M. MARTINEZ DE LA ROSA
valent un auxiliaire dans l'ambassadeur français; et, comme son importance secondait leurs vues^ loin de s'étudier à l'amoindrir, ils s'efforçaient de la rendre plus grande encore par une déférence calculée aux opinions du maréchal.
La situation de l'ambassade française à Madrid était beaucoup moins difficile à maintenir.
M. Zéa-Bermudez ne dirigeait plus les affaires d'Espagne : il était tombé devant la réprobation dont avaient publiquement frappé son système deux capitaines généraux, Llander et Queseda.
Lorsque cet événement eut lieu, M. Martinez de la Eosa vivait à peu de distance de Madrid, caché dans Fombre d'une retraite studieuse, et, du sein de ses loisirs littéraires, suivant d'un œil inquiet les destinées de son pays. Poëte, il n'était pas sans avoir marqué dans la politique, où il apporta cette élégance d'esprit, cette haine des brutalités delà force que donne le culte honnête des muses. Admirable de probité, mais timide ; amant de la liberté, pourvu qu'on lui permit de la traiter avec défiance ; convaincu jusqu'au courage, mais non jusqu'à l'audace; dépourvu enfin de ce degré de hardiesse qui, dans les temps d'orage, est de la clairvoyance aussi, le feu d'une imagination méridionale ne suppléait pas suffisamment chez lui à l'énergie absente des passions populaires, et la vivacité de ses sentiments ne servait qu'à colorer la trop grande modération de ses idées. C'était un de ces hommes qui ont tout juste la force nécessaire pour commencer les révolutions, qu'il est donné à d'autres, qui souvent valent moins qu'eux, de gouverner^ de précipiter ou de clore.
M. Martinez de la Rosa fut désigné à Christine comme le successeur naturel de M. Zéa. Mais on ignorait sa demeure :
il fallut le chercher dans tout Madrid; et ce fut seulement au bout de deux jours qu'on put le tirer de son obscurité volontaire pour le faire monter sur une des scènes les plus agitées de l'Europe. Les Espagnols s'attendaient à Tinauguration d'un régime constitutionnel : le nouveau ministre ne trompa point leur attente. Sous le titre de statut royal, il publia une espèce de contrefaçon laborieuse et forcée de cette charte française qui n'était elle-même qu'une copie maladroite de la constitution britannique. Chose bizarre ! La FrancC;, dont le sol est couvert des ruines de l'aristo-cratie, avait emprunté les bases fondamentales de sa constitution politique à l'Angleterre, que l'aristocratie possède et pénètre; et voilà que le même emprunt était fait à la France, où la bourgeoisie industrielle est tout, par l'Espagne, où la bourgeoisie industrielle n'est rien ! Pour condamner l'œuvre de M. Martinez de la Rosa, ce double rapprochement suffit. Aussi le statut royal ne fut-il adopté qu'après avoir subi les plus rudes attaques. Une opposition non moins vive se déclara contre le décret qui organisait les milices. On reprocha au ministère espagnol d'avoir restreint aux communes de 700 feux le droit de posséder une milice ; on lui reprocha d'avoir fermé aux citoyens les plus pauvres les rangs de cettearmée nationale, exclusion offensante pour le peuple, et qui semblait livrer la révolution sans défense au carlisme redoublant de vigueur et multipliant ses coups. Le reproche était juste, quoique empreint d'exagération. Le gouvernement des tempêtes n'appartient pas à ceux qu'elles font pfdir. Les révolutions ne se sauvent que par l'emploi de toutes leurs ressources ; trop de circonspection les compromet, la défiance les perd. Quant aux accusations que M. Martinez de la Rosa encourut pour avoir voulu mettre
un frein à la licence des journaux, elles manquaient de bonne foi ou d'intelligence. La liberté de la presse est la force dans la paix; c'est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, le mouvement des sociétés au repos. En temps de guerre civile et au milieu du choc des factions armées, la liberté absolue de la presse est le commencement de l'impuissance, parce qu'elle est l'élément de l'anarchie. Quoi qu'il en soit, les tendances qui révélaient les mesures prises par le ministère espagnol étaient évidemment de nature à créer entre lui et le Cabinet des Tuileries une communauté d'intérêts de plus en plus étroite. Mais, quoique ami de la France, M. Martinez de la Rosa ne pouvait la savoir si près de lui sans prendre ombrage'de sa force et sans redouter son ascendant. L'Angleterre, plus éloignée, l'attirait davantage, par cela seul qu'elle avait moins de prise sur l'indépendance espagnole. De là, les relations qui devaient aboutir au traité de la Quadruple- Alliance.
Que, dans la querelle qui troublait le Portugal, le droit fût du côté de dona Maria ou du côté de don Miguel, M. Martinez de la Rosa s'en inquiétait peu. Il ne haïssait, il n'avait juré de combattre énergiquement, dans le fils puîné de la moderne Agrippine, que le protecteur de don Carlos, sujet félon et prince rebelle. Mais c'en étaitassez pour qu'il prit, contre don Miguel, les mesures les plus vigoureuses. Ainsi, la politique de l'Espagne à l'égard du Portugal s'était subitement transformée. Favorisé par M. Zéa, don Miguel allait être poursuivi sans relâche parle nouveau ministre d'Espagne. Et il y eut cela d'étrange dans le soudain revirement qui venait de s'opérer, que les mêmes instruments servirent à l'accomplissement des desseins les plus contraires. ^L Zéa- Bermudez avait rassemblé une armée espagnole qu'il se
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proposait de pousser contre don Pedro : M. Martinez de la Rosa résolut de la faire marcher contre don ^liguel; et comme Tambassadeur anglais l'y engageait avec instance, à son tour il invoqua la coopération d'une armée anglaise. L'ambassadeur répondit que le Cabinet de Saint-James se trouvait dans l'impossibilité de prendre une détermination aussi grave ; que son influence sur le parlement était trop combattue, son existence trop incertaine, pour qu'il risquât une telle partie. « Eli bien, dit M. Martinez de la Rosa, que « l'Angleterre au moins nous fournisse de l'ariïent ; car nos « caisses sont vides. — Cela môme, répondit l'ambassadeur (( anglais, mon gouvernement le voudrait en vain. » Blessé, M. Martinez de la Rosa déclare alors que l'Espagne interviendra seule, mais quand elle voudra et comme elle voudra. La situation était pressante : l'ordre de franchir la frontière fut expédié à Rodil, et le marquis de Miraflores eut mission d'en instruire le Cabinet de Saint-James.
Les Anglais étaient trop jaloux de leur séculaire et dévorant patronage sur le Portugal pour souifrir que, sans eux, on mît la main dans les affaires de ce pays. De son côté, l'Espagne n'ignorait pas quelle force morale donnerait à son entreprise l'adhésion des Anglais, consacrée solennellement par un traité. Ce double intérêt fixa le point de départ d'une négociation diplomatique entre les deux Puissances, négociation dans laquelle fut naturellement admis l'envoyé extraordinaire de don Pedro, et qui aboutit à la rédaction d'un traité dit de la Triple -Alliance. Il y était stipulé : 1" que don Pedro emploierait tous les moyens en son pouvoir pour forcer l'infant don Carlos à se retirer des Etats de Portugal; '2° que Christine, ayant reçu de graves et justes motifs de plainte contre l'infant don IMiguel, par l'appui quil avait accordé au
prétendant à la couronne d'Espagne, ferait entrer sur le territoire portiisrais un corps de troupes espagnoles dont le nombre serait déterminé plus tard, lesquelles seraient entretenues entièrement aux frais de l'Espagne, et rentreraient dans leurs foyers aussitôt après l'expulsion de don Miguel et de don Carlos; 3'' enfin, que l'Angleterre assurerait aux opérations le concours d'une force navale ' .
Le caractère de ce traité était manifeste : l'Angleterre y conservait à l'égard du Portugal une attitude de protection dérivant d'une sorte de suzeraineté qu'elle n'avait garde de laisser prescrire; et l'Espagne y poursuivait dans don Miguel, non pas l'usurpateur de la couronne du Portugal, mais l'allié de don Carlos. On avait donc éludé les questions de légitimité et de constitution aussi soigneusement que possible. Les négociateurs avaient même poussé la prévoyance jusqu'à stipuler, en faveur des deux infants, aussitôt après la retraite des Etats qu'ils troublaient, un (c revenu convenable à leur naissance et à leur rang ^ » Il n'y avait rien là, on le voit, qui ressemblât à une alliance expresse des monarchies constitutionnelles contre les mo narchies absolues. L'idée fondamentale du traité de la Triple- Alliance était, — on ne saurait trop le faire remarquer,— de régulariser Ventrée des Espagnols en Portugal; et elle n'était que cela !
Il est vrai que, pour éviter des complications faciles à prévoir, on n'avait pas jugé à propos de prévenir du traité l'Autriclie, la Russie, la Prusse; mais il est à noter qu'on n'en avait pas non plus prévenu la France. M. de Talleyrand n'avait été ni appelé, ni consulté, ni sondé, ni averti !
' Voir aux Documents historiques, n" S. ^ Ibid.
Ce fut par hasard qu'il fut instruit de la négociation, presqu'au moment où elle allait être ébruitée. Il fit alors des démarches pour y entrer, craignant, d'une part, que Tabsence de sa signature dans un traité où figuraient trois Puissances constitutionnelles, ne trahit aux yeux de l'Europe le secret du rôle subalterne qu'il jouait à Londres, et ravi, d'autre part, de Toccasion qui s'offrait à lui de faire cause commune avec la Crrande-Bretao;ne. Lord Palmerston, le marquis de Miraflores et M. de Moraes Sarmento avaient cru pouvoir se passer de M. de Talleyrand ; mais dès qu'il s'empressait auprès d'eux, ils n'avaient aucune raison sérieuse pour le repousser, d'autant que l'adhésion de la France fortifiait la cause d'Isabelle et celle de dona Maria. Ils accordèrent donc à M. de Talleyrand la faveur qu'il demandait; sa signature, qu'il offrait, fut acceptée; le traité de la Triple-Alliance prit le nom de traité de la Quadruple-Alliance (22 avril 1834) ; et l'on y inséra un quatrième article conçu en ces termes :
« Dans le cas où la coopération de la France serait jugée « nécessaire par les hautes parties contractantes pour « atteindre complètement le but du traité, sa majesté le roi « des Français s'engage à faire, à cet égard, ce qui serait (c arrêté, de commun accord, entre elle et ses trois augustes « alliés. » •
Ainsi, la coopération de la France n'était envisagée que comme une éventualité lointaine, subordonnée à des circonstances variables et à des décisions ultérieures qu'il faudrait prendre en commun. Un engagement semblable avait le tort d'être très-vague, et, comme la suite le prouvera, très-compromettant ; mais, en revanche, le nom de M. de Talleyrand avait la gloire de figurer à côté de celui
de lord Palnierstoii; au bas d'un traité décoré d'un titre pompeux !
Cependant, llodil était entré' en Portugal vers le milieu du mois d'avril (1834). Le 16 mai, il remporta la victoire d'Asseicerra, que la capitulation d'Evora suivit de près, et qui eut pour conséquence dernière l'embarquement de don ^limiel et de don Carlos. Ce dernier serait tombé aux mains des Espagnols sans la protection des Anglais, qui le sauvèrent. Réfugié à Londres, où il trouva dans le parti aristocratique des encouragements et des secours, il ne tarda pas à en sortir furtivement; traversa incognito toute la France, passa les Pyrénées, et, se montrant tout à coup à ses partisans étonnés, leur rendit la confiance et Tespoir. Plus menacé que jamais, le gouvernement espagnol dut songer à étendre à FEspagne le bénéfice du traité de la Qundruiile- AUiance. Mais, cette fois, l'Anoleterre se montra extrêmement froide et réservée, car il ne s'agissait plus pour elle de protéger un royaume soumis à son influence immédiate. De son côté, le Cabinet des Tuileries tremblait de s'engager dans une politique trop aventureuse. Ce ne fut donc pas sans difficulté que ]\L Martinez de la Posa obtint de ces deux Puissances des articles additionnels portant : Que la première fournirait à FEspagne des secours en armes et en munitions ; et que la seconde veillerait à ce que des secours semblables ne fussent pas envoyés, du territoire français, aux insurgés espagnols'.
Telle est "la véritable histoire du fameux traité de la Quadruple-Alliance. Des hommes qui n'en connaissaient même pas les clauses se prirent à en exagérer Pi niportance
' Voir aux Documents, n» 9.
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jusqu'au ridicule. A les entendre, ce n'était pas moins qu'une vaste et durable confédération des monarchies constitutionnelles dans un but vraiment européen ; un contrepoids venait d'être trouvé à la Sainte- Alliance, à la vieille politique du Continent; l'ère de la diplomatie moderne venait de s'ouvrir. Si bien que, grâce aux commentaires de quelques gazetiers mal informés, grâce aux hâbleries de quelques diplomates à la suite, des proportions imposantes furent données à un traité de circonstance, qui ne réglait que des intérêts passagers, et qui n'avait évidemment ni portée, ni avenir. Mais ce qu'il j eut de plus extraordinaire, c'est que 3*1. de Talleyrand atteignit, du coup, aux dernières limites de sa renommée. Dans une œuvre qui était si loin d'être la sienne, on ne manqua pas de voir le résultat de ses profondes méditations, le couronnement des travaux de sa vie diplomatique. Or, on lui avait fait dans la négociation une part si humble, si tardive, si conforme, en un mot, à sa médiocrité, que Louis-Philippe eut un moment le dessein d'en témoigner son humeur à M. de Miraflores, quand il fut question de décerner aux signataires du traité les distinctions honorifiques d'usage !
Au reste, cette alliance anglaise dont on lui attribuait, avec une emphase aussi niaise que mensongère, le mérite , d'avoir formé les nœuds, M. de Talleyrand ne la prenait pas tellement à cœur qu'il ne fût disposé à la sacrifier aux premiers mouvements de son orgueil offensé; et nous le verrons, dans la suite, fouler lui-même aux pieds ses prétendus titres h l'immortalité, tout simplement pour tirer vengeance de lord Palmerston, qui s'était plu à le faire attendre une heure dans son antichambre !