DÉCLARATION DE MADAME HU
(( matin, M.deLarivièro,qui avait passé la nuit au deuxième, chez M.Breffor « père, monta nous souhaiter le bonjour; il nous dit qu'il avait trcs-mal « dormi, et qu'il avait entendu crier toute la nuit, Une voix appela Louis (( d'en bas ; c'était son père. M. deLarivière descendit dire qu'il allait venir. « Louis était en train de s'iiabiller : j'étais à peine vêtue moi-même, quand, « entendant un grand bruit dans l'escalier, la curiosité m'attira jusqu'au « quatrième. « Où vas-tu ? )) me ci-ient des soldats. Frappée de stupeur, je « ne réponds pas. « Ouvre ton chàle. » J'ouvre mon chàle; on tire un coup « de fusil sur moi; on me manque. « Arrête! » me crie-ton encore, et on {( tire un second coup de lusil sur moi ; je pousse un cri perçant, et arrive « avec peine jusqu'à la porte de Louis. «Es-tu blessée? me dit-il en la fermant M sur moi. — Je ne crois pas; ils m'ont tirée de si près qu'ils ne m';iuraient (I pasmanquée; je pense qu'il n'y a pas de balles dans leurs fusils, qu'il n'y « a que de la poudre. — Comment, pas de balles ! mais ton châle en est percé « en plusieurs endroits. — Ah ! mon Dieu! ils vont nous tuer. Louis, Louis ! (( cachons-nous. Tiens, tiens, essayons de monter sur le toit : nous nous « aiderons l'un l'autre. — Non, dit Louis, on ne tue pas le monde comme « çà; je vais leur parler. » Déjà les soldats frappaient dans la porte. Louis « la leur ouvre. « Messieurs, s'écrie-t-il, que voulez-vous? Ne nous tuez pas : « je suis avec ma femme, nous venons de nous lever. Faites perquisition, « vous verrez que je ne suis point un malfaiteur. » Un soldat l'ajuste Louis
« tombe de son haut la face contre terre, il pousse un long cri! « Ah! »
« Le soldat lui donne deux ou trois coups de crosse sur la tête, du pied le « retourne sur le dos pour s'assurer qu'il était bien mort. Je me jette sur le
« corps de mon amant. « Louis, Louis! Ah! si tu m'entends! » Un
« soldat me renverse sur le carreau. Quand je me relevai, les soldats avaient « disparu. Je prêtai l'oreille : j'entendis de nouveaux pas, on revenait dans « la chambre. J'eus peur, je me fourrai sous les matelas. « Est-ce qu'il n'y « a plus personne à tuer ici? disait une voix. Cherche donc sous les matelas, « — Non, répondait une autre, je viens d'examiner ; il n'y en avait qu'un, tu « le sais. Va. il est bien mort. »
« M™' Hu. — Dès la veille, nous avions été jusqu'à seize personnes, « hommes et femmes, dans le cabinet occupé par M™"' Bouton. Nous nous y « étions retirés dès que les insurgés menacèrent d'envahir la maison, car « eux seuls nous inquiétaient Nous ne pensions guère avoir à i-edouter « quelque chose de la troupe. Nous étions absolument les uns sur les autres. « M. Bouton nous avait tant de fois parlé de ses campagnes, des dangers « qu'il avait courus, que nous nous croyions plus en sûreté vers lui; cela
« était si naturel! Nous étions encore treize, quand les troupes cher-
« chent à briser la porte. A ce moment, nous n'avions plus de sang dans les « veines. M"" Godefroy était le plus près de la porte. Elle tenait un enfant « de quinze mois sur ses bras; après elle venait M. Hû, mon mari, portant « également notre enfant dans les siens. M"" Godefroy ne voulait pas ou- « vrir. « Ouvrez, ouvrez, dit mon mari, que ces messieurs voient (il présente
« un enfant en avant) : nous sommes ici tous pères et mères pacifiques. J'ai « un frère qui est soldat aussi sous les drapeaux en Alger. » M"' Godefroy est « poussée dans le corridor. M. Hù, frappé à mort, tombe avec son fils sur le « côté droit. L'enfant a le bras cassé dune balle. Une inspiration de mère, « ajouta M"" Hû, me le fit arracher des bras de mon mari, et en me jetant « en arrière, je tombai évanouie dans un grillage placé derrière moi. « A ce moment, mon mari, déjà à terre, est frappé dans le dos de vingt- « deux coups de fusil et de baïonnette. — On peut encore voir ses vêtements, « ils sont tellement déchirés qu'ils ne présentent iilus que des lambeaux <,< roidis par le sang. M. Thierry est tué; Loisillon, fils de la portière, suc- « combe sous les coups. Plusieurs personnes tombent blessées. Loisillon « pousse un cri d'agonie. « Ah ! gredin, tu n'es pas encore fini ! » disent les « soldats. Ils se baissent et l'achèvent. C'est alors qu'ils aperçoivent M. Bou- « ton, accroupi sous une tai)le. Comme ils n'avaient plus de fusils chargés, « ils le lardent à coups de ba'ionnette. Le train était tel que je crois encore « l'entendre. Ensuite, il est entré d'autres soldats qui ont tiré sur lui. »
Hâtons-nous de dire que, parmi les soldats employés à cette œuvre sans nom, il y en eut qui, par les plus nobles inspirations de la générosité aux abois, s'étudièrent à déjouer la barbarie de leurs camarades. Quant aux égorgeurs, qu'ils aient agi par ordre, et dans l'intime conviction que d'une croisée de la maison n° 12 on avait tiré sur eux, c'est ce qu'ont prouvé de nombreux témoignages^ c'est ce qu'il serait aifreux d'être obligé de mettre en doute^ c'est ce que nous voulons croire et croyons profondément ; mais, pour châtier une agression dont on ignore l'auteur, entasser au hasard meurtres sur meurtres, confondre dans une même immolation l'innocent et le coupable, courir sus à des femmes, à des enfants et à des vieillards, supprimer le juge au profit du bourreau, et là où, dans les guerres les plus impies, on n'ose faire que des prisonniers-, fîiire des victimes.... Ah ! je sens que l'indignation prend le dessus, et il faut s'arrêter. Temps malheureux, auquel on ne peut se reporter sans avoir à refouler avec effort l'amertume intérieure qui déborde, et dont l'historien ne saurait retra-
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cer gravement le souvenir qu'en étouifant, pour ainsi dire, à deux mains toutes les révoltes de son cœur.
Le 14 avril (1834), le carnage de la rue Transnonain fumant encore, les dignitaires du royaume allèrent féliciter le roi, et M. Guizot parut à la tribune pour insulter, de là, des ennemis abattus. Le 15, M. Persil, garde des sceaux, présenta au vote de la Chambre des députés une loi draconienne contre les détenteurs d'armes de guerre. Le même jour, une ordonnance, qui violait la Charte, transforma la Chambre des pairs en Cour de justice, et quatorze millions de crédits extraordinaires furent demandés pour maintenir TefFectif de Tarmée à 360,000 hommes et 65,000 chevaux. Demande étrange, assurément ! Un Pouvoir qui se disait si fermement appuyé sur les intérêts et la volonté du peuple avait-il besoin de tant de soldats pour le contenir ? Mais les ministres se pressaient de mettre à profit Fétourdissement public. Affectant des terreurs que ne justifiait plus le danger, ils entouraient la royauté du mensonge de leur sollicitude, Fentretenaient dans le désir d'usurper la dictature, et lui donnaient, le cas échéant, la nation à fouler aux pieds.
L'impulsion une fois imprimée, la réaction devint furieuse, par les empressements mêmes de la bassesse. Dans l'entraînement du succès et de leurs passions, les vainqueurs avaient résolu de lier à l'idée d'un vaste complot tous les mouvements enfantés par le mois d'avril : faute immense, qui mettait parfaitement en relief la médiocrité des hommes placés à la tête des affaires ! Car, en réunissant devant la Chambre des pairs, constituée en Cour de justice, pour les faire juger solennellement, tant d'ennemis qui, disséminés dans les divers tribunaux du royaume, pouvaient
être détruits à petit bruit^ on leur donnait une importance sans égale ; et^ des cendres de la guerre civile, remuées d'une main imprudente, on s'exposait à faire sortir des calamités nouvelles. Mais la colère conseille maljceux quelle possède. On entassa donc poursuites sur poursuites, et les prisons, bientôt, regorgèrent de républicains.
Le Pouvoir, toutefois, ne s'emporta pas au point d'oublier que certains ménagements lui étaient commandés par la politique. ^I. Voyer-d'Argenson, par exemple, dut à sa haute position et à ses brillantes alliances de n'être pas impliqué dans un complot dont on rejetait la responsabilité sur un si grand nombre de ses amis. La condamnation aux frais devant être solidaire, on avait lieu de craindre qu'elle n'engloutît la fortune de M, Voyer-d'Argenson. Or, il avait pour gendre M. de Lascours, pair de France, qu'on ne voulait pas frapper dans la fortune de son beau-père ! Ce fut aussi pour s'épargner l'embarras de faire descendre sur un banc d'accusés l'illustre Lafayette, qu'on s'empressa de mettre hors de cause les membres les plus compromis de Y Association pour la liberté de la presse, et, entre autres, MM. André Marchais et Etienne Arago.
La mort, du reste, ne tarda pas à délivrer le Pouvoir des terreurs que lui inspirait celui qui, le 31 juillet 1830, avait donné à Louis-Philippe, sur le perron de l'Hôtel de Ville, l'investiture de la royauté. Le "20 mai (1834), Lafayette rendait le dernier soupir. Ses moments suprêmes furent remplis d'amertume, et l'ingratitude dont on avait payé ses services étant devenue le poison lent de sa vieillesse, des paroles de malédiction marquèrent ses adieux à la vie. On lui fit des funérailles, magnifiques par le deuil des âmes et l'abattement des visages. Le parti républicain