PHYSIONOMIE DE LYON LE 9 AVRIL
le cours des événements, l'iiutorité militaire se montra constamment portée aux mesures les moins violentes, et constamment dominée par l'autorité civile, dont MM. Gasparin et Chégaray personni^aient l'implacable vouloir.
Quoi qu'il en soit, dans la nuit du 8 au 9, les derniers ordres furent portés aux différents corps répandus dans la ville^ et le jour se leva sur une cité devenue un camp.
Les troupes ont été disposées de manière à couper la
révolte dès le commencement de l'action ; et, pour que tout
déserteur puisse être fusillé surplace, on leur a fixit prendre
leui's drapeaux. Le lieutenant général est sur la place de
Bellecour, le général Fleury à la Croix-RoussC;, le général
Bucbet à rarchevêché, le colonel Dietmann à THôtel de
ville. Chaque soldat a reçu trois paquets de cartouches et les armes sont chargées. Le T léger (c'est une compagnie de ce régiment qui a figuré dans les fraternelles scènes du 5 avril), le 7^ léger est en grande tenue et stationne du côté de la place Saint-Jean. La cathédrale, qui confime à cette place, regorge de troupes, et des baïonnettes brillent entre les gothiques moulures de l'édifice sacré. Ainsi gardée, la ville présente une horrible physionomie. L'agitation y règne, mais une agitation muette, indéfinissable. Dans le même lieu se succèdent, d'un moment à Tautre, d'étranges mouvements de foule et la solitude.
Dès la pointe du jour, trois hommes s'étaient rencontrés sur le quai Saint-Antoine. C'étaient MM. Baune, Albert et Limage. Le premier, quoique malade, allait visiter les quartiers du centre. Le second se rendait au lieu où le comité avait coutume de tenir ses séances. Le troisième se préparait à obéir. Ils n'avaient eu qu'à regarder autour d'eux pour comprendre que le sort en était jeté. Ils se séparèrent
en se serrant lu main avec une émotion conviilsive. « Nous « ne nous reverrons sans doute plus, dirent-ils. w Avant la fin de la journée, Tun d'eux, M. Limage, était mort.
Il est dix heures et demie environ; Un moment couverte de monde, la place Saint-Jean est subitement devenue déserte. Le peuple reflue dans les rues circonvoisines, et quelques enfants s'y essaient à former des barricades, sous Tœil de la foule, qui les regarde en silence. Dans Tintérieur du tribunal, en face des mutuellistes arrêtés, les juges sont sur leurs sièges, s'efforçant de composer leur attitude, luttant contre leur préoccupation, et ne prêtant qu'une oreille distraite à la plaidoirie de M. Jules Favre. Tout à coup, une détonation retentit. M. Jules Favre s'arrête. Avocats, juges, accusés, assistants, tous ont pâli, tous sont debout. Bientôt, dans la cour du tribunal, on apporte un homme couvert de sang. « C'est, disent ceux qui Taccom- « pagnent, c'est un insurgé qu'un gendarme vient de tuer, « faisant une barricade. » Et ils s'empressent autour du blessé. Mais quelle est leur surprise, lorsque, sous ses vêtements entr'ouverts, ils aperçoivent la ceinture de l'agent de police ! Ce malheureux se nommait Faivre, et il ne tarda pas à rendre Famé. Ainsi, c'était du sein des troupes qu'était parti le premier coup de feu, et c'était la police qui fournissait la première victime !
Le signal venait d'être donné. Les soldats du 7^ s'élancent sur la place. Kefoulés dans les rues adjacentes, les ouvriers s'y entassent en fuyant : ceux-ci cherchent à regagner leurs quartiers ; ceux-là s'arrêtent au détour des rues pour les fermei- par des barricades ; d'autres, dans l'indécision de leur colère, courent çà et là, éperdus et muets. Dans la maison où se sont réunis MM. Martin,