MASSACRE DE LA RUE TUANSNONAI.V
immense force s'était évanouie en un clin crœil, et il était devenu impossible même de rassembler dans un commun effort les membres de cette Société des Droits de ÏUomme qui avait cru porter et avait en effet porté une révolution dans ses flancs.
On devine la suite. Le Pouvoir vainquit aisément une armée absente du champ de bataille. Le 14^ dans la matinée, il eut la gloire de faire balayer en courant l'inutile amas de pierres qui obstruait quelques rues de la cai)itale. Et plût à Dieu que rien n'eût souillé l'ivresse de ce facile triomphe ! Mais non : il était dit que la maison n° 12 de la rue Transnonain serait le théâtre de scènes plus abominables encore que celles du faubourg de V aise; il était dit qu'au xix® siècle^, en plein Paris^ au centre d'une ville qu'on nomme la capitale du monde civilisé, le rétablissement de l'ordre irait se perdre dans les horreurs d'une guerre de sauvages^ et fournirait matière à une besogne d'assassins !
Le lecteur aura-t-il le courage de lire jusqu'au bout des détails que nous avons à peine ici la force de transcrire, nous à qui le devoir en est rigoureusement imposé ? Les faits relatifs au massacre qui eut lieu dans la rue Transnonain^ le quatorze avril mil huit cent trente- quatre, ces faits ontété recueillis par M. Charles Breffort, frère d'une des victimes ; ils ont été consignés dans un mémoire que M. Ledru-RoUin a revêtu de l'autorité de son nom, et qui n'est pas assez connu ; ils ont provoqué une enquête ; ils ont donné lieu à une instruction judiciaire : voici quelques pages extraites de ce dossier sanglant :
« M'ne d'Aubigny. — A Cinq heures, la troupe est arrivée par la rue de « Montmorency ; elle avait un feu nourri, et s'csl emparée de la barricade.
(( Peu après, un autre peloton de voltigeurs est survenu par la rue Trans- « nonain, sapeurs en avant; ils cherchaient, mais vainement, à briser la (( porte de notre maison, dont la solidité est extrême.
« C'est la ligne! s'est-on écrié dans la maison; ah! voilà nos libérateurs, « nous sommes sauvés !
(( M. Guitard, mon mari et moi, nous descendons en toute hâte pour ou- « vrir. Plus le^-te que ces deux messieurs, je me jette à la loge de la portière , « je tire le cordon, la porte s'ouvre. Les soldats se précipitent dans l'allée, « font un demi-tour à droite, frappent mon mari et M. Guitard, au moment « où ceux-ci arrivaient à la dernière marche de l'escaher. Ils tombent sous « une grêle de balles. L'explosion est telle, que les vitres de la loge, d'où je « n'avais pas eu le temps de sortir, volent en éclats. J'eus alors un instant « de vertige; il ne me quitta que pour me laisser voir le corps inanimé de « mon mari, étendu près de celui de M. Guitard, dont la tête était presque « séparée du cou par les nombreux coups de fusils, qui l'avaient atteint. « Rapides comme la foudre, des soldats, un officier en tète, franchissent le « second étage. Une première porte pleine, à deux battants, a cédé à leurs « efforts, une porte vitrée résiste encore. Un vieillard se présente, qui « l'ouvre : c'est M. Breffort père. « Nous sommes, dit-il à l'officier, des gens « tranquilles, sans armes; ne nous assassinez pas. » Ces paroles expirent sur « ses lèvres; il est percé de trois coups de baïonnette; il pousse des cris. « Gredin, dit l'officier, si tu ne te tais pas, je te fais achever. » Annette « Besson s'élance d'une pièce voisine pour voler à son secours. Un soldat « fait volte-face vers elle, lui plonge sa baïonnette au-dessous de la mâ- « choire, et, dans cette position, lui lâche un coup de fusil dont l'explosion v< lance des fragments de la tête jusqu'aux parois du mur. Un jeune homme, « Henri Larivière, la suivait. Il est tiré de si près, lui. que le feu prend à ses (( vêtements, que le plomb pénètre jusqu'à une grande profondeur dans le « poumon. Il n'est cependant que blessé mortellement : alors un coup de (( baïonnette divise transversalement la peau du front et montre le crâne (( à découvert : alors aussi il est frappé en vingt places différentes. Et déjà «la pièce n'était plus qu'une mare de sang; et M. Breft'ort père, qui, « malgré ses blessures, avait eu la force de se réfugier dans une alcôve, «était poursuivi par des soldats; et M'»e Bonneville, le couvrant de son « corps, les pieds dans ce sang, les mains vers le ciel, leur criait : u Toute « ma famille est étendue à mes pieds ; il n'y a plus personne à tuer, il n'y a «plus que moi! » et cinq coups de baïonnette perçaient ses mains. Au « quatrième, les soldats qui venaient de tuer M. Lepère et M. Robiquet di- « salent à leurs femmes : « Mes pauvres petites femmes, vous êtes bien à (i plaindre, ainsi que vos maris. Mais nous sommes commandés, nous « sommes forcés d'obéir aux ordres, nous sommes aussi malheureux que « vous. »
« Annette Vaché. — A dix heures et demie du soir, Louis Breffort re- « vint près de moi se coucher. Notre nuit fut agitée. A cinq heures du