‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 58 sur 147 · EXÉCUTION DE LA LOI SUR LES CRIEURS PUBLICS · texte numérisé non relu

EXÉCUTION DE LA LOI SUR LES CRIEURS PUBLICS

de cavalerie et d'infanterie. Autour de la fosse où sur l'homme de bien allait peser Finvincible sommeil, ses amis se rangèrent avec un profond sentiment d'angoisse ; et MM. Salverte^ Tardieu, Cabet, Langlois^ Armand Carrel, Dupont (avocat)^ vinrent tour à tour prononcer les discours d'adieu. M. Dupont fit entendre, en terminant, ces belles paroles : « Nous vivons dans un de ces temps de corruption « où l'homme de conscience, s'il ne veut pas mentir à la « vérité, doit avoir une épée au service de sa pensée. « Dulong avait compris la triste époque où il vivait. Sa vie « ne lui appartenait pas plus que la nôtre ne nous appar- « tient. Sa vie appartenait à la vérité ; et, quand la vérité (( lui a demandé sa vie, il a exécuté le pacte, il a donné sa a vie. »

Paris était encore sous l'impression de ce tragique événement, lorsque des scènes où l'ignominie se mêle à l'atrocité le remplirent tout à coup de douleur et de honte.

Une loi venait d'être rendue qui soumettait à la formalité d'une autorisation préalable accordée par la police tout écrit vendu, distribué, crié sur la voie publique. Pourquoi ne le dirions-nous pas, puisque la vérité nous le commande ? Les crieurs lancés sur les places et dans les rues par les ennemis du Pouvoir ne furent souvent que des colporteurs de scandale, que les hérauts d'armes de l'émeute. Dans les libelles qu'ils distribuaient, la mauvaise foi des attaques le disputa plus d'une fois à la grossièreté du langage et h je ne sais quelle flagornerie démagogique. Or, flatter le peuple est une lâcheté, le tromper est un crime. Que le gouvernement fût intervenu pour mettre fin à un tel désordre, il le devait. Mais lui, qui s'était accoutumé à repousser le dénigrement par le dénigrement, et le mensoiu'e

198 HISTOIllR DE DIX ANS.

par le mensonge; lui qui n'avait jamais hésité à faire ou à laisser plaider sa cause devant les passants par les libellistes les plus abjects, de quel front livrait-il aux salariés des fonds secrets Texclusive domination de la voie publique? Car enfin, c'était créer le monopole de la calomnie; c'était mettre au-dessus du pouvoir répressif de la magistrature le pouvoir préventif de la police, et, dans la grande question de l'ordre à défendre, abaisser le juge devant l'espion !

Des troubles étaient prévus : ils éclatèrent. L'exécution de la loi sur les crieurs publics était un véritable arrêt de mort prononcé contre certaines feuilles spécialement destinées au peuple; et elles ne voulurent pas disparaître sans avoir au moins témoigné tout haut de leur colère et de leur courage. Le dimanche 23 février, une distribution générale de ces feuilles devant avoir lieu sur la place de la Bourse, une foule immense s'y était rassemblée, foule inoffensive, peu bruyante, composée presque entièrement de curieux, mais grossie à chaque minute par le Ilot des promeneurs. Tout à coup, les grilles du palais de la Bourse s'ouvrent, et, sur la place, s'élancent, à la suite de quelques sergents de ville en uniforme, des agents de police portant pour la déshonorer la blouse du travailleur, et armés de gourdins. Animés d'une fureur imbécile et basse, ces misérables fondent en rugissant sur la population, qui recule étonnée; ils frappent sans choix, ils frappent au hasard, ajoutant l'insulte à la cruauté, et se vengeant de l'horreur qu'ils inspirent par des brutalités sans nom. Alors chacun de se précipiter. La rue Neuve -Vivienne est encombrée de fuyards qui remi)iissent l'air de- leurs cris. Des femmes sont renversées et foulées aux pieds ; des enfants

Page 1