‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 78 sur 147 · FUREUR DES SOLDATS · texte numérisé non relu

FUREUR DES SOLDATS

nente du peuple; et, dans quelques quartiers reculés, des citoyens s'en vont, faisant des quêtes et criant d'une voix lamentable : « Du pain pour les pauvres ouvriers! » Mais ailleurs, dans le voisinage des troupes, tout est désert; et si la fusillade s'arrête tout à coup, si Fappel lointain des cloches vient à s'interrompre, si les caissons cessent un instant de rouler sur le pavé, ce qui succède à ces bruits de destruction, c'est un silence de mort, un effroyable silence ! Pas un cri ne s'échappe du fond des maisons, fermées et muettes comme des tombeaux , car, par toute croisée qui s'ouvre, la mort pénètre. La circulation a été interdite d'une manière absolue : mesure extrême qui fait de chaque passant un rebelle ; et quiconque franchit le seuil de sa porte devient un point de mire pour les soldats. Des femmes, des enfants, des vieillards, furent tués sans pitié au détour des rues. Un frère fut renversé par une balle sur le cadavre de son frère, qu'il avait vu tomber et qu'il relevait en pleurant. Aussi l'intérieur de beaucoup de maisons présenta- t-il bientôt un spectacle presque aussi triste que celui du dehors. Dans les unes, le pain manquait; dans d'autres, on tremblait pour les jours d'un père ou d'un époux absent, tué peut-être, et qu'on n'avait même pas le pouvoir d'aller chercher au milieu des victimes; dans d'autres enfin, c'étaient des malades condamnés à gémir sans secours, ou bien des morts qui attendaient la sépulture.

La terreur était sans bornes, et, dans certains quartiers, la colère du soldat inexorable. Et même, ainsi qu'il arrive toujours, ceux-là combattaient l'insurrection avec le plus d'emportement qui, dans l'armée, avaient entretenu avec les insurgés des relations dangereuses.

Du côté de la place Sathonay, à l'entrée de la rue Saint-

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Marcel^ une barricade avait été construite, et les soldats envoyés pour Tenlever paraissaient hésiter. Le colonel Mounier se jette en avant, tombe mort, et la barricade est franchie. Mais aussitôt la troupe monte dans des maisons qu'on vient de désigner à sa vengeance, et elle se répand de toutes parts, saisie d'une rage aveugle. Un honorable citoyen, M. Joseph Rémond, était assis paisiblement à son foyer : on le tue. Non loin de là, l'appartement de M. Baune est envahi. La veille, M. Baune s'était traîné malade par la ville, puis, l'excès de la souffrance l'ayant ramené dans sa demeure, il y était resté enchaîné à son lit par une paralysie aiguë. Il avait auprès de lui sa femme et le plus jeune de ses enfonts, quand les soldats parurent. Et, comme ils couraient l'égorger, lui, se redressant à demi et rassemblant ses forces, il s'écria : « Républicain, c'est sur la place puce blique que je dois être fusillé. Vous ne megorgerez pas (( devant ma femme et mon fils ! » Déjà, en effet, pour le protéger, l'officier s'avançait, le cœur attendri et l'œil humide. Mais qu'aurait pu sa voix sur des hommes que leur fureur égarait? Heureusement, on attendait de M. Baune des révélations importantes : l'ordre de le garder prisonnier arriva , et l'on se contenta de le conduire à l'Hôtel de ville, les soldats l'accablant d'injures, et lui leur opposant des paroles hautaines ou un froid dédain.

Le sang enivre, qui l'ignore? et il n'est pas d'atrocités auxquelles ne se puissent porter des natures incultes, partout où s'élève la vapeur du sang. Il y en eut, dans cette journée du 10 avril, d'épouvantables exemples. Sur le pont Tilsitt, des grenadiers furent vus entraînant un prisonnier qu'ils avaient résolu de précipiter dans la Saône. Mais la

DÉrVÂSTATION DE LYON. :259

victime avait saisi un des meurtriers par le corps, et le tenait étroitement embrassé. Un coup part. Le malheureux roule sur le pavé. Alors^ s'élojgnant de quelques pas, tous les soldats font feu à la fois sur son agonie. Ils soulèvent ensuite le cadavre, le balancent, avec des rires aifreux, audessus du parapet, et le lancent dans Teau. Des baliveaux qui sortaient de la rivière accrochèrent le corps, et les grenadiers continuèrent à le cribler de balles, s'en servant comme d'une cible.

Ce ne fut pas, du reste, le crime de tous que cette exécrable férocité. Il y eut des points où, retenues prisonnières par les troupes qui bivouaquaient dans les rues, des femmes d'insurgés furent traitées non-seulement avec égard, mais avec générosité, et partagèrent le pain du soldat. Un insurgé venait de tirer à bout portant sur un officier; il le manque, se découvre la poitrine et dit : « À ton tour ! » Alors, par une admirable inspiration de générosité : « Je n'ai pas cou- « tume de tirer de si près sur un homme sans défense, ré- « pond l'officier. Ya-t'en '. » L'histoire des guerres civiles est pleine de pareils contrastes.

Pendant ce temps, la dévastation de Lyon suivait son cours; l'armée foudi'oyait la ville comme si chaque maison eût été une forteresse occupée par des milliers d'ennemis. Or, les insurgés en armes étaient à peine trois cents, et, trop convaincus de leur impuissance, ils étaient les premiers à s'étonner de la prolongation de la lutte. Les plus ardents

' Nous empruntons cette anecdote à une brochure publiée par M. Sala, sous ce titre : tes Ouvriers lyonnais en 1834, brochure dans laquelle l'auteur, homme de talent, a fait preuve, à l'égard des républicains, quoique luimême légitimiste, d'un esprit de justice tout à fait digne d'éloges.

M. Sala fut arrête le 12 avril, à Lyon, en même temps que M. de Bouruiont lils : mais ils ne tardèrent pas à être relâchés l'un et l'autre.

parmi les ouvrier^ étaient descendus dans rintérieur de Lyon, attirés parle procès des miituellistes, et ils n'avaient pu, regagnant leurs faubourgs, y donner le signal du combat. A la Croix-Rousse, que déconcertait son isolement, M. Carrier ne commandait qu a un fort petit nombre d'hommes. Au faubourg de Vaise, M. Réverclion avait ftiit de vains efforts pour rassembler les éléments d'une résistance suffisante, et s'était retiré dans l'espoir de soulever les campagnes. Dans le faubourg de la Guillotière, l'insurrection allait céder aux prières et aux larmes des habitants. Des hommes hardis étaient allés parcourir les communes voisines, y cherchant des fusils, et n'avaient pu réussir à s'en procurer, même à force d'audace. Des insurrections qui devalent éclatera Saint-Etienne, à Grenoble, à Vienne, point de nouvelles. Enfin, il n'était point jusqu'à la modération des insurgés qui ne tournât contre eux. Si, pénétrant dans les maisons à leur merci, ils eussent exigé qu'on leur livrât des armes, on leur en eût livré : ils demandaient sans menace, et n'éprouvaient que des refus. L'insurrection, d'ailleurs, flottait au gré du hasard, la direction ayant échappé aux mains de ceux qui étaient naturellement appelés à en supporter le fardeau, et la dispersion du comité des Droits de r Homme étant complète ; car MM. Hugon, Martin et Sylvaincourt s'étaient trouvés, dès l'origine, éloignés des divers centres d'action, et M. Baune attendait dans les cachots de l'Hôtel de ville ce qu'il plairait à ses ennemis de décider de son sort. Quant à M. Albert, séparé des siens, lui aussi, et trop connu pour se montrer à Lyon impunément, il avait d'abord cherché refuge chez un de ses amis, dans la maison même que M. Chégaray habitait; puis, déguisé en prêtre, et des pistolets dans sa robe d'emprunt, il

ORDRE d'Évacuer le quartier saint-jean. 261

s'était risqué dans la ville^, poussé par une inquiétude^ hélas ! trop légitime.

Ainsi, pour éteindre Tinsurrection, le soir du 10 avril, il suffisait en quelque sorte de souffler sur elle. Et cependant, chose remarquable ! Tautorité militaire mit en délibération et résolut Févacuation de la cité. Mais l'autorité civile connaissait trop bien par ses agents le secret de la situation pour ne pas faire révoquer l'ordre, déjà donné, de la retraite; et il fut décidé que l'armée continuerait à camper dans les ruines sanglantes qu'elle venait de faire.

Four la seconde fois depuis le commencement des troubles, la nuit venait de suspendre les hostilités. Le temps était triste et chargé de neige. Autour de grands feux, les soldats veillaient, la flamme éclairant de ses reflets leurs resjards empreints de défiance et leurs visages pâlis par la fatigue. On voyait çà et là, couchés sur la paille et bivouaquant aussi, des enfants et des femmes qu'on avait arrêtés au passage, prisonniers dont tout le crime était d'avoir dépassé le seuil de leurs demeures. Lyon était plongé dans un silence sans repos et qu'interrompaient seulement, d'intervalle en intervalle, quelques coups de fusil tirés dans le lointain. Tout à coup, parmi les troupes postées dans le (quartier Saint-Jean, le bruit circule qu'on va passer de l'autre côté de la Saône, et que les chefs jugent indispensable la concentration de leurs forces. Le quartier Saint- Jean était habité par plusieurs fonctionnaires, et, entre autres, par M. Duplan, homme modéré, qui, dans l'exercice d'un ministère rigoureux, avait su s'attirer jusqu'à l'estime de ses adversaires, et qui, à cause de cela sans doute, n'avait pas été initié aussi complètement que M. Chégaray, son inférieur, aux instructions mystérieuses venues de

Paris. Averti, pendant lu nuit, qu'on allait abandonner le quartier Saint-Jean et que Fheure était venue de se mettre en sûreté, il court à la préfecture, moins effrayé que surpris. Il y trouve, étendu tout habillé sur un matelas, le général Buchet, et lui témoigne son étonnement. Quel irréparable échec avaient donc éprouvé les troupes, qu'il fallût sitôt les concentrer entre les deux fleuves, et laisser en proie à Finsurrection la rive occidentale de la Saône? Pourquoi encourager les insurgésde Saint-Justet de Saint-Georges par ce mouvement de recul? Eh quoi ! n'y avait-il aucun danger à permettre aux factieux de s'emparer de la cathédrale, de s'y fortifier, de la transformer en citadelle? Une fois qu'ils y seraient établis, emploierait-on l'artillerie pour les en chasser, et ruinerait-on de fond en comble ce magnifique monument de l'art catholique? M. Duplan insistait particulièrement sur la nécessité de sauver les archives du tribunal. Il demande enfin à être introduit auprès de M. Aymar. Mais le général Bucliet : « Je vais le trouver et «lui faire part de vos observations. Attendez-moi.» Quelques instants après, le général reparut. L'ordre était révoqué.

On a dit, — et c'est moins contre le lieutenant général Aymar que contre M. Gasparin que l'inculpation a été dirigée, — on a dit que, pour ajouter à l'importance de sa victoire, le Pouvoir avait prolongé volontairement le combat; que, dans ce but, il avait renoncé à des positions qui n'étaient point menacées; que, résolu à terrifier Lyon et la France, il n'avait point empêché, le pouvant, des calamités superflues; que c'était pour rendre les républicains odieux aux propriétaires qu'il avait déclaré la guerre aux maisons, abusé de Fincendie, imposé aux soldats une prudence féconde en désastres, et donné aux moyens de défense les

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