‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 57 sur 147 · AI. DULONG ET LE GÉNÉRAL BUGEAUD · texte numérisé non relu

AI. DULONG ET LE GÉNÉRAL BUGEAUD

« répondit celui-ci au général : mes deux témoins sont le « général Bachelu et le colonel Desaix. » Les témoins des deux adversaires se réunirent, et il fut convenu que M. Dulong adresserait au Journal des Débats une lettre dans laquelle il démentirait la seconde partie de Fapostroplie, si mensongèrement amplifiée^ et ne laisserait peser que sur M. Bugeaud;, homme public^ le poids de la première. Rien de plus convenable^ de plus conforme à la vérité, de plus digne. La lettre fut envoyée au Journal des Débots, où elle devait être publiée le lendemain, 28. Mais quelles ne furent pas la surprise et Findignation de M. Dulong, lorsque, dans le Bulletin ministériel du 21, il lut : « Le Journal des Débats « a rapporté hier une expression outrageante adressée par « M. Dulong à rhonorable général Bugeaud. Aujourd'hui « on disait, à la Chambre, que l'honorable général en a de- « mandé raison, et qu'il a exigé de M. Dulong une lettre qui « paraîtra demain dans le Journal des Débats. « Ainsi, le système de provocation qu'une feuille ministérielle avait commencé, une autre feuille ministérielle semblait le poursuivre! Ainsi, l'on avait altéré, en l'aggravant, la portée de l'apostrophe, et maintenant on altérait le caractère des explications dont elle avait fourni le sujet! Quelle invisible main préparait donc à la querelle un dénoûment funèbre? Comment le Bulletin ministériel du soir avait-il eu connaissance d'une lettre confiée à la discrétion du Journal des Débats, à son honneur? La communication venait-elle directement des témoins du général Bugeaud, ou bien n'était-ce qu'un écho lointain des hâbleries de quelques courtisans traîneurs de sabre? Yoilà ce qu'on commença de toutes parts à se demander, et dans beaucoup d'esprits s'éveilla un soupçon étrange, un soupçon terrible.

Quant à M. Dulong^ il n'avait plus à suivre que les ins- ])irations de son courage. Il s'empresse d'interdire Finsertion de la lettre qu'on donnait comme ayant été exigée de lui, et, le premier arrangement étant abandonné, il choisit pour nouveaux témoins deux députés, M]\I. Georges Lafayette et César Bacot.

Le 28, à trois heures de l'après-midi, ces messieurs se trouvaient au domicile de M. Dulong avec Armand Carrel, que son noble cœur poussait à intervenir dans la querelle pour l'apaiser, lorsque le général Bugeaud se présenta. Un convenable désir de conciliation éclatait sur son visage et dans ses paroles. Armand Carrel eut avec lui un entretien dans lequel il puisa l'espoir que tout pouvait, se terminer par une note qui, soigneuse de la dignité de M. Dulong, satisferait dans M. Bugeaud l'homme privé, sans impliquer aucun désaveu du blâme encouru par l'employé du gouvernement.

A huit heures du soir, seconde réunion. Les témoins du général Bugeaud, MM. de Rumigny et Lamy, y parurent cette fois; et l'on remarqua que les dispositions du général n'étaient plus les mêmes. M. de Rumigny repoussa l'intervention d'Armand Carrel, comme représentant de la presse opposante; il fut le premier îi réclamer la publication de la lettre, bien que les lignes insolentes du Bulletin ministériel l'eussent rendue manifestement impossible. A cette lettre, les témoins de M. Dulong voulaient qu'on substituât une note dont on ne pût pas dire qu'elle avait été exigée. La proposition fut repoussée obstinément. Un rendez-vous est pris pour le lendemain. On fixe pour théâtre du combat le bois de Boulogne, L'arme convenue est le pistolet. Dulong était un bon citoyen et le meilleur des hommes. Le

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dévoiiraent de ses amis pour sa personne était tel que savent Tinspirer les natures choisies. On s'émut autour de lui du danger qu'allait lui faire courir une exclamation dictée par un sentiment généreux. Mais lui^ calme et souriant, il encourageait ses amis. Le ^29, il se mit en route avec ses témoins pour le bois de Boulogne. Il était gai, ayant pensé à tout ce qui lui était cher, et tout préparé en vue de Fheure suprême.

La rencontre eut lieu à dix heures. Les adversaires avaient été placés à quarante pas Fun de Tautre et devaient se rapprocher en s'ajustant. A peine ont-ils fait chacun deux ou trois pas, que le général Bugeaud tire son coup de pistolet. Atteint à un pouce au-dessus de l'œil gauche, le malheureux Dulong tombe sans proférer une parole. Le soir, on dansa au Château. A six heures du matin, le blessé était mort.

A cette nouvelle, la consternation règne dans toute une moitié de Paris : pour beaucoup, l'issue du duel de la veille a la gravité d'un malheur public. De sombres rumeurs se mêlent d'abord aux regrets par où se révèle le deuil des âmes. Bientôt un cri s'élève, cri puissant et accusateur : on a voulu la mort de l'infortuné Dulong, on l'a préparée, on a rendu la lutte inévitable, on a fait de tout cela une vengeance du Château ! L'indignation s'accroit de chaque détail donné par les feuilles de l'Opposition. M. de Rumigny est dénoncé comme l'instrument d'un complot de camarilla. La majesté royale elle-même est traînée devant le tribunal de l'opinion.

Une circonstance particulière servit ces attaques. Lorsque les témoins de la victime étaient allés réclamer l'original de la lettre restée aux mains du général de Kumigny, celui-ci

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avait répondu verbalement, puis attesté dans une déclaration écrite et signée, qu'il n'avait plus cette lettre ; qu'il aA'ait promis à M. Dulong, sur le terrain, de l'anéantir après le combat, et qu'il Favait, en effet, brûlée en présence du roi. Il n'était pas vraisemblable qu'au lieu d'exiger la remise immédiate d'une lettre dont il allait si fatalement payer la restitution, M. Dulong eût laissé aux témoins de son adversaire le soin de la détruire. Cest ce qu'Armand Carrel fit très-bien ressortir dans un article qui portait sa signature et l'énergique empreinte de son talent. Que signiliait donc cette accumulation de mystères ? Et comment le nom du roi se trouvait-il mêlé à une querelle qu'on n'avait su étouffer que dans le sang?

La Cour était mise en demeure de se défendre. Un article rédigé au Château, et par un écrivain dévoué à la famille royale, fut publié dans le Journal des Débats. On y repoussait l'attaque avec beaucoup de véhémence, et tous ceux dont le Journal des Débats représentait l'opinion politique applaudirent. Quelle apparence que le roi se fût fait le provocateur invisible d'un duel ! Quelle apparence que le plus honnête homme du royaume, le plus intéressé à la conciliation des esprits, qu'un prince ennemi du duel, de la peine de mort, de tous les préjugés qui coûtent du sang, fût descendu, pour faire couler le sang, au r(31e d'entremetteur d'intrigues ! M. Bugeaud, qui était un soldat et un homme violent, avait-il besoin qu'on lui apprît à ressentir une offense? Et lorsque son ressentiment s'expliquait d'une manière si naturelle, on s'acharnait à imaginer une trame aussi absurde qu'odieuse ! M. de Uumigny était intervenu : eh ! qu'y avait-il là de surprenant? M. de Rumigny n'étaitil pas l'ami du général Bugeaud, son collègue, son com-

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pagnon d'armes? M. de lîumigny, de service au Château le jour du duel, ne pouvait s'absenter sans la permission du roi : son tort était de l'avoir fait; mais une infraction disciplinaire de l'aide de camp était-elle imputable au monarque ? Le roi n'avait rien su du duel que lorsqu'il n'y avait déjà plus qu'à en déplorer l'issue ; et la supposition contraire était une création monstrueuse de cet esprit départi, si habile à souiller toute chose de son venin.

A cela les adversaires du Château répondirent que, dans Tex-gouverneur de Blaye, c'était l'oncle de la duchesse de Berri qui avait dû se sentir outragé; que le roi n'était point, par conséquent, aussi désintéressé dans la question qu'on voulait bien le dire ; que des éloges n'étaient point des raisons, surtout sous une plume de courtisan; que cette prétendue horreur du roi pour le duel ne l'avait point porté, après tout, à empêcher celui dont les apprêts se faisaient sous ses yeux, quoiqu'il eût suffit pour cela d'un mot de lui, soit à son aide de champ, soit au général Bugeaud ; qu'au surplus, c'était par des faits et non par des invectives qu'il fallait ruiner des attaques fondées sur des faits articulés d'une manière précise et nette. Et ils rapprochaient toutes les circonstances de cette déplorable affaire : l'apostrophe de M. Dulong, immédiatement suivie d'une explication dont le général Bugeaud avait paru satisfait; hi querelle^ empoisonnée ensuite par une version inexacte du Journal des Débals ; un arrangement convenu, et aussitôt après brisé par les commentaires irritants du Bulle tin minislériel; les dispositions du général Bugeaud,conciIiantes le matin, assombries le soir et changées en aigreur; l'intervention toute pacifique d'Armand Carrel, repoussée par }>l. de Rumigny sur un motif- frivole ; ce même ^1. de

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Kumigny abandonnant indûment son poste au Château pour aller remplir un office que pouvait remplir aussi bien tout autre ami du général Bugeaud; la remise delà lettre différée jusqu'après le combat^, comme si Ion se fût réservé d'en faire usage, au besoin^ contre Dulong vainqueur ; la lettre brûlée, plus tard, devant le roi ; la fête du soir non contremandée, quoique rien dans la circonstance n'eût été plus convenable, surtout s'il était vrai, comme le Journal des Débats l'affirmait, qu'on eût ap[)ris le dénouaient de la querelle avec une vive affliction !

Nous avons dû adoucir la physionomie de cette polémique, qui monta au dernier degré de la violence et de l'emportement. Ce que nous venons d'en rapporter suffit pour indiquer quelle était alors Feffervescence des esprits, et ce que les partis pouvaient oser.

Le meilleur ami de Dulong, son parent, Dupont (de l'Eure), n'était pas à- Paris dans la cruelle journée. Les députés de l'Opposition lui écrivirent une lettre collective pour s'associer à la douleur qui l'attendait. Elle fut poignante. Ne se sentant pas la force de rentrer dans une enceinte où la mort venait de marquer une place vide à jamais, et trop convaincu, d'ailleurs, qu'on n'arrêterait pas de si tôt la France sur la pente où elle se précipitait les yeux fermés, le vénérable Dupont (de l'Eure) donna sa démission de député, voulant gémir dans la retraite sur les maux de son pays et sur ses propres maux.

Les funérailles de Dulong furent, comme sa mort, un véritable événement politique. Une foule innombrable suivit, le long des boulevards, le char funéraire. Le gouvernement craignait une insurrection : il mit sur pied les troupes dont il disposait, et fit couper ie convoi par des mouvements

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