CHAPITRE VII
Elections du mois de juin 1834. — Secrètes dissidences dans le Cabinet. — Lutte sourde entre le niaréclial Soult et M. Guizot. — Divisions dans le Conseil au sujet de M. Decazes et du duc de Bassano. — M. Thiers abandonne le maréclial Soult. — Le roi, M. Guizot et M. Thiers au château d'Eu; le roi consent à la retraite du maréchal Soult et à son remplacement par le maréchal Gérard. — M. de Somonville sacrifié au duc Decazes. — Débats dans le Conseil sur la question de l'amnistie. — Dissidence entre M. Thiers et le maréchal Gérard. — Le Conseil se prononce contre l'amnistie; pourquoi. — Retraite du maréchal Gérard. — Crise ministérielle : intrigues diverses. — Combinaison proposée par M. Thiers.
— Le roi la repousse, en haine de M. de Btoglie. — Dissolution du Cabinet. — Scènes étranges qui en sont la suite. — Ministère des trois jours.
— De quelle manière il tombe; jugement qu'en porte le roi. — Le ministère précédent revit sous la présidence du maréchal Mortier. — Interpellations à la Chambre. — Ordre du jour motivé.
La Chambre des députés avait été dissoute au moment même où la session venait d'expirer^ et on avait dfi procéder à des élections nouvelles. Or, le résultat n'en pouvait être douteux. Vaincu de la veille, le parti républicain n'obtint dans le corps électoral qu'un petit nombre de suffrages. Le o:ouvernement, au contraire, entrait en lice soutenu par Téclat de sa récente victoire : il eut pour lui tous les flatteurs du succès, race vile, partout très-nombreuse, mais qui se distingue dans les monarchies par Teifronterie de sa bassesse.
Au reste, ce gouvernement, si fort en apparence, portait en lui des causes actives de dissolution. Et peut-être le lecteur nous saura-t-il gré de mettre ici au grand jour quelques scènes d'intérieur, bien propres à montrer tout ce que renferme de mesquin et de misérable la vie secrète des monarcliies. Rien de plus triste et, souvent, rien de plus instructif que Fliistoire de la puissance en déshabillé.
Dans le maréchal Soult, M. Guizot, d'accord en cela avec M. de Brogiie, ne voyait qu'un soldat brutal, fier d'un renom que sa capacité ne justifiait pas, affectant un orgueil toujours mêlé de ruse, et grevant le budget outre mesure par les dispendieux caprices de son administration. De son côté, le maréchal Soult professait pour M. Guizot, M. de Broglie et les doctrinaires, le genre de dédain naturel à l'homme d'é[)ée : il s'irritait de leur morgue, de leur talent surtout. Dans la lutte sourde, née de ces antipathies, ^I. Thiers avait été longtemps, non pas l'allié du maréchal, mais son défenseur officieux. Car M. ïhiers, tout plein des souvenirs de l'Empire, ne put jamais se défendre dun certain res[)ect pour l'uniforme. Malheureusement, le maréchal Soult avait le goût des subalternes, il aimait à s'entourer de courtisans obscurs. Et ceux-ci, pour se donner auprès de lui une importance, s'étudiaient à l'isoler dans le Conseil, en l'aigrissant contre tous ses collègues. Il en résulta, de sa part, une défiance qui enveloppa bientôt M. Thiers luimême. Si bien qu'en peu de temps, il se forma dans le Cabinet une sorte de ligue sous laquelle il était impossible que le maréchal ne succombât point tôt ou tard. Telles furent les véritables causes de sa chute : voici quelle en fut l'occasion.
Les esprits étaient foi't occupés alors des affaires d'At'ri-
DISSIDENCES AU CONSEIL A PROPOS DE l'aLGÉRIE. 301
que '. Notre conquête s'y traînait péniblement depuis 1830 et nés y installait pas. Le courage des soldats s'y fatiguait à poursuivre dans des expéditions sans nombre et sans fruits des cavaliers rapides^ maîtres de Tespace et gardiens insaisissables d'un sol brûlant. Il nous en coûtait beaucoup d'or, et le plus pur de ce sang généreux qui a toujours bouillonné dans les veines de la France. D'ardentes préoccupations s'ensuivirent. On se demanda si le mal ne venait pas de la fréquence excessive des excursions, et, par conséquent, de la prédominance de l'esprit militaire en Afrique. On se demanda s'il ne serait pas bon, pour asseoir enfin notre conquête à Alger, d'y envoyer un gouverneur civil duquel relèveraient les généraux. Cette opinion se fortifia, s'étendit, s'empara de la Chambre, après avoir envahi la presse. Elle servait directement les vues ou, plutôt, les répugnances des doctrinaires, à l'égard de l'Afrique. « Alger, disait « M. de Broglie, est une loge à l'Opéra. La France est assez « riche assurément pour avoir une loge à l'Opéra; mais « celle là lui coûte trop cher. » Or, depuis que M. de Broglie était sorti du Conseil, ses dégoûts y étaient représentés par M. Guizot, son ami. Quant à M. Thiers, l'occupation de l'Afrique répondait à tous ses instincts de nationalité, elle caressait ce qu'il y avait en lui du vieil orgueil impérial; mais, sur les avantages d'un gouvernement civil, son esprit fiottait indécis. L'affaire est soumise au Conseil. Le maréchal Soult croit voir Farmée insultée en sa personne; il
' Si nous n'avons pas encore parlé de nos expéditions en Algérie, c'est parce qu'il nous a paru convenable, pour éviter la confusion des faits, de rejeter à la fin de l'ouvrage l'histoire de la France à Alger, depuis la con- (luête. Aussi bien, cette histoire forme par sa nature un tableau tout à fait a part.
résiste; et, s'apercevant que sa résistance ne triomphera paSj il la fait porter sur le choix du gouverneur.
MM. Thiers et Guizot avaient jeté les yeux surM. Decazes^ qui leur était recommandé par son importance politique^ par son expérience dans le maniement des hommes^ par les services qu'il avait rendus^, sous la Restauration, à l'Opposition des quinze ans, et aussi par ses embarras de fortune. Mais M. Decazes avait pour ennemi déclaré, dans la Chambre des pairs, M. de Sémonville, familier du maréchal fSoult, qu'il dominait. M. de Sémonville détourna de M. Decazes, pour le diriger sur le duc de Bassano, le choix du ministre de la guerre. Qu'on juge de la surprise de MM. Thiers et Guizot lorsque le duc de Bassano leur fut proposé! Aucune antipathie personnelle ne les éloignait de ce personnage, mais sa capacité leur était plus que suspecte. Le maréchal insistant i)our le duc de Bassano, ils insistèrent plus que jamais pour M. Decazes ; et le Conseil resta ouvertement divisé.
Le roi, qui ne voyait pas jour à faire tourner au profit de son gouvernement personnel un débat où le maréchal Soult était d'un côté, MM. Guizot et Thiers de l'autre, le roi, pour amortir la querelle, imagina de faire un voyage au château d'Eu, sa retraite de prédilection. Les noms de MM. Decazes et de Bassano cessèrent en effet d'être prononcés; mais, si le conflit n'existait plus, l'aigreur survivait. Lnpatient de se débarrasser du ministre de la guerre, M. Guizot pressa M. Thiers de s'unir à lui dans ce but, lui représentant que le maréchal était, dans le Conseil, une cause permanente de division ; à la Chambre, un embarras. Et M. Thiers d'hésiter. « Un maréchal de France est à ména^'er, » disait-il d'un air . pensif. Il consentit, néanmoins, à se })rcter, au moins pas-