roi manquait complètement de prévoyance. Doué d'une sûreté de jugement peu commune lorsqu'il ne s'agissait que de statuer sur les choses du quart d'heure, sur les accidents isolés de la politique, il était incapable d'apprécier les événements dans leur ensemble et de saisir leur enchaînement logique. La faculté de généraliser lui était étrangère à un point extraordinaire. Souvent, il lui arrivait d'admettre le principe, sauf à éluder ensuite la tyrannie des conséquences par de pénibles détours ou des artifices dangereux. Sa politique, pour tout dire, était un provisoire éternel. La proposition que lui faisait M. Thiers n'ayant rien d'impérieux, rien d'actuellement décisif, il n'hésita pas à l'admettre, faute d'en apercevoir la portée et les résultats lointains. Il convient d'ajouter <iu'en thèse générale Louis-Philippe, qui avait pris racine dans la paix, se prêtait cependant, et très-volontiers, à toute mesure ayant pour but l'augmentation de l'ar-

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niée. « Qu'il est beau, disait-il un jour à un de ses (c ministres, qui lui montrait le chiffre des troupes dispo- « nibles, qu'il est beau d'avoir sous la main des forces aussi « considérables, et de ne s'en point servir ! » Mot qui eût pu paraître philosophique et profond, si, en France, la garde nationale eût été seule employée à contenir les mécontents !

Après avoir obtenu l'agrément du roi pour la levée des 50,000 hommes, M. Thiers n'eut pas de peine à obtenir l'assentiment du maréchal Soult, ministre de la guerre. Il déplaisait au maréchal, pour lequel il n'avait, de son côté, aucune sympathie; mais il lui prêtait, devant les Chambres, avec une complaisance si utile, le secours de sa brillante parole, qu'il avait fini par s'imposer à lui.

Il n'y avait plus à gagner que M. Humann, ministre des finances; et ici la résistance fut opiniâtre. ^I. Humann faisait consister le génie d'un grand financier dans l'art des petites économies; et, de toutes les dépenses, celles qui lui répugnaient le plus étaient celles qui avaient trait à l'augmentation de l'armée. Aussi eut-il soin d'objecter que les fonds manquaient pour la mesure proposée ; qu'il y aurait lieu, par conséquent, à une demande de crédit qu'on n'était pas sûr de voir accueillie avec faveur; qu'on s'exposait gratuitement à des orages parlementaires dont on ignorait les suites; que, pour son compte, il ne se souciait nullement de jouer sa responsabilité sur un coup de dé. M. Thiers insista : il représenta que la cause de Christine était la cause de la révolution de juillet ellemême; il se fit fort d'en convaincre la Chambre, et l'emporta enfin.

Les débats duraient de])uis plusieurs jours : le Conseil

s'assembla une dernière fois pour arrêter, d'une manière définitive, la mesure en discussion. Quel fut Téton nement du roi et de M. Thiers, quand tout à coup le maréchal Soult s écria, en parlant des nouvelles troupes qu'il s'agissait de lever : u Je n'en ai pas besoin ! » Cette sortie, à laquelle personne ne s'attendait, émut vivement le roi, qui, à ce qu'on raconte, s'emporta jusqu'à dire : « Monsieur le mate réclial, vous faites du gâchis. — Le maréchal Soult ne « fait pas de gâchis, « répliqua le ministre, en proie à un ressentiment contenu. Et il sortit brusquement. Le changement imprévu qui s'était manifesté dans son opinion fut attribué par certains de ses collègues à des préventions que lui aurait bassement suggérées un. agent subalterne. Cet agent lui aurait fait croire qu'on n'avait mis la mesure sur le tapis que pour le compromettre devant les Chambres et le laisser tomber sous le coup d'un vote improbateur. Rien n'était plus invraisemblable. Quoi qu'il en soit, la démission du maréchal Soult paraissant imminente, le roi lui écrivit, pour le calmer, une lettre convenable. Lui, recevant le message avec humeur, il se contenta de répondre qu'il verrait ce qu'il avait à faire. Il fallait songer à lui donner un successeur : on jeta les yeux sur le maréchal Maison. Mais, cédant bientôt à des conseils autres que ceux de la colère, le vieux ministre de la guerre remit à temps .le pied dans les affaires publiques, et la bonne harmonie rentra au sein du Conseil.

Telle se présente au jugement de l'histoire la politique extérieure suivie en 1833 par le gouvernement français. En Orient, elle fut incertaine, irréfléchie, aveugle, pleine de contradictions. Vis-à-vis de l'Angleterre, elle se résuma dans un engagement d'une témérité rare. Absolument nulle

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à l'égard du Portugal, elle prit à l'égard de l'Espagne un caractère de décision qu'il faudrait louer si l'on y eût donné suite. Au fond, l'année 1833 ne fut marquée ni par le nombre ni par l'éclat des événements ; mais beaucoup de solutions y furent préparées, et la Providence y posa devant les passions des hommes plus d'un problème important et redoutable.

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