‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 61 sur 147 · DANGER DKS ASSOCIATIONS POLITIQUES · texte numérisé non relu

DANGER DKS ASSOCIATIONS POLITIQUES

raires, religieuses, on de bienfaisance;, et n'étant intéressé qu'à la disparition des sociétés politiques^, camps retranchés de tous les factieux.

Ce discours, que ^L Tliiers termina par un retour habile et vif sur la politique de l'Empire et sur celle de la Restauration, comparées à la politique du règne de Louis- Philippe, produisit dans l'assemblée l'impression la plus profonde. L'amendement fut rejeté. M. Thiers n'avait certainement pas tort de montrer dans la Société des Droits de f Homme une armée qui, secouant la guerre sur la nation, pouvait d'un instant à l'autre changer pour la France le cours apparent de la destinée. Sans la loi contre les associations, non telle que l'entendait l'Opposition dynastique, mais telle que le gouvernement la demandait, c'en était fait de la monarchie constitutionnelle, rien de plus certain; et ceux qui en doutaient, comme MM. Bignon, Bérenger, Odilon Barrot, ne savaient pas combien il y aurait eu, dans la démocratie organisée, de puissance et de vigueur. Oui, M. Thiers avait raison de dire : Tout cet arbitraire, il nous le faut, ou nous sommes perdus. Mais cet aveu même était une condamnation sans appel du système représenté par l'orateur. Quel régime, en effet, que celui qui pour se maintenir avait besoin d'aussi dévorantes ressources! Quel régime que celui qu'on déclarait d'avance dissous, si l'on ne se hâtait d'y mettre à la merci de sept ou huit hommes, à la merci de leurs caprices, le plus nécessaire et le plus sacré de tous les droits! La faiblesse et l'illégitimité d'un pouvoir se mesurent à l'étendue des ressources qu'il épuise. Il est indigne de vivre, si les intérêts qu'il arme contre lui sont assez nombreux, et assez forts pour que le contact de la liberté

lui soit mortel ; et, s'il ne lui est donné d'exister qu'à la condition d'absorber toute la sève d'un peuple, pourquoi donc existerait-il?

On le voit, pour combattre efficacement la loi, il aurait fallu porter hardiment la main sur les fondements du système qui avait rendu cette loi si monstrueusement nécessaire. C'est ce que l'Opposition dynastique n'osa pas. Aussi le triomphe du ministère fut-il complet. Divers amendements furent présentés par ^Dl. TaiHandier, Corcelles, Anglade, Glais-Bizoin, de La Rochefoucauld, Dubois (de la Loire-Inférieure), ïeulon, Roger, Charamaule. Ils avaient tous pour but d'atténuer la portée funeste du projet : ils furent successivement rejetés par une majorité systématique; et les associations n'eurent plus d'autre légitimité que celles que devait leur donner le bon plaisir des ministres, môme celles qui auraient été fondées en vue de l'industrie, ou de la science, ou des lettres, ou de la religion, ou de la charité. Ainsi le voulurent 246 boules sur 400. Mais, du moins, la civilisation ne fut pas à ce point outragée sans avoir eu d'énergiques tiéfenseurs. M. Glais-Bizoin s'attira l'honneur du rappel à l'ordre; M. Berryer s'écria, dans un de ces moments d'émotion qui faisaient si puissamment rayonner son visage et vibrer sa voix : « Il est quelque chose de plus hideux que le cynisme « révolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies; » enlin^ M. Tagès (de l'Ariége) fit entendre .la protestation suivante, dont la loi contre les associations devait à jamais porter le stigmate : « Si un Français, homme de bien, « veut l'association pour i)ropager et affermir le christia- « nisme, je suis son liomme, malgré vos ministres et « votre loi. Si un Français, homme de bien, veut une plus

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« grande diffusion des lumières qui préparent la moralité « de l'avenir et le bonheur de Thumanité, je suis son « homme^ malgré vos ministres et votre loi. Esclave de « toutes les lois justes, ennemi de toutes les lois iniques, « entre les persécuteurs et les victimes^ je ne balancerai « jamais. Je ne connais pas de pouvoir humain qui c< puisse me faire apostasier Dieu^ l'humanité^ la France. « Pour obéir à ma conscience, je désobéirai à votre « loi. »

Parmi les députés qui votèrent avec le gouvernement, il y en eut un qui ne le fit qu'après avoir déclaré tout haut qu'il entendait voter la loi présentée, uniquement comme loi d'urgence, comme loi d'inquiétude publique. Ce député était nouveau-venu aux affaires ; mais il lui avait suffi de deux discours pour faire saluer en lui un des princes de la parole. Son génie, chacun depuis longtemps en connaissait la moitié. Ce député était M. de Lamartine.

Dans M. de Lamartine, Phomme extérieur appartenait tout entier à la classe aristocratique : car il avait les traits fins, les formes allongées, une dignité facile, une magnificence de- gentilhomme, et cette élégance sans effort qui se compose de riens exquis. Seulement, le commerce de la poésie Payant accoutumé à la pompe du discours, il ne parlait point la langue des salons, langue vive et légère et d'une futilité charmante. Qu'un pareil homme fût démocrate, quelques-uns s'en étonneront. Rien de plus vrai, pourtant. Et si la démocratie n'avait pas eu son premier culte, c'est qu'elle ne lui était apparue que dans la poussière soulevée par un demi-siècle de combats ; c'est qu'il Pavait vue sanglante, en guenilles, toujours prête à pactiser avec la mort, ne sachant enfin ni se commander à

elle-même, ni faire durer ses triomphes. Comment un tel spectacle n'aurait-il pas ému outre mesure le poète des rêveries, poëte si calme et si doux qu'il fut presque une lyre? Comment tant d'hymnes chantés à la destruction n'auraient-ils pas jeté quelque trouble dans cette âme harmonieuse? Mais, sur les hommes supérieurs, le memsonge des dehors n'exerce que passagèrement son influence. Sans peine ils aperçoivent la marche des grandes idées à travers les manifestations, souvent pleines de désordre, qui, tout en les obscurcissant, les annoncent. Ce n'est point, d'ailleurs, pour les vertus qu'il possède qu'on peut aimer le peuple : on doit Faimer vicieux et grossier, on doit l'aimer pour les vertus qu'il n'a pas, et qu'il aurait certainement si on ne lui eût ravi sa part d'éducation et mesuré d'une manière inique son droit au bonheur. M. de Lamartine était chrétien par les entrailles : ce sentiment de justice envers le peuple n'avait donc rien de trop élevé pour lui. Et puis, comme tous les esprits véritablement doués de force et de grandeur, il était homme à comprendre que ceux-Là seuls méritent l'empire qui sont soulevés et portés par l'acclamation publique; qu'il y a folie dans la consécration de tout privilège qui donne pour pasteurs au peuple les élus du hasard, et que l'impiété est grande de livrer le gouvernement des choses humaines à la sottise où à la bassesse. Malheureusement, M. de Lamartine avait une mobilité d'impressions qui mettait en garde contre lui les cœurs soupçonneux. On le désirait ardemment pour allié; l'avait-on acquis, on tremblait de le perdre. Sa magnanimité môme dans l'aveu d'une erreur et son intrépidité dans le changement avaient donné à sa politique une couleur indécise : il s'en trouvait glorieu-

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sèment amoindri. D'un autre côté, pas plus qu'à M. de Chateaubriand, le rôle de chef de parti ne semblait lui convenir. Non qu'il négligeât Je côté pratique des choses, il s'en préoccupait, au contraire, et môme avec une sorte d'anxiété un peu puérile, comme s'il eût craint qu'il ne lui échappât quelque chose des faveurs de la renommée, et que la poésie ne restât exposée en sa personne au dédain des gens d'affaires. Mais être chef d'un parti, c'est en dépendre à l'excès. Et lorsque le commandement n'est plus qu'une forme hautaine de l'obéissance, il y faut une abnégation de soi, de ses pensées, et, quelquefois, un servilisme d'ambition dont les hommes d'inspiration sont incapables. Tribun, M. de Lamartine ne pouvait l'être. A la Chambre, on ne lui vit jamais, ni cette haine du regard, ni ce geste accusateur, ni ce tressaillement du corps et ces emportements soudains, qui répandent la passion, qui la provoquent, et agissent sur une assemblée, comme les vents d'orage sur les flots de la mer. Son geste était solennel ; ses paroles, toutes de pourpre et d'or, tombaient de ses lèvres avec une lenteur cadencée ; c'était avec une dignité froide que sa haute taille se balançait ; et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, le battement de cœur de son éloquence était trop constamment tranquille et trop égal. Mais il est une gloire qui appartient sans contestation à M. de Lamartine. A une époque où beaucoup de républicains en étaient encore à renfermer le salut du peuple dans la substitution d'un consul à un roi, lui, légitimiste converti de la veille, il annonçait déjà la réforme sociale. Les anciens, nul ne l'ignore, avaient décoré les poètes du nom de Vates, qui signifie prophète. M. de Lamartine fut donc un poète dans la plus noble acception du mot.

Car, un jour, secouant avec courage les préjugés d'une moitié de sa vie, et déserteur du Pouvoir, c'est-à-dire de la force, il devait tenir les hommes attentifs au bruit de son illustre défection, et montrer la route lumineuse qui s'ouvrira devant les générations ù venir.

En votant la loi contre les associations, M. de Lamartine avait cédé à la crainte de voir les sociétés politiques livrer bataille au gouvernement et entasser ruines sur ruines. Il ne comprit pas que cette bataille si fort redoutée par lui, la loi qu'il votait en allait donner le signal. Dès ce moment, en effet, tous les glaives se trouvèrent en (juelque sorte à moitié tirés du fourreau, et d'un bout de la France à l'autre, ce ne furent plus que préparatifs de ufuerre.

Or, l'imminence d'une crise n'avait jamais trouvé le Pouvoir en proie à plus de divisions. La guerre aux portefeuilles était pousuivie avec ardeur, en attendant qu'une guerre plus terrible éclatât. Enveloppés d'intrigues, deux membres du Cabinet étaient à la veille de succomber, et le duc de Broglie, en butte à une animosité persévérante et secrète, allait lui-même sortir du Conseil.

Une demande de vingt-cinq millions, adressée au gouvernement français par le gouvernement des Etats-Unis, fut, non pas la cause, mais l'occasion de la retraite du duc de Broglie. La France devait-elle réellement vingt-cinq raillions aux Etats-Unis? Quelle était l'origine de la créance américaine ? Jusqu'à quel point les prétentions de l'Amérique à notre égard étaient-elles fondées? Voilà ce que la Chambre eut à examiner. Nous ne nous arrêterons pas ici aux discussions qui s'élevèrent alors dans le parlement, nous réservant d'exposer la question lorsque nous

M. DE BllOGLlE QUITTE LE POUVOIR. 21 l

en serons à Tannée 1835, époque où elle fut remise sur le tapis. Nous nous bornerons à dire que les premiers débats soulevés eurent pour résultat le rejet absolu de la réclamation.

Le ministère, dans son désir excessif de maintenir lu paix, n'avait rien négligé pour amener la Chambre à voter en faveur de F Amérique. Et cependant, il arriva que les familiers du Château laissèrent tomber dans l'urne des boules noires.

Le fait était assurément fort extraordinaire ; car on ne pouvait mettre en doute Fimportance que le roi attachait à l'acceptation du traité. Aussi les amis de M. de Broglie ne virent-ils dans ce résultat que le triomphe d'une intrigue; ils demeurèrent convaincus que, M. de Broglie pesant au roi, on avait voulu le faire renverser par la majorité. Pour cela, il est vrai, la Cour avait dû se résigner à un rejet qui lui était pénible ; mais la démission de M. de Broglie était au bout. Or, repoussé une fois, le traité pouvait être présenté de nouveau; tandis qu'une fois donnée, la démission pouvait être aisément rendue définitive. Aux yeux des gens de Cour, le bénéfice du calcul en dépassait l'inconvénient.

Ce qui est certain, c'est que la Cour n'avait pas compté vainement sur la susceptibilité de M. de Broglie. Au sortir même de la séance où il venait d'être vaincu, il alla surle-champ offrir au roi sa démission

Le roi comprenait peu les scrupules parlementaires, et il s'en moquait volontiers. Apporter de l'amour- propre dans les affaires lui paraissait au plus haut point dangereux et niais. Suivant lui, en faisant de toutes les questions importantes des questions de Cabinet, on élevait la puis-

sance du parlement sur les ruines de la prérogative royale. Cette manière de voir, M. de Broglie était loin de la partager, mais il ne Tignorait pas. Il devait donc naturellement s'attendre à voir le roi hésiter devant l'oflfre d'une aussi brusque démission. Ce fut le contraire qui advint. M. de Broglie sortit du ministère dès qu'il en manifesta l'intention. Les efforts que le roi tenta pour le retenir se réduisirent à ces banales objections dont la politesse fait une loi. M. de Broglie ne pouvait s'y tromper, Louis- Philippe ayant un jeu de physionomie dont les ministres s'étaient accoutumés à surprendre le secret.

Que la retraite du duc de Broglie, en cette occasion, ait été, au Château, le sujet d'une joie très-vive, rien de moins douteux. D'abord, nous l'avons dit, le roi n'aimait pas la personne de M. de Broglie. Il lui trouvait de la roideur, de la persistance dans les idées, une dignité incommode, une âme trop en garde contre l'influence des petites séductions; il supportait impatiemment un ministre avec lequel il osait à peine être familier, et qui était homme, dans tous les cas, à déjouer les calculs de la familiarité royale. D'un autre côté, M. de Broglie avait, aux yeux des courtisans, le tort de mettre la main aux affaires, et cela dans un département où le roi s'alarmait de tout contrôle. Enfin, la retraite du ministre des affaires étrangères ne faisait que commencer l'exécution d'un projet couvé depuis longtemps avec complaisance. Unis étroitement, le duc de Broglie, M. Guizotet M. ïhiers auraient formé dans le Conseil une force contre laquelle se serait trop souvent brisée la politique personnelle du monarque. 11 avait donc fallu semer entre eux de sourdes défiances, les armer Fun contre Tautre par un ténébreux et perse-

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